16 mai 2003.

Rénovation des STT : comme au BTS CGO,   ON SE TROMPE ENCORE D'INFORMATIQUE.

 

Résumé :                                                              

1.   Les professeurs n’ont matériellement pas le temps nécessaire pour étudier correctement la rénovation proposée.

2.   Le nouveau référentiel insiste beaucoup trop sur l’analyse conceptuelle et sur des savoirs de spécialistes informatiques qui seront souvent inutiles à la plupart des élèves de STT.

3.   Le nouveau référentiel passe totalement sous silence les compétences à enseigner sur le tableur qui est pourtant devenu, à l’évidence, l’outil universel le plus important, à maîtriser par tout le monde.

 

Bonjour à tous.

D’abord un mot grognon sur le simulacre de consultation attaché à cette réforme :

Nous avons dix jours pour lire les textes, en parler ensemble, repérer et analyser les erreurs éventuelles et imaginer des propositions, puis se réunir et rédiger en commun des remarques consensuelles, en pleine période d’examens (BTS), avec ses surveillances, le recrutement des candidats, le suivi des étudiants partis en stages, etc.

Cette consultation-éclair est une nouvelle pantalonnade. Une apparence démocratique pour se donner bonne conscience à bon compte. On nous dira plus tard : « Qu’est-ce que vous racontez ? Les professeurs ont été régulièrement consultés à l’époque… ».

On ne respecte pas les personnes interrogées quand on les bouscule de la sorte.

 

Mais là n’est pas l’essentiel, car si la réforme est bonne, la discussion sera brève…

Le plus grave est là :

 

L’erreur historique sur l’informatique prend racine :

Les nouveaux référentiels de Première STT  imposent expressément l’enseignement de :

En CGI (communication et gestion de l’information) :

n       La technologie des réseaux : modes synchrone, asynchrone, architectures, couches, interface, protocoles (IP, TCP, DHCP, FTP, DNS…), techniques d’adressage, concentrateur, commutateur, routeur, pilotes de cartes réseaux, services… (CGI-IG, p­. 4 et CGI-IC, p­. 5).

Ça laisse rêveur… Tout ce jargon lié au matériel est le pain quotidien des techniciens informatiques… OK, mais toutes les Premières STT vont avoir à savoir ça ?  Est-ce qu’on se rend compte ? Pour quoi faire ? On a le temps ? On n’a que ça à faire ? C’est ça qui compte ? Les couches du réseau, DHCP, DNS ?... Je ne suis pas d’accord du tout, pas du tout, pas du tout.

En GSI (gestion des systèmes d’information, en 30 h) :

n       Mise en évidence des trois premières  "formes normales" (GSI-IG, p­. 6 et GSI-IC, p­. 4)
On nous fait grâce des autres, merci.
Ces étapes de l’analyse, exagérément abstraites et théoriques, ne s’imposent pas du tout, et auront des effets calamiteux en Première STT.

n       Les opérateurs relationnels : sélection, projection, jointure, regroupement, en guise de langage de requête (GSI-IG, p­. 3 et GSI-IC, p­. 2).
On va enseigner ça à tout le monde ?... Mais qu’est-ce que c’est que cette dérive ? Ces opérateurs algébriques ne serviront jamais à personne, dans aucun logiciel courant : tout le monde devra finalement réapprendre un autre langage pour consulter une vraie BDD… On perd son temps !

n       Puis, examen du SQL "limité" à SELECT, FROM, WHERE, ORDER BY, GROUP BY, HAVING… On abordera des fonctions "usuelles" d’agrégats et de traitement des chaînes de caractères, des nombres et des dates (GSI-IG, p­. 6 et GSI-IC, p­. 4).
Les mots "limité"  et "usuelles" en disent long sur le métier de celui qui parle : il faut lui rappeler que son métier n’est pas le seul au monde…
Il faut oser dire qu’il n’est pas utile de généraliser l’enseignement du SQL, ni en Première, ni en BTS.  Le mode Création d’Access suffit largement à comprendre les contraintes de l’interrogation des bases de données.

n       L’écriture algorithmique : variable indicées, structures alternatives (conditions), structures répétitives (boucles).
Des programmeurs, on veut en faire des programmeurs… Mais vous savez le temps qu’il faut pour apprendre à programmer ?  Bien sûr, pour écrire des macros sous Excel, ça sera bien utile d’avoir fait de l’algo.  Mais en Première,  et en aussi peu de temps…  Est-ce raisonnable ?

 

Je rappelle que les élèves arrivent en Première en ne connaissant quasiment rien à l’informatique. Ce sont les faits, ils sont têtus. Réveillez-vous, les rêveurs !

Je rappelle aussi que ces élèves sont des enfants réels qui n’ont souvent que 16 ans !

Je souligne enfin que la plupart de ces élèves, plutôt en difficulté avec l’abstraction, ont du mal à seulement lire une consigne simple.

Ce qu’on leur prépare ici est un cauchemar. 

 

À mon avis, les principes universels qui gouvernent les relations entre les tables sont effectivement importants. Mais on doit impérativement se limiter au minimum dans ce domaine : identifiants, clefs externes, dépendances fonctionnelles et intégrité référentielle.

 

Par ailleurs, dans ce référentiel "rénové", on ne trouve pas un mot sur ce qui doit être enseigné avec un tableur et un traitement de texte !

 

Le tableur y est réduit à un calculateur de coûts (CGI-IG, p­. 6)…

ð      Rien sur l’analyse préalable (au brouillon) à la création d’une feuille de calcul.

ð      Rien sur l’assistance à la saisie, ni sur le contrôle de la saisie,

ð      Rien sur la protection des formules, ni sur le contrôle du fonctionnement,

ð      Rien sur les dénombrements synthétiques (tableaux croisés, filtres et sommes conditionnelles) qui font le bonheur des décideurs qui les ont enfin découverts (après l’école, dans le monde réel).

ð      Rien sur l’organisation des données, avec un classeur séparé pour les infos centrales utilisées par tous les autres classeurs. Ici, la connaissance des règles essentielles sur les relations entre les tables serait effectivement utile pour bien organiser les classeurs entre eux.

ð      Rien sur les formats conditionnels comme outil d’aide à la décision (des cellules qui deviennent rouges toutes seules, dans une colonne, quand une échéance est dépassée ou quand un seuil est atteint, par exemple)…

ð      Etc.

RIEN. Pas un mot…

 

C’est dingue…

 

Il faut expliquer haut et fort que :

·        le tableur n’est pas qu’un simple calculateur,

·        mais qu’il est devenu un outil d’aide à la décision,

·        un indicateur de problèmes ou de décision à prendre,

·        un outil universel qui permet à tous de créer des solutions informatiques pour des problèmes de gestion courants…

·        Mais que toutes ces vertus ne se découvrent pas spontanément : il faut les avoir apprises de quelqu’un.

 

Soulignons que ces aptitudes-là débouchent toutes sur des exercices concrets et enthousiasmants pour les élèves, spectaculairement utiles et directement transposables en entreprise. Il me semble que ça correspond mieux, à la fois aux besoins et aux capacités des Premières STT que l’analyse conceptuelle approfondie.

 

L’humain (ou le groupe) qui inspire ces temps-ci la partie informatique de nos référentiels est probablement un professionnel de l’analyse–programmation qui prend son cas pour une généralité : « l’analyse conceptuelle m’est très utile, ça serait bien qu’ils sachent tous ce qu’est l’analyse conceptuelle, au moins dans les grandes lignes. Par contre, ayant moi-même appris seul à utiliser Word et Excel, je suis sûr que tout le monde y arrivera de la même façon, sans cours ni prof. ».

Mais Analyste–programmeur est un métier, un vrai métier, un métier parmi les autres : il n’est pas utile que toute la population française sache analyser, programmer et créer des bases de données : c’est trop compliqué.  Nous avons bien d’autres choses à enseigner, plus importantes, vraiment universelles.

On va trop loin, dans nos nouveaux référentiels, sur les outils d’analyse conceptuelle. Beaucoup trop loin.

Qui va avoir le courage de dire ça à notre "grand commandeur"  (s’il existe) ?                    

 

Cette même personne (ou ce groupe, je ne sais pas qui c’est) doit également avoir un certain dédain pour la bureautique quotidienne, celle qui est utile à tout le monde, utile durant toute la vie, au bureau et à la maison, celle qui manque en fait si cruellement à tous nos enseignements. Comment expliquer autrement que par le mépris ce vide absolu dans tous nos référentiels,  ce déni d’enseignement ?

En apprenant seul, on apprend mal, (sauf si on y passe beaucoup de temps).

C’est valable avec un TDT, mais c’est encore plus criant avec un tableur !

Notre devoir est donc de guider les élèves pour leur faire gagner du temps sur les techniques utiles. U-TI-LES.  Un élève ne peut pas apprendre seul à utiliser correctement Excel.

 

Alors finalement, personne, aucun référentiel, ne va souligner, en 2003, les points essentiels à traiter avec un tableur ?!

C’est une erreur grave, nationale, historique…

Ne riez pas : ce sont vos propres enfants qui vont, eux aussi, cro-magnoner toute leur vie sur TDT et tableur parce que personne, parmi tous ces adultes « professionnels de l’enseignement », n’aura pris cet apprentissage au sérieux. 

 


Je le répète : pour nos élèves, on se trompe d’informatique :

-   Personne n’a besoin de l’analyse conceptuelle, ni d’Accesset pourtant, on va enseigner ça en détail à tout le monde…

-   Par contre, tout le monde devrait savoir utiliser astucieusement un tableur,  et pourtant personne ne l’enseigne en tant que tel.

On voit bien que c’est décidé, là haut : on ne publiera pas la liste des fonctionnalités actuellement utiles avec un tableur. C’est le brouillard complet, l’anarchie. Chacun se détermine dans son coin, avec son expérience, ses convictions personnelles, sa conscience, ses intuitions. Il y a des centaines de pilotes dans l’avion…

On marche sur la tête.

Au final, personne ne saura créer une BDD (pas le temps), et personne n’utilisera Excel comme il faut.

Est-ce qu’on est obligé d’accepter cette dérive malfaisante sans rien dire ?

 

Pour finir, quand même, sur une note optimiste, je souligne quelques points très intéressants de la rénovation qui constituent sûrement des avancées significatives pour la génération d’élèves à venir :

 

n       L’utilisation concrète des réseaux, au quotidien, avec les possibilités nouvelles que ces techniques permettent dans le travail.

n       Les savoirs liés au courrier électronique, et à l’Internet en général, les mœurs nouvelles notamment en termes de style, de classement, de protection…

n       Une réelle sensibilisation à la sécurité du poste informatique.

n       Une méthodologie des recherches documentaires et l’accent mis sur l’esprit critique.

n       Une approche sociologique et comportementale tout à fait intéressante. Cette inflexion sera sûrement favorable au développement d’une intelligence critique et sagace.

 

Merci aux concepteurs de ces textes pour ces réels progrès de notre enseignement.

                                            

Désolé de parler davantage de ce qui va mal, mais le débat sur ce qui fait consensus n’a pas beaucoup d’intérêt…   :o)

 

Très cordialement.

Étienne.

(16 mai 2003)

Lycée Marcel Pagnol, Marseille.
etienne.chouard@arc-en-ciel.info
www.arc-en-ciel.info

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