Sentinelles du peuple - octobre 2011 - Blog du plan C, pour une Constitution Citoyenne, écrite par et pour les citoyens

Blog du plan C, pour une Constitution Citoyenne, écrite par et pour les citoyens


C'est notre Constitution qui est notre seule arme (et c'est aussi la meilleure) pour contrôler les pouvoirs. À nous d'en parler, entre simples citoyens, pour devenir des millions à l'avoir compris : ce n'est pas aux hommes au pouvoir d'écrire les règles du pouvoir.

Bienvenue :o)


Étienne Chouard
Je cherche ici à mettre en débat ouvert ce dont on ne parle nulle part : les plus grands principes institutionnels dont tous les citoyens (gauche, centre, droite) ont besoin pour se protéger des abus de pouvoir.

Je vous propose d'aller voir le FORUM et de suivre le SOMMAIRE, point par point (un principe par jour pour une digestion facile ?), et de réfléchir à votre propre position : Pour ? Contre ? Partagé ?

Et si personne (ni moi, ni d'autres ici) n'a encore défendu les arguments qui vous semblent importants, formulez-les vous-même : nous progressons ensemble en combinant nos réflexions, démocratiquement et positivement :o)

Suggestion :
pour parler nombreux
sur de nombreux sujets :
. soyons brefs,
. dans le sujet,
. et patients :-)

Une fois les principes bien débattus sur le FORUM, vous pouvez, dans la partie WIKI, écrire vous-mêmes les articles qui vous semblent importants dans une Constitution, aussi bien nationale qu'européenne.

Sur cette partie BLOG, je vous propose de nous parler plutôt des problèmes qui ne sont pas spécifiquement institutionnels (économie, histoire, philosophie, sociologie, société, actualité, technique, littérature, etc.), mais qui tournent quand même autour des sujets évoqués sur le forum : on cherche à imaginer ensemble un outil intellectuel, robuste et durable, contre les abus de pouvoir.

J'ai hâte de vous lire :o)

Étienne Chouard


Retour à la page centrale :
Le site d'origine s'appelle AEC : "Arc-en-Ciel" (après la pluie le beau temps) :o)


Présentation du PLAN C :


Rouages fondateurs d'une vraie démocratie :


Citoyens Européens Contre le Régime Illégitime :


Malformation congénitale de l'Union européenne :


Liberté d'expression :


Vote blanc = protestation légitime:


Henri Guillemin


Jean-Jacques ROUSSEAU


Cornélius Castoriadis


Gentils virus






Commentaires récents (de la partie blog ; voir aussi le forum et le wiki) :

Articles récents :




vendredi 28 octobre 2011

Débat entre Etienne Chouard et Yvan Blot sur la démocratie réelle (81)

Intéressante conversation avec Yvan Blot sur la démocratie réelle
à l'occasion de mon passage à Paris, mardi dernier, chez Jean Robin :


Débat entre Etienne Chouard et Yvan Blot sur la... par enquete-debat

Yvan Blot connaît bien les semi-démocraties dans le monde.
- Il a commencé par rappeler les rouages essentiels de la Suisse, notamment les Référendums d'Initiative Citoyenne (RIC) ;
- après quoi, nous avons envisagé ensemble une de mes propositions d'amélioration substantielle (tirer au sort une des deux chambres législatives)
- et la nécessité d'étudier précisément les processus constituants qui ont rendu possibles ces démocraties semi-directes.

Yvan Blot a un site très intéressant :
http://www.democratiedirecte.fr

C'est un "libéral" radical, avec qui j'aurai donc sans doute quelques désaccords très nets, mais nos réflexions sur la vraie démocratie nous permettront sans doute de produire des échanges utiles à tous.

J'ai trouvé intéressant le dernier livre d'Yvan Blot, "L'oligarchie au pouvoir" :
http://www.democratiedirecte.fr/2011/07/nouveau-livre-loligarchie-au-pouvoir-par-yvan-blot/

Malgré quelques passages qui m'ont fait tiquer, et sur lesquels j'aimerais discuter point par point (nous sommes convenus de nous revoir pour continuer cet échange, en suivant justement l'ordre de mes notes dans son livre), j'y ai trouvé de nombreuses observations pertinentes et utiles sur les objectifs et méthodes de l'oligarchie marchande qui se prépare à nous essorer.

Étienne.

___________

PS (30 octobre) : cet entretien est l'occasion d'échanges étonnants sur des sites différents ; j'attire votre attention sur ceux-ci :

• un fil passionnant sur Agoravox :
http://www.agoravox.tv/actualites/politique/article/debat-entre-etienne-chouard-et-32309

• un fil également très intéressant sur le site Enquêtes et débats :
http://www.enquete-debat.fr/archives/debat-entre-etienne-chouard-et-yvan-blot-sur-la-democratie-reelle

• et encore un sur ma page Facebook :
http://www.facebook.com/permalink.php?story_fbid=210973388971058&id=600922316

dimanche 16 octobre 2011

Comment former le citoyen du 21e siècle ? L'enseignement des humanités pour développer l'empathie chez des citoyens actifs (28)

IMPORTANCE DES ÉMOTIONS DÉMOCRATIQUES :
POUR DÉVELOPPER L'EMPATHIE CHEZ DES CITOYENS ACTIFS
Clémentine Autain signale Martha Nussbaum sur France Culture


(http://www.franceculture.com/player?p=reecoute-4316999#reecoute-4316999)

Cette courte mais passionnante chronique de Clémentine Autain ("Les idées claires", sur France Culture)
m'a fait découvrir le livre formidable de Martha Nussbaum :
Les émotions démocratiques : Comment former le citoyen du XXIe siècle ?






(http://www.amazon.fr/émotions-démocratiques-Comment-former-citoyen/dp/2081259540)

Martha Nussbaum dénonce la dérive mondiale des systèmes éducatifs qui poursuivent le profit à court terme, ne se préoccupant que de former des élites compétentes pour la technologie et les affaires, au détriment des sciences sociales, des humanités et des arts.

Martha Nussbaum mobilise la méthode et les valeurs de Socrate pour former des citoyens actifs, critiques, curieux, capables de résister à l'autorité et à la pression des pairs.

Histoire, géographie, philosophie, langes étrangères sont des enseignements essentiels. Il faut développer l'imagination narrative des élèves, c'est-à-dire apprendre aux enfants à imaginer ce que ça fait d'être à la place d'un autre. Le jeu de rôle et les arts aident à cultiver l'empathie chez les enfants et à les protéger du machisme et de la xénophobie. Chanter, danser, lire de la poésie n'est pas superflu mais vital pour le développement d'individus capables d'empathie


Quatrième de couverture :

Une crise silencieuse frappe aujourd'hui les démocraties du monde. L'éducation se plie aux exigences du marché de l'emploi, de la rentabilité et de la performance, délaissant la littérature, l'histoire, la philosophie et les arts : les humanités. Pour Martha Nussbaum, l'une des plus grandes philosophes américaines, celles-ci ne sont ni un vestige du passé ni un supplément d'âme pour happy few. Dans ce manifeste original et argumenté, Martha Nussbaum montre comment les humanités nous font accéder à la culture des émotions, à l'"imagination narrative". C'est grâce à l'empathie que nous sommes capables de nous mettre à la place d'autrui, de nous identifier au "faible" au lieu de le stigmatiser, de développer de la compassion et du respect en lieu et place de l'agressivité et de la peur qui naissent inévitablement de la vulnérabilité, et de défendre l'intérêt commun. Ce n'est pas à coup de débats d'idées abstraites que s'imposeront l'égalité et la liberté... C'est en formant, par le biais des "émotions démocratiques", le citoyen du XXIe siècle.

Martha Craven Nussbaum est professeur de philosophie à la Law School de l'université de Chicago. Figure majeure de la philosophie politique et morale américaine contemporaine, elle est l'auteur d'une oeuvre considérable. Deux de ses ouvrages sont traduits en français : Femmes et développement humain, L'approche des capabilités (Editions Des Femmes, 2008) et La Connaissance de l'amour : essais sur la philosophie et la littérature (Cerf, 2010). D'abord spécialiste de littérature et de philosophie antiques, elle développe depuis de nombreuses années, au côté d'Amartya Sen, l'approche dite des "capabilités".


PLAN

1. La crise silencieuse

2. Éducation tournée vers le profit,
éducation tournée vers la démocratie


3. L'éducation des citoyens : émotions morales
(et amorales)

4. La pédagogie socratique : l'importance du débat
— Johann Pestalozzi
— Friedrich Froebely
— Bronson Alcotty
— Horace Manny
—John Dewey
— Rabindranàth Tagore.


5. Citoyens du monde

6. Cultiver l'imagination : la littérature et les arts

7. L'éducation démocratique au pied du mur


Extrait (10 pages, appétissantes) :

"Les émotions démocratiques : Comment former le citoyen du XXIe siècle ?"
de Martha Nussbaum, (Éditions Climats, 2011). Extrait :

Chapitre premier : La crise silencieuse

L'éducation est ce processus au cours duquel l'esprit se développe à partir de l'âme et, en lien avec les choses extérieures, réfléchit sur lui-même et prend conscience de leur réalité et de leur forme.
Bronson Alcott, pédagogue du Massachussets, vers 1850.

Tout en disposant de ses possessions matérielles, l'homme doit se garder de leur tyrannie. S'il est faible au point de se rapetisser aux dimensions de sa couverture, on assiste à un processus de suicide progressif par rétrécissement de l'âme.
Rabindranàth Tagore, pédagogue indien, vers 1917.

Nous sommes plongés dans une crise redoutable, grosse de graves conséquences mondiales. Non, je ne veux pas parler de la crise économique mondiale qui a éclaté en 2008. Dans ce dernier cas, au moins, personne ne doute de la réalité de la crise : dans le monde entier, de nombreux chefs d'État se sont mis à l'œuvre rapidement et énergiquement pour chercher des solutions. Les conséquences ont d'ailleurs été lourdes pour les gouvernements incapables de trouver ces solutions, bon nombre d'entre eux furent remplacés dans la foulée. Je pense à une crise qui passe largement inaperçue, tel un cancer ; une crise qui pourrait être, sur le long terme, bien plus dévastatrice pour l'avenir d'un gouvernement démocratique : la crise mondiale de l'éducation.

De profonds changements affectent ce que les sociétés démocratiques enseignent aux jeunes, et ces changements n'ont pas été suffisamment examinés. Avides de profit national, les États et leurs systèmes éducatifs bradent avec insouciance des atouts indispensables à la survie des démocraties. Si la tendance se prolonge, les États du monde entier produiront bientôt des générations de machines efficaces, mais non des citoyens complets capables de penser par eux-mêmes, de critiquer la tradition et de comprendre ce que signifient les souffrances et les succès d'autrui. L'avenir des démocraties mondiales est en jeu.

Quels sont donc ces changements profonds ? Dans presque tous les pays du monde, les arts et les humanités sont amputés, à la fois dans le cycle primaire, le cycle secondaire et à l'université. Les décideurs politiques y voient des fioritures futiles, à un moment où les pays doivent se débarrasser de tous les éléments inutiles pour rester compétitifs sur le marché mondial ; arts et humanités perdent rapidement leur place dans le cursus éducatif, et simultanément dans l'esprit et le cœur des parents et des enfants. De fait, ce qu'on peut désigner comme les aspects humanistes de la science et des sciences sociales — l'imagination, la créativité, la pensée critique rigoureuse - perd également du terrain au fur et à mesure que les États préfèrent poursuivre un profit à court terme en cultivant les qualifications techniques hautement spécialisées qui répondent à cet objectif.

La crise est là, mais nous ne l'avons pas encore affrontée. Nous faisons comme si de rien n'était, alors que de profonds changements d'orientation sont partout évidents. Nous n'avons pas véritablement discuté de ces changements, nous ne les avons pas vraiment choisis, et pourtant ils contraignent toujours plus strictement notre avenir.

Arrêtons-nous sur cinq exemples, que j'emprunte volontairement à des pays et des niveaux d'éducation variés :

• À l'automne 2006, la Commission sur l'avenir de l'éducation supérieure du ministère de l'Éducation américain, présidée par la secrétaire à l'Éducation de l'administration Bush, Margaret Spellings, publia son rapport sur l'état de l'éducation supérieure du pays : « A Test of Leadership : Charting the Future of US Higher Education l ». Ce rapport présentait une critique précieuse de l'inégalité d'accès à l'enseignement supérieur. Mais lorsqu'il en venait au cœur du sujet, il se concentrait exclusivement sur l'éducation tournée vers le profit économique national. Il s'intéressait aux manquements apparents en sciences, technologie et ingénierie : non pas à la recherche scientifique fondamentale, mais seulement à un apprentissage extrêmement technique, capable d'engendrer rapidement des stratégies de recherche du profit. Les humanités, les arts et la pensée critique en étaient largement absents. Par cette omission, le rapport suggérait clairement qu'il serait parfaitement acceptable de laisser ces capacités disparaître en faveur de disciplines plus utiles.

• En mars 2004, un groupe de chercheurs issus de nombreux pays se réunit pour discuter de la philosophie de l'éducation de Rabindranàth Tagore, Prix Nobel de littérature en 1913 et pionnier dans le domaine de l'éducation. Les expériences pédagogiques de Tagore, très influentes en Europe, au Japon et aux États-Unis, mettent l'accent sur l'autonomisation de l'élève par la pratique du débat socratique, l'exposition à de nombreuses cultures du monde et, surtout, un cursus scolaire nourri de musique, de beaux-arts, de théâtre et de danse. En Inde, les idées de Tagore sont aujourd'hui négligées, voire méprisées. Les participants de la conférence étaient d'accord pour reconnaître qu'une conception nouvelle, tournée vers le profit, avait pris le pas et marginalisé l'idée même de développement de soi ima-ginatif et critique grâce auquel Tagore avait formé tant de citoyens de la florissante démocratie indienne. Celle-ci pourrait-elle survivre à l'attaque contemporaine lancée contre son âme ? Devant le nombre d'exemples récents de bureaucratie obtuse et de pensée de groupe acritique, bien des participants admirent qu'ils craignaient que la réponse fût « non ».

• En novembre 2005, la Laboratory School de Chicago organisa un séminaire pour les enseignants dans le but de discuter de l'éducation à la citoyenneté démocratique. C'est précisément dans cette école, située sur le campus de mon université, que John Dewey réalisa ses expériences pionnières pour réformer l'éducation démocratique, et que les filles du président Barack Obama ont reçu leurs premières années d'enseignement. Les enseignants réunis passèrent en revue un large ensemble d'expériences éducatives et étudièrent bon nombre de figures de la tradition occidentale, depuis Socrate jusqu'à Dewey, et d'idées voisines de celles de Tagore.

Mais quelque chose n'allait pas. Les enseignants, tout en s'enorgueillissant d'encourager les enfants à questionner, à critiquer, à imaginer, exprimèrent leurs craintes devant les pressions imposées par les parents fortunés qui envoyaient leurs enfants dans cette école d'élite. Agacés par des capacités supposément superflues, et impatients de doter leurs enfants de compétences testables susceptibles de conduire à la réussite financière, ces parents essaient de changer la vision directrice de l'école. Ils semblent sur le point de remporter le débat.

• À l'automne 2005, la responsable de la commission de recrutement du nouveau doyen de l'institut de formation pédagogique de l'une de nos plus prestigieuses universités m'appela pour me demander conseil. Appelons cette université X. L'institut pédagogique de X jouit d'une influence considérable auprès des enseignants et des écoles de l'ensemble des États-Unis. Comme je commençais par évoquer le rôle des humanités et des arts dans une éducation à la citoyenneté démocratique, en exprimant des idées qui me semblaient familières et évidentes, mon interlocutrice parut surprise. « Voilà qui est original, me dit-elle, vous êtes la première personne à mentionner ces éléments. Nous n'avons parlé jusqu'ici que de la manière dont l'université X peut contribuer à l'éducation scientifique et technique mondiale, et c'est ce qui intéresse véritablement notre président. Mais ce que vous me dites est tout à fait intéressant, et je vais y réfléchir sérieusement. »

• À l'automne 2006, une autre université américaine prestigieuse - appelons-la Y - organisa un colloque en l'honneur d'un anniversaire important, dont l'événement phare devait être une discussion sur l'avenir de l'éducation libérale. Quelques mois avant l'événement, les orateurs furent informés d'un changement de programme : ils devaient désormais s'exprimer sur le sujet de leur choix devant un public universitaire restreint. Un jeune administrateur serviable et disert m'informa de la raison du changement : le président de Y avait décidé qu'un colloque sur l'éducation libérale ne pourrait pas « faire beaucoup d'effet », et avait donc résolu de le remplacer par un colloque sur les dernières avancées technologiques et leur rôle générateur de profit pour les entreprises et l'industrie.

On pourrait raconter des centaines d'anecdotes semblables, car de nouvelles surgissent tous les jours, aux États-Unis, en Europe, en Inde et sans aucun doute ailleurs encore. Nous recherchons les biens qui protègent, plaisent, réconfortent, ceux que Tagore désignait comme notre « couverture » matérielle. Mais nous oublions apparemment l'« âme », c'est-à-dire ce que cela signifie que d'ouvrir l'âme et de donner à une personne les clés d'accès à un monde riche, subtil, complexe ; ce que c'est que de rencontrer une autre personne comme une âme, plutôt que comme un simple instrument utile ou un obstacle pour ses propres projets ; ce que c'est que de parler en personne dotée d'une âme à une autre personne que l'on considère comme tout aussi profonde et complexe que soi-même.

Pour beaucoup de personnes, le mot « âme » est porteur de connotations religieuses, et mon intention n'est ni de les souligner ni de les rejeter. À chacun de décider s'il veut leur prêter l'oreille ou les ignorer. Ce que je veux souligner en revanche, c'est ce que Tagore et Alcott entendaient tous les deux par là : les capacités de pensée et d'imagination qui nous rendent humains et font de nos relations des relations humaines riches, plutôt que des relations de simple usage et manipulation. Lorsque nous nous rencontrons en société, si nous n'avons pas appris à voir à la fois nous-même et autrui de cette manière, en imaginant en l'autre les facultés intérieures de pensée et d'émotion, la démocratie est vouée à l'échec. Car la démocratie est construite sur le respect et l'attention, et ces qualités dépendent à leur tour de la capacité de voir les autres comme des êtres humains et non comme de simples objets.

Parce que tous les pays recherchent si avidement la croissance économique, surtout en temps de crise, on ne s'est pas suffisamment interrogé sur la direction à donner à l'éducation et, partant, aux sociétés démocratiques. Avec la ruée vers le profit sur le marché mondial, des valeurs précieuses pour l'avenir de la démocratie, en particulier dans une époque d'angoisse religieuse et économique, risquent d'être perdues.

La recherche du profit incite de nombreux dirigeants à penser que la science et la technologie sont d'une importance cruciale pour la santé future des pays. Il n'y a pas de raison de s'opposer à une bonne éducation scientifique et technique, et je ne veux pas suggérer que les États devraient cesser de vouloir progresser sur ce plan. Mais je redoute que d'autres capacités, tout aussi cruciales, des capacités essentielles pour la santé interne de toute démocratie et pour la création d'une culture mondiale décente, capable d'affronter de manière constructive les problèmes internationaux les plus pressant, ne se perdent dans le tourbillon de la compétition.

Ces capacités - la pensée critique ; la capacité à dépasser les intérêts locaux pour affronter les problèmes mondiaux en « citoyen du monde » ; enfin la capacité à imaginer avec empathie les difficultés d'autrui -dépendent de l'étude des humanités et des arts.

Je développerai mon argumentation à partir de l'opposition esquissée par les exemples précédents : d'un côté une éducation tournée vers le profit, de l'autre une éducation orientée vers une citoyenneté plus complète. J'essaierai de montrer en quoi l'étude des humanités et des arts est essentielle, à la fois dans l'enseignement primaire et secondaire et à l'université, en m'appuyant sur des exemples issus de différents niveaux et cycles. Je ne nie absolument pas que celle de la science et des sciences sociales, en particulier l'économie, soit également essentielle pour l'éducation des citoyens. Mais personne ne suggère d'abandonner ces disciplines. Je me concentrerai sur ce qui est à la fois précieux et profondément menacé.

Lorsqu'elles sont pratiquées sous leur meilleur jour, ces autres disciplines sont également traversées par ce que l'on peut appeler l'« esprit des humanités ». On y recherche la pensée critique, une imagination audacieuse, une compréhension empathique des expériences humaines dans toute leur diversité, et une compréhension de la complexité du monde où nous vivons. L'éducation scientifique s'est récemment concentrée, à bon droit, sur l'exercice des capacités de pensée critique, d'analyse logique et d'imagination. La science, exercée à bon escient, est l'alliée des humanités plutôt que leur ennemie. Et même si une bonne éducation scientifique ne relève pas de mon sujet, une étude parallèle de cet objet serait le complément bienvenu de mon intérêt pour les humanités.

Les tendances que je déplore sont mondiales, mais je vais ici concentrer mon attention sur deux pays très différents que je connais bien : les États-Unis, où je vis et enseigne, et l'Inde, où j'ai mené mon propre travail sur le développement mondial, largement centré sur l'éducation. L'Inde a une brillante tradition d'éducation en arts libéraux et humanités, qu'illustrent la théorie et la pratique du grand Rabindranàth Tagore. Je présenterai ses idées influentes, qui ont posé les fondements de la démocratie indienne et ont largement façonné l'éducation démocratique en Europe et aux États-Unis. Mais je parlerai également du rôle que joue l'éducation dans des projets contemporains d'alphabétisation en zone rurale pour les filles et les femmes, où la dynamique d'autonomisation par les arts reste vivace, avec des effets très nets sur la démocratie.

En ce qui concerne les États-Unis, mon argumentation s'appuiera sur différentes expériences éducatives, depuis la pratique socratique de l'examen de soi dans certaines écoles, jusqu'au rôle des organisations artistiques quand il s'agit de colmater les brèches du cursus de l'école publique. (L'histoire remarquable du Chœur d'enfants de Chicago, présentée au chapitre 6, fournira un cas d'étude utile.)

Mais l'éducation ne se déroule pas seulement à l'école. La plupart des éléments sur lesquels j'insiste ici doivent également être cultivés en famille, pendant les premières années de l'enfant et au cours de sa croissance. La stratégie politique publique relative aux questions que soulève cet ouvrage doit également s'intéresser aux moyens d'assister les familles dans la tâche de développer les capacités des enfants. Les enfants du même âge et, plus largement, la culture incarnée dans les normes sociales et les institutions politiques jouent également un rôle important : ils peuvent soutenir ou au contraire faire obstacle au travail mené à l'école et en famille. On peut toutefois s'attarder sur l'école et l'université parce que les changements les plus pernicieux ont pris place à ce niveau, au fur et à mesure que la pression de la croissance économique poussait à modifier les cursus, la pédagogie et le financement. À condition d'être bien conscients que nous ne traitons qu'un aspect du développement du citoyen, nous pouvons donc nous limiter à cet objet.

L'éducation n'a pas pour seul but la citoyenneté. Elle prépare les individus au travail et, c'est un point fondamental, à une vie dotée de sens. On pourrait écrire un livre entier sur le rôle des arts et des humanités dans la poursuite de ces objectifs. Mais toutes les démocraties modernes sont des sociétés où le sens et les buts ultimes de la vie humaine sont des sujets de désaccord raisonnable entre des citoyens qui défendent des opinions religieuses et séculières différentes, et les citoyens seront naturellement en désaccord sur l'intérêt des différents types d'éducation humaniste pour servir leurs objectifs particuliers. On peut toutefois s'accorder pour reconnaître que tous les jeunes gens de par le monde, dans les États qui ont la chance d'être des démocraties, doivent apprendre à devenir les participants d'une forme de gouvernement où les individus s'informent eux-mêmes sur les questions essentielles qu'ils vont affronter en tant qu'électeurs et, parfois, en tant qu'élus ou administrateurs. Toute démocratie moderne est aussi une société où les individus diffèrent largement sous bien des aspects, y compris la religion, l'appartenance ethnique, la richesse et la classe sociale, le handicap physique, le genre et la sexualité, et où tous les électeurs font des choix qui influencent fortement la vie des autres. Une bonne manière d'évaluer n'importe quelle structure éducative consiste à demander si elle réussit à préparer les jeunes gens pour la vie dans une telle forme d'organisation sociale et politique. Sans le soutien de citoyens convenablement éduqués, aucune démocratie ne peut être stable.

Je voudrais montrer que des capacités développées de pensée critique et de réflexion sont essentielles pour maintenir les démocraties vivantes et dynamiques. Dans un contexte aux prises avec une économie mondialisée et marqué par des interactions multipliées entre nations et entre groupes, la capacité de raisonner de manière juste sur un large ensemble de cultures, de groupes et de pays est essentielle. Elle seule permet aux démocraties d'affronter de manière responsable les problèmes que nous rencontrons actuellement en tant que membres d'un monde interdépendant. La capacité à imaginer l'expérience d'un autre, capacité que presque tous les êtres humains possèdent à quelque degré, doit être largement développée et affinée si nous voulons espérer maintenir des institutions décentes, malgré les nombreuses divisions qui marquent toute société moderne.

L'intérêt national de toute démocratie moderne exige une économie forte et une culture des affaires florissante. Mon argument principal consiste à montrer que cet intérêt économique a également besoin du soutien des arts et des humanités pour que soient promues une atmosphère de vigilance attentive et responsable et une culture d'innovation dynamique. Il n'y a donc pas à choisir entre une éducation tournée vers le profit et une éducation tournée vers une bonne citoyenneté. Une économie florissante exige ces talents mêmes qui soutiennent la citoyenneté : les défenseurs de ce que j'appelle l'« éducation tournée vers le profit » ou, pour le dire plus précisément, l'« éducation tournée vers la croissance économique » ont une conception appauvrie des moyens qui permettent d'atteindre leur but. Mais cet argument doit être subordonné à celui qui concerne la stabilité des institutions démocratiques : une économie forte est un moyen au service des fins humaines, non une fin en soi. La majorité d'entre nous ne choisirions pas de vivre dans une nation prospère qui ne serait plus démocratique. De plus, même s'il est évident qu'une culture des affaires solide exige que certains individus soient imaginatifs et critiques, elle n'exige pas nécessairement que tous les individus le soient. La participation démocratique formule des exigences plus larges, que mon argumentation vient appuyer.

Aucun système d'éducation n'est satisfaisant s'il ne profite qu'aux élites fortunées. Ouvrir l'accès à une éducation de qualité est une question urgente pour toute démocratie moderne. Un des grands mérites du rapport de la commission Spellings est d'avoir attiré l'attention sur cette question. C'est depuis longtemps une tare honteuse pour les États-Unis, pays riche, que l'accès à l'éducation primaire et secondaire de qualité et tout particulièrement au premier cycle universitaire soit si inégalement distribué entre leurs citoyens. De nombreux pays émergents connaissent des disparités encore plus frappantes : en Inde, par exemple, le taux d'alphabétisation masculine n'est que de 65 %, mais le taux d'alphabétisation féminin est de 50 % ! Les disparités entre villes et campagne sont plus marquées. Dans l'éducation secondaire et supérieure, les écarts sont plus frappants encore, entre hommes et femmes, riches et pauvres, ruraux et urbains. La vie des enfants qui grandissent en sachant qu'ils iront à l'université, et même au-delà du premier cycle, est complètement différente de celle des enfants qui, dans bien des cas, n'auront pas la chance d'aller à l'école. De nombreux pays ont fait du bon travail dans ce domaine. Mais ce n'est pas là notre sujet.

Ce livre s'intéresse aux objectifs que nous devrions poursuivre. Tant que cela ne sera pas clair à nos yeux, il nous sera difficile de savoir comment les garantir à ceux qui en ont besoin.



Chapitre 2 : Éducation tournée vers le profit, éducation tournée vers la démocratie

Nous, Peuple des États-Unis, en vue de former une Union plus parfaite, d'établir la justice, de faire régner la paix intérieure, de pourvoir à la défense commune, de développer le bien-être général et d'assurer les bienfaits de la liberté à nous-mêmes et à notre postérité, décrétons et établissons cette Constitution pour les États-Unis d'Amérique. Constitution des États-Unis d'Amérique, Préambule, 1787

NOUS, LE PEUPLE DE L'lNDE, ayant solennellement résolu d'[...]assurer à tous nos citoyens :
la JUSTICE, économique et politique ;
la LIBERTÉ de pensée, d'expression, de croyance, de foi et de culte ;
l'ÉGALITÉ de statut et de chances ; et de promouvoir entre tous
la FRATERNITÉ qui assure la dignité de l'individu et l'unité et l'intégrité de la nation ;
Dans notre Assemblée constituante, le
vingt-sixième jour du mois de novembre 1949,
ADOPTONS ICI, PROMULGUONS ET NOUS DONNONS À NOUS-MÊMES CETTE CONSTITUTION.
Constitution de l'Inde, Préambule, 1949

Pour réfléchir à l'éducation qui convient à la citoyenneté démocratique, il faut nous pencher sur la nature des États démocratiques et le but qu'ils poursuivent. Qu'est-ce donc que le progrès pour un État ? En un sens, c'est l'accroissement du Produit national brut. Des décennies durant, cette manière de mesurer le progrès national a fourni le critère utilisé par les économistes du développement dans le monde entier, comme s'il s'agissait là d'une bonne approximation de la qualité de vie générale d'un pays.

D'après ce modèle de développement, le but d'un État devrait être la croissance économique. Peu importent la distribution des richesses et l'égalité sociale, peu importent les conditions d'une démocratie stable, peu importe la qualité des relations entre groupes raciaux et entre genres, peu importe le développement d'autres éléments de la qualité de vie des êtres humains qui ne sont pas clairement articulés à la croissance économique. (Des études empiriques nous ont désormais montré que la liberté politique, la santé et l'éducation ne sont que faiblement corrélées avec la croissance.) Une preuve des lacunes de ce modèle est le fait que ces indices de développement assignaient un excellent résultat à l'Afrique du Sud sous le régime de l'apartheid. L'ancienne Afrique du Sud possédait de grandes richesses, et l'ancien modèle du développement récompensait ce résultat (ou cette bonne fortune), en ignorant les extrêmes inégalités de distribution, la brutalité du régime d'apartheid, et les échecs sanitaires et éducatifs qui l'accompagnaient.

Ce modèle de développement, désormais rejeté par de nombreux penseurs du développement, gouverne toujours une large part des décisions politiques, en particulier celles qui sont influencées par les États-Unis. La Banque mondiale a fait quelques progrès appréciables avec James Wolfensohn et adopté une conception du développement plus complexe. Mais les choses se sont dégradées par la suite et le Fonds monétaire international n'a jamais connu le type de progrès qu'a connu la Banque sous Wolfensohn. De nombreuses nations, et de nombreux États au sein des nations, poursuivent ce modèle du développement. L'Inde contemporaine est un véritable laboratoire à cet égard : certains États (le Gujarat, l'Andhra Pradesh) ont recherché la croissance économique grâce à l'investissement étranger, tout en négligeant la santé, l'éducation, les conditions d'existence de la population rurale pauvre ; d'autres États (le Kerala, Delhi, dans une certaine mesure le Bengale occidental) ont en revanche adopté des stratégies plus égalitaires, en essayant de rendre la santé et l'éducation accessibles à tous, de développer les infrastructures d'une manière qui profite à tous, et de lier l'investissement à la création d'emplois pour les plus pauvres.

(…)

Source : Martha Nussbaum, "Les émotions démocratiques : Comment former le citoyen du XXIe siècle ?" Éditions Climats, 2011.

http://www.amazon.fr/%C3%A9motions-d%C3%A9mocratiques-Comment-former-citoyen/dp/2081259540

Je vous recommande la lecture de ce livre passionnant : il donne des armes pour résister à l'idéologie gestionnaire, cet utilitarisme étriqué qui nous déshumanise en colonisant notre imaginaire avec les valeurs marchandes et strictement comptables.

Merci à Clémentine, pour nous l'avoir si bien signalé.

Étienne.


PS : voici, par ailleurs, une intéressante fiche de lecture sur ce bon livre :
L’utilité sociale des humanités
Pédagogie socratique, imagination narrative et empathie

par Solange Chavel, sur laviedesidees.fr
http://www.laviedesidees.fr/L-utilite-sociale-des-humanites.html

samedi 15 octobre 2011

Naomi Klein : « Le mouvement Occupons Wall Street est actuellement la chose la plus importante au monde » (8)

Naomi Klein :
« Le mouvement Occupons Wall Street
est actuellement la chose
la plus importante au monde »

http://www.bastamag.net/article1812.html

Naomi Klein, journaliste canadienne et auteur de La Stratégie du choc, était invitée à s’exprimer par le mouvement Occupy Wall Street, à New York. Selon elle, ce mouvement va durer, car le combat contre le système économique « injuste et hors de contrôle » prendra des années. Objectif : renverser la situation en montrant que les ressources financières existent, qui permettraient de construire une autre société.

« J’ai été honorée d’être invitée à parler [le 29 septembre] devant les manifestants d’Occupons Wall Street. La sonorisation ayant été (honteusement) interdite, tout ce que je disais devait être répété par des centaines de personnes, pour que tous entendent (un système de « microphone humain »). Ce que j’ai dit sur la place de la Liberté a donc été très court. Voici la version longue de ce discours [publiée initialement en anglais dans Occupy Wall Street Journal].

Je vous aime.

Et je ne dis pas cela pour que des centaines d’entre vous me répondent en criant « je vous aime ». Même si c’est évidemment un des avantages de ce système de « microphone humain ». Dites aux autres ce que vous voudriez qu’ils vous redisent, encore plus fort.

Hier, un des orateurs du rassemblement syndical a déclaré : « Nous nous sommes trouvés. » Ce sentiment saisit bien la beauté de ce qui se crée ici. Un espace largement ouvert – et une idée si grande qu’elle ne peut être contenue dans aucun endroit – pour tous ceux qui veulent un monde meilleur. Nous en sommes tellement reconnaissants.

S’il y a une chose que je sais, c’est que les 1 % [les plus riches] aiment les crises. Quand les gens sont paniqués et désespérés, que personne ne semble savoir ce qu’il faut faire, c’est le moment idéal pour eux pour faire passer leur liste de vœux, avec leurs politiques pro-entreprises : privatiser l’éducation et la Sécurité sociale, mettre en pièces les services publics, se débarrasser des dernières mesures contraignantes pour les entreprises. Au cœur de la crise, c’est ce qui se passe partout dans le monde.

Et une seule chose peut bloquer cette stratégie. Une grande chose heureusement : les 99 %. Ces 99 % qui descendent dans les rues, de Madison à Madrid, en disant : « Non, nous ne paierons pas pour votre crise. »

Ce slogan est né en Italie en 2008. Il a ricoché en Grèce, en France, en Irlande, pour finalement faire son chemin jusqu’à l’endroit même où la crise a commencé.

« Pourquoi protestent-ils ? » demandent à la télévision les experts déroutés. Pendant ce temps, le reste du monde demande : « Pourquoi avez-vous mis autant de temps ? », « On se demandait quand vous alliez vous manifester ». Et la plupart disent : « Bienvenus ! »

Beaucoup de gens ont établi un parallèle entre Occupy Wall Street et les manifestations « antimondialisation » qui avaient attiré l’attention à Seattle en 1999. C’était la dernière fois qu’un mouvement mondial, dirigé par des jeunes, décentralisé, menait une action visant directement le pouvoir des entreprises. Et je suis fière d’avoir participé à ce que nous appelions alors « le mouvement des mouvements ».

Mais il y a aussi de grandes différences. Nous avions notamment choisi pour cibles des sommets internationaux : l’Organisation mondiale du commerce, le FMI, le G8. Ces sommets sont par nature éphémères, ils ne durent qu’une semaine. Ce qui nous rendait nous aussi éphémères. On apparaissait, on faisait la une des journaux, et puis on disparaissait. Et dans la frénésie d’hyperpatriotisme et de militarisme qui a suivi l’attaque du 11 Septembre, il a été facile de nous balayer complètement, au moins en Amérique du Nord.

Occupy Wall Street, au contraire, s’est choisi une cible fixe. Vous n’avez fixé aucune date limite à votre présence ici. Cela est sage. C’est seulement en restant sur place que des racines peuvent pousser. C’est crucial. C’est un fait de l’ère de l’information : beaucoup trop de mouvements apparaissent comme de belles fleurs et meurent rapidement. Parce qu’ils n’ont pas de racines. Et qu’ils n’ont pas de plan à long terme sur comment se maintenir. Quand les tempêtes arrivent, ils sont emportés.

Être un mouvement horizontal et profondément démocratique est formidable. Et ces principes sont compatibles avec le dur labeur de construction de structures et d’institutions suffisamment robustes pour traverser les tempêtes à venir. Je crois vraiment que c’est ce qui va se passer ici.

Autre chose que ce mouvement fait bien : vous vous êtes engagés à être non-violents. Vous avez refusé de donner aux médias ces images de fenêtres cassées ou de batailles de rue qu’ils attendent si désespérément. Et cette prodigieuse discipline de votre côté implique que c’est la brutalité scandaleuse et injustifiée de la police que l’histoire retiendra. Une brutalité que nous n’avons pas constatée la nuit dernière seulement. Pendant ce temps, le soutien au mouvement grandit de plus en plus. Plus de sagesse.

Mais la principale différence, c’est qu’en 1999 nous prenions le capitalisme au sommet d’un boom économique frénétique. Le chômage était bas, les portefeuilles d’actions enflaient. Les médias étaient fascinés par l’argent facile. À l’époque, on parlait de start-up, pas de fermetures d’entreprises.

Nous avons montré que la dérégulation derrière ce délire a eu un coût. Elle a été préjudiciable aux normes du travail. Elle a été préjudiciable aux normes environnementales. Les entreprises devenaient plus puissantes que les gouvernements, ce qui a été dommageable pour nos démocraties. Mais, pour être honnête avec vous, pendant ces temps de prospérité, attaquer un système économique fondé sur la cupidité a été difficile à faire admettre, au moins dans les pays riches.

Dix ans plus tard, il semble qu’il n’y ait plus de pays riches. Juste un tas de gens riches. Des gens qui se sont enrichis en pillant les biens publics et en épuisant les ressources naturelles dans le monde.

Le fait est qu’aujourd’hui chacun peut voir que le système est profondément injuste et hors de contrôle. La cupidité effrénée a saccagé l’économie mondiale. Et elle saccage aussi la Terre. Nous pillons nos océans, polluons notre eau avec la fracturation hydraulique et le forage en eaux profondes, nous nous tournons vers les sources d’énergie les plus sales de la planète, comme les sables bitumineux en Alberta. Et l’atmosphère ne peut absorber la quantité de carbone que nous émettons, créant un dangereux réchauffement. La nouvelle norme, ce sont les catastrophes en série. Économiques et écologiques.

Tels sont les faits sur le terrain. Ils sont si flagrants, si évidents, qu’il est beaucoup plus facile qu’en 1999 de toucher les gens, et de construire un mouvement rapidement.

Nous savons tous, ou du moins nous sentons, que le monde est à l’envers : nous agissons comme s’il n’y avait pas de limites à ce qui, en réalité, n’est pas renouvelable – les combustibles fossiles et l’espace atmosphérique pour absorber leurs émissions. Et nous agissons comme s’il y avait des limites strictes et inflexibles à ce qui, en réalité, est abondant – les ressources financières pour construire la société dont nous avons besoin.

La tâche de notre époque est de renverser cette situation et de contester cette pénurie artificielle. D’insister sur le fait que nous pouvons nous permettre de construire une société décente et ouverte, tout en respectant les limites réelles de la Terre.

Le changement climatique signifie que nous devons le faire avant une date butoir. Cette fois, notre mouvement ne peut se laisser distraire, diviser, épuiser ou emporter par les événements. Cette fois, nous devons réussir. Et je ne parle pas de réguler les banques et d’augmenter les taxes pour les riches, même si c’est important.

Je parle de changer les valeurs sous-jacentes qui régissent notre société. Il est difficile de résumer cela en une seule revendication, compréhensible par les médias. Et il est difficile également de déterminer comment le faire. Mais le fait que ce soit difficile ne le rend pas moins urgent.

C’est ce qui se passe sur cette place, il me semble. Dans la façon dont vous vous nourrissez ou vous réchauffez les uns les autres, partageant librement les informations et fournissant des soins de santé, des cours de méditation et des formations à « l’empowerment ». La pancarte que je préfère ici, c’est : « Je me soucie de vous. » Dans une culture qui forme les gens à éviter le regard de l’autre et à dire : « Laissez-les mourir », c’est une déclaration profondément radicale.

Quelques réflexions finales. Dans cette grande lutte, voici quelques choses qui ne comptent pas :

- Comment nous nous habillons,
- Que nous serrions nos poings ou faisions des signes de paix,
- Que l’on puisse faire tenir nos rêves d’un monde meilleur dans une phrase-choc pour les médias.

Et voici quelques petites choses qui comptent vraiment :
- Notre courage,
- Notre sens moral,
- Comment nous nous traitons les uns les autres.

Nous avons mené un combat contre les forces économiques et politiques les plus puissantes de la planète. C’est effrayant. Et tandis que ce mouvement grandit sans cesse, cela deviendra plus effrayant encore. Soyez toujours conscients qu’il y a aura la tentation de se tourner vers des cibles plus petites – comme, disons, la personne assise à côté de vous pendant ce rassemblement. Après tout, c’est une bataille qui est plus facile à gagner.

Ne cédons pas à la tentation. Je ne dis pas de ne pas vous faire mutuellement des reproches. Mais cette fois, traitons-nous les uns les autres comme si on prévoyait de travailler ensemble, côte à côte dans les batailles, pour de nombreuses années à venir. Parce que la tâche qui nous attend n’en demandera pas moins.

Considérons ce beau mouvement comme s’il était la chose la plus importante au monde. Parce qu’il l’est. Vraiment. » Naomi Klein, le 6 octobre 2011.

Discours publié dans Occupied Wall Street Journal.
À lire : le blog de Naomi Klein (en anglais).

Traduction : Agnès Rousseaux / Basta !

Source : http://www.bastamag.net/article1812.html


Rappel : Naomi Klein est cette sentinelle du peuple
qui a étudié "la stratégie du choc"
mise au point par les rapaces du moment :



L'historienne Annie Lacroix-Riz, autre précieuse sentinelle,
nous rappelle que la stratégie du choc existe aussi en France,
aussi bien pendant les années 30 qu'à notre époque :


Conférence d’Annie Lacroix-Riz (27/09/2011) par DJAMELITO-UPR

Frédéric Lordon résume l'essentiel (LBSJS, Fête de l'Huma sept 2011) (17)

Frédéric Lordon résume
l'essentiel sur "la crise"

(LBSJS, Fête de l'Humanité, septembre 2011)

Là-bas si j'y suis à la Fête de l'Huma / Frédéric Lordon from mutins on Vimeo.

Ne pas rater LA DIALECTIQUE DU CADRE : min 6:30.

Il faudrait retranscrire cet entretien.

Étienne.

mardi 11 octobre 2011

OCCUPY WALL STREET : Indignés déjà manipulés ? Et si, pour se protéger durablement contre tous les voleurs de pouvoir, les Indignés du monde entier essayaient le tirage au sort ? (8)

OCCUPY WALL STREET : Indignés déjà manipulés ?
Et si, pour se protéger durablement contre tous les voleurs de pouvoir,
si les Indignés du monde entier essayaient le tirage au sort ?

J'ai d'abord repéré cet article intéressant :

Naissance d’un mouvement anticapitaliste américain ?
par Michael C. Behrent, le 6 octobre 2011.
http://alternatives-economiques.fr/blogs/behrent/2011/10/06/naissance-d%E2%80%99un-mouvement-anticapitaliste-americain/

La « Grande récession » actuelle semblait se distinguer de la « Grande dépression » des années trente par le fait qu’elle n’a engendré aucun mouvement social ou politique (avec l’exception paradoxale du Tea Party, qui réagit à la crise en proposant un approfondissement des mêmes politiques qui l’ont déclenché). Mais les choses sont enfin peut-être en train de changer. Depuis le 17 septembre, le mouvement surnommé « Occupy Wall Street » a mobilisé de nombreux jeunes ainsi que d’autres individus touchés par la crise, d’abord à New York, maintenant un peu partout à travers les États-Unis. Ce mouvement a capté l’attention des médias (presque malgré eux, est-on tenté de dire) tout en les outrepassant, grâce à une maitrise des réseaux sociaux. « Occupy Wall Street » se reconnait aussi bien dans le mouvement altermondialiste que dans le « printemps Arabe ». S’il est encore trop tôt pour spéculer sur son impact à long terme, il s’est déjà révélé admirablement novateur par ses méthodes. Quand à ses objectifs, ils sont pour le moment loin d’être arrêtés. Le mouvement se caractérise avant tout par une sensibilité politique, axée sur quelques mots clés: démocratie, pragmatisme, anticapitalisme.

« Occupy Wall Street » n’a pas de direction centrale. Il se situe à la confluence de plusieurs initiatives. Mi-juillet, l’appel est lancé par le mouvement canadien « Adbusters », lié au magazine du même nom. Il s’agit d’un réseau international de militants et d’artistes prônant le « culture jamming » – la démocratisation des moyens de communication et l’ouverture aux perspectives alternatives obtenues par détournement des médias traditionnels. Les « Adbusters » ont décidé notamment de viser le célèbre taureau de Wall Street, symbole du « bull market » (« marché rebondissant »). Ils ont circulé une affiche satirique, montrant une ballerine équilibrée sur le dos de la statue. D’autre part, une organisation surnommée « US Days of Rage » (« US journées de la rage », une référence aux journées d’action du printemps Arabe) joue un rôle logistique clé en appelant les manifestants (grâce en particulier à Twitter) à se réunir dans le quartier d’affaires de Manhattan. La communauté des internautes « Anonymous », qui pratique la désobéissance civile virtuelle par attaques informatiques concertées, répond lui aussi à l’appel. Enfin, le mouvement a bénéficié du soutien d’une coalition d’étudiants et de syndicats s’opposant aux réductions budgétaires proposés par le maire Michael Bloomberg (« New Yorkers Against Budget Cuts »), qui venait de terminer une occupation de trois semaines près de l’hôtel de ville de New York.

J’ai écrit à un des « occupants », Noah Fischer, artiste new-yorkais, pour lui demander d’expliquer un peu son mouvement. « Nous occupons Wall Street de manière symbolique pour dire ‘assez !’ aux injustices économiques croissantes qui affligent tant d’Américains (à travers les dettes frauduleuses, les prestations sociales insuffisantes, etc.). Ceux qui appartiennent à l’un pourcent le plus riche de la population nous destituent de nos droits. Ils agissent en dehors de la loi et s’approprient le bien commun de la nation. Comme vous le savez, le NYPD (la police new-yorkaise) a fermé, depuis le 17 septembre, le quartier autour de la Bourse de Wall Street. En fait, nous occupons un endroit qui s’appelle Zuccotti Park, que nous avons rebaptisé ‘Liberty Square’ (‘place de la Liberte’) ».

Un ami new-yorkais, Siddhartha Mitter, a visité « Liberty Square » et m’a décrit l’ambiance. L’occupation est « petite, mais ça prend de la vitesse et ça attire de plus en plus d’attention et de plus en plus d’effectifs. Autour on retrouve tous ceux à qui on s’attendrait pour ce genre de manifestation : les trotskistes, les théoriciens de complot, les libertariens, les désireux de l’attention, les plaisantins avec leurs pancartes humoristiques, etc. Autour du terrain de camping (parce que ça fait vraiment terrain de camping) il y a des gens, parfois avec leurs chiens, couchés sur des matelas. Ce genre de chose. Donc, a première vue, cela peut sembler un peu aléatoire et à peine pertinent …

« Mais si on reste un peu, poursuit Siddhartha, on voit qu’il y a un noyau de militants dévoués et très bien organisés qui font bouger les choses. Il y a un emploi du temps, un coin média, une diffusion web en direct, des comités qui se forment et se réunissent, et une assemblée générale se réunissant deux fois par jours pour prendre des initiatives, informer, décider, exprimer son soutien à d’autres groupes, etc. Beaucoup de ce qui se passe ici s’inspire des mouvements que l’on a vus depuis un du Caire à Madrid. Cela se fait à une échelle beaucoup plus réduite et sous des contraintes techniques difficiles : la place est petite, la police est partout, la réglementation concernant l’usage du parc est restrictive – les haut-parleurs, par exemple, sont interdits. Ainsi, au cours des réunions, on a recours aux ‘micros du peuple’ : quand quelqu’un prend la parole, il fait une pause après chaque phrase, et un membre du public répète ses paroles afin que tout le monde puisse l’entendre ».

« Somme tout, cette occupation, c’est une bouffée d’air frais. Je suis peu sensible au reproche que le mouvement serait flou ou idéologiquement naïf. Dans notre pays la culture de la dissidence est tellement anémique que je trouve génial que les gens se réhabituent – ou s’habituent pour la première fois – à être ensemble, en chair et en os, dans un lieu de contestation. Même s’il n’y a pas de revendications précises, les raisons qui poussent à manifester sont de toute façon abondamment claires et valables en soi ».

Comme le suggèrent ces témoignages, « Occupy Wall Street » est un mouvement qui se veut profondément démocratique, toute en épousant une conception de la démocratie radicalement différente de celle pratiquée par la politique politicienne. Au cœur du mouvement est cette assemblée générale, où chaque manifestant à droit de parole. Les décisions se font non par vote majoritaire, mais uniquement par consensus. Noah Fischer explique : « A travers cette occupation, nous vivons une expérience démocratique. Nous sommes un groupe hétéroclite voué à la discussion et au consensus à travers un processus nécessitant de nombreuses réunions et une assemblée générale ouverte. Nous mangeons de la nourriture gratuite, nous créons des comités pour gérer nos besoins, et beaucoup d’entre nous dorment dans le parc ». Le mouvement repose sur un constat, que les procédures démocratiques normales sont impuissantes face à la montée des puissances financières. Une autre pratique de la démocratie est nécessaire.

Si « Occupy Wall Street » peut paraitre utopiste, la plupart des manifestants ont pourtant les pieds bien sur terre. Ils sont motivés moins par des idéaux abstraits que par des expériences personnelles. Ainsi Eli Schmitt constate dans la revue n+1 : « Ces Américains-là ne manifestent pas contre la politique étrangère. Ces Américains-là sont en dettes ou sans emploi. Cette ‘journée de rage’ est inspirée par les injustices individuelles, qui s’illustrent à travers des anecdotes plutôt que des statistiques. A les écouter, on entend, en même temps qu’une colère et une indignation bien familière contre le pouvoir des entreprises dans notre soi-disant système démocratique, des histoires, de chômage, de dette, et de désespoir ». D’où l’implication des jeunes et des étudiants, qui doivent souvent s’endetter pour poursuivre leurs études. Craig Bethel, un cinéaste de 26 ans, remarque : « Les universités placent les gens en dette aux débuts de leur vies. Les banques nous empruntent de l’argent pour pouvoir poursuivre nos études, mais sans nous offrir ensuite des emplois». « Occupy Wall Street » exprime moins un projet politique qu’une angoisse vécue.

Si le mouvement ne proclame pas une idéologie bien élaborée, il se range toutefois sous la bannière de l’anticapitalisme – au minimum, d’une critique radicale du capitalisme dans sa forme actuelle. Eli Schmitt, le journaliste pour n+1, dresse une liste des revendications évoquées lors d’une réunion informelle à laquelle il a assisté à « Liberty Park ». Certains souhaitent une annulation des dettes particulières, soit pour les étudiants, soit pour tout le monde. D’autres, dans la droite ligne de l’altermondialisme, prônent une taxe Tobin sur les spéculations financières. Les idées économiques du passé ne sont pas négligées : certains demandent la création d’un revenu minimum garanti (éventuellement dans la forme d’un impôt négatif), d’autres souhaitent une politique de plein emploi. La réforme financière est aussi à l’ordre du jour : on demande la réintroduction du Glass-Steagall Act (une loi séparant les activités des banques commerciales de celles des banques d’investissement, adoptée en 1933 mais abrogée depuis). Certains rêvent d’une Amérique sociale démocrate, bénéficiant de centres de soins universaux pour les enfants et les seniors et de congés-maladie payés. Certaines revendications enfin sont plus politiques, comme l’abrogation par amendement constitutionnel de Citizens United (la décision de la Cour Suprême rendant presqu’illimitées les contributions monétaires des entreprises à des fins électorales).

L’idéologie des manifestants de « Liberty Square » est ainsi tiraillée entre plusieurs réflexes, souvent contradictoires. Ils se veulent parfois révolutionnaires, parfois réformistes. On insiste aussi bien sur la primauté des questions économiques que sur la réforme de la démocratie comme condition préalable à toute transformation sociale. Il y a des relents socialistes, mais aussi libertaires. Toujours est-il que le dénominateur commun de toutes ces opinions est une posture critique à l’égard du capitalisme – l’identification, en somme, du système économique dans sa forme actuelle comme le principal problème affrontant le pays.

Certains manifestants résistent à la notion même de « revendication ». L’un d’entre eux explique au magazine The Nation : « Dans les semaines avant le 17 septembre, l’assemblée générale semblait sur le point de rejeter le langage de la ‘revendication’ tout court. Les institutions étatiques sont actuellement si corrompues par l’argent des entreprises que faire des revendications précises serait complètement futile, du moins avant que le mouvement ne devienne plus fort politiquement. On a plutôt opté pour faire de l’occupation elle-même – et de l’expérience de la démocratie directe qui y ait lieu – notre revendication principale. L’occupation pourrait éventuellement par la suite proposer des revendications plus précises. Quand on y pense, cette action est à elle seule une prise de position vigoureuse contre la corruption qu’incarne Wall Street ».

Désormais, le mouvement « Occupy Wall Street » se répand un peu partout dans le pays, relayé par des mouvements « miroirs » : « Occupy Chicago », « Occupy Washington », etc. Il a commencé à attirer vers lui des organisations plus classiques, à commencer par les syndicats. Si ce mouvement se refuse pour le moment à avancer des revendications précises, son importance est sans doute d’un ordre plus général. Il représente une entrée fracassante d’un nouveau discours – du moins, d’un discours éclipsé – dans le paysage politique américain : l’anticapitalisme.

Michael C. Behrent

Source : http://alternatives-economiques.fr/blogs/behrent/2011/10/06/naissance-d%E2%80%99un-mouvement-anticapitaliste-americain/




Je l'ai signalé sur Facebook, avec ce premier commentaire :

Quand la multitude s'indigne enfin, l'espoir de justice sociale renaît.

Mais toujours (jusqu'ici), les révoltes avortent, faute d'une organisation alternative robuste, durable.

Faute d'une idée simple et radicale ?

Il me semble que mon travail peut servir à ce mouvement qui devient mondial et qui vise la démocratie (la vraie), le pragmatisme (au lieu de l'idéalisme), l'anticapitalisme (la justice sociale).

Je suis sûr que tous ces progrès resteront parfaitement inaccessibles si on ne remet pas le tirage au sort au cœur des mécanismes politiques.

J'ai hâte que la traduction anglaise de l'exposé de Marseille soit prête.

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Et sur Facebook, j'ai reçu ce commentaire intéressant, d'un certain "Dgeo Levett" :


"Monsieur Chouard vous devriez regarder de plus près qui dirige ce mouvement ;)

Occupy Wall Street est affilié à l'organisation révolutionnaire professionnelle OTPOR (CIA)"

Et voici l'article signalé en alerte par "Dgeo Levett" :

Occupy Wall Street est affilié à l’organisation révolutionnaire professionnelle OTPOR (CIA)

Le gars dans la vidéo ci-dessus est Ivan Marovic. Ce nom ne signifie probablement pas grand chose pour vous, parce que je sais qu’il ne signifiait pas grand chose pour moi jusqu’à ce que je fasses quelques recherches supplémentaires. Il s’avère que M. Marovic est le co-fondateur d’Otpor!. Otpor! fut une organisation clé dans les guerres serbes dans les années 1990 et a également eu une influence dans les soulèvements en Egypte. Si l’on en croit le documentaire ci-dessous, alors Otpor! est un groupe de révolutionnaires professionnels.

Voici des informations à propos d’Ivan Marovic trouvées sur Source Watch.org
http://www.sourcewatch.org/index.php?title=Ivan_Marovic
Ivan Marovic, Serbie et Monténégro

« Avec un groupe d’autres leaders étudiants serbes, Marovic a formé le mouvement OTPOR (« résistance ») en 1998. OTPOR a utilisé la protestation populaire et la provocation pacifique pour obtenir un soutien anti-Milosevic dans la période 1999-2000. Bien qu’OTPOR ait commencé par mobiliser les jeunes, elle s’est rapidement élargie en un mouvement de masse avec des membres de tous les secteurs de la société. Comme l’un des leaders les plus visibles d’OTPOR, Marovic représentait le mieux la jeunesse commune de Serbie et organisait des rassemblements et des marches durant la période qui a précédé l’élection de Septembre 2000 qui a renversé le régime de Milosevic. Après 2000, OTPOR s’est concentrée sur le renforcement de la société démocratique en Serbie et l’opposition à la corruption. OTPOR est devenu un modèle pour les mouvements de résistance dans d’autres pays, y compris la Géorgie, l’Ukraine, le Bélarussie et l’Albanie. »

La seule chose qu’ils ne vous diront pas au sujet de M. Marovic et de son bon ami Srdja Popovic, qui étaient les leaders d’Otpor, est que cette organisation ainsi qu’eux-mêmes ont tous été sponsorisé par la CIA. Leur gestionnaire était William Montgomery, qui coordonnait leurs actions à partir du siège de la CIA pour le sud de l’Europe à Budapest, en Hongrie. Wm. Montgomery est devenu plus tard l’ambassadeur américain dans la Serbie post-Milosevic.

J’ai été tout de suite assez sceptique sur le mouvement Occupy depuis qu’il a soudainement surgi de nulle part durant les deux dernières semaines. Alors que j’ai accordé mon plein soutien au mouvement « End the Fed » (mettez fin à la Fed), je me méfie de tout mouvement populaire qui reçoit immédiatement le soutien des grands médias. Je me souviens qu’il y a eu à l’échelle nationale des rallies « End the Fed » (mettez fin à la Fed) en 2009 qui n’ont reçu que peu ou pas de couverture dans les grands médias.

Quand j’ai entendu Van Jones avec divers dirigeants syndicaux déclarer leur soutien au mouvement Occupy durant les dernières semaines, ceci a confirmé pour moi que ce mouvement Occupy n’est essentiellement que la version Tea-Party de l’agenda politique progressif extrême. Van Jones a même récemment discuté d’une « offensive d’Octobre » qui serait utilisée pour contrer le Tea Party.

Toutefois, la liste des exigences sur le site web d’Occupy Wall Street sonne comme le rêve humide de quelqu’un avec un très fort agenda socialiste et communiste. En fait, ces exigences se lisent comme une version new-age d’une certaine liste Karl Marx non-autorisée.

J’étais prêt à m’embarquer avec ce groupe Occupy jusqu’à ce que je consulte cette liste, mais après sa lecture, je constate qu’il s’agit juste d’un autre groupe avec un agenda et je n’ai aucune envie d’être affilié à une organisation qui fait la promotion de cet agenda. Si ce groupe veut vraiment que je m’engage à ses côtés alors:

Où est la demande pour l’abrogation du PATRIOT Act?
Qu’en est-il de mettre fin aux guerres internationales d’agression?
Qu’en est-il de mettre fin au commerce de l’opium en Afghanistan ?
Qu’en est-il de mettre fin aux assassinats ordonnés par le président de citoyens américains sans une audience du tribunal et une procédure régulière?
Qu’en est-il d’exiger la responsabilité pénale effective à Wall Street (comme le nom du groupe pourrait l’impliquer) et dans d’autres arènes financières?
Où est la demande de la disposition du butin volé et des gains des banquiers au fil des ans?
Qu’en est-il de mettre fin aux écoutes électroniques sans mandat et à l’espionnage par le gouvernement et les télécoms?
Qu’en est-il de mettre un terme à la Réserve fédérale?
Qu’en est-il du lien et des conflits entre d’anciens contrôleurs du gouvernement se voyant offrir des emplois lucratifs du secteur privé des mêmes sociétés/industries qu’ils contrôlaient?
Qu’en est-il de mettre fin à la torture?

J’ai pu énumérer ces exigences sans même consulter un livre, ou faire une véritable analyse approfondie comme si j’avais voulu organiser un mouvement. Veuillez noter que je n’ai inclus aucune des nombreuses théories du complot discutées précédemment sur ce blog. Cependant, au lieu de tout de ce qui précède, le mouvement Occupy se concentre sur des choses qui n’arriveront jamais ou conduiront à une guerre civile totale. En d’autres termes, il se concentre sur les mêmes questions que j’ai vu dans l’abondante littérature progressiste/syndicaliste/de gauche/communiste. En fait, quand j’étais beaucoup plus naïf en 2006, j’ai mené une campagne politique avec une plateforme qui était quelque peu similaire dans certains domaines. Heureusement, mon idéologie a évolué.

Voici les exigences d’Occupy Wall Street.

Dj Osiris

Source: djosiris.blogspot
cité par http://www.lepost.fr/article/2011/10/10/2610435_occupy-wall-street-est-affilie-a-l-organisation-revolutionnaire-professionnelle-otpor-cia.html




Ce à quoi j'ai répondu ceci :


"Merci Dgeo, c'est très intéressant.

Mais dites-moi : si les manipulés en puissance que nous sommes tous, conscients de ce risque universel de manipulation de nos volontés, décidions de mettre le tirage au sort, équitable et incorruptible, (et les CONTRÔLES permanents de tous les pouvoirs qui VONT AVEC le tirage au sort) au centre des mécanismes d'attribution des pouvoirs que nous déléguons (ce qui reviendrait à retirer notre trop fragile volonté de ces mécanismes), est-ce que nous ne nous doterions pas d'un ANTIDOTE UNIVERSEL contre la corruption, imparfait, certes, mais protecteur quand même ?"


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(Je reproduis tout ça ici parce que je sais qu'il y a pas mal de gens qui ne veulent à aucun prix mettre les pieds sur Facebook.)


Remarque : Ma petite "lettre ouverte à tous les indignés du monde" reste d'actualité, je pense.

Étienne.

_____

PS : ce serait bien de sous-titrer en français la vidéo "Revolution Business" ci-dessus.

samedi 8 octobre 2011

Logique interne des mutations antisociales de "LA GAUCHE", analysée par Jean-Claude MICHÉA (22)

Histoire et logique implacable des mutations antisociales de "la gauche"
au feu de la critique pénétrante de JEAN-CLAUDE MICHÉA :


les matins - Jean-Claude Michéa par franceculture

Il parle là de son dernier livre,

"Le complexe d'Orphée :
La gauche, les gens ordinaires et la religion du progrès"
.

Michéa pointe le moment décisif de l'affaire Dreyfus, comme celui d'un COMPROMIS HISTORIQUE (finalement catastrophique pour les pauvres) entre "les rouges" et "les bleus" qui ont alors fait alliance (face à une psychose du risque de coup d'État des "blancs") et où le rouge du drapeau tricolore a commencé une longue agonie pour n'être aujourd'hui même plus rose du tout.

Michéa prend comme exemple et démonstration de cette dérive sinistrogire (tendant toujours à s'afficher à gauche) le livre de Laurence Parisot (sorti il y a quelques jours) et qui pourrait littéralement avoir été écrit par nos prétendus "socialistes" (à part Arnaud Montebourg, qui reste seul au poste à protéger un rouge digne de ce nom au PS). Michéa voit dans ce livre de L. Parisot la matérialisation incontestable d'une convergence objective entre la (prétendue) gauche et la droite la plus dure.

Comme on sait, Michéa défend la common decency d'Orwell, la décence des gens ordinaires, et il soutient (avec ses mots à lui) que le seul clivage gauche droite qui vaille, c'est bien le clivage "populiste" (comme celui de Christopher Lasch) entre la multitude populaire et les prétendues "élites", en fait scandaleusement privilégiées.

Au passage, Michéa fait l'éloge de Christophe Guilluy, et de son livre passionnant, "Fractures françaises". (Il faudra que je revienne sur ce livre très intéressant.)

Michéa souligne combien ce qu'il appelle "la doxa BHL" —"toute contestation du capitalisme mène inéluctablement au goulag => TINA, there is no alterrnative..." — est une catastrophe antisociale.

Michéa souligne la contradiction interne de l'idéologie des "élites" "de gauche" qui imposent : "faites ce que je dis" ("Acceptez de vous faire DÉRACINER") "et pas ce que je fais" ("par moi qui m'enracine").

Michéa appelle le système "d'alternance unique", une sorte de PRISON politique, le clivage gauche droite qui prévaut depuis Mitterrand.

Certes, le libéral Benjamin Constant (peu enthousiaste pour le commerce et plutôt utilitariste) est le plus intelligent, le plus intéressant, concède Michéa à Jacques Julliard, mais ce que Michéa essaie d'identifier, c'est LA LOGIQUE INTERNE DU LIBÉRALISME telle qu'elle se met en place AU 17e SIÈCLE POUR SORTIR DES GUERRES DE RELIGIONS EN NEUTRALISANT ET PRIVATISANT LES VALEURS QUI NOUS DIVISENT, ET EN RÉGULANT LA SOCIÉTÉ PAR LE DROIT ET PAR LE MARCHÉ : ET LA LOGIQUE INTERNE DU SYSTÈME, L'ABSENCE DE LIMITES FONDÉES SUR DES VALEURS PARTAGÉES, ABOUTIT AU MONDE TEL QUE NOUS LE VIVONS : UNE SOCIÉTÉ DE CONTRÔLE.

Le renoncement à un système de valeurs communes organisé par le libéralisme (son refus de tout "montage normatif commun") conduisant naturellement à l'atomisation des individus et à l'affaiblissement du lien social, on voit apparaître, pour essayer de sauver les meubles, des "techniciens du lien social" qui servent de béquilles aux humains mutilés : des "coachs" et autres figures du libéralisme, qui font que les régulations qui se faisaient autrefois de façon autonome se font aujourd'hui sous LE CONTRÔLE D'EXPERTS (ce que Lasch appelait "l'État Thérapeutique") ; encore un indice qu'une société dite "libérale" est condamnée à devenir une société de contrôle !

Brice Couturier, qui a proposé en début d'émission un résumé bien intéressant des thèses de Michéa, lui fait reproche d'un certain ANGÉLISME qu'il y a peut-être à défendre la common decency, et suggère que rien ne prouve que les couches populaires soient plus "decent" que les "élites". Ce à quoi Michéa répond fort bien que si, parfaitement, de nombreux travaux d'anthropologie et de sociologie (MAUSS, Godbout, Beygout...) et observations laissent à penser que, globalement, on retrouve plus souvent l'ENTRAIDE et des comportements "décents" au sein du peuple qu'au sein des élites. Certes, il y a là un "acte de foi orwellien", mais assumé. Brice souligne que "la gauche" actuelle a tendance à favoriser le lupen que les classes populaires. Michéa confirme et ça ne l'étonne pas.

Michéa souligne que le credo d'Orwell est assez simple et pas si consternant que ça : il s'inspire de la parabole biblique : "Il est plus aisé pour un chameau de passer par le trou d'une aiguille que pour un riche d'entrer dans le royaume de Dieu" et Orwell soutient tout simplement qu"il est plus difficile d'être décent à un homme riche et puissant qu'à un homme ordinaire".


J'aime ce penseur. Je me nourris du travail et des réflexions de Jean-Claude Michéa (et de Lasch et Orwell avec, bien sûr). Je vous recommande chaleureusement sa lecture. Ne ratez pas, surtout, "L'empire du moindre mal" et "La double pensée". Mais en fait, TOUS ses livres sont passionnants.

Étienne.

vendredi 7 octobre 2011

Entretien à la maison avec Sylvain Durain (8)


Il y a quelques jours, j'ai reçu à la maison un jeune homme très gentil, Sylvain Durain, avec qui j'ai passé quelque temps à répondre calmement aux questions qu'il se posait.

Le résultat semble bien plaire aux premiers auditeurs.
Vous me direz ce que vous en pensez, s'il vous plaît.

Allez faire un tour sur le site de Sylvain, il a quelques enquêtes intéressantes en ligne :
sylvaindurain.fr.

Étienne.


1. La liberté d'expression, l'iségoria,
qui 1) fait de chaque citoyen une sentinelle du peuple
et qui 2) éclaire les délibérations publiques à la franche lumière de TOUTES les opinions dissidentes,
est LE pilier fondamental de toute démocratie qui permet une bonne mise en scène des conflits.
Complémentarité avec le spectacle qui était l'école des valeurs de la cité ;
parenthèse sur la culture (référence au travail de Franck Lepage et au Pavé) scandaleusement réduite à l'art,
au lieu d'organiser l'éducation politique des jeunes adultes aux fondements de la démocratie :


Étienne Chouard : la liberté d’expression, la... par cinequaprod


2. Les abus de langage, la novlangue, le travail de Franck Lepage,
et les codes visuels que nous pourrions mettre au point pour rester vigilants
(écrire >gouvernance< ou >démocratie< ou >suffrage universel<, par exemple).
Rosanvallon et sa précieuse histoire des résistances aux abus de pouvoir.
Différences essentielles entre "gouvernement représentatif" et "démocratie" :


Étienne Chouard : les abus de langage et la «... par cinequaprod


3. Comment le tirage au sort peut-il nous rendre le contrôle de la création monétaire ?
Garantir que les Constituants seront désintéressés
en les tirant au sort parmi des élus non candidats :
ce n'est pas aux hommes au pouvoir d'écrire les règles du pouvoir.
Est-ce que les hommes ont envie d'être libre ?
Est-ce nous sommes déjà devenus trop matérialistes et trop individualistes ?

Des institutions fermées éteignent les gens, alors que des institutions ouvertes éveillent les citoyens ;
en faisant confiance aux gens, ils changent, en bien. Et inversement.
Les traîtres élus qui nous ont violés en 2008 devront un jour être jugés.
L'apport de Thorstein Veblen pour comprendre la mentalité infantile des hyper riches
et leur rivalité ostentatoire, absolument sans fin : preuve scientifique qu'une société qui veut se pacifier
doit mettre des limites (revenus maximum et patrimoine maximum).
L'espoir nouveau lié à l'idée originale de la propagation virale d'une aspiration démocratique
concentrée sur la racine unique des injustices sociales plutôt que sur leurs branches.


Étienne Chouard : le problème du vol monétaire... par cinequaprod


4. La dette publique et la mise à mort délibérée de l'État-Providence
programmée par les riches (les "marchés financiers") :
La tenaille à deux pinces :
1) d'abord retirer à l'État la création monétaire (qui lui permettrait de se défendre)
et le rendre ainsi dépendant des marchés financiers,
et puis ensuite 2) endetter l'État en votant des budgets déficitaires pendant des décennies.
Le mode opératoire rendu visible par l'exemple des pays en voie de développement,
les confessions d'un assassin financier (Perkins)
pour comprendre la prétendue "crise", phase finale d'un plan de domination, en fait :


Étienne Chouard : la dette et la fin de... par cinequaprod


5. Hugo Chavez, ses institutions, et la désinformation des médias du système de domination,
la guerre prévisible que lui mènera sans doute l'Empire, comme à tous les résistants sérieux.
L'enjeu central de l'enseignement de "la centralité du tirage au sort en démocratie" :
les élus, les riches et les sociétés ont tout à perdre avec le tirage au sort et la vraie démocratie,
et ils le savent : ils assassineront le candidat du tirage au sort...
D'où l'idée plus astucieuse du processus VIRAL, pour que nous nous rendions nous-mêmes capables
de devenir des millions à vouloir très prioritairement l'essentiel de l'essentiel :
un processus constituant désintéressé !

La sottise des prétendus "antifas", évidents chiens de garde du capitalisme financier,
chargés de criminaliser méthodiquement tous les résistants par calomnie professionnelle :


Étienne Chouard : Hugo Chavez / La sottise des... par cinequaprod


Il y a déjà quelques commentaires chez Sylvain : http://www.sylvaindurain.fr/chouard/#comments.