Message de Bernard, le 22 mai 2003 :

 

Je vais ajouter de l'eau au moulin d'Etienne à deux niveaux : au niveau du fond car je partage l'essentiel de ses propositions et au niveau de la démarche qui est de se faire entendre avant le bouclage définitif du programme.

Au niveau de la démarche, tout le monde s'accorde (cf les messages sur la liste et les réactions au niveau des académies) à dire que cette consultation est une parodie : prétendre demander aux enseignants leur avis en ne leur accordant que 15 jours de réflexion avec 2 jours fériés, en pleine période d'examen et de mouvements sociaux, c'est être sûr qu'ils ne pourront pas s'exprimer. Donc, le programme est finalisé et il n'est vraisemblablement pas prévu de le modifier. Mais à vouloir faire semblant de jouer la transparence et la consultation, on peut y être contraint. L'internet est un outil formidable car il permet l'échange et libère la parole. Je rejoins donc Etienne lorsqu'il dit qu'il faut s'exprimer et essayer de modifier les programmes (si il y a un consensus, naturellement). Si, par cette liste en particulier, une unanimité (ou presque) se dégage pour la dénomination "Économie et Gestion" au lieu de "Gestion et Économie" (comme ça à l'air d'être le cas) ou  pour une approche différente de l'informatique, le ministère aura des difficultés à faire accepter une rénovation qui ne tiendrait pas compte de la consultation mise en place !

Au niveau du fond, je ne vais pas reprendre les arguments d'Etienne qui sont limpides. Je résumerai simplement en disant que nous formons, au niveau bac et au niveau bac + 2 (sauf en IG) des utilisateurs de base de l'informatique. Pour les futurs professionnels du tertiaire que seront nos élèves, l'informatique n'est qu'un outil au service d'autres compétences et pas le coeur du métier (toujours, exception faite de l'IG). Pour compléter le message d'Etienne, au  niveau de notre académie, nous avons demandé que le point 3.3.1 du programme de Communication et Gestion de l'Information (principes du réseau : notion, architecture...) ne soit abordé que sous l'angle utilisateur.

Comme Étienne et Marc, je vais aller moi aussi de mon petit exemple. En faculté d'informatique les étudiants abordent le texteur et le tableur lors des 2 premières années. Les bases de données ne sont étudiées qu'en licence ou maîtrise. Mon fils est actuellement en DESS d'informatique et, pendant son stage, il réalise un logiciel de simulation d'hélicoptère pour une entreprise qui le vendra aux constructeurs et organsimes de formation de pilotes. Hier il est venu me voir pour me demander comment faire des étiquettes pour mettre sur la tranche de ses CD. Je suis resté ahuri et lui ai montré le publipostage ou, encore plus simplement la réalisation d'un tableau avec un texteur, sans marge. Il m'a dit, "bien sûr, que je suis bête !" et a complété en disant qu'en fait il ne connaissait absolument pas le texteur. Pourtant, à l'issue de son stage l'entreprise souhaite le garder en CDI avec un salaire bien supérieur à celui d'un enseignant débutant ;-)

Encore une petite goutte pour le moulin d'Etienne : l'objectif annoncé de la rénovation est le repositionnement dans les filières d'enseignement général et la poursuite d'études supérieures. Entre les outils bureautiques bien maîtrisés d'un côté et les SGBDR, le langage SQL... d'autre part, de quoi pensez-vous nos futurs élèves devenus étudiants auront-ils le plus besoin ?

Au niveau des logiciels, je voudrais juste rajouter dans les outils bureautiques les logiciels de création de pages HTML, non pas pour créer des sites (c'est pour les informaticiens de métier), mais pour simplement mettre à jour ou rajouter des pages dans un site déjà créer.

Enfin, je rejoins encore Étienne (cf aussi mon message d'hier) sur la nécessité de lister les fonctionnalités informatiques qui doivent être mises en oeuvre dans chaque programme.

Pendant que je rédige ce mél, je viens de recevoir celui de Françoise Lemoine qui pense que cette discussion n'a pas lieu d'être sur la liste ecogest. Je ne suis pas d'accord, Étienne exprime un avis sur la rénovation de la filière STT et demande aux collègues de donner le leur. On est tout à fait dans l'objet de la liste.

Pardon encore pour la longueur de ce mél, mais l'enjeu est important et porte autant sur ce que nous allons enseigner demain et sur les compétences des futurs professionnels que nous allons former, que sur l'utilisation de ce formidable outil pour la démocratie qu'est l'internet.

Bernard Leconte - Lycée Saint-Charles à Marseille

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Message de Marc, le 22 mai 2003 :

 

22 mai 2003.

Bonjour ;

Pardon d'être (presque) aussi long qu'Etienne, mais le premier point sur lequel je suis d'accord avec lui est que ce sujet est essentiel, et mérite largement d'être discuté et débattu sous toutes ses coutures.

Etienne Chouard a l'immense mérite de poser le problème de l'évolution de l'enseignement de l'informatique en termes de besoins réels, attendus par les entreprises, qui restent, qu'on le veuille ou non, que cela nous convienne ou pas, les premiers "consommateurs" de nos élèves.

Je commencerai par un exemple concret : je m'occupe à mes moments perdus d'une grosse association (3 salariés, 400.000 € de budget, 2.000 factures et plus de 10.000 écritures comptables par an : vous conviendrez que c'est l'ordre de grandeur d'une petite entreprise, pas d'une association de quartier). Nous recrutons actuellement un collaborateur en remplacement d'une démission. Profil (administratif, il y a des compétences autres demandées) : BTS PME/PME ou Bac Pro.

Il y a actuellement une très grosse application en cours de développement sous SGBDR (PHP/MySQL). Et pourtant, quelles sont les compétences informatiques que nous attendons ? Maîtrise REELLE du tableur avant tout, navigateur Internet, un peu de traitement de texte et, si possible, un logiciel de PréAO. Base de données ? Hors de question : le collaborateur aura à "nourrir" la base avec des données, pas à la maintenir ni à la modifier. Et il n'est pas question qu'il en soit autrement dans le futur. Mais nous attendons, si possible, mais si possible uniquement, tout de même quelque chose de lui dans ce domaine, c'est d'être capable de faire des propositions d'évolution de l'application.

Le recrutement est lancé depuis quelques semaines. Or, qu'avons-nous vu comme candidats ? Des jeunes qui ont les diplômes demandés, mais très peu ont été capables de trier un tableau en ordre décroissant d'une colonne numérique, et AUCUN, je dis bien strictement AUCUN, de construire une fonction conditionnelle, compétence indispensable dans le type de tableaux dont nous nous servons. Je suis désolé pour eux, et pour les enseignants qui les ont formés, mais ils sont éliminés d'office : pour des raisons d'organisation interne, nous ne pouvons pas nous permettre de prendre en charge une formation complémentaire (même avec un honorable - ou supposé tel - prof d'éco-gestion-informatique parmi les dirigeants. Le prof en question donne la priorité de son temps et de son énergie à ses élèves, pas aux salariés d'une association dans laquelle il est bénévole).

Je rajouterai une dernière anomalie : un ou deux ont su faire une partie de ce que nous demandions sous Excel, mais aucun n'a été capable de faire la moindre opération sous Open Office : "y a pas les boutons !". A méditer aussi, quand on veut parler de fonctionnalités des logiciels...

Dans son analyse, Etienne a raison quand il demande à ce que le tableur soit l'application privilégiée dans la formation de nos élèves. Tout simplement parce que c'est devenu un outil universel, dont les fonctionnalités ont tellement évolué depuis l'ancêtre Visicalc qu'il est devenu un élément standard et incontournable du paysage du bureau, capable de répondre à une gamme de besoins et de résoudre des problèmes qui dépassent largement le cadre des simples calculs de gestion.

Il faut resituer cette évolution, et celle de l'informatique, dans son contexte historique. Etienne a encore raison quand il évoque l'attitude des informaticiens de métier face à la micro. Et ce n'est pas nouveau : qu'est-ce qui a fait, dans les années 80, le succès de la micro-informatique ? Le tableur, parce qu'il libérait les utilisateurs de la main-mise des informaticiens sur leurs données. A l'époque, en 1982 (année, pour ceux qui s'en souvienne, de l'annonce de l'arrivée de l'IBM PC en France - le 11 janvier 1982 exactement -), j'étais responsable financier d'une succursale d'une grande entreprise, leader mondial sur son marché, très bien structurée sur le plan informatique : gros IBM au siège, plein de terminaux partout, et rien dans les agences et succursales. L'époque de stress maximum était la préparation des budgets prévisionnels : 25 pages de listing, des sous-totaux par groupe de compte, par poste budgétaire, par trimestre, par semestre et par an. L'exemple classique de la "balance carrée", et dix jours, à temps plein, pour le remplir et faire coller les totaux. L'application type du tableur, également.

A l'annonce des premiers IBM PC, avec Multiplan, j'ai évidemment demandé à ce qu'on en achète un. Refus strict et définitif de la direction informatique. Que croyez-vous qu'il arriva ? J'ai payé l'engin avec mes deniers propres, collé une grosse étiquette dessus ("propriété personnelle de Marc Romano"), ... et traité mes budgets en une journée. "Vous voulez modifier le budget de publicité ? Pas de problème, voilà le nouveau résultat".

Rien que de très classique, vu d'aujourd'hui, mais une révolution à l'époque : enfin les données étaient libérées des diktats des informaticiens, et les utilisateurs en redevenaient ce qu'ils n'auraient jamais du cesser d'en être : leurs véritables propriétaires. C'est quelque chose que les informaticiens de métier n'ont jamais admis, et contre lequel ils n'ont cessé de lutter. Toute l'évolution de la micro depuis 20 ans vise à en redonner le contrôle aux spécialistes.

Je suis d'accord avec Etienne : ne rentrons pas dans cette logique. Nous devons faire en sorte que nos élèves restent maîtres de leurs calculs, de leurs données. C'est de cela qu'ils auront besoin dans leur vie professionnelle, et c'est cela qu'attendent d'eux leurs futurs employeurs, qu'ils soient marchands ou non marchands. Ils doivent être capables d'apporter une solution rapide, simple, à des problèmes extrêmement variés : réaliser un graphique de ventes, analyser le coût d'une campagne de promotion, établir un classement des meilleures ventes, d'une poule de championnat, faire une relance automatique à partir des soldes de plusieurs comptes, etc. Je n'invente rien : ce sont là des applications tableur (+ traitement de texte) que nous utilisons quotidiennement.

En ce sens, la maîtrise de l'outil "tableur" est une priorité absolue, non seulement dans ses fonctions simples de calcul, mais aussi dans des fonctions plus avancées, comme la recherche en table. Un élève ne devrait pas quitter le lycée sans maîtriser cet outil.

Et il n'est pas utile d'aller très loin. J'ai la prétention d'être assez "pointu" en informatique, et de maîtriser parfaitement toutes les applications courantes (et même un peu plus). Je n'ai JAMAIS, en 20 ans d'utilisation des tableurs, écrit la moindre macro, ni la moindre ligne en VB-machin-truc. Je vais même vous avouer quelque chose : j'en serai parfaitement incapable, je ne sais même pas comment ça marche. Et ceci, tout simplement parce que je n'en ai jamais eu besoin : il y a toujours une solution qui permet de l'éviter, et sans trop se casser la tête. il suffit d'analyser correctement le problème que l'on a à résoudre.

Je rejoins donc également Etienne sur le point de la compétence "programmation" : elle est parfaitement inutile et superfétatoire pour l'immense majorités des élèves du tertiaire.

Mais c'est là que mon point de vue diverge d'avec celui d'Etienne : s'il est toujours possible de trouver d'autres solutions, ce n'est qu'à la condition de faire une analyse correcte du problème à résoudre. Et là, les méthodes d'analyse de type MERISE sont nécessaires, indispensables, incontournables. Elles peuvent s'utiliser avec toutes les applications, pas seulement avec les bases de données. La compétence en algorithmique, si elle n'est pas indispensable stricto sensu, constitue néanmoins un outil appréciable et utile, entre autres par la rigueur qu'il véhicule et par les capacités d'analyse et de compréhension du problème posé qu'il met en oeuvre.

J'ai dit plus haut que nous attendons de notre futur collaborateur qu'il soit en mesure de faire des propositions d'évolution. Pas des voeux du type "il faudrait changer la place de telle colonne", mais de véritables évolutions en termes de fonctionnalités de l'application. Cela suppose qu'il soit capable de lire le MCD existant, qu'il sache ce qu'est une entité, une association, une table, quelles sont les contraintes fonctionnelles à intégrer. Bref, qu'il "parle" un minimum du langage des SGBDR. Et nous nous servons du MCD, dans ce contexte. Non pas parce que je le maîtrise et que je me fais plaisir (je m'en passerai volontiers, si cela ne tenait qu'à moi), mais parce qu'il constitue un élément de dialogue, compréhensible à peu de frais à la fois par l'utilisateur et les informaticiens. Je précise que dans le développement de cette application, je fais office de chef de projet, et que c'est un autre bénévole, informaticien professionnel en activité, qui assure la programmation. Nous sommes tous les deux d'accord : le MCD nous est indispensable.

Je précise bien : proposer, pas réaliser. Et encore moins attaquer la base de données avec des requêtes SQL. Nous lui demandons d'avoir un domaine de compétences qui recouvre partiellement celui des informaticiens chargés de la réalisation de l'application, pas de se substituer à eux. Nous sommes exactement dans l'esprit du BTS CGO, tel qu'il a été exprimé au moment de la réforme : domaines de compétences communes aux comptables, qui expriment des besoins de façon structurés, et aux informaticiens, qui réalisent les applications correspondantes.

Connaissance des principes de construction d'un MCD : indispensable. Connaissance du MRD : moins nécessaire. Maîtrise de la structure algorithmique : intéressante, mais ce n'est pas une priorité. Connaissance de SQL : totalement inutile.

Vous me direz que ceci est un exemple ponctuel, et qu'il ne correspond pas à la réalité. Je vous accorde qu'il est ponctuel, mais pour ce qui est de la réalité, je ne suis pas d'accord. Je traîne suffisamment mes guêtres dans les entreprises, à l'occasion de visites de stages, pour me rendre compte que ce que nous recherchons dans un cadre associatif n'a rien de très différent des profils demandés pour une large majorité d'emplois tertiaires. Faites simplement un tour à l'ANPE de votre quartier pour vous en convaincre.

Cordialement ;

Marc Romano
LTP Caucadis - Vitrolles

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