Forum du plan C : pour une Constitution écrite par et pour les Citoyens

Ce n'est pas aux hommes au pouvoir d'écrire les règles du pouvoir.
Les membres de l'Assemblée constituante doivent être tirés au sort
et, bien sûr, inéligibles aux fonctions qu'ils instituent eux-mêmes.

Vous n'êtes pas identifié.

Bienvenue :o)

Bonjour :o)
Ici, depuis le 1er janvier 2006, nous parlons d'un sujet que les politiciens de métier voudraient bien garder pour eux : nous parlons de la Constitution, de ce texte absolument fondamental pour tous les citoyens (et pourtant complètement négligé par eux), de ce texte qui pourrait nous protéger tous contre les abus de pouvoir si nous le faisions nôtre au lieu d'en abandonner la maîtrise à ceux-là mêmes qu'il est censé contrôler.
Nous discutons principe par principe, méthodiquement. Nous avons d'abord suivi le plan de mon document "Les grands principes d'une bonne Constitution", mais nous avons ensuite élargi nos thèmes à partir de vos réflexions, critiques et suggestions. C'est simplement passionnant. Ce que nous avons mis au clair sur la monnaie, sur le vote blanc, sur les vertus méconnues du tirage au sort et sur le référendum d’initiative populaire, par exemple, est enthousiasmant.
Le prolongement de cette réflexion constituante, c’est d’écrire enfin nous-mêmes un exemple de constitution, article par article. C’est ce qui se passe sur la partie wiki-constitution de ce site. Je vous invite à venir y participer également, ne serait-ce que sur un article ou deux. Vous verrez, c’est passionnant ; on sent vite qu’on est là sur l’essentiel, sur la seule vraie cause (et aussi la solution !) de nos impuissances politiques.
C’est un projet pédagogique en quelque sorte, un objet concret, réel, qui montre que 1) c'est possible : des hommes dont ce n'est pas le métier peuvent écrire une Constitution, et 2) c'est beaucoup mieux : quand ils n'écrivent pas des règles pour eux-mêmes, quand ils n'ont pas un intérêt personnel à l'impuissance des citoyens, les délégués constituants écrivent les règles d'une authentique démocratie. Merci à tous pour ce travail formidable.
Amitiés. Étienne.
[19 août 2012 : ATTENTION : pour cause de spam ultra-actif mi 2012, je FERME la possibilité aux nouveaux venus de créer un compte sans moi : il faut m'écrire à etienne.chouard@free.fr (EN ME DONNANT LE PSEUDO QUE VOUS VOULEZ) et je créerai votre compte à votre place. Il faudra ensuite venir ici pour définir un nouveau mot de passe. Désolé, mais les spammeurs deviennent infects et je n'ai pas le temps de gérer les spams (je préfère vous aider un à un à nous rejoindre). Au plaisir de vous lire. ÉC]

#561 16-12-2008 13:32:49

NingúnOtro
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Re: 07 Reprendre le pouvoir sur notre monnaie

Zolko a écrit:

AJH a écrit:

pourquoi des "bouts de papier" garderaient-ils une quelconque valeur en cas de crash du système économique et monétaire  ?

Parce-que les gens auront toujours besoin de se nourrir, de commercer... donc ils utiliseront quelquechose pour cela. Mais, surtout, parceque les USA et le dollar se casseront la figure avant (et les UK et le £ encore avant peut-être) donc "nous" avec "nos" €uros ne serons pas encore complètement perdus.

Mais c'est vrai que des biens tangibles et utiles auront probablement plus de valeur... comme la gnôle. bien expliqué dans un essai de Dimitri Orlov, à lire absolument. partie 2 et partie 3.

An economy does not collapse into a black hole from which no light can escape. (...) Economic collapse gives rise to new, smaller and poorer economies.

Merci, Zolko, j'ai presque tout reconnu...

Quelques liens en exchange...

http://www.altruists.org/static/files/F … 0Nuri).pdf * Vladimir Z. Nuri: Fractional Reserve Banking as Economic Parasitism

http://www.secamlocal.ex.ac.uk/people/s … n/nuri.pdf * Vladimir Z. Nuri: Fractional Reserve Banking as Economic Parasitism

http://econwpa.wustl.edu/eps/mac/papers … 203005.pdf * Vladimir Z. Nuri: Fractional Reserve Banking as Economic Parasitism

http://wideeyecinema.com/?p=439 (lecture on-line) * Vladimir Z. Nuri: Fractional Reserve Banking as Economic Parasitism


http://mpra.ub.uni-muenchen.de/7465/ * KV, Bhanu Murthy and Deb, Ashis Taru (2008):Theoretical Framework Of Competition As Applied To Banking Industry



http://wideeyecinema.com/?p=528/ * Murray N. Rothbard: The Mystery of Banking
http://wideeyecinema.com/?p=388 * Eustace Mullins: Secrets of the Federal Reserve

Toute la librairie...
http://ideas.repec.org/j/index.html

Désolé pour ceux qui ne maitrisent pas la langue de Sheakespeare...

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#562 18-12-2008 12:24:46

Candide
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Re: 07 Reprendre le pouvoir sur notre monnaie

Une fois n'est pas coutume, je voudrais pousser un coup de gueule...

Voici un extrait d'une interview reproduite sur Boursorama (que je suis de temps à autre pour obtenir des infos générales sur l'« ambiance » actuelle) :


(Newsmanagers.com) - Pour Robert Rochefort, directeur du Crédoc, les attentes des particuliers en matière de produits financiers vont changer. Mais le véritable enjeu est de savoir si les ménages finiront par douter de la puissance et la solidité financière de la puissance publique, provoquant, ainsi, une nouvelle crise.

Newsmanagers.com : Qu’est-ce que la crise va changer dans le comportement financier des ménages ?

Robert Rochefort : C’est une évidence mais incontournable : la crise a débouché sur une hantise, une aversion au risque totale. Lorsque la crise s’apaisera, les ménages vont donc rechercher des placements sans risque.

Je les vois mal se précipiter sur une Sicav indexée sur le CAC 40 sauf à ce qu’elle soit assortie de paliers verrouillant le capital acquis. Et encore. Car ce type de sécurité obère une partie de la performance. La sécurité du capital a son prix.

On peut, en revanche, assister à une remontée de l’obligataire. Au final, ce sont les pouvoirs publics qui orienteront les flux d’épargne avec une politique fiscale favorisant les secteurs qu’ils voudront renflouer en priorité.

NM : Les actifs réels comme l’or, la terre, etc., vont-ils connaître un retour en grâce ?

RR : Je ne crois pas. Les mouvements que l’on a enregistrés sur l’or, notamment sur le Napoléon, sont anecdotiques. C’est un peu comme le mouvement qui a poussé les gens à acheter des coffres-forts au pire de la crise, en octobre. Cela ne va pas durer.

Pour autant, il y a un marché de niches pour les petits épargnants qui veulent détenir des biens concrets et pour les gros patrimoines en quête de diversification patrimoniale, mais le gros du marché de l’épargne n’est pas concerné par ce type de placements.

(...)

NM : Que va-t-il se passer pour la pierre résidentielle ?

RR : La situation peut être résumée en quelques chiffres. Il y a un déficit chronique de 900.000 logements à quoi s’ajoutent 250.000 logements qu’il faut fournir, en plus, chaque année, pour loger les nouveaux ménages.

Avec la crise, tous les projets immobiliers sont bloqués. Quand la situation s’améliorera, on va donc sortir de la crise avec une pénurie de plus de 1,2 millions de logements.

Il y aura des tensions sur le marché, c’est inévitable. A terme, on pourrait même voir les pouvoirs publics passer des accords avec les collectivités territoriales pour préempter les terrains disponibles et y construire des unités d’habitation.

(...)

NM : Le taux d’épargne des ménages va-t-il augmenter ?

RR : Deux attitudes sont possibles : soit les ménages puisent dans leur épargne pour maintenir leur niveau de vie. Soit, ils cèdent à une logique d’investissement et consomment davantage de produits financiers pour se prémunir.

Dans ce cas, le taux d’épargne des ménages, actuellement de 14 %, pourrait remonter. Je ne sais laquelle de ces deux hypothèses prévaudra, peut-être la deuxième sur le moyen terme.

NM : Quels sont les prochains facteurs de crise ?

RR : Je pense qu’au départ, on a sous-estimé la crise et que, maintenant, on a tendance à la surestimer. Nous sommes minoritaires à penser cela, mais les stabilisateurs automatiques (dépenses sociales et publiques) et l’incroyable capacité des entreprises à s’adapter rapidement à la situation joueront favorablement. Les entreprises bâtissent, certes, des budgets d’austérité, mais elles sauront profiter de la moindre éclaircie économique.

Le risque, car il y en a un, serait que les ménages n’aient plus confiance en l’Etat. Car ils observent la situation internationale et constatent que des centaines de milliards sortent de la poche des Etats. L’argent tombe du ciel. Le véritable enjeu est de savoir si ces ménages finiront par douter de la puissance et de la solidité financière de la puissance publique.

Si cela se concrétise, une nouvelle crise se produira et elle sera sévère. Cela reviendrait à envisager qu’après les bulles des dernières années, la suivante qui pourrait éclater serait celle résultant de l’endettement excessif des Etats et de la perte de confiance dans la signature d’achat de quelques-uns d’entre eux puis pour d’autres par un effet de dominos.

Les mots que j'ai mis en rouge m'ont fait bondir intérieurement quand je les ai lus ! Tant que des individus comme celui-là — qui considèrent tout et n'importe quoi, même ce qui ne l'est pas, comme un banal "produit à consommer" — seront un tant soit peu aux commandes, on n'est pas près de reprendre le contrôle de notre monnaie, ni même de nos institutions, ni de mieux gérer les ressources de la planète ! Ce ne sont que des mots — totalement inappropriés lexicalement bien que soigneusement choisis pour préserver l'illusion technocratique — mais quelle distance ces simples mots peuvent mettre avec le réel et l'humain !!!


Si une nation espère pouvoir rester à la fois ignorante et libre, elle espère ce qui n'a jamais été possible et ne le sera jamais.
(Thomas Jefferson)

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#563 18-12-2008 13:43:52

AJH
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Re: 07 Reprendre le pouvoir sur notre monnaie

Candide a écrit:

Les mots que j'ai mis en rouge m'ont fait bondir intérieurement quand je les ai lus ! Tant que des individus comme celui-là — qui considèrent tout et n'importe quoi, même ce qui ne l'est pas, comme un banal "produit à consommer" — seront un tant soit peu aux commandes, on n'est pas près de reprendre le contrôle de notre monnaie, ni même de nos institutions, ni de mieux gérer les ressources de la planète ! Ce ne sont que des mots — totalement inappropriés lexicalement bien que soigneusement choisis pour préserver l'illusion technocratique — mais quelle distance ces simples mots peuvent mettre avec le réel et l'humain !!!

Oui Candide, tu as raison. Mais tant que les hommes auront peur du lendemain, peur de n'avoir pas assez d'argent pour eux ou leur famille, il essayeront d'épargner et certains "joueront" leur épargne en espérant des profits importants (voir Madof)


L'utopie, c'est ce qui n'a pas encore été essayé (T. Monod)
http://www.societal.org

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#564 18-12-2008 13:50:19

Candide
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Message n°5702
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Re: 07 Reprendre le pouvoir sur notre monnaie

Toujours à propos de la "difficulté" d'une reprise de contrôle...

Cf. les vidéos de Pierre Hillard, initialement signalées par Zolko.


Tribune libre - Article paru dans l'Huma le 16 décembre 2008

Par Jean-Claude Paye, sociologue, auteur de "La fin de l’État de droit", publié aux éditions La Dispute.

Un marché transatlantique impérial

Une résolution du Parlement européen de mai 2008 opère une légitimation du projet de création d’un grand marché transatlantique pour 2015. Elle envisage l’élimination des barrières au commerce, d’ordre douanier, technique ou réglementaire, ainsi que la libéralisation des marchés publics, de la propriété intellectuelle et des investissements. L’accord prévoit une harmonisation progressive des réglementations et surtout la reconnaissance mutuelle des règles en vigueur des deux côtés de l’Atlantique. Dans les faits, c’est le droit américain qui s’appliquera.

Parallèlement, des discussions discrètes se sont développées afin de créer un espace commun de contrôle des populations. Un rapport secret, conçu par des experts de six États membres, a établi un projet de création d’une aire de coopération transatlantique en matière de « liberté de sécurité et de justice », d’ici à 2014. Il s’agit de réorganiser les affaires intérieures et la justice des États membres « en rapport avec les relations extérieures de l’Union européenne », c’est-à-dire essentiellement en fonction des relations avec les États-Unis.

Plus encore que le transfert des données personnelles et la collaboration des services de police, processus déjà largement réalisé, l’enjeu de la création d’un tel espace consiste dans la possibilité, à terme, de la remise des ressortissants de l’Union aux autorités états-uniennes. Rappelons que le mandat d’arrêt européen, qui résulte de la création d’un « espace de liberté, de sécurité et de justice » entre les États membres, supprime toutes les garanties qu’offrait la procédure d’extradition. Le mandat d’arrêt repose sur le principe de reconnaissance mutuelle. Il considère, comme immédiatement conforme aux principes d’un État de droit, toutes les dispositions juridiques de l’État demandeur. L’installation d’une telle aire de coopération transatlantique ferait que l’ensemble de l’ordre de droit états-unien serait reconnu par les 27 et que les demandes américaines d’extradition seraient, après de simples contrôles de procédure, automatiquement satisfaites.

Le parallélisme entre la libéralisation des échanges entre les deux continents et le contrôle américain des populations européennes a existé durant les treize années qu’a duré le processus de négociation.

Les progrès dans la création d’un marché transatlantique sont dus à l’action d’un institut euroaméricain, le Transatlantic Policy Network. Fondé en 1992 et réunissant des parlementaires européens, des membres du Congrès des États-Unis et d’entreprises privées, il appelle à la création d’un bloc euroaméricain aux niveaux politique, économique et militaire. Il est soutenu par de nombreux think tanks comme l’Aspen Institute et est alimenté financièrement par des multinationales américaines et européennes.

Un élément important de cet « espace de liberté, de sécurité et de justice », le transfert général des données personnelles est en train d’aboutir. Un rapport interne écrit conjointement par des négociateurs appartenant au ministère de la Justice et au département de la Sécurité intérieure côté américain et par le Coreper, un groupe de représentants permanents, en ce qui concerne l’Union Européenne, annonce un accord en ce sens pour début 2009.

Les négociateurs se sont déjà mis d’accord sur douze points principaux. En fait, il s’agit de remettre en permanence aux autorités américaines une série d’informations privées, telles que le numéro de la carte de crédit, les détails des comptes bancaires, les investissements réalisés, les itinéraires de voyage ou les connexions Internet, ainsi que des informations liées à la personne telles la race, les opinions politiques, les moeurs, la religion…

Les Américains inscrivent leurs exigences dans le contexte économique. L’enjeu n’est pas de pouvoir transmettre ces données aux autorités administratives, ce qui est déjà largement réalisé, mais de pouvoir légalement les remettre au secteur privé. Il s’agit de supprimer tout obstacle légal à la diffusion des informations et de garantir des coûts les plus bas possible. Il faut avant tout assurer la rentabilité du marché.

Les négociateurs européens ont abandonné leur propre légalité en ce qui concerne la nécessité d’un contrôle indépendant et ont accepté les critères américains. Ils admettent que le pouvoir exécutif se surveille lui-même en considérant que le système de contrôle interne du gouvernement américain offrait des garanties suffisantes. Ils ont accepté que les données concernant la « race », la religion, les opinions politiques, la santé, la vie sexuelle soient utilisées par un gouvernement à condition « que les lois domestiques fournissent des protections appropriées ». Chaque gouvernement pourrait décider lui-même s’il respecte ou non cette obligation.

Le processus qui conduit à l’installation d’un grand marché transatlantique est l’inverse de celui de la construction de l’Union européenne. Le marché commun européen est d’abord une structure économique basée sur la libéralisation des échanges de marchandises. Le grand marché transatlantique s’appuie sur la primauté du droit américain. Il est d’abord une construction politique, même la création d’une Assemblée transatlantique est évoquée. L’exercice de la souveraineté des autorités états-uniennes sur les populations européennes et la légitimation de ce pouvoir par l’Union sont les conditions de la mise en place de nouveaux rapports de propriété et d’échange : transformer les données personnelles en marchandises et libérer ce grand marché de toute entrave.


Si une nation espère pouvoir rester à la fois ignorante et libre, elle espère ce qui n'a jamais été possible et ne le sera jamais.
(Thomas Jefferson)

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#565 29-12-2008 13:47:20

Sandy
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Re: 07 Reprendre le pouvoir sur notre monnaie

Petite question ?

Est-ce qu'il serait possible de créer un établissement financier qui prête à taux zero et auquel pourrait emprunter l'état ? Une espèce de banque centrale BIS ? Ou est-ce que c'est interdit ?

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#566 29-12-2008 18:23:50

NingúnOtro
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Re: 07 Reprendre le pouvoir sur notre monnaie

Rien n'est interdit que par quelqu'un...


... voici une lecture bien interessante: http://17-s.info/es/node/85

Dernière modification par NingúnOtro (29-12-2008 19:12:02)

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#567 30-12-2008 13:13:05

bernarddo
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Re: 07 Reprendre le pouvoir sur notre monnaie

Sandy (Message n°5649)

AJH (Message n°5651)


Sur la dévaluation...

Je me permets d'essayer de compléter la réponse de AJH qui ne porte que sur la dévaluation compétitive d'un état.
C'est aussi en fait le moyen de résistance d'un état à la mondialisation, et c'est bien ce dernier point qui la rend sacrilège aux império-mondialistes.

Au delà de cela, la dévaluation est aussi un phénomène souterrain mondial (bien que nié) dans l'économie, qui se traduit actuellement par les prix exorbitants qu'ont pris les biens durables (globalement ceux que l'on groupait sous le vocable de propriété privée) devenant inaccessibles pour une partie croissante de la population.

Ce phénomène va s'exacerber c' est la seule réponse naturelle qui permettra à terme de retrouver l'adéquation qui doit exister entre les richesses (durables + consommables) réelles que la quantité de monnaie prétend refléter et l'augmentation démentielle de la masse monétaire qui résulte du jeu combiné de l'intérêt et des effets de levier.

Aussi quelles que soient les péripéties qui nous attendent dans la crise qui est devant nous il n'existe que deux alternatives à sa résolution:

- soit les Diafoirus actuels font prévaloir leur point de vue, la masse monétaire croît encore de plan de relance en plans de sauvetage, et c'est une dévaluation générale (ou krach généralisé) qui résoudra le problème et permettra aux générations futures de repartir d'un bon pied.

- soit on interdit l'intérêt qui est le moteur de la croissance monétaire qu'il est ensuite illusoire de vouloir contrôler, et on peut imaginer retrouver tant bien que mal un état d'équilibre entre le monde monétaire et le monde réel.

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#568 31-12-2008 23:18:43

Étienne
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Re: 07 Reprendre le pouvoir sur notre monnaie

Des nouvelles de mes participations récentes sur le blog de Paul Jorion

Chers amis,

Depuis quelques jours, poussé par la contradiction chez Paul, je progresse sensiblement sur la monnaie, notamment sur la technique comptable qui sous-tend ma monnaie scripturale (c'es-à-dire quasiment toute la monnaie, plus de 90%). Je commence à avoir l'impression de tourner un peu en rond et je vais prendre un peu de champ, peut-être, mais je veux vous tenir au courant de mes réflexions hmm et tenir à jour ce long fil sur la monnaie qui regroupe à lui seul tout ce que nous avons pu collecter comme info importante depuis sa création. Voici donc une sélection des interventions du père Chouard chez le père Jorion depuis le 7 décembre 2008.

Si vous ne l’avez pas déjà fait, je vous conseille de parcourir ce long fil, au titre provocateur (farfelu) mais très intéressant, intitulé :
« Pourquoi il n’y a pas de « création monétaire » par les banques commerciales, par Helmut Creutz » (6 décembre 2008), et dont cette première bordée de messages est extraite (conseil : allez lire les messages là-bas, chez Paul, pour mieux comprendre les séquences argumentatives) :

Nota : pour votre confort, chaque extrait reproduit ci-dessous contient le lien direct chez Paul (en cliquant sur la date du commentaire).
Mais j'ai remarqué qu'il y a parfois un petit bug : ces liens ne renvoient pas toujours à la position précise du commentaire, mais parfois au début du fil... ce qui oblige à parcourir ensuite le fil pour chercher le commentaire, ce qui est assez fastidieux.  Solution : si on clique alors sur la barre d'adresse (en haut de la fenêtre du navigateur) et si on tape la touche Entrée, alors cette fois, on accède vraiment précisément, chez Paul, au commentaire cité.


Étienne Chouard dit :
7 décembre 2008 à 23:39

@ Nadine :

Vous me dites :

« @ Étienne Chouard

Vous dites : “Si j’ai bien compris, quand une banque prête de l’argent (quand elle reconnaît une nouvelle dette contre elle), il n’est pas question de réutiliser de la monnaie existante : LA BANQUE N’A PAS LE DROIT DE PRÊTER L’ARGENT QUI M’APPARTIENT, elle n’a pas le droit de céder la créance que j’ai contre elle, je suis le seul, en droit, à pouvoir faire ça.

Êtes-vous si sûr de ce que vous avancez ? Car ce que vous dites est CAPITAL.

Retrouvez le texte de loi qui l’interdit et vous aurez gagné “la bataille” de la création ex nihilo ; si vous avez tort ou que vous ne puissiez pas le prouver, alors c’est Paul Jorion qui a raison. »

Je suis en train d’en préparer une démonstration comptable avec Jean Bayard (la comptabilité des banques laisse peu de place à la fantaisie et permet de « voir » la création monétaire en pleine lumière), mais Eminence Thénar a déjà correctement étayé mon affirmation en s’appuyant, lui, sur un texte de la Réserve Fédérale américaine de Chicago (à vérifier peut-être ?).

Je rappelle ce passage de l’explication d’Eminence Thénar que je trouve important :

@ Paul Jorion : J’ai déjà précisé les pages importantes : 6 à 11.

La différence entre l’explication de Modern Money Mechanics (MMM) et votre théorie :

- vous dites que si une banque reçoit 1000 en dépôt d’un individu A, elle en garde 100 et en prête 900 lors d’un crédit à un individu B. Il y a conservation des quantités. Si B ne rembourse pas, et que la banque n’y pallie pas (par l’ensemble de ses fonds), A a perdu son dépôt. Cela signifie que A et B ne peuvent utiliser leurs comptes en même temps (s’ils représentent tous les clients de la banque).

- MMM explique que si une banque commerciale reçoit 1000 en dépôt de A, elle en garde la totalité (1000) et crée 900 lors d’un crédit pour les prêter à B. LES INDIVIDUS A ET B PEUVENT TOUS LES DEUX UTILISER LEUR SOMME POUR LA DÉPENSER, PERSONNE NE PERD SON POUVOIR D’ACHAT.

The important fact is that these deposits do not disappear. They are in some deposit accounts at all times. All banks together have $10,000 of deposits and reserves that they did not have before. However, they are not required to keep $10,000 of reserves against the $10,000 of deposits. All they need to retain, under a 10 percent reserve requirement, is $1000. The remaining $9,000 is “excess reserves.” This amount can be loaned or invested. See illustration 2.

If business is active, the banks with excess reserves probably will have opportunities to loan the $9,000. Of course, they do not really pay out loans from the money they receive as deposits. If they did this, no additional money would be created. What they do when they make loans is to accept promissory notes in exchange for credits to the borrowers’ transaction accounts. Loans (assets) and deposits (liabilities) both rise by $9,000. Reserves are unchanged by the loan transactions. But the deposit credits constitute new additions to the total deposits of the banking system.

Il me semble que cette explication de la Réserve Fédérale colle parfaitement avec la formulation que je proposais hier, quand je disais :

Nous devrions d’abord correctement DÉFINIR le mot MONNAIE, en terme simples.
Une bonne formulation, je trouve, est de se représenter la monnaie comme
UN SIGNE DOTÉ D’UN POUVOIR D’ACHAT.

Un signe MATÉRIALISÉ (pièce ou billet) ou DÉMATÉRIALISÉ (solde d’un compte bancaire).

Aujourd’hui, il semble que TOUS ces signes soient des RECONNAISSANCES DE DETTES :
- soit des DETTES DE L’ÉTAT (billets et pièces),
- soit des DETTES DES BANQUES (provision des DAV, dépôts à vue).

Des reconnaissances de dettes suffisamment FIABLES, émises par des débiteurs suffisamment indestructibles, pour inspirer CONFIANCE à tout le monde et servir de MOYEN D'ÉCHANGE.

L’échange a lieu en faisant CIRCULER LE TITRE de la dette (titre éventuellement dématérialisé, peu importe), un peu comme on fait circuler une traite ou un chèque par endossement (sauf qu’il n’y a pas toujours besoin d’endos : pour la monnaie fiduciaire —billets et pièces—, on n’a pas besoin de signer au dos du titre pour céder la créance).

Les mécanismes de la CIRCULATION MONÉTAIRE s’apparentent donc à la CESSION DE CRÉANCE.

(…)

• LA MONNAIE SCRIPTURALE (les soldes créditeurs sur les comptes bancaires, la provision de ces comptes) sont la reconnaissance d’une DETTE D’UNE BANQUE au bénéfice du PORTEUR, reconnaissance de dette si fiable, si peu suspecte d’être jamais trahie, que tout le monde l’accepte généralement.

Le porteur de cette créance contre la banque (le titulaire du compte en banque) dispose donc d’un POUVOIR D’ACHAT, un moyen d’accéder tout de suite à des richesses réelles.

Si la banque (en échange des CONTREPARTIES qui lui conviennent, PEU IMPORTE LESQUELLES, ceci est un point décisif) crée (accepte de reconnaître) de NOUVELLES DETTES (de nouvelles provisions dans ses comptes), ELLE CRÉE DU POUVOIR D'ACHAT en proportion.

ELLE PEUT le faire parce que tout le monde lui fait CONFIANCE.


(…)

Si j’ai bien compris, quand une banque prête de l’argent (quand elle reconnaît une nouvelle dette contre elle), il n’est pas question de réutiliser de la monnaie existante : LA BANQUE N’A PAS LE DROIT DE PRÊTER L’ARGENT QUI M’APPARTIENT, elle n’a pas le droit de céder la créance que j’ai contre elle, je suis le seul, en droit, à pouvoir faire ça.

Elle peut CRÉER (prêter) une somme CORRESPONDANTE, mais PAS prêter CETTE SOMME-LÀ.


Par contre, —probablement parce que les dépôts qu’elle détient dans ses livres sont une sorte de signe de la confiance que de nombreux acteurs lui portent—, le fait que j’ai 100 de provision en DAV chez elle (100 de créance contre elle) lui permet (légalement, mais est-ce bien légitime ?) de CRÉER DE LA MONNAIE SUPPLÉMENTAIRE EN PROPORTION, POUR LA PRÊTER À D’AUTRES, ce qui, indubitablement, crée du pouvoir d’achat, puisque je n’ai rien perdu de mon propre pouvoir d’achat, moi dont la provision sert de « réserve prudentielle ».

_________________________


=] Donc, à mon avis, Helmut Creutz se trompe dès le départ quand il dit :

Mais si l’on reprend les opérations, pas à pas, en laissant la théorie de côté, on constate :

1) que lors de chaque réutilisation du premier dépôt supposé de 100 millions, suite au crédit qu’il a permis d’accorder (…)

Son erreur (l’erreur de Paul ?), c’est que le crédit bancaire ne RÉUTILISE PAS les dépôts, il CRÉE la monnaie nécessaire au prêt en quantité PROPORTIONNELLE aux dépôts, sans toucher aux dépôts, ce qui est très différent.

IL N’Y A PAS « CONSERVATION DES QUANTITÉS ».

____________________

Par ailleurs, l’image des BALLONS (celle de Boris) ne me paraît pas pertinente, car elle introduit une CONFUSION entre la richesse réelle (les biens que la monnaie permet d’acquérir, comme les ballons) et la monnaie qui ne doit pas être perçue autrement, je pense, que comme UNE CRÉANCE contre la banque ou contre l’État, créance transférée quand la monnaie circule et détruite quand la créance est remboursée.

Tous les livres universitaires qui expliquent la création monétaire que j’ai à la maison décrivent la création monétaire par les banques privées. Je m’étonne qu’on en soit encore ici à contester ce mécanisme de base.

Et je ne vois pas pourquoi la pensée (passionnante par ailleurs, semble-t-il) de ce « technicien, puis entrepreneur et enfin architecte indépendant, mais aussi moniteur d'aviation, inventeur et auteur » qu’est Helmut Creutz recueille auprès de Paul autant de crédit alors qu’il n’est, finalement, pas beaucoup plus expert que nous tous ici ;-)
__________________

Si on cherche, on retrouve la création monétaire par les banques privées « à tous les coins de rue », au détour de tous les documents les plus officiels et les plus sérieux.

Par exemple, dans ce bulletin de la Banque de France n°73, page 61, intitulé « Sources et mécanismes de la création de monnaie dans le cadre de l’Eurosystème », on peut lire :

« L’accroissement de la masse monétaire peut alors procéder du circuit traditionnel crédit-dépôt : le crédit accordé par une banque se traduit par une mise à disposition de l’emprunteur d’une quantité de monnaie, elle-même enregistrée sous forme de dépôt à vue, le bilan global des IFM s’accroissant ainsi de manière égale à l’actif et au passif. Les établissements de crédit peuvent également créer de la monnaie lorsqu’ils achètent des titres au secteur détenteur de monnaie. »

Autre exemple, sous la plume de Monsieur Trichet (page 4), qui ne passe pas pour un farfelu dans ce domaine, on peut lire :

« Naturellement, nous suivons également attentivement l’évolution des contreparties de M3, c’est-à-dire les sources de la création monétaire, et plus particulièrement les crédits à l’économie, (…) »

Encore un exemple, assez gratiné : dans un document intitulé « les contreparties de la masse monétaire M3 et leur évolution en 1994… », la Banque de France nous explique :

(…) l’accroissement des créances nettes des institutions financières SUR L’ÉTAT a constitué une source TRÈS SIGNIFICATIVE de création monétaire.

C’est-à-dire que les crédits consentis par les banques aux États sont bien, eux aussi, à base de création monétaire (et, je le rappelle au passage, moyennant un intérêt non nécessaire que je considère —jusqu’à ce qu’on m’ait démontré sa légitimité— comme scandaleux).

Dans ce même document de la Banque de France, on peut lire (mais faut-il encore des preuves ?!) :

Les différentes opérations à l’origine de la création monétaire et de la variation du stock de monnaie sont directement retracées, ou trouvent leur image, au sein des bilans des institutions financières qui créent et gèrent la monnaie. Ces éléments des bilans des institutions financières sont regroupés dans les statistiques monétaires sous le terme de contreparties de la masse monétaire.

Les contreparties, comme l’agrégat de monnaie M3, sont établies à partir des bilans agrégés de la Banque de France, des établissements de crédit et assimilés, ainsi que des OPCVM, auxquels sont ajoutés les éléments de l’activité monétaire du Trésor et de La Poste.

Alors que M3 correspond à la fraction monétaire du passif du bilan de ces organismes, les contreparties de M3 regroupent l’ensemble des autres éléments de ce bilan, c’est-à-dire l’actif et les postes non monétaires du passif. Elles fournissent ainsi une information précieuse sur les modalités de la création monétaire.

La création monétaire se réalise de deux façons principales :

- lorsque les institutions financières mettent de la monnaie à la disposition d’un agent non financier résident en contrepartie d’acquisition de créances sur l’étranger ;

- lorsqu’elles consentent aux agents non financiers résidents des financements nouveaux.

Les principales contreparties concernent donc respectivement la création monétaire d’origine externe, les créances nettes sur l’extérieur, et celle qui est d’origine interne, le crédit interne, subdivisé en créances nettes sur l’État et créances sur l’économie.

En fait, TOUTES les pages de la Banque de France consultables sur le sujet de la création monétaire confirment que ce sont les banques privées qui créent la monnaie, chaque fois qu’elle accordent un crédit, que ce soit aux entreprises, aux particuliers ou à l’État.

Cher Paul, est-ce que ces sources ne sont pas « sérieuses » ?

Est-ce que la Banque de France ne publie pas des documents d’« experts de la finance » ?

Cher Paul, je vous renouvelle ma requête, pressante : donnez-nous, s’il vous plaît, les noms de ces auteurs et les titres de ces ouvrages que vous évoquiez il y a peu comme des références expertes prouvant cette évidence selon vous que les banques ne créent pas la monnaie qu’elles prêtent, donnez-nous des indications précises de pages à lire, des citations… des références indiscutables en un mot.

Merci pour votre patience et pour tout ce que vous faites.

Amicalement.

Étienne.




Étienne Chouard dit :
9 décembre 2008 à 01:30

Cher Fred,

Je pense que vous vous trompez quand vous dites : « Au niveau individuel, il me semble que Paul a raison : le bilan de chaque banque est équilibré, par définition la création de monnaie n’apparaît pas. »


LA MONNAIE CRÉÉE à l’occasion d’un crédit APPARAÎT bien sûr au bilan de la banque qui a prêté : AU PASSIF (à droite, du côté de ses dettes).

___

(Ne pas rater ceci, c’est essentiel : la monnaie scripturale, c’est un chiffre à droite du bilan d’une banque — ou, si on accepte une définition moins étroite de la monnaie, d’un organisme digne de confiance, État ou… ?? supermarché qui distribue des bons d’achat que s’échangent ensuite les clients… :-)  Sacrés humains… prêts à faire de la monnaie, prêts à faire confiance, avec n’importe quels signes…)
____

Et la même somme — LA CONTREPARTIE de la monnaie, ce en échange de quoi la banque est prête à s’endetter — est inscrite en même temps de l’autre côté, À L’ACTIF (à gauche, du côté de ses créances).


LE BILAN EST DONC ÉQUILIBRÉ *,  MAIS LA MONNAIE CRÉÉE N’EST QUE D’UN CÔTÉ DU BILAN :

de l’autre, ce n’est pas la monnaie, c’est la contrepartie, qui peut être n’importe quoi, il me semble : la propriété d’un immeuble, d’un terrain, d’un bijou, d’une entreprise, d’espèces, l’engagement de rembourser avec intérêts de la part de quelqu’un de fiable, etc. Il faut surtout que la contrepartie ait une valeur suffisamment fiable pour que la banque accepte de s’endetter.


Cette opération comptable, dirigée par un acteur digne de confiance (une banque ou un État, par exemple) permet de donner aux acteurs économiques, qui en ont besoin pour échanger et produire des richesses, des SIGNES DOTÉS D’UN POUVOIR D’ACHAT (pour moi, c’est la meilleure représentation de la monnaie) capables de circuler facilement.


Aujourd’hui, les signes monétaires sont de simples créances contre les banques ou contre l’État parce que les humains les acceptent ainsi, parce qu’ils leur font CONFIANCE.

Autrefois, des coquillages précieux jouaient ce rôle de signes dotés d’un pouvoir d’achat parce que tout le monde à l’époque faisait assez confiance au pouvoir d’achat de ces coquillages pour les accepter en échange.

Plus tard, dans la jeune république américaine, c’est le tabac qui a joué pendant des années ce rôle de signe doté d’un pouvoir d’achat parce que tout le monde faisait assez confiance au pouvoir d’achat de cette plante pour l’accepter en échange.

Ailleurs, c’est l’or et l’argent qui ont joué ce rôle de signes dotés d’un pouvoir d’achat parce que tout le monde faisait assez confiance au pouvoir d’achat de ces pièces et lingots pour les accepter en échange.

Aujourd’hui, les signes monétaires sont de simples créances sur des acteurs particulièrement solides.

Le débat ces derniers temps sur ce blog pour distinguer la monnaie fiduciaire (qui serait la seule vraie monnaie, on ne voit pas pourquoi puisque tous ces signes ont rigoureusement le même pouvoir d’achat) de la monnaie scripturale (qui serait de la fausse monnaie, voire pas de la monnaie du tout ! ben voyons…) me paraît complètement à côté de la plaque, comme faussé après avoir déraillé sur une mauvaise parabole.

L’autre débat, ici, pour simplement faire admettre que les banques créent la monnaie qu’elles prêtent me paraît tout aussi étonnant.

Je suis surpris que ce qui paraît un mécanisme somme toute assez simple soit si dur à faire accepter ici.

Bon, il faut que j’aille dormir, bonne nuit à tous ;-)

Étienne.

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* NB : le bilan est TOUJOURS équilibré puisqu’il rassemble, directement ou indirectement en passant par le compte de résultat, les montants de TOUS les comptes, et que les écritures en partie double garantissent cet équilibre : on écrit toujours autant à gauche qu’à droite, en quelque sorte.



Étienne Chouard dit :
20 décembre 2008 à 21:50

Monnaie PERMANENTE (créée par la Banque Centrale)
et monnaie TEMPORAIRE (créée par les banques commerciales)
sont deux FORMES de MONNAIE :
toutes deux sont des MOYENS DE PAIEMENT, 
toutes deux sont des SIGNES DOTÉS D’UN POUVOIR D’ACHAT FIABLE ET ÉQUIVALENT,
toutes deux sont des ACTIFS ACCEPTÉS PAR TOUS LES VENDEURS
pour le règlement de leurs créances nées de l'échange.


Réduire la « monnaie » à la seule monnaie « manuelle » (billets et pièces) est une posture qui semble REFUSER PAR LES MOTS LE FAIT de la dématérialisation (générale et avérée) des monnaies, un recul purement lexical donc, qui gêne la compréhension du réel et complique la dénonciation des incontestables privilèges des banques commerciales.

Chers amis,

Il me semble que le débat sur la monnaie s’enlise ici (ou s’éternise) dans une complexité inutile et surtout dans une  confusion apparue au départ.

La principale confusion venant d’UNE DÉFINITION INCERTAINE DU MOT « MONNAIE », confusion conduisant certains d’entre nous à prétendre que « les banques commerciales ne créent pas de monnaie », affirmation qui paraît aux autres une criante contre-vérité démentie par les faits comptables quotidiens les plus élémentaires.

Est-il possible —de façon à ensuite reprendre notre progression sur l’essentiel— de tomber d’accord sur UNE DÉFINITION INDISCUTABLE de la monnaie ?

Car en effet, il semble que ceux qui prétendent que « les banques commerciales ne créent pas de monnaie » ne peuvent le faire qu’au prix de la réduction du mot "monnaie" à la seule monnaie dite fiduciaire ou manuelle (les billets et les pièces *), c’est-à-dire la monnaie PERMANENTE émise par l’État. Le dernier théoricien convoqué pour soutenir cette thèse est Helmut Creutz qui refuse effectivement de qualifier de « monnaie » les sommes disponibles sur les DAV (dépôts à vue). 

La lecture des vingt premières pages du livre d’Helmut Creutz permet de comprendre cette importante clef de compréhension : quand Creutz dit « les banques privées ne créent pas la monnaie », IL NE PARLE PAS DE LA MÊME MONNAIE QUE TOUT LE MONDE : il réduit le mot monnaie à la seule monnaie permanente émise par la Banque Centrale sous forme de billets et de pièces,

ce qui fait que le titre du billet de Paul (« Pourquoi il n’y a pas de "création monétaire" par les banques commerciales ») induit tout le monde en erreur puisque personne ici n’avait jamais contesté à la monnaie scripturale DES FONCTIONS COMMUNES À TOUTE MONNAIE (en tout cas je le crois, parce que ce serait difficile à démontrer) : à la fois signe de pouvoir d’achat accepté par tous pour pratiquer les échanges et réserve de valeur.

En relisant [a href"http://www.pauljorion.com/blog/?p=348]le premier billet de Paul[/url], d’ailleurs, je ne retrouve pas du tout, à l’époque, cette restriction de vocabulaire (« monnaie » = seule monnaie permanente) apparue récemment avec le billet sur Creutz : au départ, Paul refusait simplement l’idée de la création de pouvoir d’achat ex nihilo par les banques ; Paul nous expliquait que les banques commerciales doivent détenir préalablement l’argent qu’elles prêtent (soit qu’elles prêtent directement l’argent déposé par d’autres clients, soit qu’elles prêtent de l’argent qu’elles empruntent pour cela) ; il nous disait (le 7 février 2008) : « Il n’y a (malheureusement !) pas de « miracle de création d’argent » : les banques commerciales ne créent pas d’argent ex nihilo ! Pour en prêter, il faut que comme vous et moi, elles le trouvent quelque part ! ».

Je crois encore aujourd’hui que Paul se trompait, tout simplement.

Et cette façon de présenter aujourd’hui le problème en laissant LES MOTS CHANGER DE SENS sans le souligner ressemble un peu à un sophisme (involontaire, sans doute).

Car, si la définition du mot « monnaie » était effectivement réduite aux seuls billets et pièces (ce qui aurait quand même l’inconvénient de nous faire revenir au vocabulaire du moyen-âge…), nous serions vite tous d’accord : effectivement, les banques commerciales ne créent pas ce type de monnaie-là ; effectivement, les banques commerciales ne créent pas de monnaie permanente.

Et alors ?

Nous serions tous d’accord, mais sur un enjeu accessoire, alors que le problème principal resterait intact : le problème soulevé par ceux qui contestent aux banques la légitimité politique du droit  de créer la monnaie temporaire (moyennant un intérêt ruineux qui s’apparente à un revenu sans travail, au dépens de la collectivité et en faveur de certains acteurs privilégiés), ce problème se serait simplement DÉPLACÉ par un glissement de vocabulaire : il resterait scandaleux que certains acteurs privilégiés détiennent (légalement mais illégitimement) un droit de création de nouveaux « SIGNES DOTÉS DE POUVOIR D’ACHAT », seraient-ils temporaires, un droit très coûteux pour la collectivité qui subit là un considérable manque à gagner : OK, ON NE DIT PLUS "MONNAIE", MAIS MÊME EN CHANGEANT DE MOT, LA RÉALITÉ DE LA CRÉATION DE POUVOIR D’ACHAT PAR LES BANQUES COMMERCIALES À L’OCCASION DU CRÉDIT SUR DAV RESTE À LA FOIS INCONTESTABLE TECHNIQUEMENT ET CONTESTABLE POLITIQUEMENT.

À mon sens, le débat « la monnaie est-elle seulement la monnaie permanente émise par l’État ou bien aussi la monnaie temporaire créée par les banques » est un nuage de fumée qui nous distrait de l’essentiel : la vraie question — qu’on n’arrive pas à traiter à cause de la confusion décrite plus haut — est : « quelle est la légitimité politique et l’efficacité économique du droit qu’ont certains acteurs privilégiés de prélever sur la richesse nationale un revenu considérable (l’intérêt) en exerçant à titre privé un pouvoir qui devrait être régalien (exclusivement public) : financer l’activité économique en créant temporairement la monnaie dont les agents ont besoin immédiatement ? ».


Pour résumer « les fondamentaux » en matière de technique monétaire, et pour soutenir la thèse que la monnaie est monnaie quelle que soit sa forme (métallique, papier ou scripturale), je reproduis ci-dessous un fragment de l’introduction d’un livre remarquable : « Mécanismes et politique monétaires. Économie du système bancaire français de L’UME », d’André Chaîneau, chez QUADRIGE  /  PUF, 1968 – 2000, 12ème édition.

Comme Galbraith (dont je vous parlerai également très prochainement), c’est une fontaine d’eau claire pour comprendre la complexité du réel.

Bonne lecture.

Étienne.


* La monnaie scripturale inspirant la même confiance que la monnaie papier pour solder les créances nées des échanges, on pourrait aussi bien l’appeler fiduciaire elle aussi ; mais peu importe.

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ATENTION : EXTRAIT IMPORTANT D’UN LIVRE IMPORTANT :

INTRODUCTION :
[introduction  du livre d’André Chaîneau, « Mécanismes et politiques monétaires », PUF.
C’est moi qui souligne. ÉC]

« Cet ouvrage veut présenter l'économie d'un système bancaire, en l'occurrence celui de l’Union monétaire européenne.

Mais le terme "économie" doit être précisé parce qu'il possède de nombreux sens. L'auteur l'entend, avant tout, comme "l'ordre qui préside dans la distribution des parties d'un ensemble". Il s'agit donc essentiellement d'étudier les liaisons et relations entre divers agents et institutions qui donnent une structure homogène à un secteur : ici, le secteur bancaire.

Il faut également préciser la méthode de l'étude. Elle aurait pu être une description des institutions de crédit (banques, organismes spécialisés, Trésor), ou une analyse juridique de la distribution du crédit, ou un exposé de technique bancaire. Si ce livre n'ignore pas les enseignements de ces approches, il recourt cependant à un langage proprement économique. Sa volonté affirmée a été de dégager de leur contexte, par un processus d'abstraction généralisante, les mécanismes monétaires de l'économie. Il y a donc simplification du réel dans la mesure où toute théorie simplifie. Les situations particulières d'existence ou de fonctionnement de telle ou telle institution disparaissent dans le concept abstrait.

Cela ne signifie pas que la réalité soit méprisée. Bien au contraire, elle est réécrite dans une langue logique débarrassée de toutes les impuretés produites par l'évolution historique. (Il est symbolique de constater que les systèmes bancaires et financiers des pays nouvellement indépendants possèdent une structure plus rationnelle que celle des systèmes des pays anciennement industrialisés.)

Alors, elle devient directement intelligible à l'intelligence humaine qui peut réaliser son ambition d'une action économique éclairée et faire passer dans les faits concrets et complexes une volonté correctement formulée. L'opposition des praticiens et des théoriciens est, sur le plan de la réflexion, la plus vaine qui soit. Ainsi, ce livre —sans recourir pour cela à un langage ésotérique— voudrait être aussi une reconstruction théorique de l'économie du système bancaire.

Cette ambition a commandé la démarche de l'analyse par approximations successives qui fonde le plan.

La première partie définit la monnaie, décrit la masse monétaire et introduit le système bancaire, tout en posant déjà quelques concepts d'analyse.  C'est la situation de l'Union monétaire européenne qui est retenue comme illustration ; mais ce pourrait être n'importe quelle autre.

Avec la seconde partie, il est fait table rase, au départ, des institutions monétaires et de leurs mécanismes. Mais leur reconstruction en est entreprise, étape par étape. D'abord, une banque unique fonctionne, crée et détruit de la monnaie. Puis, plusieurs banques commerciales coexistent dans un climat concurrentiel. Enfin, une Banque Centrale coiffe le réseau des banques commerciales dont la gestion, profondément affectée par son existence, justifie l'établissement de relations par la voie du refinancement sur le marché interbancaire. Elle expose donc les mécanismes de création de monnaie de chaque banque, leur interdépendance ainsi que leur pouvoir de multiplier les signes monétaires. Mais l'analyse reste statique.

Avec la troisième partie, l'étude devient plus dynamique. Elle montre que le fonctionnement du système bancaire donne à la Banque Centrale la possibilité d'exercer un pouvoir de direction monétaire. Pour réguler l'activité des banques, elle dispose de deux instruments : la politique du refinancement et du taux d'intérêt ainsi que la politique des réserves obligatoires.

La dernière partie est le terme inévitable de cette étude. Une théorie de l'offre de monnaie par les banques a été jusque-là présentée. Il faut maintenant répondre à la question : Pourquoi cette offre de monnaie ? La réponse évidente est : pour le financement de l'économie. Mais aussi naïve qu'elle puisse paraître, il faut la reprendre et la développer dans toute une partie. La théorie du rôle des intermédiaires financiers est — assez étonnamment — trop récente et trop incertaine pour qu'elle puisse ne pas être exposée. Elle permet d'ailleurs de mieux comprendre l'institution banque commerciale qui remplit simultanément deux fonctions : celle d'organisme créateur de monnaie étudiée tout au long des chapitres précédents et celle d'organisme collecteur d'épargne, sans doute plus simple à analyser mais très importante sur un plan quantitatif. Ainsi cette partie permet d'approcher la banque sous un aspect plus institutionnel et ainsi d'achever l'étude du système bancaire. 

(…)

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CHAPITRE PREMIER : L'ACTIF MONÉTAIRE

I.   DÉFINITION  DE  L'ACTIF  MONÉTAIRE

1° Généralités. — La monnaie est constituée par l'ensemble des moyens de paiement, c'est-à-dire par la somme des actifs qu'acceptent tous les vendeurs pour le règlement de leurs créances nées de l'échange et que leur remettent leurs acheteurs qui règlent ainsi leurs dettes.

La monnaie apparaît donc fonctionnellement comme l'équivalent-valeur de tout ce qui fait l'objet d'une transaction. Cela implique que l'unité monétaire est l'unité de compte de la valeur marchande de tous les biens, services et titres. Le plus souvent, sa définition est nationale ; mais elle peut être plurinationale : c'est le cas pour l'euro qui est la monnaie des pays qui forment l'Union monétaire européenne. La définition nationale ne doit pas faire oublier qu'une monnaie nationale peut être très utilisée en dehors de ses frontières, comme le dollar us.

Mais cette fonction de la monnaie, celle d'[b[intermédiaire des échanges[/b] ou plus exactement de contrepartie des échanges, peut être incorporée dans plusieurs supports. Alors coexistent plusieurs formes monétaires : la monnaie-papier (les billets), la monnaie métallique (les pièces) et la monnaie scripturale (les dépôts).


2° La monnaie-actif. — La monnaie qui donne le pouvoir d'acheter est à l'évidence un élément de richesse. Elle figure à l'actif du bilan des agents économiques. Cet actif monétaire est durable ; il ne se détruit pas au cours de l'échange qui ne le fait que circuler. Sa durée de vie est plus longue que celle d'une voiture, d'un réfrigérateur ou d'une maison puisque aucun de ses utilisateurs n'a à se soucier de son remplacement qui est assuré gratuitement. L'éternité étant impossible à postuler, la monnaie est un actif extrêmement durable.

Actif durable sans aucun doute, mais doté d'une spécialisation fonctionnelle, telle est la monnaie. En effet, tout actif est défini par le service rendu. Lui, l'actif monétaire, sert au règlement de la créance-dette qui naît à l'occasion de la vente-achat d'un actif non monétaire. Il sert de contre-valeur à tout ce qui n'est pas lui-même.


3° La dichotomie des actifs monétaires et des actifs non monétaires. — Elle se déduit du rôle de la monnaie dans les transactions. S'opposent d'une part les actifs non monétaires qui sont les objets des transactions : les biens, les services, les titres financiers et aussi les monnaies étrangères nommées devises et d'autre part les actifs monétaires qui sont les facteurs permissifs des transactions.


II.   L’ÉCHANGE  ET LA MONNAIE


(…) [… André Chaîneau décrit ici le troc et son inconvénient majeur : pulvériser le marché global en d’innombrables marchés particulier…]


d) La fonction de la monnaie est de faire éclater le troc en deux demi-échanges réels. I vend d'abord son bien Bl et ensuite achète le bien B2 désiré. Ne pourrait-on pas penser qu'il y a en fait la succession de deux trocs successifs : d'abord celui de Bl contre de la monnaie et ensuite celui de la monnaie contre B2 ? La réponse est négative. L'actif monétaire que reçoit le vendeur[ /b] n'a, pour lui, pas d'autre utilité que celle de lui permettre d'acheter. Il [b]ne représente pas un bien spécifique - même s'il en est un ; il ne représente qu'un pouvoir d'achat.

La conséquence est que LE SUPPORT MATÉRIEL DE LA MONNAIE N'A AUCUNE IMPORTANCE, QUE SEULE COMPTE LA FONCTION MONÉTAIRE. La monnaie, dans l'exemple retenu, n'est que l'intermédiaire du passage de Bl à B2. Aussi dit-on qu'elle remplit la fonction d'intermédiaire des échanges. La différence avec le troc est totale. Ce dernier établit des prix relatifs, c'est-à-dire des taux d'échange entre deux biens que les participants désirent posséder. Avec la monnaie, on obtient des prix absolus, des prix abstraits détachés de toute idée de possession du bien qui est à la base de la monnaie.

AINSI S'EXPLIQUE L'ABANDON DE TOUTE FORME MATÉRIELLE PAR LA MONNAIE, son évolution d'une monnaie-bien de type réel (l'or par exemple) vers une monnaie-signe de type abstrait (la monnaie moderne), vers une monnaie purement fonctionnelle.

e) L'inconvénient de l'échange monétaire découle de son avantage. La vie est ainsi faite. Le troc a éclaté en deux demi-échanges réels (vente puis achat) déséquilibrés réellement et rééquilibrés monétairement. L'équilibre réel fondamental du troc : une offre et une demande de biens simultanées, n'est retrouvé que si l'achat suit la vente. Alors, la monnaie remplit idéalement sa fonction d'intermédiaire des échanges. Mais l'enchaînement, quoique très probable, n'est pas absolument certain.

L'agent peut vendre sans acheter : il conserve de la monnaie en caisse, il thésaurise. Il peut acheter sans vendre : soit il déthésaurise, soit il bénéficie d'une création de monnaie.  Si, au niveau individuel, la coexistence d'avares et de prodigues est évidente, c'est un peu plus compliqué au niveau global.

(…)

Ainsi la monnaie possède l'inconvénient de son avantage. Parce qu'elle brise le troc en deux demi-échanges réels indépendants —une vente et un achat— elle facilite et multiplie les transactions ; mais elle permet aussi la généralisation à toute l'économie d'un ÉVENTUEL DÉSÉQUILIBRE RÉEL impensable sous le régime du troc qui exige la réalisation simultanée d'une offre et d'une demande réelles de même valeur pour les deux cocontractants.

Mais l'avantage de la facilitation des échanges l'emporte sur l'inconvénient de l'instabilité de l'économie que l'on essaiera de pallier.



III. L'ACTIF MONÉTAIRE ET LES AUTRES


L'actif monétaire est tout actif qui tire son utilité de sa fonction de moyen de règlement de la dette-créance qui naît de toute transaction achat-vente.

Comme cet actif monétaire doit être commun au plus grand nombre de coéchangistes, son aire d'usage à titre exclusif ou principal définit un espace monétaire auquel correspond un espace commercial intégré. La règle est celle d'un cadre national. Mais dans l'Europe occidentale contemporaine, pour onze pays (en 1999), ce cadre monétaire national est devenu celui de l'Union monétaire européenne avec l'euro qui est une monnaie plurinationale.

Les actifs non monétaires sont tous les autres qui sont échangeables contre de la monnaie sur leurs marchés respectifs, c'est-à-dire qui sont liquidables en monnaie. Cette distinction est inattaquable.

On peut distinguer deux types principaux d'actifs.

Les actifs réels sont ceux sur lesquels s'exerce un droit réel de propriété : les biens et les services.

Les actifs financiers apparaissent lors d'opérations prêt-emprunt et représentent les droits personnels des créanciers sur leurs débiteurs : ce sont les titres. Les actions posent un problème. Ces titres de propriété sont juridiquement des actifs réels mais matériellement ressemblent à des actifs financiers.

Ce sont tous ces actifs non monétaires dont la propriété circule de vendeur à acheteur contre la remise de monnaie.

Les fonctions de l'actif monétaire.

Pour qu'un actif devienne de la monnaie, il doit remplir deux fonctions.

a) La première fonction est celle d'unité de compte : elle résulte de son utilisation comme mesure-étalon de la valeur de marché des actifs non monétaires. Ceux-ci se voient attribuer des prix monétaires fixés en unités monétaires.

b) La seconde fonction est celle d'intermédiaire des échanges. Alors, la monnaie est la contre-valeur remise par l'acheteur au vendeur pour qu'il abandonne son bien.

c) Une monnaie complète cumule les deux fonctions. Une monnaie peut ne remplir que la première : elle est alors une monnaie de compte : ce que l'écu européen était pratiquement. Par contre, l'euro de l'Union monétaire européenne est une véritable monnaie depuis janvier 1999 : en effet les monnaies nationales qui ne disparaîtront effectivement qu'en 2002, ne sont d'ores et déjà que des subdivisions temporaires de cet euro.

d) Qu'en est-il de la fonction de réserve de valeur ?

Même si elle a beaucoup frappé les économistes, elle n'a pas une importance fondamentale. D'abord elle dérive du caractère nécessairement durable de l'actif monétaire. La monnaie doit pouvoir circuler plusieurs fois de débiteur à créancier, donc ne peut être que durable et donc doit conserver sa valeur au cours du temps. Ensuite dans cette fonction de réserve de valeur, la monnaie est concurrencée par tous les autres actifs durables qui souvent la remplissent mieux qu'elle : actions, immeubles, objets d'art, etc.

Quelle valeur la monnaie conserve-t-elle dans le temps ? La réponse évidente est sa valeur nominale, l’euro aujourd'hui vaut 1 euro demain. Mais si la monnaie est une parfaite réserve de valeur nominale (ce qui explique que l'on n'est pas obligé de dépenser tout de suite la monnaie gagnée et ce qui entraîne la possibilité des déséquilibres de l'économie), est-elle en plus une bonne réserve de valeur réelle ? La réponse immédiate est non parce que nos sociétés connaissent un taux d'inflation positif.

(…)

Donc, dès qu'il y a une quelconque élévation du niveau général des prix, la monnaie devient une mauvaise réserve de valeur réelle et est concurrencée par les actifs non monétaires durables qui profitent le plus de cette conjoncture de hausse des prix.

Telle est la monnaie.

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CHAPITRE II : LA MASSE MONÉTAIRE


I. LA DÉFINITION DE LA MASSE MONÉTAIRE

La masse monétaire est la somme des actifs monétaires que détiennent les agents économiques pour la réalisation de leurs transactions présentes et futures. Elle représente la somme de leurs encaisses.

Comme cette encaisse monétaire globale a pour fonction de servir dans les échanges, l'ensemble des utilisateurs de monnaie formera dans l'économie le secteur non bancaire qui sera noté SNB. Il comprend essentiellement les ménages et les entreprises mais aussi les administrations et quelques rares institutions financières non bancaires.

Par opposition, existe le secteur bancaire noté SB dont les raisons d'exister sont la création de monnaie et la gestion de sa circulation.



II LA MONNAIE DÉTENUE PAR LE  SECTEUR NON  BANCAIRE

Quelle est la nature de cette monnaie, actif  de paiement ?

La monnaie est une créance sur le secteur bancaire.

La monnaie figure à l'actif du bilan des agents économiques qui l'utilisent et qui possèdent soit des actifs réels meubles et immeubles, soit des créances sur d'autres agents économiques.

De nos jours, il n'existe plus de monnaie-bien, de monnaie-marchandise à valeur intrinsèque (l'or par exemple). Aussi elle se présente comme un titre de créance.

Peut-elle être un titre de créance sur le secteur non bancaire ? La réponse est non parce qu'une telle créance qui résulte d'une opération de prêt n'a pas le pouvoir de circuler d'acheteur à vendeur : par exemple, l'obligation émise par une entreprise ou une administration et détenue en portefeuille par un ménage ne peut être utilisée par ce dernier pour régler un achat.

Est-elle alors une créance sur le secteur bancaire ? La réponse est non et oui. Non s'il s'agit d'un titre représentant un prêt fait par l'agent du SNB à une banque, titre qui établit une relation personnelle. Oui si ce titre de créance sur la banque peut circuler de débiteurs à créanciers successifs.

En conséquence, toute monnaie est une créance sur une banque, mais pas l'inverse.


La monnaie n'est pas une dette du secteur bancaire.

Cette affirmation peut paraître surprenante puisqu'il vient d'être dit que la monnaie est une créance sur une banque.

La première raison est que la monnaie, actif de paiement, circule sans cesse de débiteurs à créanciers, dans la communauté de ses utilisateurs. Sa fonction de moyen de paiement la piège donc dans ce secteur non bancaire et la rend inopposable aux banques.

À cette première explication fonctionnelle s'ajoute une seconde, logique : comment les banques pourraient-elles rembourser ce titre qui est lui-même la monnaie ?


L'originalité de la monnaie (en fait une des originalités) est que, à la créance monétaire du secteur non bancaire ne peut PAS correspondre une dette MONÉTAIRE du secteur bancaire.

La première conséquence est que l'opposition des biens et des titres est insuffisante et qu'il faut y introduire la monnaie. Ce sera la distinction des actifs réels, financiers et monétaires.

La seconde conséquence est que sera appelée banque toute institution financière disposant de ressources permanentes SERVANT DE MOYENS DE PAIEMENT qui évidemment figureront à son passif.

Les autres institutions financières qui ne peuvent qu'emprunter seront dites non bancaires.

La complication vient de ce que les banques peuvent, en plus de leurs ressources monétaires, disposer de ressources empruntées. Il n'en reste pas moins que ce qui les spécifie est la présence, au passif de leurs bilans, de ressources servant au règlement des transactions commerciales et financières.


4° Les diverses formes monétaires.

a) L'actif monétaire, créance sur une banque qui circule de débiteur à créancier, prend plusieurs formes.

Il peut être 1 / billets notés B émis seulement par la Banque Centrale : pour nous la Banque Centrale européenne qui a le privilège de leur émission, 2 / monnaies divisionnaires MD (les pièces de monnaie qui servent d'appoint aux billets et qui seront confondues avec eux étant beaucoup moins importantes), et enfin 3 / dépôts D faits sur les comptes courants de leurs utilisateurs, comptes ouverts dans les banques commerciales (Banque nationale de Paris, Crédit agricole..., etc.).

b) Commentaires de ces formes,

1. Très souvent les billets B et les monnaies divisionnaires MD sont regroupés dans un même sous-ensemble, celui de la monnaie manuelle qui circule de la main à la main, par tradition (remise) manuelle du débiteur au créancier. En effet, les pièces de monnaie servent d'appoint aux billets. La notation de ce regroupement reste B parce que les monnaies divisionnaires sont en quantité très faible par rapport aux billets.

2. Ces trois formes du même actif monétaire doivent évidemment être RÉCIPROQUEMENT CONVERTIBLES SANS CONDITION, SANS COÛT (ou très réduit) ET SANS RISQUE (c'est-à-dire à taux de change unitaire : 100 euros en billets égaux à 100 euros en dépôts égaux à 100 euros en monnaies divisionnaires).

3. Il faut se souvenir que D ne comprend que les dépôts à caractère monétaire. Les banques reçoivent d'autres dépôts qui ne sont pas naturellement monétaires mais qui sont convertibles en actifs monétaires après liquidation sur leurs marchés respectifs. L'exemple limite est celui des dépôts sur livrets dont la conversion en monnaie est extrêmement facile (elle se fait à la demande sur présentation du livret), mais qui cependant restent des titres, des actifs financiers parce qu'ils ne peuvent pas servir de moyens de paiement.


Résumé.

La masse monétaire M se ventile en : billets B, monnaies divisionnaires MD et dépôts D :

M = (B + MD) + D
expression que l'on simplifie en : M = B + D
parce que billets et pièces sont deux formes complémentaires de la monnaie manuelle.

Autrefois, l'on aurait structuré la masse monétaire selon son apparence matérielle : métallique, papier et scripturale ; l'on aurait insisté sur le processus de dématérialisation de la monnaie qui aurait conduit du métal au papier puis au signe écrit. C'EST AUJOURD'HUI SANS INTÉRÊT. IL N'Y A PLUS DE MONNAIE-MARCHANDISE À VALEUR RÉELLE : MÊME NOS PIÈCES EN CUPRO-NICKEL SONT UNE MONNAIE-SIGNE. IL N'Y A PLUS QUE DE LA MONNAIE FIDUCIAIRE QUI NE VAUT AUX YEUX DES UNS QUE CE QU'ELLE VAUT AUX YEUX DES AUTRES. (Il est permis de regretter que la Banque Centrale européenne utilise l'expression monnaie fiduciaire pour désigner la monnaie manuelle : toute monnaie repose sur la « fides » que l'on a en elle.)


(…) [La suite est littéralement passionnante.
Cet homme a l’art d’expliquer simplement les réalités complexes. ÉC]

(Source : André Chaîneau, « Mécanismes et politique monétaires. Économie du système bancaire français de L’UME » , QUADRIGE  /  PUF, 1968 – 2000, 12ème édition)

______________________


Personnellement, malgré l’attention et l’intérêt que je porte au livre « Le syndrome de la monnaie » (que je lis avec plaisir), je trouve qu’Helmut Creutz sème ici une confusion supplémentaire avec une distinction qui ne sert à rien, comme si Helmut Creutz n’acceptait pas la dématérialisation de la monnaie et comme s’il ne se rendait pas compte que même la monnaie fiduciaire —elle aussi !— est désormais dématérialisée (elle n’a plus aucune relation avec un bien matériel, or, argent ou autre) :

Bon, LES BANQUES PRIVÉES NE CRÉENT PAS DE MONNAIE PERMANENTE, ET ALORS ?

Le problème essentiel  (celui de la monnaie temporaire) semble alors inaccessible par un effet de LEURRE d’un non problème qui obsède Creutz et qui détourne notre attention.

Indépendamment du nom qu’on lui donne, que pense cet auteur de la monnaie TEMPORAIRE indiscutablement créée à gogo par les banques privées ?

Par ailleurs, que faut-il penser de L’INTÉRÊT perçu à l’occasion de cette création de monnaie temporaire sans autre effort qu’une ligne d’écriture comptable ?

Je continue donc à lire ce gros livre en espérant bien y trouver des réponses.

Mais la citation de Paul (en tête de cette conversation) ne me paraît pas la plus intéressante du livre, ni la plus utile.

Et elle n’apporte pas à Paul (il me semble) le renfort dont il avait besoin pour valider son billet « Le scandale des banques qui "créent" de l’argent » et sa thèse (incompréhensible, pour moi, jusqu’ici) d’une « conservation des quantités » en matière de crédit bancaire.

Les explications de Chaîneau me paraissent rigoureuses car elles n’empilent pas les contradictions des autres théories en y ajoutant les siennes : les explications de Chaîneau — peut-être est-ce dû à leur approche comptable — me semblent difficiles à contester.

Quand Creutz prétend par exemple (page 9) que nous confondons, tous autant que nous sommes, le chéquier ou la carte bleue avec la monnaie, il nous prend pour des imbéciles : personne ne confond le calepin de chèques vierges avec LA PROVISION TRANSMISSIBLE qui attend nos ordres de virement à la banque, personne ne confond la carte en plastique avec la créance du DAV que la carte permet de transférer sans s’y substituer.

La monnaie, c’est la créance transmissible (et acceptée par tous en paiement), et non pas le support de la transmission, qui peut prendre plusieurs formes et qui ne doit pas faire perdre de vue l’essentiel de la monnaie-dette.

Amitiés à tous, (je vous prépare quelques délicieuses explications de Galbraith).

Étienne.




nadine dit :
20 décembre 2008 à 23:30

Bonsoir Etienne,

Vous revenez en force. C’est bien.

Simplement une seule question, en espérant que vous y répondrez:

Si les banques font de la création monétaire en faisant du crédit comme vous le pensez, comment se fait il que pour résoudre le problème de la bulle du crédit certaines autorités financières (américaine) préconisent en dernier recours la monétisation de la dette en faisant tourner “la planche à billet”? C’est donc que les banques ont créé de la dette et non pas de la monnaie sinon pourquoi monétiser ?

Si vous arrivez à répondre à ce mystère je vous accorde que c’est vous qui aviez raison.

Amicalement




Étienne Chouard dit :
21 décembre 2008 à 10:20

Chère Nadine,

Effectivement, l'expression "monétiser la dette" me paraît étrange (est-ce bien traduit ? Qui parle, en disant cela ?) puisque désormais, si j'ai bien compris, —et vous avez raison de souligner la contradiction— toutes les monnaies sont (déjà) de la dette : dette de la Banque Centrale (monnaie manuelle et monnaie BC) ou dette d'une banque commerciale (monnaie scripturale soldes disponibles des DAV), et même parfois dette d'un agent suffisamment fiable pour qu'un titre de créance contre lui soit accepté en paiement par de nombreux acteurs (l’important pour qu’on puisse parler de monnaie est que ce titre de créance puisse CIRCULER librement avec une force libératoire dans les échanges).

Cette expression « monétiser la dette » joue sans doute sur les mots (pour masquer certaines responsabilités écrasantes ?) en n’appelant plus « monnaie » que la monnaie d’État, dans un contexte où les banques commerciales —situation actuelle véritablement extra-ordinaire— sont toutes en faillite, SAUF SI L’ÉTAT —seul rescapé du naufrage parce qu’il est, lui, indestructible— REPRENAIT À SON COMPTE LES DETTES DES BANQUES FAILLIES, comme si la dette des faillis (la monnaie ayant pour contrepartie les prêts subprimes et autres risques insensés) devenait (par un nouveau traitement de faveur extravagant, Nadine, convenez-en) la dette de l’État, comme si la fausse monnaie des banques commerciales devenait — par un coup de baguette magique, par le fait du prince, complice des usuriers— la vraie monnaie de l’État.

Tout ça sans jeter un seul de ces usuriers en prison.

Mais, si l’expression « monétiser la dette » signifie bien [/i]« transférer à l’État la charge de la dette des banques faillies »,[/i] alors, cette distinction entre la fausse monnaie des banques privées (capables d’être en faillite pour avoir pris infiniment trop de risques à créer des tombereaux de monnaie en prêtant même à des insolvables, par une invraisemblable cupidité) et la vraie monnaie de l’État (jamais en faillite par principe) devient une réalité assumée en crise, alors qu’elle n’était même jamais débattue hors crise.

J’aimerais bien qu’on arrive à parler ici de la responsabilité, pénale et patrimoniale, de tous ces « professionnels de la finance », de tous ces prétendus « professionnels du risque », des « ingénieurs financiers » qui n’assument jamais PERSONNELLEMENT le risque des MILLIARDS qu’ils engagent tous les jours dans les salles de marché, tous des « gens sérieux » qui savent compter, eux, pas comme nous, les amateurs, les charlots, les jean-foutre, les drôles, qui ne comprennent rien au risque ni aux subtilités aristocratiques de la haute finance…

L’histoire de la monnaie de Galbraith (son livre « L’argent » est simplement passionnant) montre que tout ça est une vielle histoire. En voilà un petit extrait :

(…) « Ceux qui possèdent de l'argent, comme autrefois ceux qui s'enorgueillissaient de grands titres ou d'une noble naissance, s'imaginent toujours que la crainte et l'admiration qu'inspire l'argent tiennent en fait à leur propre sagesse ou à leur personnalité. Le contraste ainsi créé entre la haute opinion qu'ils ont d'eux-mêmes et la réalité souvent ridicule, voire dépravée a toujours constitué une source d'étonnement et d'amusement. De la même manière, il a toujours été permis de se réjouir assez perfidement de la vitesse avec laquelle crainte et admiration partent en fumée quand ces individus connaissent des revers de fortune.

L'histoire de la monnaie renferme une autre occasion de s'amuser : de siècle en siècle il s'est toujours trouvé des hommes, surtout des hommes, pour penser qu'ils avaient découvert le secret de sa multiplication à l'infini. Et toujours, ils ont été en mesure de le persuader à d'autres aussi fortement qu'ils se le persuadaient à eux-mêmes Invariablement, le phénomène comporte la redécouverte, fût-ce sous une forme vaguement nouvelle, d'une escroquerie vieille comme le monde.

La plupart des discussions sur la monnaie s'enferment dans une épaisse gangue d'incantation et de prêchi-prêcha. Souvent de propos délibéré. Ceux qui parlent d'argent ou en font le sujet de leur enseignement et donc leur gagne-pain tirent prestige, estime et avantages pécuniaires, comme les médecins ou les sorciers, de la croyance soigneusement cultivée qu'ils entretiennent une association privilégiée avec l'occulte — qu'ils ont des perspectives sur un domaine totalement inaccessible aux gens ordinaires.

Source de satisfaction professionnelle et, à l'occasion, de profit personnel, cette attitude n'en constitue pas moins elle aussi une escroquerie bien connue. Il n'est rien, s'agissant de l'argent, qu'une personne dotée d'une curiosité, d'un zèle et d'une intelligence raisonnable ne puisse comprendre. Et quelles que soient les erreurs d'interprétation ou de fait que la présente histoire puisse contenir, il n'en est aucune, le lecteur peut s'en persuader, qui procède d'une simplification outrancière.

L'étude de la monnaie est, par excellence, le domaine de l'économie dans lequel la complexité est utilisée pour déguiser la vérité et non pour la révéler.

La plupart des choses de la vie — automobiles, maîtresses, cancer — comptent surtout pour ceux qui les ont. L'argent au contraire est aussi important pour ceux qui en ont que pour ceux qui n'en ont pas. C'est pourquoi les uns comme les autres ont intérêt à le comprendre. Et les uns comme les autres devraient savoir que cette compréhension est parfaitement à leur portée.

À cet égard, on ne manquera pas de demander si un ouvrage consacré à l'histoire de l'argent ne devrait pas commencer par une quelconque DÉFINITION de ce qu'est en réalité l'argent. Cette bande de papier de valeur intrinsèque nulle, qu'est-ce donc qui la rend utile à l'échange tout en laissant telle autre bande de dimension et de couleur semblables parfaitement sans valeur ? Les précédents de ce genre de tentative ne sont guère encourageants. À la télévision, les journalistes réputés pour leur sagacité ouvrent immanquablement les interviews d'économistes par cette question : « Bon, eh bien, dites-moi — c'est quoi au juste, l'argent ? » Immanquablement, les réponses sont incohérentes. Quant aux professeurs chargés d'enseigner les premiers rudiments d'Économie, qu'il s'agisse de la monnaie ou de la banque, ils commencent par donner des définitions d'une remarquable subtilité. Lesquelles sont soigneusement transcrites, apprises à grand-peine et heureusement oubliées.

Le lecteur devrait s'attaquer aux pages qui vont suivre en sachant bien que L'ARGENT N'EST RIEN DE PLUS OU DE MOINS QUE CE QU'IL A TOUJOURS CRU — CE QUE L'ON OFFRE OU REÇOIT POUR L'ACHAT OU LA VENTE DE BIENS, SERVICES ET AUTRES. Les différentes formes de monnaie, comme ce qui détermine ce qu'elles achètent, voilà qui est encore autre chose. Mais c'est précisément ce que les pages suivantes se proposent de révéler. » (…)

(Source : John Kenneth Galbraith, « L'argent », Folio histoire, page 17 et s.

Amicalement.

Étienne.




nadine dit :
[url= http://www.pauljorion.com/blog/?p=1135#comment-1293321 décembre 2008 à 13:20[/url]Merci Étienne pour votre réponse.

Monétiser la dette est une expression largement utilisé par les économistes et qui a un sens précis.

J’ai dit que c’est un mystère pour moi dans le cadre d’une création monétaire par les banques privées mais comme je n’y crois absolument pas !

Monétiser la dette signifie pour moi et les économistes (enfin ce que j’ai lu) payer en monnaie de singe via la planche à billet électronique les engagements bancaires provenant de la bulle du crédit.

Cela ne coûte rien à l’État ! par contren ça ruine les épargnants par l’inflation.

Amicalement




Étienne Chouard dit :
21 décembre 2008 à 20:48

MONNAIE DE SINGE ?

Chère Nadine,

Pourquoi appelez-vous "monnaie de singe" la monnaie provenant de la planche à billets étatique ?

Vous sous-entendez probablement qu'imprimer trop de billets de banques conduit mécaniquement — forcément — à dévaluer la valeur individuelle de chaque billet, comme au temps où la monnaie représentait une quantité d'or ou d'argent.

Je vous rappelle que ce n’est plus le cas (du tout) : la monnaie n’est plus matérialisée, même pas la monnaie fiduciaire (les billets et les pièces).

Je me demande si ce rapport entre la valeur de la monnaie et sa quantité n’est pas très largement un mythe, un outil pour rendre dociles les citoyens en quête de justice économique.

Certes, je comprends bien qu'en créant d'emblée 100 milliards nouveaux sans que les producteurs puissent fournir la production correspondante (cette précision est absolument décisive, pensez-y), alors, je CRÉE DE LA RARETÉ, du pouvoir d'achat sans biens et services à acheter, et là, c'est vrai, mécaniquement, les prix vont augmenter et la valeur de chaque dollar baisser.  OK, je sais ça.

Mais Nadine, comment savez-vous que les producteurs ne vont pas s'adapter immédiatement (ou très rapidement) à la demande créée par l’injection de monnaie d'État ?

C'est important de répondre à cette question car, si les producteurs produisent aussitôt les produits demandés, il n'y aura pas de rareté supplémentaire et il n'y aura pas d'inflation, donc pas de monnaie dévaluée et donc pas de monnaie de singe.

Est-ce que je me trompe quelque part ?

Par ailleurs, est-ce que vous êtes bien sûre qu'il n'y a pas DÉJÀ à travers le monde — SANS DOMMAGE catastrophique, manifestement — des milliers de planche à dollars qui tournent à fond toute l'année, depuis des années, dans des ateliers clandestins ou même étatiques ?

Qui est capable de compter les dollars (en papier) circulant dans le monde pour vérifier qu'il n'y a pas infiniment plus de dollars que la richesse qu'ils sont censés représenter,  et que, donc, la monnaie dollar n'est pas déjà une lamentable "monnaie de singe" ? Qui peut établir ce ratio de façon scientifique et fiable ?

Personne ne peut le faire, je le crois. Si ça se trouve, les dollars circulent effectivement en quantité astronomique et POURTANT, ILS RENDENT BIEN LES SERVICES QU’ON ATTEND D’EUX : ils permettent aux hommes de travailler et d’échanger les fruits de leur travail.

C'est pour ça que la quantité de monnaie produite n'est probablement pas aussi importante que le prétendent les partisans de la théorie quantitative de la monnaie (ceux qui disent que la valeur de la monnaie dépend étroitement et exclusivement de la quantité de monnaie en circulation par rapport aux richesses qu'elle permet d'échanger).

D'ailleurs vous voyez bien que, quand les capitalistes ont le feu aux fesses, eux, ils trouvent instantanément les milliers de milliards nécessaires, sans invoquer le moins du monde le risque de transformer la monnaie en monnaie de singe. Ça ne vous met pas la puce à l’oreille, ça ?

Je pense qu'ils savent, eux, qu'il n'en est rien : que ce risque d’inflation lié à la planche à billets est (pas complètement mais) largement un mythe, appuyé sur quelques mésaventures historiques traumatisantes (les assignats de la révolution, les marks à la brouette entre deux guerres...) bien montées en épingles pour effrayer le bon peuple.

Quand il faut faire la guerre, aussi, on trouve des milliards par milliers, sans limite...

Ça ne vous conduit pas à remettre en cause cette peur de la planche à billets qu’on veut manifestement nous inculquer pour RENONCER À UN ÉTAT CRÉATEUR DE MONNAIE ?

Par contre, quand il serait question de créer les quelques milliards nécessaires pour loger, soigner, nourrir et éduquer tout le monde, "là non : pas possible, vous allez nous transformer la monnaie en monnaie de singe"...

Voyez-vous ce que je veux dire, Nadine : cette école de la soumission, cette église de la résignation, qui prêche que la planche à billets doit être interdite aux États en temps de paix soi-disant "parce que cette incurie va nous transformer la monnaie en monnaie de singe", alors que la planche à billets placée dans les mains des banques commerciales, elle, ne poserait quasiment pas de problème (d’ailleurs, voyez, les banques se régulent elles-mêmes, comme à Bâle I ou Bâle II…), ça sent l'arnaque à plein nez.

Non ?

Je crois que c’est folie de priver notre État (c’est-à-dire nous tous) du droit de créer la monnaie dont nous avons besoin collectivement pour financer les services publics.

Je pense que la décision qui prive les États de ce droit régalien n’a rien à voir avec l’intérêt général, mais satisfait largement des intérêts très particuliers

Amicalement.

Étienne.

PS : quand vous dites que vous ne croyez pas que les banques commerciales créent l'argent qu’elles prêtent (la monnaie certes temporaire, mais bien réelle et bien nouvelle), ça fait le même effet que si vous affirmiez que vous ne croyez pas que le soleil brille le jour smile

En ouvrant différents livres de technique bancaire ou des livres d'économie financière, on trouve la création monétaire PARTOUT.

Ont-ils tous tort ?

Hors ligne

 

#569 31-12-2008 23:26:31

Étienne
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Re: 07 Reprendre le pouvoir sur notre monnaie

Des nouvelles de mes participations récentes sur le blog de Paul Jorion (suite)

Chers amis,

Ne ratez pas cet échange, j'y signale une idée formidable de Jean-Marcel Jeanneney, extrêmement bien argumentée.

Il faut prendre le temps de lire ça :

nadine dit :
21 décembre 2008 à 23:06

Étienne,

Si vous pensez que la planche à billet est un faux problème c’est votre droit, mais si vous avez le temps allez passer quelques jours au Zimbabwe et regardez les dégâts que peut faire la planche à billet !

Après, on rediscutera du problème si vous voulez.


Bonne soirée.




Étienne Chouard dit :
27 décembre 2008 à 02:05

ÉPOUVANTAILS ou REFLATION ? 1/2

Nadine,

Je réponds tardivement à votre message du 21 décembre (23h06), pardonnez-moi, mais cette réponse fut assez longue à préparer, vous comprendrez pourquoi.
_______________________

Ce n’est peut-être qu’une apparence, mais vous semblez raisonner de façon manichéenne : pour vous, c'est apparemment tout ou rien, et votre exemple du Zimbabwe me fait penser à un épouvantail :

Rappel : les épouvantails conduisent les moineaux à renoncer eux-mêmes à leur propre intérêt, en les effrayant par un mythe, une apparence trompeuse de danger simulé. smile

Pourtant, d’après moi, le monde n'est pas noir ou blanc : en matière monétaire, je vous invite à vous affranchir des idées reçues sur la planche à billets car le choix ne se limite peut-être pas à ces deux extrêmes :

"Pas de planche à billets du tout pour l'État"
(et le corps social s’endette et s'asphyxie faute de monnaie PERMANENTE ET GRATUITE en suffisance)

OU

"planche à billet à gogo pour l'État"
(et la monnaie s'effondre par perte de confiance à cause d’excès insupportables).

Ce serait bien, entre nous, de pouvoir envisager d'autres situations que des caricatures.

Devant la déroute criante et honteuse des théories orthodoxes (ce qu’on appelle de façon trompeuse la théorie économique « standard »), nous devrions pouvoir examiner ici, ensemble, des idées hétérodoxes, sereinement, sans catastrophisme, en cherchant des palliatifs aux objections éventuelles, au lieu de tout rejeter en bloc à partir de peurs exagérées, exagérées au point de ressembler à des superstitions.


Par exemple, ne pourrions-nous pas étudier cette proposition de REFLATION, où la Banque Centrale injecterait empiriquement (par touches successives) des quantités importantes mais raisonnables de monnaie permanente : 300 € par personne sans condition et puis on voit ce que ça donne en termes d'inflation : si tout reste calme, on recommence ; si l'inflation devient un peu trop forte, on arrête un moment, etc.

C'est une proposition que je trouve fort séduisante de Jean-Marcel Jeanneney — pas vraiment suspect de pulsions gauchistes, pas vraiment un rêveur irresponsable non plus smile — dans son livre "Écoute la France qui gronde", éd. Arléa, 1996.

Voici quelques passages passionnants de ce livre stimulant. Vous noterez la description méticuleuse de la déflation (qui nous pend au nez si on laisse s’endetter tout le corps social au lieu de créer la monnaie permanente qui nous manque), ainsi que l’importance qu’il donne aux indicateurs de masse monétaire et de flux nets de capitaux pour comprendre l’expansion et la récession :

Extrait : « Écoute la France qui gronde », de Jean-Marcel Jeanneney, (Arléa, 1996). Universitaire, ministre de l'Industrie, ambassadeur de France en Algérie, puis ministre des Affaires sociales et enfin ministre d'État sous la présidence du général de Gaulle, Jean-Marcel Jeanneney a plus tard créé et présidé l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE).

[C’est moi qui souligne. ÉC]

CHAPITRE PREMIER : LA MÉMOIRE COURTE

« Un danger nous menace, nous l'avons oublié : LA DÉFLATION, redoutable conjonction de baisse des prix, des revenus et du produit national, aggravant le chômage et multipliant les cas d'extrême pauvreté. À l'heure actuelle, ses méfaits possibles ne sont pas suffisamment présents aux esprits, parce que ce cataclysme n'a jamais sévi depuis 1936 en France, ni ailleurs dans le monde. Rares sont aujourd'hui les hommes, dont je suis, qui peuvent se souvenir de malheurs vieux de plus de soixante ans.

Divers signes, sur lesquels nous reviendrons, donnent à craindre que les économies de la France et de plusieurs de ses voisins soient, un jour ou l'autre, atteintes d'un tel mal. Pour faire mesurer la gravité de l'enjeu, il est utile de jeter un regard sur un passé relativement lointain, où certaines déflations furent des calamités.

ENTRE LES DEUX GUERRES : des événements dévastateurs

L'ampleur du danger est mise en lumière par l'histoire des années 20 et 30 en Europe et aux États-Unis. Les données numériques, même imparfaites, dont on dispose pour cette période suffisent pour illustrer combien les événements d'alors furent brutaux et dévastateurs.

Aux États-Unis

De 1929 à 1933, les prix de gros des produits manufacturés baissèrent aux États-Unis de 32 %, ceux des produits agricoles de 61 et ceux des biens de consommation de 39. La masse monétaire se contracta de 33 %. Les cours des actions s'effondrèrent, au point qu'à la fin de 1932 leur niveau était inférieur de 80 % à celui de l'été 1929.

Ce profond affaissement de toutes les valeurs marchandes s'accompagna d'une diminution égale des grandeurs réelles : la production industrielle fut réduite de 50 %, celle des automobiles de 63, le produit national brut de 29, le pouvoir d'achat de la masse salariale de 25, le volume de la consommation de 22. Il y eut trois millions de chômeurs en 1930, dix millions en 1932 et treize en 1933. Les investissements des entreprises s'effondrèrent (-71 %), compromettant gravement les possibilités ultérieures de production.

La consommation diminua un peu moins que le produit national, les ménages n'épargnant plus, et même désépargnant 1 % de leurs revenus après impôts en 1932 et 2 en 1933, alors qu'ils en avaient épargné 5 en 1929 : pour survivre, ils vendirent des actifs ou s'endettèrent. L'État fédéral lui aussi désépargna : à un excédent budgétaire de 180 millions de dollars en 1929, succéda un déficit de 850 millions en 1930 et de 2,9 milliards en 1931, les recettes couvrant alors moins de la moitié des dépenses !

Beaucoup de gens furent ruinés. Les seuls gagnants, sans qu'ils le méritent, furent les créanciers. La baisse profonde des prix, des biens de consommations et plus encore des immeubles et des actions, leur permettait, avec ce qu'ils percevaient à titre d'intérêt ou de remboursement, d'acquérir en 1932 deux tiers de biens de consommation en plus, et cinq fois plus d'actions qu'ils ne l'auraient pu en 1929 ! Encore fallait-il que leurs débiteurs soient demeurés solvables.

En Allemagne

À la même époque en Allemagne l'effondrement des prix ne fut guère moindre qu'aux États-Unis : de 1929 à 1933, la baisse des prix de gros agricoles fut de 40 %, celle des produits manufacturés de 39, celle des prix de détail de 24. La masse monétaire se réduisit de 24 % entre le début de 1930 et le début de 1934. Quant au volume de la production industrielle, il diminua de 50 % entre la fin de 1929 et le milieu de 1932, et le produit national de 23. Le chômage atteignit six millions de travailleurs en 1932.

En France

La déflation commença en France plus tard qu'ailleurs. Moins rapide, mais plus longue, elle fut finalement presque aussi néfaste. Entre le milieu de 1931 et la fin de 1935, les prix de détail diminuèrent de 35 %, les prix de gros agricoles de 48, ceux des produits industriels de 39. La masse monétaire se contracta de 16 %. Simultanément, la réduction des volumes fut forte : celle de la production industrielle de 33 %, celle du trafic des chemins de fer de 39 % (assez bon indice, à cette époque, de l'activité). Le nombre d'heures travaillées dans l'industrie diminua de 30 % et le chômage augmenta à proportion. Cependant, grâce à la grande place tenue alors dans l'économie française par l'agriculture, dont les productions augmentèrent de 1 % l'an, le PIB ne fut réduit que de 17 %.

Des phénomènes analogues furent observés de 1929 à 1934 chez nos voisins : en Belgique, aux Pays-Bas, en Italie.

Au Royaume-Uni

Le cas du Royaume-Uni est particulier : entre les deux guerres mondiales, il fut affecté à deux reprises par de semblables déflations.

D'abord, de la fin de 1920 à la fin de 1922 : la baisse des prix de détail fut alors de 37 %, celle des prix de gros des denrées alimentaires de 51, celle des produits industriels de 52 ; la masse monétaire se réduisit de 14. Corrélativement, la production industrielle, après avoir chuté de 40 % entre le début de 1920 et le début de 1921, ne se releva que lentement, en 1922 et 1923, alors qu'elle progressait vivement dans les autres pays.

Les mêmes phénomènes se répétèrent, un peu moins brutalement, de 1929 à 1933. Les prix de détail baissèrent de 18 %, les prix de gros des denrées alimentaires de 35, les produits manufacturés de 27. La production industrielle fut réduite de 29 %. Le chômage, qui en 1929 atteignait déjà un million de personnes, en frappa plus de deux millions et demi en 1931.

Ces deux déflations successives, séparées par six années de faible croissance, firent qu'en 1933 la production industrielle, malgré une récente reprise, se trouvait inférieure de 20 % à ce qu'elle avait été au début de 1920.

Quelle fut donc l'origine de ces événements simultanés et désastreux ? Quels mécanismes économiques les ont perpétués pendant plusieurs années ? Comment a-t-on réussi, tant bien que mal, à mettre fin à ces déflations ?

MÊMES EFFETS, CAUSES DIVERSES

La simultanéité et la similitude des faits observés dans les quatre pays étudiés peuvent faire penser qu'ils eurent une seule et même cause. Ce serait une erreur : les faits initiateurs ont été différents.

Aux États-Unis : une crise boursière

C'est la brusque et inattendue chute de la bourse de New York, le 24 octobre 1929, qui déclenche le mouvement. Elle survient après une très rapide progression des cours des actions, qui avaient triplé au long des cinq années antérieures. Si la hausse excessive des actions précédant la crise boursière avait été seule coupable, leur baisse se serait arrêtée dès la correction des excès passés. Que tel n'ait pas été le cas révèle qu'un déséquilibre économique profond avait précédé le krach.

De 1922 à 1929, le produit national par habitant avait augmenté de 5 % l'an et la production industrielle de 6. Des progrès de productivité importants avaient été réalisés, grâce notamment au travail à la chaîne, inauguré par Ford. Néanmoins, les salaires nominaux avaient quelque peu fléchi, certains plus que le coût de la vie, alors en baisse de 1 % l'an. Les prix agricoles eux-mêmes avaient régressé, bien que les quantités de blé et de maïs produites fussent restées stables. Ainsi salariés et agriculteurs n'avaient-ils pu accroître leurs achats de biens manufacturés comme il l'eût fallu pour offrir des débouchés suffisants aux productions.

Des investissements, financés par les hauts profits des entreprises et par des crédits largement accordés, avaient plus que compensé l'insuffisance de la demande des ménages, au point de provoquer en 1927 et 1928 une croissance de 9 % l'an de la production industrielle. Cela avait entretenu une euphorie boursière inconsidérée. Le jour où des détenteurs de capitaux, plus avisés que d'autres, comprirent que ce processus ne pouvait durer —car accroître les équipements n'est justifié qu'autant que des débouchés supplémentaires s'offrent— ils décidèrent de vendre leurs actions sans plus tarder : les cours s'effondrèrent. Initialement, ce n'était que la correction d'excès spéculatifs. Mais dans un pays où les profits s'étaient accrus aux dépens des salaires, l'insuffisance de la demande des ménages, accentuée par la chute de la bourse, tira aussitôt les productions vers le bas.

En Allemagne : une pénurie de capitaux

Tandis qu'aux États-Unis ce sont des déséquilibres intérieurs qui provoquèrent l'effondrement de l'économie, en Allemagne, il résulta d'un tarissement des entrées de capitaux. Après qu'en 1924 l'adoption du plan Daws avait réussi à organiser provisoirement le paiement par l'Allemagne d'une partie des réparations dues à ses vainqueurs, en vertu du traité de Versailles, et après qu'un nouveau mark eut été instauré, un flux de capitaux privés étrangers, principalement américains, s'était dirigé vers ce pays. Son économie, convalescente après quatre années d'hyperinflation, paraissait destinée à un brillant avenir.

De 1924 à 1927, la production industrielle y avait presque doublé. Les taux d'intérêt, tant à long qu'à court terme, étaient attrayants pour les prêteurs : entre 6 et 7 %, au lieu de 4 à 3,5 aux États-Unis. Les importations nettes de capitaux, qui n'avaient été encore que de 126 millions de dollars en 1926, avaient atteint plus d'un milliard en 1927 et en 1928.    Quand les prêteurs s'aperçurent qu'une partie de ces sommes avait été utilisée par des collectivités publiques de manière improductive, ils s'en inquiétèrent : en 1929, les flux de capitaux étrangers se réduisirent de moitié. Entre 1926 et 1929, les salaires avaient augmenté de 20 %, le coût de la vie ne s'élevant que de 5. En alourdissant les coûts de production — alors que le cours du mark en dollars ou en livres sterling était maintenu -, ils rendaient les produits allemands moins compétitifs sur les marchés d'exportation. Cette détérioration de la compétitivité, jointe au moindre afflux de capitaux étrangers, provoqua de 1927 à 1929 une stagnation des productions industrielles, pendant qu'elles progressaient fortement dans les autres pays, le Royaume-Uni excepté.

Un certain manque de confiance dans l'avenir de l'économie allemande s'était traduit, dès 1927, par une baisse des cours des actions, au moment où la bourse de New York était en pleine ascension. Fragilisée par un fort endettement, dépendante des États-Unis pour ses financements et de l'économie mondiale pour ses exportations, croissant au rythme de 10 % l'an depuis 1925, l'économie allemande vacillait déjà avant même qu'aux États-Unis la bourse s'effondre. Aussi la contagion du krach américain fut-elle immédiate.

En France : un effet de contagion

Rien de pareil en France dans un premier temps. En 1928 et 1929, et encore au premier trimestre 1930, la production industrielle s'accrut au rythme de 9 % l'an. La production agricole augmenta quelque peu. Les capitaux affluèrent : du début de 1928 au début de 1930, l'encaisse-or de la Banque de France s'éleva de 1788 tonnes à 2800, ses réserves de devises demeurant inchangées, autour de 26 milliards de francs.

La masse monétaire s'éleva de 98 à 109 milliards. Les taux d'intérêt à long terme, qui étaient de 9 % en 1926 et encore de 5,6 au début de 1928, s'abaissèrent à 3,8 en 1930. Les salaires nominaux continuant d'augmenter de 8 % l'an et la hausse du coût de la vie n'étant plus que de 4, les salaires réels, qui avaient baissé de 1921 à 1927, s'élevèrent de 4 % l'an de 1928 à 1930.

Les cours des actions, après de fortes hausses, se stabilisèrent au début de 1929. Le budget de l'État, déficitaire jusqu'en 1925, fut en 1926 et 1927 quelque peu excédentaire et en 1928 et 1929 de 1 % du PIB. Le commerce extérieur était déficitaire depuis 1926, mais la balance des paiements courants demeurait excédentaire de plus de 1 % du PIB en 1928 et 1929. L'économie française était alors prospère et bien équilibrée.

Le retard avec lequel la déflation a sévi en France montre qu'elle fut provoquée de l'extérieur. La forte réduction de la demande mondiale, induite des crises survenues ailleurs, fit tomber les exportations de 15 % du PIB en 1928 à 10 en 1930. La brutale baisse des cours des actions à New York, en octobre 1929, s'étant répercutée presque aussitôt sur les cours à Paris, les pertes en capital subies par les actionnaires, même quand elles n'étaient que virtuelles, les incitaient à réduire leur train de vie.

Au Royaume-Uni : une affaire de prestige

Le déclenchement au Royaume-Uni de la première des deux déflations, celle de 1920-1921, résulte de la politique menée alors. Lorsqu'en mars 1919 fut rompue la solidarité financière entre alliés - qui avait permis de maintenir pendant la guerre le cours du change de la livre en dollars à peu près à son niveau d'avant guerre - la dépréciation de la livre fut brutale et atteignit 25 % dès le début de 1920. Les prix de détail s'élevèrent alors de 30 % en deux ans.

Cependant, le gouvernement britannique proclama bientôt sa volonté de ramener le cours de la livre à sa parité d'avant guerre avec le dollar, afin de restaurer le prestige de Londres en tant que place financière mondiale. Il le fit en réduisant la masse monétaire de 10 % en deux ans, en élevant quelque peu le taux de l'argent à court terme, de 2 à 3 %, et en mettant en œuvre une politique de rigueur budgétaire. Grâce à la crédibilité du gouvernement britannique, des capitaux vinrent s'investir à Londres pour profiter de la future plus-value en dollars des prêts libellés en livres sterling.

C'est ce retour à la parité d'avant guerre avec le dollar qui, en élevant le niveau des prix en Angleterre au-dessus de ce qu'il était en Europe, les poussa vigoureusement à la baisse, déclenchant un processus de déflation, particulier au Royaume-Uni.

Quant à la déflation qui y sévit à partir de 1930, elle fut à la fois une rechute de la précédente - due au maintien de la livre à un cours trop élevé - et l'effet d'une contagion, avec six mois de décalage, de la crise survenue aux États-Unis.


UN CERCLE INFERNAL

Si différentes qu'aient été les causes initiales de ces déflations, la poursuite de celles-ci résulta d'enchaînements similaires. Chacun de ces mécanismes eut un rôle plus ou moins important selon les pays, mais tous entrèrent en jeu, tous étant susceptibles de jouer en tout lieu et à toute époque.

La baisse des prix de la plupart des marchandises provoqua une dépréciation des stocks, qui incita les entreprises à s'en défaire le plus vite possible. Leur vente, en accroissant les offres sur le marché, accéléra la baisse des prix.

Toute baisse générale et rapide des prix fait subir des pertes aux entreprises, même si elles n'ont pas de stocks, leurs coûts de production ne diminuant pas à proportion. Elles achètent certes à meilleur marché les matières premières ou biens intermédiaires qu'elles incorporent dans leur production, mais les salaires qu'elles paient ne baissent pas ou ne baissent que peu et lentement. Le montant de leurs dettes et les intérêts qu'elles doivent acquitter demeurent inchangés. Leurs clients, escomptant de nouvelles baisses, retardent leurs achats autant qu'ils le peuvent, ce qui, en restreignant les débouchés, oblige à réduire les productions. À cause de l'existence de coûts fixes (ceux qui restent les mêmes quand les quantités produites diminuent) la réduction de la production élève le coût de chaque unité.

Les profits sont laminés, des pertes apparaissent. Pour tenter de survivre, les entreprises doivent licencier une partie de leur personnel. Quand cela ne suffit pas, elles sont mises en liquidation : certaines disparaissent, d'autres trouvent un repreneur à bas prix, qui ne conserve généralement que des effectifs réduits. Les salaires réels individuels s'élèvent grâce à la baisse du coût de la vie, mais la masse salariale est réduite par le chômage.

Les chômeurs, dont le nombre s'accroît, limitent leurs achats par manque de ressources, restreignant encore les débouchés dont les entreprises peuvent disposer, tandis que la crainte du chômage incite les travailleurs en activité à modérer leurs dépenses pour accroître leurs épargnes par hantise de l'avenir.

Le ralentissement de l'activité et la diminution des revenus d'une partie de la population amenuisent les recettes fiscales de l'État, au moment même où des allocations doivent être versées aux chômeurs, où des aides à l'embauche sont parfois consenties aux entreprises et des subventions à celles qui sont en difficulté.

L'État s'efforce alors de compenser ces dépenses nouvelles en diminuant ses investissements ; les entrepreneurs qui réalisent des travaux publics ou fournissent à l'État des équipements en pâtissent : ils doivent réduire leurs effectifs et leurs achats.

Comme ces réductions de dépenses ne suffisent pas à équilibrer les finances publiques, l'État augmente le taux de certains impôts, ce qui réduit d'autant la capacité d'achat des particuliers et des entreprises. Il s'endette toujours davantage, ce qui soutient la demande, mais seulement dans la mesure où par ses emprunts il ne prive pas les entreprises de capitaux à long terme.

Les banques contribuent, bien malgré elles, à accentuer la déflation. Elles refusent tout crédit aux emprunteurs dont elles redoutent l'insolvabilité, paralysant ceux-ci et les acculant parfois à la fermeture. Elles font de même envers certains ménages, ce qui réduit la clientèle des fabricants de biens de consommation durables.

À d'autres, elles consentent encore des crédits, mais à des taux plus élevés, en raison du risque, taux qui dissuadent certains d'emprunter et alourdissent les coûts de ceux qui acceptent ces conditions.

Les banques sont d'ailleurs contraintes de restreindre leurs crédits, car leurs ressources s'amenuisent, les particuliers dont les revenus dépendent de l'activité économique ayant moins d'argent à leur confier, et aussi parce que la diminution des crédits accordés par le système bancaire réduit inéluctablement les dépôts.

Quand la solvabilité d'une banque est compromise par trop de défaillances de ses débiteurs, ses clients, inquiets, retirent les dépôts qu'ils y avaient faits, précipitant ainsi sa déconfiture : une source de crédit disparaît.

Si le système bancaire tout entier devient suspect aux déposants, nombre d'entre eux préfèrent sauvegarder leurs avoirs liquides en transformant des dépôts en billets, ce qui réduit encore davantage la capacité des banques survivantes à faire crédit, d'autant plus que, craignant de nouveaux retraits, elles constituent des réserves liquides plus élevées.

Ce mécanisme a sévi de façon spectaculaire aux États-Unis, du début de 1931 au début de 1933 : le montant des billets en circulation s'éleva de 3,8 à 5,4 milliards de dollars, tandis que les dépôts à vue dans les banques s'abaissaient de 22 à 16 milliards, réduisant d'autant leur capacité de prêter.

La contraction de la masse monétaire, observée lors de toute déflation, est d'autant plus néfaste à l'activité qu'elle s'accompagne d'un ralentissement de sa circulation, parce que les individus inquiets augmentent leurs encaisses de précaution ; une plus grande part de la masse monétaire est alors inactive, comme si elle n'existait provisoirement plus.

Les ajustements rationnels et justifiés, opérés individuellement par les divers acteurs de la vie économique pour faire face aux difficultés qu'ils rencontrent ou redoutent, ont finalement pour effet d'empirer la situation de la plupart d'entre eux.

Les victimes sont naturellement portées à se rebeller. Les salariés dont les rémunérations sont réduites, ou qui craignent qu'elles le soient, se mettent en grève pour protester. De petits industriels, des artisans, des commerçants ou des agriculteurs, qui subissent des pertes, refusent d'acquitter leurs impôts. Le pessimisme ambiant incite les plus violents à se révolter contre un pouvoir politique accusé d'impuissance, d'indifférence ou d'aveuglement.

Quand l'ordre public est troublé, la situation économique s'en trouve encore aggravée. Le moment risque de venir où des démagogues, promettant l'impossible, accéderont au pouvoir par les urnes ou par la pression de la rue. Ils ne s'y maintiendront que par la force, aux dépens des libertés, et seront incapables de remettre l'économie en marche autrement que par de multiples contraintes, en bâillonnant toute opposition.  Ils désigneront et persécuteront des boucs émissaires chargés des malheurs de tous. Puissent les choses ne pas aller ainsi à l'avenir !



LA SORTIE DU PIÈGE

Par REFLATION, j'entends une AUGMENTATION DE LA MASSE DES REVENUS DISTRIBUÉS, UN RENOUVEAU DES PRODUCTIONS et, éventuellement, une hausse du niveau général des prix.

Diverses politiques de reflation permirent de sortir du piège.

Aux États-Unis : le pragmatisme audacieux de Roosevelt

Pendant plus de trois ans, rien n'avait été fait par le pouvoir pour mettre fin à l'effondrement de la production et au chômage. Le président Hoover, comme la plupart de ses compatriotes, pensait que la crise se résorberait d'elle-même par le seul jeu des forces du marché. Il affirmait que « la prospérité était au coin de la rue ». Elle ne fut pas au rendez-vous.

Lorsque Franklin Roosevelt prit ses fonctions de président, le 4 mars 1933, non seulement la dépression économique avait atteint la profondeur que j'ai indiquée, mais le système bancaire était menacé d'écroulement et l'insurrection grondait, au point qu'au lendemain même de son accession au pouvoir il proclama un moratoire bancaire, non pas tant parce que des banques étaient au bord de la cessation de paiement, mais pour leur permettre, en abaissant leurs rideaux de fer et verrouillant leurs portes, de se protéger contre des émeutiers.

Roosevelt  n'avait guère  d'idées  préconçues,  mais  la volonté de faire flèche de tout bois pour rompre le cercle infernal dans lequel les États-Unis se trouvaient pris.

En subventionnant le maintien de champs en friche et même le labour de terres déjà ensemencées, il mit fin à la surproduction des produits agricoles et à la baisse de leurs prix.

En garantissant le remboursement des dépôts bancaires jusqu'à un certain montant, il rassura les déposants. Il lança de vastes programmes de travaux publics, parmi lesquels l'aménagement spectaculaire de la Tennessee Valley.

Il modéra la concurrence entre les entreprises par des codes de bonne conduite. Ainsi il provoqua en deux ans une hausse de 80 % des prix agricoles et de 20 % des produits manufacturés. Cela entraîna une hausse du coût de la vie, mais de seulement 15 % en deux ans. Roosevelt encouragea une majoration de la plupart des salaires nominaux, de 40 à 50 % pour beaucoup d'entre eux, dépassant sensiblement le coût de la vie.

Cette élévation des prix et des salaires, en procurant aux ménages et aux entreprises du pouvoir d'achat, devait avoir - et eut - pour effet d'ouvrir des débouchés et de relancer l'activité.

Cette politique systématique de relèvement général mais différencié des prix visait à rétablir entre eux des relations voisines de celles qui existaient de 1925 à 1928 et à alléger le poids des dettes. L'augmentation des salaires non seulement accrut la demande, mais atténua les inégalités sociales.

L'objectif proclamé était une hausse suffisante du niveau des prix, suivie d'une stabilité qui conserve au dollar son pouvoir d'achat pendant plusieurs générations. Il s'agissait de provoquer une reflation, non une inflation permanente.

Ces multiples corrections apportées aux distorsions économiques antérieures furent obtenues par des mesures d'ordre interne à l'économie américaine. Leurs effets furent bientôt amplifiés par une dévaluation voulue du dollar, de 41 %, réalisée entre juin et décembre 1933.

Les importations et les exportations s'élevant à moins de 5 % du PIB, l'effet commercial de cette dévaluation sur l'économie américaine fut relativement faible. Mais ayant été obtenue par une hausse du prix de l'or détenu désormais seulement par le Trésor, elle ouvrit la possibilité d'accroître considérablement les émissions de billets couverts par cette encaisse métallique. Des achats d'argent, simultanément opérés à des prix majorés, accrurent encore la masse monétaire.

Après avoir encore désépargné en 1933, les ménages épargnèrent à nouveau : 1 % de leurs revenus après impôts en 1934, 4 en 1935, puis 6 en 1936 et 1937. Au cours de l'année 1933, le taux de l'escompte fut abaissé de 3,5 à 1 %, le taux du marché monétaire de 1 à 0,4, puis à 0,13 % ; les taux d'intérêt à long terme, qui étaient de 6 % en 1932 - soit un taux réel de 15 compte tenu d'une baisse de 9 % l'an des prix à la consommation —, ne baissèrent qu'à 4,5 à la fin de 1933 et 4 en 1935, mais la hausse des prix à la consommation étant de 7 % l'an, le taux réel à long terme était devenu négatif de 3 %.

Tandis que des billets faisaient retour dans les banques, améliorant leur liquidité, la masse monétaire augmenta de 20 % en deux ans et sa vitesse de circulation s'accéléra.

Les effets matériels aussi furent d'une grande ampleur. La production industrielle connut un rebond de 40 % au cours des six premiers mois de 1933. Un peu hésitante ensuite, elle reprit, dès l'été 1934, une progression de 15 % l'an, qui dura jusqu'en 1937. À cette date, le chômage avait diminué de plus de moitié. Entre 1933 et 1937, les investissements des entreprises augmentèrent de 25 % l'an et la consommation des ménages de 6.

L'étonnante rapidité de cette croissance fut possible parce qu'en 1932 d'énormes capacités de production étaient inemployées, bien que beaucoup aient été détruites au cours des années de déflation. Il fallut les reconstituer. Aussi est-ce seulement en 1937 que le PIB rejoignit presque son niveau de 1929.

En Allemagne : l'État totalitaire

Le retour à une croissance économique en Allemagne, au deuxième trimestre 1933, coïncida avec celui observé aux États-Unis, mais dans des circonstances politiques bien différentes.

En mars 1933, Hitler accéda au pouvoir pour mettre en œuvre une politique national-socialiste. La croissance de l'économie allemande fut alors plus rapide, plus régulière aussi, que l'américaine : la production industrielle augmenta de 25 % l'an jusqu'à l'été 1935 et se poursuivit ensuite au rythme de 11 %, si bien que LE NOMBRE DES CHÔMEURS, qui était de six millions en 1933, DEVINT PRESQUE NUL EN 1939. L'Allemagne manqua alors de main-d'œuvre, quoique la durée du travail eût sensiblement augmenté.

Cette CROISSANCE ACCÉLÉRÉE ne s'accompagna que d'une HAUSSE TRÈS MODÉRÉE DES PRIX (5 % l'an pour les produits agricoles, 4 pour les prix de gros des articles manufacturés et seulement 1 pour les prix à la consommation). Les salaires nominaux individuels ne s'élevèrent également que de 1 %, mais la masse salariale crût fortement grâce à la réduction du chômage.

Cette configuration du développement de l'économie allemande résulte de conditions politiques particulières : celles d'un État totalitaire. Le national-socialisme laissait subsister la propriété privée des moyens de production, mais l'État se rendit maître de tous les rouages de l'activité et ne permit aucune contestation. Il exerça une emprise complète sur les relations commerciales et financières avec l'étranger.

Le commerce extérieur, sensiblement réduit, demeura un peu excédentaire. Le contrôle des changes et des mouvements de capitaux fut draconien, les infractions pouvant être punies de mort. La définition en or du mark ne fut pas modifiée, mais il n'était plus convertible ni en or, ni en devises étrangères. Les dettes extérieures ne furent plus honorées qu'en marks inconvertibles. Toute importation de marchandises fut subordonnée à l'octroi de devises par l'État.

Dans cette économie, confinée sur elle-même, les débouchés nouveaux furent ouverts principalement par l'État. Il réalisa de grands travaux, construisant notamment des autoroutes, à la fois pour employer des chômeurs et pour faciliter, le cas échéant, de rapides mouvements de troupes motorisées. Il mit en œuvre des programmes de constructions aéronautiques, d'abord présentées comme civiles, avant de se lancer ouvertement dans des fabrications d'armement.

Il octroya des aides financières aux propriétaires rénovant ou transformant leurs immeubles et accorda des dégrèvements fiscaux aux particuliers employant des domestiques.


Les taux d'intérêt à court terme, qui dépassaient 5 %, furent abaissés jusqu'à moins de 3 en 1937.

Parce que réalisée dans une nation fermée sur l'extérieur et orientée tout entière vers la préparation de la guerre, cette remarquable remise en marche de l'économie allemande ne peut évidemment servir de modèle. Mais elle montre qu'une ample croissance est possible tant que de grandes quantités d'hommes et d'équipements sont inutilisées. Et elle met en lumière certaines relations dynamiques, susceptibles d'être utilisées par d'autres régimes politiques.

Au Royaume-Uni : la dépréciation de la livre

La reprise de l'économie britannique se situa au quatrième trimestre de 1932, précédant de quelques mois celle observée aux États-Unis et en Allemagne. De 1932 à 1937, la croissance de la production industrielle fut de 10 % l'an et celle du PIB de 4, ce qui ne s'y était jamais vu - et ne s'y est plus jamais revu.

Les prix de gros des produits alimentaires demeurèrent stables jusqu'en 1936 et ceux des matières industrielles augmentèrent de 4 % l'an. Les uns et les autres connurent une brusque flambée en 1937 (+ 20 %) à cause d'une poussée du prix mondial des matières premières, qui fut sans lendemain ; ils retombèrent dès l'année suivante sur leurs tendances antérieures. Quant aux prix à la consommation, ils s'élevèrent régulièrement de 3 % l'an, tandis que les salaires nominaux restaient à peu près stables, ce qui majora les profits. Les cours des actions à la bourse de Londres, qui avaient baissé moins qu'ailleurs et avaient commencé à se redresser avant les autres, dès l'été de 1932, s'élevèrent ensuite de 16 % l'an, atteignant au début de 1937 un niveau double de celui de 1932, supérieur de 10 % au maximum antérieur, situé en 1928.

Le gonflement de la masse monétaire fut de 25 %. Le taux d'escompte de la Banque d'Angleterre fut maintenu imperturbablement à 2 %, le taux de l'argent à court terme, qui était de 4 % en 1930, se situa un peu au-dessous de 1 et le rendement des obligations fut de 3 au lieu de 5 antérieurement.

Cette renaissance de l'économie britannique fut obtenue grâce à la dépréciation de la livre, survenue à partir de septembre 1931, et par l'établissement, en 1932, lors de la conférence d'Ottawa, d'une protection commerciale ad valorem de 10 à 20 % aux frontières de l'Empire britannique.

La dépréciation de la livre n'avait pas été délibérée : ce furent des sorties de capitaux, suscitées par la mauvaise santé de l'économie, qui la provoquèrent. Après que les autorités monétaires eurent en vain relevé le taux d'escompte à 6 % et que la Banque d'Angleterre eut perdu de grandes quantités d'or, le gouvernement laissa, le 20 septembre 1931, la livre se déprécier sur le marché des changes. Au lieu de 4,86 dollars en l'été 1931, la livre ne valut plus que 3,51 dollars au début de janvier 1932 et 3,31 à la fin de l'année. Un fonds d'égalisation des changes fut institué, qui eut surtout pour raison d'être de s'opposer à une remontée de la valeur de la livre. La dévaluation du dollar, intervenue en 1933, ramena le cours de la livre à sa parité antérieure avec lui. La définition en or des monnaies du continent européen ayant été maintenue, leur change en livres et en dollars restait majoré de 80 % par rapport à ce qu'il était en 1930.

Cette dépréciation de la livre fut particulièrement bénéfique pour l'Angleterre. Elle conféra à l'industrie britannique un avantage commercial considérable à l'égard des pays du continent européen et, jusqu'en 1933, vis-à-vis des États-Unis, car la plupart des pays qui l'approvisionnaient en denrées alimentaires et en matières premières industrielles avaient pour monnaie la livre sterling ou une monnaie liée à elle, si bien que leurs fournitures à l'Angleterre ne se trouvaient guère renchéries. L'économie britannique se repliait quelque peu sur elle-même et sur le Common-wealth.

Alors que dans les années 20 les importations britanniques atteignaient 25 % du PIB, à partir de 1933 elles étaient retombées à 15, et les exportations seulement à 10 au lieu de 17. Le déficit commercial, qui était important depuis plus d'un siècle, s'accentua. La balance des paiements courants se détériora : fortement excédentaire depuis le milieu du XIXe siècle (sauf pendant la guerre de 1914-1918), grâce principalement aux services bancaires et à la flotte marchande, elle devint déficitaire en 1931 et le demeura, d'environ 1 % du PIB, jusqu'à la guerre.

Ce déficit impliquait des entrées de capitaux supérieures aux sorties, qui procuraient au Royaume-Uni des disponibilités monétaires, stimulant d'autant mieux la croissance que les concurrences extérieures étaient freinées par des droits protecteurs. Mais il était aussi le signe d'un déclin à venir.


En France : une dramatique illusion

La France de ces années 30 offre le triste exemple d'une sortie de crise manquée. Au second semestre de 1932 et au premier semestre de 1933, un rebond d'activité est bien intervenu (la production industrielle s'éleva de 20 % en un an), mais il fut sans lendemain. Au début de 1935, l'indice de la production industrielle se retrouva au plus bas niveau atteint trois ans auparavant.

Pourtant, les capitaux n'ont pas manqué : au bilan de la Banque de France, les avoirs en devises et en or, qui étaient de 60 milliards en 1928, s'élevèrent à 90 milliards en 1932, et le taux de l'argent à court terme baissa de 3,5 à 1 %.

Mais la dépréciation de la livre constitua un handicap pour le commerce extérieur français et exerça sur les prix intérieurs une forte pression à la baisse. Quand, au second semestre de 1933, le dollar fut dévalué à son tour de 41 %, cette pression s'accentua et les prix à la consommation baissèrent de 6 % l'an de 1931 à 1935. Néanmoins, une disparité difficilement supportable s'établit entre les prix français et les prix anglais ou américains, ou ceux de leurs satellites.

(…)

Au printemps de 1936, la production industrielle, malgré sa remontée récente, était encore de 23 % inférieure à son niveau de 1930 ; aux États-Unis, elle ne l'était plus que de 5 ; en Angleterre et en Allemagne, elle dépassait ce niveau de 10. L'appareil industriel français avait vieilli, faute d'investissements. L'économie était appauvrie par cinq années de déflation.

En mai 1936, le mécontentement justifié de la population amena à la Chambre des députés une majorité de Front populaire. Le gouvernement présidé par Léon Blum, composé de socialistes et de radicaux, mit en œuvre, dès juin, une politique de hausse des salaires et de stricte limitation de la durée du travail à quarante heures par semaine. Puis il dévalua le franc en octobre. Le tout sans réussir à relancer l'économie. En 1938, la production industrielle était encore moindre qu'en 1936, bien qu'une dépréciation de 60 % du franc eût ramené les prix français à peu près au niveau des prix anglais et américains.

Ce fut seulement pendant les six premiers mois de 1939, quand un gouvernement où Paul Reynaud était ministre de l'Économie et des Finances eut desserré certaines contraintes et réussi à susciter des retours de capitaux, qu'un progrès rapide de la production industrielle la porta à un meilleur niveau, mais inférieur encore de 12 % à celui du maximum atteint en 1930.

Quand la guerre éclata, la France n'était pas guérie des méfaits de la déflation. »

Après ce rappel des détails oubliés (ou jamais appris) d’une situation de DÉFLATION, et la description de QUELQUES POLITIQUES PASSÉES REMARQUABLES pouvant servir d’illustration des réactions possibles, Jean-Marcel Jeanneney décrit sa proposition (ci-dessous) et c’est si intéressant que je réserve ça au message suivant.

Je suis sûr que toute création de monnaie permanente par la banque centrale au profit des citoyens ne crée PAS ipso facto de l’inflation.

Comme en médecine, tout est question de mesure : on ne renonce pas aux médicaments sous prétexte que leur excès serait mortel.


Amicalement.

Étienne.

(à suivre)

Hors ligne

 

#570 31-12-2008 23:31:16

Étienne
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Re: 07 Reprendre le pouvoir sur notre monnaie

Des nouvelles de mes participations récentes sur le blog de Paul Jorion (suite)

Étienne Chouard dit :
27 décembre 2008 à 02:06

ÉPOUVANTAILS ou REFLATION ? 2/3

(Suite du message précédent)

Jean-Marcel Jeanneney prend ensuite mille précautions pour montrer que sa proposition centrale est formulée en toute connaissance des risques inflationnistes liés à une  création monétaire surabondante.

Il a raison, c’est un gage utile pour prendre au sérieux sa proposition.

(suite du livre de JM Jeanneney : )

CHAPITRE II : LES MENACES D'AUJOURD'HUI

(…)

Le poids des dettes

L'endettement de tous les agents économiques atteint une proportion de leurs revenus beaucoup plus élevée qu'autrefois où, en temps de paix, les États s'attachaient davantage à équilibrer, bon an mal an, leurs budgets, où les entreprises finançaient principalement leurs investissements au moyen de leurs profits, et où les ménages achetaient meubles et même immeubles principalement au moyen d'une épargne préalable. À l'heure actuelle, les États se sont fortement endettés, espérant ainsi soutenir l'activité économique ; les entreprises se sont développées par des appels exagérés à des crédits bancaires ; les ménages se sont beaucoup équipés grâce à des crédits à la consommation.

Or un endettement accru de tous les acteurs économiques constitue un danger manifeste de déflation. Une dette excessive de l'État, qui l'oblige à consacrer une trop grande part de ses ressources fiscales au service de cette dette, le paralyse quand il voudrait soutenir une activité défaillante. Lorsque les entreprises mal conduites ou malchanceuses avaient été financées essentiellement au moyen de capitaux appartenant au chef de l'entreprise ou à ses actionnaires, ou prêtés par des personnes physiques, leur faillite affectait peu l'activité générale.

Présentement, des faillites trop nombreuses alourdiraient les bilans des banques de créances irrécouvrables. Certaines banques seraient obligées de vendre des actifs dont les prix tendraient à s'effondrer, entraînant avec eux l'appauvrissement d'une multitude de personnes. Quelques faillites retentissantes, une crise sociale ou politique ou un événement extérieur malencontreux pourrait suffire, en ébranlant l'édifice du crédit, à enclencher une déflation.

(…)

Le désordre monétaire

Entre les deux guerres mondiales, il n'y avait plus de pièces d'or en circulation dans le monde, mais la plupart des unités monétaires restaient définies par un poids d'or. Après les troubles de l'après-guerre, leurs taux de change furent à nouveau déterminés par des rapports de poids d'or. Des transferts de lingots, provoqués par d'infimes variations des cours, assuraient une stabilité presque parfaite de ceux-ci. Cependant, tout État souverain avait la possibilité de modifier le cours officiel de sa monnaie en changeant le prix auquel il déclarait être acheteur et vendeur de lingots ; ainsi firent les États-Unis en 1933. L'Angleterre renonça en 1931 à acheter et vendre de l'or à un taux fixe et laissa le marché des changes déterminer, au jour le jour, le cours de sa monnaie avec celles qui étaient convertibles en or, puis elle vendit et acheta elle-même de l'or ou des devises sur le marché, afin d'influencer le cours de la livre sterling par rapport aux autres monnaies. Mais l'or constituait néanmoins le dénominateur commun des monnaies.

Bien différente est la réalité actuelle. Les banques centrales continuent à détenir précieusement dans leurs caves des tonnes d'or à titre de précaution, mais il y est immobilisé et ne joue plus aucun rôle dans les mécanismes de change. C'est en août 1971 que les États-Unis, en mettant fin à la convertibilité en or du dollar, brisèrent le système monétaire international qu'ils avaient imposé au monde en 1945. Ils le trouvaient trop exigeant pour eux. Depuis juillet 1974, les grandes monnaies du monde n'ont plus de relations fixes et ne sont plus, même théoriquement, définies par un poids d'or. En 1976, le flottement généralisé des monnaies fut officialisé par un amendement aux statuts du FMI.

Les variations des cours des changes, ainsi libérés de toute règle, sont susceptibles de réduire, à la longue, les écarts entre les niveaux des prix nationaux exprimés en une monnaie de référence — le dollar par exemple —, ce qui devrait avoir pour effet de corriger les déséquilibres des balances commerciales.

Mais ces cours, soumis à des flux de capitaux, sensibles à des événements de toutes sortes et aux anticipations des spéculateurs, agissent souvent dans un sens contraire à celui qui rapprocherait les pouvoirs d'achat des monnaies. Les distorsions de concurrence et les incertitudes en résultant entravent les initiatives productrices.

Les gérants d'énormes masses de capitaux, désormais détenus par des fonds de pensions et des sociétés de placement, soucieux avant tout d'en préserver la valeur, sont attentifs au sort des monnaies dans lesquelles les titres sont libellés. Ils surveillent constamment les politiques monétaires et budgétaires.

Le gouvernement de chaque État, s'il veut éviter de brusques retraits de capitaux étrangers, doit être attentif à ne pas inquiéter ces gérants, en respectant les règles que ceux-ci considèrent comme propres à préserver la valeur d'une monnaie, quand bien même cela entraverait la croissance économique du pays en cause ou mécontenterait gravement sa population.

Ces règles, conçues pour assurer la conservation de la valeur des actifs financiers, peuvent avoir des effets déflationnistes en raison des mesures de rigueur budgétaire et de sévérité à l'égard des bilans des banques qu'elles imposent. Le paradoxe est qu'elles risquent de provoquer une dévalorisation des actifs réels, immeubles ou équipements industriels, se trouvant dans le patrimoine des sociétés où ces gérants ont placé des capitaux.

L'actuel système des changes flottants est responsable, pour une part, du ralentissement de la croissance intervenu en Europe depuis 1974 et constitue une menace pour l'avenir. Malheureusement, pour établir dans le monde un système de changes fixes, éventuellement ajustables, il faudrait l'accord actif des États-Unis qui, estimant trouver avantage à la situation actuelle, ne le souhaitent pas.

Il faudrait aussi passer outre aux intérêts de tous ceux qui tirent profit de la variabilité des cours des changes : d'une part les spéculateurs avisés, qui réalisent d'énormes gains en anticipant et, parfois, en provoquant les variations des cours ; d'autre part les établissements financiers, qui gèrent les opérations de change et fournissent aux entreprises productrices, moyennant des commissions, les moyens de se protéger, tant bien que mal, contre les effets de variations qui affectent leurs coûts d'approvisionnement en produits importés et leurs prix de vente à l'exportation.

(…)

CHAPITRE III : LES FAUSSES « BONNES IDÉES »

[Un très intéressant chapitre, mais je ne reproduis que les quelques points directement utiles à notre débat sur la monnaie. ÉC]

Malheureusement, la plupart des remèdes préconisés de divers côtés sont des potions insuffisantes ou dangereuses ; les « bonnes idées » se révèlent fausses.

La hausse systématique des salaires

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La réduction autoritaire de la durée du travail

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Le charme pervers des déficits

Une politique de déficit volontaire des finances publiques est plus subtile. Elle est souvent qualifiée de keynésienne, une analyse théorique de John Maynard Keynes étant souvent invoquée pour la justifier.

Une théorie subtile, à l'appui d'une pratique commode...

Keynes a souligné que, dans toute économie, l'épargne, c'est-à-dire la non-consommation d'une partie des revenus pendant une période donnée, est nécessairement égale aux dépenses d'investissement.

Mais il a montré aussi - c'est un de ses apports, parmi d'autres, à la science économique — que le niveau d'activité auquel cette égalité se réalise n'est pas automatiquement celui qui assurerait le plein-emploi des hommes et des machines. Car si le montant de l'épargne que les individus souhaitent constituer est supérieur au montant des sommes que les investisseurs sont désireux d'utiliser, l'insuffisance de l'investissement, par rapport à l'épargne souhaitée, diminue les quantités de biens produites et, de ce fait, les revenus distribués, et donc l'épargne réalisée. On atteint un équilibre, mais de sous-emploi.

Si, par crainte de l'avenir, notamment du chômage, les particuliers veulent ne pas réduire leur épargne, ou même veulent l'augmenter, alors que les investisseurs se dérobent, l'économie entre dans un cercle vicieux. En diminuant plus encore leurs consommations, les ménages amenuisent les débouchés des entreprises. Celles-ci, produisant moins, n'investiront pas. L'égalité entre épargne et investissement se réalisera à un niveau encore plus bas.

Partant de là, on conclut que, pour éviter le sous-emploi, et éventuellement pour briser le cercle infernal d'une aggravation constante de ce sous-emploi, il faut que l'État substitue ses propres dépenses à celles, insuffisantes, du secteur privé, mais sans augmenter les impôts, afin de ne pas réduire encore davantage consommations et investissements.

Bien avant que la théorie keynésienne apparaisse et se répande, on a fait du keynésianisme sans le savoir. Aujourd'hui comme hier, quand une dépression menace ou s'installe, des gouvernements augmentent les dépenses publiques et les financent par des emprunts. L'État embauche des hommes et des femmes chômeurs, qui deviendront de meilleurs consommateurs, il réalise des travaux publics ou achète des équipements, procurant ainsi des débouchés à des entreprises, dans l'espoir qu'elles embaucheront et achèteront davantage de biens intermédiaires, puis se remettront à investir dès qu'une reprise de l'économie se profilera. Ainsi la pompe des affaires sera réamorcée.

Politique séduisante et agréable pour les gouvernants et les gouvernés. Alors que des citoyens, dont on augmenterait les impôts, protesteraient, c'est volontairement que des détenteurs de réserves financières, pour les faire mieux fructifier, les prêtent à l'État. Ils n'ont aucune raison de réduire leurs dépenses de consommation et l'État augmente les siennes. Tout paraît devoir aller pour le mieux.

... mais désormais nocive

Certes, l'État dépensant aussitôt les sommes qu'il a empruntées, les liquidités du système bancaire ne sont pas réduites et les crédits à court terme susceptibles d'être faits aux entreprises n'en souffrent pas. Cependant, l'État est obligé d'offrir un taux d'intérêt suffisant pour attirer à lui des capitaux, éventuellement étrangers. [C’est le piège de l’argent-dette. ÉC] Les taux d'intérêt s'en trouveront vraisemblablement majorés, d'autant plus que l'État emprunte à long terme, se refusant à emprunter au moyen de bons du Trésor à trois, six ou douze mois qui le mettraient à la merci de ses prêteurs, comme ce fut le cas en France, en 1925, au temps du Cartel des gauches. Certains emprunteurs privés ne pouvant supporter des taux d'intérêt élevés seront évincés du marché des capitaux. À quoi s'ajoute que, si des capitalistes étrangers souscrivent aux emprunts d'État, il est particulièrement à craindre que les détenteurs de ces titres, inquiets tôt ou tard de l'avenir de la monnaie, les vendent tout à coup, provoquant une crise financière, voire de change.

On dit parfois que des investissements publics peuvent être plus utiles que ne l'auraient été les investissements privés. Cela est parfois vrai. Mais, le besoin d'investissement de l'État réapparaissant chaque année et la comptabilité publique ne prenant pas en compte leur amortissement, une bonne gestion exige qu'il finance ses investissements par des impôts.

Les tenants des politiques dites keynésiennes se plaisent à déclarer que la relance obtenue grâce au déficit public procurera des excédents budgétaires qui permettront de rembourser les emprunts précédents. L'expérience historique montre que, même s'il y a effectivement relance, aucun remboursement n'a lieu. Quand des excédents budgétaires apparaissent, les gouvernants s'empressent de les dépenser.

Le règlement des arrérages d'une dette publique opère un transfert de revenus des contribuables aux créanciers de l'État. L'ensemble des revenus des ménages ne s'en trouve pas diminué, mais les personnes actives, pressurées, risquent d'être découragées, tandis que les rentiers, bénéficiaires de ces transferts, n'y trouvent aucun motif d'accomplir des efforts productifs, bien au contraire. La succession de déficits accumulés amplifie la part des impôts ayant cet effet nocif.

En France, au budget de l'État de 1996, le service de la dette atteint 226 milliards, soit un peu plus de 16 % des recettes fiscales. Cette somme équivaut presque au montant des dépenses militaires (241 milliards). Et comme, en dépit de cette charge stérile, il faut que l'État continue à remplir, tant bien que mal, ses fonctions, les prélèvements obligatoires atteindront probablement 45 % du produit national en 1996. Une augmentation des prélèvements devenant dangereuse, ce sont des devoirs essentiels que l'État ne pourra plus assumer convenablement, à moins qu'il emprunte encore. Mais alors, sa dette augmentant sans cesse, son poids ne pourra plus jamais être contenu, sinon par une inflation forte qui en réduise en terme réel la charge nominale excessive. D'une telle inflation, on dira ci-après les dangers.

Quant à couvrir le déficit par des avances de la Banque de France, on verra au chapitre IV à quels excès cela a donné lieu, et les fortes inflations qui en ont résulté.

C'est donc à réduire, voire supprimer les déficits publics qu'il conviendrait de s'employer, pour non seulement atteindre à l'équilibre des dépenses hors dette — ce qui, d'après les prévisions budgétaires, ne sera même pas le cas en 1996, où le déficit atteindra 290 milliards, supérieur de 70 milliards aux intérêts de la dette -, mais pour couvrir par des recettes ordinaires la charge des intérêts. En effet, dans l'hypothèse d'un simple équilibre des recettes et dépenses publiques hors intérêts de la dette, celle-ci exprimée en pour-cent du PIB croîtra tant que le taux de croissance du PIB en valeur sera inférieur au taux d'intérêt moyen de cette dette.

Perspectives amères, qui auraient dû dissuader, dans le passé, d'abuser des déficits publics. Le seul remède est de tout faire pour accélérer la croissance. Elle seule peut permettre d'accroître les recettes fiscales sans élever les taux d'imposition.

La tentation de l'inflation

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Le libéralisme débridé

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Le refuge dans l'empirisme

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CHAPITRE IV : UNE « MARCHANDISE MERVEILLEUSE »

« Ce qui affola les conquérants de l'Amérique ce fut l'or, d'une attraction si puissante sur l'homme sauvage ou civilisé... Le miracle de cette marchandise merveilleuse, c'est qu'aussitôt extraite elle est vendue puisque la frappe est libre, et qu'il est loisible à chacun de monnayer l'or en pièces trébuchantes... Cette marchandise singulière... n'a guère de fonction que comme signe représentatif des autres, office que remplit tout aussi bien, sinon mieux, le moindre chiffon de papier. » Georges Clemenceau, Le Grand Pan, 1896, (Imprimerie nationale, 1995, p. 123)

L'insuffisance de la demande de biens de consommation et d'équipement est la cause essentielle de la langueur actuelle des affaires et de la persistance du chômage. C'est à cette insuffisance qu'il faut d'abord remédier. Si on procurait des débouchés supplémentaires aux producteurs de biens de consommation et aux commerces situés en aval, les uns et les autres recommenceraient à embaucher et à investir en machines et en bâtiments. Les producteurs de ces équipements embaucheraient eux aussi, distribueraient davantage de salaires et réaliseraient plus de profits. Les rentrées fiscales augmenteraient et le montant total des aides aux chômeurs diminuerait. De multiples problèmes financiers et sociaux, que la dépression rend insolubles, pourraient être alors assez vite résolus.

Pour relancer la demande, il faut créer de la monnaie. Quelle monnaie ?

Échec aux banques

Les banques créent de la monnaie ou en détruisent selon les circonstances. Elles le font en accordant ou refusant des crédits, selon des règles, écrites ou non écrites, sans le respect desquelles elles deviendraient, tôt ou tard, insolvables.

Quand les banques créent de la monnaie en accordant des crédits, elles utilisent les dépôts que des particuliers ou des entreprises leur font en attendant d'en avoir l'usage. Mais elles peuvent prêter davantage, sachant qu'une grande partie des sommes qu'elles avancent, après avoir servi à des paiements, reviendront aux unes ou aux autres sous forme de dépôts.

L'ensemble du système bancaire peut ainsi créer de la monnaie, sans autre limite que le besoin qu'il a de fournir des billets à ceux de ses clients qui lui en demandent en échange de monnaie scripturale. Les billets constituant encore 16 % de la masse monétaire Ml (billets + comptes à vue), si l'ensemble des banques augmente de 10 milliards les crédits consentis, celles-ci auront besoin de demander 1,6 milliards de billets à la Banque de France.

Dans la mesure où la Banque de France le jugera souhaitable pour la bonne marche de l'économie, elle les leur fournira en échange de créances à court terme apportées par elles. La Banque de France peut créer de la monnaie à volonté puisque ses billets ont cours légal. Si elle estime que ses prêts à court terme ne suffisent pas à créer assez de monnaie, elle peut acheter des titres de créance à long terme, notamment des emprunts d'État. Cette élasticité du système bancaire est nécessaire à un bon financement de l'économie et à sa croissance, mais elle peut être excessive. Si la Banque de France considère qu'il y a excès de liquidités, elle rend plus difficiles ou plus coûteux ses concours aux banques commerciales, ou encore vend les titres qu'elle a en portefeuille, retirant ainsi de la monnaie du marché. De cette manière, elle peut freiner une accélération de la demande jugée incompatible avec les capacités de production françaises, donc inflationniste — à condition toutefois que des déficits budgétaires ou l'arrivée de capitaux étrangers n'en annulent pas les effets.

Dans le cas inverse de dépression économique, où la demande est inférieure aux capacités de production, la Banque de France peut certes diminuer ses taux d'intérêts à court terme, mais cela ne saurait toujours suffire à relancer l'économie. Cette baisse n'entraîne pas à coup sûr celle des taux à moyen et long terme, qui commandent l'investissement dans beaucoup de secteurs, notamment celui du bâtiment. Elle peut même faire monter les taux longs, dans la crainte, fut-elle injustifiée, d'un regain d'inflation. Et les taux courts risquent alors de remonter à leur tour.

Quand bien même une baisse générale et profonde des taux courts et longs serait obtenue, les entreprises qui n'ont pas de commandes suffisantes n'emprunteront pas : à quoi bon accroître le parc de ses machines ou ses stocks si on pense ne pas pouvoir vendre davantage ? L'exemple actuel du Japon est remarquable. Le taux d'intérêt à trois mois y est inférieur à 1 % et le taux à dix ans y est de moins de 3 % ; néanmoins, l'économie ne repart pas.

Quant aux particuliers, s'ils ont peur du chômage ou si leurs salaires ou autres revenus diminuent, ils hésiteront à s'endetter pour acheter des biens de consommation. Ceux d'entre eux qui seraient enclins à emprunter pour faire construire un immeuble ne le feront pas s'ils ont le sentiment que la valeur marchande de celui-ci risque de se déprécier.

Dans une telle conjoncture, la Banque de France est impuissante à faire sortir l'économie du cercle vicieux dans lequel celle-ci est enfermée : baisse des prix, de l'activité, des revenus et des consommations, réduction des rentrées fiscales, chômage, volonté des individus d'accroître une épargne de précaution qu'ils veulent liquide. Les banques qui récoltent cette épargne ne trouvent pas à la prêter dans sa totalité, sinon à l'État impécunieux, obligé d'accroître son déficit qui risque de devenir bientôt insupportable.

Alors il est utile, mais non sans danger, que soient émises des monnaies d'autre source que bancaire.


La tentation du papier

Une source possible de monnaie est la fabrication de papier-monnaie.

À la fin du XVIIIe siècle, des gouvernements aux abois ont utilisé la planche à billets, pièce de bois sur laquelle était fixée une plaque de cuivre gravée, qui servait à imprimer des morceaux de papier où était inscrit le nombre d'unités monétaires que chacun d'eux représentait.

Pendant la guerre d'indépendance des colonies britanniques d'Amérique, le Congrès continental, pour faire face à ses besoins urgents, émit du papier-monnaie en quantités telles qu'il perdit bientôt toute valeur.

Le fantasme des assignats

Quinze ans plus tard, en France, en janvier 1790, la Constituante créa une Caisse de l'extraordinaire, chargée de centraliser le produit des ventes de biens du domaine royal et de biens ecclésiastiques déclarés biens nationaux. En même temps, elle décréta l'émission d’assignats sur cette caisse.

Dans l'ancien droit, on appelait assignat l'action d'asseoir une rente sur un bien-fonds. Ces premiers assignats étaient des délégations sur le prix de vente prochain des biens nationaux.

On en émit d'abord pour un montant de 400 millions, qui correspondait à peu près à la valeur des biens à vendre. Ils portaient intérêt à 5 % et n'étaient constitués que de grosses coupures de 1000, de 300 et de 200 livres, qui matérialisaient la reconnaissance d'une sorte de créance hypothécaire. Ils n'étaient pas une monnaie et reçurent bon accueil.

Mais, dès avril 1790, un décret de l'Assemblée nationale fit de ces assignats une monnaie ayant cours entre toutes personnes dans toute l'étendue du royaume, devant être reçue comme espèce sonnante dans toutes les caisses publiques. Dans l'esprit de l'Assemblée nationale, il s'agissait à la fois de remédier à la pénurie de numéraire et de pourvoir aux besoins du Trésor en émettant un montant d'assignats bien supérieur à la valeur des biens mis en vente.

En 1793, on en avait émis arbitrairement pour près de 4 milliards et ils avaient perdu plus de 80 % de leur valeur par rapport aux pièces d'or ou d'argent qui circulaient encore plus ou moins clandestinement. Ils furent alors échangés, à raison de 30 pour 1, contre des mandats territoriaux, ayant eux-mêmes cours légal et forcé mais qui, bientôt, perdirent à leur tour toute valeur, cependant que la circulation de pièces d'or et d'argent était de nouveau légalisée. Mauvais souvenir !

Il existe cependant quelques exemples d'émissions de papier-monnaie d'État moins pernicieuses. Aux États-Unis, de 1860 à 1865, pendant la guerre de Sécession, des greenbacks (le dos des billets était de couleur verte) furent émis pour financer la guerre.

En Angleterre, pendant la Première Guerre mondiale, le Trésor britannique émit des currency notes pour 350 millions de livres, tandis que la Banque d'Angleterre, dont les billets avaient aussi, en fait, cours forcé, élevait leur circulation de 29 à 87 millions de livres seulement.

Greenbacks et currency notes furent, finalement, après quelques années, incorporés dans le bilan de la banque d'émission du pays, partageant ainsi la dépréciation des billets de celle-ci, avec lesquels ils se confondirent. En ces deux cas, l'inflation fut forte : au temps des greenbacks les prix doublèrent presque ; ils firent plus que doubler au Royaume-Uni au temps des currency notes. Les détenteurs de ces billets, moins spoliés que ceux d'assignats, perdirent environ la moitié de leur pouvoir d'achat.

Les avances faites à l'État

Les banques ayant reçu le privilège d'émettre des billets permettant de régler des transactions plus commodément qu'avec des pièces ont toujours été plus ou moins considérées par les gouvernements, en cas de besoin, comme au service de l'État qui leur avait concédé ce privilège, même quand elles étaient des sociétés privées. Lorsqu'un État exigeait de la banque d'émission qu'elle lui octroie des crédits, on disait qu'il faisait marcher la planche à billets.

Pendant presque tout le XIXe siècle, et jusqu'en 1914, les billets de la Banque de France, étant librement convertibles en or ou en argent, n'étaient pas du papier-monnaie, mais des titres représentatifs de métaux précieux. C'est seulement de mars 1848 à août 1850, qu'en raison des troubles révolutionnaires, la convertibilité des billets fut suspendue et qu'un pouvoir libératoire leur fut conféré. Il en alla de même en 1870, un mois après la déclaration de guerre à l'Allemagne.

Dès 1873, la Banque de France reprit, en fait, le remboursement en or de ses billets, mais le cours forcé ne fut officiellement aboli qu'en janvier 1878. Pendant ces deux périodes d'inconvertibilité et de cours forcé, les billets de la Banque de France étaient du papier-monnaie. Redevenus officiellement convertibles en janvier 1878, ils le restèrent jusqu'en août 1914, tout en conservant le caractère de monnaie légale.

Durant tout ce siècle, les gouvernements demandèrent de temps à autre à la Banque de France de consentir des avances au Trésor, non seulement aux époques de cours forcé, mais aussi lorsque ses billets étaient convertibles en or ou en argent. La Banque le fit, non sans rechigner. Ces avances portèrent d'abord intérêts, mais lors du renouvellement du privilège de la Banque, en 1897, alors qu'elles furent portées à 180 millions, elles devinrent désormais sans intérêt. En 1911, une avance supplémentaire de 20 millions fut accordée. Il était tacitement convenu que ces sommes ne seraient jamais remboursées.

Échelonnées sur tout le siècle, ces créations de monnaie au profit du Trésor furent, au total, relativement faibles. En 1913, elles ne s'élevaient qu'à 3 % du montant des engagements à vue (billets en circulation et comptes courants de dépôts à la Banque de France), seulement 1,2 % de la valeur cumulée des pièces et billets en circulation. En raison de cette modération, les conséquences n'en avaient pu être que bénéfiques.

Il en alla tout autrement à partir de 1914. À cause des avances consenties pendant et après la guerre, les créances de la Banque sur le Trésor s'élevèrent à 67 % de son actif au début de 1919, atteignirent 74 % en 1921 et se maintinrent presque à ce niveau jusqu'à la fin de 1926. Corrélativement, le coût de la vie fut multiplié par cinq en douze ans.

La même opération d'émission de papier-monnaie pour le compte de l'État eut lieu, avec une plus grande ampleur encore, de 1939 à 1949, années pendant lesquelles la Banque de France fournit à l'État plus de 700 milliards de francs. En neuf ans, les prix furent multipliés par vingt.

Inévitable était le recours à la planche à billets en temps de guerre et pendant les années de reconstruction d'après guerre. Il était impossible que des augmentations d'impôts pussent faire face aux énormes dépenses effectuées alors par l'État. Il les couvrit en partie par des emprunts et, quant au reste, se trouva contraint de le faire par des émissions abondantes de monnaie. Il opéra ainsi un prélèvement indirect sur les créanciers de toutes sortes, sur tous les titulaires de revenus fixes ou de revenus ne s'élevant pas autant que la hausse des prix. Sans le vouloir, il avantagea indûment les débiteurs privés aux dépens de leurs créanciers. Une telle pratique n'est pas admissible en temps normal.

Que des émissions de monnaie par l'État lui-même ou pour son compte par la Banque de France aient été souvent abusives et que les effets en aient été alors déplorables n'est pas une raison pour les proscrire dans d'autres circonstances et selon des modalités différentes.

Ce qui advint au temps où les monnaies étaient métalliques est, à cet égard, riche d'enseignements.

L'âge d'or... et d'argent

Quand la monnaie était faite principalement de pièces, la frappe d'or ou d'argent retirait une certaine quantité de ce métal du marché, ce qui maintenait son prix au niveau résultant de la définition métallique de l'unité monétaire — sans quoi il eût fléchi en période de forte production.

D'autre part et surtout, le système fournissait à l'apporteur du métal un pouvoir d'achat sans qu'il eût rien à produire en contrepartie. La demande de biens se trouvait ainsi augmentée, sans qu'il y eût, de ce fait, plus de biens disponibles. De même, lorsque l'excédent de la balance des opérations courantes permettait aux nationaux d'acquérir des devises qui servaient à acheter à l'étranger de l'or aboutissant dans les caves de la Banque d'émission, l'opération agissait doublement sur le marché national des biens et services : il y avait moins d'offres de marchandises importées et la monnaie obtenue de la Banque d'émission, en échange de métal précieux, constituait un pouvoir d'achat sans contrepartie immédiate de productions de biens.

En les dépensant, les individus qui avaient acquis ainsi pièces ou billets engendraient une activité dans le pays, à condition toutefois qu'une production nationale accrue répondît à la demande supplémentaire de biens. Il fallait, pour cela, que les habitants du pays eussent la possibilité et surtout la volonté de travailler davantage. Si, faute d'un effort créatif suffisant, on recourait à des importations pour satisfaire la consommation supplémentaire, la balance commerciale se détériorait et une part de la monnaie créée allait à l'étranger, là où un surcroît d'activité avait lieu.

Au XVIe siècle, des galions ont apporté d'Amérique en Espagne de grandes quantités d'or provenant du pillage des richesses accumulées au Mexique et au Pérou, auxquelles s'ajouta l'argent extrait de mines très productives par une population indigène cruellement exploitée. Bien que des corsaires eussent détourné certaines cargaisons vers d'autres pays, des quantités considérables de métaux précieux parvinrent en Espagne, à titre public ou privé, de 1520 à 1650, et se répandirent peu à peu en Europe occidentale.

Une partie de l'or et de l'argent arrivés d'outre-Atlantique servit à fabriquer des objets d'orfèvrerie, mais une autre fut frappée en pièces de monnaie. Abondance monétaire d'autant mieux venue qu'au XVe siècle l'Europe avait connu une certaine pénurie de numéraire. Grâce à ces pièces, la demande accrue de biens provoqua le développement d'activités multiples, non seulement en Espagne, mais aussi dans les pays voisins d'Europe, d'où les Espagnols importèrent ce qu'ils ne pouvaient pas ou ne voulaient pas produire eux-mêmes.

CETTE INJECTION DE MONNAIE N'ENTRAÎNA, EN ESPAGNE ET EN EUROPE, QU'UNE FAIBLE HAUSSE DES PRIX. D'après les indices qui ont été rétrospectivement calculés, elle ne semble pas avoir excédé 2 % l'an en Espagne. En France et en Angleterre, à en croire les séries de prix particuliers dont on dispose, la hausse, plus tardive, aurait été aussi de 2 % jusqu'à la fin du XVIe siècle. L'inflation fut donc partout assez lente pour n'être pas nocive. Les progrès matériels d'alors eurent certes bien d'autres causes, mais ils auraient sans doute été moindres sans l'expansion monétaire survenue.

Il en fut de même au XIXe siècle. La production d'or mondiale s'est accrue à trois reprises. Entre 1820 et 1840, elle doubla ; entre 1845 et 1853, elle s'éleva de trente-cinq à deux cents tonnes par an grâce aux mines d'or de Californie, puis elle déclina légèrement jusqu'en 1888. De nouveau, elle s'accrut fortement lorsque furent mises en exploitation des mines d'or en Afrique du Sud et en Australie : elle atteignit sept cents tonnes en 1912. La production de l'argent, qui bénéficiait aussi jusqu'en 1875 de la frappe libre dans la plupart des pays occidentaux, sauf en Angleterre, fut plus régulièrement croissante : de sept cents tonnes en 1845 à deux mille tonnes en 1875.

Il n'était guère satisfaisant que le développement économique du monde dépende, pour une part, du hasard de découvertes de mines procurant du métal précieux. Il ne l'était pas non plus que ces mines donnent lieu à des bagarres parfois mortelles entre prospecteurs individuels ou que leur mise en valeur par de grandes sociétés s'opèrent en soumettant leurs travailleurs à des conditions de vie effroyables. Mais le fait est que, jusqu'en août 1914, cela a contribué, de façon parfois insuffisante mais jamais excessive, au financement de la croissance économique dans nombre de pays. Si, en 1876, les pays d'Europe et les États-Unis n'avaient pas supprimé la frappe libre de l'argent, en raison de la forte croissance de sa production - devenue en partie un sous-produit de celle du plomb -, on aurait sans doute évité le ralentissement de croissance observé ensuite pendant une trentaine d'années en Occident.

Effets bénéfiques pour la France

Les trois fortes augmentations de la production mondiale d'or survenues au XIXe siècle se répercutèrent en France. La balance des paiements courants ayant été le plus souvent positive, particulièrement au cours des années 1850 à 1869 et à partir de 1885 (3 % du PIB de 1895 à 1910), la partie de l'excédent qui ne servait pas à faire des prêts ou des investissements à l'étranger se réglait sous forme d'importations de métaux précieux. L'or et l'argent importés, non consacrés à de l'orfèvrerie, étaient transformés en monnaie, soit par frappe de pièces, soit par échange contre des billets à la Banque de France.

Bien qu'il y ait eu évidemment d'autres facteurs de croissance économique, il est instructif de constater la relation en France entre le montant du métal ainsi monétisé et l'augmentation du PIB.

Monétisation de métaux précieux en France et croissance du PIB

[tableau 1]

On voit que pendant les périodes 1820-1840, 1849-1869, 1902-1913, où les créations de monnaie provoquées par des importations de métaux précieux ont été fortes, les taux de croissance du PIB ont été les plus élevés, dépassant ou atteignant 2 % l'an, au lieu de 1 % de 1840 à 1849 et de 1869 à 1902, lorsque cette monétisation a été faible.

Au XXe siècle, billets contre métal

Depuis que, le 4 août 1914, l'or ne peut plus être transformé en pièces de monnaie au gré de chacun (sauf aux États-Unis, où cela n'adviendra qu'en 1933), sa production a continué à créer de la monnaie quand il aboutissait dans la cave d'une Banque d'émission, mais une monnaie exclusivement fiduciaire, sous forme de billets où de crédits inscrits dans les comptes de la Banque.

Ce ne fut pas possible en France, de l'été 1914 à l'été 1926, le prix de l'or sur le marché étant supérieur à celui auquel la Banque de France était autorisée à l'acheter. En 1926, on revint en France à des mécanismes de création monétaire proches de ceux d'avant guerre. Certes, les billets de la Banque de France ne furent plus jamais convertibles en pièces d'or, mais des entrées d'or furent de nouveau susceptibles d'engendrer des créations de monnaie.

Une loi du 7 août autorisa en effet la Banque à procéder à des achats d'or, d'argent et de devises aux cours du marché, et à émettre des billets pour un montant correspondant. En fait, la Banque de France n'acheta jusqu'en juin 1928 que des devises — pour 26 milliards de francs. Mais après que la loi du 25 juin 1928 eut donné la nouvelle définition du franc en or, elle eut l'obligation de rembourser ses billets en lingots d'or et d'acheter l'or qu'on lui présentait en émettant en contrepartie des billets ou en inscrivant dans ses livres des crédits.

Entre août 1926 et 1931, ses avoirs en devises et or s'élevèrent de 55 milliards de francs. Pendant cinq ans et demi, la Banque de France a ainsi injecté dans la circulation 10 milliards de francs par an en moyenne, soit 2,5 % du PIB en valeur de 1929.

Ces injections de francs ne sont pas étrangères au fait que, de 1926 à 1927, le PIB en volume n'ait baissé que de 2 %, malgré la brutalité du choc constitué au deuxième semestre 1926 par une appréciation de moitié du franc sur le marché des changes, le dollar passant de 50 à 25 francs. Mieux encore, elles ont provoqué ou permis une augmentation du PIB de 26 % en 1928 et de 9 en 1929. Elles ont contribué aussi à ce qu'en 1930 et 1931 le PIB ne baisse en France que de 3, puis de 4 %, alors qu'aux États-Unis sa chute était de 8, puis de 10.

Inversement, de 1931 à 1935, l'encaisse-or et de devises de la Banque de France ayant baissé de 11 milliards, la destruction d'une partie de la monnaie antérieurement créée a entraîné une diminution du PIB de 12 % en quatre ans.

Substitut : les droits de tirages spéciaux sur le FMI

Depuis qu'aucune monnaie n'est plus définie par un poids d'or et que les banques d'émission n'en achètent plus en contrepartie de monnaie émise par elles, l'utile source d'approvisionnement de l'économie mondiale en liquidités constituée par la production d'or a disparu.

La possibilité reconnue, en 1967, au Fonds monétaire international de créer, avec l'accord de ses membres, de la monnaie sous le nom de droits de tirages spéciaux (DTS), constitue un moyen de réaliser ce que la production d'or fit autrefois, et de manière a priori préférable. Tandis que la production d'or à des fins monétaires gaspillait des efforts humains et des équipements, l'émission de monnaie par le FMI ne comporte presque aucun frais. Et alors que la production d'or était sans rapport direct avec les besoins en monnaie de l'économie mondiale, le FMI pourrait doser ses émissions selon ces besoins.

Ce sont les États-Unis qui, en 1966, voyant leurs réserves d'or fondre - bien que leur balance des paiements courants fut encore excédentaire-, prétendirent que l'économie mondiale allait souffrir d'un manque de liquidités. Ils voulurent que le Fonds monétaire international fut utilisé pour créer, sans contre-valeur, de la monnaie qui serait répartie entre les membres du FMI.

Lorsque des DTS furent émis pour la première fois, en 1970, les hausses des prix des matières premières et des prix à la consommation étaient déjà devenues générales. Cette création de DTS a malheureusement coïncidé avec une ample augmentation des liquidités internationales par les banques commerciales, multipliant les eurodollars hors de toute réglementation : le montant de ceux-ci dans les dix grands pays développés autres que les États-Unis s'éleva de 19 milliards en 1966 à 68 en 1970, à 170 en 1974, et à 600 en 1980.

Ce n'est pas un hasard si, pendant les années 70, la hausse des prix à la consommation a été en Allemagne, aux États-Unis, en France et au Royaume-Uni respectivement de 7, 8, 10 et 13 %, au lieu de 2, 2,5, 4 et 4 % dans ces mêmes pays pendant la décennie précédente. Quant aux prix des matières premières, l'indice Moody's, en hausse de seulement 1 % pendant les années 60, il augmenta en moyenne de 13 % pendant les années 70. L'inflation, alors, eut certes d'autres causes que monétaires, mais l'émission de DTS, s'ajoutant à l'expansion des liquidités internationales par les eurodollars, n'a pu manquer d'y contribuer. Il y a là l'exemple d'une création ex nihilo de monnaie ayant eu lieu à contretemps.

CETTE MÉSAVENTURE NE SUFFIT PAS À INTERDIRE À JAMAIS UNE TELLE OPÉRATION. Le FMI en a opéré depuis lors quelques autres, plus justifiées.

__________________________


CHAPITRE V : DU BON USAGE DE LA PLANCHE À BILLETS

Je prétends que, dans la conjoncture actuelle, à condition d'entourer l'opération de garde-fous, l'émission de monnaie ex nihilo par la Banque de France, sans qu'existe aucune créance en contrepartie, est indispensable pour sortir notre économie de son anémie.

Faire marcher la planche à billets ? L'expression est doublement anachronique, les billets étant imprimés sur des rotatives et la masse monétaire constituée, pour les quatre cinquièmes, d'inscriptions dans des comptes bancaires à vue. J'emploie néanmoins ce terme par provocation, pour aller au-devant de la réaction psychologique défavorable de Français informés des turpitudes de notre histoire monétaire.

L'opération préconisée ici est fondamentalement différente des émissions de papier-monnaie dont j'ai relaté les mauvais effets. Lorsque les gouvernements sont libres d'émettre de la monnaie au profit de l'État, ou peuvent faire pression sur leur banque centrale pour qu'elle lui en fournisse gratuitement, ils résistent souvent mal à la tentation d'en abuser. On empêchera cela.

Cette émission n'est pas identique non plus à celle de DTS qui fournissent un actif supplémentaire aux banques centrales et permettent d'équilibrer plus aisément les balances des paiements.

Tout autres aussi sont les créations de monnaie effectuées couramment par une banque d'émission en tant que dispensatrice de crédits aux entreprises et aux particuliers par l'intermédiaire de banques commerciales. Ces crédits consentis aux entreprises trouvent leur justification dans les productions qu'ils financent, dont la vente permettra de les rembourser. Les crédits à la consommation des ménages seront suivis, quelques mois après, par des remboursements, majorés d'un intérêt qui diminue le revenu disponible de l'emprunteur.

Il s'agit ici de fournir aux ménages un pouvoir d'achat supplémentaire, qui n'alourdisse en rien les coûts de production et qui, n'étant pas remboursable, leur permette d'accroître leur demande de biens sans la restreindre par la suite.


Cela doit être fait seulement lorsque l'insuffisance de la demande globale est la cause d'une activité productrice inférieure aux capacités de production. De même en médecine, un remède peut être contre-indiqué pour un patient en raison de sa complexion ou de son état de santé du moment ; prescrit à bon escient et bien dosé, il sera salutaire.

Pour que des émissions de monnaie ex nihilo interviennent au bon moment et en quantités convenables, la décision ne pourra être prise que par une autorité indépendante du gouvernement et capable de bien apprécier la situation économique du pays.

La monnaie ainsi créée ne pourra en aucun cas être remise au Trésor, ce que d'ailleurs les accords européens et le statut de la Banque de France interdisent désormais.

Le choix du moment

Pour que la création de monnaie sans contrepartie soit féconde, il faut que soient réunies TROIS CONDITIONS. Elles le sont actuellement en France, et dans d'autres pays européens.

Des capacités de production mobilisables

Une première et principale condition est que le produit national soit inférieur aux capacités de production, afin que le supplément de demande n'ait pour effet ni un renouveau d'inflation, ni un excès d'importations.

Actuellement, d'après les enquêtes de l'INSEE auprès des chefs d'entreprises françaises, leurs capacités de production ne sont utilisées qu'à moins de 85 %. Encore est-ce là une constatation ne tenant compte que des machines existantes et des travailleurs employés ou immédiatement disponibles et compétents. Une étude récente de la Banque de France indique que dans l'industrie les possibilités d'accroissement de la production, sans modification de la durée du travail, des effectifs ou du travail posté, serait de 5,6 % et, qu'avec une éventuelle augmentation de la durée du travail et des effectifs dans des limites raisonnables, elle atteindrait 16 %. La capacité de produire pourrait être en outre assez rapidement accrue par des investissements. Ils sont actuellement inférieurs de 20 % à ce qu'ils étaient en 1990, bien que l'autofinancement des entreprises atteigne en moyenne une ampleur telle que beaucoup ne rencontreraient aucune difficulté financière à investir pour répondre à un surplus de demande. Et plus de trois millions de chômeurs sont disponibles. Leurs aptitudes professionnelles ne sont pas toujours suffisantes ; mais nombre d'entre eux pourraient être rapidement mis à niveau.

Des prix assagis

Parce qu'une hausse plus ou moins rapide des prix a sévi pendant une cinquantaine d'années, on est enclin à méconnaître que les temps ont changé. L'inflation s'est réduite en Europe depuis environ dix ans ; elle a maintenant disparu sous le double effet de politiques économiques plus restrictives et de concurrences s'exerçant à travers le monde entier. Aujourd'hui, le risque n'est plus une forte hausse générale des prix, mais leur baisse, comme il advint au cours des années 30. La politique économique doit agir en conséquence. Si un accroissement de la demande globale ne faisait que rapprocher celle-ci de l'offre potentielle, le niveau de l'ensemble des prix ne s'élèverait pas ou peu.

Une balance des paiements excédentaire

Un excédent de la balance des paiements courants montre que l'économie nationale, même si elle produit moins qu'elle ne pourrait, produit plus qu'elle ne consomme.

Dans un pays où il n'y aurait presque pas de chômage et où le PIB croîtrait rapidement — comme ce fut longtemps le cas au Japon - on pourrait considérer cet excédent comme bénéfique, parce qu'il permettrait d'acquérir des créances sur l'étranger ou d'y acheter des entreprises. Le jour, plus ou moins lointain, où, la population de ce pays ayant vieilli, le nombre de travailleurs sera réduit, les ressources dont il disposera à l'étranger lui éviteront une baisse de son niveau de vie. Mais un tel excédent n'est pas un objectif valable pour la France, où de nombreux travailleurs sont au chômage et où PIB et niveau de vie croissent trop lentement, si même ils ne baissent pas. L'excédent doit être utilisé, au moins en partie, pour accroître les consommations et les investissements intérieurs, grâce à un supplément d'importations.

La charge de la décision

Le nouveau statut de la Banque de France, entré en vigueur le 1er janvier 1994, confie au Conseil de la politique monétaire, formé de personnalités connaissant bien les problèmes économiques, la charge de la politique monétaire de la Banque. Il est présidé par le gouverneur ; les deux sous-gouverneurs en sont membres ; nommés par le gouvernement pour six ans, tous trois sont irrévocables. Les six autres membres sont nommés aussi par le gouvernement, mais selon une procédure limitant ses choix. Ils sont aussi irrévocables et leur mandat, de six ans, n'est pas renouvelable. Les conditions d'indépendance et de compétence sont ainsi réunies autant qu'il est possible.

Ce Conseil a la responsabilité de définir et mettre en œuvre la politique monétaire dans le but d'assurer la stabilité des prix. Il a mission aussi de favoriser, dans la mesure de ses moyens, la bonne marche de l'économie.

C'est à ce Conseil qu'il faut confier le soin de juger si la situation de l'économie française justifie une émission de monnaie sans contrepartie de créances, et quelle quantité serait appropriée. Le ministre de l'Économie et des Finances, qui a le droit de venir siéger au Conseil avec voix consultative, pourrait y faire entendre l'avis du gouvernement, suggérer une émission ou la déconseiller en fonction de la politique économique menée, mais il ne pourrait ni l'imposer, ni s'y opposer.

Nul doute, cependant, que le Conseil serait attentif à ses propos, comme aussi à ceux tenus à l'Assemblée nationale ou au Sénat dans les commissions devant lesquelles le gouverneur de la Banque est appelé à s'exprimer.

Les gouverneurs des Banques centrales considèrent généralement que la stabilité des prix est réalisée quand la hausse du coût de la vie n'excède pas 2 à 3 % l'an. Si la hausse était inférieure, et si le Conseil de la politique monétaire estimait que la croissance de l'économie française pouvait être accélérée sans risque d'inflation ni de déficit de la balance des opérations courantes, il remplirait sa mission en décidant une émission de monnaie. Il le devrait plus encore si le coût de la vie venait à baisser, la Banque étant incapable, en minorant seulement ses taux directeurs, d'empêcher que s'enclenche une déflation.

Pour que la Banque puisse ainsi injecter de la monnaie, le vote d'une loi sera nécessaire pour l'y habiliter et l'autoriser à inscrire à l'actif de son bilan, au paragraphe « autres rubriques d'actifs », une ligne intitulée « émissions faites en application de la loi du... ».

Comment faire ?

La loi d'août 1993 interdit à la Banque de France d'autoriser des découverts ou d'accorder tout autre type de crédit au Trésor public ou à tout organisme ou entreprises publics. Il est donc exclu que la monnaie créée soit remise à l'État.

Elle ne devra pas non plus être utilisée pour fournir des ressources à des personnes privées qui en reçoivent normalement de l'État ou de collectivités territoriales - familles nombreuses, chômeurs, vieillards dépendants, indigents, entreprises naissantes ou en difficulté -, car la Banque de France subventionnerait indirectement la puissance publique, en se substituant à elle, alors qu'il incombe à celle-ci de trouver par ses impôts les ressources nécessaires à l'accomplissement de ses tâches.

Une seconde raison d'interdire à la Banque de telles subventions est que, une fois accordées, elles devraient inévitablement être renouvelées chaque année, alors que la création de monnaie ex nihilo ne devrait intervenir qu'en fonction de circonstances économiques passagères.

C'EST DONC DIRECTEMENT AUX HABITANTS DU TERRITOIRE FRANÇAIS QUE LA MONNAIE CRÉÉE DEVRA ALLER.

S'agissant de relancer la consommation de façon aussi générale et uniforme que possible, aucune catégorie sociale ne devra être avantagée plus qu'une autre, afin que le fonctionnement des marchés ne soit en rien perturbé. Si l'État veut favoriser tels ou tels individus ou influencer le comportement de certains acteurs de la vie économique, qu'il agisse de son côté ! Ce n'est pas à cette opération de relance qu'il incombe de le faire. D'ailleurs, la Banque de France ne serait pas qualifiée pour en décider. Cela l'exposerait à des revendications de toutes sortes si on prétendait cibler la distribution de monnaie, et ce serait inextricable.

Le mot capitation désignant un impôt uniforme prélevé par tête d'habitant, l'allocation versée à chacun serait UNE CAPITATION INVERSÉE ! Mille ou deux mille francs, par exemple, seraient versés, un beau jour, à toute personne résidant régulièrement en France métropolitaine et dans les départements ou territoires d'outre-mer, quels que soient son âge, sa nationalité ou ses revenus.

Le moment serait librement choisi par la Banque de France, qui ne serait nullement obligée de répéter l'opération. Elle garderait la faculté de la refaire si la conjoncture économique le rendait souhaitable.

La simplicité d'une répartition uniforme serait bienvenue en notre temps où bien des décisions publiques sont souvent assorties de tant de modalités et de conditions que les citoyens n'y comprennent rien. L'uniformité de la somme allouée à chaque habitant la rendrait plus utile à ceux dont les ressources sont faibles qu'aux plus fortunés. Elle serait globalement plus élevée pour une famille nombreuse. Tant mieux !

Pour écarter toute suspicion de détournement par l'État, les sommes devraient parvenir aux bénéficiaires sans passer par le Trésor public. Presque tous les habitants majeurs ayant un compte en banque ou aux Chèques postaux ou dans une caisse d'épargne, c'est à ce compte que l'allocation serait versée, ainsi que celles de leurs enfants mineurs. Ceux qui n'en ont pas auraient à s'en faire ouvrir un ; les Chèques postaux devraient l'accepter. Les radios, les journaux et la télévision annonceraient cette distribution. Des imprimés seraient à la disposition des habitants, là où ils auraient un compte. Ils auraient à y inscrire leur nom, le numéro du compte sur lequel ils demanderaient que leur soit versée l'allocation, leur adresse, leur numéro d'identification à l'INSEE (mentionné sur leur carte d'assurance-maladie), les noms de leurs enfants à charge inscrits sur ladite carte ou, à défaut, sur tout autre document. Ils certifieraient sur l'honneur n'avoir pas fait la même demande à un autre compte.

Les banques, les Chèques postaux ou les caisses d'épargne adresseraient, chaque jour ou chaque semaine, à la Banque de France la liste de leurs clients ayant demandé l'allocation et seraient crédités des sommes correspondantes. La Banque établirait, sur informatique, la liste nominative de toutes les allocations accordées, avec mention du numéro d'identification pour faciliter les rapprochements, afin que les demandes multiples puissent être détectées et sanctionnées. Pour faciliter à la Banque ce contrôle, elle serait autorisée à limiter, éventuellement, le nombre de banques habilitées à octroyer ces allocations. Pour couvrir leurs frais, les banques commerciales et la Banque de France se partageraient une somme de 10 francs par allocation attribuée, s'ajoutant à celle-ci.

Au terme des trois mois accordés pour formuler une demande d'allocation, le nombre de celles-ci seraient confronté au chiffre de la population au 1er janvier précédent, publié par l'INSEE. Une différence apparaîtrait, du fait d'habitants n'ayant pas voulu ou pas pu formuler de demande. La somme correspondant à cette différence serait versée par la Banque de France à des associations caritatives, en accord avec le président de l'UNIOPSS (Union nationale interfédérale des organismes privés sanitaires et sociaux).

Quels effets ?

La population résidant sur le territoire français, y compris les départements d'outre-mer, étant en décembre 1995, d'après l'INSEE, de 59,8 millions d'habitants, on peut supposer qu'elle sera de 60 millions en 1997. Si on allouait, par exemple, 2 000 francs à chaque habitant, 120 milliards [de francs] seraient injectés dans l'économie, soit un peu moins de [b]2 % du produit intérieur marchand (compte tenu des départements d'outre-mer non retenus par les comptes de la nation), 6,7 % de la masse monétaire Ml (billets et dépôts à vue), 3,7% de M2 (Ml + dépôts d'épargne), 2,2 % de M3 (M2 + dépôts à terme et SICAV monétaires).

L'effet direct serait une augmentation de la consommation. Il est difficile d'évaluer quelle partie de l'allocation serait épargnée. Actuellement, l'épargne individuelle se situe entre 13 et 14 % du revenu disponible après impôts directs. Le supplément de revenu serait peut-être davantage épargné ; seule l'expérience permettrait de le dire.

L'accroissement de la consommation se porterait probablement moins sur l'alimentation et les services que sur des biens manufacturés, ce qui accélérerait d'autant mieux l'investissement. Les investissements supplémentaires auraient un effet multiplicateur sur la demande intérieure, c'est donc l'ensemble de l'activité qui se trouverait stimulée.

L'augmentation de la production réduirait les coûts unitaires, car les entreprises ont des coûts fixes : les intérêts des emprunts, les primes d'assurance, la taxe professionnelle, les salaires des dirigeants et ceux des employés accomplissant des tâches administratives qui sont à peu près indépendants des quantités produites. Même les salaires versés aux ouvriers n'augmenteraient d'abord pas proportionnellement aux productions si le rythme de travail était auparavant anormalement faible.

Certains producteurs profiteraient certes de cette baisse de leurs coûts unitaires pour élargir leurs marges. Mais la forte concurrence intérieure et extérieure s'exerçant actuellement sur les marchés ferait qu'un grand nombre d'entreprises réduiraient leurs prix de vente pour conserver ou développer leur clientèle ou pour accroître leurs parts de marché à l'exportation. Des emplois seraient créés, non pas immédiatement à proportion des augmentations de production, mais leur nombre ne serait pas négligeable et irait croissant.

Les ventes aux ménages procureraient des rentrées supplémentaires de TVA au Trésor public et le surcroît de bénéfices réalisés par les sociétés augmenterait, l'année suivante, le rendement de l'impôt qui les frappe.

Les importations de biens et services s'élèveraient évidemment puisqu'elles fournissent actuellement 20 % des ressources utilisées, tandis que les exportations seraient favorisées seulement par une légère baisse des prix unitaires. Mais l'existence d'un large excédent de la balance des opérations courantes, 45 milliards en 1994 (compte tenu du déficit des balances des départements d'outre-mer), et 84 milliards en 1995 soit 1,1 % du PIB, permet d'amputer cet excédent sans inconvénient.

Selon que les sommes distribuées seraient dépensées ou épargnées, les flux monétaires provoqués différeraient, mais toutes augmenteraient la masse monétaire. Si M3 était enflée, comme indiqué ci-dessus, de 2,2 %, elle s'élèverait dans l'instant au-dessus de la norme fixée par la Banque de France pour la croissance de M3, mais l'augmentation du PIB en résultant élèverait la norme fixée par la Banque, qui l'est en additionnant la croissance du PIB et la hausse tolérée des prix.

D'un côté l'augmentation de la masse monétaire aurait normalement pour effet une baisse du taux d'intérêt à court terme, mais, d'un autre côté, le développement de l'activité induirait des demandes supplémentaires de crédit aux banques, qui tendraient à élever ce taux. Il incomberait à la Banque de France, par une variation de ses taux directeurs ou en réactivant le système des réserves obligatoires, de contrecarrer la baisse éventuelle du taux d'intérêt à court terme si elle l'estimait contraire au maintien du cours du franc au niveau souhaité.

(Àsuivre)

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#571 31-12-2008 23:33:50

Étienne
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Re: 07 Reprendre le pouvoir sur notre monnaie

Étienne Chouard dit :
27 décembre 2008 à 02:09

ÉPOUVANTAILS ou REFLATION ? 3/3

(Suite et fin des deux messages précédents)

À partir du troisième trimestre 1997, la seconde distribution de 1 000 francs cumule ses effets avec ceux de la première. On peut lire sur ces tableaux les effets de ces deux distributions de monnaie, trimestre par trimestre, en 1997 et pour les années 1997, 1998 et 1999.

Si l'on considère les moyennes annuelles, on voit qu'en 1997 le PIB marchand serait accru de 0,8 %, ce qui résulte rait d'une augmentation de 1,1 % de la consommation des ménages. (D'après le modèle, l'augmentation, en 1997, de la consommation de produits agro-alimentaires ne serait que de 0,33 %, celle de services de 0,54, tandis que celle de produits manufacturés serait de 2 %. Les mêmes différences se retrouvent au cours des années 1998 et 1999.)

La hausse des investissements des entreprises atteindrait 2,2 %. La relance de la consommation, loin d'avoir un effet inflationniste, permettrait, au moins à court terme, une baisse des coûts unitaires de production. D'où une baisse de 0,2 % des prix à la consommation par rapport à ce qu'ils auraient été, et une hausse du pouvoir d'achat du salaire horaire de 0,1 %. Les importations augmenteraient de 1,5 %, sous le double effet de la consommation et de l'investissement. Les exportations seraient en légère augmentation grâce à la baisse relative des coûts unitaires. L'emploi s'accroîtrait en moyenne de vingt mille personnes - dont trente-cinq mille au quatrième trimestre - si bien que le nombre des demandes d'emploi non satisfaites diminuerait en moyenne de quatorze mille, dont vingt-quatre mille au quatrième trimestre. L'excédent du commerce extérieur serait réduit de 25 milliards, mais demeurerait largement positif. Le déficit public serait réduit de 22 milliards.

La durée des effets varie selon les grandeurs considérées. En 1998, si de nouvelles allocations n'étaient pas distribuées, les effets des précédentes sur le PIB et la consommation diminueraient d'environ moitié. Mais le flux d'investissement resterait presque aussi élevé et l'emploi continuerait à s'améliorer. L'impact négatif sur le solde du commerce extérieur s'atténuerait. L'amélioration du solde public se maintiendrait. En 1999, seul l'emploi continuerait à être encore stimulé, tandis que presque tous les effets s'estomperaient, mais ne seraient pas nuls.

La relative faiblesse du nombre de créations d'emplois tient à ce que, dans une période d'activité ralentie, les entreprises conservent des salariés dont la productivité est faible. La relance de la demande a pour premier effet d'accroître la productivité des travailleurs en place, plus que de rendre nécessaires de nouvelles embauches. Cette situation est transitoire : si la croissance se poursuit, on embauchera de plus en plus pour un accroissement égal de production.

Rassurer les marchés

Une difficulté majeure de l'opération est psychologique : persuader les marchés financiers que cette distribution de monnaie ne sera pas inflationniste et qu'elle ne conduira pas à une dévaluation du franc. Quel que soit le poids des fantasmes nés du souvenir d'émissions excessives de monnaie en France et de dévaluations successives, on devrait pouvoir convaincre de la nature différente de l'opération en question.

Lorsqu'au cours des dernières années des spéculateurs sont montés à l'attaque du franc, croyant sa dépréciation prochaine par rapport au mark, on s'est en vain efforcé de les détromper en faisant valoir qu'en France « les fondamentaux » étaient bons : inflation maîtrisée, commerce extérieur en excédent, modération des hausses de salaires. Si les opérateurs ne furent pas convaincus, c'est parce que leur attention se portait sur la déprime de l'économie française et sur le chômage élevé sévissant en France. Ils pensaient que l'incapacité des pouvoirs publics à y remédier les conduirait à recourir à une relance par des déficits publics supplémentaires, qui provoqueraient une inflation, conduisant inévitablement à une dévaluation.

Les garanties dont je propose d'entourer l'opération d'émission de monnaie et la nature de ses effets devraient permettre de rassurer les gestionnaires de capitaux. Ils sont de bons analystes des mécanismes économiques, même s'ils se trompent parfois sur l'ampleur des réactions des autorités monétaires pour déjouer leurs manœuvres. Ils seraient mieux rassurés encore si une politique cohérente de croissance non-inflationniste était simultanément annoncée, telle que je la propose au chapitre suivant.

Si l'Europe...

Les effets seraient bien plus favorables en France si l'opération proposée était effectuée en même temps chez des voisins européens.

Si, par exemple, l'Allemagne distribuait en même temps que la France des sommes équivalentes par habitant, nos importations en provenance de ce pays, provoquées par les allocations de monnaie, n'augmenteraient pas et nos exportations y croîtraient d'autant plus que la population allemande est de quatre-vingt-deux millions d'habitants. Comme la part, dans nos exportations totales, de celles allant en Allemagne est de 18 %, l'excédent de notre balance commerciale serait beaucoup moins réduit. Il le serait évidemment moins encore si d'autres États membres de l'Union agissaient de même.

Le jour où existerait une monnaie commune à de nombreux États de l'Union européenne, la décision d'émettre certaines quantités de monnaie ex nihilo devrait être prise par la Banque centrale européenne et leur répartition faite par les Banques centrales nationales. Répartie sur une vaste ère géographique, l'injection de monnaie aurait sur la balance des opérations courantes de l'ensemble de ces pays des effets d'autant moins négatifs que le commerce entre les États concernés constituerait une plus grande part du commerce extérieur de chacun d'eux, et l'effet de relance des activités serait d'autant plus grand qu'elles se stimuleraient mutuellement.

Enfin, si tous les membres de l'Union européenne, même en l'absence d'une monnaie commune, décidaient d'effectuer en même temps une opération analogue à celle étudiée ici dans le cadre de la France, les résultats seraient d'une ampleur encore plus grande. Pour donner une idée de ce qu'ils pourraient être, le département d'économétrie de l'OFCE a bien voulu utiliser son modèle Mimosa.

Il a été supposé que dans les quinze États de l'Union, une somme égale à 1,7 % du PIB (ce qui correspond aux 120 milliards de francs distribués en France dans la simulation précédente) serait allouée aux habitants. Le tableau suivant indique les effets dans les quatre États les plus peuplés de l'Union et l'effet global dans l'Union européenne.

On voit que, pour ce qui concerne la France, l'augmentation du PIB au cours de la première année est trois fois plus forte (2,3 % au lieu de 0,8), bien que l'injection de monnaie soit la même. L'augmentation de la consommation des ménages est plus que double (2,6 % au lieu de 1,1), de même que celle de l'investissement des entreprises (5,6 % au lieu de 2,2). Les prix à la consommation baissent davantage, le taux de chômage diminue beaucoup plus, car la réduction du chômage est plus que proportionnelle à la croissance. L'opération n'étant pas répétée, les effets s'amenuisent, comme dans le cas français, au cours des années suivantes. Mais rien n'interdirait de la renouveler si cela paraissait utile. »

Distribution de 1,7 % du PIB aux ménages dans l'ensemble de l'Union européenne

[tableau 4]
Source : OFCE, Modèle MIMOSA.

(…)

Source : « Écoute la France qui gronde », de Jean-Marcel Jeanneney, (Arléa, 1996). Universitaire, ministre de l'Industrie, ambassadeur de France en Algérie, puis ministre des Affaires sociales et enfin ministre d'État sous la présidence du général de Gaulle, Jean-Marcel Jeanneney a plus tard créé et présidé l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE).

Voilà.

Jean-Marcel Jeanneney semble défendre là une sacrément bonne idée, non ?

Il faudrait que des journalistes lui tendent leur micro et lui demandent ce que l’actualité lui inspire comme corrections.

Au plaisir de vous lire.

Étienne.




Étienne Chouard dit :
27 décembre 2008 à 02:51

Sur la corrélation
entre la masse de monnaie PERMANENTE ET GRATUITE
et la PROSPÉRITÉ générale
(sans inflation !) :
l’exemple intéressant des pays subventionnés par l’Union européenne,
véritables laboratoires de création monétaire ex nihilo (et de plein emploi).
_________________

Chers amis,

Encore un mot, avant d'aller se coucher (mais faites-le taire !) :

Je fais un lien entre la proposition de Jeanneney (des injections ponctuelles de monnaie centrale, directement dans le portefeuille des citoyens, sans intérêt ni même de remboursement, pour booster vraiment la demande) et ma propre analyse des "miracles économiques" observés ces dernières années en Espagne et en Irlande :

Si je ne m'abuse, ces deux pays ont reçu pendant des années des océans de SUBVENTIONS de la part de l'Union européenne.

Certes, du point de vue de l'Europe toute entière, ces subventions sont à somme nulle : ce que gagnent les uns est perdu par les autres.

Mais, DU POINT DE VUE DE L’ÉCONOMIE DES ÉTATS ASSISTÉS, LES SUBVENTIONS EUROPÉENNES S'ANALYSENT, À MON AVIS, EN UNE FORMIDABLE CRÉATION MONÉTAIRE EX NIHILO.

MAIS ATTENTION : PAS DU TOUT L’ARNAQUE DE LA MONNAIE-DETTE-DES-BANQUES-PRIVÉES (qu'il aurait fallu payer d’un intérêt ruineux et qu'il aurait même fallu rendre un jour), non, pas cette fausse monnaie asphyxiante, MAIS UNE MONNAIE DE LIBÉRATION AUTHENTIQUE, PERMANENTE ET GRATUITE, exactement celle dont je défends l'idée, contre la tutelle actuelle des banques centrales, véritables pères fouettards des peuples au travail.

Ainsi, un pays comme l'Irlande qui compte seulement 7 millions de personnes (en gros, de mémoire) a ainsi vu injecter quelque 40 milliards d'euros de subventions et aides diverses (on pourra trouver le chiffre exact ensemble, en cherchant à évaluer un chiffre NET), 40 milliards gratuits, sans intérêts ni même rien à rembourser...

Alors ? Les conséquences concrètes dans le labo ? Le rêve ou l'horreur ?

Et bien, CES PAYS ONT-ILS ÉTÉ RAVAGÉS PAR UNE INFLATION ÉPOUVANTABLE ?  PAS DU TOUT (que je sache).

PAR CONTRE, LE CHÔMAGE A TOTALEMENT DISPARU ET LA PROSPÉRITÉ S'Y EST INSTALLÉE À TOUTE VITESSE, un peu partout dans le tissu social.

D'ailleurs, les eurolâtres en ont profité pour prétendre que ces miracles lui étaient imputables (en oubliant un peu de parler du fouet à clous rouillés de l'argent-dette que la Banque centrale européenne administre quotidiennement aux autres peuples de l'Union...)

Ça ne mériterait pas un petit débat, au moins, cet exemple-là, moderne et tout ?

Allez, cette fois : bonne nuit à tous :-)

Étienne.

Sacré travail, tout ça…

Si vous ne l’avez pas déjà fait, je vous conseille de parcourir ce long fil, au titre provocateur (farfelu) mais très intéressant, intitulé « Pourquoi il n’y a pas de « création monétaire » par les banques commerciales, par Helmut Creutz » (6 décembre 2008)

Je rapporterai mes autres participations dans d'autres messages... hmm

Étienne.

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#572 01-01-2009 02:19:18

Jacques Roman
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Re: 07 Reprendre le pouvoir sur notre monnaie

Procédures de discussion

Bonne année, Étienne.

Je continue d'être en admiration devant votre immense activité et je vous repose la question : comment faites-vous ?

La reproduction de vos échanges "Jorion" sur ce fil de discussion sera certainement utile (ne serait-ce qu'à titre d'archive) à ceux qui ont suivi le présent débat depuis le début.  Ce n'est pas mon cas, et je connais très mal les question de monnaie, n'ayant même pas encore réussi (à ma grande honte) à me faire une idée un peu claire de sa nature.

C'est donc en paresseux incompétent que je me permets les remarques suivantes.

J'avoue avoir beaucoup de mal à m'adapter à la nouvelle technique internet des citations (surtout sous la forme : 'A a dit que B a dit que C a dit que ...", avec un encadré dans un encadré dans un encadré).

Cette technique me paraît dangereuse.  Elle remplace l'effort de synthèse par la répétition, et elle freine la marche du raisonnement en obligeant à relire entièrement les échanges et à les débarrasser de leurs scories avant de retomber sur l'essentiel et de pouvoir reprendre le fil de l'argumentation.  De plus, on risque de rater ce que le "citateur" considère, justement, comme l'essentiel dans le texte qu'il a reproduit intégralement, et donc de rebondir  sur des malentendus.

Par exemple, vous parlez d'une bonne idée de Jean-Marcel Jeanneney, dont l'opinion a une grande importance vu le CV de l'intéressé : mais je ne la trouve pas synthétisée dans vos messages... ou se pourrait-il que les brumes du 1er janvier (pure image : ici, il est 7 h 30, il y a un beau soleil, et la température est d'environ 22 degrés) me brouillent la vue ?

Mais je suis sans doute minoritaire, et comme je le disais, sous l'angle archival la reprise intégrale est certainement efficace.

Cordialement.  JR

[Cher Jacques, je comprends et je vous propose deux solutions :

1) je mets en valeur le plus important avec des coups de surligneur pour permettre une lecture en diagonale (j'ai préparé ça cette nuit dans les messages ci-dessus).

2) Vous pouvez (et je vous le conseille) aller lire les messages dans leur contexte, chez Paul : c'est pour vous faciliter la tâche que j'ai mis en tête de chaque message le lien direct chez Paul.

Je vous recommande très chaleureusement et très amicalement de faire l'effort personnel de comprendre la mécanique de base de la création monétaire  : le financement de tous vos projets politiques — et donc tout simplement leur faisabilité ou pas, rien que ça — dépend de cette compréhension : nous étions bien fous de nous en désintéresser, et ce n'est pas compliqué (Paul complique tout (sur ce point précis seulement), mais je pense que c'est parce qu'il n'arrive pas à reconnaître publiquement (c'est difficile, on peut le comprendre) qu'il s'est gravement trompé le jour où il a affirmé (sententieusement) que les banques commerciales ne créent pas l'argent qu'elle prête... Il se perd depuis en mille débats plus alambiqués et inutiles les uns que les autres, mais d'un autre côté, il nous oblige par là à devenir clairs, irréfutables.)

Le fait qu'il vous manque encore une synthèse (il y en aura dans mes prochains messages reportés) est effectivement dommage, mais je n'en peux plus... Amitiés. Étienne. 1er janvier 2009, 8h40)]

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#573 01-01-2009 02:34:30

NingúnOtro
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Message n°5879
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Re: 07 Reprendre le pouvoir sur notre monnaie

Sacré travail, tout ça…

Je n'avais rien à fêter pour l'arrivée de l'an 2009... alors j'en ai profité pour lire ce sacré travail qui semble vous prendre un temps fou dernièrement... en détriment d'autres causes...

Et bien, j'en finis profondément déçu... si c'est à cela que vous avez dédié dernièrement tout votre temps... vous tournez en rond et vous n'avez toujours rien compris. Pire, vous prenez tout le monde en otage avec votre incapacité de comprendre parce que personne ne veut/peut faire quoi-que-ce-soit d'utile tant que vous ne lui tenez pas la main.

Je vais essayer de vous faire un petit croquis... que ça fasse "clic" et qu'on puisse passer à autre chose d'urgent et utile (relativement plus, je veux dire). Simplifions un MAX.


1) Un ouvrier travaille et produit pour un montant total de 1.000€ de marchandise.

2) Son patron lui paie un salaire de 800€ (c'est un exemple généreux wink )

3) Son patron se paie un bénéfice de 200€ (on simplifie... pas de couts de production sauf le salaire)


Jusque la, pas d'autre commentaire utile sauf que c'est une simplification brutale.
C'est à partir de maintenant que cela devient intéressant...


4) L'ouvrier mets son salaire dans la banque A.

5) Le patron mets ces bénéfices dans la banque A.


Cela devient difficile, alors recapitulons:


1) Un ouvrier travaille et produit pour un montant total de 1.000€ de marchandise.

6) La banque A reçoit 1.000€ en dépôts (800€ par le point 4) + 200€ par le point 5)


Dit autrement: on produit pour une VALEUR de 1.000€, et on crée du POUVOIR D'ACHAT pour une valeur de 1.000€.

C'est le mécanisme ultra-simple que tout le monde devrait comprendre. On peut multiplier par 6 milliards le travailleur, par 10 millions les patrons, par 10.000 les banques, par 1.000 milliards le montant des marchandises produites... cela ne change rien, cela reste compréhensible...

Du moins, j'espère que pas trop d'entre vous se sont déjà égarés...


Maintenant, je ne vais pas expliquer en détail ce qui est déjà expliqué ailleurs... mais ceux d'entre vous qui ne comprennent pas comment fonctionne le système de réserve fractionnaire des banques feraient bien de se renseigner (je suis sur qu'Étienne à déjà fourni les textes pertinents ou les liens quelquepart, mais je suis plutôt expert en logique... c'est en repensant les choses chaque fois depuis zéro que je compense depuis toujours une manque de mémoire assez gênante -croyez-moi, la logique n'aide pas à se rappeler le nom des gens... alors je ne demande jamais son nom à personne, on à trop l'air con quand on n'est plus capable de s'en souvenir deux minutes plus tard-).

En bref, la réserve fractionnaire, qui est de 10% des dépôts pour les banques sous la tutelle de la Réserve Fédérale Américaine (ce qui veut dire qu'elle ne peut pas être (trop) différente ailleurs -concurrence libre dans des marchés non faussées oblige, sauf pour les américains quand ils en ont envie parce-que ils vous envoient un de leurs porte-avions si vous n'êtes pas d'accord wink ) ne veut dire rien d'autre que...

... pour chaque 100€ que une banque à en dépôt chez elle... elle doit en garder 10€ en réserves et elle peut octroyer des prêts pour un montant de 90€.


Pour bien comprendre... revenons à notre récapitulation, et complétons:


1) Un ouvrier travaille et produit pour un montant total de 1.000€ de marchandise.

6) La banque A reçoit 1.000€ en dépôts (800€ par le point 4) + 200€ par le point 5)


Ajoutons les effets du mécanisme de la réserve fractionnaire...


7) La banque A mets 100€ (10% des 1.000€ du point 6) ) dans ces reserves, et 900€ dans la caisse préts à preter.


Et voilà le tour d'arnaque joué!...

En effet, la situation résultante est la suivante:

Production de "marchandise": ............................................  1.000€
(fruit des efforts combinés travailleur + patron)
===================================================
Pouvoir d'achat du travailleur: ...................................................800€
(déposés dans la banque)

Pouvoir d'achat du patron: .........................................................200€
(déposés dans la banque)

Pouvoir d'achat de la banque: ...................................................900€
(crée ex-nihilo)


Quelqu'un ne comprends pas les implications? La banque s'invite pour 900€ ex-nihilo comme partenaire égal avec le travailleur ET le patron... en compétence "libre et non-faussée" pour acheter les seules 1.000€ de production réelle.

Aux enchères, système très utilisé lorsque il y a plus de demande (1.900€) que d'offre (1.000€)... cela donne que les 1.000€ de production se vendront pour 1.900€ en argent...

... et outre une inflation automatique de presque 100%... le travailleur n'obtiendra que (1.000/1.900*800) = 421€ (ces 800€ dévaluées), le patron (1.000/1.900*200) = 105,25€ (ces 200€ dévaluées) et la banque qui s'est invité sans fournir aucun effort... (1.000/1.900*900) = 473, 75€ (la, c'est 473,75€ de bénéfices NET, sur le dos de tout le système productif!)


La, c'est un exemple SUPER-SIMPLIFIÉE! ... Tiens, je devrais écrire "L'économie pour les NULS"... si quelqu'un n'a pas encore fait, mais j'ai tendance à simplifier tant que je ne fais pas assez de pages pour un bouquin.


Et je n'ai même pas employé une seule lettre de tous ces textes cités en haut par Étienne.


Maintenant, en DESSUS de ce que j'ai expliqué... vous pouvez ajouter l'effet pernicieux des intérêts, vous pouvez vous battre entre vous pour décider si la banque est une escroquerie et que ce ne serait soudainement pas ainsi si ce sont les nations qui les gèrent (mais faites la différence... la réserve fractionnaire est UNE escroquerie, et la planche à billets EN EST UNE AUTRE, les deux peuvent vivre ensemble wink ).

En plus, la crise des subprimes... soudainement elle devient tout simple aussi... dans cette compétitivité folle, mais libre et non-faussée wink sad les plus "intelligents" n'avaient pas assez pour se faire la concurrence avec les 10% de la reserve fractionnaire... c'est à dire, ils ont "titrisé" de n'importe quelle façon, même en endossant les risques à d'autres, une portion des 90% crées en prêts... pour pouvoir les remplacer par encore plus de prêts.

Maintenant, la crise des subprimes, les scandales type Madoff, etc.... le système financier doit les amorcer en douce, sans faire de scandale, parce-que ce sont tous des initiées dans l'arnaque des réserves fractionnaires qui se font la compétence aux surenchères... et qui risquent de tout dévoiler si on leur touche un poil (c'est joli, un Madoff se promenant dans la rue avec un simple bracelet électronique... on oublie les citoyens lambda dans des oubliettes pour beaucoup moins que cela.

Le système financier tout fraudulent DES LA CRÉATION MÊME DE LA RÉSERVE FÉDÉRALE AMÉRICAINE par les banques privées (rappelons-le)... est le faucon du dilemme entre le faucon et le pigeon, qui est pris dans le piège des prisonniers (ce sont deux constructions classiques de la logique et de la théorie des jeux que je ne connaissais pas ainsi énoncés jusqu'à-ce que San Google m'explique).   


Je m'arrête la pour l'instant... j'ai déjà donné un sacré boulot à vos neurones pour commencer 2009! Je continuerais des que vous donnerez des signes d'avoir compris... parce-que si non... pas la peine de continuer.


Bonne Année..., Bon Reveillon..., BON REVEIL!

Dernière modification par NingúnOtro (01-01-2009 02:56:04)

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#574 01-01-2009 08:54:18

Étienne
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Re: 07 Reprendre le pouvoir sur notre monnaie

Nigun, j'ai du mal à comprendre vos exemples simplifiés... et je crois que vous vous trompez sur plusieurs points essentiels.

Notamment, quand vous dites "Pouvoir d'achat de la banque: ...................................................900€ (crée ex-nihilo)"... Attention : d'abord, le pouvoir d'achat créé par la banque nécessite un prêt, et ensuite, ce pouvoir d'achat n'est évidemment pas pour la banque mais pour celui à qui elle prête (et qui devra le rendre, d'ailleurs).

Votre présentation me semble parfois très éloignée de la réalité comptable de la monnaie scripturale wink

Mais j'ai peut-être mal lu, j'y reviendrai (là, je dois partir).

Étienne.

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#575 01-01-2009 12:42:57

NingúnOtro
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Re: 07 Reprendre le pouvoir sur notre monnaie

Bon sang, faudra-t-il vous faire un croquis pour que vous reconnaissiez les lettres de l'alphabet aussi?...

... ils ont l'embarras du choix pour faire ce prêt à qui bon leur semble... des leurs.

... ils peuvent même ne pas faire de prêt du tout et acheter directement eux-mêmes des entreprises toutes entières... garantis solvables par leurs actifs mobiliers (elles peuvent être revendues pour rendre le prêt... mais cela serait con... une fois qu'ils possèdent les actifs ils ne les lâchent plus, ils se les vendent les uns aux autres pour équilibrer leurs portefeuilles.)

Eux, ils n'ont jamais de problème avec les prêts... Bon dieu, Étienne... La Banque... c'est depuis le début un GIGANTESQUE "Schème de Ponzi" qui n'a même pas besoin de s'alimenter de nouveaux idiots pour payer les bénéfices des plus anciens... ces nouveaux ont été remplacés par les flux d'entrée de nouveau capitaux crées "ex-nihilo" et le système est devenu autarcique. Les initiées protègent leur secret.


Et comme ils se vantent de dire entre eux... l'escroquerie est si énorme, si incroyable, que leur meilleure défense est votre incrédulité.


Maintenant... pensez combien de choses réellement mauvaises... des guerres, de la corruption politique, de la dévaluation du valeur-travail (avec des humains qui n'arrivent plus à la fin du mois même en travaillant +8h tous les jours de la semaine)... sont seulement des "effets collatéraux" de la compétence libre et non-faussée en quête des dernières ressources physiques...

Parce-que les Madoff, les subprime... ce n'est que de la "créativité financière" pour dépasser les restrictions de la réserve fractionnaire et faire mieux dans les surenchêres pour les actifs qui se trouvent encore libres sur les marchés.


Ne vous faites guère d'illusions... l'argent ne vaudra plus rien des qu'il n'y aura plus rien à acheter (au moins dans l'échelle de magnitude ou ils l'emploient, eux... des milliers de milliards...)

Le système est condamnée... par excès d'avarice (la surenchère de la compétitivité des uns envers les autres). Quand ceux qui fabriquent l'argent ne trouvent plus rien à acheter pour 1.000 millions... ils offrent 10.000 millions (ils n'ont pas à travailler pour les obtenir).

Quand même 100.000 millions ne seront plus assez de leurre pour que quelqu'un vende des actifs productifs ou des actifs de réserve (matières premières)... tout l'argent qui n'aura pas été depensé en achetant quelque chose... sera caduc et perdera toute sa valeur.

La musique s'arrêtera... et celui qui n'aura pas fait attention en s'assurant une chaise... será pris hors jeu.


Difficile à croire? Les crédules ne manqueront pas, jusqu'au dernier moment.

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#576 01-01-2009 13:32:55

Jacques Roman
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Message n°5885
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Re: 07 Reprendre le pouvoir sur notre monnaie

"La monnaie pour un nul" (moi)

Étienne, merci de votre indulgence, et de votre travail considérable, certainement pas inutile de toute façon.

J'ai mis votre conseil en pratique.  Pour cela,  je me suis reporté à mon vieux Grand Dictionnaire Larousse encyclopédique Larousse (GDEL) édition 1984 pour y rafraîchir mes connaissances élémentaires.  Dans mon état actuel de quasi-ignorance, c'est certainement plus rentable que d'aller lire les productions de l'école de Chicago et des autres économistes ou même les précis Dalloz.

Je vais résumer ci-après le résultat de mon travail pour me servir de pense-bête et pour le cas où ça pourrait servir à quelqu'un, en mettant en caractères gras les mots clés.

- Nature de la monnaie : instrument d'échange, étalon de la valeur des marchandises, réserve de valeur.

- Valeur de la monnaie : au début, valeur marchande de la marchandise qui la constitue - or, argent, etc., utilisés couramment et d'une valeur certaine ; puis valeur des billets de banque représentant cette marchandise ; puis valeur de la monnaie fiduciaire à cours forcé et légal fondé sur le monopole d'émission accordé à un seul établissement contrôlé par l'État, et simultanément (toujours en tant que monnaie fiduciaire), valeur de la monnaie scripturale consistant non plus en pièces et en billets mais en transferts de soldes créditeurs entre comptes à vue ouverts dans les banques. La valeur de la monnaie moderne (fiduciaire) dépend de sa rareté relative, de la confiance du public, et de la valeur des marchandises qu'elle permet d'acheter.

- Valeur de l'unité monétaire (pouvoir d'achat) : elle est fonction de la valeur des marchandises produites et échangées dans cette monnaie.  Les variations générales des prix reflètent les variations de la valeur de la monnaie.

- Caractéristiques de la monnaie : la monnaie est un actif liquide, à savoir qu'elle peut être transformée à plus ou moins long terme en marchandises (ou services ?).  Son rendement est nul.  C'est un actif qui ne comporte qu'un risque : la perte de pouvoir d'achat par inflation. Elle peut être (voir plus haut) manuelle - pièces et billets - ou scripturale - transfert par jeu d'écritures entre comptes bancaires.

Jusque là, c'est clair comme de l'eau de roche, sauf que par "marchandises", je suppose qu'il faut comprendre  "biens et services" ?

Continuons :

- Mesure des disponibilités monétaires et de la masse monétaire. M1 (disponibilités monétaires) = billets et pièces et dépôts à vue ; M2 (masse monétaire) = disponibilités monétaires, + épargne liquide (comptes sur livrets et dépôts à terme) ;   M3 (liquidité de l'économie) = tous les actifs liquides + masse monétaire + épargne liquide auprès des caisses d'épargne.

("Caisses d'épargne" est du vocabulaire français : je suppose qu'il faut comprendre "établissements d'épargne".)

- Monnaie centrale : monnaie créée par la Banque centrale = billets banque de banque (et pièces, je suppose) créés par la Banque centrale + solde des comptes créditeurs que toutes les banques sont tenues d'avoir auprès de la Banque centrale (ce sont les "réserves obligatoires", instrument de la politique monétaire). 

Nous passons maintenant au point essentiel traité sur ce fil de discussion.

- "Création monétaire" : elle est le résultat d'opérations de crédit consistant à transformer des créances en moyens de paiement. La monnaie est donc créée en réponse à une demande de monnaie des agents économiques.  Les demandeurs de monnaie sont notamment les agents étrangers (ils apportent des divises en échange), l'État (il finance ses dépenses en obtenant des prêts et des avances des banques), les ménages et les entreprises (ils empruntent pour financer leurs activités économiques).  La monnaie ainsi créée a  pour contrepartie économique les créances que les agents créateurs de monnaie (banques, le Trésor, la Banque centrale) détiendront sur les différentes catégories d'agents.

- Créateurs de monnaie.  Les banques sont les plus importants créateurs de monnaie.  Le crédit accordé par la Banque, inscrit à l'actif de son bilan, a pour contrepartie, au passif, l'augmentation des disponibilités de la clientèle.  La banque se trouve limitée dans la création de monnaie 1) par le fait que l'emprunteur n'a pas forcément son compte dans la banque qui lui prête et que la banque ne peut accorder de crédits que dans la limite des dépôts effectués chez elle, et 2) par le fait qu'une partie des dépôts effectués dans la monnaie créée est transformée en billets qui correspondent à des transferts de dépôts des banques vers la monnaie de la Banque centrale.  Globalement, le système est équilibré ; la compensation entre banques se fait par l'intermédiaire du marché monétaire ; le taux d'intérêt est le prix pratiqué sur le marché, qui traduit les besoins du système bancaire en monnaie.   

Voilà l'essentiel de ce que j'ai appris/réappris et assez bien compris.  Je me demande si ça correspond à l'idée que les autres participants se font de la question.

J'aimerais avoir les certitudes de NingúnOtro (ce n'est pas une critique mais de la jalousie). 

Cela dit, il me semble que son analyse et ses exemples laissent de côté les effets de l'instinct spéculatif qui fait que la valeur de l'argent et des biens (et services) qu'il représente varie constamment selon des critères non arithmétiques.

En ce qui concerne l'augmentation du pouvoir d'achat de la banque, il me semble (comme à Étienne) que dans l'exemple cité par NingúnOtro elle ne peut pas être de 900 : plutôt de la portion de cette somme correspondant à l'intérêt perçu - moins  les frais de la banque évidemment.

Et puis, ou bien je rate un nez au milieu d'une figure, ou bien - toujours dans l'exemple cité par NingúnOtro - les 1 000 euros ne peuvent pas être à l'origine de 1 900 euros de pouvoir d'achat de toute façon puisque par la force des choses l'ouvrier et le patron ont perdu la disposition de leurs 1 000 euros.

La clé, ou en tout cas le déclencheur, de la crise actuelle est dans la transformation incontrôlée de créances bancaires incertaines (les fameux "sous-prêts) en moyens de paiement eux-mêmes généralement acceptés de manière incontrôlée par les banques et autres établissements. Dès le départ, il n'y avait aucune certitude que les biens immobiliers offerts en garantie hypothécaire pourraient se revendre aussi cher qu'on l'avait prévu : c'était une simple supputation fondée sur un optimisme béat.

Il faut donc règlementer plus strictement l'activité des banques et interdire les agences de notation, à remplacer au besoin dans leur rôle actuel par des services spécialisés des banques centrales et d'institutions internationales comme le FMI et la Banque européenne d'investissement.  Le moyen le plus sûr de contrôler l'ensemble de la situation serait de nationaliser les banques.  Ce qui ne devrait pas empêcher les nouvelles banques nationalisées d'opérer aussi efficacement que des banques privées (ce qu'elles perdraient en hardiesse, elles le regagnerait en sécurité), et  la justice sociale y trouverait son compte.  Pour éviter des problèmes de compétitivité, il vaudrait quand même mieux que çe se fasse au niveau mondial - mais c'est évidemment impossible. 

À tort ou à raison je n'ai pour ma part plus guère de doute que la crise actuelle, plus grave que celle de 1929, sera réglée par la création de monnaie à la demande de l'État, et cela dans dans la plupart des pays développés -les EUA en particulier.  Comme l'a dit quelqu'un ici, ce sera peut-être le moyen de ramener à un niveau raisonnable les prix excessifs de certains bien privés - sinon de la propriété privée de son ensemble. JR

Dernière modification par Jacques Roman (01-01-2009 13:48:25)

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#577 02-01-2009 04:02:02

Étienne
Message n°5888
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Re: 07 Reprendre le pouvoir sur notre monnaie

Des nouvelles de mes participations récentes sur le blog de Paul Jorion (suite)

Chers amis,

Dans un autre billet important (toujours aussi mal fondé à mon avis), intitulé « Argent et reconnaissance de dette : de faux jumeaux » (21 décembre 2008), Paul essaie encore de nier (on ne sait pourquoi, sinon pour ne surtout pas reconnaître publiquement une grosse erreur) que les banques commerciales créent la monnaie.

Un court échange entre Loïc et Nadine fut pour moi l’occasion de faire une sorte de synthèse, peut-être celle que Jacques demandait l’autre nuit (je trouve sa propre vision assez claire et juste, d’ailleurs). Je reproduis ici le résultat de mon travail, pour mémoire toujours : vous y trouverez un extrait important du livre de Dominique Plihon et un autre document imortant qui résume la théorie générale de Keynes (sur l'emploi, l'intérêt et la monnaie, juste ce qu'il nous faut, cette théorie...) et qui insiste sur le point cardinal de la monnaie crédit comme plaie à soigner d'urgence. À lire.

Loïc Abadie dit :
23 décembre 2008 à 04:50

Dans la pratique et dans les faits, cette distinction entre argent et reconnaissance de dette me semble être devenue bien floue aujourd’hui.

La monnaie “banque centrale” (billets et pièces) par exemple est garantie essentiellement par de la dette (voir le bilan de la FED), tout comme la monnaie temporaire créée par les banque privées (qui constitue l’essentiel de la masse monétaire, rappelons le) est garantie par de la dette.

Simplement, jusqu’ici la monnaie banque centrale reposait sur une dette en théorie de meilleure qualité (essentiellement des bons du trésor pour la FED) que les monnaies “temporaires” (garanties par des hypothèques ou la simple capacité de remboursement des emprunteurs). Mais là aussi, cette distinction est en train de se réduire, vu que la FED a maintenant dans son bilan “de tout” : bons du trésor, mais aussi dettes hypothécaires, papier commercial et toutes sortes de créances bancaires “prises en pension” ( http://www.federalreserve.gov/releases/h41/Current/ ).

Idem au niveau des garanties : Notre fonds de garantie, doté d’un peu plus de 2 milliards d’euros est totalement insignifiant et incapable de faire face à une seule faillite bancaire de taille significative. En cas de problème, il sera sans doute recapitalisé par l’état…A quelle hauteur, jusqu’à quels montants, de quelle façon ? Personne n’en sait rien, et sans doute pas les dirigeants eux-mêmes. Et il en va de même pour le FDIC des USA.

J’ai entendu cela il y a quelques mois “Nicolas Sarkozy s’est engagé à ce qu’aucun déposant ne perde un seul euro parce qu’un établissement financier se révélerait dans l’incapacité de faire face à ses engagements “. Nous avons bien eu l’information que “320 milliards d’euros pourront être mobilisés pour garantir les créances bancaires”.

Mais comme toute promesse politique, elle est à géométrie variable, et pourra changer à l’avenir en fonction du contexte.

Alors y a-t-il une vraie distinction entre la part “garantie” de nos comptes et la part “non garantie” ? Pour moi non vu le flou existant.

Nous le voyons, la distinction entre monnaie et reconnaissance de dette existe sans doute d’un point de vue académique, mais pratiquement pas dans la pratique.




nadine dit :
24 décembre 2008 à 08:15

@Loïc Abadie

Vous dites : ”Dans la pratique et dans les faits, cette distinction entre argent et reconnaissance de dette me semble être devenue bien floue aujourd’hui.
La monnaie “banque centrale” (billets et pièces) par exemple est garantie essentiellement par de la dette (voir le bilan de la FED), tout comme la monnaie temporaire créée par les banque privées (qui constitue l’essentiel de la masse monétaire, rappelons le) est garantie par de la dette”


C’est vrai que c’est une impression qu’on peut avoir, mais bon, quand une banque centrale achète de l’or ou toute autre chose, vous voyez bien que l’argent créé pour l’occasion n’est garantie par aucune dette !

Encore une fois, attention de ne pas confondre argent et dette, à cause de cette erreur beaucoup de raisonnement sont faux (je ne parle pas pour vous, Loïc, l’ensemble de votre raisonnement me paraît juste).




Étienne Chouard dit :
24 décembre 2008 à 11:37

Résumé :

LA MONNAIE APPARAÎT (ET CIRCULE) AU PASSIF DU BILAN DES BANQUES

comme toutes leurs DETTES, tout simplement,

sauf que ces dettes-là sont TRÈS SIMPLEMENT TRANSMISSIBLES,
ce qui les rend si utiles dans les échanges : ça sert à payer et ça s'appelle de la monnaie.

Mais quel est l’intérêt de contester une telle évidence ?
Qu’est-ce qu’on cherche ici, finalement ?

Nadine,

Vous dites à Loïc : « vous voyez bien que l’argent créé pour l’occasion n’est garantie par aucune dette ! »

C’est une confusion : personne ne dit que l'argent est GARANTI PAR une dette (c'est plutôt la dette qui est garantie par quelque chose) : de nos jours, l'argent EST une dette,

L’ARGENT EST UNE RECONNAISSANCE DE DETTE (QUI CIRCULE).

L'argent est un TITRE ; un titre est UN MORCEAU DE PAPIER QUI PROUVE UN DROIT.
Le fait que les titres, progressivement, se soient DÉMATÉRIALISÉS ne devrait pas vous empêcher d'accéder intellectuellement au concept de « titre », comme preuve de valeur maîtrisée.

Rappelez-vous ce qu'est un BILAN :

Un bilan compte (et affiche, à l’intention des tiers, pour qu’ils soient honnêtement informés) :

- toutes mes richesses (TOUT CE QUI M'APPARTIENT ET TOUT CE QU’ON ME DOIT, mes créances contre les autres) d’un côté, À L'ACTIF,

- et tout ce que je dois retrancher de ces richesses pour donner une photo fidèle de ma richesse NETTE à la fin de l'année (TOUTES MES DETTES, au sens large parfois, et à plus ou moins long terme), de l’autre côté, AU PASSIF.

LA MONNAIE FIDUCIAIRE APPARAÎT AU PASSIF DU BILAN DE LA BANQUE CENTRALE

et

LA MONNAIE SCRIPTURALE (CHAQUE DAV) APPARAÎT AU PASSIF DES BANQUES COMMERCIALES.

C’est CE CHIFFRE (à droite des comptes de la banque émettrice d’abord, puis à droite des comptes de différentes banques ensuite), ce chiffre qui matérialise une dette de la banque émettrice, C’EST CE CHIFFRE QUI CIRCULE d’un compte à l’autre, c’est ce chiffre qui est offert en paiement des échanges, c’est ce chiffre qui est accepté en contrepartie de l’échange.

Et si ce chiffre est accepté et s’il permet l’échange, c’est parce que l’émetteur du titre dématérialisé en chiffre) est solide, fiable, on peut compter sur ce titre dont on pourra se servir à notre tour dans les échanges suivants parce que TOUT LE MONDE ACCEPTE CE TITRE.

CE FAIT COMPTABLE, OBJECTIF ET INCONTESTABLE, laisse peu de place à la fantaisie ou aux élucubrations.

_________________________________

Nadine, vous lancez à répétition des affirmations (à mon avis erronées) sans étayer vos affirmations de la moindre confirmation solide, ce que vous pourriez pourtant faire en construisant une démonstration ou en produisant une citation (mais est-ce que vous lisez, j’en viens à me le demander). Vous alignez (ce que je considère, peut-être à tort, comme) des erreurs de débutant sans tenir compte des objections et sans chercher ni trouver le moindre renfort scientifique.

L’efficacité du cerveau collectif que voudrait animer Paul en prend alors un rude coup (il me donne l’impression de régresser, en ce moment) : Nadine, IL FAUT MIEUX ÉTAYER VOS PROPOS : VOUS AVEZ PEUT-ÊTRE RAISON, je ne le conteste nullement et je cherche ici mes propres erreurs comme on cherche un trésor pour progresser vraiment, MAIS UNE SIMPLE AFFIRMATION NE SUFFIT PAS.

Je renouvelle ma demande un peu solennelle: quelles sont vos sources ? Pouvez-vous nous donner des références conceptuelles, théoriques, des citations, des chiffres, autre choses que des affirmations, capricieuses et entêtées, qui refusent de prendre en compte les objections ?

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Le 26 novembre, dans son billet « Notre débat sur la monnaie : et si c’était  à refaire ? », Paul Jorion nous disait :

Les experts reconnus vous diront qu’engager le dialogue avec les « amateurs éclairés » qui tentent de poser un œil critique sur leur discipline, est non seulement une perte de temps mais peut se révéler aussi une expérience dangereuse pour vous puisque votre nom se retrouve in fine associé aux thèses hétérodoxes dont vous avez accepté de débattre avec eux.

La discussion que nous avons engagée sur « la création monétaire » pourrait sembler leur donner raison. Arrivé au bout du parcours, j’ai trouvé beaucoup d’erreurs de raisonnement et parfois pire : quelques falsifications intentionnelles. La position où je me retrouve à l’arrivée est celle que j’avais au départ : celle des « experts » reconnus de la question, celle qu’exprime la théorie financière dominante telle qu’on la trouve exprimée dans les livres de référence de ma profession d’ingénieur financier.

J'ai reçu ce billet comme une régression, un argument d'autorité.
Argument d'autorité même pas fondé, sans aucune référence précise.

J’ai demandé plusieurs fois à Paul ses propres sources, ces « livres de référence » —au moins un !— de ces « experts reconnus » ou un de ces « ingénieurs financiers » dont il parlait dans son billet en invoquant la possibilité (qu’il refusait quant à lui, ouf !) de renvoyer les amateurs à leurs chères études au nom de la parole incontestable des experts de la finance.

J’ai demandé plusieurs fois à Paul des citations précises de cette « théorie financière dominante » qui démontrerait que les banques commerciales ne créent pas la monnaie.

Mais rien n’est venu non plus à ce jour : je ne sais toujours pas quelles sont les autorités indiscutables auxquelles Paul  fait allusion pour prétendre que les banques commerciales ne créent pas la monnaie (ce qui pour moi, sauf à donner un sens fumeux et inutilisable au mot « monnaie », est une extravagance, jusqu’à preuve du contraire).

Paul, j’imagine que vous êtes débordé (j’ai moi-même beaucoup de mal à trouver le temps qu’il faut pour participer correctement à votre « cerveau collectif » dont je pense, comme vous, que c’est un outil extraordinaire et inédit dans l’histoire des hommes), mais il faudrait nous donner ces références sérieuses, ces auteurs dont c’est le métier mais que vous ne faites qu’évoquer sans jamais les préciser.

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De mon côté, pour étayer mon propre discours, en plus du rappel de base ci-dessus (rappel à ma manière) sur ce qu’est un bilan et sur l’emplacement précis de la monnaie scripturale dans le bilan des banques, je reproduis ci-dessous un extrait de « La monnaie et ses mécanismes » (un petit livre très bien fait et que je vous recommande, un de plus) de Dominique Plihon, économiste à la Banque de France et au Commissariat général du Plan, professeur d'économie à l'université Paris-Nord :

« 3. Le processus de création monétaire

La monnaie contemporaine est principalement scripturale et émise par les banques, comme on vient de le voir. Il est donc important de préciser par quels mécanismes les banques créent de la monnaie et participent à la croissance de la masse monétaire.

La monnaie scripturale correspond aux dépôts à vue (DAV), inscrits au passif des banques et détenus par les agents non bancaires. La monnaie scripturale circule par l'intermédiaire des différents instruments qui en permettent la circulation (chèques, cartes bancaires). Le dépôt est la provision d'un compte, celui-ci pouvant être alimenté soit par une remise de billets, soit par un virement d'un autre compte, soit grâce à un crédit accordé par la banque. Ce dernier procédé est celui qui provoque l'augmentation de la masse de monnaie en circulation.

Dans un système de BANQUE UNIQUE

Supposons, pour simplifier, que le système bancaire soit composé d'une seule banque, et qu'il n'existe donc pas de problèmes de conversion d'une monnaie dans une autre. Cette hypothèse sera levée au paragraphe suivant. Prenons le cas d'une entreprise qui emprunte auprès de sa banque. Le mécanisme de la création monétaire se réalise par un accroissement simultané de l'actif et du passif de l'établissement bancaire concerné, illustré par le schéma ci-après :



(actif).......................Banque...................(passif)
---------------------------------------------------------
Crédit + 100..................|....................DAV +100


(actif)........................Entreprise................(passif)
-------------------------------------------------------------
Avoir.à.la.banque + 100..|....................Dette + 100

La monnaie créée se concrétise par une inscription au compte (DAV, pour dépôts à vue) du client emprunteur qui figure au passif du bilan bancaire ; la contrepartie est inscrite à l'actif à un poste créance sur le client. Le remboursement du crédit aboutira, de façon symétrique, à une destruction de monnaie en diminuant à la fois l'actif et le passif du bilan bancaire.

La masse monétaire — constituée essentiellement par la monnaie scripturale — s'accroît lorsque les flux de remboursements sont inférieurs aux flux des crédits nouveaux, de la même manière que le niveau d'une piscine s'élève lorsque le flux d'écoulement est inférieur au flux de remplissage.

Tous les crédits ne donnent pas nécessairement lieu à de la création monétaire : c'est le cas d'un crédit « interentreprises », pour lequel le financement s'opère par prélèvement sur ressources existantes. De même en est-il de certains établissements qui ouvrent des comptes à leurs clients — les services financiers de La Poste par exemple — mais ne peuvent financer ceux-ci qu'en drainant une épargne préexistante. Les banques commerciales collectent également de l'épargne ; la part des crédits financés sur épargne ne participe pas, par définition, à la création de monnaie.

La création monétaire ne résulte pas uniquement des opérations de crédit. Par exemple, lorsqu'un exportateur apporte à sa banque des devises étrangères et demande des euros en échange, le compte du client est crédité, selon les écritures ci-après :

(actif)........................Banque................(passif)
---------------------------------------------------------
Devises + 100.................|............DAV + 100


(actif)......................Exportateurs...........(passif)
-----------------------------------------------------------
Avoirs en devises..–.100...|
Avoirs en euros.......+100...|

La banque a réalisé une opération de création monétaire ; la masse monétaire en euros augmente. Dans ce cas, l'accroissement de la masse monétaire a pour contrepartie une augmentation des créances du système bancaire sur l'extérieur, ce qui sera analysé plus loin au chapitre III (p. 45).

Dans un SYSTÈME BANCAIRE DIVERSIFIÉ

Dans la réalité, le système bancaire est composé d'une multiplicité d'établissements et de plusieurs formes de monnaies. Cette diversité tient, en premier lieu, à la coexistence de monnaie scripturale et de monnaie fiduciaire. L'émission de billets est le monopole de la banque centrale, souvent qualifiée pour cette raison d'« institut d'émission ». Les banques, de leur côté, ont le monopole de la création de monnaie scripturale. Ce privilège n'est accordé qu'aux établissements qui ont reçu un « agrément » des autorités monétaires pour la mise à disposition de la clientèle des moyens de paiement.

Ce pouvoir de création monétaire des banques n'est pas illimité ; il est contraint par les « fuites » de liquidité subies par les banques lorsqu'elles doivent assurer la conversion de leur monnaie dans une autre forme de monnaie. Ainsi, les banques doivent répondre aux demandes de retrait de billets et assurer la conversion de monnaie scripturale en billets.

Supposons qu'une banque crée de la monnaie scripturale à hauteur de 100 euros à la suite d'un crédit accordé à un particulier (1). Ce dernier décide ensuite (2) de convertir ses avoirs en billets pour un montant de 30 euros. La banque subit une « fuite » de 30 euros correspondant aux billets qu'elle doit se procurer auprès de la banque centrale. Son compte à la banque centrale est débité d'autant, selon les écritures ci-dessous :


(actif).........................................Banque.....................(passif)
---------------------------------------------------------------------------
1. Crédit + 100...............................|....................DAV + 100
.....................................................|
2. Compte à la banque centrale -30..|....................DAV - 30



(actif)......................................Particulier.....................(passif)
---------------------------------------------------------------------------
1. Avoir à la banque + 100...............|.....................Dette + 100
.....................................................|
2. Avoir à la banque -30...................|
....Billets.................+30..................|


(actif).........................Banque.centrale....................(passif)
---------------------------------------------------------------------------
................................................|......2..Billets.....+30
................................................|......Compte de la banque -30

À la suite de ces opérations, la création de monnaie scripturale, inscrite au passif de la banque, est limitée à 70 euros.

Toutefois, la masse monétaire dans son ensemble (billets et dépôts à vue) a augmenté de 100 euros.

La diversité des systèmes bancaires modernes provient également de la multiplicité des banques. Chaque banque émet sa propre monnaie (la monnaie « Crédit lyonnais », la monnaie « Crédit agricole »...) et toute banque est tenue d'assurer la conversion de « sa » monnaie dans celle des autres. Cette conversion entre les monnaies émises par les différentes banques constitue une autre forme de « fuite » pour chaque banque qui vient limiter son pouvoir de création monétaire.

Supposons que le Crédit lyonnais crée 100 euros à la suite d'un crédit accordé à l'entreprise Renault (1) et que cette dernière utilise ce crédit à hauteur de 50 euros pour payer son fournisseur Michelin (2). Michelin est client du Crédit agricole qui reçoit ces 50 euros en dépôt. Le Crédit lyonnais subit une « fuite » de 50 euros qu'il finance par un emprunt « interbancaire » auprès du Crédit agricole selon les écritures suivantes : »

[Pardon, j’ai la flemme de reconstituer le schéma d’écritures de Dominique Plihon avec des caractères ‘texte’, aux alignements toujours aléatoires, mais vous pouvez consulter le schéma sur les images tif que je donne en lien ci-dessous, voyez la page 21. ÉC]

« Au total, la création de monnaie « Crédit lyonnais » a été limitée à 50 euros par suite de la conversion de cette monnaie dans celle du Crédit agricole. Mais la création monétaire globale, au niveau de l'ensemble du système bancaire, s'est élevée à 100 euros. Celle-ci est répartie entre les deux réseaux bancaires. »

(Source : « La monnaie et ses mécanismes », Dominique Plihon, La découverte, 2006,
page 18,
page 19,
page 20 et
page 21.)

Merci à tous, pour votre pensée chaque jour plus enrichissante.

Étienne




nadine dit :
25 décembre 2008 à 02:49

@ Étienne.

Souvenez- vous de la question que je vous ai posée :
«Si les banques font de la création monétaire en faisant du crédit comme vous le pensez, comment se fait il que pour résoudre le problème de la bulle du crédit certaines autorités financières (américaines) préconisent en dernier recours la monétisation de la dette en faisant tourner “la planche à billet”? C’est donc que les banques ont créé de la dette et non pas de la monnaie sinon pourquoi monétiser ?»

Vous m’avez répondu sans me répondre :
“Effectivement, l’expression “monétiser la dette” me paraît étrange (est-ce bien traduit ? Qui parle, en disant cela ?)”


Une simple remarque, ne pas connaître cette expression et laisser sous entendre que je suis inculte…vous devriez changer vos lectures orientées, car c’est une expression que même les débutants connaissent et qui est très importante dans notre débat.

Dans cette exemple, je pense avoir démontré par les faits et non par le raisonnement, de façon très simple (c’était le but) que toutes vos croyances sur la monnaie sont fausses ou alors démontrez moi par A+B le contraire sans me ressortir sans arrêt des citations de tel ou tel auteur. Ce que je voudrais ce sont des faits ou vos raisonnements personnels, je me fiche de ce que pense tel ou tel auteur, même prix Nobel . Ce n’est pas parce que tout le monde dit la même chose que je dois admettre que ce qui est dit est vrai.

La difficulté et je le sens bien, c’est que de nombreux “experts” écrivent des livres qui nous expliquent que les banques créent la monnaie. Je reconnais que c’est un fait que je ne m’explique pas car jusqu’à preuve du contraire, pour moi, ils ont tort. Tous les faits de la crise actuelle sont contre eux, d’ailleurs ils ont été incapables de la prévoir.

Pour finir si vous pensez que le débat régresse parce qu’il ne va pas dans votre sens c’est votre problème, moi au contraire je trouve qu’il avance très vite depuis peu.
Alors vous me dites : ”IL FAUT MIEUX ÉTAYER VOS PROPOS …”

Commencez à appliquer ce conseil à vous même en m’expliquant sérieusement pourquoi le fait de monétiser la dette n’est pas pour vous la preuve que l’argent ce n’est pas de la dette.
J’attends avec impatience votre réponse.

Amicalement




Étienne Chouard dit :
25 décembre 2008 à 21:07

Chère Nadine,

Je m'en veux toujours après m'être impatienté (ça ne donne jamais de bons résultats), pardonnez-moi si mon ton est parfois indélicat.
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Mais j’enrage d’être ici bloqué sur un point que je trouve secondaire, alors que nous avons tant à débattre sur un autre point, cardinal lui : quelle est la LÉGITIMITÉ des banques à créer la monnaie— ou appelez ça autrement que « monnaie » si ça vous chante, mais avançons, s’il vous plaît.

Le fait d’avoir abandonné l’exclusivité de la création de ‘moyens de paiements nouveaux’ (je n’ose plus dire ‘monnaie’ pour éviter les sables mouvants de l’ergotage oiseux) aux banques commerciales, au prix d’un intérêt ruineux pour la collectivité (et au prix d’un manque à gagner considérable pour la puissance publique) est-il légitime ou pas ?

• Légitime POLITIQUEMENT : la création monétaire n’est-elle pas un droit régalien (collectif et sous contrôle public par nécessité) ?

• Et légitime ÉCONOMIQUEMENT : les décisions 1) d’abandonner le revenu public des intérêts sur la création monétaire et 2) d’imposer, en plus, à l’État le paiement d’intérêts non nécessaires, ces décisions prises sans débat public rendent-elles la machine économique collectivement plus efficace (ou arrangent-elles seulement les intérêts de quelques privilégiés) ?

Voilà les débats que nous n’arrivons pas à aborder ici à cause du faux débat sur le mot ‘monnaie’.

‘Faux débat’ car toutes les considérations métaphysiques sur les fondements et implications de l’objet conceptuel ‘monnaie’ ne changent pas grand-chose (il me semble) aux perspectives du débat POLITIQUE sur l’acteur BANQUE qui, lui, me semble être particulièrement nécessaire, décisif et urgent pour fabriquer un monde commun plus juste.

__________________

Sur les FAITS qui corroborent (spectaculairement) la thèse de LA MONNAIE-CRÉDIT :

Je vous ai expliqué OÙ se matérialisent les monnaies (toutes les monnaies) : au BILAN DES BANQUES (banque centrale ET banques commerciales), côté PASSIF, avec les DETTES.

J’ai expliqué comment les TITRES en papier sont devenus des CHIFFRES sur des comptes, invariablement fondés sur la CONFIANCE que leur portent tous les acteurs.

LA PRÉSENCE DE LA MONNAIE (instrument de paiement pour tous les échanges) AU PASSIF DES BANQUES, CECI EST UN FAIT.

Sur le terrain des faits, la balle est donc dans votre camp :-)

On pourrait même dire que la monnaie n’est nulle part ailleurs que dans le bilan des banques : le bout de papier qu’est le billet de banque n’est qu’UNE DES FORMES possibles de la dette transmissible (dont les hommes ont besoin pour échanger facilement) : le billet de banque qui vous inspire tant confiance n’est pourtant NULLEMENT LA SEULE FORME POSSIBLE ; le croire est une illusion d’enfant, il me semble.

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Sur l’expression « MONÉTISER LA DETTE », j’ai dit poliment : « je trouve ça étrange » pour ne pas dire brutalement : « c’est soit une bêtise soit une escroquerie ».

Vous prenez cette marque de civilité pour une marque d’ignorance, mais je n’ai pas peur de l’ignorance, pas plus que de l’erreur : j’essaie simplement de les faire reculer en moi, mais je connais ma faiblesse chronique, très humaine. Sans me faire d’illusions, donc : c’est Alphonse Allais qui disait, je crois, en substance : « Inutile de paniquer, personne ne survivra »…

Et j’ai répondu ensuite (mais vous n’avez peut-être pas lu jusqu’au bout) en suggérant que L’EXPRESSION « MONÉTISER LA DETTE » N’EST COHÉRENTE QU’EN JOUANT SUR LES MOTS (et précisément en jouant sur la croyance que vous partagez) et en faisant COMME SI la monnaie de la Banque centrale était la seule ‘monnaie’ qui vaille.

Sinon, à mon sens, cette expression est incohérente.

Donc, si l’expression « monétiser la dette » est bien un jeu de mots utile (une escroquerie, donc) pour masquer la responsabilité écrasante des faux-monnayeurs qui financent depuis des décennies la spéculation effrénée qui nous a évidemment menés à l’actuelle catastrophe (en faisant comme si la ‘monnaie-dette-privée’ n’était pas aussi utile et dangereuse que la ‘monnaie-dette-publique’), alors oui, cette expression n’apporte nullement la preuve que les banques commerciales ne créent pas de monnaie.

Nullement.

Et il me semble que ce n’est pas une fausse réponse.
C’est une vraie réponse et là aussi, c’est à vous de jouer :-)

_______________________________

Sur votre liberté de penser librement :

Je suis le premier à m'insurger contre l'obligation de penser comme tout le monde (je m’assume comme iconoclaste si besoin est) et je revendique comme vous le droit individuel inaliénable de résister à la pensée dominante, sur le seul fondement de ma raison : c'est ce concept essentiel d'ISEGORIA que j’ai repéré comme fondamental, auquel les Athéniens tenaient plus que tout il y a déjà 2 500 ans, considérant le droit de parole égal pour tous — la vie sauve à TOUTES les pensées dissidentes — comme la meilleure protection de la démocratie (la vraie, pas le triste simulacre contemporain).

Comme je vous comprends, donc, et comme je me sens proche de vous de ce point de vue !

Pourtant, il n’est pas inutile de lire et faire connaître les meilleures pensées passées : elles nous font souvent gagner un temps précieux et distinguant les vrais problèmes des faux, et souvent de belle manière car nos aïeux écrivaient souvent fort bien.

Et si je prends la peine de reproduire (ici et chez moi) de grandes pensées, ce n’est donc pas pour user d’un quelconque argument d’autorité (je déteste ces arguments-là), mais pour apporter au débat une argumentation complète, cohérente, démonstrative en soi, avec des faits intéressants, des chiffres utiles ou des idées bien articulées.

Et le fait que certains hommes aient passé LEUR VIE SUR UN SUJET me pousse à lire leur synthèse avec la plus grande attention (je me garderais bien de rejeter leurs conclusions du revers de la main). Ainsi cet Helmut Creutz qui se creuse la tête, comme nous mais DEPUIS VINGT ANS, sur la monnaie : je prends son argument très au sérieux et je le lis avec plaisir, même si je trouve quelques belles erreurs (à mon avis) par-ci  par-là.

Ainsi Keynes, qu’il est important (et agréable) de lire parce que cet homme, dont la culture était immense, et pas seulement en économie, ne perdait pas la boussole et gardait en tête le cap essentiel, celui du bonheur à assurer au plus grand nombre : je vous conseille la lecture de la « Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie », souvent beaucoup plus accessible qu’on ne le dit, et dont l’intérêt pour notre débat sur la monnaie est immense.

Il y est question, justement, de la monnaie-crédit, celle dont vous contestez l’existence même.

Voyez l’introduction passionnante du traducteur, Jean de Largentaye, en 1968.

Vous lirez à la fin de cette note que le traducteur de la Théorie générale souligne que, pour Keynes lui-même (ça vaut le coup de s’y pencher un peu, non ?), « la clef du plein emploi se trouve dans l’abandon de cette institution empirique, injuste et inefficace qu’est la monnaie de crédit ».

Malgré le fait que cette information soit à la fin de la note, j’en reproduis l’intégralité car toutes les considérations sur l’importance D’UNE DEMANDE SOUTENUE — donc des salaires réels, donc de la masse monétaire effectivement ‘dépensable’ — dans la prospérité générale me paraissent d’une actualité brulante et d’une importance décisive. Je pense qu’il est plus urgent de relire Keynes que de croire sur parole la kyrielle ses commentateurs. La conclusion de la Théorie générale est d’ailleurs une perle dont je vous reparlerai sans doute.

Je vous prépare aussi, chère Nadine — en réponse à votre remarque sur l’hyper inflation absolument certaine, d’après vous, à la moindre utilisation de la ‘planche à billets’ par la puissance publique —, un autre document tout à fait passionnant, de Jean-Marcel Jeanneney cette fois, dont les arguments se conjuguent parfaitement avec ceux de Keynes pour une monnaie libérée de la contrainte de la dette (au moins de temps en temps).

(Je tarde parce que la préparation de tous ces textes prend un temps fou, pardon.)

Théorie générale de Keynes, Payot 1988,
Deuxième note du traducteur (1968) :


[C’est moi qui souligne. ÉC.]

« Le 21 avril 1946, John Maynard Keynes succombait à une défaillance de son cœur depuis longtemps affaibli. Une grande lumière s'éteignait, qui n'est pas encore remplacée. La Théorie Générale, son dernier ouvrage de doctrine et en quelque sorte son testament économique, est avant tout une théorie de l'emploi. C'est ce qui lui confère son importance. Le plein emploi en effet, c'est-à-dire l'absence de tout loisir forcé, n'est pas seulement le critère de la bonne marche d'une économie. Il est encore et surtout la base d'un statut satisfaisant de la main-d'œuvre, et par suite la condition, dans une société libre, de l'équilibre politique et social.

Le chômage effectif et même la simple menace de chômage sont pour les travailleurs une cause d'aliénation et de démoralisation. Lorsque la main-d'œuvre risque de manquer d'emploi, elle ne peut être pleinement indépendante de ses employeurs. Elle se trouve handicapée dans les négociations de salaires et de ce fait il est rare que le travail soit rétribué aux taux qui correspondent à sa productivité. Les secours pécuniaires peuvent aider matériellement le chômeur, mais ils ne sauraient apaiser le sentiment qu'il éprouve de son inutilité sociale.

C'est parce qu'elle offrait une solution plausible à l'angoissant problème du chômage que la Théorie Générale fut accueillie avec tant d’intérêt en 1936. La solution paraissait même si simple et le plein emploi si accessible que plusieurs gouvernements n'ont pas craint de l'inscrire parmi les droits constitutionnels de leurs ressortissants. De nos jours l’influence heureuse de la Théorie Générale sur les niveaux d'emploi n'est guère contestée, encore qu'à partir de 1938 elle ait été masquée par l'effet des dépenses militaires et des guerres. Si les pays industriels n'ont pas connu de chômage comparable à celui qui a sévi pendant les années 1930, c'est à la Théorie Générale qu'on le doit. Il s'en faut pourtant que le mal soit conjuré. Le chômage chronique a réapparu dans ces pays. L'éventualité qu'il s'aggrave n'est pas exclue. Elle est fréquemment évoquée, en particulier, par les autorités monétaires, ce qui indique qu'à leurs yeux les niveaux actuels de l'emploi sont eux-mêmes précaires. Ces niveaux, au demeurant, ne sont maintenus qu'au prix d'interventions de la Puissance Publique plus extensives que Keynes ne le laissait prévoir. La Théorie Générale n'a donc réalisé qu'en partie les espoirs qu'elle avait suscités. Ses succès et ses échecs s'expliquent par certains de ses aspects généraux ou particuliers, sur lesquels il paraît nécessaire d'appeler l'attention du lecteur.

L'innovation majeure de la Théorie Générale est d'avoir mis en lumière l'égalité des montants globaux de l'investissement d'une part et de l'épargne d'autre part. Cette égalité existe quelle que soit la période considérée et quel que soit le système monétaire employé. Dans une économie fermée elle résulte de l'identité de ces deux grandeurs globales. Dans une économie ouverte elle existe aussi, à condition de considérer comme un investissement l'accroissement net des créances sur l'extérieur. Du point de vue de l'individu, certes, l'investissement et l'épargne sont des faits indépendants et leurs montants n'ont pas de raison de coïncider. Mais dans l'ensemble d'une communauté ces montants ne peuvent pas différer. Par son importance théorique et pratique, l'égalité des montants globaux de l'épargne et de l'investissement mériterait, semble-t-il, d'être appelée la loi de Keynes. Il en résulte par exemple que le freinage de la consommation ne peut de lui-même accroître le montant global de l'épargne.

En ce qui concerne le comportement du salaire réel, la Théorie Générale a été moins novatrice. Trompé par les statistiques, Keynes a jugé nécessaire d'emprunter à la doctrine orthodoxe la thèse que ledit salaire réel varie en sens inverse de l'emploi ; qu'il diminue, par exemple, quand l’emploi augmente. Cette thèse orthodoxe du salaire réel est subordonnée à deux conditions, qui dans la réalité sont loin d'être satisfaites. L'une est le premier postulat orthodoxe, qui veut que le salaire réel soit égal, en valeur, à la production marginale de l'unité de travail. L'autre est la loi des rendements décroissants, aux termes de laquelle ladite production marginale diminue, en volume, quand l'emploi augmente.

Les entreprises ne peuvent pas payer aux travailleurs des salaires supérieurs au prix(1) de leur production marginale, car l'emploi des moins productifs serait alors pour elles une cause de pertes. Il importe, certes, de ne jamais l'oublier. Mais il n'est pas moins vrai que, en sens inverse, elles peuvent leur payer des salaires inférieurs, et même largement inférieurs, au prix de ladite production marginale quand la concurrence ne les oblige pas à abaisser celui-ci jusqu'au niveau du coût. Elles cherchent alors à fixer ce prix au niveau qui rend le profit maximum, niveau supérieur au coût et séparé de lui par une marge appréciable ; La marge entre le prix de la production marginale de la main-d'œuvre d'une part et le salaire d'autre part est l'essence de la plus-value de Marx. Elle est la source principale de l'autofinancement, qui suffit aujourd'hui aux États-Unis à alimenter les dépenses d'investissement des entreprises. Rien n'autorise à penser qu'elle soit négligeable. Le premier postulat orthodoxe suppose un degré de" "concurrence entre les entreprises qui n'existe qu'exceptionnellement dans le monde réel. Et l'on peut s'étonner, en vérité que la Théorie générale ayant pour prémisse que la concurrence est imparfaite entre les salariés, ait ignoré qu'elle l'est aussi entre les entreprises.

Le salaire réel n'est donc pas déterminé, comme le voudrait le premier postulat, par le rendement marginal de la main-d'œuvre, c'est-à-dire par un facteur objectif échappant au contrôle direct tant des entreprises que des salariés. Il est principalement déterminé par l'action globale des entreprises. Seuls, en effet, les salaires nominaux sont fixés par voie de négociation entre celles-ci et les salariés. Et s'il est vrai que dans lesdites négociations les salariés, grâce au droit de coalition, sont plus forts qu'autrefois, leurs pouvoirs n'en restent pas moins limités et partiellement illusoires, puisque en l'absence d'indexation des salaires, ils ne s'étendent pas au coût de la vie, c'est-à-dire au second élément du salaire réel. Ce sont les entreprises seules qui, conjointement, déterminent le coût de la vie en fixant le prix des produits, quand elles peuvent le faire librement. Pour combattre l'érosion du salaire réel les salariés n'ont pas d'autre moyen que d'abréger la durée des accords de salaires, de manière qu'ils soient fréquemment remis en discussion. Il se produit alors une interaction des prix et des salaires, à laquelle on donne parfois le nom de course ou spirale. Ces observations, précisons-le, ne visent que le salaire réel moyen ; chaque groupe de salariés peut en effet améliorer son salaire réel aux dépens des autres groupes s'il obtient une hausse de son salaire nominal qui est répercutée sur les prix.

Quant à la loi des rendements décroissants, elle paraît souvent en défaut. De nombreuses entreprises estiment en effet que, si leur échelle de production était accrue, le rendement marginal des travailleurs y serait plus grand. Une telle situation, qui s'explique par la complexité croissante des techniques, incite les producteurs à se grouper pour réduire les coûts. En affaiblissant ainsi la concurrence entre les entreprises, elle tend à renforcer leur contrôle sur le salaire réel. Cette situation indique d'autre part qu'on se trouve plus loin du plein emploi de l'équipement que ne le prévoyait Keynes. Lorsque en effet l'équipement existant est complètement utilisé le rendement des travailleurs ne peut être que décroissant. Aussi longtemps qu'il continue de croître quand leur emploi progresse, on peut être sûr que l'utilisation de l'équipement n'est pas tout près de sa limite supérieure.

La thèse orthodoxe du salaire réel n'est pas un élément essentiel ni même nécessaire de la Théorie. Générale. Elle peut en être distraite sans aucun inconvénient. Son élimination renforce même les conclusions pratiques de la Théorie Générale, comme le faisait observer Keynes trois ans après la publication de celle-ci (cf. Economic Journal, mars 1939). En fait cependant l'inclusion de ladite thèse orthodoxe dans la Théorie Générale a permis d'invoquer l'autorité de cette dernière en faveur d'opinions directement contraires à son enseignement essentiel. C'est ainsi qu'en 1963 Per Jacobsson, Directeur du Fonds Monétaire International, s'est appuyé sur un passage de la Théorie Générale pour soutenir qu'un progrès sensible de l'emploi exigeait que les salaires nominaux restent stables ou tout au moins ne montent pas aussi vite que les prix. Puisque tout progrès dans l'emploi de la main-d'œuvre est lié à un déclin du volume de sa production marginale et puisque ledit volume ne peut baisser au-dessous du coût en valeur réelle, il fallait, pensait-il, pour que l'emploi pût progresser, que ce coût fût réduit, c'est-à-dire que le salaire réel diminuât (cf. Walter Lippmann — Washington Post, 14 mars 1963). Ceci, simple expression de la thèse orthodoxe, suppose d'abord qu'il n'y a pas d'écart entre le prix et le coût marginal, c'est-à-dire pas de profit sur la tranche marginale de la production, et ensuite que les rendements décroissent quand l'emploi progresse, double hypothèse qui, nous l'avons dit, est rarement vérifiée.

En vérité, le niveau de l'emploi est moins gouverné par le coût que par la demande. Telle est la leçon qui se dégage de la Théorie Générale et aussi, croyons-nous, des faits. Si le salaire réel baisse, il faut s'attendre que dans l'ensemble de la communauté la propension à consommer fléchisse, entraînant dans son déclin la demande globale mesurée en unités de salaire et par conséquent l'emploi. La propension globale à consommer s'affaiblit en effet quand la part relative des travailleurs dans le revenu global diminue, si l'on peut admettre que leur propension à épargner est moindre que celle du reste de la communauté.

Suivant une autre opinion communément professée, quand les techniques progressent, le salaire réel ne saurait augmenter plus vite que la productivité sans qu'il en résulte un déclin de l'emploi. Cette opinion repose sur la même base théorique que la précédente. Si le salaire réel augmente plus que la productivité, dit-on, le coût réel de la production marginale croît et il faut que l'emploi décline pour que ce coût accru n'excède pas en valeur réelle le volume de la production marginale ; ce qui suppose de nouveau qu'il n'y a pas de profit marginal ni de rendement croissant. En réalité, à seule fin d'empêcher que l'emploi fléchisse quand les techniques progressent, il faut que les salaires réels augmentent plus vite que la productivité, et d'autant plus vite que les progrès de celle-ci sont plus rapides. Sinon, en effet la propension globale à consommer faiblit du fait que le revenu réel global croît (en unités de production) sous l'action des progrès techniques. Par suite la demande globale exprimée en unités de salaire fléchit elle aussi, de même que l'emploi qui en est solidaire ; sauf dans la mesure où certains progrès techniques stimulent l'investissement, mesure qui devrait être faible, on va le voir, en l'absence d'une consommation adéquate. Pour que, dans une ère de progrès technique, l'emploi non seulement ne décline pas mais augmente, un double renforcement de la propension à consommer est donc nécessaire, l'un pour l'empêcher de baisser et l'autre pour le faire monter. Ces renforcements peuvent être attendus, nous l'avons dit, d'une péréquation des revenus, pour autant qu'il existe des inégalités marquées entre les degrés respectifs de propension à l'épargne dans les différents secteurs de la communauté.

Une autre particularité de la Théorie Générale, l'importance du rôle qu'y joue l'investissement, a pu inciter à croire que celui-ci constitue le remède spécifique au chômage involontaire. Dans une étude consacrée aux variations de l'emploi, et surtout aux variations qu'il subit dans la courte période où l'équipement change peu, il était normal d'insister sur le plus capricieux des deux facteurs qui le gouvernent. Mais l'analyse de courte période ne doit pas être confondue avec la thérapeutique de longue période. Le remède spécifique au chômage, c'est, à n'en pas douter, l'accroissement de la consommation, laquelle est la fin de l'activité économique, et non l'augmentation de l'investissement, qui n'en est que le moyen. La Théorie Générale le dit sans équivoque, notamment dans le chapitre 22 — section IV. N'est-ce pas d'ailleurs en temps de guerre qu'il est le moins question de sous-emploi, aux époques précisément où la consommation est accrue par les besoins militaires jusqu'aux limites physiques des ressources disponibles ? La Théorie Générale indique aussi que le moyen le plus naturel d'accroître la consommation est de laisser progresser les revenus les plus faibles.

Dans certaines circonstances, il est vrai, si la propension à consommer s'avère inélastique et le désir d'épargne irréductible, on peut juger opportun de stimuler l'investissement pour satisfaire ce désir, de manière qu'il ne bloque pas le progrès de l'emploi. Mais ce n'est là qu'un expédient dispendieux ; l'investissement ne peut connaître un essor naturel et fructueux qu'en réponse aux besoins d'une consommation adéquate. Le gaspillage des ressources productives est manifeste quand on produit de nouveaux investissements identiques à ceux dont on dispose alors que ceux-ci sont en partie inemployés. Ce genre de gaspillage n'est pas rare dans les secteurs oligopolistiques, où la concurrence ne s'oppose pas à la rémunération des investissements nouveaux aussi longtemps qu'il existe un excès d'investissements anciens. Une forme moins apparente de gaspillage tend à se produire aux époques de rapides progrès techniques, parce que les entreprises sont particulièrement tentées de remplacer leurs outillages existants par d'autres plus modernes et qu'elles risquent alors, plus qu'en d'autres temps, de le faire prématurément.

Que les entreprises et les autorités se montrent peu empressées d'accéder au plein emploi par le relèvement de la consommation, il n'y a pas lieu de s'en étonner, étant donné leur souci de préserver les ressources productives pour d'éventuels besoins des investissements ou des services publics. Il est surprenant en revanche que les travailleurs ne s'opposent pas davantage au freinage de la consommation quand celui-ci contribue à perpétuer le sous-emploi. Leur résignation au chômage chronique signifie sans doute qu'ils ne sont pas convaincus de la possibilité pratique d'y mettre fin. Comment expliquer ce scepticisme ? Faut-il incriminer les hypothèses de base de la Théorie Générale ? Assurément non, elles sont strictement conformes à la réalité présente. Serait-ce alors qu'il existe dans cette Théorie une contradiction interne qui l'empêche de conduire au but du plein emploi ? On aimerait pouvoir aussi répondre à cette question par la négative. C'est ce que nous n'hésitions pas à faire en 1939. Aujourd'hui l'expérience et l'analyse commandent, on va le voir, d'y donner une réponse affirmative.

La Théorie Générale est accessoirement la théorie de la monnaie ; non pas d'une monnaie quelconque, mais bien de LA MONNAIE DE CRÉDIT, qui est en usage dans presque tous les pays. La théorie de l'emploi et celle de la monnaie ne sont que deux faces d'une même analyse, laquelle explique en particulier comment en augmentant la quantité de monnaie on peut faire baisser l'intérêt, et comment, par ce moyen, on peut accroître d'abord l'investissement, en second lieu la demande globale, et en définitive l'emploi. Dans cette analyse, la quantité de monnaie est une des variables indépendantes, et du point de vue pratique la plus importante de toutes puisqu'elle est commandée directement par les autorités. Il est clair que la Théorie Générale n'est applicable qu'à la monnaie de crédit. Elle n'aurait guère de sens si la monnaie était entièrement gagée par de l'or ou par des marchandises autres que précieuses ; le plein emploi étant irréalisable dans le premier cas et obligatoire dans le second (2).

En réalité la monnaie de crédit ne se gouverne pas aussi simplement qu'il est dit ci-dessus. Pour que l'intérêt baisse et qu'il en résulte un progrès de l'emploi, il faut que la LIQUIDITÉ s'accroisse en valeur réelle, c'est-à-dire QUE LA QUANTITÉ DE MONNAIE AUGMENTE EN UNITÉS DE SALAIRE. Et il faut d'autre part qu'elle croisse plus vite que le désir de liquidité.   

Or l'unité de salaire devient instable quand l'emploi s'élève et elle monte d'autant plus vite que l'emploi est plus haut. La Théorie Générale insiste sur ce fait notamment dans son chapitre 21 ; nous y reviendrons. Il n'est donc pas toujours possible d'accroître le montant en unités de salaire de la quantité de monnaie, et il peut en conséquence exister une limite à l'efficacité de l'expansion monétaire en tant que levier de l'emploi, dès lors que l'unité de salaire est susceptible d'augmenter autant ou même plus que la quantité de monnaie. Lorsqu'il en est ainsi, la hausse des salaires et des prix dégradant le pouvoir d'achat de la monnaie, celle-ci n'inspire pas confiance et sa rareté effective freine l'investissement. L'expansion monétaire est alors incapable de faire baisser l'intérêt réel et progresser l'emploi. Dans ce cas le rôle du désir de liquidité peut être négligé ; la thésaurisation étant inexistante, ce désir ne répond qu'à la nécessité de régler les transactions et il se stabilise à un minimum.

Si la confiance dans le monnaie doit être préservée, il faut donc que l'expansion monétaire reste modérée, car au-delà d'un certain rythme elle cause une hausse rapide de l'unité de salaire et des prix, appelée fuite devant la monnaie, qui fait monter l'intérêt réel et décliner l'emploi comme nous venons de le dire. Mais en sens inverse, si l'expansion monétaire est insuffisante et si, de ce fait, l'unité de salaire croît trop lentement ou surtout décroît, le désir de liquidité se renforce d'une façon cumulative et sa croissance empêche ladite expansion monétaire de faire baisser l'intérêt. Quand l'épargne se détourne des obligations, comme de tout autre placement non liquide, il est clair que l'intérêt monte en valeur nominale, et plus encore en valeur réelle si les prix baissent, de sorte que l'emploi ne peut que décliner.

Entre ces deux extrêmes, dans la zone médiane où le désir de liquidité n'est ni trop faible ni trop fort, il existe un certain rythme de hausse de l'unité de salaire qui rend l'intérêt réel minimum et auquel par conséquent l'emploi culmine. Les monnaies de crédit peuvent être gouvernées de manière que la hausse effective de l'unité de salaire ne s'écarte pas beaucoup de ce rythme optimum, et de nos jours les autorités paraissent en fait se conformer bon gré mal gré à une règle de ce genre. Cependant les niveaux auxquels l'emploi culmine restent au-dessous des maximas désirés par les travailleurs. C'est donc que les limites à l'efficacité de l'expansion monétaire sont effectives dans la voie du plein emploi et que la Théorie Générale ne fournit aucun moyen de les franchir. [Là, j’ai envie de discuter wink ÉC]

Pourquoi l'unité de salaire devient-elle instable aux hauts niveaux de l'emploi ? C'est avant tout parce qu'elle est arbitraire, en ce sens qu'elle peut varier d'une façon quelconque quand elle est exprimée en une monnaie de crédit, dont la valeur est elle-même arbitraire. Un étalon marchandises a un coût physique en unités de travail et l'inverse de ce coût détermine l'unité de salaire en cet étalon. Il a aussi une valeur d'usage, fondée sur l'utilité des biens physiques qui le composent. La monnaie de crédit échappe à ces contraintes objectives. Elle n'a pas de coût appréciable, ni de valeur d'usage, mais seulement une valeur d'échange et de spéculation, qu'il est permis de qualifier arbitraire.

Dès lors que l'unité de salaire varie d'une façon quelconque, aux hauts niveaux de l'emploi ladite unité ne peut que monter, en raison des fluctuations inéluctables de la demande globale. Ceci résulte du simple fait qu'il existe une limite au progrès de l'emploi, que celle-ci soit imposée par la fatigue, la loi ou les syndicats, ou par les options individuelles, tandis que dans nos régimes monétaires il n'existe pas de limite à la hausse de l'unité de salaire.

La Théorie Générale montre que les fluctuations de la demande globale agissent à la fois sur l'emploi d'une part et de l'autre sur les salaires et les prix. Aux bas niveaux de l'emploi, leur action s'exerce fortement sur l'emploi et faiblement sur les salaires et les prix. Aux hauts niveaux de l'emploi il en va de même dans le sens de la baisse de la demande globale. Mais non dans le sens de la hausse. Quand l'emploi devient inélastique au voisinage de son maximum, la hausse de la demande globale ne saurait l'accroître, et son action ne peut dès lors s'exercer que sur les salaires et les prix. Du fait des réactions asymétriques de l'unité de salaire aux va-et-vient de la demande globale il est inévitable que les mouvements de cette unité soient tous ascendants, comme il est nécessaire qu'une roue à cliquets tourne toujours dans le même sens.

Pourquoi, demandera-t-on, les prix ne sont-ils pas stabilisés même aux hauts niveaux de l'emploi par DES RÉSERVES DE BIENS RÉELS ? La réponse est fournie par Keynes dans le Treatise on Money. DU FAIT DE LEUR STRUCTURE MONÉTAIRE, NOS ÉCONOMIES ONT HORREUR DES STOCKS. En l'absence d'un volant régulateur de marchandises, les prix ne peuvent donc y être stabilisés que par un volant de travailleurs et d'équipement inemployés, c'est-à-dire parles fluctuations d'un niveau insuffisant de l'emploi.

Dans les dernières années de sa vie Keynes pressentait qu'il ne serait pas possible de concilier le plein emploi avec la stabilité des prix. Vingt ans plus tard les dirigeants politiques semblent le découvrira leur tour. M. Callaghan, Chancelier de l'Échiquier, et M. Pompidou ont fait des déclarations en ce sens, respectivement en novembre 1967 et en janvier 1968. Dès l'année 1951, un des disciples les plus illustres de Keynes, Abba Lerner, estimait dans son livre Economics of Employment que la moyenne des salaires devrait être stabilisée par une action syndicale bu gouvernementale pour que le plein emploi pût être atteint. C'est de la même idée que s'inspire la Politique dite des Revenus, qui tend à soumettre les salaires au contrôle des autorités, ainsi que les profits, les rentes et les autres revenus. Cette Politique, en paralysant le mécanisme des prix, nous paraît propre à causer plus de pertes du côté du rendement que de gains du côté de l'emploi. C'est un paradoxe, à nos yeux révélateur, que la Théorie Générale, dont tant de pages attestent le profond attachement de Keynes à l'individualisme et aux libertés, ait conduit à des méthodes aussi attentatoires à ces principes. Ladite Théorie, il est vrai, contient également des anathèmes répétés contre le « laissez faire ». En bonne logique ces anathèmes auraient dû être dirigés contre la monnaie de crédit ; mais ils ne pouvaient l'être, de toute évidence, dans une théorie fondée sur l'usage d'une telle monnaie.

L'on trouve pourtant dans la Théorie Générale une vérité qui nous paraît être le principe de toute science monétaire. Elle n'y figure pas sous la plume de Keynes, mais sous celle d'un historien orthodoxe, Heckscher, qui est cité dans ces termes : « La fuite devant les biens réels est, dans une économie monétaire, l'attitude la plus normale de l'homme naturel » (p. 346). L'évasion hors des biens réels (il vaudrait mieux dire hors des biens déterminés), puisqu'elle est impossible en régime de troc, est en effet spécifique des économies monétaires. Mais elle n'est dangereuse pour l'emploi que si elle mène à l'impasse d'un métal précieux ou aux abstractions de la monnaie de crédit. Elle aurait peu de conséquence si elle conduisait à une monnaie elle-même constituée de biens réels, susceptibles d'être produits et consommés. Dans ce cas, la monnaie serait un investissement en stocks liquides en même temps qu'un moyen d'épargne.

L'égalité de l'épargne et de l'investissement serait maintenue dans l'ensemble de la communauté sans requérir les fluctuations du revenu global et de l'emploi, qui en sont le facteur nécessaire quand la monnaie est fiduciaire. En d'autres termes, la fuite devant les biens réels n'est génératrice de chômage que lorsque l'expansion monétaire est impropre à fournir assez d'emploi, soit parce qu'elle est limitée par des causes physiques, comme dans le cas de la monnaie or, soit parce qu'elle risque de faire monter excessivement les salaires et les prix comme c'est le cas, nous l'avons vu, de la monnaie de crédit.

La clef du plein emploi ne doit donc pas être cherchée dans l'expansion monétaire, ni dans la Politique des Revenus, ni dans les autres expédients déduits de la Théorie Générale. Elle se trouve, à notre avis, dans l'abandon de cette institution empirique, injuste et inefficace qu'est la monnaie de crédit et son remplacement par une monnaie rationnelle, adaptée à ses fonctions économiques et sociales. Puisse l'ouvrage de Keynes aider à le comprendre. »

Avril 1968.
Jean de Largentaye.

___________
Notes :

(1) Le mot prix signifie bien entendu prix de vente. Nous n'employons jamais l'expression prix de revient, mais seulement celle de coût.

(2) Cf. Économie appliquée, tome XX, juillet-septembre 1967, pp. 265-318.

Source : John Maynard Keynes, "Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie", Payot, 1988, pages 20 à 29 : deuxième note du traducteur (1968), Jean de Largentaye.

Bien amicalement.

Étienne.




Étienne Chouard dit :
26 décembre 2008 à 01:55

Chers amis,

Est-ce que nous ne sommes pas PRESQUE D'ACCORD ?

____________

• Paul, Nadine et quelques uns parmi nous disent : "les banques commerciales ne créent pas de monnaie : elles ne PEUVENT PAS le faire puisque LA SEULE MONNAIE qui mérite ce nom est celle émise par la banque centrale, par définition".

Sous-entendu : le contraire SERAIT un véritable SCANDALE
wink

• D'autres parmi nous disent : "aujourd'hui, c’est un fait, les banques commerciales ont le droit (mais pas la légitimité) de CRÉER À PARTIR DE RIEN (mais quand même pas sans limite) des SIGNES PORTEURS DE POUVOIR D’ACHAT, tout aussi efficaces dans l’échange que les signes de la Banque centrale, bien que TEMPORAIRES, et tout aussi dangereux pour l’économie quand ils sont en surnombre, et également très dangereux quand ils favorisent une pénurie des signes permanents.

Les banques commerciales ont obtenu ce droit de nos députés (il suffit de lire leurs bilans), mais ça nous coûte les yeux de la tête et C'EST un véritable SCANDALE
wink

_____________

Finalement, il y a un groupe qui dit « ce SERAIT (au conditionnel) un scandale que d'autres organes que la Banque centrale aient le droit d'émettre de la MONNAIE », alors que l'autre groupe dit que « C'EST un scandale » (à l'indicatif).

Est-ce que nos points de vue sont si radicalement opposés ?...

smile

Bonne nuit à tous.

Étienne.

Hors ligne

 

#578 03-01-2009 00:27:20

Étienne
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Re: 07 Reprendre le pouvoir sur notre monnaie

Des nouvelles de mes participations récentes sur le blog de Paul Jorion (suite)

Troisième billet de Paul important en décembre,
« Les bons et les mauvais coupables » (27/12/2008),
au cours duquel quelques échanges mémorables ont eu lieu, notamment un avec Loïc Abadie (ultralibéral et spéculateur assumé) et un autre avec Paul Jorion qui a semblé irrité au fait qu'on continue à invoquer la thèse de Jean Bayard (les banques ne prêtent pas du tout l'épargne qu'elles reçoivent en dépôt : elles créent presque toujours l'argent qu'elles prêtent).

Encore une fois, je soumets mes réflexions au feu de votre critique.

Cette fois, je vais commencer par le billet de Paul, qui défend le principe du prêt à INTÉRÊT et discrédite à bon compte ceux qui critiquent l’intérêt avec des arguments que je trouve fort peu convaincants :

Billet de Paul Jorion du 27 décembre 2008 :
« Les bons et les mauvais coupables » (27/12/2008) :

« Imaginons que vous êtes persuadé que le versement d’intérêts est une chose néfaste. Vous êtes parvenu à cette conclusion par le raisonnement ou en étant convaincu par les arguments de l’une des religions qui prêchent ce message : le christianisme et l’islam.

Je précise tout de suite que je ne fais pas partie de ces personnes : je considère les intérêts comme un excellent moyen de partager – dans certaines circonstances – la fructification d’un capital entre celui qui a avancé ce capital et celui qui l’a fait fructifier.

Vous vous penchez sur l’histoire de l’économie et vous constatez avec tristesse que toutes les tentatives d’éradication des intérêts se sont soldées par un échec. Vous lancez une investigation, à la recherche des coupables.

Première hypothèse : Les banques commerciales créent de la monnaie ex nihilo. Alors le mécanisme est simple : elles perçoivent des intérêts sur ces flux, et les banquiers sont responsables.

Seconde hypothèse : Les banques jouent un rôle d’intermédiation : elles mettent en contact ceux qui ont du capital en excès et ceux à qui il fait défaut, elles perçoivent les intérêts des emprunteurs et les reversent aux prêteurs. Elles perçoivent au passage la « marge bancaire » : elles versent moins aux prêteurs que ce qu’elles reçoivent des emprunteurs, la « marge » couvre leurs frais et leur assure un profit qui rémunère la fonction d’intermédiation qu’elles procurent. Dans un système où les intérêts n’existeraient pas, la « marge bancaire » serait remplacée par une simple commission.

Dans cette second hypothèse, les bénéficiaires des intérêts sont les prêteurs : les investisseurs, les épargnants, les pourvoyeurs en capital, c’est-à-dire les « capitalistes ».

Imaginons maintenant que vous souscriviez initialement à la première hypothèse mais que la seconde vous paraît désormais préférable. La situation est frustrante : vous cherchiez des coupables, et vous les aviez trouvés : « les banquiers », un petit groupe, aisément circonscrit – et dont vous ne faites pas partie. La seconde hypothèse vous propose à la place un groupe énorme, diffus à l’intérieur de l’ensemble de la population, allant du plus gros financier au plus petit épargnant. Pire : pour peu que vous possédiez un livret-épargne ou quelques actions, vous êtes vous-même un « petit rentier », un « petit spéculateur », c’est-à-dire, l’un des coupables.

Souvenez vous de l’été dernier : le monde était la proie de la spéculation sur le pétrole et sur l’ensemble des matières premières, le grain venait du coup à manquer, des émeutes de la faim éclataient en Égypte, en Côte-d’Ivoire, en Haïti, le monde en colère réclamait la tête des coupables. L’enquête fut lancée et on les découvrit sans trop de peine : les fonds de pension, les universités, les musées, les hôpitaux. Zut ! Même topo : les coupables n’étaient pas ceux que l’on attendait (espérait ?) ! »

Il y aurait un jeu qui consisterait à compter le nombre de procès d’intention portés dans ces phrases, mais passons.




Étienne Chouard dit :
28 décembre 2008 à 16:49

L’argument de la CONCURRENCE
entre les banques commerciales
est-il PERTINENT (et RASSURANT) ?


Cher Oppossum,
(Est-ce que le mot oppossum a un sens, avec deux p ?)

Vous dites :

"B) Effectivement les banques commerciales ont un pouvoir exorbitant, en théorie, mais il est BORDÉ par :
- la concurrence (on aura beau blablater, elle existe bien réellement)
- les fuites
- la nécessité de se provisionner en monnaie Banque centrale

J'ai lu ça cent fois dans les manuels, effectivement.

Pourtant, depuis quelque temps, je formule en moi-même une objection, à laquelle je n'ai pour l'instant pas de réponse, mais vous m'aiderez peut-être…

Je vous invite donc à blablater un peu avec moi ;-)

____________________________

Pour justifier le privilège de création monétaire consenti aux banques commerciales, on met souvent en avant le fait que ce privilège n’est pas sans limite.

Première analogie qui me vient à l’esprit : c’est un peu comme si une prétendue « loi » autorisait d’abominables Rapetous à venir — très légalement — piquer de l’argent dans votre poche tous les soirs, [b]OUI MAIS PAS TOUT, donc vous voyez bien que ce n’est pas si grave…[/b]

Pas très convaincante, la justification de « la limite », je trouve.
Passons.

La limite — j’ai failli dire la prétendue « limite » — serait, selon les manuels, l’existence d’une concurrence entre les banques, concurrence qui les empêcherait de faire n’importe quoi et de prêter à gogo, par exemple à des clochards (à quoi pensez-vous, espèce de séditieux ?).

Comment fonctionne cette « limite » ?

Si je suis une banque (disons que je suis la BNP) qui détient en gros une part de marché des DAV (les dépôts à vue, c’est la monnaie) de 10% (autrement dit, sur 100 € déposés, bon an mal an, 10 € sont déposés chez moi BNP), alors, quand je prête 100 € à un client, je crée 100 "€ BNP" et ce client va utiliser ces € pour régler ses achats et, au final, il y a 90 € qui vont quitter mes comptes BNP (le passif de mon bilan) pour échouer sur les comptes de mes concurrents (le passif du bilan des autres banques, la monnaie circule).

De la même façon mais en sens inverse, chaque fois que les autres banques prêtent (créent) des euros à leurs clients, bon an mal an, il y en a 10% qui font finir sur mes propres comptes (au passif de mon bilan).

Donc, si nous respectons tous (nous autres les banques) nos parts de marché (si nous prêtons en respectant ces proportions), c’est-à-dire si moi BNP je prête (crée) aujourd’hui 10% (et pas plus) de tout ce qui a été prêté (créé) aujourd’hui, alors, le soir, après la compensation, les comptes des banques entre elles seront en équilibre, personne ne devra rien à personne et donc personne n’aura besoin de monnaie banque centrale pour éponger un déséquilibre.

Au contraire, si moi BNP, alléchée par quelques demandeurs de crédit très séduisants, j’ai exagéré aujourd’hui et si j’ai beaucoup trop prêté (beaucoup trop créé), si j’ai par exemple prêté (créé) aujourd’hui 30% de ce qui a été prêté (créé) par toutes les banques dans la journée, une grande partie de cet argent nouveau (90% de ces 30%) va fuir mes comptes alors qu’une moindre partie (10% seulement de l’ensemble des prêts de la journée, comme d’habitude) va revenir dans mes comptes, ce qui va me rendre débiteur envers les autres banques, le soir à la compensation.

Or, quand une banque est débitrice envers une autre banque, elle ne peut pas payer sa collègue banque en « monnaie de singe » : moi BNP, je ne peux pas payer la Société générale en « monnaie BNP », de la monnaie que je créerais ex nihilo comme d’habitude (je ne peux pas parce que je n’ai pas de contrepartie à mettre en face, dans ce cas de figure)…

Donc, la Société générale veut de la monnaie banque centrale en paiement de ses créances. Or, moi BNP, —heureusement !—, je ne peux naturellement pas créer cette monnaie banque centrale (celle qui me manque parce que j’ai « exagéré » en prêtant (créant) plus que ce que ma part de marché me permettait de faire). Alors, il faut que moi BNP j’emprunte cette monnaie banque centrale (soit à la banque centrale elle-même, soit à une autre banque, la Société Générale si elle veut bien me la prêter, ce qui ne va pas de soi ces temps-ci), et ça va me coûter les yeux de la tête.

D’où la « limite ».

____________________________

Mon objection :

Que se passe-t-il SI, INSENSIBLEMENT, PETIT À PETIT, TOUTES LES BANQUES PRÊTENT DE PLUS EN PLUS TOUT EN RESPECTANT GROSSO MODO LEURS PARTS DE MARCHÉ RESPECTIVES (un jour plus, mais l’autre jour moins) ?

Dans ce cas-là, la compensation annule toutes les dettes tous les soirs, et le besoin en monnaie banque centrale reste nul pour tout le monde.

Et la « planche à billets commerciale » peut ainsi — progressivement et impunément — tourner de plus en plus vite.

Non ?

À mon avis, c’est ce qui se passe depuis des années et (c’est mon objection) cette évolution-là (« tout le monde prête-crée de plus en plus sans que l’un des prêteurs-créateurs ne dépasse — ni significativement ni durablement — les autres ») annule complètement l’argument (déjà passablement frelaté comme je l’ai signalé d’abord) de la concurrence entre banques comme « garde-fou » salutaire, véritable « garant de la vertu » des banques commerciales créatrices de la monnaie (tu parles).

Rappel : la masse monétaire augmente (sans inflation, notez-le au passage) de plus de 10% par an depuis plus de six ans sur la zone euro.

Que pensez-vous de cette objection ?

Au plaisir de vous lire.

Étienne.

___________________

PS : je ne prône nullement la nationalisation des banques : à mon avis, elles connaissent mieux leur clientèle (individu par individu) que ne le ferait n’importe quelle administration et elles peuvent très bien rester privées si la puissance publique récupère le monopole de la création monétaire. Je suggère seulement de leur retirer (pour le rendre à la collectivité) ce privilège extravagant de percevoir un revenu (l’intérêt) proportionnel à la somme qu’elles créent gratuitement de toutes pièces au moment du prêt, alors que de simples honoraires suffiraient, proportionnels au travail (très modeste en l’occurrence, il me semble) effectué par les banques. Cette mesure mettrait fin à une injustice ruineuse, un revenu sans cause, une rente non nécessaire pénalisant tous les autres acteurs.

PPS : sur la justification ou pas de l’intérêt (l’intérêt en général, et pas seulement de l’intérêt perçu par les banques, bien sûr), il est évident que les dogmes religieux (que je conchie chaque matin) ne sont pas le seul socle intellectuel possible à une critique radicale de l’intérêt.

Limiter notre critique à cette genèse-là est réducteur au point d’en être déloyal : il n’y a pas que des imbéciles qui dénoncent à la fois l’injustice et l’inefficacité économique de l’intérêt.

Je vous prépare (mais c’est long, je vais un peu tarder) des extraits significatifs de l’analyse de Maurice Allais telle qu’il la formulait déjà dans « Économie et intérêt » en 1947 (livre passionnant qui lui a valu le prix dit « Nobel »). Vous verrez qu’il appuie sa pensée sur une description méticuleuse et une critique rigoureuses de nombreux grands esprits passés (pas du tout d’« extrême gauche ») ; ça va vous intéresser, c’est sûr.

PPPS : je sais que parfois, sur le net, LES MAJUSCULES signifient que l’on crie. Mais ce n’est qu’une convention, une convention qui a comme conséquence de nous interdire à tous l’usage des majuscules, alors que les majuscules permettent aussi d’attirer l’attention sur un point vraiment très important.
Alors, entre deux conventions, j’ai choisi (librement) la plus courante (en dehors de l’Internet) et comme je ne crie pas, je n’imagine pas qu’on puisse croire que je crie…




Loïc Abadie dit :
28 décembre 2008 à 19:31

Bonsoir,

Je pense aussi que le versement d’intérêts (donc le crédit) est nécessaire et bénéfique. Sans eux personne de sensé n’accepterait de prêter son argent et les investissements de long terme ne pourraient avoir lieu. Même en finance islamique, ces intérêts refont surface sous forme détournée (montage de capital-risque assimilables de fait à du crédit). Et ce crédit doit rester l’affaire du privé, faute de quoi on donnerait aux états un droit de vie et de mort sur tous les opérateurs économiques ayant besoin du crédit…et on reviendrait bien vite aux dictatures socialistes.

Pour le reste :
clairement la 2ème hypothèse “les banques sont de simples intermédiaires” n’est pour moi pas valide.

Dans le cas d’une banque intermédiaire, le client X ayant 10000 euros serait contacté par la banque Y. Elle lui demanderait si il est intéressé pour prêter de l’argent à l’emprunteur Z, et si X répond oui (et seulement dans ce cas), les 10000 euros disparaîtraient de son compte pour être transférés sur le compte de Z, et en fin d’opération X serait remboursé et partagerait les intérêts avec sa banque.
Nous sommes alors dans un système à réserve pleine et il n’y a pas de création de monnaie, juste des transferts.

Dans le système actuel, la banque Y prête les 10000 euros de X sans lui demander son avis, ne lui verse au final aucun intérêt sur son compte courant, et les 10000 euros restent en théorie sur le compte de X, la banque espérant simplement qu’il n’y aura pas trop de déposants venant réclamer au même moment leur argent. De la monnaie temporaire étant créée de toutes pièces à cette occasion, et se trouve disponible pour alimenter une spéculation excessive si elle est surabondante.
Ce n’est pas ce que j’appelle une “intermédiation”. Dans une vraie intermédiation, le médiateur discute avec les deux parties, et les mouvements d’argent sont clairs !

Maintenant est-ce que cela fait des banques les “coupables” ? La réponse est pour moi non. Si le système actuel de réserve fractionnaire existe c’est qu’il y a un large consensus social en sa faveur pour le moment. Rien n’interdit en effet à une banque de ne prêter qu’avec l’accord des déposants, en transférant l’argent créé au lieu de créer de la monnaie temporaire. Dans ce système, 100% des emprunteurs peuvent faire défaut, cela ne posera pas de problèmes à la banque, et aux déposants qui ont choisi de ne pas prêter leur argent. C’est ce que j’appelle une banque “Rothbardienne”.
Si de telles banques n’ont pas vu le jour jusqu’ici alors qu’aucune loi ne l’interdit, c’est qu’il n’y avait pas de demande sociale dans ce sens : Nous approuvons donc tous de fait le système actuel !

Pourquoi d’ailleurs chercher à tout prix un “coupable” (si ce n’est pour se dire “ce n’est pas de ma faute”) ?
Le coupable initial (si l’on peut dire) réside dans la nature grégaire des hommes (sans doute d’origine génétique et sélectionné comme avantage évolutif). C’est cette nature grégaire qui était bénéfique à l’époque paléolithique qui ne l’est plus du tout dans le monde financier : elle pousse les opérateurs à acheter parce que d’autres achètent et à vendre parce que d’autres vendent.
Ce comportement grégaire et irrationnel a été démontré par de nombreuses expériences de marchés fictifs, y compris sur des étudiants en économie à priori très avertis. Le fait d’être libéral ne m’empêche évidemment pas de reconnaître cette évidence, et la théorie des marchés rationnels n’est d’ailleurs pas partagée par tous les libéraux (loin de là).

Tout le monde est donc “coupable” (si l’on peut dire) des excès actuels, en particulier les états qui ont poussé à l’endettement et incité les banques à prendre des risques extrêmes. Mais là encore, les états ne sont au final que l’émanation de la foule qui plébiscite les politiques de fuite en avant dans le crédit.
Le “coupable”, c’est la dynamique de groupe qui s’empare de différentes “foules” : ménages, cadres des banques, responsables politiques…etc.

À partir de là :

- Soit on maintient le système actuel de réserve fractionnaire avec capacité de production de crédit quasi-illimitée, et de grands cycles bulles/implosion s’enchaîneront quelles que soient les règlementations imposées à la spéculation (l’excès de liquidité issu d’un crédit incontrôlé trouvera toujours une issue où se “placer”).

- Soit on passe à un système de réserve pleine (ou dans un premier temps, par prudence, à un système de réserve fractionnaire très encadré, avec des leverage ratios très limités pour les banques, comme j’ai eu l’occasion de le détailler). Il y aura encore de petites bulles spéculatives (la nature humaine étant ce qu’elle est), mais au moins elles n’auront pas la possibilité de grossir exagérément et de faire de gros dégâts vu qu’elles n’auront pas de “carburant-crédit” en quantité suffisante pour cela.

Sur la spéculation pour finir, je pense qu’il faut distinguer deux types de spéculation :

- La spéculation rationnelle, qui consiste à acheter un actif sous-évalué après une étude détaillée de ses fondamentaux et du rendement qu’il offre, ou au contraire à vendre un actif surévalué, en recherchant des anomalies de marché par rapport aux normales historiques sur le très long terme. C’est en général ma démarche (je revendique le droit de “spéculer”, c’est à dire de pouvoir acheter et vendre librement des actifs pour me constituer un patrimoine)
Les “rationnels” (je pense en faire partie) vont souvent à l’encontre du sentiment de foule dominant, et se méfient dès qu’ils voient un large consensus se développer.

- La spéculation irrationnelle, qui consiste à acheter un actif simplement parce qu’il “a monté” et à le vendre parce qu’il “a baissé” en dehors de toute étude fondamentale. C’est cette spéculation qui est à l’origine des bulles.




Étienne Chouard dit :
28 décembre 2008 à 21:38

@ Loïc,

Vous dites :

« Je pense aussi que le versement d’intérêts (donc le crédit) est nécessaire et bénéfique. Sans eux, personne de sensé n’accepterait de prêter son argent et les investissements de long terme ne pourraient avoir lieu. »

Je pense que c’est une erreur, une vraie belle erreur : en fait, LES ÉPARGNANTS N’ÉPARGNENT PAS POUR GAGNER UN TAUX D’INTÉRÊT : ils épargnent parce qu’ils ont trop d’argent et qu’ils ont satisfait leurs besoins ; ils épargneraient de toutes façons, quel que soit le taux. Tout taux réel positif crée une rente, un effet d’aubaine appelé « rente de l’épargnant ». —  et j’en ai parlé dans ce message du 30 octobre, avec une citation de Maurice Allais et un autre de Keynes à l’appui.

J’aimerais savoir ce que vous pensez, Loïc, de cette thèse de la rente de l’épargnant, effet d’aubaine non nécessaire.

Amicalement.

Étienne.
__________________

Rappel de mes deux citations :

• La première vient du gros livre qu’a écrit Maurice Allais au sortir de la guerre (et qui lui a valu plus tard le "Prix Nobel"), « Économie et intérêt », page 101 et s. :

RENTE DE L'ÉPARGNANT

Lorsque le taux du marché a la valeur d'équilibre Ie (fig. 1), le capital épargné par un individu donné a la valeur Ce, mais une partie de cette épargne subsisterait si le taux d'intérêt du marché était inférieur à Ie. Il en résulte pour l'épargnant une rente.

Figure 1

Figure 2

En effet, la quantité dC que l'épargnant aurait consenti à capitaliser pour un revenu annuel IdC est en fait capitalisée pour un revenu annuel IedC.

Il en résulte pour lui un revenu gratuit, égal à l'intégrale

R = Surface hachurée IoIeMe

que nous appellerons rente de l'épargnant.

Certains économistes ont prétendu que l'intérêt perçu IC était la rémunération de l'effort d'abstinence réalisé par l'épargnant en portant son capital de la valeur C0, qu'il aurait si le taux d'intérêt était nul, à sa valeur d'équilibre Ce.

On voit en fait que cette rémunération est généralement beaucoup plus élevée que le sacrifice réel ainsi consenti, dont la valeur est égale à la surface C0CeMe correspondant à la rémunération de la seule épargne marginale et on comprend les paroles indignées de Lassalle, devant certaines thèses extrêmes des théoriciens de l'abstinence" : «L'intérêt du capital est la récompense de la privation ! Admirable parole, parole qui vaut son pesant d'or ! Les millionnaires européens, les ascètes, les pénitents hindous, les stylistes perchés sur une jambe en haut de leur colonne, les bras tendus, le corps penché, la mine blême, tendant vers le peuple leur écuelle pour recueillir la récompense de leurs privations ! Au milieu d'eux et dominant tous les pénitents, le pénitent des pénitents : la firme Rothschild !».


Rente de l'épargnant et rente du consommateur.

En réalité, il ne faut voir dans la rente de l'épargnant qu'un cas particulier de la rente dont bénéficie tout individu lorsqu'il participe au marché.

En effet, un individu (X) poursuit l'échange d'un bien (A) contre un bien (B) tant que, compte tenu du taux d'équivalence du marché, les quantités reçues de (B) ont pour lui plus de valeur que les quantités données de (A) et arrête cet échange lorsque son taux d'équivalence psychologique devient égal au taux d'échange du marché.

Il en résulte que toute opération économique librement effectuée laisse à l'agent qui le poursuit un revenu gratuit, une rente, puisqu'il n'y a équivalence psychologique entre les quantités reçues et les quantités fournies qu'à la marge et que tant que cette limite n'est pas atteinte l'agent considéré retire un avantage de l'échange.

La rente de l'épargnant en tant que revenu gratuit n'est donc pas un phénomène propre à l'épargne et elle est absolument, analogue à la rente du consommateur pour lequel la valeur psychologique moyenne des biens acquis est toujours supérieure à celle des sommes dépensées pour les acquérir, la différence pouvant être considérable, ou à la rente du travailleur pour lequel la valeur psychologique du salaire est toujours supérieure à celle du travail fourni.

Si donc, et comme nous l'avons montré, il serait faux de soutenir que l'intérêt perçu n'est que la stricte rémunération de l'effort d'épargne, il serait tout aussi injustifié de s'indigner du caractère de revenu gratuit d'une partie des intérêts touchés, alors que ce même caractère s'attache aux achats du consommateur, aux revenus du travailleur et d'une manière générale à tout acte économique et quelque justes qu'elles puissent être, en tant que critiques de certaines théories de l'abstinence, les observations de Lassalle ne sauraient être retenues en aucune façon dans la forme qui leur a été donnée en tant qu'arguments tendant à mettre en cause la justification sociale du prêt à intérêt (2).

_____________

(2) Toutefois, il est bien certain que s'il n'y a, entre la rente du consommateur ou du travailleur et la rente de l'épargnant, aucune différence de nature, il peut y avoir dans certains cas une différence d'échelle. Ainsi, il n'y a guère de comparaison possible entre la rente du travailleur pour lequel le salaire correspondant à un travail donné perçu sur la base d'un salaire unitaire égal à sa valeur psychologique marginale peut être cinq à dix fois supérieur à sa valeur psychologique moyenne, et la rente du milliardaire américain qui, sur la base d'un taux d'intérêt pur de l'ordre de 4%, perçoit 40 millions d'intérêts pour une épargne qu'il ne modifierait guère si le taux d'intérêt pur du marché devenait nul.

Source : Maurice Allais, « Économie et intérêt » (p 101 et s.), 1947, réédité par les Éditions Clément Juglar en 1998.

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• La seconde explication sur la rente de l’épargnant que je voudrais vous signaler est tirée d’une perle, une pure merveille :

Note finale (point II) de la « Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie » de Keynes (p. 366 et s chez Payot) :

II

« Mais il y a une seconde partie de notre analyse dont les conséquences sont beaucoup plus importantes pour l'avenir des inégalités de fortune ; c'est notre théorie du taux de l'intérêt. On justifiait jusqu'ici une certaine élévation du niveau de l'intérêt par la nécessité de fournir à l'épargne un encouragement suffisant.

Mais nous avons démontré que le montant effectif de l'épargne est rigoureusement déterminé par le flux de l'investissement et que l'investissement grossit sous l'effet d'une BAISSE du taux de l'intérêt, pourvu qu'on ne cherche pas à le porter au delà du montant qui correspond au plein emploi. La politique la plus avantageuse consiste donc à faire BAISSER le taux de l'intérêt par rapport à la courbe de l'efficacité marginale du capital jusqu'à ce que le plein emploi soit réalisé.

Ce critère conduira, sans aucun doute, à un taux de l'intérêt beaucoup plus faible que celui qui a régné jusqu'ici, et pour autant qu'on puisse faire des conjectures au sujet des courbes de l'efficacité marginale qui correspondent à un équipement en capital de plus en plus développé, il y a lieu de croire que le maintien plus ou moins continu d'une situation de plein emploi exigera une baisse profonde du taux de l'intérêt, sauf toutefois si dans la communauté tout entière (État compris) il se produit une forte variation de la propension à consommer.

Nous sommes convaincu que la demande de capital est strictement limitée, en ce sens qu'il ne serait pas difficile d'accroître l'équipement jusqu'à ce que son efficacité marginale tombe à un chiffre très faible. Ceci ne veut pas dire que l'usage des biens de capital ne coûterait presque plus rien, mais seulement que le revenu qu'on en tirerait aurait tout au plus à couvrir la dépréciation due à l'usure et à la désuétude, et une certaine marge destinée à rémunérer les risques ainsi que l'exercice de l'habileté et du jugement.

En bref, les biens durables de même que les biens éphémères fourniraient au cours de leur existence un revenu global couvrant tout au plus le coût du travail nécessaire à les produire, augmenté des coûts de l'habileté et de la surveillance et d'une allocation correspondant aux risques.

**************************************

Cet état de choses serait parfaitement compatible avec un certain degré d'individualisme. Mais il n'en impliquerait pas moins L’EUTHANASIE DU RENTIER ET PAR SUITE LA DISPARITION PROGRESSIVE DU POUVOIR OPPRESSIF ADDITIONNEL QU’A LE CAPITALISTE D'EXPLOITER LA VALEUR CONFÉRÉE AU CAPITAL PAR SA RARETÉ.

L'INTÉRÊT NE RÉMUNÈRE AUJOURD'HUI AUCUN SACRIFICE VÉRITABLE non plus que la rente du sol. Le détenteur du capital peut obtenir un intérêt parce que le capital est rare, de même que le détenteur du sol peut obtenir une rente parce que le sol est rare.

Mais, tandis que la rareté du sol s'explique par une raison intrinsèque, il n'y a aucune raison intrinsèque qui justifie la rareté du capital.


**************************************

Une raison intrinsèque de cette rareté, plus précisément un sacrifice véritable que seule pourrait faire consentir l'offre d'une récompense sous forme d'intérêt, n’existerait que dans le cas où la propension individuelle à consommer s’avérerait assez forte pour que l'épargne nette en situation de plein emploi devienne nulle avant que le capital fût suffisamment abondant.

Et, même dans ce cas, les Pouvoirs Publics auraient encore la ressource d'entretenir une épargne commune assez importante pour permettre au capital de se développer jusqu'à ce qu'il cessât d'être rare.

La généralisation de la rente nous paraît constituer une phase intermédiaire dans l'évolution du capitalisme ; elle prendra fin lorsqu'elle aura rempli son objet. Et la disparition de la rente du capital entraînera bien d'autres changements radicaux dans ce régime. Le grand avantage du programme que nous préconisons, c'est que la disparition du rentier ou du capitaliste sans profession n'aura rien de soudain, qu'elle n'exigera aucun bouleversement, qu'elle résultera de la simple persistance pendant un certain temps de l'évolution graduelle que la Grande-Bretagne a connue récemment.

Pratiquement on pourrait se proposer (tout ceci n'a rien d'irréalisable) d'abord d'augmenter l'équipement jusqu'à ce que le capital cesse d'être rare, de manière à supprimer la prime attribuée au capitaliste sans profession ; ensuite de créer un système de taxation directe obligeant les financiers, les entrepreneurs et les autres hommes d'affaires à mettre au service de la communauté à des conditions raisonnables leur intelligence, leur caractère et leurs capacités professionnelles (ces hommes d'affaires aimant certainement assez leur métier pour consentir à travailler à bien meilleur compte qu'à présent).

Il faut avouer cependant que l'expérience seule peut indiquer dans quelle mesure il convient d'orienter la volonté publique, telle qu'elle s'exprime par la politique du Gouvernement, vers le renforcement de l'incitation à investir; et dans quelle mesure il est possible d'accroître la propension moyenne à consommer sans risque de s’éloigner de l’objectif consistant à dépouiller le capital de sa valeur de rareté en l'espace d'une ou deux générations.

On constatera peut-être que la propension à consommer est si facilement renforcée par le déclin de l’intérêt que le plein emploi peut être réalisé moyennant un flux d’épargne et par suite une vitesse d’accumulation à peine plus grands qu’aujourd’hui.

Dans ce cas l'augmentation des taxes sur les gros revenus et sur les grosses successions pourrait avoir l'inconvénient d'abaisser le flux d'investissement correspondant au plein emploi très au-dessous du niveau qui existe en fait à l'heure actuelle. Nous ne songeons pas à nier qu'une telle conséquence soit possible, voire même probable.

Il serait téméraire en ce domaine de prédire la réaction de l'homme moyen en face de circonstances nouvelles. Cependant, si l'on pouvait sans difficulté assurer approximativement le plein emploi par une légère augmentation du flux d'investissement actuel, on aurait déjà résolu un problème essentiel. Et il resterait à fixer par une décision séparée l'ampleur et les modalités des restrictions de consommation qu'il serait juste et raisonnable d'appeler la génération actuelle à consentir afin que ses successeurs puissent bénéficier le moment venu d'un état de plein investissement. »


Source : John Maynard Keynes, 1883-1946 , « Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie » (1936), « Notes finales sur la philosophie sociale à laquelle la théorie générale peut conduire » Université du Québec À Chicoutimi et Édition Payot 2005.

oppossum dit :
28 décembre 2008 à 22:57

Voilà Etienne, je tente une petite réponse :

1) Vous dites :
“Je suggère seulement de leur retirer (pour le rendre à la collectivité) ce privilège extravagant de percevoir un revenu (l’intérêt) proportionnel à la somme qu’elles créent gratuitement de toutes pièces au moment du prêt, alors que de simples honoraires suffiraient, proportionnels au travail (très modeste en l’occurrence, il me semble) effectué par les banques. Cette mesure mettrait fin à une injustice ruineuse, un revenu sans cause, une rente non nécessaire pénalisant tous les autres acteurs.”

Et bien sachez que sur ce point, je suis plutôt d’accord avec vous. C’est un prélèvement indu.
Même si dans les faits, je me demande si, après examen attentif de leur frais, on en tirerait beaucoup (car ce coefficient des réserves fractionnaires est-il toujours utilisé à son maximum ?).
Par ailleurs, des prélèvements indus, des prix mal fixés, des impôts imbéciles, des gaspillages, il y en a légion.
Mais enfin je suis d’accord avec vous.

Mais je doute que pour vous, cette suggestion que vous faites, ne soit l’essentiel de la restauration de la puissance de l’État dans le processus de création monétaire : Si ? Alors, c’est finalement presque trop raisonnable non ?

2) Néanmoins, vous semblez très critique sur le principe même de l’intérêt :
“il n’y a pas que des imbéciles qui dénoncent à la fois l’injustice et l’inefficacité économique de l’intérêt”, dites-vous.

Je n’ai pas d’opinion sur le sujet très précise et si je n’avais pas constaté, comme vous, que la nature humaine est contrastée, je pencherais du côté du gratuit, du beau et de l’émotion. Mais moi même je sais que je ne suis pas parfait.
Par conséquent, l’idée d’un intérêt, qui ne serait pas de l’usure, me parait intuitivement sage, normale, prudente.

Je dirais même que si l’argent était sans intérêt, le fait d’épargner perdrait de son attrait… Quant au fait de prêter (c’est-à-dire prendre tout de même un risque), alors là il n’a plus aucun intérêt -c’est le cas de le dire- .

Ce qui est sûr c’est qu’on se priverait d’un des moyens de contrôler le crédit !

3) Dans le problème que vous posez (situation où toutes les banques créeraient de + en + d’argent, mais de façon proportionnelle à leur taille pour ne pas se gêner), effectivement l’argument de la concurrence comme “moyen de les brider dans la quantité de monnaie émise” tombe en partie.

Mais je vous objecterai qu’en fin de compte, la diversité des banques et donc leur concurrence, est plutôt un frein à ce que l’une d’entre elle devienne hégémonique, ce qui représenterait un danger indéniable.

Quant bien même la règle des réserves fractionnaires n’existerait pas, les banques ne peuvent tout de même pas créer à l’infini de la monnaie si personne ne vient emprunter ! Le risque d’un accroissement sans limite n’existe pas : la société a des limites dans l’absorption de crédit !

Vous avez raison de dire qu’il a eu effectivement trop de crédit consenti, mais cela s’est passé ainsi parce que les taux étaient trop bas et que l’emprunt est devenu une opération courante , une sorte de façon culturelle de vivre : on achète et on consomme à crédit , on investit à crédit , on équilibre les budgets publics par le crédit !

Les banques n’on fait que faire boire un âne qui avait décidé de boire … bien entendu, elles en étaient réjouies !

Donc, je suis d’accord avec vous. Mais le risque identifié n’est pas le bon, d’après moi.

Ma ‘défense’ des banques privés ne m’empêche pas de penser que la création monétaire devrait être mieux contrôlée ou plutôt que cette création ne devrait pas avoir pour seule logique de faire un profit excessif du côté des banques : ainsi elles ne seraient donc pas tentés de pousser les gens à l’endettement (consommation / investissement).

Oui voilà, j’ai bien formulé ma pensée. Qui vous rejoint quelque part Étienne, je crois.

PS/ Je ne parle même pas des outils de pure spéculation (qui sont la conséquence de l’argent pas cher de la Fed, mais qui ensuite deviennent une raison supplémentaire d’en créer) qu’on devrait interdire et basta.




Étienne Chouard dit :
29 décembre 2008 à 00:36

Oppossum,

Vous dites : "Je dirais même que, si l’argent était sans intérêt, le fait d’épargner perdrait de son attrait…"

Cette vision est probablement une erreur : voyez mon message de 21h38 : l'élasticité de l'épargne par rapport aux taux d'intérêt est faible : quand les taux changent, la propension à épargner ne change pas. Le taux d'intérêt réel (attention, le taux réel, c'est le seul qui compte et c'est la partie du taux qui dépasse le taux de l'inflation) est une rente non nécessaire.

Vous dites ensuite :
"quant au fait de prêter (c’est-à-dire prendre tout de même un risque), alors là il n’a plus aucun intérêt —c’est le cas de le dire- ."

D'où viendrait que seule l'épargne puisse être prêtée ?

N’est-il pas possible de créer (ex nihilo) la monnaie qu’on a besoin de prêter (où le nom qu’on voudra bien donner ici à ces nouveaux moyens de paiement, peu importe lequel) ?

D'ailleurs, selon Jean Bayard, les banques n'ont pas du tout le droit de prêter l'épargne déposée chez elles (cet argent ne leur appartient pas et cette épargne bancaire est neutralisée dans ce qu'il appelle des « parkings monétaires : elles doivent créer de la monnaie (en proportion de cette épargne) pour la prêter. »)

Amicalement.

Étienne.

______________

PS : vous ne m’avez pas dit.
Qu’est-ce que signifie oppossum ?


PPS : quant à la prétendue protection contre l’hégémonie qui est censée nous être apportée par la concurrence entre les banques, avez-vous remarqué comme, en pleine crise épouvantable, la principale priorité des banques, même avec l’argent des contribuables, c’est de racheter leurs concurrents en difficulté, devenant ainsi des monstres de plus en plus dangereux.

Il me semble d’ailleurs que les personnes physiques feraient bien, avant d’y laisser leur liberté et même leur peau, de se préoccuper de la taille monstrueuse que prennent leurs propres créatures, les « personnes morales » ; enfin le jeu de mot tombe mal puisque les personnes morales (les corporations) sont probablement les êtres les plus immoraux, les plus cyniques, que la terre ait jamais portés. Je pense que les intérêts vitaux des personnes morales sont contraires même à ceux de leurs membres.

En tout cas, je n’ai AUCUNE confiance dans des acteurs privés, quels qu’ils soient, pour gérer la monnaie, bien public inaliénable, comme l’air et l’eau. Aucune institution ne peut être mieux contrôlée que l’État… Ne souriez pas, on peut faire mieux que par le passé, si on ne néglige pas l’essentiel : l’État est l’outil collectif le plus facile à contrôler à condition, bien sûr, que les citoyens imposent une véritable Constitution et donc un processus constituant de qualité (c’est-à-dire des constituants désintéressés, surtout pas à la fois juges et parties), d’où l’importance décisive de ma bagarre…

D’un certain point de vue, je rejoins les ultralibéraux qui se méfient de l’État comme de la peste (car je crains, moi aussi, le Léviathan, qui est capable de nous écraser sans s’en apercevoir,  simplement en se retournant, s’inquiétait Alain), mais la solution néolibérale qui consiste à dépouiller l’État de toutes ses prérogatives (pour qu’il ne puisse plus nuire, il y a une certaine logique) conduit finalement à la loi de la jungle c’est-à-dire à la négation de la liberté pour le plus grand nombre et la liberté pour les plus forts seulement. Ce « libéralisme »-là est une escroquerie. Au lieu de cela, selon moi, un État fort mais tenu à la gorge par une vraie Constitution c'est-à-dire une Constitution non écrite par lui et surtout une Constitution HORS DE PORTÉE pour lui, AU-DESSUS de lui (même les traités ne pourraient venir à bout de cette Constitution véritable), cet État fort placé à tout moment sous le contrôle sourcilleux des citoyens pour servir l’intérêt général, serait bien plus libéral que l’État-peau-de-chagrin que nous imposent (sans débat) les néolibéraux depuis 25 ans, État réduit bientôt à ses fonctions de police, de justice et d’armée, misère totalitaire pour le seul service des privilégiés et aux dépens du plus grand nombre. L’idée libérale a été dévoyée.

On ne s’en sortira pas, ni en matière monétaire et financière, ni en aucune matière décisive, sans se réapproprier le processus constituant, au niveau des simples citoyens.




Attention : échanges importants (avec Loïc et Paul) :

Loïc Abadie dit :
29 décembre 2008 à 04:51

À Etienne “LES ÉPARGNANTS N’ÉPARGNENT PAS POUR GAGNER UN TAUX D’INTÉRÊT”

C’est sans doute vrai que l’épargne est peu sensible aux taux (et beaucoup plus à la confiance des ménages en l’avenir à long terme), mais quel rapport avec la question des banques ou du crédit ?

Nous épargnons par exemple pour nous protéger de l’avenir quand il nous semble menaçant, ou bien pour préparer des projets futurs.

Si il n’y a plus de taux d’intérêt sur les prêts, j’épargnerai encore, évidemment : Je pourrai placer mon capital dans de l’immobilier pour avoir un loyer, ou dans des actions qui rapportent un rendement (et éventuellement une perspective de plus-value)

Par contre je refuserai de prêter à qui que ce soit mon argent vu que cela ne me rapportera plus rien. Tout le monde (ou quasiment) fera comme moi et plus aucune entreprise, plus aucun ménage ne trouvera alors de quoi emprunter.

Si on interdit le rendement (loyers ou actions), cela revient à rendre inutile la possession d’un capital. C’est un cauchemar socialiste (ou une utopie 68-arde, ce qui revient au même), dans lequel toute inégalité serait supprimée. Certains utopistes rêvent d’un monde sans inégalité, mais il faut bien en voir les conséquences pratiques :

Dans ce cas de figure, je m’adapterai simplement à ce système en en faisant le moins possible : je choisirai simplement le travail demandant le moins de responsabilité, que je ferai sans aucune motivation (ou que je ne ferai pas si c’est possible)…et la majorité des opérateurs agiront comme moi (il y aura toujours 1 ou 2% d’idéalistes purs et durs), se comportant en “boulets inertes”. Une société de ce type péricliterait rapidement (ou dériverait vers une dictature parce qu’il faudra une hiérarchie féroce pour obliger les gens totalement démotivés à travailler quand même, avant de péricliter).

Bien entendu, j’aurai fui bien avant cela vers un pays n’ayant pas adopté de telles mesures, qui lui progressera bien plus vite (ses citoyens étant plus motivés) et qui sera bien vite en mesure de dicter ses conditions aux pays ayant choisi l’impasse égalitaire et une solution aussi extrémiste que la suppression de la rente.

Étienne Chouard dit :
29 décembre 2008 à 12:57

Cauchemar socialiste supposé [b]
[b]et cauchemar capitaliste avéré…

combien de poids pour deux mesures ?



Loïc,

Je reprends votre message point par point, pour ne pas être trop long.
Je mets ce que vous me dites « entre guillemets et en italiques »,
et je vous réponds [entre crochets].

« “LES ÉPARGNANTS N’ÉPARGNENT PAS POUR GAGNER UN TAUX D’INTÉRÊT” : C’est sans doute vrai que l’épargne est peu sensible aux taux (et beaucoup plus à la confiance des ménages en l’avenir à long terme), mais quel rapport avec la question des banques ou du crédit ? »

[Pour moi, ce sont deux questions distinctes, mais c’est Paul, dans son billet, qui suppose que les deux questions sont liées, non ?]
_______

« Nous épargnons par exemple pour nous protéger de l’avenir quand il nous semble menaçant, ou bien pour préparer des projets futurs.  »

[Nous sommes d’accord : une motivation importante de l’épargne, tels des écureuils, est de mettre de côté du pouvoir d’achat, en prévision des mauvaises périodes, toujours à craindre.

MAIS,

cette légitime précaution n’emporte PAS DU TOUT avec elle LE DROIT À "RÉCOLTER" PLUS (SANS TRAVAILLER) QUE CE QU’ON A ÉPARGNÉ, ce surplus étant forcément réalisé sur le dos de ceux qui travaillent, jusqu’à démonstration du contraire.

Et c’est bien là que nous divergeons, je pense.

Je sais bien que ce revenu facile (sans travail) vous semble une évidence, parce que les épargnants ont pris L’HABITUDE de gagner plus que ce qu’ils ont économisé, en attendant simplement que le temps qui passe fasse grossir leur tas d’or, tout seul, sans travail, mais toutes les habitudes ne sont pas forcément bonnes, ni légitimes.

Essayez de trouver le fondement moral, la justification de ce gain sans travail, ce n’est pas si simple. Et si vous repoussez l’argument moral, comme si la morale n’avait pas sa place en économie (on entend ça souvent, je ne sais pas ce que vous en pensez), pouvez-vous donner une justification à ce cynisme (la philosophie égoïste par excellence) ? Paix et morale sont-elles dissociables ?

De mon point de vue, le seul intérêt défendable pour l’épargne, c’est celui qui protège l’épargne de l'injustice de l’érosion monétaire, c’est donc un intérêt dont le taux ÉGALE celui de l’inflation, sans le dépasser, ce qui donne un taux RÉEL NUL.]
_______

« Si il n’y a plus de taux d’intérêt sur les prêts, j’épargnerai encore, évidemment : je pourrai placer mon capital dans de l’immobilier pour avoir un loyer, ou dans des actions qui rapportent un rendement (et éventuellement une perspective de plus-value)  »

[Votre habitude de gagner de l’argent sans travailler vous fait chercher d’autres combines présentant les même propriétés, on peut le comprendre, mais s’il n’y avait plus AUCUN moyen de gagner de l’argent sans travailler soi-même (sous-entendu, en faisant travailler les autres à sa place), vous feriez, je pense, [b]contre mauvaise fortune bon cœur[/i] et vous vous contenteriez —très normalement— du juste fruit de votre PROPRE travail (une épargne protégée de l’érosion monétaire, et pas plus), et si vous aviez besoin de plus d’argent, vous feriez —enfin— comme tout le monde : vous vous mettriez au travail (un vrai travail qui crée de la richesse)…

Et ce ne serait que JUSTICE.

Pour montrer qu’on peut dire tout ça sans être un « extrême gauchiste » au couteau entre les dents, j’insisterai sur la formulation de Keynes lui-même (grand bourgeois libéral, grand spéculateur et profondément anticommuniste), formulation que j’aime bien, à la fin de sa théorie ; je vous la signale à nouveau parce je ne suis pas sûr que vous l’ayez bien lue :

[C’est Keynes qui parle, mais c’est moi qui souligne. ÉC]

« La généralisation de la rente nous paraît constituer une phase intermédiaire dans l’évolution du capitalisme ; elle prendra fin lorsqu’elle aura rempli son objet.

Et la disparition de la rente du capital entraînera bien d’autres changements radicaux dans ce régime.

Le grand avantage du programme que nous préconisons, c’est que la disparition du rentier ou du CAPITALISTE SANS PROFESSION n’aura rien de soudain, qu’elle n’exigera aucun bouleversement, qu’elle résultera de la simple persistance pendant un certain temps de l’évolution graduelle que la Grande-Bretagne a connue récemment.

Pratiquement on pourrait se proposer (tout ceci n’a rien d’irréalisable) d’abord d’augmenter l’équipement jusqu’à ce que le capital cesse d’être rare, de manière à supprimer la prime attribuée au capitaliste sans profession ; ensuite de créer un système de taxation directe OBLIGEANT LES FINANCIERS, LES ENTREPRENEURS ET LES AUTRES HOMMES D’AFFAIRES À METTRE AU SERVICE DE LA COMMUNAUTÉ À DES CONDITIONS RAISONNABLES LEUR INTELLIGENCE, LEUR CARACTÈRE ET LEURS CAPACITÉS PROFESSIONNELLES (ces hommes d’affaires aimant certainement assez leur métier pour consentir à travailler à bien meilleur compte qu’à présent). »

(Source : John Maynard Keynes, 1883-1946 , « Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie » (1936), « Notes finales sur la philosophie sociale à laquelle la théorie générale peut conduire » Université du Québec À Chicoutimi et Édition Payot 2005.)

Façon élégante, pour ce génie, de dire que les rentiers sont oisifs, que ce sont des parasites qui vivent sans travailler aux crochets de ceux qui travaillent, que leur rente, contrairement à ce que vous prétendez, ne les encourage pas du tout à travailler mais au contraire, précisément, les DISSUADE de « mettre leur intelligence et leurs capacités au service de la communauté », aux dépens de tous ceux qui, eux, sont condamnés aux travaux forcés (à leur service). ]
_______

« Par contre je refuserai de prêter à qui que ce soit mon argent, vu que cela ne me rapportera plus rien. Tout le monde (ou quasiment) fera comme moi et plus aucune entreprise, plus aucun ménage ne trouvera alors de quoi emprunter.  »

[Vous refuserez de prêter votre bel argent et on s’en passera sans problème puisqu’on sait désormais —depuis que la monnaie est totalement dématérialisée— créer ex nihilo l’argent dont on a besoin pour financer les investissements productifs.

Vous garderez votre argent et il ne manquera à personne.]
_______

« Si on interdit le rendement (loyers ou actions), cela revient à rendre inutile la possession d’un capital. C’est un cauchemar socialiste (ou une utopie 68-arde, ce qui revient au même), dans lequel toute inégalité serait supprimée. Certains utopistes rêvent d’un monde sans inégalité, mais il faut bien en voir les conséquences pratiques :  »

[Est-ce que ce serait si grave que la possession d’un capital devienne inutile ?

Imaginez que le « cauchemar socialiste » (supposé) qui vous fait si peur —à vous qui vivez du travail des autres— est un « rêve de libération » pour ceux qui, aujourd’hui, travaillent à votre place.

Je vous signale, au cas où vous viviez dans une bulle, que notre réel quotidien — à tous ceux qui travaillent et ont peur précisément de perdre ce travail qui est leur seul moyen de survivre—, ce réel est bien le « cauchemar capitaliste » avéré (pas supposé).

Mais il faut être du côté des damnés de la terre (dans la famille des licenciés boursiers, par exemple), semble-t-il, pour s’en apercevoir.]
_______

« Dans ce cas de figure, je m’adapterai simplement à ce système en en faisant le moins possible : je choisirai simplement le travail demandant le moins de responsabilité, que je ferai sans aucune motivation (ou que je ne ferai pas si c’est possible)…et la majorité des opérateurs agiront comme moi (il y aura toujours 1 ou 2% d’idéalistes purs et durs), se comportant en “boulets inertes”.  »

[Je vais me dispenser de commenter ces projets personnels qui parlent d’eux-mêmes.]
_______

« Une société de ce type péricliterait rapidement (ou dériverait vers une dictature parce qu’il faudra une hiérarchie féroce pour obliger les gens totalement démotivés à travailler quand même, avant de péricliter).  »

[Je connais un bon moyen d’éviter toute dictature (ça s’appelle une Constitution, une vraie), mais j’en ai largement parlé ces temps-ci, je n’y reviens pas. Les « constitutions » « communistes » n’en sont pas, pas plus que les « constitutions » « démocratiques » : aucune n’a été écrite avec le minimum de précautions pour éviter les tricheries éhontées des « représentants » contre l’intérêt des citoyens. Par exemple, la Constitution soviétique de 1918, que j’ai sous les lunettes, a été écrite par… le parti… (après avoir dissous l’assemblée constituante dès qu’elle a résisté à Lénine…) Je ne vois aucune fatalité inévitable dans ces abus de pouvoir immémoriaux : nous devons surtout bien repérer LA VRAIE SOURCE des dysfonctionnements, l'origine véritable de notre difficulté à contrôler les hommes au pouvoir : la qualité du processus constituant.]
_______

« Bien entendu, j’aurai fui bien avant cela vers un pays n’ayant pas adopté de telles mesures, qui lui progressera bien plus vite (ses citoyens étant plus motivés) et qui sera bien vite en mesure de dicter ses conditions aux pays ayant choisi l’impasse égalitaire et une solution aussi extrémiste que la suppression de la rente.  »

[Fuyez donc… Personne ne vous regrettera, si vous ne travaillez pas comme tout le monde.

Je n’ai pas parlé d’égalité, sauf peut-être d’égalité devant le travail, effectivement : il s’agit de traiter en PARASITES ceux qui font travailler les autres sans travailler eux-mêmes.

Pour le reste, je suis profondément méritocratique : ceux qui se donnent du mal et qui sont utiles —ce qui n’exclut évidemment pas les petits patrons— doivent être largement mieux traités que ceux qui font le minimum. Ce n’est pas si difficile à organiser et cela n’impose pas nécessairement un système d’extorsion injuste comme le système actuel.

La suppression de la rente n’est une solution « extrémiste » qu’aux yeux des seuls rentiers… ;-) ]

Étienne.
_______

PS : si vous avez un vrai travail, si vous n’êtes donc pas un rentier, tous ces reproches et toutes ces remarques ne vous concernent pas, cela va sans dire : vous voyant défendre ouvertement la rente et la spéculation, je vous ai interpellé COMME SI vous étiez un rentier pur et dur, un spéculateur professionnel, ceux qu’on appelait naguère les « profiteurs ».

Mais c’est un statut social, une posture économique, que j’interpelle, plus qu’une personne désignée, bien évidemment ; je n’ai rien contre vous ;-)




Loïc Abadie dit :
29 décembre 2008 à 15:22

“L’expérience montre que l’homme cherche les failles des systèmes. Un système sans profit ne tient pas, du moins avec l’homme tel qu’il est.

C’est une évidence…beaucoup de rêveurs d’extrême-gauche et de philosophes vivant dans un monde imaginaire semblent incapables de le comprendre.
Les petites tribus peuvent avoir un système sans profit uniquement parce qu’il est facile d’identifier celui qui “cherche la faille” et de le rappeler à l’ordre. Il risque l’exclusion de la tribu et a donc tout intérêt à adopter un comportement collectif si il veut rester inséré dans sa micro-société.

Dans une grande société, ce n’est plus le cas. Il faut trouver une autre source de motivation, qui est le profit. Sans lui, elles périclitent rapidement…toutes les tentatives de supprimer la rente se sont soldées par des échecs retentissants.

La rente est une compensation évidente et indispensable : le rentier accepte de prêter son argent, ou de l’investir dans un projet. Il risque en faisant cela de perdre partiellement ou totalement sa mise. La rente est tout simplement ce qu’on verse en compensation de ce risque.

Étienne Chouard prône un système sans rente, où les revenus du travail seraient la seule source d’inégalité et de motivation possibles.
Qui accepterait dans ce système de prêter de l’argent aux entreprises lorsqu’elles auraient besoin de fonds pour réaliser des projets ? Personne ! Ou plutôt si, le seul “candidat” qui resterait disponible serait l’état, qui deviendrait rapidement tout puissant et totalitaire.


Autre remarque : rien n’interdit dans nos pays l’existence d’entreprises appartenant totalement aux travailleurs, où le patron ne toucherait qu’un salaire, et où la totalité des revenus de l’entreprise irait à ses salariés. Ce sont des coopératives. On pourrait même estimer qu’elles disposent d’un avantage théorique : le fait de ne pas avoir de rente à verser aux actionnaires leur permettrait de vendre des produits moins chers que leurs concurrents, ou de consacrer plus de moyens aux investissements.

Or les coopératives ne dominent pas le paysage économique, loin de là : C’est bien la preuve que ce modèle est moins efficace dans la majorité des cas.




Je n’ai pas répondu à Loïc Abadie, considérant que j’avais déjà tout dit et qu’aucun élément nouveau n’était apparu.

La suite est avec Paul…

À suivre…

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#579 03-01-2009 00:46:36

Étienne
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Re: 07 Reprendre le pouvoir sur notre monnaie

Des nouvelles de mes participations récentes sur le blog de Paul Jorion (suite)

Suite des échanges sur le billet de Paul Jorion intitulé :
« Les bons et les mauvais coupables » (27/12/2008),


Paul Jorion dit :
29 décembre 2008 à 16:50

@ Étienne Chouard

… selon Jean Bayard, les banques n’ont pas du tout le droit de prêter l’épargne déposée chez elles (cet argent ne leur appartient pas et cette épargne bancaire est neutralisée dans ce qu’il appelle des « parkings monétaires »)

Cette opinion de Jean Bayard, qu’aucun fait ne supporte, mérite-t-elle d’être rapportée une fois de plus ?




Étienne Chouard dit :
30 décembre 2008 à 12:17

« …qu’aucun fait ne supporte » ??

@ Paul Jorion,

Paul, tu me demandes : « Cette opinion de Jean Bayard, qu’aucun fait ne supporte, mérite-t-elle d’être rapportée une fois de plus ? »

Hum.

Il y a quelqu’un que j’affectionne qui m’a signalé récemment cette sentence remarquable —que j’ai trouvée bien pertinente :

« Il convient de ne pas violer l’un des principes fondamentaux de la méthodologie scientifique, à savoir de prendre les réfutations au sérieux. »

Tout à l’heure, je te renverrai amicalement la question, comme si nous jouions au boomerang… ;-)

___________________

Mais d’abord, sur le fond de la thèse de Bayard, il me semble qu’il y a un fait important qui donne raison à Jean, un fait comptable* :

Prenons un client et une épargne très courante, un LDD (livret de développement durable, ex CODEVI), par exemple, et voyons comment cette épargne pourrait « financer » un prêt (un prêt à quelqu’un d’autre).

Quand une banque « utilise l’épargne d’un client matérialisée sur un compte LDD pour prêter ces euros inutilisés à un autre client qui, lui, a besoin d’euros, et qu’elle fait ainsi son travail d’intermédiation » (pour utiliser comme point de départ les mots et mécanismes de la thèse adverse à celle de Jean — thèse théorique qu’aucune écriture comptable ne confirme, que je sache —), il se trouve que les faits comptables (dans la banque*) montrent une réalité tout à fait intéressante :

1) le compte du client épargnant (le LDD) ne baisse pas d’un centime (il la trouverait mauvaise, vous imaginez, le client épargnant, de voir son épargne diminuer sans son ordre), et ce client peut donc toujours, à tout moment et dans l’instant, récupérer sa mise, transférer son LDD sur son DAV et donc convertir ces sommes (très légèrement) immobilisées en pouvoir d’achat immédiat (chiffre au passif de la banque transmissible librement et libératoire dans les échanges), c’est-à-dire en monnaie, en vraie monnaie (puisque la monnaie scripturale est un moyen de paiement équivalent aux billets dans les échanges, sauf à mériter un diplôme de capillitracteur).

Ce fait comptable se traduit ainsi dans les faits courants, dans les termes de l’échange réel : sur ce compte, il y a toujours de la monnaie, la monnaie épargnée.

2) le compte (dépôt à vue) du client nécessiteux (l’autre, celui qui a besoin d’argent) augmente POURTANT, comme par magie par l’effet du prêt bancaire, et ce client emprunteur dispose ainsi de ce qui l’intéresse : un pouvoir d’achat immédiat, matérialisé par un chiffre, à droite du bilan de la banque, un chiffre transmissible etc. qu’il pourra transférer librement pour payer ses divers achats.

Ce fait comptable se traduit ainsi dans les faits courants, dans les termes de l’échange réel : sur cet autre compte, est apparue de la nouvelle monnaie, la monnaie empruntée.

Les faits sont têtus.

Donc, Jean Bayard a raison : la banque ne prête nullement les sommes qui sont épargnées, mais des sommes nouvelles, forcément nouvelles, qui s’appuient sur le fait que l’épargne existe (cette épargne ne servant que de réserve, de garantie), mais qui ne sont pas cette épargne.

Pour ce qui concerne les moyens de paiement, il n’y a pas "conservation des quantités", mais augmentation. Il y a augmentation du nombre de moyens de paiement effectivement utilisables au même moment (comme il y aura prochainement diminution au moment du remboursement).

Donc, plutôt que dire, de façon simple mais inexacte :

• « Les banques servent d’intermédiaires en prêtant l’argent des uns (qui ont trop d’argent et qui en épargnent) aux autres (qui en manquent et qui sont prêt à en emprunter) ; et au moment des remboursements, cette monnaie qui a circulé par l’intermédiaire de la banque est ensuite rendue de l’emprunteur à l’épargnant. »

On devrait plutôt dire, ce qui correspond formellement et strictement aux écritures comptables à la banque, siège véritable de la monnaie :

• « Les banques  servent d’intermédiaires en s’appuyant sur l’épargne des uns (qui ont trop d’argent et qui en épargnent, c’est-à-dire ne s’en servent pas pour consommer) pour créer de l’argent supplémentaire, temporairement (en proportion de l’épargne déposée) et le prêter aux autres (qui en manquent et qui sont prêt à en emprunter) ; et cette monnaie temporaire sera progressivement détruite par la banque lors de chaque remboursement de l’emprunteur, jusqu’à disparaître complètement. »

La première formulation est une approximation souvent rencontrée dans les vulgarisations à propos des banques, pour donner aux néophytes une première idée, en gros, du rôle des banques dans la société, mais ce serait une erreur de ne plus se détacher de cette présentation pédagogique, simple mais imprécise, une de celles dont les profs ont souvent besoin dans un premier temps pour accéder progressivement au réel complexe.

_______________

Pour un PEA (plan d’épargne en actions), c’est très différent puisque —dans ce cas de figure précis, auquel ne peut évidemment pas être réduite toute l’épargne—, c’est le client de la banque qui donne l’ordre à la banque, précisément et individuellement, d’acheter en son nom telle et telle action en bourse (puisque le client n’a pas le droit d’aller lui-même à la bourse), et donc son DAV baisse, sans surprise puisque c’est lui qui a donné l’ordre du transfert (conformément au fait qu’il est le seul à pouvoir le décider en vertu du droit de propriété) : sa monnaie se déplace (pas de crédit =] pas de création monétaire) vers le DAV du vendeur, qui monte. Et par ailleurs, son PEA se remplit de la propriété de titres (des actions), mais ces actions ne sont pas de la monnaie puisque leur valeur n’est pas liquide (pas disponible, pas librement transmissible, pas « monnaie »…).

Dans le cas du PEA, donc, (et des comptes d’épargne équivalents), il y a bien circulation, avec intermédiation de la banque : le compte d’origine en monnaie (DAV) se vide, un autre compte qui n’est plus de la monnaie parce que trop peu liquide (PEA) se remplit, mais l’autre DAV, celui du vendeur des actions, se remplit… ici, donc, la monnaie circule, il n’y a pas eu de création monétaire. Il y a bien eu intermédiation de la banque et conservation des quantités, puisqu’il n’y a pas eu de crédit.

__________________________

Mais Paul, puisque tu poses cette question à propos de la thèse de Jean, je reformule ta question avec mes propres lunettes (amusées) :

L'opinion que les banques commerciales ne créent pas de monnaie à l'occasion des prêts qu'elles consentent à leurs clients, opinion qu'aucun fait ne supporte (puisque plus de 90% de la monnaie**  que nous utilisons tous, de fait, tous les jours, est composée précisément des dépôts à vue, DAV que la comptabilité bancaire de base*** voit gonfler mécaniquement lors des prêts et dégonfler lors des remboursements), cette opinion complètement hétérodoxe mérite-t-elle d'être rapportée chaque jour une fois de plus, sans qu'aucun document — ni académique, ni pédagogique, ni politique, ni philosophique, ni comptable, ni économique — ne soit jamais venu la supporter**** ?

Au-delà du clin d’œil affectueux du retour à l’envoyeur, il me semble qu’il faut répondre OUI aux deux questions, la tienne et la mienne, tant que tous les interlocuteurs intéressés et constructifs (que je suppose tous par principe de bonne foi) ne se sont pas rangés de bon gré à l'opinion commune.

Toi-même, récemment, tu nous as fort bien rappelé cette forte sentence :

« Il convient de ne pas violer l’un des principes fondamentaux de la méthodologie scientifique, à savoir de prendre les réfutations au sérieux. »

;-)

Bien amicalement, et avec toute ma reconnaissance pour ta patience et ta gentillesse.

Étienne.

________________________

* Et les faits comptables sont d’une importance cardinale dans notre débat, de toute évidence, puisque plus de 90% de la monnaie —c’est-à-dire quasiment toute, en fait— est composée d’écritures comptables et de rien de plus.

On ne peut donc pas méconnaître la comptabilité des banques sans perdre toute chance de comprendre quoi que ce soit à la monnaie moderne, il me semble.


** Tous les humains du monde, ou presque, utilisent le mot ‘monnaie’ au sujet des moyens de paiement créés par les banques commerciales et utilisés par tout le monde dans les échanges, cette réalité terminologique est un fait, non ?


*** J’ai sous les lunettes un livre intitulé « La comptabilité bancaire », (chez La revue Banque éditeur), de Jean-Marie Gélain, HEC, expert-comptable diplômé, docteur ès-sciences économiques, et qui a été, entre autres, Directeur Adjoint à la Direction des Services Comptables de la Société Générale. Ce livre est préfacé par Jean-Louis Butch, secrétaire général de la Commission bancaire, qui ne tarit pas d’éloges à  l’endroit de l’auteur (j’ai regroupé la préface, le bilan des banques et quelques pages utiles dans ce petit fichier.

Et que trouve-t-on, dans ce bréviaire de la comptabilité des banques, qui pourrait être utile dans notre débat ?

• D’abord, dès l’introduction (p 13), une phrase qui donne la position des experts-comptables sur la création monétaire privée :

« Il faut souligner, écrit Gélain, l’importance de [la règlementation des informations bancaires] (…) ce traitement particulier des banques se justifie pour plusieurs raisons fondamentales : (…) – la participation à la création monétaire avec les crédits accordés à la clientèle, (…) »

Cet homme a le sens de l’euphémisme.

• On y trouve aussi, un peu plus loin (p 37), l’écriture de base qui matérialise la création monétaire au moment du crédit :

2 – L’utilisation du crédit par le client

À chaque décision de décaissement [i.e. l’utilisation d’une sorte de réserve qui est inscrite dans un premier temps hors bilan pour ne pas, trop vite, endetter inutilement la banque avec une somme pas encore utile. ÉC], la banque crédite le client :

[Je présente l’écriture sous forme de comptes en T, moins compacte que dans le livre (voir le fichier) mais plus pédagogique, je trouve, et je le fais avec les moyens du bord (j’essaie de remplacer les espaces par des points pour conserver les distances). ÉC]

D.........20. Crédits à la clientèle...........C
-------------------------------------------------.......[Ça, c’est la mémoire comptable de
montant...................|...................................la créance contre le client. ÉC]
.
.
D.....251. Compte ordinaire du client.......C
--------------------------------------------------........[Ça, c’est la monnaie
...............................|.............  montant.........(le solde créditeur d’un DAV). ÉC]

(Source : « La comptabilité bancaire », (chez La revue Banque éditeur), de Jean-Marie Gélain)

La création monétaire privée utilise donc bien, simplement, deux comptes de bilan (ici, les n° 20 et 251 qu’on peut retrouver dans le fichier).

• On y trouve aussi dans le livre de Gélain ce que je cherchais depuis longtemps, et qui est finalement assez simple : l’écriture qui matérialise la DESTRUCTION monétaire.

Il me semblait difficile de concevoir que la banque puisse détruire la monnaie qu’elle avait créée alors que cette monnaie, par définition, était faite pour circuler et donc pour lui échapper vers les bilans de ses concurrents. Comment la banque avait-elle accès à cette monnaie pour la détruire, au moment du remboursement du prêt ? C’était pour moi une des dernières énigmes. Ce livre me l’a expliqué, très simplement (les problèmes monétaires sont infiniment plus simples, je trouve, quand on les aborde par l’angle de leur support privilégié qui est la comptabilité : c’est rigoureux, c’est accessible, c’est irréfutable, c’est clair).

Voici l’explication (et l’écriture). Au moment du remboursement du prêt, la banque ne détruit pas exactement LA monnaie qu’elle avait créée au moment du prêt, mais plutôt UNE QUANTITÉ ÉQUIVALENTE de monnaie.

À l’échéance du crédit, par le crédit du compte qui mémorise le prêt (et qui ‘se vide’ d’autant), il suffit de ponctionner (débiter) le DAV du montant du capital : cette écriture —interne— qui vide un DAV sans en remplir un autre EST une destruction de monnaie, une disparition de chiffres porteurs de pouvoir d’achat.

C’est simple, je trouve ça irréfutable.

2 – L’amortissement du crédit [L’amortissement, c’est le remboursement. ÉC]

Conformément aux conditions contractuelles fixées à l’origine avec le client, à chaque échéance la banque journalise :

D..251. Compte ordinaire du client...C.......[c’est le DAV (le dépôt à vue, la monnaie)
--------------------------------------------------…....c.= capital remboursé. Cette monnaie disparaît.
montant.[c+i].........|.....................................i.= intérêts. Cette monnaie se déplace
.............................|...................................................(vers le Résultat de la banque). ÉC]
.
.
D.......20.Crédits.à.la.clientèle......C
-----------------------------------------------.......[La créance de la banque (c=capital)
.........................|............montant.[c].............contre le client s’éteint. ÉC]
.
.
.......70. Produits d’exploitation.
D......bancaire –Intérêts perçus.......C
-----------------------------------------------...[Le client s’est débrouillé pour alimenter
...............................|.......montant.[i].......son DAV pour que la banque puisse
...............................|............................. à la fois détruire de la monnaie (c)
...............................|............................. et en déplacer une autre (i)… ÉC]

(Source : « La comptabilité bancaire », (chez La revue Banque éditeur), de Jean-Marie Gélain)

Ce livre n’est sans doute pas le plus agréable qu’il m’ait été donné de lire (je m’entraîne à l’euphémisme), mais il est sans doute une référence utile et je ne manquerai pas de vous signaler les autres pépites que j’y trouverai probablement.


**** À part le livre d’Helmut Creutz, autodidacte comme Jean Bayard, et passionnant comme lui, mais aussi, franchement iconoclaste, comme lui.




Je vous signale cette couverture formidable du dernier PLAN B, disponible en kiosque pour un prix qui fait rire :

http://etienne.chouard.free.fr/Europe/PlanB_LesEconomistesReflechissent.jpg


Merci à toute l’équipe du Plan B smile

Le prochain relevé des aventures du père Chouard dans les terres de Jorion sera le dernier pour décembre.

Étienne.

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#580 03-01-2009 03:41:11

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Re: 07 Reprendre le pouvoir sur notre monnaie

Étienne, pour faire des tables rudimentaires il faut user les tags "code" et "/code", sous wordpress avec "<" et ">", sous punBB avec "[" et "]"

Par exemple:

D  251. Compte ordinaire du client   C        [c’est le DAV (le dépôt à vue, la monnaie)
--------------------------------------        c = capital remboursé. Cette monnaie disparaît.
montant [c+i]        |                        i = intérêts. Cette monnaie se déplace
                     |                        (vers le Résultat de la banque). ÉC]


D   20. Crédits à la clientèle       C
--------------------------------------        [La créance de la banque (c=capital)
                     |     montant [c]          contre le client s’éteint. ÉC]


    70. Produits d’exploitation.
D       bancaire – Intérêts perçus   C
--------------------------------------        [Le client s’est débrouillé pour alimenter
                     |     montant [i]        son DAV pour que la banque puisse
                     |                        à la fois détruire de la monnaie (c)
                     |                        et en déplacer une autre (i)… ÉC]


devient:

Code:

D  251. Compte ordinaire du client   C        [c’est le DAV (le dépôt à vue, la monnaie)
--------------------------------------        c = capital remboursé. Cette monnaie disparaît.
montant [c+i]     |                           i = intérêts. Cette monnaie se déplace
                  |                           (vers le Résultat de la banque). ÉC]


D   20. Crédits à la clientèle       C
--------------------------------------        [La créance de la banque (c=capital)
                  |        montant [c]        contre le client s’éteint. ÉC]


    70. Produits d’exploitation.
D       bancaire – Intérêts perçus   C
--------------------------------------        [Le client s’est débrouillé pour alimenter
                  |        montant [i]        son DAV pour que la banque puisse
                  |                           à la fois détruire de la monnaie (c)
                  |                           et en déplacer une autre (i)… ÉC]

(punBB ajoute le mot "Code:", Wordpress ne le fait pas.)

Cela fait qu'une police de caractères monospace soit usé, et qu'on n'ait plus besoin de remplacer les espaces par des points. La composition de la table doit se faire dans wordpad ou n'importe quel programme qui use une police de caractères monospace, bien sur. Et pour les copier coller d'un logiciel à l'autre... il faut faire un peu attention wink .

[Merci Nigun, je n'y pensais plus (j'oubliais que je suis chez moi...). Je vais changer ça. Le problème, c'est que je perds les mises en forme (les couleurs) et les liens hypertextes. Étienne (3/01, 16h45)]

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#581 03-01-2009 17:05:18

Étienne
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Re: 07 Reprendre le pouvoir sur notre monnaie

L'amérique latine continue à nous servir de laboratoire démocratique, à l'avant-garde de l'humanité qui s'émancipe des abus de pouvoir, alors qu'ici, notre paresse et notre suffisance laissent le champ libre à un totalitarisme ultra moderne qui ne dit pas son nom.

L’Équateur met la finance sur le banc des accusés et répudie sa « dette illégitime »
http://risal.collectifs.net/spip.php?article2435

De passage à Genève, le vice-président Lenin Moreno confirme la volonté de Quito de ne pas rembourser un tiers de ses créances internationales.

L’Équateur pourrait répudier un tiers de sa dette extérieure. L’annonce faite en novembre par le président Rafael Correa n’a pas surpris. La nomination l’an dernier d’une Commission d’audit intégrale du crédit public (CAIC) avait sonné comme un avertissement : la société équatorienne n’a pas à rembourser les « dettes illégitimes » laissées par des gouvernements aux ordres d’organismes financiers internationaux, eux-mêmes au service des créanciers privés. Le gouvernement s’est laissé jusqu’à mi-décembre pour analyser le rapport de la CAIC et consulter ses partenaires internationaux. D’ici là, Quito a suspendu le paiement des intérêts. Prévisible, la décision n’en est pas moins d’importance : ces 3,8 milliards de dollars représentent 7% du produit intérieur brut de l’Equateur, un pays dont plus de la moitié des citoyens vit sous le seuil de pauvreté.

Parallèlement, la décision a provoqué une hausse immédiate du « risque-pays », le coefficient déterminant le coût des futurs crédits que solliciterait l’Etat équatorien. Ainsi qu’un conflit avec le Brésil, qui héberge l’un des créanciers mis en cause.

Ce n’est pas la première fois que Rafael Correa s’en prend directement ou indirectement au Fonds monétaire international et à la Banque mondiale. Ministre de l’Economie en 2005, il n’avait pas hésité à démissionner de son poste pour protester contre un diktat du représentant local de la Banque mondiale, Eduardo Sommensatto. Un fonctionnaire qu’il s’empressera d’expulser dès son élection à la tête du pays en 2006...

Dans la même veine, le président équatorien est un des plus fervents promoteurs de la Banque du Sud, présentée comme une alternative aux institutions issues de Bretton Woods.

En pleine crise financière globalisée, la venue à Genève du vice-président Lenin Moreno offrait l’opportunité de faire le point sur l’expérience équatorienne, qui voit ce petit pays andino-amazonien chercher une voie de développement alternatif, entre dirigisme économique, politiques sociales et intégration latino-américaine.

Quelles sont les lignes de force qui guident le gouvernement de M. Correa ?

Lenin Moreno : Notre priorité est d’agir auprès des secteurs les plus marginalisés sous les gouvernements néolibéraux. Cela signifie que l’on doit reconstruire des services publics de santé et d’éducation (Université comprise) gratuits et d’excellente qualité pour tous les Equatoriens. Nous essayons d’aider les plus démunis à se loger dignement, l’État fournissant les fonds propres nécessaires à l’acquisition ou à la réparation d’une maison. Sur le plan économique, nous favorisons la production et la consommation locales afin de limiter le poids des importations. L’État a aussi une importante politique d’investissements, par exemple dans les infrastructures routières et aéroportuaires. Nous avons plusieurs programmes visant à favoriser l’emploi. Je citerais par exemple le « 5-5-5 », qui ouvre des microcrédits de 5000 dollars à 5% sur cinq ans pour lancer des projets productifs.

L’Équateur est très dépendant des envois d’argent des migrants et des exportations pétrolières. La crise mondiale met-elle en péril cette politique ?

Sans doute allons-nous connaître une diminution de ces revenus. Mais nous avons été prudents : notre budget qui court jusqu’au milieu de l’an prochain a été établi sur la base de prix du pétrole similaires à ceux que nous connaissons actuellement.

À terme, les programmes sociaux sont-ils menacés ?

Non. Le président de la République l’a clairement affirmé : les programmes sociaux seraient les derniers à être touchés. Il se peut qu’on réduise les investissements, mais pas le social.

Le président a affirmé récemment que l’Équateur pourrait refuser de rembourser une part de sa dette externe. Est-ce une réponse à la crise ?

Non. La commission d’audit de la dette avait été instituée bien avant. Son rapport qui vient d’être rendu recense nombre d’irrégularités qui vont de la captation d’intérêts démesurés à des contrats signés hors de toute procédure légale. On relève des choses curieuses, comme des dettes qui étaient sur le point d’être prescrites, soudainement renouvelées afin de favoriser les créanciers... On peut, pour le moins, parler de manque de patriotisme de la part des gouvernements signataires...

Qu’est-ce qu’une dette illégitime ?

Ce peut être une dette illégale, par exemple quand les procédures institutionnelles n’ont pas été respectées. Nous avons des cas où des documents ont été antidatés. Mais une dette est aussi illégitime, lorsqu’elle résulte d’un prêt qui n’a pas été investi dans le domaine qui était prévu, à cause de gouvernements malhonnêtes et avec la complicité des organisations financières internationales préteuses ou qui supervisaient ces prêts. Les cas repérés par la commission ont été transmis à la justice et seront soumis à des arbitrages internationaux qui en détermineront la nature légitime ou non.

En répudiant sa dette, l’Équateur ne court-elle pas le risque, en cette période de rareté du crédit, d’être exclue de futurs prêts bancaires ?

Non, car la dette juste, continuera d’être remboursée avec ponctualité.

L’existence de la Banque du Sud change-t-elle la donne ?

C’est à quoi nous aspirons... Les économies latino-américaines possèdent entre 400 et 500 milliards de dollars entreposés dans des banques principalement nord-américaines... Pourquoi devrions-nous demander des crédits à l’étranger, si nous pouvons avoir notre propre banque de développement ?

Le « côté factice » du capitalisme

Que vous inspire le fait que les gouvernements du Nord dépensent des milliards pour sauver des banques privées ?

Et bien... chacun a sa façon de gouverner... En ce qui nous concerne, nous interviendrions d’abord auprès des secteurs sociaux les plus défavorisés. Ce sont eux qui souffrent le plus des crises.

Vit-on une récession passagère ou une crise du système capitaliste ?

Cette crise découle du côté factice de rapports économiques éloignés des réalités. On a livré l’économie à des jeux de marketing, multiplié des produits financiers destinés à tromper les gens. Les prix des matières premières ont été faussés par la spéculation, elle-même financée par l’endettement des ménages notamment nord-américains. Jusqu’au jour où cette pyramide de papier s’est écroulée.

Malgré la crise du capitalisme, on parle peu d’alternatives... Comment réagissez-vous au Sommet du G20 ?

C’est le symptôme d’un système néolibéral qui a érigé le « sauve qui peut » en mode de fonctionnement. On se regroupe pour trouver des solutions de sauvetage pour soi. On montre sur un radeau et on coupe les mains de ceux qui essaient de s’y accrocher... L’Équateur n’a pas attendu cette crise pour chercher des alliances internationales, mais autour de propositions solidaires, inclusives.

Les entreprises obligées d’employer des personnes handicapées

Vous êtes à Genève pour la Conférence de l’UNESCO sur l’inclusion par l’éducation. La question du handicap, qui vous touche personnellement, est-elle devenue prioritaire en Équateur ?

L’Équateur vit des changements transcendantaux dans le domaine social, principalement dans l’attention que nous devons aux personnes les plus sensibles de la société. Et, parmi elles, bien sûr, aux personnes handicapées. L’Équateur a signé, puis ratifié en avril 2008 la Convention internationale sur les droits des personnes handicapées. Ce texte a force de loi : toute personne handicapée dans n’importe quel pays estimant ses droits violés peut porter plainte auprès des Nations Unies.

Que faites-vous concrètement ?

Nous avons lancé un programme qui s’appelle « Équateur sans barrière » qui conçoit l’inclusion dans sa globalité : cela va de la nomination d’un procureur des droits des personnes handicapées à des aides techniques personnalisées ou encore l’accessibilité des lieux publics, etc. Toutes les entreprises ont l’obligation d’employer au moins 3% de personnes handicapées, un taux que nous allons bientôt relever à 4%. Enfin et surtout, nous essayons de conscientiser la société pour qu’elle apprenne à reconnaître sa diversité et la nécessaire solidarité.

Votre élection à la vice-présidence est un signe que les choses bougent...

Le président m’a choisi comme un symbole. Il voulait signifier que sous son gouvernement les personnes issues des groupes sensibles allaient avoir une ascension prioritaire.

Propos recueillis par Benito Pérez

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#582 05-01-2009 10:12:04

Zolko
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Re: 07 Reprendre le pouvoir sur notre monnaie

NingúnOtro a écrit:

Sacré travail, tout ça… Je n'avais rien à fêter pour l'arrivée de l'an 2009... alors j'en ai profité pour lire ce sacré travail qui semble vous prendre un temps fou dernièrement... en détriment d'autres causes...

Et bien, j'en finis profondément déçu... (...) vous tournez en rond

Mis à part le style rédactionnel un brin condescendant de NingúnOtro (chacun sa karma), je dois bien dire que je suis un peu d'accord. Si je peux me permettre, Étienne, citer en intégralité les échanges sur le site de Joriond n'est pas très lisible, même quand vous surlignez les passages importants. Si vous pouviez ne citez que certains paragraphes pertinents, on pourrait lire le reste sur le site lui-même.

Pour ce qui est de la création monétaire, on est tous bien d'accords pour dire que cela ne va pas comme c'est fait aujourd'hui, mais personne ne saurait pointer du doigt le problème exact, ni une bonne solution réalisable. On sait aussi que le pouvoir politique est mélangé au pouvoir financier, qu'ils se protègent mutuellement, et qu'il sera impossible de changer quoi-que ce soit dans la politique monétaire avant d'avoir changé profondément, radicalement, les choses dans le pouvoir politique: c'est aussi cela, tourner en rond. Nous savons tous cela, mais comment changer les choses, et vers quoi tendre ?

Je vais essayer de vous faire un petit croquis... que ça fasse "clic" et qu'on puisse passer à autre chose d'urgent et utile (relativement plus, je veux dire). Simplifions un MAX.

Tiens, moi aussi je vais apporter ma contribution simplificatrice. Admettons que les évolutions du système monétaire sont quasi-statiques, c.à.d. qu'à tout moment, le système est en équilibre. Nous partirons d'une situation où toutes les banques sont à la limite de leurs réserves fractionnées (1:9, elles ont émis 9 fois plus de crédit que leurs réserves).

1) Admettons que l'Etat (ou la banque centrale) crée 1000€ et paye des fonctionnaires avec cela. Elle le fait ex-nihilo, en imprimant des billets.

2) ces fonctionnaires déposent ces 1000€ dans les banques, qui voient instantanément gonfler leur réserves de 1000€...

3) ...et peuvent donc en prêter 9000€ par le mécanisme des réserves fractionnés (je passe sur la série convergente qui permet d'arriver à ces 9000€). Ces 9000€ sont crées alors par les banques en faisant crédit à ses clients, en écrivant (monnaie scripturale) la somme sur le compte des clients, et en l'écrivant dans leurs bilans (somme nulle). Cette création n'est pas ex-nihilo, puisque les banques avaient besoin du support des 1000€ crées par l'État.

4) Quand le client rembourse les 9000€, la banque l'efface aussi de son bilan.

5) Mais cette fois, la somme n'est plus nulle, car le client rembourse PLUS que 9000€ !!!!!!! (les intérêts). L'Etat a autorisé la banque à empocher les intérêts sur les 9000€ pour absolument aucune raison, aucun service rendu, aucun produit. RIEN.

C'est là, et seulement là, que ce situe le problème: dans les intérêts. Si les banques prêtaient l'argent sans intérêts, il n'y aurait aucun problème avec la réserve fractionnée. Bien-sûr, si les banques ne pouvaient pas prêter avec intérêts, elles ne le feraient pas, et n'auraient pas poussé à obtenir l'autorisation des réserves fractionnées.

Une solution toute simple serait alors d'interdire les crédits avec intérêts. Mais, me dites vous, qui prêterait alors de l'argent nécessaire aux investissements à long terme ? Simple: l'État, la société, la collectivité, des banques mutuelles, la mairie...

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#583 05-01-2009 10:25:08

Jacques Roman
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Re: 07 Reprendre le pouvoir sur notre monnaie

Zolko (5956).

À solution toute simple, question toute simple.

Dites-moi, Zolko, comment l'État, la société, la collectivité, les banques mutuelles, les mairies & financeraient-ils ces services de prêts "gratuits"?  En d'autres termes, qui prendrait en charge les dépenses de fonctionnement correspondantes ?JR

Dernière modification par Jacques Roman (05-01-2009 10:29:46)

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#584 05-01-2009 10:36:49

Zolko
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Re: 07 Reprendre le pouvoir sur notre monnaie

Jacques Roman a écrit:

Dites-moi, Zoko, comment l'État, la société, la collectivité, des banques mutuelles, la mairie. & financeraient-ils ces services de prêts "gratuits"?

Je n'ai jamais dit que ces services seraient gratuits: je n'ai parlé que des intérêts (on peut imaginer des frais de dossier à prix fixe par exemple). Une banque mutuelle pourrait créer de l'argent avec les réserves fractionnés, mais sans intérêts perçus. L'argent serait alors vraiment détruit une fois le crédit remboursé, un exercice à somme nulle.

Et puis, réfléchissons... si c'est la mairie, elle y gagnerait grâce aux impôts qu'elle percevra des projets qu'elle aura financé !

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#585 05-01-2009 11:03:30

bernarddo
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Re: 07 Reprendre le pouvoir sur notre monnaie

Le problème de la monnaie me semble facile à conceptualiser.

C'est fait depuis longtemps d'ailleurs, avec la fable de la Dame de Condé que je ne vais pas avoir à raconter à un aussi docte lectorat.

La fable met en scène une dame, d'ailleurs pas très au courant des derniers progrès du capitalisme.

Elle aurait dû d'abord demander un intérêt sur son avance de paiement. C'est le B.A.Ba du capitalisme, c'est l'intérêt, c'est de la création monétaire automatique!

Elle aurait pu vendre aussi pendant cette journée l'entreprise d'un quelconque artisan de la commune, à l'insu même de celui-ci, et tirer bénéfice de cet argent par un autre prêt à intérêt pendant la journée ou par la conclusion d'une affaire avantageuse lui réclamant du cash ce jour là, par exemple le rachat (réel celui-là) de l'entreprise de cet artisan. C'est un peu plus sophistiqué, mais c'est du réel.

C'est aussi le principe du capitalisme de base, fondamentalement destructeur de la propriété privée, jusqu'aux imites de son pouvoir de coercition.

Et bien, il me semble la solution serait de ramener la Dame à son utilité réelle, c.a.d permettre les transactions entre tous les acteurs économiques, par la gestion, salariée, des petits bouts de papier ou des bits informatiques requis, avec une caisse de péréquation pour les débiteurs insolvables.

Un livre sérieux et éclairant sur la mise en perspective historique des relations du pouvoir et de l'économique, à mon avis incontournable,  c'est
"Condition de l'homme moderne" de Hannah Arendt

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#586 05-01-2009 23:53:41

Étienne
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Re: 07 Reprendre le pouvoir sur notre monnaie

« Pour un système socialisé du crédit »
Un long article de Frédéric Lordon où il évoque enfin (mais pas assez) la création monétaire :
http://blog.mondediplo.net/2009-01-05-P … -du-credit

« C’est un texte un peu long. Mais, d’abord, on n’est pas obligé de lire, et ça c’est bien… Ensuite il n’était pas facile de faire court dès lors que l’analyse des formes que pourraient prendre des institutions bancaires radicalement restructurées à la lumière de la crise financière était inévitablement amenée à croiser un débat sur la création monétaire qui agite beaucoup, non sans raisons, quelques secteurs de ladite "blogosphère".

Ces débats monétaires sont envisagés ici à concurrence de leur pertinence pour la question centrale qui est ici posée, à savoir : à quoi pourrait – devrait – ressembler un système bancaire dont le comportement de ces dernières années suggère qu’il est temps de le refaire à neuf.

Table des matières :

• De quelques envies de nationalisations punitives
• En situation de récession : la nationalisation-coordination
• La sécurité des encaisses monétaires est un bien public vital (qu’on ne confie pas à des intérêts privés)
• Nationalisation ou non-privatisation bancaire ?
• Les structures d’un système socialisé du crédit


______________


« La nationalisation d’accord, mais partielle et temporaire ! » Ils se relaient en boucle à tous les micros comme pour conjurer le spectre hideux du capitalisme d’État, cette abomination qui les a tenus sur la brèche depuis deux décennies. « Ils » ? Toujours les mêmes bien sûr : répétiteurs libéraux, préposés à la rectification des erreurs socialistes et à la rééducation market friendly, experts permanents et patentés, autorités d’avant la crise comme d’après.

Bien sûr une vue raisonnablement ambitieuse des choses se féliciterait de leur avoir arraché une fois dans leur vie le mot « nationalisation », eux qui n’ont cessé de proclamer la supériorité du marché et du privé. Mais le compte n’y est pas tout à fait et leur allégresse à faire payer par la puissance publique, qu’ils ont tant méprisée, les pots cassés normalement réservés aux actionnaires a de quoi donner quelques aigreurs.

• De quelques envies de nationalisations punitives

Hors tout argument de principe, il y a déjà dans cette affaire plus qu’il n’en faut pour justifier de céder à la mauvaise humeur et à la tentation de la nationalisation méchante, c’est-à-dire permanente, peut-être même un peu confiscatoire sur les bords.

À commencer par le comportement des banques récipiendaires de l’aide publique elles-mêmes. On aurait pu imaginer que ces messieurs, n’ayant jamais manqué une occasion de se proclamer la race des seigneurs ni de ridiculiser l’archaïsme misérable de l’action publique, adopteraient un profil moins flamboyant au moment de se rendre à l’équivalent pour eux de la soupe populaire. Rien du tout ! Ils portent haut comme d’habitude et leur cynisme n’a pas pris une ébréchure.

Ceux qui imaginaient que les aides gouvernementales avaient vocation à permettre aux banques de redémarrer les émissions de crédit aussi vite que possible risquent donc d’en être pour leurs frais – c’est le cas de le dire. Quatre jours après avoir aimablement encaissé 25 milliards de dollars de recapitalisation au bon cœur du contribuable étasunien, Jamie Dimon, le président de JP Morgan Chase livre dans une conférence interne sa vision de leur meilleure utilisation [1]. Il n’y est nulle part question du moindre crédit supplémentaire à l’économie.

Davantage, en revanche de financer les suites opérationnelles de l’intégration récente de Washington Mutual, et surtout d’accumuler les moyens de nouvelles acquisitions car, on ne le dit pas assez, les crises sont des périodes fastes si on sait les prendre du bon côté : les mal-portants sont légions et leurs cours de Bourse anéantis les désignent comme des proies excellent marché pour ceux qui restent à peu près à flots… et peuvent compter sur les concours financiers de l’État pour financer leurs emplettes. « Je pense qu’il va y avoir de grandes opportunités pour nous dans cet environnement » [2] déclare sans l’ombre d’un embarras de conscience l’un des dirigeants de JP Morgan, « et je crois que nous avons l’occasion d’utiliser ces 25 milliards de dollars de cette façon » – pour le coup, on peut leur faire confiance.

Au moment où la crise fait exploser à la face de l’opinion publique internationale ce mélange, auquel aucune autre corporation ne résisterait, de rémunération obscène, d’incompétence manifeste et d’irresponsabilité sans borne – puisque raflant les profits de la bulle, la finance laisse les dégâts du krach à toute la collectivité … avant de l’appeler à son secours ! –, il y a dans le cynisme bancaire une constance et une fraîcheur inentamée qui finiraient presque par forcer l’admiration.

Dans le cas de la banque britannique Barclays, c’est l’absence complète de remords et une forme d’intransigeance idéologique acharnée qui étonnent le plus. Car Barclays, elle, ne veut pas de l’État. Ni de son secours ni, surtout, de sa présence. C’est que le gouvernement britannique, qui a un peu plus de suite dans les idées que les autres, a décidé que financer c’était nationaliser, fut-ce partiellement, et que nationaliser c’était avoir voix au chapitre.

Or le gouvernement a laissé entendre qu’il entrait dans « la voix au chapitre » de reprendre la main sur les rémunérations des banquiers et d’y mettre bon ordre. Bien sûr on n’imagine pas d’agression caractérisée, juste le minimum cosmétique permettant de calmer momentanément la fureur du public.

Mais même de ce minimum, Barclays ne veut à aucun prix. Son président Bob Diamond, que son nom prédestinait sans doute aux bonus exorbitants, n’a-t-il pas empoché 20 millions de livres au titre de l’année 2007 ? Il ferait beau voir que l’État, socialiste par nature, lui impose de renoncer si peu que ce soit à la juste rémunération de ses mérites. Aussi, plutôt que d’en venir à cette abomination dernière, et parce que tout de même ses pertes rondelettes la contraignent à la recapitalisation, Barclays a-t-elle imaginé, sur le mode du « tout mais pas ça », d’échapper à l’État en se jetant dans les bras d’investisseurs du Qatar et d’Abu Dhabi [3].

Ce n’est pas d’en appeler à tel investisseur plutôt qu’à tel autre qui soit remarquable ou discutable en soi, ce sont plutôt les conditions dans lesquelles on sollicite les uns pour ne pas vouloir de l’autre. Car la secourable entrée des investisseurs du Golfe a son prix qui défie la rationalité économique.

Il faut dire qu’en matière de recapitalisation des banques occidentales, les fonds souverains ont déjà donné… et s’en souviennent encore : persuadés qu’avec la déconfiture de Bear Stearns et son sauvetage par les autorités étasuniennes, la crise avait atteint son point extrême et que les valeurs ne pouvaient que remonter, les fonds souverains avaient jugé venu le moment de leur entrée en scène sur le double mode de la générosité salvatrice et de la bonne affaire opportunément ramassée. Las, c’était en mars 2008, et l’on sait ce qui est advenu depuis… Pour les convaincre d’y revenir après la saint Barthélémy de l’automne, il fallait y mettre le prix.

Au nom de l’intégrité du privé et de la préservation des bonus, Barclays y était prête. Mais quel prix ! Le gros de l’opération de recapitalisation (3 milliards de livres) consiste en un paquet d’actions préférentielles destiné aux deux fonds souverains. Là où les actions ordinaires sont rémunérées par un dividende, dont chacun sent bien qu’il sera probablement maigrelet dans les années qui viennent, les actions préférentielles, assimilées à une participation en capitaux propres, ont le délicieux avantage de jouir néanmoins d’une rémunération garantie, à l’image des obligations.

Or la garantie dont Barclays gratifie ses nouveaux actionnaires n’est pas mince : 14% avant impôt jusqu’en 2019… Certes les actionnaires ordinaires ne sont pas non plus des amis du socialisme, mais certains d’entre eux commencent à l’avoir mauvaise au moment où ils réalisent que Barclays envisagent de payer à leurs frais sa détestation de l’État et sa préférence pour les bonus.

Il est vrai que faire ceinture alors que les deux nouveaux entrants sont accueillis avec du 14% garanti sur dix ans n’entre dans aucune définition, même très élastique, de l’équité – précisons : de l’équité interactionnariale. Et ceci d’autant moins qu’à 3 milliards de livres d’actions préférentielles plus 2,8 autres d’actions convertibles réservés aux mêmes, et un paquet supplémentaire de warrants, la recapitalisation a des effets dilutifs dont les actionnaires ordinaires sont les premières victimes.

La présence d’« actionnaires » et « victimes » dans la même phrase, le second s’appliquant au premier, laisse immanquablement une impression bizarre. Mais, on l’aura compris, il s’agissait moins d’invoquer les normes de la justice absolue que de montrer jusqu’où le capital privé se montre prêt à aller pour échapper à la nationalisation et préserver la souveraineté de l’argent.

Et de suggérer par là combien ce genre de spectacle rend d’autant plus impérieuses les envies de nationalisation, d’ailleurs sous une forme qu’on voudrait particulièrement brutale. On objectera sans doute que ce sont là des arguments sanguins qui ne devraient pas avoir part à la décision. C’est un point de vue.

Évidemment il faut avoir un œil de colin froid pour s’y tenir, et tout le monde n’a pas cette chance. De moins en moins de monde au demeurant. Un sondage réalisé auprès de 115 directeurs financiers de grandes entreprises étasuniennes révèle que 58% d’entre eux s’attendent à ce que l’argent public reçu par les banques servent surtout à financer de nouvelles acquisition ou (pour 40% des répondants) à maintenir rémunérations et bonus [4].

On ne s’attardera pas sur les mérites scientifiques d’un sondage probablement pire que la moyenne d’un genre génériquement avarié, si ce n’est pour en retenir l’information brute qu’il se trouve tout de même un nombre considérable de directeurs financiers désabusés au point de soupçonner à leur tour les banques de recevoir l’argent du contribuable avec toutes les intentions du monde, sauf celle de prêter. Il devrait être assez clair que les directeurs financiers étasuniens ne sont pas par principe ennemis des grasses rémunérations. Mais, que celles des banquiers soient maintenues par les fonds des plans de sauvetage publics, même à eux la chose semble discutable…

• En situation de récession : la nationalisation-coordination

Quand bien même elle n’aurait que ces arguments-là en sa faveur, la nationalisation punitive du secteur bancaire ne serait pas moins entièrement justifiée. Il se trouve qu’elle en a d’autres, sans doute plus recevables pour le lecteur moins intempérant, et, il est vrai, plus analytiques. On les trouverait, pour commencer, dans le droit fil du grand troc implicite – dont les États sont les dindons – qui voulait échanger aides publiques contre reprise du crédit.

Le gouvernement français s’ahurit d’avoir été floué et découvre qu’ayant tout fait… il n’a aucun pouvoir dans les banques renflouées ! L’eût-il vraiment désiré, il lui aurait suffi de s’en donner les moyens, et notamment d’intervenir en fonds propres afin d’avoir aux conseils des banques une participation politique proportionnée à sa participation financière. Mais, pour l’heure, le gouvernement a choisi des instruments de dette, suffisamment sophistiqués pour, moyennant quelques torsions réglementaires, avoir l’air de recapitaliser… sans véritables apports de fonds propres.

Les 10,5 milliards d’euros apportés à six banques (BNP Paribas, Crédit agricole, Banques populaires, Crédit Mutuel, Société générale, Caisses d’épargne) fin octobre 2008, ont pris la forme de dettes hautement subordonnées, dont l’exigibilité est la plus faible possible, au point de les assimiler à de quasi-fonds propres. La dette subordonnée est ainsi admissible pour la constitution de la base de capitaux propres entrant dans la définition du ratio de solvabilité Tier-1 pourvu qu’elle ne dépasse pas une certaine proportion. Le gouverneur de la Banque de France, Christian Noyer, a offert son concours à la discrète modification réglementaire qui a permis de relever la part maximum de la dette subordonnée de 25 à 35% du total des capitaux propres « Tier-1 »…

On comprend bien l’avantage du point de vue des finances publiques : par construction, la dette subordonnée doit être remboursée – en l’occurrence son échéance est de cinq ans, et elle porte un taux d’intérêt supérieur de 400 points de base aux taux des titres d’État de même maturité, ce qui, si aucun des renfloués ne fait faillite entre temps, rend ce concours de l’État réversible et en fait même une assez bonne affaire.

On en comprend symétriquement les inconvénients pour les banques : il s’agit d’une « recapitalisation »… mais temporaire, puisque, au moment du remboursement, les ratios de capital des banques perdront instantanément ce qu’ils avaient gagné au moment de recevoir les fonds – en fait l’État gagne du temps et espère que d’ici 2013 les banques auront refait du gras.

On en voit enfin les limites du point de vue de la puissance publique qui voudrait obtenir des banques qu’elles se remettent à prêter en contrepartie de ces aides, puisque la différence entre « vrais » fonds propres et « quasi fonds propres », c’est le droit de vote ! La dette subordonnée n’est assimilable à du capital propre que d’un point de vue strictement comptable et réglementaire ; elle reste séparée des actions en cela qu’elle ne confère aucun droit « politique » à son porteur en assemblée générale des actionnaires ou, mieux, au conseil d’administration.

L’État apporte donc des milliards, mais sous une forme qui le prive d’emblée de toute influence stratégique. C’est pourquoi le désarroi du gouvernement, qui pensait les banques bonnes filles et prêtes à se sentir ses obligées, fait peine à voir. La morale de la réciprocité n’a jamais vraiment été leur truc et, si encaisser les aides sans être formellement contraintes de prêter s’avère de leur point de vue plus confortable qu’encaisser les aides et prêter, il ne devrait pas y avoir lieu de s’étonner qu’elles choisissent la première solution, sauf persistance attardée d’une âme d’enfant ou accès de débilité profonde.

Quand bien même, par une sorte de miracle moral incompréhensible, les banques ne suivraient pas leur ligne de plus grande pente du cynisme opportuniste, leur réticence à prêter ne serait pas aisément surmontée. Car le bon vouloir n’est pas seul en cause dans cette affaire et il est rationnel pour une banque confrontée à un contexte macroéconomique extraordinairement adverse de retenir ses émissions sauf à prendre le risque de voir ses prêts nouvellement accordés tourner très rapidement en mauvaises créances.

Le propre d’une récession aussi violente que celle qui s’annonce est de transformer des agents économiques sains ex ante en futurs mal-portants. Dans ce processus, les banques contribuent activement, quoique à leur corps défendant, à faire advenir cela même qu’elles redoutent le plus, puisque leurs propres décisions de restriction du crédit, sur la foi d’une anticipation de dégradation prochaine, privent les agents des avances qui leur permettent ordinairement de relancer les productions, et mettent en panne l’ensemble des dynamiques offres-demandes – des demandes des uns qui soutiennent les offres des autres.

On pourrait même, si l’on voulait, prêter aux banques une conscience lucide de cet effet pervers, elles n’en pourraient mais. C’est là un problème typique, peut-être le problème par excellence, des économies de marché, c’est-à-dire des économies où des unités productives indépendantes se déterminent sur une base privative et en dehors de toute coordination globale ex ante : nul ne choisira d’y aller seul contre une tendance d’ensemble défavorable… et par conséquent les réactions individuelles – et rationnelles – de repli face à la tendance ont pour seul effet de valider et d’amplifier la tendance.

Pour qu’une banque consente à prêter, il lui faudrait la certitude que toutes les autres prêteront avec elle et que sa propre contribution ne sera pas qu’un coup d’épée isolé dans l’eau d’une mer démontée. La caractéristique de la coordination bancaire dans ce genre de situation est donc qu’elle porte avec elle ses propres conditions de réussite : si toutes les banques prêtent simultanément, la conjoncture reçoit un puissant soutien d’ensemble et les agents solvables sont maintenus dans leur solvabilité puisqu’ils disposent des moyens de reconduire des productions viables.

Mais précisément, l’économie de marché est par construction une forme économique dans laquelle la coordination fait constamment problème. Aussi toutes les banques s’apprêtent-elles à observer chacune par devers elle, les désastres globaux, y compris pour elles-mêmes individuellement, de la coordination manquante.

Cette coordination, dont les agents privés livrés à eux-mêmes sont incapables, ne peut donc venir que du dehors : d’une main visible et suffisamment puissante pour prendre les commandes et imposer à tous de se régler sur une certaine ligne de conduite qui leur est mutuellement avantageuse. Or, on l’aura pressenti, il n’est pas d’autre main visible de cette sorte que celle de l’État.

Si, comme il est répété en boucle, mais pour une fois à très juste titre, la récession est le produit direct de la violente contraction du crédit et que, a contrario, seule une restauration des conditions antérieures du crédit permettrait d’éviter le pire qui s’annonce, alors le problème de coordination qui s’y oppose pour l’heure détermine de lui-même sa solution : synchroniser la reprise du crédit par toutes les banques, et non pas simplement par une poignée de banques aidées, sous le commandement autoritaire de l’État.

Et comme, avec les banques, la simple prière n’est pas tout à fait suffisante, le modus operandi de la manœuvre s’en déduit : la prise des commandes par la nationalisation, accompagnée le cas échéant – probablement il écherra – de toutes les facilités de refinancement nécessaire dont les autorités étasuniennes sont en train de montrer à quelle échelle phénoménale il est possible de les déployer.

• La sécurité des encaisses monétaires est un bien public vital (qu’on ne confie pas à des intérêts privés) 

On fera remarquer que cet argument inscrit la nationalisation dans la particularité d’une situation conjoncturelle, par nature transitoire, et qu’il ne saurait lui donner les justifications d’une disposition permanente. Or ces justifications existent, elles sont fournies comme jamais par la crise financière elle-même. Contre la puissance des effets d’amnésie il faut en effet se souvenir de ces semaines de septembre-octobre 2008 au cours desquelles la possibilité de l’effondrement total des institutions bancaires et financières des principaux capitalismes est restée comme suspendue.

Qu’un hebdomadaire aussi peu suspect de complaisances altermondialistes que The Economist titre à sa une « Le monde au bord du gouffre » devrait en dire assez long sur l’état de péril extrême où les dérèglements de la finance ont porté les sociétés. « Les sociétés » en effet et pas seulement « les économies » car la matérialisation d’un risque systémique géant signifie l’évaporation instantanée de toutes les avoirs et encaisses monétaires… pour tout le monde.

C’est l’événement maximal en économie et, précisément parce qu’il est maximal, il cesse ipso facto d’être exclusivement économique puisque il a pour effet de plonger toute la société dans un chaos violent au moment où la totalité des agents, entreprises mais surtout ménages, se retrouvent privés absolument des moyens de faire face aux exigences élémentaires de leur survie matérielle dans une économie monétaire à travail divisé.

C’est une situation tellement exceptionnelle qu’aucun effort d’imagination n’est suffisant pour se la figurer adéquatement et pour se représenter l’état de destruction sociale qui en résulterait. À défaut, au moins a-t-elle la vertu de faire mieux voir ce que la routine des temps ordinaires rejette dans un parfait oubli, à savoir que la sûreté des encaisses n’est pas à proprement parler une donnée de nature économique : elle est un pré-requis à toute activité économique possible ; en termes savants (ou pédants) on pourrait dire qu’elle est le transcendantal de l’économie, c’est-à-dire sa condition de possibilité même.

Si donc on prend au sérieux que les dépôts, les épargnes et des possibilités minimales de crédit doivent être considérés comme des biens publics vitaux pour la société marchande, il s’en déduit qu’on n’en remet pas la garde à des intérêts privés, à plus forte raison quand ils sont aussi mal éclairés que des banques profondément engagées dans les activités de marchés financiers et sans cesse exposées à leurs tendances déséquilibrantes.

Par une association d’idées bien fondée, on peut difficilement s’empêcher de songer à cet autre bien public vital pour la société qu’est la sûreté nucléaire et de ce qu’il pourrait en résulter qu’ils aient été « confiés » à des actionnaires privés, dirigés par l’unique critère de la rentabilité des capitaux propres. Et quand bien même l’évocation du risque qui découle de cette extraordinaire décision n’appelle qu’un simple conditionnel – « ce qui pourrait résulter » – c’est encore beaucoup trop quand il est question d’une question aussi grave.

Un deuxième argument de principe prolonge très naturellement le précédent – car, même à une lecture de mauvaise volonté, il devrait apparaître qu’on n’est plus là dans le registre des impulsions sanguines ou, un peu mieux, des considérations simplement conjoncturelles.

C’est une idée assez robuste en effet qu’une structure vitale pour la société doit être conçue et configurée pour résister, non pas aux contraintes des temps ordinaires, mais à des événements exceptionnels. Pour filer la métaphore nucléaire, le dimensionnement de l’enceinte de confinement d’un réacteur ne retient pas pour hypothèse la chute d’un canard épuisé mais celle de l’écrasement d’un avion. Ce n’est pas que les avions aient une telle propension à aller au sol inopinément et spécialement à cet endroit où le réacteur est construit.

Mais, pour si improbable que soit la réalisation de ce risque-là, c’est bien lui qui est retenu comme criterium pour cette seule raison que son occurrence entraînerait pour la société des dommages incalculables.

Par conséquent, ce sont les événements extrêmes qui décident de la configuration de la structure vitale – par anticipation prudente ou par longue méditation des cuisantes expériences du passé.

Or, ça tombe bien : un événement extrême, en matière de finance, nous venons d’en avoir un ! Et la solution s’est imposée d’elle-même : on a nationalisé !

Une succulente ironie historique et politique veut que ce soient des gouvernements idéologiquement libéraux qui y aient été contraints, envers et contre toutes les préventions de leurs archaïques doctrines – il va sans dire que tombe de plein droit dans cette catégorie le gouvernement britannique du faux-Labour (Fake Labour ou peut-être, pour la paronymie, Few Labour), appellation à la vérité beaucoup plus adéquate que celle aveuglément reprise du New Labour, comme si l’étiquette de la « nouveauté » comme oripeau destiné à faire passer une trahison manifeste pouvait tromper quiconque.

Ainsi l’événement extrême a parlé et, par l’argument qui précède, il impose ses réquisits comme configuration, mais permanente, de la finance.

Ce réquisit, c’est la nationalisation.

Des conditions de viabilité de la nationalisation

Dire cela n’est pas ignorer les exigeantes conditions de viabilité dont devrait être muni un projet de nationalisation bancaire. Car nul n’ignore en effet les dégâts que peuvent produire, au sein même du secteur public, supposément gouverné par une « autre logique », la cohabitation avec des entités privées, elles entièrement vouées à la profitabilité.

Le cas du Crédit lyonnais a suffisamment montré les limites de la tutelle publique à l’époque néolibérale – il est vrai que depuis ce moment inaugural de 1984 ou Laurent Fabius, premier ministre assigna aux entreprises publiques pour unique objectif de « faire du profit », la tutelle en question a perdu jusqu’au sens de sa vocation spécifique et n’a plus été capable de concevoir ni de commander quoi que ce soit qui diffère significativement des objectifs du privé, de fait reconnus comme seuls légitimes.

C’est sans doute la raison pour laquelle le Lyonnais jouant à la croissance indéfinie de la part de marché et du profit – comme les « vrais » – mais adossé à la garantie publique a fini dans l’état qu’on sait. Et c’est la même raison, par parenthèses, qui permet d’affirmer dès aujourd’hui, et sans grand risque de se tromper, qu’une Poste au capital ouvert, enfin autorisée – ses dirigeants en rêvent depuis si longtemps – à « jouer à la mondialisation », qui plus est assise sur le tas d’or des livrets A, est vouée à n’avoir bientôt plus en tête que l’activité de marchés (moderne et qui rapporte) au lieu du courrier (ennuyeux et qui coûte), mais surtout à prendre date dès maintenant pour un de ces désastres où mène fatalement la létale combinaison de l’inexpérience, du ravissement des tard venus et de l’empressement de celle qui voudra au plus vite « avoir tout d’une grande ».

À plus forte raison quand elle a perdu jusqu’à son identité pour avoir tout cédé aux logiques du marché, la tutelle publique n’est donc pas en soi suffisamment puissante pour contenir les dérives qui résultent de la concurrence avec le privé, et spécialement quand tout ce petit monde s’ébat joyeusement dans un univers dont les perspectives de profitabilité sont hors du commun, et partant irrésistiblement tentantes, comme c’est le cas de la finance de marché.

C’est la raison pour laquelle la cohabitation des entités privées et publiques doit être limitée au maximum, argument qui plaide sinon pour une nationalisation intégrale du crédit, du moins pour un secteur public très majoritaire.

• Nationalisation ou non-privatisation bancaire ? 

Il est pourtant permis de se demander si l’argument central, celui qui reconnaît à la sécurité des dépôts le statut d’un bien public, ne devrait pas moins conduire à une conclusion de nationalisation qu’à une conclusion de « non-privatisation » – ce qui n’est pas exactement la même chose.

Car il est vrai que la nationalisation bancaire à grande échelle se heurte à une réserve sérieuse. On pourrait même dire : à une réserve essentielle, puisqu’elle est liée au fait même que l’État détiendrait le contrôle direct de tous les moyens de crédit. C’est là le type même de proposition bien faite pour mettre de travers tous ceux qui considèrent que la captation du pouvoir d’émission monétaire par des agents privés est en soi un scandale et qu’un pouvoir si stratégique se devrait d’être entièrement rendu à la souveraineté populaire, c’est-à-dire domicilié en l’État. Il y a beaucoup de choses justes dans cet argument-là… à part son ultime conclusion – et ceci, alors même qu’elle semble devoir s’imposer sans coup férir dès lors qu’on en a admis les prémisses !

Où la question des institutions bancaires croise celle de la création monétaire

On ne peut qu’être étonné – et réjoui – de l’ampleur prise par ce débat qui a d’abord fait son chemin sur Internet à partir de la vidéo de Paul Grignon, Money as debt, mais qui reçoit un fameux coup de main de la crise financière – a-t-on jamais autant parlé qu’aujourd’hui de banques et de liquidités ?...

Trop habitués à la parlotte entre initiés mais surtout persuadés de leur monopole « naturel » sur la chose économique, les économistes ne pouvaient imaginer un seul instant voir débarquer dans les cénacles bien propres de l’académie une horde de mal-élevés décidés à se saisir de la question monétaire.

Mais les manants ne respectent rien et eux qui ont été si longtemps et si soigneusement tenus à l’écart des débats économiques ont décidé d’un coup que ces choses-là les concernaient aussi et qu’à défaut de se les voir expliquer ils s’en saisiraient eux-mêmes. Seul un réflexe d’ordre, hélas trop prévisible, peut avoir conduit certains économistes, nouvelle noblesse de robe, à s’être scandalisés et à avoir pris pour une insupportable intrusion dans le champ de leurs questions réservées ce qui devrait être tenu pour le plus admirable des réflexes démocratiques : le tiers-état s’intéresse.

À la décharge des clercs, il faut bien reconnaître que ce débat « parallèle » sur la création monétaire a été lancé de la plus maladroite des manières et que le sens commun académique a quelques bonnes raisons de renâcler aux accents légèrement paranoïaques de la vidéo de Paul Grignon qui, sur fond de musique inquiétante, dévoile la formidable conspiration : la monnaie est créée ex nihilo par les banques…

Évidemment, le goût du sensationnel en prend un coup sitôt découvert que la conspiration de la création monétaire ex nihilo fait l’objet des enseignements de première année universitaire, et même des lycées, à l’occasion desquels la « révélation » a jusqu’ici provoqué peu d’évanouissements. Une bonne moitié de la vidéo-scoop de Grignon était donc déjà en vente libre et disponible dans n’importe quel manuel pour classes de Terminale SES…

Le principe symétrique du droit absolu de saisine des « amateurs », et de leur droit d’effraction dans les débats des « professionnels », devrait donc consister en un minimum de respect pour la division du travail et une obligation, non pas bien sûr d’avoir préalablement accumulé une connaissance « professionnelle », mais au moins de ne pas imaginer « tout inventer », de cultiver le doute méthodique que « la » question (n’importe laquelle) a dû être déjà travaillée, et de faire l’effort minimal « d’y aller voir avant » – manière d’éviter les boulettes du type « complot monétaire »…

On pourrait cependant aussi imaginer que la position même du « savoir » devrait valoir à ceux qui l’occupent une sorte de devoir d’indulgence, pour mettre tout ça de côté. Et en venir plus rapidement aux vraies questions.

Quitte à résumer grossièrement, il semble que l’objet du tumulte tourne autour des éléments suivants :

1. On croyait la création monétaire le fait de l’État – l’État n’était-il pas réputé « battre monnaie » ? – ; on découvre que c’est plutôt l’affaire des banques privées.

2. Non contente d’être privée, l’émission monétaire-bancaire s’effectue ex nihilo. Or ce qui ne coûte rien à « produire » (l’octroi de lignes de crédit) est facturé quelque chose : le taux d’intérêt. La chose n’est-elle pas profondément illégitime ? Nul ne questionne le privilège de quelques institutions privées, seules détentrices du droit de création monétaire, et encore moins les conditions réelles de leurs profits.

3. Un qui sait combien l’intérêt lui coûte, c’est l’État. Le service de la dette publique n’engloutit-il pas bon mal an l’équivalent des recettes de l’impôt sur le revenu ? Certes, ce ne sont pas des banques qui le lui facturent (l’État s’endette sur les marchés), mais – retour au point 1 – si l’État disposait du droit de création monétaire, il pourrait en profiter – lui, c’est-à-dire la collectivité des citoyens-contribuables – et, pour peu qu’il soit raisonnable, réserver « sa » création monétaire au financement de l’avenir, c’est-à-dire des biens d’équipement de la nation, le tout bien sûr à intérêt nul, donc avec les économies qu’on imagine.

4. Or il se trouve que les facilités monétaires que lui accordait la Banque de France ont été interdites par la loi de 1973, et que le verrouillage est devenu quasi définitif avec l’article 123 du Traité européen (Lisbonne) qui prohibe formellement toute avance de la BCE aux États membres.

Il faut bien reconnaître que l’idée de la création monétaire ex nihilo est suffisamment contre-intuitive et suffisamment contraire aux représentations spontanément formées par le sens commun en matière monétaire pour justifier l’effet de stupéfaction qu’entraîne presque systématiquement son énoncé.

Car le sens commun se figure le banquier comme l’homme aux écus – il n’a pas totalement tort… – assis sur un tas d’or préalablement accumulé et par conséquent disponible pour être ensuite prêté.

C’est là, au sens strict des termes, confondre la finance, où des détenteurs de capitaux déjà accumulés prêtent à des demandeurs de fonds, et la banque, dont l’action caractéristique est le crédit, qui procède par simple écriture et met des fonds à disposition hors de toute accumulation préalable, et sous la forme de la bien nommée monnaie scripturaire, simplement en créditant des comptes d’agent.


La voie étroite (mais praticable) entre instabilité privée et sur-émission publique

Dans La violence de la monnaie [5], Michel Aglietta et André Orléan ont montré l’importance pour tout système bancaire de réaliser un compromis institutionnalisé entre les deux modèles polaires antagonistes de la centralisation et du fractionnement.

Le modèle fractionné pur remet intégralement la création monétaire à des banques privées. Ce sont donc des monnaies scripturaires idiosyncratiques qui se trouvent émises dans cette configuration – en quelque sorte la banque A émet des « euros-A », la banque B des « euros-B », et ces différentes monnaies sont soumises en permanence à une épreuve de convertibilité de marché, à des taux évidemment fluctuants selon la qualité anticipée de leurs émetteurs respectifs : rien ne garantit a priori l’équivalence 1:1 des euros-A, B, etc.

Un système bancaire fractionné pur est, par construction, d’une extraordinaire instabilité, entre autres parce que le taux de change des monnaies internes est laissé à des mécanismes de marché.

Tel n’est évidemment pas le monde dans lequel nous vivons, quoique les banques y émettent de la monnaie sur la même base décentralisée, scripturaire et fiduciaire. Mais, et c’est une différence fondamentale, les banques jouissent en fait d’une sorte de délégation, ou de concession d’émission monétaire accordée par le pôle public (concrétisée par une autorisation bancaire), et, surtout, la variété des monnaies bancaires idiosyncratiques est ré-homogénéisée sous l’espèce du cours légal, c’est-à-dire de la convertibilité instituée (et non de marché) de toutes les monnaies bancaires en la monnaie « banque centrale » : 1 euro-A = 1 euro-B =… = 1 euro Banque centrale.

L’institution du cours légal est adossé au circuit du refinancement bancaire par lequel les soldes interbancaires sont exclusivement réglée en monnaie centrale (la monnaie émise par la banque centrale) laquelle s’établit alors comme clé de voute du système et place toutes les émissions monétaires privées sous sa fédération homogénéisatrice.

Cette emprise du pôle public sur les émetteurs privés de monnaies (monnaies certes privées à leur émission mais aussitôt « déprivatisées » par la contrainte institutionnelle du cours légal et par l’homogénéisation qui résulte de leur circulation dans le circuit interbancaire dominé par la banque centrale) est l’expression même du compromis institutionnalisé entre fractionnement et centralisation, là où un système centralisé pur ne connaitrait en définitive que le seul émetteur public de monnaie : une monobanque tout à la fois banque centrale et banque commerciale agissant au travers du réseau de ses succursales.

Certes le réseau des « agences » de la monobanque « décentralise » en quelque sorte l’émission de crédit en la branchant sur les conditions locales réelles du tissu économique dont les agences, sur place, ont la connaissance fine.

Mais l’émission du crédit n’en est pas moins dans la main exclusive d’un pôle étatique unifié et, si cette propriété a pour avantage (théorique) la possibilité d’un contrôle démocratique souverain, elle a aussi pour rude inconvénient de remettre la totalité de la création monétaire à un agent – l’État – dont nul ne peut faire l’hypothèse qu’il l’utilisera pour le meilleur seulement.

Dire cela n’est pas affaire de stigmatisation par principe de l’État qui serait par essence moins vertueux ou efficace que « le privé » – il faudrait être particulièrement à la masse pour soutenir de pareilles âneries au moment où la finance privée offre le spectacle de destructions de valeur jamais vue dans toute l’histoire du capitalisme…

Mais la méfiance est légitimement suscitée par la taille et la puissance, qui permettent d’anticiper l’abus, la déraison ou la démesure, et elle doit l’être tout particulièrement quand il est question d’un concentré de violence aussi explosif que la monnaie.

Car la monnaie est en soi une puissance sociale, dont toutes les autres puissances de la société, grandes ou petites, privées ou publique, cherchent frénétiquement à s’emparer. La monnaie est le méta-bien, c’est-à-dire le bien particulier qui, dans la société marchande, donne accès à tous les autres biens. Elle est donc l’instrument générique du désir. Tous les désirs d’objet de la société marchande passent par elle – la littérature, le théâtre, le cinéma, les plus inspirés comme les plus médiocres, ont-ils jamais cessé de faire fonds sur ce pouvoir magnétique de l’argent-talisman ?

C’est pourquoi il ne faut escompter aucune modération ni aucune régulation interne au désir d’argent, et qu’on voit mal par quel miracle l’État unique détenteur des moyens de la création monétaire résisterait à la tentation de devenir « émetteur pour compte propre ».

C’est la raison pour laquelle il est permis de redouter que le pôle étatique unifié du crédit cède plus souvent qu’à son tour à la tentation de substituer aux critères de la sélectivité économique qui régissent normalement les octrois de crédit, des critères de sélectivité politique avec les risques de surendettement et de mauvaises créances qui vont avec, et plus encore à la tentation d’apporter des solutions monétaires à des conflits qui n’ont pas réussi à être réglés politiquement.

Il n’y a sans doute pas d’huile plus efficace à mettre dans les rouages politiques que de la monnaie – à court terme. N’importe quel trouble social ou presque doit pouvoir être éteint avec de la monnaie supplémentaire, formidable adjuvant qui dispense de tous les douloureux arbitrages auxquels sont systématiquement reconduites des finances publiques sous contrainte budgétaire.

Or l’État est, par construction, le lieu où se totalisent la plupart des conflits sociaux et on imagine sans peine la propagation comme traînée de poudre qui résulterait d’un conflit social difficile auquel l’État aurait apporté une solution monétaire « pure » [6], à l’issue de quoi il deviendrait réputé que le robinet monétaire est politiquement disponible et potentiellement ouvert, et qui verrait aussitôt se précipiter tous les secteurs de la société pour obtenir par les mêmes voies des avantages équivalents. Il faut tenter de se figurer la puissance du désir de monnaie qui s’emparerait de toute la société et la ruée générale vers l’« État-monétaire » qui s’ensuivrait, pour se faire une idée de la violence politique et sociale qu’enferme la monnaie.

Là où le pôle fractionné pur est menacé par l’instabilité et la déflation, le pôle centralisé pur est donc, lui, exposé au risque permanent de la sur-émission, du surendettement et de l’inflation, c’est-à-dire au risque de l’État-puissance toujours tenté d’ajouter la puissance sociale de la monnaie à la sienne propre.

Avertir du risque d’abus monétaire d’État n’est nier ni que les allocations monétaires du privé peuvent être fameusement aberrantes, ni qu’il soit possible d’imaginer en principe une politique de crédit public éclairée et justifiée par le financement de besoins sociaux. Ainsi, par exemple, la sélectivité politique, à laquelle il a été fait référence, n’est pas en soi un critère illégitime de l’orientation des crédits – il est très possible par exemple d’envisager de soutenir en crédits des entités chroniquement déficitaires du fait, par exemple, de sujétions de service public, là où bien sûr aucun prêteur privé ne s’engagerait.

Mais c’est que la sélectivité politique devienne l’unique critère, et qu’elle prenne le pas systématiquement sur la sélectivité économique qui présente un risque : celui, microéconomique, de l’émission de crédits qui ne seront pas remboursés, et celui, macroéconomique, de la surémission inflationniste.

Or les occupants de l’État poursuivent des objectifs avant tout politiques, et notamment ceux de leur pérennité au pouvoir, objectifs qui menacent de se subordonner tous les moyens disponibles, y compris les moyens monétaires. Aussi, quitte à insister un peu lourdement, il faut redire que la monnaie n’est pas un pur instrument en attente de ses usages rationnels et qu’il n’y a sans doute pas pire erreur que de prendre sur elle le point de vue étroitement techniciste de « l’ingénieur » : la monnaie est du concentré de désir, et c’est à l’aune de cette charge de violence et de démesure, telle qu’elle en fait un objet quasi-anthropologique, qu’il faut en envisager le maniement et les formes d’institutionnalisation. La grande leçon de « La violence de la monnaie », c’était qu’en matière monétaire les modèles polaires purs sont dangereux et qu’il n’y a pas d’autre voie que celle du compromis institutionnalisé entre les principes antagonistes du fractionnement et de la centralisation, de l’État instance de la volonté souveraine et de l’État abuseur monétaire potentiel, etc.


• Les structures d’un système socialisé du crédit 

Reste que, des compromis institutionnalisés, il peut s’en concevoir de nombreux et de fort différents. Celui dans lequel de fait nous nous trouvons a largement fait la démonstration de ses tares à l’occasion de la crise financière : les concessionnaires privés de l’émission monétaire n’ont eu de cesse de sur-émettre du crédit en direction des opérateurs de la finance de marché, nourrissant la plus extravagante crise de mauvaises dettes qu’on ait jamais vue.

Pour autant, la nationalisation à grande échelle d’urgence ne devrait être qu’une étape de transition et à terme muter vers une réorganisation complète des structures monétaires et bancaires, restaurant le compromis centralisation-fractionnement, mais évidemment sous des formes qui ne reconstituent pas le système antérieur, c’est-à-dire sous des formes qui refractionnent le système bancaire mais en redéfinissant radicalement le statut des concessionnaires.

« Refractionner », c’est, à l’encontre de l’unification publique du système du crédit, reconnaître le principe même de la délégation-concession de l’émission monétaire et, plus encore, maintenir l’autonomie opérationnelle des concessionnaires.

Mais le point important, appelé à faire véritablement rupture, réside dans la redéfinition de leur statut, et consiste notamment à placer explicitement la concession sous un principe de service public, comme il convient si l’on prend au sérieux l’idée – directrice – que les dépôts et les épargnes sont des biens publics vitaux pour la société.

Aussi cette redéfinition statutaire pourrait-elle s’effectuer selon l’esquisse de cahier des charges suivant :

1. Les concessionnaires de l’émission monétaire ne sauraient être des sociétés privées par actions.

2. Ni entités actionnariales privées, ni entités publiques sous le contrôle direct de l’État, les concessionnaires devraient être des organisations sinon non-profitables, du moins à profitabilité encadrée, c’est-à-dire limitée.

L’occasion est donnée de répondre aux préoccupations de ceux qui partant de l’idée de création monétaire ex nihilo en déduisent l’illégitimité de principe de l’intérêt. Il faut reconnaître que la remarque ne peut pas laisser indifférent… Si la « production du service bancaire », à savoir l’émission du crédit, ne coûte rien, puisqu’elle ne nécessite aucune accumulation de fonds préalable, il est vrai que le fait qu’elle soit consentie à titre onéreux a du mal à passer.

La réalité est cependant un peu différente du schéma théorique pur.

En premier lieu, les institutions bancaires ont à couvrir des coûts de structure. Ensuite, et surtout, quoique procédant en principe à des émissions ex nihilo, les banques ne sont pas pour autant dégagées de toute nécessité de financement.

Une part des crédits est adossée à des accumulations préalables.

Mais surtout, le règlement des soldes interbancaires s’effectue en monnaie centrale et celle-ci n’est fournie… qu’aux guichets de la banque centrale, et moyennant intérêt – le taux directeur.

On pourrait cependant tirer la synthèse de tous ces éléments et considérer que, oui, la modalité « ex nihilo » rend abusive la facturation aux clients des banques d’un intérêt sur la totalité des encours de crédit mais, non, il n’est guère imaginable que ces crédits soient alloués à taux nul puisque les banques ont des coûts à couvrir, et notamment des coûts variés de refinancement.

En conséquence, le prix du crédit pourrait être formé sur la base du taux directeur de la banque centrale [7] mais au prorata de la part des encours effectivement refinancée – plus un petit quelque chose pour couvrir les coûts de structure et fournir une marge modérée permettant de financer des investissements de développement matériel et technique.


L’intérêt coût du crédit… et régulateur de l’émission monétaire

L’erreur, cependant, des « critiques de l’intérêt » consiste à ne le regarder que comme un simple prix, dont la légitimité reposerait en dernière analyse sur la réalité des coûts effectivement consentis par les offreurs de crédit.

C’est oublier que, via les taux directeurs de la banque centrale, l’intérêt est aussi, et en fait surtout, non pas le seul terme de l’échange entre un offreur et un demandeur privés, mais l’instrument général du contrôle de l’offre et de la demande de monnaie.

Il faudrait d’ailleurs dire les choses dans un registre moins « technique » et plus anthropologique : l’intérêt est l’instrument de la contention externe de l’insatiable désir d’argent.

Quand bien même par un miracle institutionnel et technologique, les banques seraient en mesure de fournir du crédit à prix rigoureusement nul, il faudrait conserver la possibilité – artificielle – de le facturer aux clients à titre onéreux et pour la raison suivante : la simple contrainte de remboursement du principal peut ne pas suffire à réguler d’elle-même la demande de moyens de paiements « excédentaires » – « excédentaires » par rapport à quoi ? par rapport à ceux qui sont fournis par le revenu courant, car telle est bien l’effet, et même la finalité du crédit : détendre momentanément la contrainte budgétaire des agents et leur permettre de dépenser plus qu’ils ne gagnent.

C’est bien parce qu’il permet ainsi de « franchir les limites » que le crédit est un objet de désir explosif.

Ne pas se donner les moyens de le contrôler, c’est s’exposer en quelque sorte à « l’excès des moyens de paiement excédentaires » : excès macroéconomique de la demande ainsi solvabilisée par rapport aux capacités de production, ou excès microéconomiques, éventuellement généralisés, d’emprunteurs surchargés de dette et dont la solvabilité est vulnérable à un retournement conjoncturel.

C’est pourquoi la politique monétaire doit impérativement conserver les instruments lui permettant le cas échéant de décourager des demandes de crédit qui ne le seraient pas suffisamment du seul fait de la contrainte de remboursement du principal ; et ceci ne peut être fait qu’en y ajoutant, fût-ce artificiellement, la surcharge réglable de l’intérêt.

Ne voir l’intérêt qu’au prisme du « juste (ou de l’injuste) prix », c’est donc passer à côté de l’essentiel en matière monétaire, et notamment ignorer combien la monnaie n’est pas une marchandise comme les autres [8], dont le prix n’aurait qu’à refléter la réalité des structures de coûts.

Et c’est méconnaître la nature profonde de la monnaie qui est d’être un concentré de désir – et partant de violence.


Le contrôle du crédit par les parties prenantes

Aussi faut-il déconnecter les problématiques de l’intérêt-prix et de l’intérêt-régulateur… mais sans oublier cependant que le profit bancaire demeure en soi un enjeu de première importance, comme l’attestent les désastres où viennent de conduire sa poursuite effrénée dans l’univers mirobolant des marchés, ni renoncer à tirer la conclusion qui s’en suit logiquement : les entités dépositaires de ce bien public que sont les avoirs monétaires des agents ne doivent pas être laissées libres de s’adonner sans réserves aux tentations du profit financier, et s’il apparaît que ces tentations sont en soient irrésistibles – comment pourraient-elles ne pas l’être dans l’univers capitaliste dont la finalité même est l’accroissement indéfini du profit ? – il convient d’emblée de leur couper les ailes.

En cette matière la première mesure conservatoire consiste à leur refuser le statut d’entités privées actionnariales – dont la vocation, on pourrait même dire l’essence, est la recherche du profit – et à placer les futures entités bancaires sous une contrainte réglementaire de profitabilité encadrée, c’est-à-dire limitée – à tout prendre il n’y a guère meilleure régulation d’incitations qu’on sait éminemment dangereuses qu’un obstacle « en dur ».

3. Existe-t-il alors dans le répertoire des formes juridiques disponibles de quoi habiller adéquatement ce genre d’entité ? Si ça n’est pas le cas, rien n’interdit de faire preuve d’un peu de créativité pour inventer un statut intermédiaire entre les sociétés de capitaux et les établissements publics, et qui ne soit ni de simple association, ni d’ONG, mais un statut sui generis.

Quel serait le but de ce statut ad hoc, et en particulier pourquoi refuser de piocher dans le sous-répertoire des établissements publics ? La réponse, on l’a compris, tourne autour de l’idée d’un contrôle public mais qui ne serait pas directement étatique, un contrôle public d’une autre nature, lato sensu pour ainsi dire.

Tel est le troisième point de cette esquisse de cahier des charges qui envisage pour les banques un contrôle public local par les parties prenantes : salariés, entreprises, associations, collectivités locales, représentants locaux de l’État, etc.

Par un argument tout à fait semblable à celui qui s’est appliqué à l’instant au pôle bancaire public unifié, il ne saurait être question que les intéressés au crédit ait directement la main sur le crédit c’est-à-dire, en l’occurrence, que les parties prenantes siègent directement dans les comités d’engagement.

Leur place est dans des instances plus distantes et moins opérationnelles – comités de suivi et d’orientation – mais à toutes les échelles, du niveau local (départemental par exemple, ou tout autre circonscription qui fasse sens du point de vue de l’activité économique) jusqu’au niveau « groupe ».

Tout ceci n’est pas sans faire penser au modèle bancaire mutualiste, mais avec tout de même de sensibles différences et, surtout, avant son formidable dévoiement par les logiques de la finance de marché.

Il n’en demeure pas moins que :

1) la multiplicité et l’autonomie opérationnelle des concessionnaires de l’émission monétaire,

2) la soustraction aussi bien au secteur privé profitable qu’au contrôle étatique direct, au profit d’une nouvelle forme de service public (bancaire) et

3) le contrôle public local par les parties prenantes mais moyennant des médiations institutionnelles suffisamment allongées sont les caractéristiques centrales qui définissent, non plus un pôle public unifié du crédit, mais ce qui pourrait être appelé un système socialisé du crédit.


La question de la solvabilité : quels fonds propres pour un système socialisé du crédit ?

La soustraction au secteur privé conduit inévitablement à poser la question des fonds propres. Bien sûr ces banques pourraient émettre de la dette de long terme mais – par construction – pas des actions.

L’État, par ses finances publiques, auraient-il les moyens d’être l’unique fournisseur de ressources permanentes pour la totalité du secteur bancaire socialisé ? – sachant que, à supposer que ce puisse être le cas, ce statut d’unique apporteur de fonds propres ne lui donnerait, là encore par construction juridique, aucune hégémonie décisionnelle : nous sommes ici dans un monde où les rapports de pouvoir économiques – les rapports de « gouvernance » si l’on veut – sont reconstruits sur des bases entièrement nouvelles et, plus précisément, sur des bases entièrement politiques, c’est-à-dire complètement désindexées des rapports économiques, et notamment des rapports de participation financière.

Le capitalisme actionnarial a fini par imposer comme une évidence indépassable que la voix au chapitre était indissolublement liée à la propriété financière et à la participation au capital.

On serait presque tenté d’admirer la performance qui a consisté à rendre impensable que la distribution du pouvoir au sein des entités économiques puisse s’effectuer autrement, et à effacer des esprits cette idée pourtant élémentaire que l’organisation des rapports des hommes entre eux est, par définition, une question proprement politique et qu’elle ne perd rien de cette qualité y compris dans l’univers économique.

Si donc on sait reconnaître, comme il doit l’être, le caractère authentiquement politique des rapports de pouvoir, fussent-ils économiques, il apparaît que la médiation de la propriété financière en opère une distorsion que rien ne fonde véritablement, avec pour seul effet, on s’en doute, de substituer au principe « un homme une voix » le principe « une action une voix », c’est-à-dire de réinstituer le suffrage censitaire en proportionnant la capacité politique des agents à leur capacité patrimoniale.

C’est d’ailleurs bien cette pleine repolitisation de rapports qui n’auraient jamais dû être dépolitisés par les logiques capitalistiques, que le système socialisé du crédit vise à produire au travers de ses formes institutionnelles propres – et qui interdit absolument que l’apporteur de fonds propres revendique la moindre contrepartie de pouvoir à ce seul motif.

Il reste que, même renonçant à faire du pouvoir le corrélat de ses apports, l’État verrait les finances publiques rudement sollicitées d’avoir à fournir en fonds propres la totalité du système bancaire socialisé, particulièrement si la transition est brutale.

Est-ce à dire que la question de la solvabilité bancaire reste sans solution dans ces conditions ? Non car l’État a toujours la ressource d’un apport substitutif, d’une nature autre que des fonds propres « directs », à savoir l’apport de sa garantie. Au demeurant, rien n’interdit de considérer que la garantie que l’État apporterait aux banques à l’intention de tous leurs créanciers n’est pas autre chose qu’un apport latent de fonds propres mais non tirés.

Plus précisément encore, la garantie de l’État fonctionne de fait comme une réserve potentielle de fonds propres non tirés mais à tirage certain en cas de besoin. Cet apport de fonds propres « contingents » – mais à tirage certain en cas de matérialisation de l’élément de contingence, c’est-à-dire d’« événement de solvabilité » – a exactement les mêmes effets qu’un apport ferme de fonds propres ex ante… mais avec de remarquables propriétés d’économie pour les finances publiques.

Est-il cependant raisonnable d’adosser ainsi la totalité du secteur bancaire à la garantie de l’État ? Oui à partir du moment où ces banques sociales opèrent sur les bases qui viennent d’être indiquées, à savoir des banques, d’abord tenues à distance d’un univers de marchés qu’il faudra avoir sérieusement cadenassé [9], mais surtout tenues à un cadre réglementaire de profitabilité limitée.

Seule cette force du plafonnement réglementaire du profit peut s’opposer avec quelque chance de succès aux forces autrement irrésistibles de la concurrence-cupide, c’est-à-dire de l’élan en vue d’un profit indéfiniment plus élevé.

Et, de fait, la question de la solvabilité, ou plutôt de l’insolvabilité des banques ne se pose jamais que dans les cas polaires opposés de la poursuite actionnariale-privée du profit jusqu’à l’aveuglement et au prix de risques hors de toute maîtrise… ou bien de la commande directe de l’État qui impose à des banques publiques de procéder à des surplus d’émission monétaire incompatibles avec les contraintes générales de l’économie ou bien avec la situation particulière de quelques bénéficiaires, au risque de l’inflation ou du surendettement local ou global.

Mais la structure même du système socialisé du crédit le rend immune à ces deux dérives et a donc pour effet de maintenir la probabilité d’occurrence des « événements de solvabilité » à des niveaux aussi bas que possible.

Si cette configuration du système bancaire est, toutes choses égales par ailleurs, plus à l’abri qu’une autre de la folie des grandeurs, n’est-elle pas à l’inverse exposé au risque symétrique d’une attrition du crédit du fait de la disparition des incitations de la concurrence et du profit ?

Là encore, il semble que le risque soit limité par les structures politiques mêmes du système socialisé du crédit dès lors qu’elle donnent toute leur part aux partie prenantes, directement intéressées au maintien à bon niveau des flux de financement bancaires… et dès lors que leur influence s’exerce dans des formes institutionnelles qui réalisent un bon équilibre des pouvoirs et ne leur accordent ni rien… ni tout !


___________

Post-scriptum : Les animateurs du débat sur la création monétaire auront quelques raisons de n’être pas satisfaits de cette « réponse » qui a laissé de côté bon nombre de leurs interrogations et notamment, pour partie, celle des prérogatives de l’État en matière de création monétaire.

Pour partie seulement puisque ce texte a longuement souligné les risques d’un pôle public unifié du crédit. Pour autant, il n’est pas revenu sur la question de la politique monétaire et des modalités du financement des déficits publics – mais c’est qu’on ne peut parler de tout en une fois et que ce texte est déjà assez long comme ça…

Pour toutefois ne pas laisser traîner d’inutiles ambiguïtés il n’est peut-être pas inutile de faire immédiatement une ou deux mises au point.

La plus urgente et la plus catégorique est sans doute celle qui concerne le statut d’indépendance de la banque centrale en général, et de la BCE en particulier.

À ce propos il est possible – pour une fois… – de dire les choses assez simplement : la banque centrale est l’instance de la politique monétaire et, dans « politique monétaire », il y a « politique » qui veut dire politique !

Que les orientations générales de l’offre de monnaie soient soustraites aux institutions de la politique représentative est un état de fait que rien, strictement rien, ne parviendra jamais à justifier en principe.

À ce compte-là pourquoi ne pas envisager de démembrer complètement l’État instance des politiques publiques et remettre chacune d’elles à une agence indépendante propre confiée à des experts non élus ?

Qu’on ne s’y trompe pas : il en est à qui l’énormité de la proposition ne donne pas un battement de cil, au contraire y voient-ils un modèle de l’action publique tout à fait désirable.

Même un lecteur un peu distrait aura compris que telle n’est pas la position, défendue dans ce texte… On ne devrait pas avoir à dire ce genre de trivialité et pourtant il le faut : la pleine repolitisation de la politique monétaire est un enjeu de première importance que ne saurait minimiser aucune des « raisons », ou plutôt des causes, très bien identifiables, ayant conduit à l’indépendance de la banque centrale.

Reste la question de savoir dans quelles conditions les dépenses publiques pourraient bénéficier d’une facilité de financement monétaire.

Les lignes qui précèdent ont assez mentionné les dangers d’une création monétaire qui serait laissée à la discrétion de l’État hors de tout contrôle.

Pourtant, force est, inversement, de reconnaître qu’il est des situations où cette possibilité d’une création monétaire publique est macroéconomiquement très bien fondée.

L’argument du financement des « dépenses d’avenir » ou des besoins sociaux fait évidemment partie du dossier mais sans être à soi seul décisif. La circonscription des « dépenses d’avenir » peut faire problème. Stricto sensu, rien par exemple, n’interdirait d’y verser les dépenses d’éducation nationale – le premier poste budgétaire en France. Or on comprend aisément qu’il est difficilement envisageable de se donner un financement monétaire du quart du budget de l’État…

Mais ce sont surtout les conditions macroéconomiques générales qui commandent. Quelque fondée que soit une certaine dépense publique, son financement monétaire admet pour condition nécessaire que les capacités de production existent pour y faire face sauf à laisser se creuser le déficit extérieur ou voir déraper l’inflation.

Il n’est pas question d’entrer ici dans une discussion de macroéconomie des politiques budgétaire et monétaire mais simplement de suggérer que restent à inventer les formes institutionnelles réalisant le « bon » compromis entre reconnaître des cas bien fondés de financement monétaire des déficits publics sans pour autant laisser l’État seul en position d’en juger discrétionnairement.

Il en va donc de la politique monétaire comme de l’organisation du système socialisé du crédit : tout est affaire de montage institutionnel et de médiations convenablement agencées, c’est-à-dire réalisant un bon équilibre entre tendances antagonistes dont la présence est également nécessaire.

Mais ceci ne dit pas grand-chose sur la forme précise que ces médiations pourraient prendre concrètement… C’est dire que le débat n’est pas près d’être épuisé.

Frédéric Lordon
(sur son blog, "La pompe à phynance" : http://blog.mondediplo.net/2009-01-05-P … -du-credit)

_______________

Notes :

[1] Joe Nocera, « So When Will Banks Give Loans ? », New York Times, 25 octobre 2008

[2] Art.cit.

[3] Respectivement la Qatar Investment Authority et le sheikh Mansour Bin Zayed Al Nahyan, membre de la famille royale d’Abu Dhabi

[4] « Many CFOs Cynical on Banker Bailout Plans », CNBC.com, 26 novembre 2008

[5] Michel Aglietta et André Orléan, La violence de la monnaie, PUF, 1982

[6] Certes, nombreux sont les conflits sociaux qui appellent très légitimement des solutions financières, c’est-à-dire requièrent de diriger vers certaines catégories de citoyens ou certains secteurs de la politique publique des moyens supplémentaires. Mais justement : ce sont des solutions financières, et non monétaires, c’est-à-dire à financement fiscal. Il est temps de mesurer ce que l’état de tension chronique des finances publiques et de paupérisation structurelle des services publics doit au refus de relever les prélèvements obligatoires au niveau qui devrait être le leur, et notamment en mettant sérieusement à contribution le capital et les catégories les plus fortunées

[7] Ou au taux moyen pondéré de refinancement de la banque considérée

[8] Quitte à faire « académique », il faut tout de même citer ici le livre de Karl Polanyi, La Grande Transformation (Gallimard, 1984), dont l’intuition centrale – la monnaie n’est pas un objet marchand ordinaire – est également au centre de La violence de la monnaie d’Aglietta et Orléan (op. cit.)

[9] Voir en ce sens le chapitre 5 de Jusqu’à quand ? Pour en finir avec les crises financières (éditions Raisons d’agir, 2008), ou, sur ce blog, « Quatre principes et neuf propositions pour en finir avec les crises financières »

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#587 07-01-2009 23:02:14

Étienne
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Re: 07 Reprendre le pouvoir sur notre monnaie

Message laissé sur le blog de Paul Jorion intitulé "Le vrai débat sur la monnaie : un second point"

http://www.pauljorion.com/blog/?p=1440#comment-13797

Bonjour à tous,

Frédéric Lordon explique en deux mots (dans une courte vidéo "interdire la titrisation") le rapport entre la titrisation et la création échevelée de monnaie-dette (le crédit bancaire sans plus aucune vraie limite) et… la crise (par surendettement) :

http://www.dailymotion.com/video/x6bm80 … ation_news
____________________

De mon côté, je répète — et c’est une DÉMONSTRATION, et pas un argument d’autorité ou une révérence pieuse à je ne sais quelle théorie :

1. Définition : la monnaie scripturale est la somme des soldes créditeurs des dépôts à vue (créditeurs pour les clients et, évidemment, débiteurs pour les banques qui doivent cet argent, nommé “provision”, à leurs clients).

2. Donc, la monnaie scripturale est surtout une réalité comptable (en plus d’être, si l’on veut, par curiosité intellectuelle, une réalité philosophique, sociologique, anthropologique ou métaphysique).

3. Lors d’un crédit bancaire, un DAV voit son solde augmenter (dans la comptabilité de la banque, celle dont il va être difficile de s’affranchir sans perdre sa crédibilité), ALORS QU’AUCUN AUTRE DAV NE BAISSE.

Ceci est, pour moi, une démonstration, simple et irréfutable, que le crédit bancaire fait AUGMENTER les moyens de paiement présents dans l’économie, disponibles pour régler les échanges : « il y a plus de monnaie après le crédit qu’avant le crédit », on se demande à la fin comment il faut le dire.

La réalité comptable, c’est qu’il n’y a PAS de transfert de moyens de paiement d’un client à l’autre, il n’y a pas “conservation des quantités” : la réalité comptable, c’est que, lors d’un crédit bancaire, il y a création monétaire.

J’attends toujours la démonstration du contraire.

Et prétendre que ceux qui, comme Paul Jorion et quelques autres, NIENT LES FAITS pour démontrer la réalité d’une fiction au moyen de constructions intellectuelles sophistiquées, ce sont « les héritiers de Galilée », c’est vraiment voir et présenter le monde À L’ENVERS 

Mais je continue de penser qu’il s’agit d’un malentendu (parce que c’est trop gros).

Étienne.

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#588 07-01-2009 23:35:23

Zolko
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Re: 07 Reprendre le pouvoir sur notre monnaie

Étienne a écrit:

la réalité comptable, c’est que, lors d’un crédit bancaire, il y a création monétaire. J’attends toujours la démonstration du contraire.

Il me semble que l'argument est que cette création n'est que temporaire: l'argent est bien crée, mais il est détruit un peu plus tard (lors du remboursement). Ce ne serait alors pas une "vraie" création.

SAUF les intérêts, qui sont remboursés mais jamais prêtés, donc jamais crées !!! C'est pour cela qu'il faut sans cesse créer plus de masse monétaire pour pouvoir rembourser les intérêts sur l'argent créé dans le passé, puisqu'il n'y a pas assez de masse monétaire en circulation pour payer le principal ET les intérêts => d'où l'obligation de croissance économique => ce qui prouve bien que le schéma actuel est une pyramide de type Ponzi: les intérêts dus aujourd'hui sont payés par le principal emprunté aujourd'hui => ce système va s'écrouler: c'est mathématique.

Les derniers à rester dans le système sont ceux qui perdent TOUT.

2. Donc, la monnaie scripturale est surtout une réalité comptable

Et c'est en cela que l'argent liquide est différent: c'est une réalité matérielle. Quand le grand trou noir viendra (que certains prévoient pour mi-2009) les commerçants n'accepteront plus de chèques et cartes-bleus, mais accepteront toujours des billets... Je me demande quand sera le dernier moment pour retirer mes maigres avoirs à la banque. J'aurais peut-être déjà du le faire.

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#589 08-01-2009 02:00:50

NingúnOtro
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Re: 07 Reprendre le pouvoir sur notre monnaie

Désolé, mais vous tournez toujours en rond, les deux, même si vous ne vous mettez pas d'accord les deux sur les "détails"

1) La réserve fractionnaire telle quelle, est une escroquerie gigantesque.

L'argent sert de moyen d'exchange "liquide" parce que il détient la représentation de la valeur d'actifs réels. Il est stable quand le total de l'argent présent dans le système correspond a la somme totale de la valeur des actifs réels. Il devient instable, cause d'inflation, quand il y à plus de "valeur argent" que de la "valeur actif" dans le système parce-que alors le "valeur argent" qui ne trouve pas un actif à acheter à un prix X, mais qui ne sert à rien oisif, monte les enchères en offrant un prix X + y. Grâce à la reserve fractionnaire... pour chaque actif produit a une valeur-actif 1.000€, des que son équivalent en valeur-argent de 1000€ est déposé temporairement dans une banque... celle-ci, par ce mécanisme, et sans créer de la valeur-actif elle-même, obtient le droit de créer ex-nihilo 900€ de valeur-argent, qu'elle pourra alors preter, ou utiliser pour acheter la propriété d'actifs (qui grossissent son fonds de commerce).

Je vous l'ai déjà dit:

Création d'actifs... 1.000€
Création de valeur-argent légitime... 1.000€

Jusque la le système devrait être stable, sauf sur le détail des moyens et de la légitimité de l'agent chargé de créer les monnaies et les bouts de papier qui représentent ce valeur-argent représentatif, et sur le détail de la cohérence du lien valeur-actif avec valeur-argent lorsque la disparition de l'un n'implique pas l'évanouissement de l'autre (une douzaine d'œufs coutent/valent 2€, mais ces 2€ ne sont pas crées lorsque la poule pond les œufs, et ils ne cessent d'exister et de représenter une valeur quand quelqu'un mange les oeufs; de la même façon, lorsque une banque brule les billets se convertent en pavées noires, mais les actifs dont ils sont supposées représenter la valeur ne disparaissent pas).

Mais en adittionant le mècanisme de reserve fractionnaire... la dévaluation de tous les actifs est instantanée! En plus, on met en concurrence déloyale avec le travail, qui est le seul moteur réel de création d'actifs et de richesse, de valeur-argent réel, cette portion de valeur-argent crée sans effort ex-nihilo. De fait, l'argent ex-nihilo est crée si facilement, sans effort ni investissement matériel... que dans la dévaluation qui s'en suit ceux qui doivent travailler n'arrivent pas à faire la concurrence par leur travail à l'argent ex-nihilo, et qu'on n'est plus payé pour son travail assez pour survivre le temps nécessaire pour travailler...

La réserve fractionnaire des banques est une escroquerie logique... autant plus que... ceux qui n'arrivent plus à la fin du mois doivent demander des prêts... et que même à taux d'intérêt 0%... n'importe que prêt leur sert de prétexte pour se créer 9/10ièmes d'argent ex-nihilo pour enfoncer encore plus le clou! On n'arrive jamais à rembourser, sauf à trouver une mine d'or ou du pétrole quand le prix est dans les nuages (c'est à dire quand la valeur ajoutée du produit à une rentabilité encore plus performante que la réserve fractionnaire des banques).


2) Le problème des intérêts (même modestes) est une escroquerie moins gigantesque que la première, mais pas moins une escroquerie. Effectivement, l'intéret n'étant pas crée au même moment que le prêt, il n'existe pas quand on va le rembourser... il ne devient que disponible lorsque on utilise pour cette fin une partie du principal du prêt suivant... Bien sur, pour rembourser ce deuxième prêt... il vous faudra non seulement un troisième pour les interêts de celui-ci, mais aussi pour la partie du principal du second que vous avez utilisé pour liquider le premier... et bon, vous pouvez continuer la série ad nauseam...


Le second problème existe depuis qu'existent les prêts à intérêt, le premier, depuis qu'existent les banques comme intermédiaires, mais institutionnalisé à échelle planétaire depuis la création de la FED, la Réserve Fédérale Américaine.

Il ne leur à pas fallu trop de temps pour arriver aux limites des possibilités de ces deux escroqueries.

En plus, tant l'intérêt comme la réserve fractionnaire sont des INVENTIONS OCCIDENTALES, mais on impose la souffrance de ces effets à toute l'humanité, surtout en exploitant ceux qui ne sont pas capables de comprendre les mécanismes et de s'abstenir d'en être victimes.

Le problème n'est pas seulement de finir avec l'abus... pour cela il suffit de rendre caduc d'un coup tout l'argent et de revenir au troc, mais de reprendre tous les actifs qu'ils nous ont volés depuis qu'ils injectent cet argent qu'il ne leur coute rien de produire dans notre système de monnaie d'echange de valeur-actif.

Un problème de vision, pour comprendre, c'est qu'on n'a pas à faire a une seule institution bancaire qui nous suce le sang... il s'agit de toute une troupe de vampires qui en plus se font la compétence entre eux, cherchant des méthodes encore plus perfectionnés pour être les champions des vampires. Les subprimes ne sont qu'une petite surenchère sur le schéma de la réserve fractionnaire. Le schème de Ponzi de Madoff, et tous les autres qui sauteront... ne font pas scandale entre eux parce-que ils savent qu'ils les usent tous... Madoff n'est que l'idiot qui c'est fait prendre...

La banque restera, si on n'y rémedie pas... la plus performante des industries, capable d'acheter ex-nihilo tous les politichiens qu'il faudra. Elle ne doit pas être tant en déclive quand une des multinationales automobiles plutôt que recevoir de l'argent prétend qu'on lui donne le permis pour que sa filiale de financiation des achats de ces voitures puisse fonctionner comme une banque complète (et on lui permettra, parce ils sont au courant de l'arnaque, et plutôt que ficher par terre toute la structure ils préfèrent inviter un vampire de plus à leur table... de toutes façon, ce sera nous qui paierons l'augmentation de l'addition).


Comme on dit, l'arnaque est trop énorme, on refuse de croire qu'on ait pu nous jouer ce coup...

Dernière modification par NingúnOtro (08-01-2009 02:14:32)

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#590 08-01-2009 14:20:55

Étienne
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Re: 07 Reprendre le pouvoir sur notre monnaie

Dans un billet récent, intitulé « Le vrai débat sur la monnaie : un second point », Paul soutient sa thèse baroque de façon de plus en plus discutable : ses contradicteurs, selon lui, se contentent des manuels pour enfants, aplatissant le savoir aux dépens du raisonnement, remplacé par des citations, de préférence courtes, qui lui servent de substitut… On n’est pas plus aimable.

En cours de discussion, Paul en vient à carrément nier la réalité comptable de la monnaie scripturale... Il me dit :

@ Etienne Chouard

La « réalité comptable » n’est pas une réalité : c’est une stylisation fondée sur le postulat que le crédit est toujours égal au débit. Dans la réalité [économique] les choses ne se passent pas comme ça, il y a des profits et des pertes, des gains et des dépenses. La « création monétaire ex nihilo » est un artefact (une fiction) qui permet de maintenir cette égalité comptable entre le crédit et le débit.

Wikipedia : comptabilité en partie double

Dans son principe, l’inscription d’un montant dans un compte implique toujours la mention de même montant dans un autre compte, ce qui facilite les recoupements et la trace des disparitions. Impérativement, l’un des deux comptes doit être débité et l’autre doit être crédité de manière à établir le contrepartie. Cette double mention matérialise aussi la dualité de flux impliqués dans chaque transaction comptable.

Une entreprise qui achète un véhicule 10 000 € augmente son patrimoine puisqu’elle a un véhicule. C’est un débit. En contrepartie, elle doit payer ce véhicule, donc faire diminuer sa trésorerie, événement que l’on inscrit au crédit. On passera l’écriture suivante :

Intitulés——————-Débit——Crédit
Compte Véhicule——-10 000
Compte de trésorerie————–10 000

Mais le fait est que la compagnie a dépensé 10.000 €.

Il se compare dans son billet à Galilée (ou bien, il juge nécessaire l’apparition d’un nouveau Galilée dans le débat monétaire, qu’il trouve sans doute théologique et obscurantiste). C’est vraiment le monde à l’envers, précisément.

J’ai envoyé le message ci-dessous (la citation de Galbraith vous intéressera, vous devriez lire son livre) :

(Ça ne saute peut-être pas aux yeux d’emblée, mais chaque commentaire fait quelques petits pas vers une meilleure compréhension des mécanismes en jeu — dont vous avez compris que je les considère comme absolument essentiels.)

Étienne Chouard dit :
8 janvier 2009 à 04:24

Bonsoir.

@ Archimondain, qui me dit :

[Vos trois points] démontrent effectivement une création monétaire. Mais vous oubliez une hypothèse. Si vous pouvez en plus affirmer que tous les clients peuvent retirer l’argent de leurs DAV, je serais convaincu. Mais pour le moment, il me semble que ce n’est pas possible sans mettre la banque en faillite. De l’argent qui ne peut être utilisé (et qui n’est donc plus un moyen de paiement pour un certain temps : le temps de remboursement des crédits correspondants) n’est donc pas vraiment de l’argent.

Mais voyons, vous faites comme si seule la monnaie fiduciaire permettait de régler les échanges ! Mais à l’évidence, il n’en est rien : l’immense majorité, non, la presque totalité des échanges se règlent (ça veut dire ‘sont soldés’ et qu’on n’aura pas à y revenir) avec de la monnaie scripturale (totalement dématérialisée) sans aucun mouvement de monnaie manuelle.

En montant en épingle la possibilité toute théorique (parce que sans mobile) d’une demande générale de conversion de la monnaie scripturale en monnaie manuelle, vous inventez une faiblesse qui n’existe pas puisque les deux types de monnaie sont strictement équivalents et convertibles sans délai, ni coût, ni risque.

Vous dites : « Si vous pouvez en plus affirmer que tous les clients peuvent retirer l’argent de leurs DAV, je serai convaincu. »

Mais pourquoi diable faudrait-il qu’ils le puissent, puisque la monnaie ne sert pas à ça ? La monnaie scripturale ne sert pas à être convertie en monnaie manuelle, elle ne sert pas à être retirée : elle sert à solder les comptes entre un débiteur et un créancier. Et elle convient très bien pour jouer ce rôle sous sa forme dématérialisée (scripturale).

La réalité économique (et comptable), c’est que la monnaie scripturale, toute dématérialisée qu’elle est, convient très bien à solder les échanges entre humains, sans AUCUN mouvement de monnaie manuelle : c’est donc indubitablement de la monnaie.


Quant à votre deuxième paragraphe :

Si en revanche, l’argent qui sert de ‘garantie’ lors de l’octroi d’un crédit peut tout de même être dépensé alors que le crédit n’est pas remboursé, je suis d’accord pour dire qu’il y a création. Mais cela ne me semble pas être le cas. Donc, en tant que réalité comptable, création peut-être. En tant que moyen de paiement, je ne suis toujours pas convaincu.

… L’argent qui sert de garantie au prêt… Vous parlez des réserves ? Évidemment qu’on peut le dépenser avant que le prêt ne soit remboursé… C’est presque sans rapport.

Les réserves sont une contrainte qui ne ‘constituent’ pas le processus création monétaire (une partie du malentendu vient sans doute de cette confusion, comme si la monnaie pouvait être créée ‘en application’ des règles des réserves) : ces réserves ne font que (tenter de) l’encadrer : les réserves ne s’appliquent pas à tel ou tel crédit nommément, mais c’est plutôt l’ensemble des encours qui doit être couvert par une proportion de monnaie banque centrale. Mais les banques n’attendent pas d’avoir les réserves pour prêter (l’argent mis en réserve), L’ORDRE est même précisément l’inverse (et ça compte pour comprendre) : d’abord on prête, puis on compense avec les concurrents, et puis si on en a besoin, on réapprovisionne en monnaie banque centrale… Mais il est déraisonnable de penser que les sommes qui sont prêtées sont celles qui étaient préalablement déposées, cela ne correspond pas à la réalité.
___________________

@ Nadine qui dit :

Ce n’est pas parce qu’aucun autre DAV baisse qu’il y a création monétaire.

La banque joue sur le fait que personne n’ira retirer son argent. Elle prête de l’argent qu’elle n’a pas. Le système bancaire est une banque virtuelle où personne ne vient retirer son argent, c’est aussi simple que cela. Aucune création monétaire n’intervient car ce n’est pas nécessaire et c’est contre-productif.

Nadine, en plus de mon explication ci-dessus (à Archimondain), je voudrais vous poser une vraie question :

Pour vous, qu’est que la monnaie, qu’est-ce que l’argent ?

_______________________

@ Paul qui me dit : La « réalité comptable » n’est pas une réalité.

Cette affirmation est sidérante.

Votre exemple de la comptabilisation d’un achat de voiture montre justement le contraire : l’écriture que vous prenez comme « exemple de fiction comptable » montre pourtant parfaitement la réalité économique d’un achat d’immobilisation : au prix d’une sortie de monnaie d’un compte de trésorerie (actif très liquide, en bas du bilan), j’ai augmenté ma fortune immobilisée (un autre actif est apparu au bilan, plus haut, moins liquide).

Un compte de bilan s’est vidé, un autre s’est rempli, je ne me suis pas appauvri.

Aucune stylisation, aucune fiction là-dedans.

Au contraire, la comptabilité cherche (au moins tant que les financiers ne se mettent pas à en trafiquer les règles pour travestir la vérité au profit des certaines partie prenantes) à traduire le plus fidèlement possible la réalité économique de l’entreprise. Et la partie double est une trouvaille très rigoureuse, très logique.

Et quand vous dites « La « création monétaire ex nihilo » est un artefact (une fiction) qui permet de maintenir cette égalité comptable entre le crédit et le débit », on dirait que vous n’avez compris ni à quoi sert la comptabilité, ni comment elle fonctionne, ni ce qu’est la monnaie scripturale (une dette de banque envers un client, un chiffre sur un compte, librement transmissible). La « fiction » dont vous parlez a une réalité bien tangible, pas fictive du tout, dans la plupart des échanges sur terre. Moi, je parlerais plutôt de « convention ».

Dans un autre commentaire, vous dites : « Cela n’enlève rien au fait que si tous se présentent au même moment pour retirer l’argent sur leur compte la banque ne dispose que des 100 € initiaux. »

C’est encore la fausse faiblesse dont je parlais plus haut.

Il faudrait sortir de cette conception enfantine que seuls les billets et les pièces sont « de l’argent » (je retrouve cette conception très réductrice (fétichiste ? mes billets, mes beaux billets…) chez Helmut Creutz, que je continue à lire mais qui commence à me casser les pieds tant il dit de sottises, vraiment ; il faudra qu’on reparle de ce gros livre très contestable). Presque toute la monnaie est désormais dématérialisée et la monnaie scripturale ne sert pas à être convertie en monnaie fiduciaire, au contraire : elle joue son rôle (complètement, de A à Z) dans presque tous les échanges sans le moindre mouvement de monnaie manuelle.

Cette prétendue faiblesse n’en est donc pas une, la réalité quotidienne le montre.

La crise actuelle montre encore davantage cette réalité de la force de la monnaie scripturale, puisque les États protègent les banques voleuses menteuses contre vents et marées, ce qu’on peut analyser comme la volonté politique de donner à leur monnaie de singe UN COURS LÉGAL DE FAIT.

Finalement, pour montrer à tout prix que vous ne vous êtes pas trompé en affirmant il y a onze mois que « les banques commerciales ne créent pas d’argent », « si elle peut vous prêter, c’est soit qu’elle utilise l’argent de quelqu’un d’autre, (…) soit qu’elle emprunte elle–même cet argent », vous allez être conduit à nier toutes sortes d’évidences, au risque, peut-être, de dégrader votre crédibilité.

C’est dommage, parce qu’il n’est nullement infamant de se tromper.

Mais bon, je reste prêt à accepter que c’est moi qui me trompe, évidemment, mais pas sans une vraie démonstration.


Je reste surtout sur cette forte impression de MALENTENDU, car j’ai souvent l’impression que vous nous dites que cette monnaie de banque, monnaie-crédit, monnaie-dette, n’est carrément PAS DE LA MONNAIE, tant elle est mal fondée, fragile, illusoire, fictive, alors que je dis, moi, que la monnaie scripturale est largement (pour la part de monnaie-crédit) DE LA FAUSSE MONNAIE parce que ses créateurs ont usurpé une légitimité (et un revenu sans travail) qui ne peut être que publique.

C’est incroyable qu’on n’arrive pas à rapprocher ces deux points de vue.

Amicalement.

Étienne.

________________

PS : dans votre billet, vous citez JK Galbraith qui dit, effectivement : « Dans les entretiens télévisés, l’hôte, réputé pour ses questions incisives, a l’habitude de faire débuter l’entretien avec l’économiste invité en lui posant celle-ci : « Dites-moi, après tout, la monnaie, c’est quoi ? » Les réponses sont immanquablement incohérentes. »

Vous parlez ensuite d’aplatissement du savoir à des fins pédagogiques, et d’anesthésie de la pensée par les citations courtes comme substitut à un raisonnement… Tout cela n’est pas très gentil. Mais on vous a vu vous-même citer de grands auteurs en cas de besoin, et on vous a vu aussi simplifier votre pensée pour être plus… pédagogique… et personne ne songera à vous le reprocher, naturellement.

Vous dites ensuite que la question de la monnaie est complexe…

Il me semble que vous avez oublié de signaler d’autres passages du même Galbraith, dans le même livre (merveilleux d’intelligence, d’érudition et d’humour) « L’argent » :

[C’est moi qui souligne. ÉC]

« La plupart des discussions sur la monnaie s'enferment dans une épaisse gangue d'incantation et de prêchi-prêcha. Souvent de propos délibéré. Ceux qui parlent d'argent ou en font le sujet de leur enseignement et donc leur gagne-pain tirent prestige, estime et avantages pécuniaires, comme les médecins ou les sorciers, de la croyance soigneusement cultivée qu'ils entretiennent une association privilégiée avec l'occulte — qu'ils ont des perspectives sur un domaine totalement inaccessible aux gens ordinaires. Source de satisfaction professionnelle et, à l'occasion, de profit personnel, cette attitude n'en constitue pas moins elle aussi une escroquerie bien connue. Il n'est rien, s'agissant de l'argent, qu'une personne dotée d'une curiosité, d'un zèle et d'une intelligence raisonnable ne puisse comprendre. Et quelles que soient les erreurs d'interprétation ou de fait que la présente histoire puisse contenir, il n'en est aucune, le lecteur peut s'en persuader, qui procède d'une simplification outrancière. L'étude de la monnaie est, par excellence, le domaine de l'économie dans lequel la complexité est utilisée pour déguiser la vérité et non pour la révéler. La plupart des choses de la vie — automobiles, maîtresses, cancer — comptent surtout pour ceux qui les ont. L'argent au contraire est aussi important pour ceux qui en ont que pour ceux qui n'en ont pas. C'est pourquoi les uns comme les autres ont intérêt à le comprendre. Et les uns comme les autres devraient savoir que cette compréhension est parfaitement à leur portée.

À cet égard, on ne manquera pas de demander si un ouvrage consacré à l'histoire de l'argent ne devrait pas commencer par une quelconque définition de ce qu'est en réalité l'argent. Cette bande de papier de valeur intrinsèque nulle, qu'est-ce donc qui la rend utile à l'échange tout en laissant telle autre bande de dimension et de couleur semblables parfaitement sans valeur ? Les précédents de ce genre de tentative ne sont guère encourageants. A la télévision, les journalistes réputés pour leur sagacité ouvrent immanquablement les interviews d'économistes par cette question : « Bon, eh bien, dites-moi — c'est quoi au juste, l'argent ? » Immanquablement, les réponses sont incohérentes. Quant aux professeurs chargés d'enseigner les premiers rudiments d'Économie, qu'il s'agisse de la monnaie ou de la banque, ils commencent par donner des définitions d'une remarquable subtilité. Lesquelles sont soigneusement transcrites, apprises à grand-peine et heureusement oubliées.

Le lecteur devrait s'attaquer aux pages qui vont suivre en sachant bien que l'argent n'est rien de plus ou de moins que ce qu'il a toujours cru — ce que l'on offre ou reçoit pour l'achat ou la vente de biens, services et autres. Les différentes formes de monnaie, comme ce qui détermine ce qu'elles achètent, voilà qui est encore autre chose. Mais c'est précisément ce que les pages suivantes se proposent de révéler. (…) »

Source : « L’argent », John Kenneth Galbraith, Folio Histoire, p18 et s.

.

« Les banques de Venise (1) et de Gênes furent les précurseurs reconnus des banques commerciales de notre vie quotidienne moderne. Celles de la plaine du Pô étaient à peine moins avancées et lorsque le prêt d'argent s'institutionnalisa à Londres, il s'installa tout naturellement dans Lombard Street.

Le processus par lequel les banques créent de l'argent est si simple que l'esprit en demeure confondu. Quand il s'agit de choses aussi importantes, on est en droit de s'attendre à un mystère plus profond. Les dépôts de la Banque d'Amsterdam dont on vient de parler pouvaient, sur instruction de leur propriétaire, être transférés à d'autres pour régler des comptes. (Un service qui avait longtemps été rendu par les précurseurs privés de la banque.)

Les pièces déposées ne servaient pas moins d'argent par le simple fait d'être enfermées dans une banque et susceptibles de transfert sous le seul effet d'un trait de plume.
Il était inévitable que l'on découvre — comme le firent les échevins conservateurs d'Amsterdam en se penchant avec un intérêt coupable sur leurs propres besoins en tant que directeurs de la Compagnie des Indes orientales — qu'un autre trait de plume permettrait à un débiteur de la banque, et non plus à un créditeur du titulaire du dépôt, de recevoir un prêt sur ce dépôt inemployé. Et bien sûr, c'était la banque qui percevrait des intérêts sur le prêt ainsi consenti ! On pouvait prévenir les auteurs de dépôts que ces derniers étaient susceptibles d'une telle utilisation — peut-être même les payer pour cela. Le dépôt original restait au crédit de son auteur. Mais il existait désormais un nouveau dépôt constitué par le prêt. Les deux dépôts pouvaient être utilisés pour effectuer des paiements, comme de l'argent. De l'argent avait donc bien été créé. La découverte de cette capacité des banques à ainsi créer de l'argent se produisit très tôt dans l'histoire de la banque. C'est qu'il existait cet intérêt à gagner sur les prêts. Avec ce genre de stimulant, les hommes ont un naturel instinct de novateur.

Il existait une autre possibilité faisant appel à des billets de banque et qui serait un jour merveilleusement exploitée par la future république américaine. L'emprunteur recevait non plus un dépôt, mais un billet rachetable dans les espèces qui avaient été placées à la banque comme capital ou comme dépôt sédentaire. Avec ce billet, l'emprunteur pouvait effectuer ses paiements ; le bénéficiaire d'un tel paiement, plutôt que de changer son billet pour de l'argent liquide, pouvait fort bien l'utiliser pour ses propres paiements, et ainsi de suite à l'infini. Entre-temps, la banque continuait de recevoir des intérêts sur le prêt original. Un jour, peut-être, le billet reviendrait à la banque pour être échangé contre du liquide. Mais alors l'emprunteur aurait déjà remboursé son emprunt, en liquide lui aussi. Tout serait pour le mieux, et l'on aurait gagné un intérêt. Il y avait aussi une chance pour que le billet continue de passer de main en main sans jamais être reconverti. Le prêt qui avait conduit à son émission produirait des intérêts puis serait remboursé. Le billet continuerait sa ronde. Personne ne viendrait jamais réclamer les liquidités originales qui avaient permis le prêt original. Dans les années 1960, M. George Bail, diplomate, politicien et avocat, chéri du succès, quitta le service public pour s'associer aux Lehman Brothers, la grande firme de Wall Street. « Pourquoi diable, l'entendit-on demander un peu plus tard, est-ce que personne ne m'avait parlé plus tôt de la banque? »

Écrivant au milieu du siècle dernier, John Stuart Mill réglait en quelques phrases la question des facteurs déterminant la valeur de la monnaie — ce qu'elle achète :

La valeur ou puissance d'acquisition de la monnaie dépend, en premier lieu, de l'offre et de la demande... L'offre de la monnaie, en un mot, est la totalité de la monnaie en circulation au moment dont on parle... La demande de monnaie se compose, au contraire, de toutes les marchandises mises en vente (2).

L'explication était parfaite pour l'époque. Et elle dit aussi ce que les banques peuvent faire à la monnaie. Sur un dépôt original en liquide, on pouvait consentir des prêts. Il en résultait de nouveaux dépôts ou de nouveaux billets utilisables comme de l'argent. L'offre de biens restant inchangée, les prix augmenteraient et la monnaie perdrait de sa valeur. Pour peu que les banques se montrent âpres au gain, se livrent une concurrence acharnée, voire les deux, et pour peu que les emprunteurs se montrent suffisamment euphoriques, l'expansion des prêts producteurs d'intérêts serait importante, dépôts ou billets se multiplieraient. Il en résulterait une augmentation des prix ou une diminution de la valeur ou pouvoir d'achat de la monnaie.

La hausse des prix était un inconvénient pour le public ou, en tout cas, pour ceux qui payaient au lieu de recevoir. Et pour les banques aussi, il y avait un hic. C'était la possibilité que l'ensemble des auteurs de dépôts et des détenteurs de billets se présentent plus ou moins simultanément pour retirer leur argent. L'auteur original du dépôt pouvait rentrer dans ses fonds, puisque le dépôt était toujours à la banque. Sinon, on pouvait le remettre à celui qui l'avait emprunté. Mais aux deux à la fois, rien à faire. Cette merveilleuse capacité des banques — le miracle de la multiplication des dépôts — était suspendue à un fil. Il fallait que les auteurs de dépôts ou les détenteurs de billets ne viennent qu'en petit nombre réclamer les liquidités que la banque s'engageait à payer. S'ils venaient tous ensemble, la banque ne pouvait pas payer. Et dès que l'idée que la banque ne pouvait pas payer se répandait, tous venaient, précisément, et souvent à la hâte. Quand cela se produisait, les dépôts ou les billets qui avaient jusqu'alors servi d'argent cessaient de servir. Dépôts et billets des premiers venus seraient transformés en argent liquide mais pour les retardataires, il ne resterait rien. Il ne leur restait plus que les bouts de papier sans valeur d'une banque désormais faillie. Cela avait cessé d'être de l'argent. Au miracle primitif de la création d'argent répondait alors le désespoir de son aussi soudaine disparition.

Comme il y avait désormais moins d'argent pour acheter, les prix baissaient. Leur baisse pouvait être rapide et ruineuse tant pour ceux qui avaient des marchandises à vendre que pour ceux qui avaient des dettes à rembourser. C'était la dépression, la panique, la contrepartie naturelle de l'euphorie antérieure. Et là encore, c'était une chose assez simple.

Avec le développement de la banque, à compter du XVIIe siècle, et l'aide d'un certain nombre d'autres circonstances, ces cycles d'euphorie et de panique se multiplièrent. Leur amplitude en vint à correspondre à peu près avec le temps qu'il fallait aux gens pour oublier le désastre précédent — le temps que les génies financiers d'une génération mourussent dans la honte et fussent remplacés par de nouveaux hommes de l'art que gogos et gobe-mouches pouvaient croire aussi doués, mais vraiment, cette fois, que Midas.

Ces cycles d'euphorie et de panique se sont étalés sur deux cent soixante-dix ans, de John Law jusqu'aux prestidigitateurs des caisses d'épargne américaines. Puisque John Law a montré, peut-être mieux que personne après lui, ce qu'une banque peut faire avec la monnaie et à la monnaie, il mérite que l'on s'arrête un peu sur son cas. (…) »

__________
Notes :

1. Charles Dunbar a fait œuvre de pionnier avec une étude excessivement intéressante des opérations originales : « The Bank of Venice », The Quartely Journal of Economies, vol. VI, n° 3 (avril 1892). Aux XIIIe, XIVe et XVe siècles, plus d'une centaine de banques de dépôt virent le jour à Venise. Une proportion importante connut des faillites plus ou moins fracassantes. Le Sénat déploya de grands efforts pour tenter de régler leurs opérations, allant jusqu'à décider de leurs heures d'ouverture et à contraindre les caissiers à compter les espèces sous les yeux des clients. Les résultats furent bien décevants. Au XVIe siècle, un certain Tommaso Contarini, membre du Sénat, adressa à ses pairs un discours dans lequel il résumait les difficultés rencontrées. Dans la paraphrase qu'en a donnée Dunbar, il faisait remarquer qu'un banquier avait toujours « la possibilité de rendre service à ses amis en l'absence de tout paiement par la simple rédaction d'un petit bout de papier faisant état d'un dépôt. S'il convoite de beaux meubles ou des joyaux fins, il peut satisfaire ses propres désirs d'un simple trait de plume dans son livre de crédit, tout comme il peut acheter des biens immeubles et richement doter ses enfants sans bourse délier » (p. 316). Voir aussi Frédéric Lane, « Venetian Bankers, 1496-1533 : A Study in the Early Stages of Deposit Banking », The Journal of Political Economy, vol. XLV, n° 2 (avril 1937), p. 187 sq.

2. John Stuart Mill, Principes d'Économie politique, liv. III, chap. vin, § 2, Paris, 1861, t. II, p. 10-11.

Source : « L’argent », John Kenneth Galbraith, Folio Histoire, p38 et s.

Si Galbraith n’existait pas, il faudrait l’inventer.
Tous ses livres sont passionnants.

Et je gage que le citer ne nous dispensera pas de raisonner  ;-)

Ce à quoi Paul, un peu énervé, apparemment, l'air de m'avoir cloué le bec, mais avec un argument contre-productif pour lui (vous lirez vous-mêmes) :

Paul Jorion dit :
8 janvier 2009 à 05:30

@ Etienne Chouard

Extrait du texte Comprendre la Banque (Association Belge des Banques), mentionné par Gérard P. dans un commentaire. Il n’y a rien de plus : pas de mystère, pas de miracle. « Scriptural » décrit le support : une écriture, plutôt qu’un billet de banque, qu’une pièce en or ou en argent. Mais ce support est entièrement indifférent : il est purement anecdotique, sans influence aucune sur le mécanisme.

C’est ma dernière intervention sur ce sujet, ma crédibilité va bien, merci, et je passe à autre chose.

4.1. Comment se fait la création de monnaie par les banques ?

Par l’octroi de crédit et la récolte de dépôts à vue, les banques participent au processus de création de monnaie : elles créent la monnaie scripturale. C’est en faisant du crédit que les banques créent de la monnaie. La banque centrale prête aux banques commerciales, en fonction notamment de la demande de billets, et celles-ci prêtent à leur clientèle. Cette clientèle redépose en banques une partie de l’argent emprunté, dépôts qui peuvent être utilisés pour de nouveaux crédits. Cet effet multiplicateur est à la base de la création de monnaie par les banques. Le rapport entre la masse monétaire finale et la masse monétaire initiale est appelé multiplicateur monétaire.

Lorsque les banques reçoivent des dépôts de leurs clients, elles doivent cependant être en mesure de faire face à leurs demandes de retraits. La loi des grands nombres leur permet de constater qu’une partie importante des dépôts reçus reste inutilisée. De ce fait, elles peuvent accorder des crédits, tout en conservant de quoi faire face aux retraits de leur clientèle. Ce qu’elles gardent à cette fin est appelé “coefficient de réserve”.

Paul déserte donc le champ de bataille, mais pourtant, rien n'est réglé... Bizarre...  hmm

Hors ligne

 

#591 08-01-2009 14:39:41

Étienne
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Re: 07 Reprendre le pouvoir sur notre monnaie

Dans les commentaires de son billet « Le Monde Économie, lundi 5 janvier »,
Paul revendique l’appui des analyses de Keynes, Marx et Engels en renfort de sa thèse farfelue, mais sans la moindre citation ni référence précise, comme d’habitude…

J’ai envoyé ceci ce matin (c’est en cours de modération).

La citation du Capital de Marx vous intéressera sans doute. En abordant la littérature sur la monnaie, on confirme bien que le danger de la banque privée est une vieille affaire.

Étienne Chouard dit : Votre commentaire est en cours de modération
8 janvier 2009 à 12:42

@ Moi :

Vous dites : "les comptes à vue, c’est de l’argent qui a été déposé en banque".

Précisément, les comptes à vue ne sont pas seulement alimentés (provisionnés) par de l'argent déposé en banque (vous pensez sûrement à de la monnaie fiduciaire quand vous dites « de l’argent ») : par le mécanisme élémentaire du crédit, la banque peut à tout moment —à partir de la seule confiance qu'elle fait à son client, mais aussi grâce à la confiance que tous les acteurs lui accordent, en tant que banque— la banque peut augmenter le solde créditeur d’un compte à vue sans le moindre dépôt de monnaie (fiduciaire ou autre).

Et ce solde créditeur du compte à vue, c’est précisément LA DÉFINITION de la monnaie scripturale. Ce sont des moyens de paiement.

La monnaie scripturale est un objet comptable.

C’est sa définition.

*********************************

Bon, j’ai vu dans un autre fil, cette nuit, que Paul nie maintenant la réalité comptable de la monnaie scripturale ; il me dit : « La « réalité comptable » n’est pas une réalité : c’est une stylisation fondée sur le postulat que le crédit est toujours égal au débit. Dans la réalité [économique] les choses ne se passent pas comme ça, il y a des profits et des pertes, des gains et des dépenses. La « création monétaire ex nihilo » est un artefact (une fiction) qui permet de maintenir cette égalité comptable entre le crédit et le débit.

Je pense que c’est là une méconnaissance profonde, d’une part, de la comptabilité et de son importance (pas toujours positive !) dans notre réalité quotidienne, mais aussi des mécanismes comptables à l’œuvre lors de la création monétaire : quand une banque crée de l’argent (des moyens de paiement nouveaux) à l’occasion d’un crédit, elle ne crée pas de richesses, elle ne comptabilise nullement « un profit, une perte, un gain ou une dépense » (Paul semble n’envisager que des comptes de Résultat, alors que la monnaie circule précisément dans les comptes de Bilan, ce qui a un sens économique précis, très bien traité (sans fiction) par la comptabilité).

En créant de la nouvelle monnaie scripturale, la banque ne crée qu’un pouvoir d’achat temporaire (précieux, mais temporaire quand même), la banque ne crée pas une richesse nouvelle ; en cette occurrence-là, au moment de la création de monnaie-crédit, il n’y a donc pas de profits ou de pertes puisque tout se passe au bilan (négligeons les intérêts à ce stade du raisonnement, car eux, ils apparaîtront effectivement au Résultat, avec les profits) : en faisant crédit, la banque enregistre deux dettes (la sienne, immédiatement exigible et cessible, et celle de son client, exigible plus tard) qui s’équilibrent, sans profit ni perte, au Bilan.

L’une de ces dettes, c’est de la monnaie.
Elle vient d’être créée.
Mais elle est temporaire et elle va bientôt disparaître.
Tant qu’elle existe, elle est librement cessible, transmissible, et elle permet (plusieurs fois !) de solder définitivement les comptes entre un débiteur et un créancier. Elle permet aussi d’attendre et de garder de la valeur en réserve. Ce sont les fonctions de la monnaie.

La réalité comptable de la monnaie scripturale et l’efficience – quotidiennement vérifiée – de cet outil me semblent relever de l’évidence.  Facilement démontrable, donc.

***************************************

Même en faisant un subtil (mais inutile) distingo avec l’expression « l’argent » — qui ne serait, selon vous, stricto sensu, que la monnaie fiduciaire (moi, je veux bien)—, vous aurez du mal à nier cette nature comptable de la monnaie scripturale, comme vous aurez du mal à vous affranchir de la rigueur comptable pour l’analyser : la monnaie scripturale (le moyen de paiement aujourd’hui le plus courant, et de très loin) est composée des solde débiteurs —débiteurs pour la banque, puisque la banque doit la provision aux titulaires des comptes— des comptes à vue.

Autre réalité comptable incontestable (à mon avis) : quand une banque fait crédit, elle ne déplace pas un chiffre d’un compte vers un autre compte (à vue), elle augmente le chiffre du compte à vue sans rien retirer à personne (aucun compte ne baisse, c’est UN FAIT).

À l’issue de l’opération comptable de crédit bancaire, il y a incontestablement DAVANTAGE de moyens de paiement disponibles dans le circuit économique, d’où l’expression pédagogique (tellement évidente qu’elle en est pléonastique) « création ex nihilo », ce qui ne signifie PAS sans contrepartie, évidemment, comme certains voudraient le faire croire : on peut évidemment créer moyennant une contrepartie et on aura pourtant bel et bien créé (« ex nihilo », forcément, si on respecte la définition même du mot ‘créer’).

« Ex nihilo » insiste sur le fait qu’avant le crédit, il n’y avait rien, pas d’argent (les signes qui allaient bientôt apparaître n’existaient pas encore, pas du tout !), et que, après le crédit, il y a quelque chose (de plus) qui est apparu, de nouveaux signes monétaires.

Attention :

Ne confondez pas les réserves fractionnaires (qui sont une couche de contraintes ajoutée au processus pour limiter la liberté des faux-monnayeurs) avec le mécanisme lui-même qui ne nécessite nullement que de la monnaie centrale existe préalablement au prêt.

S’il vous plaît, prêtez attention à L’ORDRE des opérations : la banque prête AVANT de faire ses comptes pour vérifier qu’elle respecte bien la règle des réserves et, si elle est en défaut, APRÈS après avoir créé l’argent, elle se « refinance » ; (de surcroît, en fait, l’expression « refinancement » est trompeuse parce qu’elle suggère que la banque doit trouver quelque part TOUT l’argent qu’elle a prêté, alors qu’on ne lui demande, en fait, de n’en trouver qu’une infime partie).

Il n’y a là ni argument d’autorité, ni théorie économique : il s’agit de technique comptable, avec la rigueur correspondante, collant à une convention économique (i.e. « la monnaie scripturale est un titre de créance, temporaire et dématérialisé, créé (et détruit) par les banques commerciales »).

Et mettre en avant la vision anthropologique, la perception sociologique, la conception philosophique, ou une autre représentation intellectuelle de la monnaie, est une approche intéressante, sans aucun doute, mais pas si on prétend nier l’évidence !

Les anthropologues, eux aussi, ont des comptes à rendre à la logique et aux faits ;-)

Surtout que cette négation du fait comptable de la création de monnaie privée, en l’occurrence, fait sans doute quelques heureux : les banquiers (et les spéculateurs associés qui ont bien besoin de cet afflux permanent d’argent facile) doivent être assez satisfaits, en effet, que les citoyens n’arrivent même pas à tomber d’accord sur la réalité du privilège qu’ils ont réussi à extorquer depuis des siècles à la Cité, et cette confusion leur permettra peut-être de continuer à profiter longuement encore de ce passe-droit (ruineux pour nous)

Maintenant, si on conteste ici les définitions mêmes (la monnaie scripturale ne serait pas de la monnaie !), si on détruit le sens des mots (dans quel but ? La confusion interdisant toute critique solide), c’est un jeu possible (chacun ses jeux, vive la liberté), mais franchement, on maltraite les mouches et on n’arrive pas, ici, à progresser sur cet aspect essentiel, à mon avis, de la souveraineté politique :

Qui détient la souveraineté monétaire, qui a le pouvoir de battre monnaie ?

C’est important, parce que ce pouvoir est sans doute le seul pouvoir qui vaille, le pouvoir dont découlent tous les autres pouvoirs.

Et a contrario, celui qui n’a pas ce pouvoir n’a aucun pouvoir : la souveraineté politique procède de la souveraineté monétaire, et pas l’inverse.

Si ce ne sont plus les représentants du peuple (des représentants placés sous le contrôle permanent du peuple) qui détiennent le pouvoir de battre monnaie, il ne faut pas s’étonner que le peuple ne compte politiquement pour RIEN.

Amicalement.

Étienne.

___________________

PS : Paul prétend qu’il a avec lui Keynes, Marx et Engels… mais sans nous donner une seule citation... Hum

J’ai moi-même donné des indications précises qui donnent à penser que Keynes dénonçait la monnaie-crédit comme une source de chômage.

Marx lui-même, a ce que j’en connais, avait bien repéré, lui aussi, ce droit exorbitant accordé aux banque de créer du « capital fictif » dont les fonctions monétaires ne faisaient déjà aucun doute (ni pour Marx, ni pour les banquiers de l’époque), en concurrence avec la monnaie primitive qui n’était déjà plus le principal moyen de paiement. Il parlait de « capital fictif »  un peu comme Allais dénonce les « banques faux-monnayeurs ».

Mais si Paul a lu quelque part sous la plume de Marx la défense de son idée que « la seule monnaie vraiment en usage ne serait que la monnaie fiduciaire et que les banques ne feraient que faire circuler la monnaie fiduciaire sans jamais créer eux-mêmes de nouveaux signes équivalents aux espèces », il va nous dire sans difficulté où il a lu cela, (précisément, please, parce que Marx, c'est des milliers et des milliers de pages...).

De mon côté, pour prouver ce que je dis à propos de Marx (ça ne vaut pas démonstration puisque la démonstration de la création monétaire privée est comptable, comme je l’ai rappelé plus haut), je reproduis ici un extrait du « Capital » de Karl Marx, extrait qui intéressera tout le monde ici, sans doute. Remarque : ce texte a 150 ans, écrit à une époque où la monnaie fiduciaire était encore gagée sur l’or, au lieu d’être comme aujourd’hui totalement dématérialisée. C’est dans le livre III, §5 :

[C’est moi qui souligne. ÉC]

Chapitre XXV : Le crédit et le capital fictif

« Le plan de notre étude n'embrasse pas l'analyse détaillée du crédit et des instruments au moyen desquels il fonctionne ; nous n'entendons nous occuper que des points qui sont absolument nécessaires pour caractériser la production capitaliste en général. À ce point de vue le crédit commercial et le crédit en banque sont seuls intéressants pour nous et encore n'avons-nous pas à les envisager en ce qui concerne le rapport de leur développement avec celui du crédit public.

J'ai exposé dans le premier volume (chap. III, 3, b) comment la circulation simple des marchandises appelle l'argent fonctionnant comme moyen de paiement et fait naître un rapport de créancier à débiteur entre le producteur et le commerçant. Cette base naturelle du crédit s'élargit, se généralise et se perfectionne à mesure que se développent le commerce et la production capitaliste, qui ainsi qu'on le sait ne travaille qu'en vue de la circulation. L'argent finit par fonctionner uniquement comme moyen de paiement, la marchandise n'étant plus vendue contre espèces sonnantes, mais sur un engagement écrit de la payer à un jour déterminé.

Pour ne pas compliquer notre exposé nous appliquerons le nom général de traites ou d'effets à tous les engagements quels qu'ils soient qui interviennent entre les acheteurs et les vendeurs. Jusqu'au jour de l'échéance CES TRAITES CIRCULENT COMME MOYENS DE PAIEMENT, ET ELLES SONT EN RÉALITÉ LA MONNAIE DU COMMERCE. ELLES FONCTIONNENT INTÉGRALEMENT COMME MONNAIE LORSQU'ELLES SOLDENT DÉFINITIVEMENT LES COMPTES ENTRE UN DÉBITEUR ET UN CRÉANCIER, PUISQUE DANS CE CAS LA MONNAIE MÉTALLIQUE NE DOIT, INTERVENIR D'AUCUNE FAÇON.

De même que les avances réciproques des producteurs et des commerçants sont la base du crédit, de même la traite est en réalité la base de la monnaie de crédit, des billets de banque, etc. ; car ceux-ci reposent, non sur la circulation monétaire (espèces ou papier), mais sur la circulation des lettres de change.


W. Leatham (banquier en Yorkshire), Letters on the Currency, 2° éd., Londres 1840 :

« Je trouve que pendant l'année 1838 les traites ont représenté un total de 528.493.842 £ (il évalue les lettres de change étrangères à environ 1/5 de cette somme) et que le montant des traites simultanément en circulation a été de 132.123.460 £. » (p. 56.)

« Les lettres de change constituent une partie de la circulation qui dépasse toutes les autres réunies. » (p. 3.)

« Cet énorme édifice de traites repose (!) sur une base constituée par les billets de banque et l'or et sa solidité et même son existence peuvent être mises en danger, si dans le cours des évènements cette base se rétrécit. » (p. 8.)

« Lorsque je fais l’évaluation de tous les engagements des banques dont aux termes de la loi le paiement peut être exigé immédiatement en espèces, je trouve une somme de 153 millions alors que l'encaisse pour faire face à ces paiements n'est que de 14 millions en or. » (p. 11.)

« Le contrôle des traites ne serait possible que si l'on mettait des obstacles à la surabondance de l'argent et à la réduction du taux de l'escompte qui produit en partie et favorise cette expansion considérable et dangereuse. Il est impossible de savoir quelle est l'importance totale des traites qui répondent à des transactions réelles et quelle est celle des effets fictifs, de la « cavalerie », ayant pour but de créer un capital fictif par la mise en circulation d'effets ne correspondant à aucune opération commerciale. Je sais que dans les périodes où la monnaie est abondante et à bon marché, de pareilles manœuvres sont très fréquentes. » (p. 43, 44.)

J. W, Bosanquet, Metallic, Paper, and Credit Currency, Londres,1842 :

« La moyenne des paiements faits journellement au Clearing House de Londres dépasse 3 millions de £ et la monnaie nécessaire pour solder ces comptes est d'un peu plus de 200.000 £. » (p. 36.)

(En 1889 le chiffre des affaires traitées an Clearing House fut de 7618 ¾ millions de £, ce qui pour 300 jours ouvrables fait une moyenne de 25 ½ millions par jour. - F. E.)

« Les lettres de change sont incontestablement un instrument de circulation (currency) indépendant de la monnaie, car grâce à l'endossement elles sont un moyen de transmission de la propriété. » (p. 92.)

« On peut admettre qu’en moyenne chaque traite est endossée deux fois et effectue deux paiements avant d'arriver à échéance Il en résulte que l'endossement a eu pour effet pendant l'année 1839 de permettre des transferts de créances pour deux fois 528 millions, soit 1056 millions £, c'est-à-dire plus de 3 millions par jour. Il est certain que les traites et les dépôts fonctionnent comme monnaie pour au moins 18 millions de livres par jour. » (p. 93)

Voici en quels termes Tooke parle du crédit en général :

« Ramené à son expression la plus simple, le crédit est la confiance fondée on non qui amène quelqu'un à confier à un autre un capital, en argent ou en marchandise évaluée en argent, à condition d'en avoir la restitution dans un délai déterminé. Lorsque ce capital est prêté en argent, soit en billets de banque, soit en espèces, soit en une remise sur un [compte] correspondant, il sera restitué augmenté d'un certain pour cent pour l'usage qui en aura été fait. Lorsqu'il est avancé en marchandises, dont la valeur est alors fixée en argent de commun accord entre les parties, la somme à restituer comprend une indemnité pour l’usage du capital et le risque jusqu'à l'échéance. Des engagements écrits fixent dans les opérations de ce genre les dates aux quelles les restitutions doivent être faites, et ces engagements, qui sont transmissibles, procurent aux prêteurs le moyen, lorsque l'occasion s'en présente, d'utiliser leur capital avant qu'il soit restitué, d'emprunter ou d'acheter à des conditions avantageuses, parce que leur crédit est renforcé par la deuxième signature apposée sur la traite. » (Inquiry into the Currency Principle, p. 87.)

Ch. Coquelin, Le Crédit et les Banques (Edit. Guillaumin, 1876, p. 60) :

« Dans tout pays, le plus grand nombre des actes de crédit se consomment dans le cercle même des relations industrielles, c'est-à-dire de travailleur à travailleur, de commerçant à commerçant. Le producteur de la matière première en fait l'avance au fabricant qui doit la mettre en œuvre, en acceptant de lui une obligation payable à terme. Ce dernier, après avoir exécuté le travail qui le concerne, avance à son tour et aux mêmes conditions cette matière déjà préparée à quelque autre fabricant, qui doit lui faire subir une préparation nouvelle, et le crédit s'étend ainsi de proche en proche, d'un producteur à l'autre, jusqu'au consommateur. Le marchand en gros fait des avances de marchandises au marchand en détail, après en avoir reçu lui-même du fabricant ou du commissionnaire. Chacun emprunte d'une main et prête de l'autre, quelquefois de l'argent, mais bien plus souvent des produits. Ainsi se fait, dans les relations industrielles, un échange continuel d'avances qui se combinent et s'entrecroisent dans tous les sens. C'est surtout dans la multiplication et l'accroissement de ces avances mutuelles que consiste le développement du crédit, et c'est là qu'est le véritable siège de sa puissance. »

L'autre aspect du crédit se rattache au développement du commerce d'argent, qui dans la production capitaliste marche naturellement d'un pas égal avec le commerce de marchandises et qui, ainsi que nous l'avons vu dans la partie précédente (chapitre XIX), comprend la garde du fonds de réserve, les opérations d'encaissement et de paiement, les paiements internationaux et le commerce de lingots. La seconde fonction des commerçants d'argent se rattache à l'administration du capital productif d'intérêts et du capital-argent; ils sont les intermédiaires entre les prêteurs et les emprunteurs. À ce point de vue, les opérations du banquier consistent à concentrer de grandes masses d'argent et de représenter, d'une part, l'ensemble des bailleurs de fonds et, de l'autre, l'ensemble des emprunteurs. Les profits qu'elles rapportent proviennent de ce que le banquier emprunte à un taux plus bas qu'il ne prête.

Le capital dont les banquiers disposent pour leurs prêts leur afflue de différentes manières. En premier lieu se concentrent dans leurs mains, en leur qualité de caissiers des capitalistes industriels, le capital-argent que les producteurs et les commerçants doivent tenir en réserve et celui qui leur est remis en paiement; ces capitaux deviennent des capitaux empruntables. Grâce à cette opération de concentration, le fonds de réserve du commerce est réduit au minimum et une partie du capital-argent, qui aurait dormi comme fonds de réserve, est prêtée et fonctionne comme capital productif d'intérêts. Le capital disponible dans les banques est constitué, en second lieu par les dépôts de capitalistes d'argent, qui s'en rapportent aux banquiers du soin de trouver un placement pour leurs fonds ; ces dépôts, qui représentent les épargnes et l'argent momentanément inoccupé de toutes les classes, ont pris de l'importance dès que les banques ont atteint un certain degré de développement et surtout dès l'instant où elles ont payé un intérêt aux dépôts qui leur étaient confiés. De petites sommes, insuffisantes pour fonctionner isolément comme capital-argent, se groupent en grandes masses et représentent une puissance financière considérable. Cette action de la banque, qui consiste à, grouper de petits capitaux, ne doit pas être confondue avec son rôle d'intermédiaire entre les véritables capitalistes d'argent et les emprunteurs. Enfin le capital dont les banquiers disposent pour leurs prêts est constitué également par la partie des revenus qui n'est pas dépensée.

Lorsqu'il s'agit du crédit commercial, les prêts se font par l'escompte des traites et les avances sous différentes formes : avances sur crédit personnel, avances sur gages (titres portant intérêts, fonds publics, actions de toute nature), avances sur connaissements, sur warrants et autres titres de propriété de marchandises, sur récépissés de dépôts, etc. Ces avances se font ou par une ouverture de crédit ou par la remise d'effets ou de chèques sur d'autres banques, ou par la remise de billets de banque quand la banque qui fait l'avance est une banque d'émission. Le billet de banque est simplement une traite payable à vue, que le banquier tire sur lui-même et qu'il remet en échange de la traite qu'il escompte. Cette forme du crédit frappe le vulgaire, d'abord parce que le titre de crédit qui y correspond franchit le cercle étroit de la circulation commerciale pour se répandre dans la circulation générale et y fonctionner comme monnaie; ensuite parce que dans la plupart des pays la banque principale d'émission a un caractère indécis, qui lui permet de fonctionner à la fois comme banque nationale et banque privée, qui lui assure l'accaparement du crédit national et fait plus ou moins de ses billets des moyens légaux de paiement; enfin parce que le billet de banque, qui est un litre de crédit circulant, établit à l'évidence que le banquier est un commerçant de crédit. (Le banquier fait ce commerce, non seulement quand il émet des billets de banque, mais quand il avance en espèces l'argent déposé chez lui.) En réalité, et le plus bel exemple en est fourni par les banques d'Écosse, le billet de banque ne constitue que la monnaie du commerce de gros et e~e sont les dépôts qui sont l'élément capital dans les banques.

Nous n'avons pas, au point de vue de l'étude que nous avons à poursuivre, à nous occuper davantage des institutions spéciales du crédit, ni des formes spéciales des banques.

« Les banquiers font deux genres d'affaires… 1° ils accumulent les capitaux de ceux qui ne trouvent pas à les employer immédiatement, pour les transmettre et les distribuer à ceux qui en ont emploi. 2° ils gardent les revenus de leurs clients pour les leur restituer à mesure qu'ils en ont besoin. La première de ces opérations constitue la circulation du capital, la seconde, la circulation de l'argent (currency.) L'une est la concentration du capital suivie de sa distribution ; l'autre est l'administration de la circulation pour des usages locaux ». - Tooke, Inquiry into the Currency Principle, p. 36, 37.

Nous reviendrons sur ce passage dans le chapitre XXVIII.

Reports of Committees. Vol. VIII. Commercial Distress. Vol. II Part. 1, 1847-48. Minutes of Evidence (que nous citerons désormais sous le titre : Commercial Distress, 1847-48). De 1840 à 1850, les traites présentées à l'escompte à Londres furent payées dans un grand nombre de cas, non par des billets de banque, mais par des traites tirées à 21 jours d'une banque sur l'autre (Témoignage de J. Pease, banquier de province, n° 4636 et 4656). D'après le même rapport, dès que la monnaie se faisait rare, les banquiers avaient l'habitude d'employer également ces traites pour payer leurs clients, et si ceux-ci voulaient obtenir des billets de banque, ils devaient de nouveau escompter ces traites. CETTE OPÉRATION ÉQUIVALAIT POUR LES BANQUIERS DU PRIVILÈGE DE FAIRE DE L'ARGENT. Elle était mise en pratique de temps immémorial par la maison Jones, Loyd et Co, qui y avait recours dès que le taux de l'intérêt dépassait 5 %. Les clients étaient très satisfaits d'être payés en traites provenant de Jones, Loyd et Co, parce qu'ils les escomptaient plus facilement que les leurs, aussi ces traites passaient-elles par vingt, trente mains (ibidem, n° 901, 904, 995.)

Toutes ces formes ont pour but de rendre les titres de crédit transmissibles.

« Quelle que soit sa forme, le crédit doit fonctionner à un moment donné comme monnaie ; que cette forme soit le billet de banque, la traite ou le chèque, les opérations et leur résultat sont essentiellement les mêmes ». Fullarton, On the Regulation of Currencies, 2° éd., Londres, 1845, p. 88.

« Les billets de banque sont la monnaie divisionnaire du crédit » (p. 57).

Les lignes suivantes sont empruntées à J. W. Gilbart, The History and Principles of Banking, Londres, 1834 :

« Le capital d'une banque se compose de deux parties, le capital engagé (invested capital) et le capital de banque (banking capital) qui est emprunté (p. 117).

Le capital de banque se constitue de trois manières : 1° en recevant des dépôts ; 2° en émettant des billets de banque ; 3° en tirant des traites. Lorsque quelqu'un consent à me prêter gratuitement 100 £ et que je donne cet argent en prêt à un autre au taux de 4 % par an, je fais une opération qui me rapporte 4 £ à la fin de l'année. De même lorsque celui qui a accepté mon billet de banque, c'est-à-dire ma promesse de paiement, (I promise to pay est la formule habituelle des billets de banque en Angleterre) me le restitue à la fin de l'année en me payant 4% d'intérêt comme si je lui avais prêté 400 £, je gagne 4 £; enfin si dans une ville de province quelqu'un me remet 100 £ à condition que je les paie 21 jours plus tard à une personne de Londres, je touche comme profit l'intérêt que rapportera cet argent pendant les 21 jours. Voilà un exposé succinct des opérations d'une banque et des. moyens qui permettent de créer un capital de banque par des dépôts, des billets de banque et des traites (p. 117).

En général, le profit d'un banquier est en raison de l'importance de son capital de banque, c'est-à-dire de son capital emprunté, et il faut évidemment pour le déterminer défalquer du profit brut l'intérêt du capital engagé (p. 148).

Les avances d'un banquier à ses clients sont faites avec l'argent des autres (p. 146).

Seuls les banquiers qui n'émettent pas de billets créent leur capital de banque en escomptant des traites, leurs opérations d'escompte venant grossir leurs dépôts. Les banquiers de Londres n'escomptent qu'aux maisons qui ont un compte-courant chez eux (p. 119).

Une firme qui escompte des traites chez son banquier doit laisser en dépôt chez celui-ci sans intérêt une partie du montant de ses traites ; de cette manière le banquier reçoit pour l'argent qu'il a avancé un intérêt plus élevé que l'intérêt courant et il se constitue un capital de banque au moyen de l'argent qu'il retient » (p. 129)

« Grâce aux virements de compte, les banques de dépôts font des économies d'instruments monétaires et règlent avec une petite quantité de numéraire des affaires de grande importance. L'argent qui n'est pas employé pour ces opérations sert au banquier à faire des avances à ses clients, en escomptant leurs billets, etc., et c'est ainsi que les virements de compte augmentent la puissance des banques de dépôts » (p. 123).

«Peu importe que les clients en relation d'affaires aient ou non le même banquier ; les banques échangent leurs chèques au Clearing House. Les virements de compte pourront donc pousser le système des dépôts à un tel développement que l'emploi de la monnaie métallique deviendra complètement inutile. Si chacun avait un compte-courant chez un banquier et effectuait tous ses paiements en chèques, ceux-ci deviendraient l'exclusif instrument des échanges. Avec une organisation pareille les banquiers devraient posséder la monnaie, car sans cela les chèques n'auraient pas de valeur » (p. 124) :

La centralisation des transactions locales dans les banques se réalise : 1° par les banques succursales; (Les banques départementales ont des succursales dans les petites villes, de même que les banques de Londres en ont dans les différents quartiers de la ville). 2° par les agences.

« Chaque banque départementale a un agent à Londres, pour y payer ses traites et rembourser ses billets, et recevoir les paiements d'habitants de Londres pour compte de leurs créanciers de province » (p. 127). Chaque banquier reçoit les billets des autres et ne les émet plus ; mais dans chaque grande ville, tous se réunissent une ou deux fois par semaine pour faire l'échange de leurs billets et solder la différence en bons sur Londres (p. 134).

«Le but des banques est de faciliter les affaires. Tout ce qui facilite les affaires facilite la spéculation, et souvent les deux sont si intimement liées qu'il est difficile de dire où finissent les affaires et où commence la spéculation. Partout où il existe des banques, on obtient le capital avec plus de facilité et à meilleur compte. Ce bon marché du capital favorise la spéculation, de même que le bon marché de la viande et de la bière encourage la gourmandise et l'ivrognerie » (p. 137, 138).

« Étant donné que les banques d'émission paient avec leurs billets, il peut sembler que leurs opérations d'escompte soient faites exclusivement avec le capital constitué par ces billets. Cependant il n'en est rien. Alors même qu'un banquier paie avec ses billets toutes les traites qu'il escompte, il se peut que les 9/10 des traites se trouvant en sa possession représentent un capital réel ; car de ce qu'il a payé les traites au moyen de billets de son émission, il ne résulte pas que ces billets restent en circulation jusqu'à l'échéance des traites. Celles-ci peuvent avoir à courir pendant trois mois, alors que les billets peuvent rentrer à la banque en trois jours » (p. 172).

Le dépassement des comptes par les clients se présente régulièrement dans le monde des affaires. C'est pour cela que les ouvertures de crédit doivent être garanties. Les crédits sont ouverts, non seulement sur une garantie personnelle, mais contre un dépôt de titres, de valeurs » (p. 174, 175).

Lorsqu'il est avancé sur marchandises données en nantissement, le capital produit les mêmes effets que lorsqu'il est avancé pour des traites présentées à l'escompte. Lorsque quelqu'un emprunte 100 £ en donnant des marchandises en garantie, c'est comme s'il les avait vendues contre une traite de 100 £, qu'il escompterait ensuite chez un banquier. Mais l'avance d'argent lui permet de garder ses marchandises jusqu'à ce que le marché devienne plus favorable et d'échapper au sacrifice qu'il aurait dû s'imposer s'il avait dû se procurer de l'argent à tout prix » (p. 180, 181).

The Currency Question Reviewed, etc., p. 61, 63 :

« Il est incontestable que les 1000 £ que je dépose aujourd'hui chez A seront mises en circulation demain et constitueront un dépôt chez B. Après-demain elles passeront à C, et ainsi de suite d'une manière indéfinie. Ces 1000 £ de monnaie peuvent donc, grâce à ces transferts successifs, représenter une somme indéterminable de dépôts, et c'est ainsi qu'il est possible que les neuf dixièmes des dépôts n'existent en Angleterre que dans les livres des banquiers, responsables chacun pour leur part... Il en est de même en Écosse où la monnaie en circulation (presqu'exclusivement en papier !) ne dépasse jamais 3 millions de £ alors que les dépôts s'élèvent à 27 millions. Aussi longtemps qu'il ne se produit pas une demande de restitution brusque et en masse des dépôts (a run on the banks), ces mêmes 1000 £ revenant sur leurs pas pourront avec la même facilité solder un nombre indéterminable de comptes. Je les donnerai aujourd'hui à un commerçant à qui je les dois ; celui-ci les emploiera demain pour payer la dette qu’il a à l'égard d'un troisième; ce dernier en fera usage après-demain pour se mettre en règle avec sa banque, et ainsi, passant de main en main et de banque en banque, ces 1000 £ solderont toute somme imaginable. »

[Note d’Engels : Nous avons vu que déjà en 1831, Gilbart savait que « tout ce qui facilite les affaires facilite la spéculation, les deux étant souvent si intimement liées qu'il est difficile de décider où finissent les affaires et où commence la spéculation. » Plus il est facile d'obtenir des avances d'argent sur des marchandises non vendues, plus de pareilles avances sont demandées, plus on est tenté, dans le seul but d'en obtenir, de fabriquer des marchandises ou d'en inonder des marchés éloignés. L'histoire du commerce anglais nous présente pendant la période allant de 1815 à 1817, un exemple frappant de la manière dont le monde des affaires d'un pays peut tout entier être pris d'un pareil vertige et de la fin qui attend des opérations de ce genre ; elle nous montre en même temps ce dont le crédit est capable. Mais quelques explications préliminaires sont nécessaires.

Dans les derniers mois de 1812 la crise, qui depuis 1837 n'avait cessé de peser sur l'industrie anglaise, commença à prendre fin. Pendant les deux années suivantes la demande de produits anglais par l'étranger alla en croissant et la prospérité atteignit son point culminant en 1845-1846. En 1813 la guerre de l'opium était venue ouvrir la Chine au commerce anglais et ce nouveau débouché avait encouragé l'expansion déjà si vivace de l'industrie et surtout de l'industrie du coton. « Comment pourrions-nous jamais trop produire ? Nous avons 300 millions d'hommes à habiller », me disait alors un fabricant de Manchester. Toutes les fabriques qu'on bâtissait, toutes les machines à vapeur et tous les métiers à filer et à tisser qu'on installait étaient insuffisants pour absorber le torrent de plus-value qui affluait du Lancashire. On s'était jeté sur la construction des chemins de fer avec la même passion qu'on développait l'industrie, et c'est sur ce terrain que les fabricants et les commerçants commencèrent, déjà dès l'été de 1844, à donner libre carrière à leur passion de la spéculation. On souscrivait des actions tant et plus, pourvu qu'on eût l'argent pour les premiers versements ; l'avenir se chargerait du reste ! D'après la question 1059, C. D. 1849/57, on engagea pendant les années 1846-47 un capital de 75 millions dans les chemins de fer ; aussi quand vint le moment de parfaire les versements, fallut-il recourir au crédit et saigner dans la plupart des cas le capital engagé directement dans les affaires. Or dans beaucoup d'entreprises ce capital était lui-même obéré ; la perspective des profits élevés avait entraîné à des opérations beaucoup plus importantes que ne le permettait l'avoir liquide dont on disposait. Le crédit était cependant abondant et à bon marché. Le taux de l'escompte avait varié de 4 ¾ à 2 ¼ % en 1844, pour s'élever à 3 % en octobre 1845 et 5 %, en février 1846, et retomber ensuite à 3 ¼ % en décembre 1846. Les banques avaient une encaisse en or inconnue jusque-là et la Bourse cotait plus haut que jamais toutes les valeurs du pays. C'eut été de la naïveté de perdre une si belle occasion et de ne pas entrer carrément dans la danse. Pourquoi ne pas fabriquer tant qu'on pouvait et inonder de marchandises les marchés étrangers qui soupiraient après les produits anglais ? Pourquoi ne pas profiter de l'occasion qui s'offrait de faire un double bénéfice en vendant en Extrême-Orient les fils et les tissus et en écoulant en Angleterre les marchandises importées en échange ?

Ainsi se développèrent les consignations en masse sur l'Inde et la Chine, qui ne tardèrent pas à devenir un système ayant pour but exclusif, ainsi que l'établiront les notes suivantes, l'obtention d'avances d'argent et qui devaient nécessairement aboutir à l'encombrement des marchés et au krach. Celui-ci éclata après les mauvaises récoltes de 1846. D'énormes quantités de produits alimentaires, surtout de céréales et de pommes de terre, durent être importées en Angleterre et en Irlande, et les pays qui les fournirent ne purent guère être payés en produits de l'industrie anglaise. On fut obligé d'envoyer à l'étranger au moins neuf millions d'or. La Banque d'Angleterre en fournit 7 ½ millions, mais sa liberté d'action sur le marché financier en fut sérieusement atteinte. Les autres banques, dont les réserves sont déposées à la Banque d'Angleterre et s'identifient en réalité avec celle de la Banque, durent également enrayer leur mouvement monétaire, si bien que le courant des paiements commença par rencontrer des difficultés et finit par s'arrêter complètement. L'escompte, qui en janvier 1847 était encore de 3 à 3 ½ %, s'éleva à 7 %, aux premiers symptômes de la panique qui se manifestèrent en avril ; il retomba momentanément à 6 et même à 5 % pour monter résolument dès que les conséquences de la mauvaise récolte portèrent la panique à son comble. Le taux officiel de l'escompte fut au moins de 7 % en octobre et de 10 %, en novembre, ce qui revient à dire que la plus grande partie des traites fut escomptée à un taux usuraire et même ne fut pas escomptée du tout. Plusieurs maisons de premier ordre et un grand nombre de moyennes et de petites firent faillite, et la Banque elle-même fut menacée. Sous la pression de l'opinion publique, le gouvernement fut obligé de suspendre le 25 octobre le Bank Act de 1881 et d'autoriser le cours forcé, ce qui ne pouvait évidemment rien compromettre, le crédit des billets de banque étant garanti en fait par le crédit de la nation. Le manque de monnaie métallique cessa de faire sentir ses effets et si toute une série de grands et de petits établissements embourbés sans rémission fit encore faillite, la crise cependant put être considérée comme vaincue. En septembre l'escompte était redescendu à 5 % et déjà en 1848 s'esquissait la nouvelle reprise des affaires, qui vint enrayer en 1819 les mouvements révolutionnaires du continent, qui provoqua après 1850 la plus brillante prospérité que l'industrie eût connue jusque-là et se termina... par le krach de 1857. - F. Engels. ]

1. Une pièce émanant de la Chambre des Lords et publiée en 1848 donne des détails intéressants sur la dépréciation colossale que subirent les fonds publics et les actions pendant la crise de 1847. Elle donne les chiffres suivants sur la perte subie par les valeurs de février à octobre 1847 :

Fonds publics anglais    93.824.217 £
Actions de docks et de canaux    1.358.288 £
Actions de chemins de fer     19.579.820 £
Total    114.762.325 £


2. Le Manchester Guardian du 24 novembre 1848 donne les renseignements suivants sur la fièvre d'affaires avec les Indes Orientales, durant laquelle on ne tira pas des traites parce que des marchandises étaient vendues, mais on vendit des marchandises pour avoir des traites à escompter et transformer en argent :

A de Londres achète, par l'intermédiaire de B, au fabricant C de Manchester des marchandises à expédier à D aux Indes. B paie C par une traite à six mois et se couvre par une traite à six mois sur A, qui tire à, six mois sur D dès que les marchandises sont embarquées. « De cette manière l'acheteur (A) et le vendeur (B) touchent de l'argent longtemps avant qu'ils ne paient la marchandise en espèces, sans compter que très souvent à l'échéance ils ont soin de renouveler leurs traites, sous prétexte que dans des expéditions à si longue distance il faut beaucoup de temps pour voir rentrer son argent. Ce qui était malheureux dans ces opérations c'était qu'au lieu de perdre en importance, elles prenaient de l'extension dès que les pertes survenaient. Plus ceux qui y prenaient part devenaient pauvres, plus ils éprouvaient le besoin d'acheter, afin d'obtenir des avances pour remplacer le capital perdu dans les opérations précédentes, et ils achetaient, non parce que la demande les y engageait, mais uniquement pour faire une opération financière. En outre ce qui se passait en Angleterre se renouvelait aux Indes. Des maisons indiennes dont le crédit était suffisant pour permettre d’escompter leurs traites, achetaient du sucre, de l'indigo, de la soie, du coton, non parce que les prix étaient plus avantageux que les derniers prix de Londres, mais parce que les traites qu'ils avaient à payer à des maisons de Londres approchaient de l'échéance et devaient être couvertes. Quoi de plus simple que d'acheter un chargement de sucre, de le payer par une traite à six mois au profit du vendeur et d'envoyer par poste le connaissement à Londres ? Moins de deux mois après et alors que la marchandise était à peine chargée, le connaissement était gagé à Lombard Street et la maison de Londres avait de l'argent huit mois avant que les traites tirées pour le paiement de la marchandise arrivassent à échéance.» Et tout cela alla régulièrement, sans interruption ni difficulté, aussi longtemps que les comptoirs d'escompte eurent de l'argent en abondance pour l'avancer contre des connaissements et des warrants, et escompter quel qu'en fut l'import les traites des maisons indiennes sur les « bonnes » firmes de Mincing Lane.

[Ces tripotages restèrent en vogue aussi longtemps que les communications avec les Indes se firent par le Cap. Le canal de Suez et les transports par steamers qui en furent la conséquence, sont venus ruiner cette méthode de fabriquer du capital fictif, qui reposait sur la longue durée du transport des marchandises et qui est devenue tout à fait impossible depuis que le télégraphe informe le jour même le négociant de Londres de la situation du marché des Indes et réciproquement. - F. Engels]

3. Le rapport sur la Commercial Distress 1847-48 dit ce qui suit :

« Pendant la dernière semaine d'avril 1847 la Banque d'Angleterre fit savoir à la Royal Bank of Liverpool que son ouverture de crédit était réduite de moitié. Cette décision eut des conséquences fâcheuses, étant donné que depuis quelque temps déjà, les paiements se faisaient à Liverpool beaucoup plus en traites qu'en espèces, les négociants remettant en paiement à la banque, non plus de l'argent comme précédemment, mais des effets qu'ils avaient reçus eux-mêmes pour leurs fournitures de coton et autres produits. Les billets que la banque avait à liquider pour les commerçants étaient pour la plupart payables à l'étranger et avaient été soldés en grande partie jusque-là par les sommes dues pour les livraisons des produits. Mais maintenant, au lieu de remettre des espèces, les négociants apportaient des effets de différente nature et à des échéances variées, payables en grande partie à trois mois et correspondant à des ventes de coton. Les unes étaient payables en banque à Londres, les autres étaient tirées directement sur des commerçants de toute espèce, encagés dans les affaires brésiliennes, américaines, canadiennes, indiennes, etc.... Les commerçants de Liverpool ne tiraient pas les uns sur les autres, mais leurs clients du pays qui avaient acheté des produits à Liverpool leur remettaient des traites sur des banques ou des maisons de commerce de Londres ou sur n'importe qui. La décision de la Banque d'Angleterre eut pour conséquence que la circulation, qui précédemment dépassait généralement trois mois, dut être réduite pour les traites données en paiement pour les produits vendus à l'étranger. » (p. 26, 27).

Ainsi que nous l'avons déjà dit, la période de prospérité de 1844-47 fut accompagnée en Angleterre des premières grandes spéculations sur les valeurs de chemins de fer. Le rapport que nous venons de citer analyse comme suit les conséquences de ces opérations :

« En avril 1847, la plupart des maisons de commerce s'étaient décidées à faire languir plus ou moins leurs affaires (to starv their business) en engageant une partie de leur capital dans les chemins de fer (p. 41), qui avaient emprunté en même temps, au taux élevé de 8 %, à des particuliers, des banquiers et des compagnies d'assurances (p. 66). Pour pouvoir continuer les affaires, les maisons de commerce furent obligées de s'adresser aux banques et de leur prendre, par l'escompté de traites, plus de capital qu'il n'aurait fallu (p. 67). - (Question) Entendez-vous dire que les versements qui furent faits sur les actions souscrites aux chemins de fer contribuèrent pour une large part à la dépression dont souffrit le marché financier en avril et octobre 1847 ? - « Je crois qu'ils eurent plus d'influence sur la dépression du mois d'avril. À mon avis ils consolidèrent plutôt la situation des banquiers jusque probablement en été. L'argent ne fut pas dépensé immédiatement après qu'il fut versé, et les banques eurent à leur disposition, au commencement de l'année, une bonne partie des fonds des chemins de fer. »

(Cette déclaration fut confirmée par de nombreux témoignages de banquiers dans le C.D. 1848/57).

« Ces fonds furent écoulés petit à petit en été et se trouvèrent considérablement réduits le 31 décembre. Ce fut précisément cette diminution progressive des fonds des chemins de fer - ils diminuèrent d'un tiers du 22 avril au 31 décembre - qui fut la cause de la dépression du mois d'octobre, dont l'effet se fit sentir dans toute l'Angleterre et soutira petit à petit les dépôts de toutes les banques » (p. 43, 44.).

Une constatation identique est faite par Samuel Gurney, le chef de la célèbre maison Overend Gurney & Co :

« En 1846 la demande de capital fut considérable de la part des compagnies de chemins de fer ; elle ne fit cependant pas monter le taux de l’intérêt. Beaucoup de petites sommes furent condensées en de grandes et celles-ci furent transportées sur le marché financier, la tactique étant de jeter sur le marché de la City plus d'argent qu'on n'en retirait. »

M. Hodgson, directeur de la Liverpool Joint Stock Bank, établit dans les termes suivants jusqu'à quel point les traites peuvent constituer la réserve des banques :

« Nous avions l'habitude de retenir dans notre portefeuille les traites échéant au jour le jour, jusqu'à concurrence des neuf dixièmes de nos dépôts et de l'argent qui nous était confié par des tiers... ce qui eut pour conséquence que pendant la crise les traites que nous eûmes à encaisser journellement équilibrèrent les paiements que nous eûmes à faire. » (p. 53).

Les traites de spéculation :

N° 5092. « Par qui les traites (correspondant à des ventes de coton) étaient-elles principalement acceptées ? - R (Gardner, le filateur de coton dont il est plusieurs fois question dans notre ouvrage). Par des courtiers en marchandises. Un commerçant achète du coton, le remet à un courtier, tire une traite sur celui-ci et la porte à l'escompte.

N° 5094. Et ces traites sont présentées aux banques de Liverpool et y sont escomptées ? - À Liverpool et ailleurs… Si cette circulation de complaisance, qui fut admise principalement par les banques de Liverpool, n'avait pas été appliquée, la livre de coton eut été à mon avis de 1 ½ à 2 d. moins chère l'année dernière.

N° 600. Vous dites que des traites en nombre considérable, tirées par des spéculateurs sur des courtiers en coton, ont circulé à Liverpool. En a-t-il été de même pour des traites se rapportant à d'autres produits coloniaux que le coton ? - (A. Hodgson, banquier à Liverpool). Oui ; mais l'opération a porté principalement sur le coton.

N° 601. Comme banquier, aimez-vous mieux ne pas recevoir de ces traites ? - D'aucune manière ; nous les considérons comme des effets absolument réguliers, pour autant que la masse n'en devient pas trop considérable... Ces traites sont souvent renouvelées ».

Tripotages sur le marché de l'Extrême-Orient en 1847. - Charles Turner, chef d'une des premières firmes de Liverpool faisant le commerce avec les Indes Orientales :

« Nous connaissons tous ce qui s'est produit dans les affaires avec l'île Maurice et d'autres affaires du même genre. Les courtiers, qui avaient l'habitude de faire des avances sur les connaissements et sur les marchandises dès qu'elles étaient arrivées à destination, ce qui est tout à fait dans l'ordre s'étaient mis également à faire des avances sur des produits qui n'étaient pas encore embarqués et même qui n'étaient pas encore fabriqués. C'est ainsi que j'avais acheté à Calcutta des traites pour six à sept mille livres, dont le montant devait être appliqué à des plantations de sucre dans l'île Maurice. Les traites furent présentées en Angleterre et plus de la moitié fut protestée. Quand le sucre qui devait permettre de les payer nous arriva, il se trouva qu'il avait été gagé à des tiers avant d'être embarqué, presqu'avant d'être raffiné (p. 78). Les marchandises en destination des Indes Orientales doivent maintenant être payées au comptant au fabricant. Mais cela n'a guère d'importance, car si l'acheteur jouit de quelque crédit à Londres, il tire sur Londres, y escompte sa traite (l’escompte y étant à bon marché) et paie le fabricant avec l'argent qu'il obtient... Il faut au moins douze mois pour que celui qui embarque des marchandises pour les Indes en reçoive l'argent ... Celui qui veut traiter avec ce pays et qui dispose de 10 ou 15.000 £ quand il commence les affaires, se fera ouvrir un crédit suffisant dans une maison de Londres; il lui payera 4 % pour pouvoir tirer sur elle, le produit des marchandises vendues aux Indes devant être adressé directement à cette maison et celle-ci ayant l'assurance en vertu d'une convention secrète que ses traites seront renouvelées jusqu'au moment où ce produit lui aura été payé. Des traites de ce genre sont escomptées à Liverpool, à Manchester, à Londres ; les banques écossaises en possèdent un certain nombre (p. 79).

N° 730. L'examen des livres d'une maison de Londres qui fit faillite il n'y a pas longtemps, fit découvrir ce qui suit : Deux firmes, l'une à Manchester, l'autre à Calcutta, s'étaient fait ouvrir un crédit de 200.000 £ dans une maison de Londres, Les fournisseurs de la maison de Manchester, qui de Manchester ou de Glasgow envoyèrent des marchandises en consignation à, la maison de Calcutta, tirèrent sur la maison de Londres jusqu'à concurrence de 200.000 £, mais en même temps, en vertu de la convention, la maison de Calcutta tira également sur la maison de Londres pour une somme de 200.000 £. Ces dernières traites furent vendues à Calcutta et le produit de la vente fut employé à acheter d'autres traites, qui furent envoyées à Londres pour permettre à la maison de Londres de payer les traites tirées par les fournisseurs de Glasgow et de Manchester. Cette combinaison permit de mettre pour 600. 000 £ de traites en circulation.

N° 971. À présent, lorsqu'une maison de Calcutta a payé avec ses propres traites tirées sur son correspondant de Londres un chargement en destination de l'Angleterre, il suffit qu'elle envoie le connaissement à Londres, pour qu'il puisse être utilisé comme gage dans Lornbard Street pour obtenir des avances d'argent ; celles-ci seront donc faites huit mois avant que les traites viennent à échéance ».

4. En 1848 un comité de la Chambre haute fut chargé de poursuivre en secret une enquête sur les causes de la crise de 1847 ; les témoignages qu'il recueillit furent publiés en 4857 sous le titre de Minutes of Evidence taken before the Secret Committee of the H. of L. opposated to inquire into the causes of distress, etc. Nous y trouvons la déposition suivante faite par M. Lister, directeur de la Union Bank Liverpool :

« 2444. Il y eut, au printemps 1847, une expansion irrationnelle du crédit due à ce que des commerçants qui avaient retiré une partie de leur capital du commerce pour l'engager dans les chemins de fer, voulaient conserver quand même leur ancienne importance à leurs affaires. Tous espéraient sans doute vendre à profit leurs actions de chemins de fer et reconstituer ainsi leur capital ; mais tous trouvèrent que cela n'était pas possible et ils durent faire appel au crédit pour des paiements que précédemment ils pouvaient faire au comptant. De là, l'expansion du crédit ».

« 2500. Ces traites qui mirent en perte les banquiers qui en étaient porteurs, étaient-elles tirées principalement pour payer des achats de céréales ou de coton ? - Elles correspondaient à des achats de toute nature, des céréales, du colon, du sucre. Aucun produit, sauf peut-être l’huile, n'échappa à la dépression des prix.

« 2506. Un courtier se garde bien d'accepter une traite s'il n'est pas suffisamment couvert, même contre une dépréciation de la marchandise qui lui sert de garantie.

« 2512. Deux espèces de traites sont tirées contre des produits. La première catégorie comprend les traites tirées de là-bas sur les importateurs. Elles arrivent généralement à échéance avant que les produits ne soient arrivés à destination. Aussi le commerçant doit-il, s'il ne dispose pas d'un capital suffisant, donner sa marchandise en gage à un courtier jusqu'à ce qu'il ait trouvé à la vendre. Dans ce cas, le commerçant de Liverpool tire immédiatement sur le courtier une traite de la seconde catégorie, garantie par sa marchandise… il appartient ensuite au banquier de s'assurer si le courtier est en possession de la marchandise et de s'informer de ce qu'il a avancé sur elle. Il doit s'assurer si le courtier est suffisamment couvert pour la perte qu'il pourrait éventuellement subir.

« 2516. On nous envoie également des traites de l'étranger. Quelqu'un achète là-bas une traite sur l'Angleterre et l'envoie à une maison anglaise; nous ne pouvons pas nous rendre compte de ce que la traite est sérieuse ou non, ni contrôler si elle représente des produits ou du vent.

« 2533. Vous disiez que des produits étrangers pour ainsi dire de toute nature avaient été vendus à grande perte. Croyez-vous qu'il en fut ainsi parce qu'on avait fait des spéculations aventureuses sur ces produits ? . - La cause fut qu'il y eut une importation considérable alors qu'il n'y avait pas une consommation correspondante pour l'absorber. Il semble que la consommation diminua énormément.

«2537. En octobre... les produits furent à peu près invendables ».

Dans le même rapport, un connaisseur de premier ordre, le très digne et très roué quaker Samuel Gurney de Overend Guerney et Co, nous montre comment le krach arrivant à son point culminant, ce fut un sauve-qui-peut général :

« 1262. Lorsqu'une panique se produit, l'homme d'affaires ne se demande pas à quel taux il peut placer son argent, ni s'il perdra 1 ou 2 %, en vendant ses bons du trésor ou son trois pour cent. Une fois qu'il est sous le coup de la frayeur, il se préoccupe peu de perdre ou de gagner ; il se sauve, que le reste du monde se débrouille.

5. En ce qui concerne l'encombrement de deux marchés l'un par l'autre, voici un extrait de la déposition que fit M. Alexander, commerçant s'occupant d'affaires avec les Indes Orientales, devant la Commission de la Chambre des communes faisant en 1857 une enquête sur les banques :

« 4330. Si en ce moment j'avance 6 sh. à Manchester, on m'en restitue 5 aux Indes, et si j'en avance 6 aux Indes, j'en retrouve 5 à Londres ».

Le marché des Indes était donc encombré par des produits expédiés d'Angleterre et le marché anglais l'était par des produits venant des Indes. Et cela se passait pendant l'été de l'année 1857, à peine dix ans après la cruelle expérience de 1847 ! »

Source : Karl Marx, « Le capital ».

Voilà.

Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il ne ressort pas de ces écrits (assez connus) de Marx et Engels que les banques commerciales ne créent pas de monnaie…

Puisque Paul mobilise Marx, Engels et Keynes à l’appui de sa thèse baroque, j’attends, donc (de Paul et de ceux qui sont d’accord avec Paul) des citations de Marx, Engels ou Keynes qui affirment (et démontrent) que, par le mécanisme du crédit, les banques ne créent pas de monnaie et ne font que faire circuler la monnaie banque centrale (avec une « conservation des quantités »).  Il y en a peut-être, je suis très intéressé de les connaître.

Amicalement.

Étienne.

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#592 08-01-2009 14:44:57

Zolko
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Re: 07 Reprendre le pouvoir sur notre monnaie

Étienne a écrit:

La crise actuelle montre encore davantage cette réalité de la force de la monnaie scripturale, puisque les États protègent les banques voleuses menteuses contre vents et marées, ce qu’on peut analyser comme la volonté politique de donner à leur monnaie de singe UN COURS LÉGAL DE FAIT.

On peut payer ses impôts avec.

Je reste surtout sur cette forte impression de MALENTENDU, car j’ai souvent l’impression que vous nous dites que cette monnaie de banque, monnaie-crédit, monnaie-dette, n’est carrément PAS DE LA MONNAIE, tant elle est mal fondée, fragile, illusoire, fictive, alors que je dis, moi, que la monnaie scripturale est largement (pour la part de monnaie-crédit) DE LA FAUSSE MONNAIE parce que ses créateurs ont usurpé une légitimité (et un revenu sans travail) qui ne peut être que publique.

Finalement, vous semblez dire la même chose mais avec des mots différents. Seulement, cela fait trop mal au cul à Mr Jorion de dire que le gouvernement (ou le système) le baise. Vous appelez la monnaie scripturale de la fausse-monnaie, lui de pas-vrai-monnaie-donc-ça-compte-pas, et moi de monnaie commerciale. MAIS, un état de fait est indéniable: on peut payer les impôts avec cette monnaie-là, donc elle est équivalente, aux yeux de la légalité, à la monnaie fiduciaire. Et pourtant, elle n'est qu'un contrat entre vous et la banque.

J'ai alors une question, un scénario: si je vous prête de l'argent et que vous me faites une reconnaissance de dette, un tribunal me défendra comme pour tout contrat pour récupérer mon argent. C'est donc légal. Mais, je ne pourrais pas utiliser ce papier pour payer mes impôts. Et en quoi est-ce différent avec de l'argent scriptural à la banque ? Pourquoi puis-je payer les impôts avec mon chéquier ? Et si je paye mes impôts avec le chéquier d'une banque qui a fait faillite sans que je sois au courant ?

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#593 08-01-2009 15:04:44

NingúnOtro
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Re: 07 Reprendre le pouvoir sur notre monnaie

D'accord, j'accepte que Galbraith était lui aussi intelligent... mais de grâce, payez-moi une nouvelle souris, je viens d'en casser la roue... wink

[Sacré farceur wink Désolé de trop travailler neutral Étienne, 8/1, 19h20]

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#594 08-01-2009 19:13:42

AJH
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Re: 07 Reprendre le pouvoir sur notre monnaie

Zolko a écrit:

Et en quoi est-ce différent avec de l'argent scriptural à la banque ?

Simplement parce que la loi autorise les banques, et seulement les banques,  à effectuer ce genre de manip ... pas vous

Bonne année à tou(te)s

AJH


L'utopie, c'est ce qui n'a pas encore été essayé (T. Monod)
http://www.societal.org

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#595 08-01-2009 19:14:51

Instit
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Re: 07 Reprendre le pouvoir sur notre monnaie

Lu sur le site Liberation.fr :

« Satisfait de voir une partie de ses théories mises en pratique, Fitoussi ne peut faire moins que de voler au secours du plan de relance élaboré par Sarkozy. Et Fitoussi le sabreur de la pensée unique qui pouvait lancer : « Il faut renationaliser le système bancaire », d’excuser ainsi le manque de garanties demandées : « L’Etat aurait voulu devenir actionnaire. Ce sont les banques qui ont refusé. »

Ce qui sonne comme un aveu de faiblesse et qui contribue à la préservation des avantages acquis des énarques et des mutualistes, qui n’ont eu de cesse de privatiser les banques qui leur étaient confiées et qui n’ont aucune honte à socialiser leurs pertes, tout en refusant que les dépositaires de l’intérêt général viennent mettre le nez dans leurs très mauvaises affaires.

http://www.liberation.fr/economie/0101308682-remonetise

Cet article de Liberation.fr me rend furieux. Je me mets en colère quand je relis cet incroyable aveu de Jean-Paul Fitoussi : « L’Etat aurait voulu devenir actionnaire. Ce sont les banques qui ont refusé. »

Qu'est-ce que c'est que ça ? Les banques exigent, et l'Etat obéit ? Mais dans quel pays vivons-nous ? Depuis quand l'Etat obéit-il aux banquiers privés ? Depuis quand ?

Je répète mon plaidoyer en faveur d'un pôle public unifié du crédit :

1- La banque, le crédit, la monnaie sont des services publics.

2- La banque, le crédit, la monnaie doivent être nationalisés.

3- La banque, le crédit, la monnaie doivent être sous le contrôle direct et exclusif du gouvernement français.

4- Le gouvernement français est légitime car il procède du suffrage universel direct. Tous les cinq ans, le peuple français vote au suffrage universel direct lors des élections législatives. Cette question de la légitimité est fondamentale.

5- En cas de mauvaise gestion de ce pôle public unifié du crédit, le gouvernement français pourra être sanctionné aux élections législatives suivantes. Le peuple français pourra le sanctionner tous les cinq ans. Cette question de la sanction est fondamentale elle aussi.

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#596 19-01-2009 21:22:09

Zolko
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Re: 07 Reprendre le pouvoir sur notre monnaie

Instit a écrit:

3- La banque, le crédit, la monnaie doivent être sous le contrôle direct et exclusif du gouvernement français.

C'est le gouvernement français qui, le 3 janvier 1973, a privatisé la souveraineté monétaire française. Sous le contrôle direct et exclusif du gouvernement français (enfin, AVANT de le privatiser bien-sûr, mais plus APRES)

4- Le gouvernement français est légitime car il procède du suffrage universel direct.

Un grande énergie de ce forum sert à prouver le contraire de cela: les élections périodiques sont un système pipé, par construction, et les élus ne sont pas légitimes (même s'ils sont légaux).

5- En cas de mauvaise gestion de ce pôle public unifié du crédit, le gouvernement français pourra être sanctionné aux élections législatives suivantes. Le peuple français pourra le sanctionner tous les cinq ans. Cette question de la sanction est fondamentale elle aussi.

Le ministre des finances qui a privatisé le système monétaire français était... Valery Giscard d'Estaing. Je n'ai pas l'impression que cette forfaiture l'ai empêché d'être élu et ré-élu pendant plusieurs décennies après son "crime". Au contraire, il a été sanctionné en étant bombardé président de la constituante qui a écrit le TCE, qui coulait dans le marbre constitutionnel son méfait législatif.

Instit, je comprends et même je partage votre rage contre le système bancaire privé, mais je pense que notre meilleure chance de le renverser n'est pas dans les mains de Sarkozy ou de Strauss-Kahn, mais dans une constituante européenne tirée au sort: on pourra défaire le traité de Maastricht et reprendre le contrôle de nos monnaies. Il n'y a aucun homme politique français éligible qui ira dans votre sens (et pour cause: ceux qui disent cela sont bannis des médias par ceux qui profitent du système actuel). Rejoignez-nous dans le front du Plan C !

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#597 19-01-2009 22:15:50

Instit
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Re: 07 Reprendre le pouvoir sur notre monnaie

Zolko écrit : " C'est le gouvernement français qui, le 3 janvier 1973, a privatisé la souveraineté monétaire française. Sous le contrôle direct et exclusif du gouvernement français (enfin, AVANT de le privatiser bien-sûr, mais plus APRES). "

Mais nous sommes entièrement d'accord. Le ministre des finances qui a privatisé le système monétaire français était Valery Giscard d'Estaing. Là aussi, nous sommes entièrement d'accord. Depuis le 3 janvier 1973, Valery Giscard d'Estaing et la plupart des dirigeants politiques français ont voulu faire une expérience. Cette expérience, la voici :

depuis 1973, ils ont affaibli l'Etat en le dépouillant de ses pouvoirs.

Oh, bien sûr, ils n'ont pas dépouillé l'Etat de tous ses pouvoirs. En France, l'Etat a de beaux restes.

Mais ils ont fait cette expérience, par exemple : ils ont privatisé les banques. Ils ont fait cette autre expérience : ils ont transféré le pouvoir monétaire de la France à une Banque Centrale Européenne, indépendante du pouvoir politique.

Quel est le résultat de cette expérience ?

Le résultat de cette expérience, nous le voyons aujourd'hui : un désastre.

En tant que gaulliste, je voterai pour des candidats ayant à leur programme ce qu'a réalisé Charles de Gaulle le 2 décembre 1945 : LA NATIONALISATION DE LA BANQUE DE FRANCE ET DES GRANDES BANQUES DE CREDIT.

Je voterai pour des candidats ayant à leur programme le retour à la monnaie de la France, le franc. La monnaie de la France doit être contrôlée par le gouvernement de la France, et par lui seul.

Notre grand point commun, Zolko, est le suivant : nous avons exactement les mêmes ennemis.

Notre grande différence, Zolko, est la suivante : pour virer nos ennemis du pouvoir, tu prépares depuis des mois des armes qui sont inadaptées à la bataille des années 2009-2012.

Depuis des mois, tu es en train de forger des armes inadaptées au champ de bataille. Ces armes sont : le tirage au sort, et la Constituante.

Tu ne tiens aucun compte du contexte de notre champ de bataille.

Ce contexte, le voici : le retour des passions nationales, le retour des passions nationalistes, le retour des fureurs populaires, le basculement dans la pauvreté de centaines de milliers de Français, une chute terrible du niveau de vie pour des millions de Français, la paupérisation généralisée, des tensions extrêmes entre les classes sociales, et peut-être des tensions extrêmes entre les religions.

Et toi, Zolko, tu vas attaquer nos ennemis avec quelles armes ?

Le tirage au sort, et la Constituante.

Je te dis ce que je pense, et je fais cette hypothèse :

LES FRANCAIS, EN 2009, N'EN ONT STRICTEMENT RIEN A FOUTRE DE TON TIRAGE AU SORT ET DE TA CONTITUANTE.

En ce qui me concerne, je ne vous rejoindrai pas dans votre front du Plan C.

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#598 19-01-2009 23:54:59

NingúnOtro
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Re: 07 Reprendre le pouvoir sur notre monnaie

Vous devriez tous lire "Emphyrio" de Jack Vance!

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#599 20-01-2009 11:31:20

Zolko
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Re: 07 Reprendre le pouvoir sur notre monnaie

Instit a écrit:

Notre grand point commun, Zolko, est le suivant : nous avons exactement les mêmes ennemis. (...) Depuis des mois, tu es en train de forger des armes inadaptées au champ de bataille. Ces armes sont : le tirage au sort, et la Constituante. (...) LES FRANCAIS, EN 2009, N'EN ONT STRICTEMENT RIEN A FOUTRE DE TON TIRAGE AU SORT ET DE TA CONTITUANTE.

Des années, pas des mois. Mais je suis surpris à chaque fois que je parle d'une constituante tirée au sort, c'est invériablement la même réponse: "ah ouais, voilà une bonne idée: enfin quelque-chose de différent !"

En ce qui me concerne, je ne vous rejoindrai pas dans votre front du Plan C.

Il n'y a que les imbéciles qui ne changent pas d'avis. Mais juste par curiosité, c'est quoi les armes que tu fourbis ?

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#600 20-01-2009 15:08:33

Instit
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Message n°6188
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Re: 07 Reprendre le pouvoir sur notre monnaie

Mes armes sont le militantisme partout, le militantisme dans le monde virtuel (sur internet) auprès de tous les mouvements Républicains NONistes, le militantisme dans le monde réel (au boulot, dans les bars, dans les magasins, dans la rue, partout). Il existe plusieurs mouvements Républicains NONistes qui présentent une liste aux élections européennes. Ce sont ces gens-là qu'il faut soutenir en 2009.

Evidemment, ils ne sont pas parfaits. Evidemment, la démocratie représentative actuelle n'est pas parfaite. Il n'empêche que le contexte explosif des années 2009-2012 peut donner de bons résultats électoraux aux Républicains NONistes.

A court terme, mon objectif est le suivant : redonner au pouvoir politique français les pouvoirs qui ont été transférés ailleurs (pouvoir territorial, pouvoir de contrôler les frontières de la France, pouvoir de contrôler les lois de la France, pouvoir de contrôler la monnaie de la France, etc.)

Voici l'objectif à court terme : sortir de l'Union Européenne le plus vite possible, avant que l'Union Européenne ne nous entraîne vers le chaos.

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