22 mai 2003.  Il est urgent de bloquer la dérive de l'enseignement de l'informatique
vers le métier d’informaticien (STT IG) qui ne correspond pas à un besoin général.

 

Bonsoir à tous.

Je reviens vers vous avec les idées plus précises encore. L’enjeu est considérable. Tous les profs d’éco-gestion sont concernés, ou presque.

 

Pour comprendre pourquoi le tableur est en train de disparaître de nos programmes, et pourquoi il faut se battre pour lui rendre sa place, je dois vous expliquer une situation qui est souvent mal connue :

Les grandes entreprises ont de tels besoins informatiques qu’elles ont dû, depuis longtemps, centraliser leur informatique autour d’un gros système et d’informaticiens de métier.

Ces informaticiens spécialistes sont très attachés à garder le contrôle des informations pour garantir leur fiabilité.

Ce métier d’informaticien sur gros système est préparé par notre BAC STT IG, puis par le BTS IG. Certains de nos élèves de Première STT, peu nombreux en proportion, choisiront cette spécialisation IG, Informatique de Gestion.

Les TPE (très petites entreprises) n’ont pas les besoins et pas les moyens pour utiliser de gros ordinateurs : les milliers de TPE utilisent donc exclusivement des PC et n’ont pas besoin, pour simplifier un peu, des informaticiens de métier au sens classique.

Donc, les informaticiens de métier sont très orientés  "grande entreprise".  Ceci est important pour comprendre la suite.

Pour un informaticien de métier, c’est vrai, toutes les solutions informatiques tournent autour des bases de données : de près ou de loin, l’informaticien de métier n’utilise quasiment que des SGBDR. Le tableur est absent de son quotidien. Ça change un peu en ce moment, mais la tradition d’ignorance des outils bureautiques par les informaticiens de métier est très forte. J’en connais quelques uns, des amis chers, en France et ailleurs, et je ne connais presque pas d’exception, si je remonte cinq ans en arrière : ça fait 20 ans que j’utilise et enseigne les outils bureautiques (TDT, tableur), ça fait 20 ans que je côtoie des informaticiens de métier, et ça fait 20 ans que je vois mes amis informaticiens cro-magnoner comme des bêtes en bureautique… Je me fiche de leur tête chaque fois que je les prends sur le fait et on en rit ensemble depuis longtemps. La bureautique, c’est trop loin de leur métier qui est ailleurs. Ils n’ont pas le temps de s’y mettre…. Depuis quelques années, la vague Windows est trop forte : ils sont contraints d’y venir, mais c’est encore souvent à reculons.

On comprend donc pourquoi, dans les programmes d’IG, aussi bien en Terminale qu’en BTS, on ne parle que de BDD, et presque pas de tableur.

J’ajoute que dans une grande entreprise, les informaticiens de métier tiennent souvent Excel en horreur, et on les comprend car Excel leur cause bien du souci dans leur métier de responsable de l’information : Excel, c’est la liberté, c’est chaque utilisateur qui bidouille dans son coin, qui récupère les infos de base en les téléchargeant depuis le gros système, qui les trafique à sa guise avec son tableur, et qui les diffuse ensuite dans toute la boîte sans aucun contrôle  de fiabilité. Cela est vrai : pour les informaticiens de métier, « Excel, c’est le bordel »,  c’est la liberté débridée, donc l’anarchie

 

Mais ce qui se comprend au niveau des grandes entreprises et pour le métier d’informaticien n’a plus aucun sens, aucune validité, pour les petites entreprises et l’employé lambda.

Ces petites structures sont les plus nombreuses et pour elles, comme pour leurs employés non informaticiens, le tableur est  le seul  outil quotidien et universel  pour régler de façon souple et créative des problèmes de gestion simples et inédits.

 


Et nos élèves…   Qu’est-ce qu’on va leur demander ?

ð      S’ils deviennent informaticiens de métier (il y en a quelques uns), ils vont bien sûr avoir besoin d’analyse et de SGBD,  OK.

ð      Mais s’ils ne sont pas informaticiens de métier, ce qui est quand même le cas général, nos élèves n’auront AUCUN accès à la salle informatique centrale, ils vont travailler sur PC.  

 

Et ils utiliseront quoi ?                                                                       

 

Un tableur.

 

Quant aux BDD, tout au plus auront-ils à savoir récupérer des infos sur le gros système, en utilisant temporairement leur PC comme un terminal : nos élèves auront donc à formuler des requêtes  pour ensuite retraiter les réponses sur tableur. 

Mais  ils ne rédigeront jamais leurs requêtes en SQL !    

Ouvrez les yeux, bon sang de bonsoir !     Où est-ce que vous avez vu jouer ça ?

De ce point de vue, ceux qui généraliseront SQL, comme on l’a fait dans le BTS CG, puis CGO, commettrons une erreur historique grave :                                                                                                                                                              
SQL est le langage universel d’interrogation pour les informaticiens de métier,  pas du tout pour le commun des mortels !!!

 

Au contraire, tous les programmes modernes d’interrogation de BDD adoptent désormais une interface graphique, agréable, conviviale, du type de celle d’Access en mode Création, celui qu’on appelle "QBE". 

Je trouve, moi, que ce mode Création d’Access est beaucoup plus proche d’une interface universelle,  pour nos élèves,  que le SQL…

C’est cette technique-là, et non pas SQL, qu’il faut donc enseigner (et évaluer) !

 

Quant aux MCD et autres compétences associées à la création de BDD,  je suis sûr qu’on se fourvoie gravement avec les STT non informaticiens : on n’aura jamais le temps de traiter correctement le sujet, on n’aura pas les profs-programmeurs, et surtout les élèves ne s’en serviront quasiment jamais en entreprise, si ce n’est pas leur métier !   

Une seule de ces trois raisons devrait déjà conduire à renoncer à s’engager dans l’impasse.  Alors, les trois raisons à la fois…    Soyons raisonnables !

Si on s’engage dans cette voie, le résultat sera certainement une INCOMPÉTENCE de fait de la plupart des élèves sur un sujet de toutes façon INUTILE, dans la plupart des emplois.

 

J’ai vraiment beaucoup de mal à accepter d’enseigner ce qui ne servira à rien.  On a très peu d’heures de cours et on va les gaspiller.

Les fumeuses hypothèses relatives à la structuration de la pensée, à la rigueur, au développement du goût de l’abstraction, ne sont que des vœux pieux, des théories, applicables aux seuls meilleurs élèves. Mais je ne pense pas qu’aux meilleurs élèves : je pense à TOUS les élèves. Et je répète que ce qu’on leur prépare est un cauchemar d’abstraction imbuvable.

 

Je dis, chers amis :

Si on n’enseigne pas l’usage du tableur en STT,
et si au contraire on généralise l’analyse conceptuelle,
la création de BDD et l’interrogation en SQL,  
on fait tout à l’envers !


La dérive est déjà ancienne et de mauvaises habitudes, de véritables modes sont malheureusement déjà bien ancrées.  C’est ringard de résister au SGBD et au SQL aujourd’hui (je sens bien que je dois passer pour un iconoclaste de première) : depuis plus de 10 ans,  on a vu débarquer en force l’analyse conceptuelle et les SGBDR dans nos programmes d’informatique.

Aujourd’hui, mieux vaut tard que jamais, je suis en train de comprendre que        
rien ne l’imposait  vraiment,  ni hier, ni aujourd’hui… Ni en BTS CGO,  ni en STT.  

Cet outil génial devient malfaisant si on le sort de son métier d’origine, si on le généralise comme une solution informatique universelle.

C’est trop tard pour le BTS CGO, mais il est encore temps de bloquer l’évolution en STT :           
il faut que vous preniez la parole publiquement.   Ce n’est pas facile, mais c’est essentiel.

C’est nouveau : notre liste vous donne ce pouvoir qui vous manquait tant naguère :
vous pouvez (aujourd’hui mais pas demain) influer (un peu) l’évolution du cœur de votre métier…

Ouvrez le bec !    :o)

 

Je trouve aujourd’hui surprenant que notre réaction de groupe n’ait pas été, il y a 10 ans, plus forte contre une évolution aussi anormale. Cette évolution vers Merise et Access était, certes, souvent perçue comme artificielle et inutile, mais nous n’avons pas su, à l’époque, argumenter avec force, et on nous a finalement imposé l’analyse conceptuelle et les SGBD comme une solution universelle et unique, un dogme qui ne se discute pas.

Aujourd’hui, je dis : "ça se discute".  Je sens que la généralisation de cette erreur, cette fois à tous les STT, va faire perdre son temps à tout le monde !  C’est complètement déconnant !  Vous vous rendez compte que tous les profs d’eco-gest vont enseigner à tous les élèves de STT les trois formes normales, les MCD, les cardinalités, le SQL, l’algèbre relationnelle (projections, jointures, etc.), les algorithmes avec variables indicées, etc ????   Et vous allez laisser faire ça  sans rien dire ?

Et à côté de ça, depuis des années et des années, on proscrit systématiquement l’ensei­gnement des outils bureautiques élémentaires et universels de tous les référentiels, depuis la maternelle jusqu’à la Terminale !   Vous trouvez ça normal ? 

Vous ne tenez pas au tableur et au TDT ?     Nos élèves de STT vont vraiment se servir de SGBDR pour créer des applications en entreprise ?

Qui a raison ?  Les informaticiens de métier ?

NON.

Il faut arrêter de prendre conseil auprès des seuls informaticiens de métier
pour déterminer les programmes informatiques pour tous :
ils se trompent,  en prenant leur cas pour une généralité,
et en négligeant les objectifs et les contraintes d’un public STT non spécialisé.

Je comprends bien qu’au départ, on ait pu penser que c’était une bonne idée de leur demander conseil (on s’adresse aux spécialistes, on questionne les meilleurs), mais clairement, la dérive finalement constatée est épouvantable. 

 

Chers amis, si vous êtes d’accord avec moi, il faut vous dépêcher de prendre position, car le groupe d’experts qui réfléchit à la rénovation a besoin de savoir vite si un consensus important se dégage autour de ces profondes modifications.


Concrètement, je crois qu’il faut :

1.       Carrément supprimer le point 2. Système d’information et bases de données.         
Ou au moins le réduire à la simple compréhension des relations entre les tables et à la formulation de requêtes (en mode graphique),
encore qu’il me semble qu’on pourrait faire tout ça plus sérieusement en Terminale : il n’y a pas d’urgence à traiter ces thèmes en Première.

2.       Le remplacer par la maîtrise réfléchie d’un tableur, d’un TDT et d’une PréAO  (les outils liés à l’Internet sont vus ailleurs et sont consensuels, tout le monde est d’accord sur eux), ce qui fait déjà un copieux programme pour les Premières qui, sciemment, n’ont jamais reçu d’enseignement sur ces points dans les classes précédentes, je le rappelle (j’ai honte pour mon pays, j’ai honte).

N’oubliez pas de demander une liste détaillée (à actualiser tous les ans) de compétences utiles à enseigner : pas une liste de fonctions, mais une liste de fonctionnalités (exemples : savoir sommer les cellules d’une plage, savoir calculer un pourcentage avec une formule recopiable, savoir déplacer une colonne sans écraser la colonne de destination, savoir contrôler une saisie dans une cellule, savoir régler un format conditionnel pour transformer une cellule en indicateur visuel de problème, savoir protéger les formules d’une feuille, savoir compter les cellules d’une plage qui correspondent à un critère, etc.)

 

Qui est d’accord ?

 

 

J’ai un peu peur.  Je vais me faire des ennemis, c’est facile à anticiper.

Mais je sens que c’est un devoir.  On va dans le mur, il est tout juste temps de s’arrêter… 

Tant pis pour moi, il faudra que je me débrouille avec cette rancœur prévisible et compréhensible.

 

À vous la balle.

Ne me laissez pas seul avec cette révolution copernicienne   :o)

Étienne.

Lycée Marcel Pagnol, Marseille.

etienne.chouard@arc-en-ciel.info
www.arc-en-ciel.info

 

PS : je me trompe sûrement quand je dépeins en général les informaticiens de métier : toutes les généralités sont fausses, bien sûr.

Je leur demande pardon, ainsi qu’aux professeurs d’IG qui doivent se sentir assez proches d’eux.

J’ai quand même l’impression de tenir une clef pour comprendre et combattre l’évolution récente de nos référentiels, alors il faut que j’en parle, c’est trop important pour les élèves.

Je suis sûr que les gens qui ont préconisé cette évolution sont capables de sentir qu’ils ont été beaucoup trop loin avec cette généralisation, et que certains le reconnaîtront simplement.  Tout le monde peut se tromper. Il n’y a que ceux qui ne font rien qui ne cassent rien, je n’oublie pas ça. Heureusement que des gens dévoués planchent sur l’évolution de nos programmes, heureusement.

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