Sentinelles du peuple - août 2012 - Blog du plan C, pour une Constitution Citoyenne, écrite par et pour les citoyens

Blog du plan C, pour une Constitution Citoyenne, écrite par et pour les citoyens


C'est notre Constitution qui est notre seule arme (et c'est aussi la meilleure) pour contrôler les pouvoirs. À nous d'en parler, entre simples citoyens, pour devenir des millions à l'avoir compris : ce n'est pas aux hommes au pouvoir d'écrire les règles du pouvoir.

Bienvenue :o)


Étienne Chouard
Je cherche ici à mettre en débat ouvert ce dont on ne parle nulle part : les plus grands principes institutionnels dont tous les citoyens (gauche, centre, droite) ont besoin pour se protéger des abus de pouvoir.

Je vous propose d'aller voir le FORUM et de suivre le SOMMAIRE, point par point (un principe par jour pour une digestion facile ?), et de réfléchir à votre propre position : Pour ? Contre ? Partagé ?

Et si personne (ni moi, ni d'autres ici) n'a encore défendu les arguments qui vous semblent importants, formulez-les vous-même : nous progressons ensemble en combinant nos réflexions, démocratiquement et positivement :o)

Suggestion :
pour parler nombreux
sur de nombreux sujets :
. soyons brefs,
. dans le sujet,
. et patients :-)

Une fois les principes bien débattus sur le FORUM, vous pouvez, dans la partie WIKI, écrire vous-mêmes les articles qui vous semblent importants dans une Constitution, aussi bien nationale qu'européenne.

Sur cette partie BLOG, je vous propose de nous parler plutôt des problèmes qui ne sont pas spécifiquement institutionnels (économie, histoire, philosophie, sociologie, société, actualité, technique, littérature, etc.), mais qui tournent quand même autour des sujets évoqués sur le forum : on cherche à imaginer ensemble un outil intellectuel, robuste et durable, contre les abus de pouvoir.

J'ai hâte de vous lire :o)

Étienne Chouard


Retour à la page centrale :
Le site d'origine s'appelle AEC : "Arc-en-Ciel" (après la pluie le beau temps) :o)


Présentation du PLAN C :


Rouages fondateurs d'une vraie démocratie :


Citoyens Européens Contre le Régime Illégitime :


Malformation congénitale de l'Union européenne :


Liberté d'expression :


Vote blanc = protestation légitime:


Henri Guillemin


Jean-Jacques ROUSSEAU


Cornélius Castoriadis


Gentils virus






Commentaires récents (de la partie blog ; voir aussi le forum et le wiki) :

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lundi 27 août 2012

France Culture : exemple vécu d'une (petite) censure (peut-être ordinaire, mais un peu amère) (76)

J'aime bien Emmanuel Laurentin. Mais ses copains de travail (probablement) viennent de me jouer un tour.

Comme vous le savez, j'ai été gentiment invité par France Culture et Le monde aux Rencontres de Pétrarque 2012 pour parler autour du thème "Notre avenir est-il démocratique ?"

Malheureusement, cette gentillesse a été un peu gâtée par une indélicatesse : une partie de mon propos du deuxième jour (déjà pas très long) a été carrément coupée au montage.

Pour des propos sans intérêt peut-être ? Je vous propose de juger par vous-même si les analyses ainsi censurées étaient sans importance ou en dehors du sujet de l'émission.

C'est assez amusant, de VOIR aussi clairement les idées que les journalistes du service public ne veulent PAS voir diffuser sur LEURS ondes.

Heureusement, un gentil virus était dans l'assistance et a filmé mes interventions, ce qui m'a permis, d'abord de vous en rendre compte tout de suite, mais aussi de comparer point par point l'original avec le podcast final.

• J'étais invité sur deux jours. Le premier jour, j'étais prévu dans les invités du "premier cercle" et tout s'est plutôt bien passé ; mais je n'ai pas eu le temps de dire une chose qui me paraît très importante : la citation de Sieyès en 1789, "celle qui tue" (le gouvernement représentatif), celle qui permet de tout comprendre à l'escroquerie politique de nos régimes politiques modernes. J'avais fait passer la citation, sur une feuille de papier, à Emmanuel Laurentin, animateur de l'événement et spécialiste en historiographie, pour qu'il la dise lui-même rapidement à ma place ; mais il n'avait pas eu le temps de le faire. Damned. Bon. J'allais donc tâcher le lendemain d'exprimer publiquement cette importante référence antidémocratique, très utile (à mon sens) pour éclairer tous les débats de cette semaine de Pétrarque.

Vous pouvez entendre cette première émission "La crise économique éclipse-t-elle le politique ? " ici :
http://www.franceculture.fr/emission-les-rencontres-de-petrarque-la-crise-economique-eclipse-t-elle-le-politique-2012-08-18


• Le lendemain, donc, j'étais prévu dans le "deuxième cercle" (un peu en retrait donc, au départ) et il y avait deux invités passionnants, Fabrice Epelboin et Dominique Cardon (si vous les avez ratés, je vous recommande de les écouter, ils ont des choses importantes à dire sur Internet), et le temps passe... Nous arrivons à la toute fin de l'émission, il ne reste que quelques minutes et je n'ai pas encore dit un mot (grrrr) ; je suis donc dans les starting blocks, prêt à parler peu mais parler bien. Résumé :

La question du jour était à double ou à triple sens : "Internet, stade final de la démocratie ?". J'ai peu de temps, je vais parler réellement sept minutes (sur les 120 minutes de l'émission ; mais c'est encore trop, vous allez voir) en me concentrant sur l'essentiel de l'essentiel, et je réponds en trois temps :

1) On devrait plutôt se demander : "Internet, stade INITIAL de la démocratie ?", puisque l'Internet donne ENFIN au peuple un semblant d'ISEGORIA, pilier fondateur de toute démocratie digne de ce nom, alors que, jusque là, le peuple n'avait (quasiment) rien pour s'exprimer seul, de façon autonome, sans >représentants<.

2) Mais surtout, si le peuple veut la démocratie, il faut que le peuple arrête d'appeler "démocratie" son strict contraire, et pour cela que le peuple comprenne ce que voulaient expressément les "pères fondateurs" de la >République française<, et pour cela que le peuple connaisse cette citation fondamentale de Sieyès (que je martèle proprement au micro), ainsi que le livre de Bernard Manin qui compare honnêtement l'élection et le tirage au sort.

3) Mais, pour conclure, j'insiste sur le fait que, quant à l'idéal démocratique, il ne faut rien attendre des élus (qui ont un intérêt personnel contraire à la démocratie), et ne compter que sur nous-mêmes, à la base, sous la forme de l'éducation populaire.


Vous allez juger vous-même de ce-qui-semble-"pas-assez-important"-pour-être-diffusé-sur-les-ondes-du-service-public : j'ai retranscrit mes 7 minutes d'intervention, et dans ce texte j'ai simplement barré ce qui a été censuré par France Culture (comme ça, c'est bien clair) :


(Minute 77'40 du podcast de France Culture)

- (Emmanuel Laurentin) : Alors, en Tunisie il y était il n'y a pas très longtemps, Étienne Chouard, deuxième cercle, vous avez pris énormément de notes, c'est votre mode de fonctionnement ; quelques remarques ? Quelques façons de percevoir ce débat sur Internet et la démocratie ? On a dit que vous étiez un pionnier dans ce domaine puisque vous étiez déjà en 2005 en train de disséquer la future constitution européenne. Étienne Chouard.

- (ÉC) Alors, de mon point de vue, Internet nous rend un des piliers de la démocratie qui était l'iségoria, c'est-à-dire le droit de parole pour tous, à tout moment et à tout propos. Les Athéniens y tenaient plus qu'à l'isonomia (l'égalité devant le droit) ; c'était quelque chose de très important qui permettait à chaque citoyen athénien de se comporter possiblement comme une sentinelle : la démocratie avait organisé ses sentinelles, sa protection, sachant qu'elle était fragile, par le droit de parole donné à tous, sans savoir à l'avance qui allait dire une bêtise et qui allait dire quelque chose de très important ; et c'est cette iségoria que nous rend, d'une certaine façon, imparfaite je trouve bien sûr, mais précieuse puisqu'on n'a plus que ça, [l'Internet].

Ceci dit, ce serait tout à fait erroné, je crois, d'assimiler (ou de rapprocher… oui d'assimiler) l'internet, l'iségoria, à la démocratie : la démocratie, c'est beaucoup plus que l'iségoria. La démocratie, c'est avant tout, je crois, — POUR PERMETTRE L'AUTONOMIE, c'est-à-dire, la possibilité pour les citoyens de produire eux-mêmes les normes auxquelles ils consentent à obéir—, c'est — pour les protéger (les citoyens) —, c'est L'AMATEURISME, la garantie de l'amateurisme des acteurs politiques.

La DÉPROFESSIONNALISATION DE LA POLITIQUE par une procédure qui était centrale — et repérée comme centrale par tous les philosophes à l'époque d'Athènes — qui était LE TIRAGE AU SORT.

D'ailleurs, les "Indignés" sont en train — évidemment, puisqu'ils cherchent la démocratie —, il sont en train de s'emparer de l'idée du tirage au sort, on la voit germer partout, je la vois germer au Québec, je la vois germer partout où les… les 'Occupy', les 'Anonymous'… sont en train d'essayer de s'auto-organiser… Le tirage au sort a servi pendant 200 ans à protéger les humains, tous les humains, absolument tous les humains, contre ceux que j'appelle, pour faire simple parce que comme ça, c'est clair, "les voleurs de pouvoirs".

ON AURA TOUJOURS DES VOLEURS DE POUVOIR, IL Y A TOUJOURS DES GENS QUI VEULENT DÉCIDER À LA PLACE DES AUTRES, MAIS LE TIRAGE AU SORT SERT À NOUS PROTÉGER COLLECTIVEMENT (SANS QU'ON SACHE À L'AVANCE LESQUELS) DE CES VOLEURS DE POUVOIRS EN AFFAIBLISSANT LES REPRÉSENTANTS : le principe de la démocratie… Enfin, on parle de "démocratie" partout… je dois avoir 3 ou 400 livres spécifiquement sur la >démocratie< => il n'y en a PAS UN qui parle de démocratie (à part quelques uns que j'aime particulièrement) mais la plupart parlent du gouvernement représentatif, qui n'est PAS — depuis le début — une démocratie : je prends juste 30 secondes, mais à peine (même pas : 15 secondes) pour vous lire, parce que je trouve que c'est très important pour comprendre : JE VOUS PROUVE CE QUE JE DIS, QUAND JE DIS "NOUS NE SOMMES PAS EN DÉMOCRATIE", ce n'est pas une conversation de café (encore que dans les conversations de café on puisse trouver des choses très intéressantes à signaler), mais VÉRITABLEMENT, CEUX QUI ONT CONÇU LE RÉGIME DANS LEQUEL NOUS VIVONS ÉTAIENT DES HELLÉNISTES, ILS CONNAISSAIENT TRÈS BIEN LA GRÈCE ANTIQUE, ET ILS SAVAIENT QU'ILS NE VOULAIENT PAS DE DÉMOCRATIE.

Je vais vous lire une phrase de Sieyès, très vite, SIEYÈS : UN FONDATEUR DU RÉGIME DANS LEQUEL NOUS VIVONS : ouvrez les guillemets, je n'invente pas, texto, c'est dans le… (j'ai oublié le titre exact du document mais c'est très facile à trouver) [C'est le Dire sur le véto royal, 7 septembre 1789] :

« Les citoyens qui se nomment des représentants renoncent et doivent renoncer à faire eux-mêmes la loi. Ils n'ont pas de volontés particulières à imposer. S'ils dictaient des volontés, la France ne serait plus cet État représentatif, ce serait un État démocratique. Le peuple (Sieyès parle, l'abbé Sieyès, 1789, septembre), je le répète, dans un pays qui n'est PAS une démocratie (et la France ne saurait l'être), le peuple ne peut parler, ne peut agir que par ses représentants »

[Alors, ] on peut ne pas être démocrate…

- (Emmanuel Laurentin) On est en 89… Il faut tout recontextualiser à propos de l'abbé Sieyès… mais enfin bon… Étienne Chouard…

- ÉC : oui mais je trouve que tous les indices que la CONCEPTION de la >démocratie< depuis… ROSANVALLON EXPLIQUE BIEN LE MOMENT OÙ, AU DÉBUT DU 19E SIÈCLE, ON S'EST MIS À APPELER >DÉMOCRATIE< CE QUI ÉTAIT CONÇU, PENSÉ COMME SON VÉRITABLE CONTRAIRE…

Et je vous recommande… Il y a un livre qui peut changer votre vie, vraiment, qui n'a pas un titre sexy => si on ne vous en parle pas, vous ne le choisirez pas en le voyant sur un rayon de bibliothèque, et pourtant c'est un livre essentiel, c'est un livre qui fait la balance entre le tirage au sort et l'élection, honnêtement, c'est Bernard Manin qui a écrit ça, qui est un prof à New York, prof [aussi] à l'EHESS, et qui a fait UN LIVRE ESSENTIEL POUR NOUS TOUS, avec un titre qui n'est pas appétissant, qui cache une merveille : les premiers paragraphes, vous allez voir, c'est tout de suite passionnant. Il s'appelle "Principes du gouvernement représentatif"…

EN FAIT, CE GARS-LÀ S'ÉTONNAIT QUE NOUS APPELIONS >DÉMOCRATIE< UN SYSTÈME QUI A ÉTÉ PENSÉ DÈS LE DÉPART COMME UNE ANTI-DÉMOCRATIE, QUI EST ENCORE AUJOURD'HUI, PRÉCISÉMENT UNE ANTI-DÉMOCRATIE : QUAND ON DÉSIGNE DES MAÎTRES POLITIQUES QUI VONT TOUT DÉCIDER À NOTRE PLACE, NOUS NE SOMMES PAS DES CITOYENS, AUTONOMES, QUI PRODUISONS NOUS-MÊMES NOTRE DROIT, NOUS SOMMES DES ÉLECTEURS, C'EST-À-DIRE QUE NOUS SOMMES HÉTÉRONOMES, NOUS SUBISSONS LA LOI ÉCRITE PAR D'AUTRES… (C'est possiblement meilleur, j'imagine bien, moi, une véritable aristocratie dans laquelle nous choisirions VRAIMENT les meilleurs, que nous tiendrions vraiment sous contrôle, tous les jours, révocables, rendant des comptes, une véritable aristocratie, ce serait possible, hein, il n'y a pas que la démocratie…) MAIS QUE NOUS APPELIONS >DÉMOCRATIE< LE RÉGIME DANS LEQUEL NOUS VIVONS AUJOURD'HUI, C'EST L'ACCEPTATION D'UNE INVERSION DES MOTS QUI NOUS INTERDIT DE MÊME VOULOIR L'ALTERNATIVE DONT NOUS AVONS BESOIN. Et donc je pense qu'il faut vraiment… qu'il y a un travail de remise à l'endroit des mots importants…

- (Emmanuel Laurentin) Et si on revient sur le terrain même de l'internet, justement, vous disiez au départ "c'est l'iségoria", c'est donc le rapport à…

- (ÉC) Oui, eh ben justement, Bernard Manin, précisément, parlait de l'Internet pour le rapprocher de la démocratie, et il disait (et je suis tout à fait d'accord avec ça), il disait : faites attention : on ne peut pas réduire Internet à la démocratie parce qu'il n'y a pas d'organisation des débats, il n'y a pas de MISE EN SCÈNE DES CONFLITS ; une démocratie, ça met en scène les opinions contraires, pour avoir une décision qui soit la plus éclairée possible, or c'est précisément le rôle d'un parlement ou d'une assemblée démocratique que de donner la parole à tout le monde pour que tous les points de vue aient été mis en scène et, à l'issue de cette mise en scène, on s'assure qu'on prendra la moins mauvaise décision possible.

Internet ne permet pas ça : Bernard Manin souligne qu'on va naturellement vers des forums qui nous sont favorables, parce qu'on ne va pas y être exposés à la controverse, à la contradiction, donc c'est plus confortable, donc nous allons vers le confort et donc, nous nous radicalisons de cette façon. Et Bernard souligne qu'il y a quand même un aspect propice au débat, sur Internet, qui est Google qui, quand on fait une recherche, ne nous propose pas que des sites qui nous sont favorables et nous amène PAR HASARD, encore le hasard, à découvrir des pensées vers lesquelles nous n'aurions pas été naturellement et qui finalement nous enrichissent parce que … mais vraiment le tirage au sort, je crois… il n'y a pas de démocratie sans tirage au sort, hein, je crois que c'est clair… (bruits et rires) mais enfin, il ne faut pas compter sur les élus pour nous le dire, ils ne nous le diront jamais, c'est à nous de nous passer le mot entre nous. (applaudissements)

- (Emmanuel Laurentin) Heu, une question de Monsieur (ce sera la dernière)…

(minute 81'40 du podcast officiel, soit 4 minutes diffusées sur 7 enregistrées.)


Au passage, je remercie le gentil virus (merci Nat !) qui a filmé ça : sans lui, j'aurais juste le VAGUE souvenir que j'avais dit plus de choses (et plus importantes) que ce qui a été finalement diffusé. Grâce à ce forban et à sa vidéo pirate, je peux évaluer PRÉCISÉMENT (et prouver) le travail des ciseaux des >journalistes< au montage.

Je survivrai très bien à cette petite muselière, bien sûr (notamment parce que j'ai mon propre média, précisément), mais je trouve que c'est un bon petit sujet, bien énervant, pour Arrêt sur Images :)

Rappel : la vidéo (pirate mais fidèle) est là, alors que l'émission diffusée (officielle mais infidèle) est là : "Internet, stade final de la démocratie ?".

Merci à tous, pour tout ce que vous faites pour l'éducation populaire : grâce à Internet, le peuple forme le peuple, sans passer par les (sans dépendre des) pouvoirs institués et leurs médias disciplinés.

Étienne.



PS : puisque nos maîtres n'ont pas envie, en haut lieu, de voir ce texte diffusé, je suggère que nous le diffusions particulièrement intensément, bien en clair, en gros et gras, pas caché du tout, nous les manants, avec les moyens du bord... :)

On aura toujours des voleurs de pouvoir, il y a toujours des gens qui veulent décider à la place des autres, mais le tirage au sort sert à nous protéger collectivement de ces voleurs de pouvoirs (sans qu'on sache à l'avance lesquels) en affaiblissant les représentants : le principe de la démocratie… enfin... on parle de >démocratie< partout… mais je dois avoir 3 ou 400 livres spécifiquement sur la "démocratie => il n'y en a PRESQUE PAS qui parlent de démocratie (à part quelques uns que j'aime particulièrement), mais la plupart parlent du 'gouvernement représentatif', qui n'est PAS une démocratie — et depuis le début ! : je prends juste 30 secondes, mais à peine (même pas : 15 secondes) pour vous lire, parce que je trouve que c'est très important pour comprendre : je vous PROUVE ce que je dis, quand je dis "nous ne sommes PAS en démocratie": véritablement, ceux qui ont conçu le régime dans lequel nous vivons étaient des hellénistes, ils connaissaient très bien la Grèce antique, et ils savaient qu'ils ne voulaient PAS de démocratie.

Je vais vous lire une phrase de Sieyès, très vite, Sieyès : un fondateur du régime dans lequel nous vivons : ouvrez les guillemets, je n'invente pas, texto, c'est dans le Dire sur le véto royal, 7 septembre 1789 :



« Les citoyens qui se nomment des représentants renoncent et doivent renoncer à faire eux-mêmes la loi. Ils n'ont pas de volontés particulières à imposer. S'ils dictaient des volontés, la France ne serait plus cet État représentatif, ce serait un État démocratique. Le peuple, je le répète, dans un pays qui n'est PAS une démocratie (et la France ne saurait l'être), le peuple ne peut parler, ne peut agir que par ses représentants »


Rosanvallon explique bien le moment où, au début du 19e siècle, on s'est mis à appeler >démocratie< ce qui était conçu, pensé, comme son véritable contraire…

Et je vous recommande un livre qui peut changer votre vie, vraiment, qui n'a pas un titre sexy => si on ne vous en parle pas, vous ne le choisirez pas tout seul en le voyant sur un rayon de bibliothèque… Et pourtant c'est un livre essentiel, c'est un livre qui fait la balance entre le tirage au sort et l'élection, honnêtement, c'est Bernard Manin qui a écrit ça, un prof à New York, prof [aussi] à l'EHESS, et qui a fait UN LIVRE ESSENTIEL POUR NOUS TOUS, avec un titre qui n'est pas appétissant qui cache une merveille : les premiers paragraphes, vous allez voir, c'est tout de suite passionnant. Il s'appelle "Principes du gouvernement représentatif"…


En fait, ce gars-là [Bernard Manin] s'étonnait que nous appelions >démocratie< un système qui a été pensé dès le départ comme une anti-démocratie, qui est encore aujourd'hui, précisément une anti-démocratie : quand on désigne des maîtres politiques qui vont tout décider à notre place, nous ne sommes pas des citoyens, autonomes, qui produisons nous-mêmes notre droit, nous sommes des électeurs, c'est-à-dire que nous sommes hétéronomes, nous subissons la loi écrite par d'autres…

(C'est possiblement meilleur, j'imagine bien, moi, une véritable aristocratie dans laquelle nous choisirions VRAIMENT les meilleurs, que nous tiendrions vraiment sous contrôle, tous les jours, révocables, rendant des comptes, une véritable aristocratie, ce serait possible, hein, il n'y a pas que la démocratie…)

Mais que nous appelions >démocratie< le régime dans lequel nous vivons aujourd'hui, c'est l'acceptation d'une inversion des mots qui nous interdit de même vouloir l'alternative dont nous avons besoin. Et donc je pense qu'il faut vraiment remettre à l'endroit les mots importants…

dimanche 26 août 2012

F. Lordon : "Conspirationnisme : la paille et la poutre" - Jean Quatremer voit des complots partout (50)

Conspirationnisme :
la paille et la poutre

par Frédéric Lordon

ou Jean Quatremer voit des complots partout :)


Chers amis,

Voici une perle, un régal, de l'intelligence pure, du grand Lordon, en pleine forme :

Conspirationnisme : la paille et la poutre

Vendredi 24 août 2012, par Frédéric Lordon

Plan :
Pour une pensée non complotiste des complots (quand ils existent)
• Le conspirationnisme comme symptôme politique de la dépossession
L'apprentissage de la majorité (à propos de la « loi de 1973 »)
• À conspirationniste, conspirationniste et demi !
• D'un certain conspirationnisme européiste
Non pas les agents du mal mais la force des structures

________________


Le peuple est bête et méchant, le peuple est obtus. Au mieux il pense mal, le plus souvent il délire. Son délire le plus caractéristique a un nom : conspirationnisme. Le conspirationnisme est une malédiction. Pardon : c’est une bénédiction. C’est la bénédiction des élites qui ne manquent pas une occasion de renvoyer le peuple à son enfer intellectuel, à son irrémédiable minorité. Que le peuple soit mineur, c’est très bien ainsi. Surtout qu’il veille à continuer d’en produire les signes, l’élite ne s’en sent que mieux fondée à penser et gouverner à sa place.


Pour une pensée non complotiste des complots (quand ils existent)

Il faudrait sans doute commencer par dire des complots eux-mêmes qu’ils requièrent d’éviter deux écueils symétriques, aussi faux l’un que l’autre : 1) en voir partout ; 2) n’en voir nulle part. Quand les cinq grandes firmes de Wall Street en 2004 obtiennent à force de pressions une réunion longtemps tenue secrète à la Securities and Exchange Commission (SEC), le régulateur des marchés de capitaux américains, pour obtenir de lui l’abolition de la « règle Picard » limitant à 12 le coefficient de leviérisation globale des banques d’affaires [1], il faudrait une réticence intellectuelle confinant à l’obturation pure et simple pour ne pas y voir l’action concertée et dissimulée d’un groupe d’intérêts spécialement puissants et organisés – soit un complot, d’ailleurs tout à fait couronné de succès. Comme on sait les firmes de Wall Street finiront leviérisées à 30 ou 40, stratégie financière qui fera leur profits hors du commun pendant la bulle… et nourrira une panique aussi incontrôlable que destructrice au moment du retournement. Des complots, donc, il y en a, en voilà un par exemple, et il est de très belle facture.

Sans doute ne livre-t-il pas à lui seul l’intégralité de l’analyse qu’appelle la crise financière, et c’est peut-être là l’une des faiblesses notoires du conspirationnisme, même quand il pointe des faits avérés : son monoïdéisme, la chose unique qui va tout expliquer, l’idée exclusive qui rend compte intégralement, la réunion cachée qui a décidé de tout. Exemple type de monoïdéisme conspirationniste : Bilderberg (ou la Trilatérale). Bilderberg existe ! La Trilatérale aussi. Ce n’est donc pas du côté de l’établissement de ce (ces) fait(s) que se constitue le problème (comme ça peut être le cas à propos du 11 septembre par exemple) : c’est du côté du statut causal qu’on leur accorde. Ainsi donc de Bilderberg ou de la Trilatérale érigées en organisateurs uniques et omnipotents de la mondialisation néolibérale. Pour défaire le monoïdéisme de la vision complotiste, il suffit de l’inviter à se prêter à une expérience de pensée contrefactuelle : imaginons un monde sans Bilderberg ni Trilatérale, ce monde hypothétique aurait-il évité la mondialisation néolibérale ? La réponse est évidemment non. Il s’en déduit par contraposition que ces conclaves occultes n’étaient pas les agents sine qua non du néolibéralisme, peut-être même pas les plus importants. Et pourtant ceci n’est pas une raison pour oublier de parler de Bilderberg et de la Trilatérale, qui disent incontestablement quelque chose du monde où nous vivons.

Il suffirait donc parfois d’un soupçon de charité intellectuelle pour retenir ce qu’il peut y avoir de fondé dans certaines thèses immédiatement disqualifiées sous l’étiquette désormais infamante de « conspirationnistes », écarter leurs égarements explicatifs, et conserver, quitte à les réagencer autrement, des faits d’actions concertées bien réels mais dont la doctrine néolibérale s’efforce d’opérer la dénégationil est vrai qu’il entre constitutivement dans la vision du monde des dominants de dénier génériquement les faits de domination (salariés et employeurs, par exemple, sont des « co-contractants libres et égaux sur un marché du travail »…), à commencer bien sûr par tous les faits de ligue explicite par lesquels les intérêts dominants concourent à la production, à la reproduction et à l’approfondissement de leur domination. Dans un débat public médiatique qui n’a pas son pareil pour saloper irrémédiablement n’importe quelle question, il est donc probablement sans espoir d’imaginer définir une position intermédiaire qui tiendrait ensemble et la régulation contre certains errements extravagants (jusqu’au scandaleux) de la pensée conspirationniste, et l’idée que la domination, si elle est principalement produite dans et par des structures, est aussi affaire pour partie d’actions collectives délibérées des dominants – mais faire ce genre de distinction est sans doute trop demander, et on voit d’ici venir les commentaires épais qui feront de ce propos une défense apologétique du complotisme et des complotistes…

On pourrait arguer que l’analyse sociologique ou politologique de ces actions concertées, précisément, se déploie hors des schèmes intellectuels caractéristiques du conspirationnisme : monoïdéisme, exclusivisme, attraction sans partage pour l’occulte, ignorance corrélative pour tous les effets impersonnels de structure, etc. [2] Et ce serait parfaitement exact ! C’est bien pourquoi il serait temps de faire la part des complots – comme faits avérés, puisqu’il en existe certains – et du complotisme – comme forme générale –, soit d’en appeler, en quelque sorte, à une pensée non complotiste des complots, c’est-à-dire aussi bien : 1) reconnaître qu’il y a parfois des menées concertées et dissimulées – on pourra les appeler des complots, et 2) refuser de faire du complot le schème explicatif unique de tous les faits sociaux, ajouter même que de tous les schèmes disponibles, il est le moins intéressant, le moins souvent pertinent, celui vers lequel il faut, méthodologiquement, se tourner en dernier… et ceci quoiqu’il ait parfois sa place ! Et il faudrait surtout consolider cette position intermédiaire à l’encontre de tous ceux pour qui maintenir l’amalgame des complots et du complotisme a l’excellente propriété de jeter le bébé avec l’eau du bain, en d’autres termes de garantir l’escamotage des faits de synarchie avec la disqualification de la forme « complotisme ».


Le conspirationnisme comme symptôme politique de la dépossession

Tout ceci cependant est dire à la fois trop et trop peu quand, du conspirationnisme, il est possible de prendre une vue latérale qui vient quelque peu brouiller l’image de ses habituelles dénonciations, et puis, plus encore, celle de ses frénétiques dénonciateurs. Sans doute trouve-t-on de tout à propos du conspirationnisme : des tableaux sarcastiques de ses plus notoires délires (le fait est qu’il n’en manque pas…), des revues de ses thèmes fétiches, jusqu’à de savantes (pitoyables) analyses de la « personnalité complotiste » et de ses psychopathologies. Mais d’analyse politique, point ! La puissance des effets de disqualification, la force avec laquelle ils font le tri des locuteurs, les caractéristiques sociales associées à ce tri même, la réservation de la parole légitime à certains et l’exclusion absolue des autres, procédant là aussi par un effet d’amalgame qui confond dans l’aberration mentale, puis dans l’interdiction de parler, toute une catégorie, voire un ensemble de catégories sociales, à partir de quelques égarés isolés, ceci pour faire du discours politique l’affaire monopolistique des « représentants » assistés des experts : tous ces mécanismes devraient pourtant attirer l’attention sur les enjeux proprement politiques engagés dans le « débat sur le conspirationnisme » – au lieu de quoi il n’est matière qu’à gloussements ou cris faussement horrifiés puisque, si isolées soient-elles, les saillies conspirationnistes fournissent la meilleure raison du monde à la dépossession.

Dépossession : tel est peut-être le mot qui livre la meilleure entrée politique dans le fait social – et non pas psychique – du conspirationnisme. Car au lieu de voir en lui un délire sans cause, ou plutôt sans autre cause que l’essence arriérée de la plèbe, on pourrait y voir l’effet, sans doute aberrant, mais assez prévisible, d’une population qui ne désarme pas de comprendre ce qu’il lui arrive, mais s’en voit systématiquement refuser les moyens – accès à l’information, transparence des agendas politiques, débats publics approfondis (entendre : autre chose que les indigentes bouillies servies sous ce nom par les médias de masse) etc. Décidément l’événement politique le plus important des deux dernières décennies, le référendum sur le traité constitutionnel européen de 2005 a montré ce que peut, pourtant dans un extraordinaire climat d’adversité, un corps politique auquel on donne le temps de la réflexion et du débat : s’emparer des matières les plus complexes et se les approprier pour produire un suffrage éclairé.

Hors de ces conditions exceptionnelles, tous les moyens ou presque de faire sens des forces historiques qui l’assaillent et surtout d’avoir part aux délibérations qui décident de son destin lui sont refusés. Or, remarque Spinoza, le quant-à-soi ne saurait connaître aucune suspension : « nul ne peut céder sa faculté de juger » (Traité politique), aussi celle-ci s’exerce-t-elle comme elle peut, dans les conditions qui lui sont faites, et avec l’acharnement du désespoir quand au surplus elle n’a que son malheur à penser. Le conspirationnisme n’est pas la psychopathologie de quelques égarés, il est le symptôme nécessaire de la dépossession politique et de la confiscation du débat public. Aussi est-il de la dernière ineptie de reprocher au peuple ses errements de pensée quand on a si méthodiquement organisé sa privation de tout instrument de pensée et sa relégation hors de toute activité de pensée. Cela, nul ne le dit mieux que Spinoza : « Il n’est pas étonnant que la plèbe n’ait ni vérité ni jugement, puisque les affaires de l’Etat sont traitées à son insu, et qu’elle ne se forge un avis qu’à partir du peu qu’il est impossible de lui dissimuler. La suspension du jugement est en effet une vertu rare. Donc pouvoir tout traiter en cachette des citoyens, et vouloir qu’à partir de là ils ne portent pas de jugement, c’est le comble de la stupidité. Si la plèbe en effet pouvait se tempérer, suspendre son jugement sur ce qu’elle connaît mal, et juger correctement à partir du peu d’éléments dont elle dispose, elle serait plus digne de gouverner que d’être gouvernée » (Traité politique, VII, 27).


L’apprentissage de la majorité (à propos de la « loi de 1973 »)

Mais plus encore que de la dépossession, le conspirationnisme, dont les élites font le signe d’une irrémédiable minorité, pourrait être le signe paradoxal que le peuple, en fait, accède à la majorité puisqu’il en a soupé d’écouter avec déférence les autorités et qu’il entreprend de se figurer le monde sans elles. Il ne lui manque qu’une chose pour y entrer complètement, et s’extraire des chausse-trappes, telle celle du conspirationnisme, dont tout débat public est inévitablement parsemé : l’exercice, la pratique, l’habitude… soit tout ce que les institutions de la confiscation (représentation, médias, experts) lui refusent et qu’il s’efforce néanmoins de conquérir dans les marges (associations, éducation populaire, presse alternative, réunions publiques, etc.) – car c’est en s’exerçant que se forment les intelligences individuelles et collectives.

Le débat sur la « loi de 1973 », interdisant supposément le financement monétaire des déficits publics devrait typiquement être regardé comme l’une des étapes de cet apprentissage, avec son processus caractéristique d’essais et d’erreurs. Bien sûr la « loi de 1973 », objet dans certaines régions de l’Internet d’une activité effervescente, a connu son lot d’embardées : depuis la vidéo à ambiance complotiste de Paul Grignon, Money as Debt, portant au jour une gigantesque conspiration monétaire – ce sont les banques privées qui créent la monnaie – dont les termes pouvaient cependant être lus dans n’importe quel manuel d’économie de Première ou de Terminale SES !, jusqu’à la lourde insistance à renommer la loi, d’abord « loi Pompidou » mais pour mieux arriver à « loi Rothschild », où certains ne verront qu’une allusion aux connexions du pouvoir politique et de la haute-finance [3] quand d’autres y laisseront jouer toutes sortes d’autres sous-entendus…

Au milieu de toutes ces scories, un principe de charité politique pourrait cependant voir : 1) ce petit miracle des non-experts se saisissant d’une question à l’évidence technique mais que ses enjeux politiques destinent au débat le moins restreint possible : la monnaie, les banques ; 2) le surgissement, peut-être désordonné mais finalement salutaire, d’interrogations sur la légitimité des taux d’intérêt, le financement des déficits publics, les figures possibles de la souveraineté monétaire, la place adéquate des émetteurs de monnaie dans une société démocratique ; 3) une intense activité polémique, au meilleur sens du terme, avec production kilométrique de textes, lancement de sites ou de blogs, controverses documentées en tous sens, etc. Tout ceci, oui, au milieu d’ignorances élémentaires, de quelques dérapages notoires et de fausses routes manifestes – certains parmi les plus acharnés à dénoncer la loi de 1973 commencent à s’apercevoir qu’ils ont poursuivi un fantôme de lièvre [4] … Mais pourtant comme un exercice collectif de pensée qui vaut en soi bien mieux que toutes ses imperfections, et dans lequel, tout sarcasme suspendu, il faudrait voir un moment de ce processus d’apprentissage typique de l’entrée dans la majorité. Sans surprise, des trébuchements de l’apprentissage les élites installées tirent parti pour refuser l’apprentissage même. On les comprend : il y va précisément de la dépossession des dépossédeurs.


À conspirationniste, conspirationniste et demi !

Mais les appeler « élites », n’est-ce pas beaucoup leur accorder ? Et que valent les élites en questions à l’aune même des critères qu’elles appliquent aux autres ? Répondre complètement à cette question exigerait de reparcourir l’interminable liste des erreurs accablantes de diagnostic, de pronostic, de conseils malavisés, innombrables foirades des experts, calamités « intellectuelles » à répétition, obstination dans l’erreur, passion pour le faux : avec une systématicité qui est en soi un phénomène, tous les précepteurs de la mondialisation néolibérale se sont trompés. Mais puisqu’il est question ici du conspirationnisme, c’est bien sur ce terrain qu’il faut les prendre. Car voilà toute la chose : à conspirationniste, conspirationniste et demi… Où il apparaît que la supposée élite y tombe aussi facilement que le bas peuple ! Qui voudrait faire du conspirationnisme un dérèglement n’aurait alors pas d’autre issue que de constater combien largement il est répandu – et que les frontières sociales sont rien moins qu’hermétiques sous ce rapport.

De ce point de vue c’est peut-être l’affaire DSK qui aura le plus spectaculairement déchiré le voile. Car jamais on n’aura vu théories du complot fleurir aussi allègrement dans les plus hautes sphères du commentariat. Les politiques, surtout du PS, sont évidemment les premiers à y choir, quitte à ce que ce soit sur le mode de la prétérition, ainsi Jean-Christophe Cambadélis dans une déclaration fameuse : « Je ne suis pas un adepte des complots mais… [5] », suivi comme il se doit par une série de conjectures dont la conspiration est la seule conclusion logique ; Jacques Attali qui d’ordinaire sait bien voir les abîmes de la pensée conspirationniste mais, quand il s’agit de DSK, évoque d’abord l’hypothèse d’une « manipulation » [6] ; François Loncle, député PS qui assure pour sa part « qu’il n’y a pas de complot » [7] mais « un coup monté » [8], c’est très différent. « La thèse du complot se répand sur le web » titre un des articles de Libération [9] – « sur le web », n’est-ce pas, en aucun cas dans les pages du papier… Mais il faut bien l’avouer, jamais on n’aura vu « thèse du complot » si amplement exposée et si aimablement relayée dans les colonnes de la grande presse, quitte à ce que ce soit pour la discuter, voire la réfuter, en tout cas sans qu’il soit jugé indigne cette fois d’en faire la mention ou de ridiculiser ceux dans la bouche de qui elle est d’abord venue.


D’un certain conspirationnisme européiste

Les illustrations les plus spectaculaires cependant ne sont pas forcément les meilleures, et si elle a fait la démonstration édifiante de ce que valent les régulations de la classe oligarchique – à savoir rien – en situation de grande tension – par exemple quand il s’agit de sauver de l’opprobre son meilleur espoir –, l’affaire DSK demeure trop exceptionnelle pour être parfaitement significative. Autrement parlantes les pulsions conspirationnistes qui émaillent à répétition le discours de la crise européenne, à plus forte raison quand elles se donnent libre cours dans l’un des journaux les plus rigoureusement donneur de leçon anti-conspirationniste, Libération, et sous la plume de son journaliste le plus attaché à traîner dans la boue – y compris pour conspirationnisme – toute position de gauche critique de l’Europe telle qu’elle est, Jean Quatremer, auteur par exemple d’un magnifique « Quand l’euroscepticisme mène au conspirationnisme » [10].

Mais voilà : depuis que son objet chéri est en crise et attaqué de toutes parts, Jean Quatremer n’en finit pas de voir des complots partout. « Presse anglo-saxonne », « marchés financiers américains », « agences de notation », « hedge funds » : la monnaie unique européenne, pourtant plus franche que l’or, est la cible de pernicieuses entreprises de déstabilisation délibérée, orchestrées qui plus est par la plus maléfique des entités : « la finance anglo-saxonne ». Pour qui douterait qu’un esprit fondamentalement sain, puisque européen, ait pu ainsi être infecté par la maladie du complot, florilège de titres : « Les agences de notation complices des spéculateurs ? » (21 septembre 2011), « Les marchés financiers américains attaquent l’euro » (6 février 2010), « Comment le Financial Times alimente la crise » (30 mai 2010), « Moody’s veut la peau du triple-A français » (21 novembre 2011), « Les banques allemandes contre la zone euro » (31 juillet 2011), « Le jeu trouble de Reuters dans la crise de la zone euro » (29 juillet 2012).

Et l’intérieur est à l’avenant de la devanture : « Il apparaît de plus en plus clair (sic) que des banques et des fonds spéculatifs américains jouent l’éclatement de la zone euro » [11] – le complot est donc d’abord anglo-saxon. C’est l’imperméabilité à tout argument rationnel qui atteste l’intention concertée de nuire : « le problème est qu’il ne sert à rien d’expliquer que la faillite de la Grèce est totalement improbable » [12], commentaire qui, au passage, prend toute sa saveur avec le recul, et plus encore après que son auteur se soit cru suffisamment clairvoyant pour décerner un « Audiard d’or » à Emmanuel Todd annonçant l’explosion de l’euro [13] – il est vrai que toute prédiction de malheur à l’encontre de l’objet chéri ne peut être, au choix, qu’une grotesque bouffonnerie ou une ignoble trahison.

En tout cas la perfidie anglo-saxonne a de puissants relais, les médias par exemple dont « le biais anti-euro (…) est difficilement contestable » [14], les agences de presse également, à l’image de Reuters et de son « jeu trouble dans la crise de la zone euro » [15]. Ainsi, par inconscience ou par malignité, on ne sait, donc par malignité, « les médias accroissent la panique des marchés ». Pour ce qui est du Financial Times en tout cas, l’explication n’est pas douteuse : « pris dans le sac du mensonge (…) il manipule l’information et colporte des rumeurs » [16] le 26 novembre 2010 – le 30 mai déjà il en était « à son second mauvais coup » [17]. Une année plus tard cependant, « les marchés financiers américains » ne sont plus les seuls agents de la cinquième colonne, ce sont les banques allemandes qui sont occupées à « mettre le feu à la zone euro » [18] – et l’ennemi est maintenant à l’intérieur. Peu importe que jusqu’ici l’Allemagne en (toutes) ses institutions ait été la figure même de la vertu, le vrai moteur de l’Europe, dont le couple avec la France patati patatère – maintenant ce sont des traîtres. La circonscription de la conspiration peut donc varier, mais pas le fait conspirationniste lui-même, puisque la construction monétaire européenne est si parfaitement conçue qu’il faut nécessairement une ligue de forces occultes pour la renverser.

Si le mal organisé est partout, il n’en a pas moins son superlatif en les agences de notation : elles sont les « complices des spéculateurs » [19]. « Allons plus loin : qui a déclenché la panique sur la dette française ? Moody’s justement (…) Bref encore une fois les agences viennent donner un coup de main aux spéculateurs pour déstabiliser les marchés » [20]. Il est donc temps de poser la vraie question : « Alors complot des agences de notation qui servent ainsi leurs maîtres principaux, les banques d’affaires, les hedge funds, etc. ? (…) Laurence Parisot, la patronne du Medef en est persuadée » [21]. Bien sûr il reste des amis de l’Europe, donc de Jean Quatremer, qui n’ont pas encore complètement perdu les pédales et tentent de le rattraper. Par fidélité un peu réticente mais impressionné par l’incontestable crédit européen de son interlocuteur, Quatremer cite Jean Pisani-Ferry qui lui explique que les agences ne font jamais que ratifier avec retard des anticipations de longue date incorporées dans les positions des investisseurs… Il lui fallait au moins cette poche à glace pour se persuader que « crier au complot ne sert de toute façon à rien sinon à soulager ses nerfs » [22]. Donc Jean Quatremer a d’abord très fort envie de crier au complot – si fort que ça s’entend à longueur de billets –, puis, instruit par ses précepteurs de toujours, se convainc, mais difficilement, qu’il ne sert à rien d’y céder – moyennant quoi ses nerfs ne sont qu’à demi-soulagés, raison pour laquelle il y revient sans cesse.

Hedge Funds, médias, presse anglo-saxonne, agences de presse, marchés financiers américains, agences de notation, partout des malfaisants ligués contre l’objet chéri. De cette sorte de crumble intellectuel, les agences de notation sont peut-être l’ingrédient le plus caractéristique, boucs émissaires périphériques de toute une structure qui s’exprime par elles [23] – mais qu’évidemment on ne mettra jamais en question. Car les agences de notation, comme dans une moindre mesure la presse financière, sont les agents les plus représentatifs de la finance déréglementée comme pouvoir de l’opinion – l’opinion des investisseurs s’entend, et exclusivement celle-ci, mais opinion d’une foule traversée de croyances, très faiblement régulées par la rationalité, et pourtant base de jugements, le plus souvent mimétiquement polarisés, à partir desquels des masses immenses de capitaux sont mises en mouvement. Il faudrait donc expliquer à Jean Quatremer que la finance libéralisée, si constamment encouragée par la construction européenne, c’est cela même !, que dans cet ensemble, il entre constitutivement, et non accidentellement, rumeurs, erreurs, errances, absurdités, idées fausses, informations biaisées – Jean Quatremer s’est-il jamais ému pendant toutes les belles années qu’on voie d’incertaines start-up comme des eldorados de profit, ou bien la finance structurée comme la martingale définitive contre le risque de crédit, et l’explosion des titres adossés à l’endettement des ménages comme une géniale trouvaille ? De ce point de vue, et erreur pour erreur, les marchés sont sans doute plus près du vrai en anticipant la décapilotade de l’euro, qu’ils ne l’étaient alors…

Mais dans la vision du monde de Jean Quatremer, la finance est bonne… jusqu’à ce qu’elle s’en prenne à son talisman. On lui fera néanmoins observer qu’il y a une certaine logique, et comme une justice immanente, à ce que l’Europe modèle Maastricht-Lisbonne qui a sans relâche promu la finance périsse par la finance. Car enfin qui a fait le choix de remettre entièrement les politiques économiques entre les mains de ce pouvoir déréglé qu’est la finance libéralisée ? Qui a décidé d’instituer les marchés obligataires comme puissance disciplinaire en charge de la normalisation des politiques publiques ? Qui a voulu constitutionnaliser la liberté de circulation des capitaux qui offre à ce régime son infrastructure ?


Non pas les agents du mal mais la force des structures

En fait c’est là la chose que Jean Quatremer a visiblement du mal à comprendre – déficience par quoi d’ailleurs il verse immanquablement dans le conspirationnisme, qu’il dénonçait chez les autres à l’époque où « tout allait bien » (pour lui) –, les crises s’expliquent moins par la malignité des agents que par l’arrivée aux limites des structures. Il est vrai qu’ayant toujours postulé la perfection de son objet, donc l’impossibilité de sa crise, il n’a pas d’autre hypothèse sous la main pour en penser la décomposition : celle-ci ne peut donc être que le fait des méchants (et des irresponsables : Grecs, Portugais, Espagnols…).

Or on peut dire de la construction européenne la même chose que de n’importe quelle autre configuration institutionnelle : les comportements, même destructeurs, des agents n’y sont pas le fait d’un libre-arbitre pervers mais de leurs stratégies ordinaires telles qu’elles ont été profondément conformées par l’environnement structurel dans lequel on les a plongés… quitte à ce que ces structures, laissées à leur simple fonctionnement, produisent in fine leur propre ruine : la Deutsche Bank lâche la dette italienne, non par trahison anti-européenne [24], mais par simple fidélité à la seule chose qu’elle ait à cœur : son profit – et si l’on veut des banques qui aient à cœur d’autres choses, il va falloir se pencher sur leurs statuts autrement que par fulmination et vœux pieux interposés. De même, les spéculateurs spéculent… parce qu’on leur a aménagé un terrain de jeu spéculatif ! Rumeurs et informations incertaines y prennent des proportions gigantesques parce que ce terrain de jeu même institue le pouvoir de l’opinion financière, etc.

Sans doute, poussés comme n’importe quels médias par les forces pernicieuses de la concurrence, de la recherche effrénée du scoop et de la primeur, le FT a-t-il parfois lâché trop vite quelques informations foireuses, Reuters des confidences biaisées ou mal recoupées, mais ni plus ni moins que Libération ou Jean Quatremer lui-même qui n’hésite pas, par exemple, à donner audience à des études aux bases les plus incertaines à propos de la sortie de la Grèce, tout droit tirées des bons soins de la banque UBS [25], son fournisseur attitré, dont l’objectivité et la neutralité sont d’évidence incontestables… Qu’UBS batte la campagne, qui plus est sans doute au service de ses propres positions spéculatives, la chose lui est tout à fait négligeable, l’important est qu’UBS la batte dans le bon sens.

Le monde de la finance a pour propriété que n’importe quelle information est potentiellement porteuse d’effets terriblement déstabilisants, non parce que de machiavéliques émetteurs les ont voulues ainsi mais, en dernière analyse, parce qu’elles sont saisies par les forces immenses de la spéculation qui ont le pouvoir de faire un tsunami d’une queue de cerise. Si Jean Quatremer fantasme une finance dont tous les acteurs observeraient en toutes circonstances le grand calme olympien de la rationalité pure et parfaite, il faut lui dire qu’il fait des rêves en couleur. Encore faudrait-il, pour s’en apercevoir, qu’il daigne faire quelques lectures d’histoire économique, évidemment d’auteurs qui auraient fort le goût de lui déplaire, des gens comme Minsky, Kindleberger, Keynes ou Galbraith, lesquels, instruits des catastrophes passées, n’ont cessé de montrer que la finance de marché est par construction, par essence, le monde du déchaînement des passions cupides, de l’échec de la rationalité et du chaos cognitif. Et qu’en réarmer les structures, comme l’Europe l’a fait avec obstination à partir du milieu des années 1980, était le plus sûr moyen de recréer ces désastres du passé.

Entre une nouvelle, aussi factuelle soit-elle, et le mouvement subséquent des marchés, il y a toujours l’interprétation – celle des investisseurs –, et c’est par cette médiation que s’introduit la folie, particulièrement en temps de crise où la mise en échec des routines cognitives antérieures alimente les anticipations les plus désancrées. L’Europe a fait le choix de s’en remettre à cette folie-là. Et Quatremer s’étrangle de rage stupéfaite qu’elle en crève… Comme rien ne peut le conduire à remettre en cause ses objets sacrés – les traités, la règle d’or, Saint Jean-Claude et son vicaire Mario –, il ne lui reste que les explications par le mal, un équivalent fonctionnel des hérétiques ou des satanistes si l’on veut. Aussi se meut-il dans une obscurité peuplée d’agents qui fomentent des « mauvais coups » et mènent « un jeu trouble », un underworld de « complices » et d’incendiaires. Si difficile soit-il de s’y résoudre, il faudra pourtant bien admettre que la construction européenne s’effondre selon la pure et simple logique qu’elle a elle-même instituée. Elle n’est pas la proie d’une conjuration du mal : elle tombe toute seule, du fait même de ses tares structurelles congénitales et sous l’effet des forces aveugles qu’elle a elle-même installées – et s’en prendre répétitivement, comme à des incubes, aux agents variés qui n’en sont que les opérateurs (Hedge Funds, banques et agences) est le passeport pour l’asile de l’ignorance.

Mais il y a des aggiornamentos trop déchirants pour être consentis aisément, et des investissements psychiques trop lourds pour être rayés d’un trait de plume, aussi faut-il attendre l’infirmation définitive par le réel pour que se produise le premier mouvement de révision – et encore… On en connaît qui persistent à croire que la défaite de 40 est la faute du Front Populaire… Entre temps tous les moyens sont bons, y compris ceux de la stigmatisation complotiste, pour ravauder comme on peut le tissu de la croyance menacée de partir en lambeaux. Si l’euroscepticisme du peuple mène au conspirationnisme, il semble que l’eurocrétinisme des élites y conduise tout aussi sûrement…


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Notes

[1] Le coefficient de leviérisation désigne le multiple de dette, par rapport à ses fonds propres, qu’une banque peut contracter pour financer ses positions sur les marchés.

[2] Lire, dans l’édition de septembre du Monde diplomatique, en kiosques le mercredi 29 août, Richard Hofstadter, « Le style paranoïaque en politique ».

[3] Puisqu’avant de devenir Premier ministre, Georges Pompidou a été banquier d’affaire chez Rothschild. On remarquera tout de même que, banquier, il cesse de l’être en 1958 quand il devient directeur de cabinet de De Gaulle et que ladite loi date de 1973…

[4] Voir à ce sujet les contributions à la journée « Création monétaire » des Economistes Atterrés du 24 mars 2012, en particulier le texte d’Alain Beitone, « Idées fausses et faux débat à propos de la monnaie. Réflexion à partir de la “loi de 1973” ».

[5] 15 mai 2011.

[6] Cité in Libération, « DSK, la thèse du complot se répand sur le web », 15 mai 2011.

[7] France Info, 2 juillet 2011.

[8] LCI, 3 juillet 2011.

[9] Libération, 15 mai 2011.

[10] Libération, blog Coulisses de Bruxelles, 24 septembre 2008. Sauf indication contraire, tous les titres qui suivent correspondent à des billets de ce blog.

[11] « Les marchés financiers américains attaquent l’euro », 6 février 2010.

[12] Id.

[13] « Emmanuel Todd, Audiard d’or 2011 », 1er janvier 2012.

[14] « Comment le Financial Times alimente la crise », 30 mai 2010.

[15] « Le jeu trouble de Reuters dans la crise de la zone euro », 29 juillet 2012.

[16] « Comment les médias accroissent la panique des marchés », 26 novembre 2010.

[17] « Comment le Financial Times… », op. cit.

[18] « Les banques allemandes contre la zone euro », 31 juillet 2011.

[19] « Les agences de notation complices des spéculateurs ? », 21 septembre 2011.

[20] « Moody’s veut la peau du triple A français », 21 novembre 2011.

[21] « Les agences… », op. cit.

[22] Id.

[23] Pour quelques développements sur cette question : « Extension du domaine de la régression », Le Monde Diplomatique, avril 2011 ; « Les gouvernement sont soumis au règne de l’opinion financière] », Marianne, 13 août 2011.

[24] « Les banques allemandes contre la zone euro », 31 juillet 2011.

[25] « C’est Hotel California : une fois entré dans l’euro, on ne peut plus en repartir », 3 octobre 2011.

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Source : http://blog.mondediplo.net/2012-08-24-Conspirationnisme-la-paille-et-la-poutre


Merci Frédéric :)

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À propos de l'article lamentable d'Ariane Chemin (malhonnête et malveillante) et de son écho déformé par le professionnel du genre qu'est Quatremer, je voudrais rappeler que j'ai répondu (tardivement mais sérieusement) à ces prétendus "professionnels" (professionnels de quoi ? de la médisance calomnieuse, pas de quoi se vanter).

• Cette réponse est dans mon 'Journal' (pages 3 et suiv.) : http://etienne.chouard.free.fr/Europe/Journal.pdf,
• et on retrouve cette réponse, ainsi que quelques autres échanges — détaillés et utiles — à la fin du fil de commentaires chez J4M.

Pour éviter d'avoir à développer les commentaires et pour sécuriser le tout, j'ai compilé cette joute historique dans un fichier PDF :
http://etienne.chouard.free.fr/Europe/archives/20080924-Quatremer-Quand_l_euroscepticisme_mene_au_conspirationnisme_et_commentaires.pdf

Je ne suis pas fâché que les kapos du système d'oppression bancaire soit enfin plongés (très méthodiquement) dans leur propre venin.

C'est justice.

Étienne.

vendredi 24 août 2012

Franck Lepage : "La démocratie, c'est chiant. C'est le fascisme qui est naturel" (102)

Chouette !
Pour ASI, Maja est allée voir


Franck Lepage :
"La démocratie, c'est chiant.
C'est le fascisme qui est naturel"


À la rencontre de Franck Lepage, artiste de l'éducation populaire

http://www.arretsurimages.net/contenu.php?id=5110


Maja Neskovic aux sources de Franck Lepage par rikiai
Aux sources de Franck Lepage par Maja Neskovic par Darwin_Kayser

« C'est à coup de "conférences gesticulées" que Franck Lepage a décidé de travailler. Des spectacles, mi-conférence, mi-one-man-show, qui durent souvent plus de deux heures. Il y sème ses principes d'éducation populaire : donner à tous des clés pour comprendre, et critiquer, le monde qui les entoure. Un exemple ? Un cours fort efficace de reproduction de langue de bois, à base de quelques mots-clés bien choisis. Ou, tout simplement, l'intégralité de son intervention sur l'éducation, qui se résume en ces quelques mots : "Et si on empêchait les riches de s'instruire plus vite que les pauvres ?"

Maja est allé rencontrer Franck Lepage chez lui, près de Carhaix en Bretagne. Il lui a exposé la mission que s'est fixée sa coopérative, Le pavé : "réintroduire du politique dans le débat public". Ses membres se déclarent "heureux de contribuer à faire résonner des critiques radicales de la culture, de l’écologie, de la démarche qualité, de la participation et du développement, de diffuser des pratiques militantes humanistes, joyeuses et offensives, de donner un statut à l’indignation et aux états d’âme". Programme alléchant. Leurs productions sont ici. »


J'aime beaucoup Franck Lepage, et je trouve très important son travail pour l'éducation populaire :)

On a passé un deal tous les deux : je l'aide à arpenter les nuages au-dessus du plateau de Valensole en parapente et il m'aide à créer une conférence gesticulée — possiblement avec lui, ce qui serait le top du top !... :)

Un chic type.
Passionnant.

Étienne.

samedi 11 août 2012

MACHIAVEL : La foule est plus sage et plus constante qu'un prince (17)

Chers gentils-virus :)

J'ai bien du mal à lire autant que je le voudrais car, même en vacances, ma "vie Internet" est diablement chronophage.

Pourtant, je fais ce que je peux pour arracher du temps à mes spirales quotidiennes, à la fois pour lire et lire encore, et pour pour vous signaler les plus belles perles qui passent sous mes lunettes.

Et aujourd'hui, j'en ai une magnifique à vous décrire : elle est d'un Machiavel méconnu, celui du "Discours sur la Première Décade de Tite-Live", un grand livre mais nettement moins connu que "Le Prince", et c'est un tort je pense : "le Discours" est à la fois bien utile et bien agréable à lire.

J'ai donc préparé pour vous cet extrait que je trouve particulièrement stimulant (et d'actualité).

Bonne lecture.

Machiavel.
Discours sur la première décade de Tite-Live (1531)


Livre 1, Chapitre 58 :
La foule est plus sage et plus constante qu'un prince


Tite-Live et tous les autres historiens affirment qu'il n'est rien de plus changeant et de plus inconstant que la foule. Il arrive souvent, en effet, lorsqu'on raconte les actions des hommes, que l'on voie la foule condamner quelqu'un à mort, et puis le pleurer et le regretter amèrement. Ainsi voit-on que fit le peuple romain avec Manlius Capitolinus : l'ayant condamné à mort, il le regretta ensuite amèrement. Les paroles de notre auteur sont les suivantes : « Populum brevi, posteaquam ab eo periculum nullum erat, desiderium eius tenuit1. » Ailleurs, lorsqu'il décrit les événements apparus à Syracuse après la mort de Hiéronyme, petit-fils de Hiéron, il écrit : « Haec natura multitudinis est : aut humiliter servit, aut superbe dominatur2. »

Voulant défendre une cause contre laquelle, comme je l'ai dit, tous les historiens se sont déclarés, je crains de m'engager dans un domaine si ardu et difficile qu'il me faudra l'abandonner honteusement ou le parcourir difficilement. Mais, quoi qu'il en soit, je ne pense ni ne penserai jamais que ce soit un tort que de défendre une opinion par le raisonnement, sans vouloir recourir ni à la force ni à l'autorité.

Je dis donc que ce défaut dont les écrivains accusent la foule, on peut en accuser tous les hommes personnellement, et notamment les princes. Car tout individu qui n'est pas soumis aux lois peut commettre les mêmes erreurs qu'une foule sans contraintes. On peut aisément constater ce fait, parce qu'il y a et qu'il y a eu beaucoup de princes, et qu'il y en a eu peu qui furent bons et sages : je parle des princes qui ont pu rompre le frein qui pouvait les retenir. Parmi ceux-ci on ne peut compter les rois d'Égypte, à l'époque très ancienne où ce pays était gouverné par des lois ; ni les rois de France de notre temps, dont le pouvoir est plus réglé par les lois que dans tout autre royaume de notre temps. Les rois qui vivent sous de tels édits ne sont pas à compter au nombre des individus dont il faut considérer la nature pour voir si elle est semblable à celle de la foule. Car on doit les comparer avec une foule réglée par les lois, comme ils le sont eux-mêmes. On trouvera alors en cette foule la même vertu que nous constatons chez les princes ; et l'on ne verra pas qu'elle domine avec orgueil, ni qu'elle serve avec bassesse.

Tel était le peuple romain, qui, tant que la République demeura incorrompue, non seulement ne servit pas avec bassesse et ne domina pas avec orgueil, mais tint honorablement son rôle avec ses institutions et ses magistrats. Quand il lui fallait s'unir contre un puissant, elle le faisait : comme on le vit avec Manlius Capitolinus avec les décemvirs et d'autres, qui cherchèrent à l'opprimer. Quand il lui fallait obéir aux dictateurs et aux consuls pour le bien public, elle le faisait. Que le peuple romain ait regretté Manlius Capitolinus n'a rien d'étonnant. Car il regrettait ses vertus, qui avaient été telles que leur souvenir émouvait chacun. Elles auraient suscité le même effet chez un prince, car tous les écrivains pensent qu'on loue et qu'on admire la vertu même chez ses ennemis. Si Manlius avait ressuscité, le peuple de Rome l'aurait condamné comme il l'avait fait : l'ayant tiré de prison, il le condamna ensuite à mort. On a vu également des princes tenus pour sages faire mourir certaines personnes et les regretter ensuite amèrement : comme Alexandre avec Clitus et d'autres de ses amis ; et Hérode avec Mariamne3.

Mais ce que notre historien dit de la foule, il ne le dit pas à propos de celle qui est réglée par des lois, comme celle de Rome, mais de celle qui est sans contraintes, comme celle de Syracuse. Celle-ci commit les erreurs que commettent les individus enragés et sans contraintes, comme le firent Alexandre le Grand et Hérode dans les cas cités. Aussi ne faut-il pas accuser davantage la nature de la foule que celle des princes, car ils se trompent tous, quand ils peuvent sans crainte se tromper. Outre ceux que j'ai donnés, il y a de très nombreux exemples parmi les empereurs romains et parmi d'autres tyrans et d'autres princes : on trouve chez eux plus d'inconstance et de variations que l'on n'en a jamais trouvées chez aucune foule.

Je conclus donc contre l'opinion générale, qui prétend que les peuples, quand ils ont le pouvoir, sont changeants, inconstants et ingrats. Et j'affirme que ces défauts ne sont pas différents chez les peuples et chez les princes. Qui accuse les princes et les peuples conjointement peut dire la vérité ; mais, s'il en excepte les princes, il se trompe. Car un peuple qui gouverne et est bien réglementé est aussi constant, sage et reconnaissant, et même davantage, qu'un prince estimé pour sa sagesse. Et, d'autre part, un prince affranchi des lois est plus ingrat, changeant et dépourvu de sagesse qu'un peuple.

La différence de leurs conduites ne naît pas de la diversité de leur nature, parce qu'elle est identique chez tous — et, s'il y a une supériorité, c'est celle du peuple ; mais du plus ou moins de respect qu'ils ont pour les lois, sous lesquelles ils vivent l'un et l'autre.

Si l'on considère le peuple romain, on verra qu'il a été durant quatre cents ans hostile à la royauté et passionné de la gloire et du bien public : on verra mille exemples de son comportement qui témoignent de ces deux choses. Si l'on m'objecte son ingratitude à l'égard de Scipion, je répondrai par ce qui a été longuement exposé ci-dessus à ce sujet, où il a été montré que les peuples sont moins ingrats que les princes4.

Quant à la sagesse et à la constance, je dis qu'un peuple est plus sage, plus constant et plus avisé qu'un prince. Ce n'est pas sans raison que l'on compare la parole d'un peuple à celle de Dieu. Car on voit que l'opinion générale réussit merveilleusement dans ses pronostics ; de sorte qu'elle semble prévoir par une vertu occulte le bien et le mal qui l'attendent. Quant à son jugement, il arrive rarement, lorsqu'un peuple entend deux orateurs opposés et de force égale, qu'il ne choisisse pas le meilleur avis et qu'il ne soit pas capable de discerner la vérité qu'on lui dit. Si, dans les entreprises risquées ou qui lui semblent profitables, il se trompe, un prince se trompe aussi très souvent dans ses passions, qui sont beaucoup plus nombreuses que celles du peuple. On voit aussi que dans le choix des magistrats il fait un bien meilleur choix que les princes, et on ne persuadera jamais un peuple qu'il est bon d'élever à de hautes dignités un homme de mauvaise réputation et de mœurs corrompues : chose dont on persuade aisément un prince, et de mille façons. On voit un peuple avoir une chose en horreur et conserver plusieurs siècles cette opinion ; ce que l'on ne voit pas chez un prince.

Sur l'un et l'autre de ces points, je veux que le peuple romain me suffise comme témoin. Pendant plusieurs centaines d'années, lors de tant d'élections de consuls et de tribuns, il ne fit pas quatre élections dont il eût à se repentir. Il eut, comme je l'ai dit, tellement en haine la royauté qu'aucune reconnaissance ne put soustraire à une juste peine un citoyen qui tenta d'y parvenir.

On voit en outre que les cités où le peuple gouverne font en très peu de temps des progrès inouïs : beaucoup plus grands que les cités qui ont toujours vécu sous un prince. C'est ce que fit Rome après l'expulsion des rois et Athènes après qu'elle se fut délivrée de Pisistrate. Ceci ne peut provenir que du fait que le gouvernement des peuples est meilleur que celui des princes.

Je ne veux pas que l'on objecte à mon opinion tout ce que notre historien a dit dans le texte cité ci-dessus et dans d'autres. Car si l'on examine tous les désordres des peuples, tous les désordres des princes, toutes les gloires des peuples et toutes celles des princes, on voit que le peuple est largement supérieur en vertu et en gloire. Si les princes sont supérieurs aux peuples dans l'élaboration des lois, dans la création des régimes politiques, dans l'établissement de statuts et de nouvelles institutions, les peuples sont tellement supérieurs dans le maintien des choses établies qu'ils ajoutent assurément à la gloire de ceux qui les établissent.


En somme et pour conclure, je dirai que les régimes princiers et républicains qui ont duré longtemps ont eu besoin les uns et les autres d'être régis par des lois. Car un prince qui peut faire ce qu'il veut est fou ; un peuple qui peut faire ce qu'il veut n'est pas sage.

Si l'on parle donc d'un prince contraint par les lois et d'un peuple lié par elles, on trouve plus de vertu dans le peuple que chez le prince. Si l'on parle d'un prince et d'un peuple sans lois, on trouve moins d'erreurs dans le peuple que chez le prince : étant moindres, elles trouveront de plus grands remèdes. En effet, un homme de bien peut parler à un peuple agité et vivant dans la licence et il peut aisément le ramener sur le bon chemin. Il n'est personne qui puisse parler à un mauvais prince et il n'y a pas d'autre remède que l'épée. D'où l'on peut conjecturer la gravité de la maladie dont ils souffrent l'un et l'autre. Si les paroles suffisent pour guérir la maladie du peuple et s'il faut une épée pour celle du prince, chacun peut penser que, là où il faut plus de soin, il y a de plus grandes fautes.

Quand un peuple est sans lois, on ne craint pas ses folies et l'on n'a pas peur des maux qu'il peut présentement commettre, mais de ceux qui peuvent apparaître, car un tyran peut naître au milieu d'une telle confusion. Avec les mauvais princes, c'est le contraire qui arrive : on craint les maux présents et on espère dans le futur, car on se persuade que son mauvais comportement peut faire naître la liberté. Vous voyez donc la différence qu'il y a entre l'un et l'autre : elle est entre les choses présentes et celles à venir. Les cruautés de la foule visent ceux dont elle craint qu'ils ne s'emparent du bien public ; celles d'un prince visent ceux dont il craint qu'ils ne s'emparent de ses biens.


L'opinion défavorable au peuple vient de ce que tout le monde en dit du mal sans crainte et librement, même lorsqu'il gouverne ; on critique toujours les princes avec mille craintes et soupçons.

Il ne me paraît pas hors de propos, puisque le sujet m'y conduit, d'examiner dans le chapitre suivant à quelles alliances on peut davantage se fier : à celles que l'on fait avec une république ou à celles que l'on fait avec un prince.

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Notes :
1. « À peine le peuple eut-il cessé de le craindre qu'il commença à le regretter » (Tite-Live, VI, 20, 15)
2. « Telle est la nature de la foule : ou bien elle sert bassement, ou bien elle domine avec superbe » (ibid., XXIV, 25, 8).
3. Jaloux, Hérode Ier, roi de Judée, fit tuer sa femme Mariamne, en 28 av. J.-C.
4. Cf. ci-dessus, chap. xxix-xxx.



Source : Machiavel, "Discours sur la première décade de Tite-Live" (1531), Livre 1, Chapitre LVIII : "La foule est plus sage et plus constante qu'un prince". Édition Robert Laffont, collection Bouquins, traduction Christian Bec (1996), pages 284 à 288.



Fichier pdf téléchargeable :
http://etienne.chouard.free.fr/Europe/Documents_conferences/Machiavel_Discours_sur_la_premiere_decade_de_Tite-Live_1531_Livre_1_Chap_58.pdf

Remarque : il existe une version intégrale du "Discours" sur le net, dans la grande et précieuse caverne d'Ali Baba qu'est UCAQ ; précisément à cette adresse : http://classiques.uqac.ca/classiques/machiavel_nicolas/discours_1re_decade_titelive/discours_1re_decade_titelive.html. Mais je trouve la traduction bien moins bonne, moins claire (en tout cas sur ce passage précis du chapitre 58) que l'édition Bouquins. J'ai donc scanné, OCRisé et mis en forme mon propre livre, la passionnante compilation proposée par Bouquins.

Vous me voyez venir, n'est-ce pas ? Ce texte magnifique, pris à la source "machiavélique" même, celle qui sert d'habitude aux grands privilégiés à justifier leur violence, à légitimer leurs rapines, ce texte surprenant donc, sera peut-être une arme rhétorique contre tous les calomniateurs qui brandissent le prétendu manque de "compétence" des foules dès qu'on s'avise donner quelque pouvoir au peuple.

Je ne sais pas vous, mais moi, il me plaît bien, ce Machiavel-là :)

Étienne.

dimanche 5 août 2012

Les médias mentent. La preuve. (33)

Les médias menteurs, achetés par les industriels et les banquiers, comme d'habitude, préparent les guerres atroces qu'ils feront bientôt faire aux peuples bernés.
Rappel d'un épisode récent, littéralement HONTEUX, en provenance de l'AFP, c'est-à-dire de la source mère de tous les perroquets menteurs du pays :

(C'est un rappel, mais un rappel utile pour comprendre —et discréditer— l'actuelle et intense propagande va-t-en-guerre avec laquelle les marchands de canons et les banquiers nous préparent tous les jours à cautionner la guerre à la Syrie puis à l'Iran.)


J'avais parlé de Chavez (et du laboratoire démocratique épatant de l'Amérique latine) dans un entretien avec Sylvain Durain, et il aurait été utile d'y souligner ce lamentable média-mensonge de l'AFP sur Chavez, à titre d'illustration pédagogique de la malhonnêteté crasse dont sont capables —sans vergogne— les prétendus »journalistes professionnels« (ne pas oublier les guillemets à l'envers — Alt 175 et Alt 174—pour signaler les expressions menteuses de la novlangue de Big Brother, celle qui met à l'envers tous les mots importants qui nous permettraient de résister).

Michel Collon fait d'ailleurs en ce moment de bonnes conférences sur les média-mensonges créés et colportés pour emporter les opinions publiques vers la guerre.
Par exemple, celle-ci, à Montréal en juillet 2012 : "Les cinq principes de la propagande de guerre" :
1) occulter les intérêts économiques
2) occulter l'histoire
3) diaboliser
4) inverser l'agresseur et la victime
5) monopoliser la parole, empêcher le débat, la confrontation.


"Les guerres ne commencent pas par des bombes mais par des média-mensonges (...)" :


Michel Collon en conférence à montréal / les 5... par Super_Resistence

La prise de possession des médias (et donc des élus) par les plus riches devrait être incriminée comme un crime contre l'humanité.

On dirait que (presque) tous les bons journalistes sont au chômage ou précaires, et que les autres sont (presque) tous des collaborateurs de notre infâme ploutocratie.

=> Couper sa radio, jeter sa télé, chercher soi-même sur Internet les informations utiles, en lisant particulièrement les réfutations de ce qu'on croit (pour l'instant) vrai => tout recouper.

Ne plus compter sur nos »représentants« pour régler nos problèmes, car nos »représentants« SONT —manifestement— notre problème, au service des cartels et des banques à qui ils doivent leur pouvoir, et PAS au service de l'intérêt général.

Étienne.