Propos sur le pouvoir - Blog du plan C, pour une Constitution Citoyenne, écrite par et pour les citoyens

Blog du plan C, pour une Constitution Citoyenne, écrite par et pour les citoyens


C'est notre Constitution qui est notre seule arme (et c'est aussi la meilleure) pour contrôler les pouvoirs. À nous d'en parler, entre simples citoyens, pour devenir des millions à l'avoir compris : ce n'est pas aux hommes au pouvoir d'écrire les règles du pouvoir.

Bienvenue :o)


Étienne Chouard
Je cherche ici à mettre en débat ouvert ce dont on ne parle nulle part : les plus grands principes institutionnels dont tous les citoyens (gauche, centre, droite) ont besoin pour se protéger des abus de pouvoir.

Je vous propose d'aller voir le FORUM et de suivre le SOMMAIRE, point par point (un principe par jour pour une digestion facile ?), et de réfléchir à votre propre position : Pour ? Contre ? Partagé ?

Et si personne (ni moi, ni d'autres ici) n'a encore défendu les arguments qui vous semblent importants, formulez-les vous-même : nous progressons ensemble en combinant nos réflexions, démocratiquement et positivement :o)

Suggestion :
pour parler nombreux
sur de nombreux sujets :
. soyons brefs,
. dans le sujet,
. et patients :-)

Une fois les principes bien débattus sur le FORUM, vous pouvez, dans la partie WIKI, écrire vous-mêmes les articles qui vous semblent importants dans une Constitution, aussi bien nationale qu'européenne.

Sur cette partie BLOG, je vous propose de nous parler plutôt des problèmes qui ne sont pas spécifiquement institutionnels (économie, histoire, philosophie, sociologie, société, actualité, technique, littérature, etc.), mais qui tournent quand même autour des sujets évoqués sur le forum : on cherche à imaginer ensemble un outil intellectuel, robuste et durable, contre les abus de pouvoir.

J'ai hâte de vous lire :o)

Étienne Chouard


Retour à la page centrale :
Le site d'origine s'appelle AEC : "Arc-en-Ciel" (après la pluie le beau temps) :o)


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jeudi 2 août 2012

La bonne humeur. Voilà ce qu'il faudrait offrir et recevoir. (53)

Bonjour à tous.

Je me vois bien moi-même, souvent de méchante humeur contre la cruauté des ultra-riches, cyniques voraces et insatiables, conduisant (encore une fois !) la planète à l'horreur de la guerre après avoir affamé sans vergogne des foules de pauvres gens.

Pourtant, ce propos d'Alain (il ne faut jamais cesser de lire Alain, je trouve) m'habite: il touche un point cardinal de notre organisation sociale, entre nous les 99%, et donc un point politique ; très politique, finalement :

Bonne année

Tous ces cadeaux, en temps d'étrennes, arrivent à remuer plus de tristesses que de joies. Car personne n'est assez riche pour entrer dans l'année nouvelle sans faire beaucoup d'additions ; et plus d'un gémira en secret sur les nids à poussière qu'il aura reçus des uns et des autres, et qu'il aura donnés aux uns et aux autres, pour enrichir les marchands. J'entends encore cette petite fille, dont les parents ont beaucoup d'amis, et qui disait, en considérant le premier buvard qu'elle recevait à une fin d'année : « Bon, voilà les buvards qui arrivent. » Il y a bien de l'indifférence, et aussi des colères rentrées, dans cette fureur de donner. L'obligation gâte tout. Et en même temps les bonbons de chocolat chargent l'estomac et nourrissent la misanthropie. Bah ! Donnons vite, et mangeons vite ; ce n'est qu'un moment à passer.

Venons au sérieux. Je vous souhaite la bonne humeur. Voilà ce qu'il faudrait offrir et recevoir. Voilà la vraie politesse qui enrichit tout le monde, et d'abord celui qui donne. Voilà le trésor qui se multiplie par l'échange. On peut le semer le long des rues, dans les tramways, dans les kiosques à journaux ; il ne s'en perdra pas un atome. Elle poussera et fleurira partout où vous l'aurez jetée. Quand il se fait, à quelque carrefour, un entrelacement de voitures, ce ne sont que jurons et invectives, et les chevaux tirent de toutes leurs forces, ce qui fait que le mal s'aggrave de lui-même. Tout embarras est ainsi ; facile à démêler si l'on voulait sourire, mesurer ses efforts, détendre un peu toutes les colères qui tirent à hue et à dia, mais bientôt nœud gordien, au contraire, si l'on tire en grinçant des dents sur tous les bouts de corde. Madame grince ; la cuisinière grince ; le gigot sera trop cuit ; de là des discours furibonds. Pour que tous ces Prométhées fussent déliés et libres, il ne fallait pourtant qu'un sourire au bon moment. Mais personne ne songe à une chose aussi simple. Tous travaillent à bien tirer sur la corde qui les étrangle.

La vie en commun multiplie les maux. Vous entrez dans un restaurant. Vous jetez un regard ennemi au voisin, un autre au menu, un autre au garçon. C'en est fait. La mauvaise humeur court d'un visage à l'autre ; tout se heurte autour de vous ; il y aura peut-être des verres cassés, et le garçon battra sa femme ce soir. Saisissez bien ce mécanisme et cette contagion ; vous voilà magicien et donneur de joie ; dieu bienfaisant partout. Dites une bonne parole, un bon merci ; soyez bon pour le veau froid ; vous pourrez suivre cette vague de bonne humeur jusqu'aux plus petites plages ; le garçon interpellera la cuisine d'un autre ton, et les gens passeront autrement entre les chaises ; ainsi la vague de bonne humeur s'élargira autour de vous, allégera toutes choses et vous-même. Cela est sans fin. Mais veillez bien au départ. Commencez bien la journée, et commencez bien l'année. Quel tumulte dans cette rue étroite ! que d'injustices, que de violences ! le sang coule ; il faudra que les juges s'en mêlent. Tout cela pouvait être évité par la prudence d'un seul cocher, par un tout petit mouvement de ses mains. Sois donc un bon cocher. Donne-toi de l'aise sur ton siège, et tiens ton cheval en main.

Émile Chartier, dit ALAIN, Propos, 2 janvier 1910.


Ça me rappelle une courte vidéo qui montre des gens très différents qui, sans se connaître, se rendent service mutuellement à travers la ville : une première bonne action donne tout de suite à celui qui en a bénéficié l'idée d'une autre bonne action et, de proche en proche, tout le monde finit par s'entraider... Cette vidéo est formidable, mais je n'arrive pas à la retrouver => si quelqu'un peut nous donner le lien...


Bonne humeur :)

Étienne.

dimanche 22 janvier 2012

Le monde financier serait-il dirigé par des psychopathes, SANS VERGOGNE ? (38)

Le monde financier serait-il dirigé par des psychopathes, SANS VERGOGNE ?

- Je vous signale d'abord un article intéressant, qui nous vient de Belgique,
- et qui m'inspire un important souvenir de lecture que je vous signalerai juste après :

Les personnages clés seraient-ils des psychopathes ?

Selon un ancien professeur anglais, cela pourrait expliquer la crise que connait actuellement le monde.

Alors qu’on annonce que 2012 sera (encore) l’année de la crise de la dette, de l’austérité, bref de la crise économique et financière, de plus en plus de voix s’élèvent pour dénoncer le système financier, les marchés qui dirigent le monde. Des marchés souvent accusés de ne pas tenir compte des humains qu’ils broient. C’est ce qui fait dire à Clive R. Boddy, professeur à l’université de Nottingham, que beaucoup des hauts responsables financiers seraient en fait des psychopathes.

Selon ce professeur, cité par Bloomberg, les psychopathes sont des personnes "manquant de conscience, ne ressentant que peu d’émotions et incapables de ressentir sentiments, sympathie ou empathie pour les autres". Ces personnes se montrent plus froides et calculatrices que les autres et "représentent donc une menace pour les entreprises et la société".

Mais comment des personnes avec un tel profil psychologique ont-elles pu atteindre des postes si élevés ? Selon Clive Boddy, cela est imputable au monde actuel et à l’organisation des entreprises, avec un personnel qui bouge tout le temps, passe de sociétés en sociétés. Cela permet aux psychopathes de passer inaperçus et de monter rapidement, pouvant même apparaître comme de bons leaders là où, à une autre époque, ils auraient été vite repérés pour leur égocentrisme et leur manque d’éthique.

C’est l’ascension de ce type de profils dans des entreprises financières qui aurait causé la crise, selon le professeur. Car à des postes-clé, ces psychopathes sont dirigés par leur volonté de s’enrichir et de progresser, au détriment de toute responsabilité sociale. Peu importe, pour eux, les dégâts causés.

Ce n’est pas la première fois que des scientifiques mettent en avant le comportement dangereux des employés du monde de la finance. Ainsi, en septembre, une étude suisse affirmait que certains traders avaient des comportements plus dangereux que les psychopathes. 28 d’entre eux avaient été soumis à des tests psychologiques et les résultats avaient été comparés à ceux de 24 psychopathes hospitalisés dans des établissements sécurisés en Allemagne. Il en ressortait que dans un contexte de compétition, les traders étaient prêts à tout pour prendre l’avantage sur leurs concurrents. "Il s'est avéré qu'ils ont eu un comportement plus égocentrique et ont été plus enclins à prendre des risques que le groupe de psychopathes qui ont été soumis aux mêmes tests", expliquait l’un des chercheurs au Spiegel.

J.C.

Source : http://www.rtbf.be/info/societe/detail_le-monde-financier-serait-il-dirige-par-des-psychopathes?id=7340243


Cette folie, cette húbris (démesure), redoutée (et sévèrement punie) par les Grecs anciens, me fait penser à une précieuse information dénichée au creux d'un de mes livres que j'ai toujours en poche, près de moi — LE CONCEPT FONDAMENTAL DE VERGOGNE.

Je soumets donc ce passage annoté de PLATON à votre réflexion :

Extraits du livre de Bruno Bernardi, "La démocratie", p. 56 :


D'abord, une explication liminaire (très importante) de Bruno Bernardi,
pour bien comprendre le mot VERGOGNE, utilisé dans l'extrait de Platon :

« La traductrice a retenu le terme vergogne, assez archaïsant, pour rendre le grec aidos. Elle consacre une notice à cette notion qui pourrait être définie comme la prise en compte, dans le comportement d'un individu, de l'idée de soi qu'il donnera à autrui. »

Je trouve que faire de ce trait de caractère —largement méconnu aujourd'hui— un FONDEMENT CENTRAL de toute démocratie digne de ce nom est stimulant pour l'esprit. Ça se médite, je trouve.

Mais lisez plutôt ce passage passionnant de Platon pour décrire l'importance vitale de la vergogne dans un régime qui présuppose l'égalité POLITIQUE générale et donne la parole à tout le monde :

PLATON (Protagoras, 322b-323a) :

« Mais à chaque fois qu'ils étaient rassemblés, ils se comportaient d'une manière injuste les uns envers les autres, parce qu'ils ne possédaient pas l'art politique, de sorte que, toujours, ils se dispersaient à nouveau et périssaient. Aussi Zeus, de peur que notre espèce n'en vînt à périr tout entière, envoie Hermès apporter à l'humanité la Vergogne et la Justice, pour constituer l'ordre des cités et les liens d'amitié qui rassemblent les hommes. Hermès demande alors à Zeus de quelle façon il doit faire don aux hommes de la Justice et de la Vergogne : « Dois-je les répartir de la manière dont les arts l'ont été ? Leur répartition a été opérée comme suit : un seul homme qui possède l'art de la médecine suffit pour un grand nombre de profanes, et il en est de même pour les autres artisans. Dois-je répartir ainsi la Justice et la Vergogne entre les hommes, ou dois-je les répartir entre tous ? » Zeus répondit : « Répartis-les entre tous, et que tous y prennent part ; car il ne pourrait y avoir de cités, si seul un petit nombre d'hommes y prenaient part, comme c'est le cas pour les autres arts ; et instaure en mon nom la loi suivante : qu'on mette à mort, comme un fléau de la cité, l'homme qui se montre incapable de prendre part à la Vergogne et à la Justice. »

C'est ainsi, Socrate, et c'est pour ces raisons, que les Athéniens comme tous les autres hommes, lorsque la discussion porte sur l'excellence en matière d'architecture ou de n'importe quel autre métier, ne reconnaissent qu'à peu de gens le droit de participer au conseil, et ne tolèrent pas, comme tu le dis, que quelqu'un tente d'y participer sans faire partie de ce petit nombre ; ce qui est tout à fait normal, comme je le dis, moi ; lorsqu'en revanche, il s'agit de chercher conseil en matière d'excellence POLITIQUE, chose qui exige toujours sagesse et justice, il est tout à fait normal qu'ils acceptent que TOUT homme prenne la parole, puisqu'il convient à chacun de prendre part à cette excellence — sinon, il n'y aurait pas de cités. Voilà donc, Socrate, la cause de ce fait. »

Source : Platon, Protagoras, 322b-323a, trad. F. Ildefonse, Paris, GF-Flammarion, 1997, p. 86-87. cité par Bruno Bernardi, dans son EXCELLENT florilège intitulé simplement "La démocratie"


Étonnant, non ?

Vous imaginez une Constitution moderne qui proclamerait en préambule : "qu'on mette [au ban], comme un fléau de la cité, l'homme qui se montre incapable de prendre part à la Vergogne et à la Justice." ?

Au plaisir de vous lire.

Étienne.

mercredi 28 décembre 2011

L'obéissance d'esprit est toujours une faute (Alain) (82)

Chers amis,

Vous savez comme j'aime Alain.
Ça s'aggrave :)

J'ai encore trouvé une perle : je pense que c'est un des meilleurs propos d'Alain. Il est magnifique, puissant, essentiel, 0% de MG, toutes les phrases comptent ; il y décrit même, peut-être, la vraie cause des causes des injustices sociales.

Mais lisez plutôt.


Le jugement politique et l'opinion commune


L’État est aisément neurasthénique. Mais qu'est-ce qu'un neurasthénique ? C'est un homme pensant, je veux dire instruit et fort attentif à ses opinions et à ses affections ; attentif en ce sens qu'il en est le spectateur. Et c'est en cela que consiste ce genre de folie, à constater ses propres opinions au lieu de les choisir et vouloir. Comme un homme qui, conduisant une automobile à un tournant, se demanderait : « Je suis curieux de savoir si je vais sauter dans le ravin. » Mais c'est justement son affaire de n'y point sauter. De même le neurasthénique se demande : « Est-ce que je serai gai ou triste aujourd'hui ? Est-ce que j'aurai de la volonté ou non ? Que vais-je choisir ? Je suis curieux de le savoir. » Mais il ne vient jamais à cette idée si simple de décréter au lieu d'attendre, pour les choses qui dépendent de lui.


Or ce genre de folie n'est jamais complet dans l'individu. Communément, dans les circonstances qui importent, il cesse d'attendre et se met à vouloir, résistant aux vices et aux crimes mieux qu'à la tristesse, et plutôt malheureux que méchant.


Cette maladie singulière me paraît au contraire propre à tout État ; et par là j'explique que ce grand corps soit toujours malheureux et souvent dangereux. Et voici pourquoi. Chacun a pu remarquer, au sujet des opinions communes, que chacun les subit et que personne ne les forme. Un citoyen, même avisé et énergique quand il n'a à conduire que son propre destin, en vient naturellement et par une espèce de sagesse à rechercher quelle est l'opinion dominante au sujet des affaires publiques. « Car, se dit-il, comme je n'ai ni la prétention ni le pouvoir de gouverner à moi tout seul, il faut que je m'attende à être conduit ; à faire ce qu'on fera, à penser ce qu'on pensera. » Remarquez, que tous raisonnent de même, et de bonne foi. Chacun a bien peut-être une opinion; mais c'est à peine s'il se la formule à lui-même ; il rougit à la seule pensée qu'il pourrait être seul de son avis.


Le voilà donc qui honnêtement écoute les orateurs, lit les journaux, enfin se met à la recherche de cet être fantastique que l'on appelle l'opinion publique. « La question n'est pas de savoir si je veux ou non faire la guerre, mais si le pays veut ou non faire la guerre. » Il interroge donc le pays. Et tous les citoyens interrogent le pays, au lieu de s'interroger eux-mêmes.


Les gouvernants font de même, et tout aussi naïvement. Car, sentant qu'ils ne peuvent rien tout seuls, ils veulent savoir où ce grand corps va les mener. El il est vrai que ce grand corps regarde à son tour vers le gouvernement, afin de savoir ce qu'il faut penser et vouloir. Par ce jeu, il n'est point de folle conception qui ne puisse quelque jour s'imposer à tous, sans que personne pourtant l'ait jamais formée de lui-même et par libre réflexion. Bref, les pensées mènent tout, et personne ne pense. D'où il résulte qu'un État formé d'hommes raisonnables peut penser et agir comme un fou. Et ce mal vient originairement de ce que personne n'ose former son opinion par lui-même ni la maintenir énergiquement, en lui d'abord, et devant les autres aussi.


Posons que j'ai des devoirs, et qu'il faudra que j'obéisse. Fort bien. Mais je veux obéir à une opinion réelle ; et, pour que l'opinion publique soit réelle, il faut d'abord que je forme une opinion réelle et que je l'exprime ; car si tous renoncent d'abord, d'où viendra l'opinion ? Ce raisonnement est bon à suivre, et fait voir que l'obéissance d'esprit est toujours une faute.


Alain (Émile Chartier), "Mars ou la guerre jugée" (1936).


Ce propos m'habite, depuis que je l'ai découvert : il revient tout seul dans ma tête, souvent ; je l'ai relu cent fois ; je sens qu'on touche à l'essentiel, tout proche de l'iségoria (totale liberté d'expression), mais sans se confondre avec elle ; il est comme son complément indispensable : NOUS DEVONS PENSER PAR NOUS-MÊMES, avec le courage d'être parfois seul à penser à notre façon. C'est un marqueur de la citoyenneté véritable.


Quand je cherche qui a cette qualité de courage (d'affronter, s'il le faut, en conscience, la réprobation générale), je pense d'abord à Maurice (Allais), dont je trouve la liberté de penser exemplaire, mais aussi à quelques militants encore bien vivants aujourd'hui. Cherchez : il n'y en a pas tant que ça, qui ne soient pas enfermés dans la chapelle d'un parti et d'une pensée quasi imposée par un groupe.

"Nous devons penser par nous-mêmes... OK, mais c'est déjà le cas, non ?" vous demandez-vous peut-être en votre for intérieur... Hum... Relisez Alain. Il a raison : nous cherchons toujours à savoir ce que pensent les autres, pour être sûr d'être en accord, en harmonie avec la société. Alors que, LOGIQUEMENT, c'est une nécessaire discipline que de s'interdire l'obéissance d'esprit. Une sorte d'hygiène démocratique de base.


D'un autre côté, cet impératif de penser librement est À COMBINER AVEC l'art de débattre, d'écouter l'autre en cherchant vraiment la vérité, autre formidable sujet de réflexion, lui aussi tout à fait central dans une démocratie véritable (dont les DÉBATS permanents sont le cœur battant), et que Montaigne étudie magistralement dans le chapitre 8 du livre 3 des Essais (ce chapitre, intitulé "L'art de converser", est une pure merveille). Mais ça, je vous en parlerai dans un prochain billet.

Je trouve ces sujets de réflexion inépuisables. Et passionnants.

Et vous ?

Étienne.


Émile Chartier, dit "Alain" (1868-1951)

Nombreux livres d'Alain à télécharger sur le très précieux site de l'UQAC.

Ressources nombreuses sur le site d'Alain : http://alinalia.free.fr/, tenu par l'Association des Amis d'Alain (AAA)


Alain et Elie Halévy

dimanche 18 décembre 2011

L’âme humaine est capable de s’instruire seule et sans maître (Jacotot - Rancière) (53)

Chers amis,

Il y a longtemps que je veux vous parler d'un livre qui me bouleverse, d'abord dans mes convictions de professeur, mais aussi dans mes réflexions sur la démocratie (la vraie).

Il s'agit du livre de Jacques Rancière qui nous fait découvrir l'expérience formidable de Joseph Jacotot avec ses élèves, au début du 19e siècle.

Vous allez voir, c'est épatant.

(Au-delà des enfants, pensez aussi aux électeurs, aux électeurs-enfants que nous sommes, maintenus dans leur enfance par leurs méchants élus-parents, élus qui (font semblant qu'ils) ne peuvent pas croire un instant que ces enfants puissent un jour devenir — et a fortiori SEULS — des citoyens-adultes.)

Lisez plutôt :

LE MAÎTRE IGNORANT
Cinq leçons sur l'émancipation intellectuelle
par Jacques Rancière


Chapitre premier : une aventure intellectuelle

En l'an 1818, Joseph Jacotot, lecteur de littérature française à l'université de Louvain, connut une aventure intellectuelle.

Une carrière longue et mouvementée aurait pourtant dû le mettre à l'abri des surprises : il avait fêté ses dix-neuf ans en 1789. Il enseignait alors la rhétorique à Dijon et se préparait au métier d'avocat. En 1792 il avait servi comme artilleur dans les armées de la République. Puis la Convention l'avait vu successivement instructeur au Bureau des poudres, secrétaire du ministre de la Guerre et substitut du directeur de l'École polytechnique. Revenu à Dijon, il y avait enseigné l'analyse, l'idéologie et les langues anciennes, les mathématiques pures et transcendantes et le droit. En mars 1815 l'estime de ses compatriotes en avait fait malgré lui un député. Le retour des Bourbons l'avait contraint à l'exil et il avait obtenu de la libéralité du roi des Pays-Bas ce poste de professeur à demi-solde. Joseph Jacotot connaissait les lois de l'hospitalité et comptait passer à Louvain des jours calmes.

Le hasard en décida autrement. Les leçons du modeste lecteur furent en effet vite goûtées des étudiants. Parmi ceux qui voulurent en profiter, un bon nombre ignorait le français. Joseph Jacotot, de son côté, ignorait totalement le hollandais. Il n'existait donc point de langue dans laquelle il pût les instruire de ce qu'ils lui demandaient. Il voulut pourtant répondre à leur vœu. Pour cela, il fallait établir, entre eux et lui, le lien minimal d'une chose commune. Or il se publiait en ce temps-là à Bruxelles une édition bilingue de Télémaque. La chose commune était trouvée et Télémaque entra ainsi dans la vie de Joseph Jacotot. Il fit remettre le livre aux étudiants par un interprète et leur demanda d'apprendre le texte français en s'aidant de la traduction. Quand ils eurent atteint la moitié du premier livre, il leur fit dire de répéter sans cesse ce qu'ils avaient appris et de se contenter de lire le reste pour être à même de le raconter. C'était là une solution de fortune, mais aussi, à petite échelle, une expérience philosophique dans le goût de celles qu'on affectionnait au siècle des Lumières. Et Joseph Jacotot, en 1818, restait un homme du siècle passé.

L'expérience pourtant dépassa son attente.

Il demanda aux étudiants ainsi préparés d'écrire en français ce qu'ils pensaient de tout ce qu'ils avaient lu. « Il s'attendait à d'affreux barbarismes, à une impuissance absolue peut-être.

Comment en effet tous ces jeunes gens privés d'explications auraient-ils pu comprendre et résoudre les difficultés d'une langue nouvelle pour eux ? N'importe ! il fallait voir où les avait conduits cette route ouverte au hasard, quels étaient les résultats de cet empirisme désespéré. Combien ne fut-il pas surpris de découvrir que ces élèves, livrés à eux-mêmes, s'étaient tirés de ce pas difficile aussi bien que l'auraient fait beaucoup de Français? Ne fallait-il donc plus que vouloir pour pouvoir? Tous les hommes étaient-ils donc virtuellement capables de comprendre ce que d'autres avaient fait et compris ? »

Telle fut la révolution que cette expérience de hasard provoqua dans son esprit. Jusque-là il avait cru ce que croient tous les professeurs consciencieux : que la grande affaire du maître est de transmettre ses connaissances à ses élèves pour les élever par degrés vers sa propre science. Il savait comme eux qu'il ne s'agit point de gaver les élèves de connaissances et de les faire répéter comme des perroquets, mais aussi qu'il faut leur éviter ces chemins de hasard où se perdent des esprits encore incapables de distinguer l'essentiel de l'accessoire et le principe de la conséquence. Bref, l'acte essentiel du maître était d'expliquer, de dégager les éléments simples des connaissances et d'accorder leur simplicité de principe avec la simplicité de fait qui caractérise les esprits jeunes et ignorants. Enseigner, c'était, d'un même mouvement, transmettre des connaissances et former des esprits, en les menant, selon une progression ordonnée, du plus simple au plus complexe. Ainsi l'élève s'élevait-il, dans l'appropriation raisonnée du savoir et la formation du jugement et du goût, aussi haut que sa destination sociale le requérait et était-il préparé à en faire l'usage convenant à cette destination : enseigner, plaider ou gouverner pour les élites lettrées; concevoir, dessiner ou fabriquer instruments et machines pour les avant-gardes nouvelles que l'on cherchait maintenant à tirer de l'élite du peuple; faire, dans la carrière des sciences, des découvertes nouvelles pour les esprits doués de ce génie particulier. Sans doute les démarches de ces hommes de science divergeaient-elles sensiblement de l'ordre raisonné des pédagogues. Mais il n'y avait aucun argument à en tirer contre cet ordre. Au contraire, il faut d'abord avoir acquis une solide et méthodique formation pour donner l'essor aux singularités du génie. Post hoc, ergo propter hoc.

Ainsi raisonnent tous les professeurs consciencieux. Ainsi avait raisonné et agi Joseph Jacotot, en trente ans de métier. Or voilà que le grain de sable venait par hasard de s'introduire dans la machine. Il n'avait donné à ses « élèves » aucune explication sur les premiers éléments de la langue. Il ne leur avait pas expliqué l'orthographe et les conjugaisons. Ils avaient cherché seuls les mots français correspondant aux mots qu'ils connaissaient et les raisons de leurs désinences. Ils avaient appris seuls à les combiner pour faire à leur tour des phrases françaises : des phrases dont l'orthographe et la grammaire devenaient de plus en plus exactes à mesure qu'ils avançaient dans le livre; mais surtout des phrases d'écrivains et non point d'écoliers. Les explications du maître étaient-elles donc superflues? Ou, si elles ne l'étaient pas, à qui et à quoi étaient-elles donc utiles?


L'ordre explicateur

Une illumination soudaine éclaira donc brutalement, dans l'esprit de Joseph Jacotot, cette évidence aveugle de tout système d'enseignement : la nécessité des explications. Quoi de mieux assuré pourtant que cette évidence? Nul ne connaît vraiment que ce qu'il a compris. Et, pour qu'il comprenne, il faut qu'on lui ait donné une explication, que la parole du maître ait brisé le mutisme de la matière enseignée.

Cette logique pourtant ne laisse pas de comporter quelque obscurité. Voici par exemple un livre entre les mains de l'élève. Ce livre est composé d'un ensemble de raisonnements destinés à faire comprendre une matière à l'élève. Mais voici maintenant le maître qui prend la parole pour expliquer le livre. Il fait un ensemble de raisonnements pour expliquer l'ensemble de raisonnements que constitue le livre. Mais pourquoi celui-ci a-t-il besoin d'un tel secours? Au lieu de payer un explicateur, le père de famille ne pourrait-il pas simplement donner le livre à son fils et l'enfant comprendre directement les raisonnements du livre? Et s'il ne les comprend pas, pourquoi comprendrait-il davantage les raisonnements qui lui expliqueront ce qu'il n'a pas compris? Ceux-ci sont-ils d'une autre nature? Et ne faudra-t-il pas dans ce cas expliquer encore la façon de les comprendre?

La logique de l'explication comporte ainsi le principe d'une régression à l'infini : le redoublement des raisons n'a pas de raison de s'arrêter jamais. Ce qui arrête la régression et donne au système son assise, c'est simplement que l'explicateur est seul juge du point où l'explication est elle-même expliquée. Il est seul juge de cette question par elle-même vertigineuse : l'élève a-t-il compris les raisonnements qui lui enseignent à comprendre les raisonnements? C'est là que le maître tient le père de famille : comment celui-ci sera-t-il assuré que l'enfant a compris les raisonnements du livre? Ce qui manque au père de famille, ce qui manquera toujours au trio qu'il forme avec l'enfant et le livre, c'est cet art singulier de l'explicateur : l'art de la distance. Le secret du maître est de savoir reconnaître la distance entre la matière enseignée et le sujet à instruire, la distance aussi entre apprendre et comprendre. L'explicateur est celui qui pose et abolit la distance, qui la déploie et la résorbe au sein de sa parole.

Ce statut privilégié de la parole ne supprime la régression à l'infini que pour instituer une hiérarchie paradoxale. Dans l'ordre explicateur, en effet, il faut généralement une explication orale pour expliquer l'explication écrite. Cela suppose que les raisonnements sont plus clairs, s'impriment mieux dans l'esprit de l'élève quand ils sont véhiculés par la parole du maître, qui se dissipe dans l'instant, que dans le livre où ils sont pour jamais inscrits en caractères ineffaçables. Comment entendre ce paradoxal privilège de la parole sur l'écrit, de l'ouïe sur la vue? Quel rapport y a-t-il donc entre le pouvoir de la parole et celui du maître ?

Ce paradoxe en rencontre aussitôt un autre : les paroles que l'enfant apprend le mieux, celles dont il pénètre le mieux le sens, qu'il s'approprie le mieux pour son propre usage, ce sont celles qu'il apprend sans maître explicateur, avant tout maître explicateur. Dans l'inégal rendement des apprentissages intellectuels divers, ce que tous les enfants d'hommes apprennent le mieux, c'est ce que nul maître ne peut leur expliquer, la langue maternelle. On leur parle et l'on parle autour d'eux. Ils entendent et retiennent, imitent et répètent, se trompent et se corrigent, réussissent par chance et recommencent par méthode, et, à un âge trop tendre pour que les explicateurs puissent entreprendre leur instruction, sont à peu près tous — quels que soient leur sexe, leur condition sociale et la couleur de leur peau — capables de comprendre et de parler la langue de leurs parents.

Or voici que cet enfant qui a appris à parler par sa propre intelligence et par des maîtres qui ne lui expliquaient pas la langue commence son instruction proprement dite. Tout se passe maintenant comme s'il ne pouvait plus apprendre à l'aide de la même intelligence qui lui a servi jusqu'alors, comme si le rapport autonome de l'apprentissage à la vérification lui était désormais étranger. Entre l'un et l'autre, une opacité s'est maintenant établie. Il s'agit de comprendre et ce seul mot jette un voile sur toute chose : comprendre est ce que l'enfant ne peut faire sans les explications d'un maître, plus tard d'autant de maîtres qu'il y aura de matières à comprendre, données dans un certain ordre progressif. S'y ajoute la circonstance étrange que ces explications, depuis qu'a commencé l'ère du progrès, ne cessent de se perfectionner pour mieux expliquer, mieux faire comprendre, mieux apprendre à apprendre, sans qu'on puisse jamais mesurer un perfectionnement correspondant dans ladite compréhension. Bien plutôt commence à s'élever la rumeur désolée qui ne cessera de s'amplifier, celle d'une baisse continue de l'efficacité du système explicatif, laquelle nécessite bien sûr un nouveau perfectionnement pour rendre les explications plus faciles à comprendre par ceux qui ne les comprennent pas...

La révélation qui saisit Joseph Jacotot se ramène à ceci : il faut renverser la logique du système explicateur. L'explication n'est pas nécessaire pour remédier à une incapacité à comprendre. C'est au contraire cette incapacité qui est la fiction structurante de la conception explicatrice du monde. C'est l'explicateur qui a besoin de l'incapable et non l'inverse, c'est lui qui constitue l'incapable comme tel.

Expliquer quelque chose à quelqu'un, c'est d'abord lui démontrer qu'il ne peut pas le comprendre par lui-même. Avant d'être l'acte du pédagogue, l'explication est le mythe de la pédagogie, la parabole d'un monde divisé en esprits savants et esprits ignorants, esprits mûrs et immatures, capables et incapables, intelligents et bêtes. Le tour propre à l'explicateur consiste en ce double geste inaugural. D'une part, il décrète le commencement absolu : c'est maintenant seulement que va commencer l'acte d'apprendre. D'autre part, sur toutes les choses à apprendre, il jette ce voile de l'ignorance qu'il se charge lui-même de lever. Jusqu'à lui, le petit homme a tâtonné à l'aveuglette, à la devinette. Il va apprendre maintenant. Il entendait des mots et les répétait. Il s'agit de lire maintenant et il n'entendra pas les mots s'il n'entend les syllabes, les syllabes s'il n'entend les lettres que ni le livre ni ses parents ne sauraient lui faire entendre mais seulement la parole du maître.

Le mythe pédagogique, disions-nous, divise le monde en deux. Il faut dire plus précisément qu'il divise l'intelligence en deux. Il y a, dit-il, une intelligence inférieure et une intelligence supérieure. La première enregistre au hasard des perceptions, retient, interprète et répète empiriquement, dans le cercle étroit des habitudes et des besoins. C'est l'intelligence du petit enfant et de l'homme du peuple. La seconde connaît les choses par les raisons, elle procède par méthode, du simple au complexe, de la partie au tout. C'est elle qui permet au maître de transmettre ses connaissances en les adaptant aux capacités intellectuelles de l'élève et de vérifier que l'élève a bien compris ce qu'il a appris. Tel est le principe de l'explication. Tel sera désormais pour Jacotot le principe de l'abrutissement.

Entendons-le bien, et, pour cela, chassons les images connues. L'abrutisseur n'est pas le vieux maître obtus qui bourre le crâne de ses élèves de connaissances indigestes, ni l'être maléfique pratiquant la double vérité pour assurer son pouvoir et l'ordre social. Au contraire, il est d'autant plus efficace qu'il est savant, éclairé et de bonne foi. Plus il est savant, plus évidente lui apparaît la distance de son savoir à l'ignorance des ignorants. Plus il est éclairé, plus lui semble évidente la différence qu'il y a entre tâtonner à l'aveuglette et chercher avec méthode, plus il s'attachera à substituer l'esprit à la lettre, la clarté des explications à l'autorité du livre. Avant tout, dira-t-il, il faut que l'élève comprenne, et pour cela qu'on lui explique toujours mieux. Tel est le souci du pédagogue éclairé : le petit comprend-il ? il ne comprend pas. Je trouverai des manières nouvelles de lui expliquer, plus rigoureuses dans leur principe, plus attrayantes dans leur forme; et je vérifierai qu'il a compris.

Noble souci. Malheureusement, c'est justement ce petit mot, ce mot d'ordre des éclairés - comprendre - qui fait tout le mal. C'est lui qui arrête le mouvement de la raison, détruit sa confiance en elle-même, la met hors de sa voie propre en brisant en deux le monde de l'intelligence, en instaurant la coupure de l'animal tâtonnant au petit monsieur instruit, du sens commun à la science. Dès lors qu'est prononcé ce mot d'ordre de la dualité, tout perfectionnement dans la manière de faire comprendre, cette grande préoccupation des méthodistes et des progressistes, est un progrès dans l'abrutissement. L'enfant qui ânonne sous la menace des coups obéit à la férule, et voilà tout : il appliquera son intelligence à autre chose. Mais le petit expliqué, lui, investira son intelligence dans ce travail du deuil : comprendre, c'est-à-dire comprendre qu'il ne comprend pas si on ne lui explique pas. Ce n'est plus à la férule qu'il se soumet, c'est à la hiérarchie du monde des intelligences. Pour le reste, il est tranquille comme l'autre : si la solution du problème est trop difficile à chercher, il aura bien l'intelligence d'écarquiller les yeux. Le maître est vigilant et patient. Il verra que le petit ne suit plus, il le remettra dans le chemin en lui réexpliquant. Ainsi le petit acquiert-il une intelligence nouvelle, celle des explications du maître. Plus tard il pourra être explicateur à son tour. Il possède l'équipement. Mais il le perfectionnera : il sera homme de progrès.


Le hasard et la volonté

Ainsi va le monde des explicateurs expliqués. Ainsi aurait-il dû aller encore pour le professeur Jacotot si le hasard ne l'avait mis en présence d'un fait. Et Joseph Jacotot pensait que tout raisonnement doit partir des faits et céder devant eux. N'entendons pas par là qu'il fût matérialiste. Au contraire : comme Descartes qui prouvait le mouvement en marchant, mais aussi comme son contemporain, le très royaliste et très religieux Maine de Biran, il tenait les faits de l'esprit agissant et prenant conscience de son activité pour plus certains que toute chose matérielle. Et c'était bien de cela qu'il s'agissait : le fait était que ces étudiants s'étaient appris à parler et à écrire en français sans le secours de ses explications. Il ne leur avait rien transmis de sa science, rien expliqué des radicaux et des flexions de la langue française. Il n'avait pas même procédé à la façon de ces pédagogues réformateurs qui, comme le précepteur d'Emile, égarent leurs élèves pour mieux les guider et balisent astucieusement un parcours d'obstacles qu'il faut apprendre à franchir par soi-même. Il les avait laissés seuls avec le texte de Fénelon, une traduction - pas même interlinéaire à la manière des écoles -et leur volonté d'apprendre le français. Il leur avait seulement donné l'ordre de traverser une forêt dont il ignorait les issues. La nécessité l'avait contraint à laisser entièrement hors jeu son intelligence, cette intelligence médiatrice du maître qui relie l'intelligence imprimée dans les mots écrits à celle de l'apprenti. Et, du même coup, il avait supprimé cette distance imaginaire qui est le principe de l'abrutissement pédagogique. Tout s'était joué par force entre l'intelligence de Fénelon qui avait voulu faire un certain usage de la langue française, celle du traducteur qui avait voulu en donner un équivalent hollandais et leur intelligence d'apprentis qui voulaient apprendre la langue française. Et il était apparu qu'aucune autre intelligence n'était nécessaire. Sans y penser, il leur avait fait découvrir ceci qu'il découvrait avec eux : toutes les phrases, et par conséquent toutes les intelligences qui les produisent, sont de même nature. Comprendre n'est jamais que traduire, c'est-à-dire donner l'équivalent d'un texte mais non point sa raison. Il n'y a rien derrière la page écrite, pas de double fond qui nécessite le travail d'une intelligence autre, celle de l'explicateur; pas de langue du maître, de langue de la langue dont les mots et les phrases aient pouvoir de dire la raison des mots et des phrases d'un texte. Les étudiants flamands en avaient administré la preuve : ils n'avaient à leur disposition pour parler de Télémaque que les mots de Télémaque. Il suffit donc des phrases de Fénelon pour comprendre les phrases de Fénelon et pour dire ce qu'on en a compris. Apprendre et comprendre sont deux manières d'exprimer le même acte de traduction. Il n'y a rien en deçà des textes sinon la volonté de s'exprimer, c'est-à-dire de traduire. S'ils avaient compris la langue en apprenant Fénelon, ce n'était pas simplement par la gymnastique qui compare une page de gauche à une page de droite. Ce n'est pas l'aptitude à changer de colonne qui compte, mais la capacité de dire ce qu'on pense dans les mots des autres. S'ils avaient appris cela de Fénelon, c'était parce que l'acte de Fénelon écrivain était lui-même un acte de traducteur : pour traduire une leçon de politique en récit légendaire, Fénelon avait mis en français de son siècle le grec d'Homère, le latin de Virgile et la langue, savante ou naïve, de cent autres textes, du conte d'enfants à l'histoire érudite. Il avait appliqué à cette double traduction la même intelligence qu'ils employaient à leur tour pour raconter avec les phrases de son livre ce qu'ils pensaient de son livre.

Mais aussi l'intelligence qui leur avait fait apprendre le français dans Télémaque était la même par laquelle ils avaient appris la langue maternelle : en observant et en retenant, en répétant et en vérifiant, en rapportant ce qu'ils cherchaient à connaître à ce qu'ils connaissaient déjà, en faisant et en réfléchissant à ce qu'ils avaient fait. Ils étaient allés comme on ne doit pas aller, comme vont les enfants, à l'aveuglette, à la devinette. Et la question se posait alors : est-ce qu'il ne fallait pas renverser l'ordre admis des valeurs intellectuelles ? Est-ce que cette méthode honnie de la devinette n'était pas le vrai mouvement de l'intelligence humaine qui prend possession de son propre pouvoir ? Est-ce que sa proscription ne signait pas d'abord la volonté de couper en deux le monde de l'intelligence? Les méthodistes opposent la mauvaise méthode de hasard à la démarche par raison. Mais ils se donnent par avance ce qu'ils veulent prouver. Ils supposent un petit animal qui explore en se cognant aux choses un monde qu'il n'est pas encore capable de voir et qu'ils lui apprendront justement à discerner. Mais le petit d'homme est d'abord un être de parole. L'enfant qui répète les mots entendus et l'étudiant flamand « perdu » dans son Télémaque ne vont pas au hasard. Tout leur effort, toute leur exploration est tendue vers ceci : une parole d'homme leur a été adressée qu'ils veulent reconnaître et à laquelle ils veulent répondre, non en élèves ou en savants, mais en hommes ; comme on répond à quelqu'un qui vous parle et non à quelqu'un qui vous examine : sous le signe de l'égalité.

Le fait était là : ils avaient appris seuls et sans maître explicateur. Or ce qui a eu lieu une fois est toujours possible. Cette découverte, au demeurant, pouvait renverser les principes du professeur Jacotot. Mais l'homme Jacotot était plus à même de reconnaître la variété de ce qu'on peut attendre d'un homme. Son père avait été boucher, avant de tenir les comptes de son grand-père, le charpentier qui avait envoyé son petit-fils au collège. Lui-même était professeur de rhétorique quand avait retenti l'appel aux armes de 1792. Le vote de ses compagnons l'avait fait capitaine d'artillerie et il s'était montré un remarquable artilleur. En 1793, au Bureau des poudres, ce latiniste s'était fait instructeur de chimie pour la formation accélérée de ces ouvriers qu'on envoyait appliquer sur tous les points du territoire les découvertes de Fourcroy. Chez le même Fourcroy il avait connu Vauquelin, ce fils de paysan qui s'était fait une formation de chimiste en cachette de son patron. A l'École polytechnique, il avait vu arriver ces jeunes gens que des commissions improvisées avaient sélectionnés sur le double critère de leur vivacité d'esprit et de leur patriotisme. Et il les avait vus devenir de fort bons mathématiciens, moins par les mathématiques que Monge ou Lagrange leur expliquaient que par celles qu'ils faisaient devant eux. Lui-même avait apparemment profité de ses fonctions administratives pour se donner une compétence de mathématicien qu'il avait plus tard exercée à l'université de Dijon. Tout comme il avait adjoint l'hébreu aux langues anciennes qu'il enseignait et composé un Essai sur la grammaire hébraïque. Il pensait, Dieu sait pourquoi, que cette langue avait de l'avenir. Enfin il s'était fait, à son corps défendant mais avec la plus grande fermeté, une compétence de représentant du peuple. Bref, il savait ce que la volonté des individus et le péril de la patrie pouvaient faire naître de capacités inédites en des circonstances où l'urgence contraignait à brûler les étapes de la progression explicatrice. Il pensa que cet état d'exception, commandé par le besoin de la nation, ne différait pas en son principe de cette urgence qui commande l'exploration du monde par l'enfant ou de cette autre qui contraint la voie singulière des savants et des inventeurs. À travers l'expérience de l'enfant, du savant et du révolutionnaire, la méthode de hasard pratiquée avec succès par les étudiants flamands révélait son second secret. Cette méthode de l'égalité était d'abord une méthode de la volonté. On pouvait apprendre seul et sans maître explicateur quand on le voulait, par la tension de son propre désir ou la contrainte de la situation.


Le Maître émancipateur

Cette contrainte avait pris en la circonstance la forme de la consigne donnée par Jacotot. Et il en résultait une conséquence capitale, non plus pour les élèves mais pour le maître. Les élèves avaient appris sans maître explicateur, mais non pas pour autant sans maître. Ils ne savaient pas auparavant, et maintenant ils savaient. Donc Jacotot leur avait enseigné quelque chose. Pourtant il ne leur avait rien communiqué de sa science. Donc ce n'était pas la science du maître que l'élève apprenait. Il avait été maître par le commandement qui avait enfermé ses élèves dans le cercle d'où ils pouvaient seuls sortir, en retirant son intelligence du jeu pour laisser leur intelligence aux prises avec celle du livre. Ainsi s'étaient dissociées les deux fonctions que relie la pratique du maître explicateur, celle du savant et celle du maître. Ainsi s'étaient également séparées, libérées l'une par rapport à l'autre, les deux facultés en jeu dans l'acte d'apprendre : l'intelligence et la volonté. Entre le maître et l'élève s'était établi un pur rapport de volonté à volonté : rapport de domination du maître qui avait eu pour conséquence un rapport entièrement libre de l'intelligence de l'élève à celle du livre — cette intelligence du livre qui était aussi la chose commune, le lien intellectuel égalitaire entre le maître et l'élève. Ce dispositif permettait de désintriquer les catégories mêlées de l'acte pédagogique et de définir exactement l'abrutissement explicateur. Il y a abrutissement là où une intelligence est subordonnée à une autre intelligence. L'homme — et l'enfant en particulier — peut avoir besoin d'un maître quand sa volonté n'est pas assez forte pour le mettre et le tenir sur sa voie. Mais cette sujétion est purement de volonté à volonté.

Elle devient abrutissante quand elle lie une intelligence à une autre intelligence. Dans l'acte d'enseigner et d'apprendre il y a deux volontés et deux intelligences. On appellera abrutissement leur coïncidence. Dans la situation expérimentale créée par Jacotot, l'élève était lié à une volonté, celle de Jacotot, et à une intelligence, celle du livre, entièrement distinctes. On appellera émancipation la différence connue et maintenue des deux rapports, l'acte d'une intelligence qui n'obéit qu'à elle-même, lors même que la volonté obéit à une autre volonté.

Cette expérience pédagogique ouvrait ainsi sur une rupture avec la logique de toutes les pédagogies. La pratique des pédagogues s'appuie sur l'opposition de la science et de l'ignorance. Ils se distinguent par les moyens choisis pour rendre savant l'ignorant : méthodes dures ou douces, traditionnelles ou modernes, passives ou actives, dont on peut comparer le rendement. De ce point de vue, on pourrait, en première approche, comparer la rapidité des élèves de Jacotot avec la lenteur des méthodes traditionnelles. Mais, en réalité, il n'y avait rien à comparer. La confrontation des méthodes suppose l'accord minimal sur les fins de l'acte pédagogique : transmettre les connaissances du maître à l'élève. Or Jacotot n'avait rien transmis. Il n'avait fait usage d'aucune méthode. La méthode était purement celle de l'élève.

Et apprendre plus ou moins vite le français est en soi-même une chose de peu de conséquence. La comparaison ne s'établissait plus entre des méthodes mais entre deux usages de l'intelligence et deux conceptions de l'ordre intellectuel. La voie rapide n'était pas celle d'une meilleure pédagogie. Elle était une autre voie, celle de la liberté, cette voie que Jacotot avait expérimentée dans les armées de l'an II, la fabrication des poudres ou l'installation de l'École polytechnique : la voie de la liberté répondant à l'urgence de son péril, mais aussi bien celle de la confiance en la capacité intellectuelle de tout être humain. Sous le rapport pédagogique de l'ignorance à la science, il fallait reconnaître le rapport philosophique plus fondamental de l'abrutissement à l'émancipation. Il y avait ainsi non pas deux mais quatre termes en jeu. L'acte d'apprendre pouvait être produit selon quatre déterminations diversement combinées : par un maître émancipateur ou par un maître abrutissant ; par un maître savant ou par un maître ignorant.

La dernière proposition était la plus rude à supporter. Passe encore d'entendre qu'un savant doive se dispenser d'expliquer sa science. Mais comment admettre qu'un ignorant puisse être pour un autre ignorant cause de science ? L'expérience même de Jacotot était ambiguë de par sa qualité de professeur de français. Mais puisqu'elle avait au moins montré que ce n'était pas le savoir du maître qui instruisait l'élève, rien n'empêchait le maître d'enseigner autre chose que son savoir, d'enseigner ce qu'il ignorait. Joseph Jacotot s'appliqua donc à varier les expériences, à répéter à dessein ce que le hasard avait une fois produit. Il se mit ainsi à enseigner deux matières où son incompétence était avérée, la peinture et le piano. Les étudiants en droit auraient voulu qu'on lui donnât une chaire vacante dans leur faculté. Mais l'université de Louvain déjà s'inquiétait de ce lecteur extravagant pour qui l'on désertait les cours magistraux, en venant s'entasser le soir dans une salle trop petite à la seule lueur de deux bougies, pour s'entendre dire : « Il faut que je vous apprenne que je n'ai rien à vous apprendre. » L'autorité consultée répondit donc qu'elle ne lui voyait point de titre à cet enseignement. Précisément il s'occupait alors d'expérimenter l'écart entre le titre et l'acte. Plutôt donc que de faire en français un cours de droit, il apprit à des étudiants à plaider en hollandais. Ils plaidèrent fort bien, mais lui ignorait toujours le hollandais.


Le cercle de la puissance

L'expérience lui sembla suffisante pour l'éclairer: on peut enseigner ce qu'on ignore si l'on émancipe l'élève, c'est-à-dire si on le contraint à user de sa propre intelligence. Maître est celui qui enferme une intelligence dans le cercle arbitraire d'où elle ne sortira qu'à se rendre à elle-même nécessaire. Pour émanciper un ignorant, il faut et il suffit d'être soi-même émancipé, c'est-à-dire conscient du véritable pouvoir de l'esprit humain. L'ignorant apprendra seul ce que le maître ignore si le maître croit qu'il le peut et l'oblige à actualiser sa capacité : cercle de la puissance homologue à ce cercle de l'impuissance qui lie l'élève à l'explicateur de la vieille méthode (nous l'appellerons désormais simplement la Vieille).

Mais le rapport des forces est bien particulier. Le cercle de l'impuissance est toujours déjà là, il est la marche même du monde social qui se dissimule dans l'évidente différence de l'ignorance et de la science. Le cercle de la puissance, lui, ne peut prendre effet que de sa publicité. Mais il ne peut apparaître que comme une tautologie ou une absurdité. Comment le maître savant entendra-t-il jamais qu'il peut enseigner ce qu'il ignore aussi bien que ce qu'il sait? Il ne recevra cette augmentation de puissance intellectuelle que comme une dévaluation de sa science. Et l'ignorant, de son côté, ne se croit pas capable d'apprendre par lui-même, encore moins d'instruire un autre ignorant. Les exclus du monde de l'intelligence souscrivent eux-mêmes au verdict de leur exclusion. Bref, le cercle de l'émancipation doit être commencé.

Là est le paradoxe. Car, à y réfléchir un peu, la « méthode » qu'il propose est la plus vieille de toutes et elle ne cesse d'être vérifiée tous les jours, dans toutes les circonstances où un individu a besoin de s'approprier une connaissance qu'il n'a pas le moyen de se faire expliquer. Il n'y a pas d'homme sur la terre qui n'ait appris quelque chose par lui-même et sans maître explicateur. Appelons cette manière d'apprendre « enseignement universel » et nous pourrons l'affirmer : « L'Enseignement universel existe réellement depuis le commencement du monde à côté de toutes les méthodes explicatrices. Cet enseignement, par soi-même, a réellement formé tous les grands hommes. » Mais voilà l'étrange : « Tout homme a fait cette expérience mille fois dans sa vie, et cependant jamais il n'était venu dans l'idée de personne de dire à un autre : J'ai appris beaucoup de choses sans explications, je crois que vous le pouvez comme moi (...) ni moi ni qui que ce soit au monde ne s'était avisé de l'employer pour instruire les autres. » À l'intelligence qui somnole en chacun, il suffirait de dire : Age quod agis, continue à faire ce que tu fais, « apprends le fait, imite-le, connais-toi toi-même, c'est la marche de la nature ». Répète méthodiquement la méthode de hasard qui t'a donné la mesure de ton pouvoir. La même intelligence est à l'œuvre dans tous les actes de l'esprit humain.

Mais c'est là le saut le plus difficile. Tout le monde pratique cette méthode au besoin mais nul ne veut la reconnaître, nul ne veut se mesurer à la révolution intellectuelle qu'elle signifie. Le cercle social, l'ordre des choses, lui interdit d'être reconnue pour ce qu'elle est : la vraie méthode par laquelle chacun apprend et par laquelle chacun peut prendre la mesure de sa capacité. Il faut oser la reconnaître et poursuivre la vérification ouverte de son pouvoir. Sans quoi la méthode de l'impuissance, la Vieille, durera autant que l'ordre des choses.

Qui voudrait commencer ? Il y avait bien en ce temps-là toutes sortes d'hommes de bonne volonté qui se préoccupaient de l'instruction du peuple : des hommes d'ordre voulaient élever le peuple au-dessus de ses appétits brutaux, des hommes de révolution voulaient l'amener à la conscience de ses droits; des hommes de progrès souhaitaient, par l'instruction, atténuer le fossé entre les classes; des hommes d'industrie rêvaient de donner par elle aux meilleures intelligences populaires les moyens d'une promotion sociale. Toutes ces bonnes intentions rencontraient un obstacle : les hommes du peuple ont peu de temps et encore moins d'argent à consacrer à cette acquisition. Aussi cherchait-on le moyen économique de diffuser le minimum d'instruction jugé, selon les cas, nécessaire et suffisant pour l'amélioration des populations laborieuses. Parmi les progressifs et les industriels une méthode était alors en honneur, l'enseignement mutuel. Il permettait de réunir dans un vaste local un grand nombre d'élèves divisés en escouades, dirigées par les plus avancés d'entre eux, promus au rang de moniteurs. Ainsi le commandement et la leçon du maître rayonnaient-ils, par le relais de ces moniteurs, sur toute la population à instruire. Le coup d'œil plaisait aux amis du progrès : c'est ainsi que la science se répand des sommets jusqu'aux plus modestes intelligences. Le bonheur et la liberté descendent à sa suite.

Cette sorte de progrès, pour Jacotot, sentait la bride. Manège perfectionné, disait-il. Il rêvait autre chose à l'enseigne de l'instruction mutuelle : que chaque ignorant pût se faire pour un autre ignorant le maître qui lui révélerait son pouvoir intellectuel. Plus exactement, son problème n'était pas l'instruction du peuple : on instruit les recrues que l'on enrôle sous sa bannière, les subalternes qui doivent pouvoir comprendre les ordres, le peuple que l'on veut gouverner — à la manière progressive, s'entend, sans droit divin et selon la seule hiérarchie des capacités. Son problème à lui était l'émancipation : que tout homme du peuple puisse concevoir sa dignité d'homme, prendre la mesure de sa capacité intellectuelle et décider de son usage.

Les amis de l'Instruction assuraient que celle-ci était la condition d'une vraie liberté. Après quoi ils reconnaissaient qu'ils devaient l'instruction au peuple, quitte à se disputer sur celle qu'ils lui donneraient. Jacotot ne voyait pas quelle liberté pouvait résulter pour le peuple des devoirs de ses instructeurs. Il sentait au contraire dans l'affaire une nouvelle forme d'abrutissement. Qui enseigne sans émanciper abrutit. Et qui émancipe n'a pas à se préoccuper de ce que l'émancipé doit apprendre. Il apprendra ce qu'il voudra, rien peut-être. Il saura qu'il peut apprendre parce que la même intelligence est à l'œuvre dans toutes les productions de l'art humain, qu'un homme peut toujours comprendre la parole d'un autre homme. L'imprimeur de Jacotot avait un fils débile. On désespérait d'en rien faire. Jacotot lui enseigna l'hébreu. Après quoi l'enfant devint un excellent lithographe. L'hébreu, cela va de soi, ne lui servit jamais à rien — sinon à savoir ce qu'ignoreraient toujours les intelligences mieux douées et plus instruites : ce n'était pas de l'hébreu.

Les choses étaient donc claires : ce n'était pas une méthode pour instruire le peuple, c'était un bienfait à annoncer aux pauvres : ils pouvaient tout ce que peut un homme. Il suffisait de l'annoncer. Jacotot décida de s'y dévouer. Il proclama que l'on peut enseigner ce qu'on ignore et qu'un père de famille, pauvre et ignorant, peut, s'il est émancipé, faire l'éducation de ses enfants, sans le secours d'aucun maître explicateur. Et il indiqua le moyen de cet enseignement universel : apprendre quelque chose et y rapporter tout le reste d'après ce principe : tous les hommes ont une égale intelligence.

On s'émut à Louvain, à Bruxelles et à La Haye; on prit la chaise de poste de Paris et de Lyon ; on vint d'Angleterre et de Prusse entendre la nouvelle; on alla la porter à Saint-Pétersbourg et à la Nouvelle-Orléans. Le bruit en courut jusqu'à Rio de Janeiro. Pendant quelques années la polémique se déchaîna et la République du savoir trembla sur ses bases.

Tout cela parce qu'un homme d'esprit, un savant renommé et un père de famille vertueux était devenu fou, faute d'avoir su le hollandais.

(Source : premier chapitre du livre de Jacques Rancière, "Le maître ignorant")

La suite est du même tonneau : un livre à ne pas rater, à déguster, à travailler, à infuser…
Monsieur Rancière : merci.

Chacun aura vu le lien (puissant) avec notre réflexion sur les conditions de possibilité d'une vraie démocratie.

J'ai hâte de lire les autres extraits qui vous auront stimulés, ainsi que les réflexions complémentaires qu'ils vous auront inspirés, sans oublier les trouvailles connexes que vous aurez débusquées. :-)

Étienne.

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"Ce qui abrutit le peuple, ce n’est pas le défaut d’instruction, mais la croyance en l’infériorité de son intelligence.
L’âme humaine est capable de s’instruire seule et sans maître."
Joseph Jacotot, militant pour l’émancipation intellectuelle, 1818

samedi 17 décembre 2011

La trahison est naturelle dans un député, à quelque parti qu'il appartienne. (Alain) (5)

La trahison est naturelle dans un député, à quelque parti qu'il appartienne. Et la trahison, comme on l'a cent fois remarqué, consiste à tirer vers la droite après avoir juré de rester plus ou moins à gauche ; chacun sait qu'il y a une droite et une gauche en tous les points de l'hémicycle ; et vous n'entendrez jamais dire qu'un député ait glissé à gauche malgré les promesses faites aux électeurs. Ce phénomène d'attraction, ou de répulsion, ou d'ionisation, comme on voudra dire, mérite d'être considéré avec attention ; le jeu politique revient tout à ces mouvements insensibles qui déplacent lentement et sûrement les représentants du peuple vers les ennemis du peuple.

Ennemis du peuple ? J'appelle ainsi ceux qui pensent que la Révolution fut une folie, que le peuple ne connaît nullement son propre bien, qu'il faut le ramener à l'obéissance, et le conduire à ses destinées d'après les lumières supérieures, qui brillent pour Coty, Kérillis, Bourget et autres génies nationaux, qui éclairent encore un petit peu le boursier Herriot, mais qui sont invisibles à vous et à moi, au commerçant, au paysan, à l'ouvrier, à tous les petits. Là-dessus on peut rire, car le peuple est à ses prétendus chefs comme un terrassier à un enfant ; il est très sain de rire ; mais enfin les récents événements ont prouvé que les esprits enfants, ceux qui se trompent à tout coup et sur tout, ont plus d'un moyen de nous passer la bride. Et tant que nous n'aurons pas compris le jeu, nous perdrons. Je reviens donc à mon député.

Premièrement, il croit savoir, ce qui est la pire ignorance. Il ressemble à ces gens qui reviennent d'Allemagne, et qui disent : « Vous ne connaissez pas l'Allemagne. » L'Allemagne est à peu près aussi facile à connaître que l'Amérique, ou la Chine, ou le problème des changes, ou celui des douanes. Dans ces immenses objets on trouve de quoi prouver n'importe quelle thèse. Ce qu'on en dit n'est jamais vrai ; sans compter que tout change d'un jour à l'autre. Or, le député fait sonner cette fausse monnaie des pédants de politique ; il incline à penser que le peuple est là-dessus tout à fait aveugle, qu'il est difficile de l'éclairer, qu'il demande des choses impossibles, comme la paix, la justice dans l'impôt, une police égale pour tous, et qu'enfin l'art du politique est de refuser en détail ce qu'on a promis en gros. Ce métier, quand on le voit sous cette lumière, donne de l'amertume, de l'impatience, un peu de mépris.

Ces sentiments sont chauffés à blanc dans la cornue, parisienne, qui est méphitique.

Il faudrait plus d'espace et de solitude aux amis du peuple. Il faudrait que la populace des parasites, intermédiaires, intrigants, joueurs, marchands de plaisirs, journalistes, vaudevillistes, leur laissât un peu plus d'air. Il faudrait aussi qu'ils ne soient pas tant serrés les uns contre les autres, échangeant leurs idées, qui n'ont pas une journée d'âge, et qui périssent le soir même. Tour à tour flattés et injuriés selon qu'ils risquent un pas à droite ou qu'ils reviennent sur leurs positions. J'y joins les ambitions, qu'on ne peut blâmer, car, sans ce piquant, la vie du politique serait mortellement ennuyeuse. Et voilà pourquoi le député mûrit mal ; voilà pourquoi vous le retrouvez misanthrope et pessimiste par cette opinion trouble qu'il a de lui-même. Là-dessus on me dit souvent que les partis, s'ils étaient forts, vaudraient mieux que les hommes ; mais je n'en crois rien. Les partis ont leurs gouvernants, qui suivent le destin de tous les gouvernants, j'entends qu'ils sont hommes d'État, mais prématurément. Homme d'État, on l'est toujours trop. Dix minutes par jour c'est assez et trop ; le reste du temps qu'il soit homme ; mais c'est beaucoup demander.

Alain, Propos de politique, 1934.

jeudi 18 août 2011

L'union sacrée : sacrifice aux importants (1)

L'union sacrée : sacrifice aux importants.

Lorsque l'Union sacrée se trouve rétablie pour un temps entre le capitaine et l'homme de troupe, soit par le danger commun, soit par la vertu de la Cérémonie, ils sont l'un et l'autre immédiatement heureux par l'imitation des émotions et par l'échange de signes concordants. L'homme est alors meilleur qu'il ne voudrait, et cela est assez beau ; il faut bien quelque terme à ces mouvements de mépris ou de vengeance qui suivent des rapports hiérarchiques et qui abrégeraient la vie par la tristesse.

Mais ce bonheur étonnant ne nous instruit point du tout sur les opinions qu'ils peuvent former l'un et l'autre concernant leur intérêt ou leur propre importance. Autant qu'ils réfléchissent, il est clair que l'un suit son intérêt et ses passions, tandis que l'autre obéit à la triste nécessité. Analysez ce contrat, l'un se dit : « Je ferai ce que je voudrai », et l'autre « je ferai ce que vous voudrez. » L'un cède à son penchant, et l'autre y résiste ; l'un étend sa puissance, et l'autre abandonne toute puissance ; l'un est porté au-delà de ses espérances ; l'autre abandonne toutes ses espérances. Il est trop facile pour le chef d'aimer qu'on obéisse ; il est trop difficile pour l'homme de troupe d'aimer l'obéissance, de l'aimer sans réserve ni précaution. Quand l'un s'emporte avec bonheur et fouette sa propre émotion, il est inévitable que l'autre au contraire se reprenne et se donne un terme, d'où l'on jugera trop vite que l'un est généreux et l'autre sec. Mais il est dans l'ordre que le maître ne sache rien de l'esclave.

Je veux bien considérer cette sorte de frise à l'antique, que l'éloquence a déjà plusieurs fois dessinée. Vaillant et de Mun, tous deux vénérables par l'âge et par la fidélité à soi, s'avancent l'un vers l'autre et s'embrassent. Certes cela est immédiatement beau ; mais par réflexion je ne puis méconnaître que l'un des deux sacrifie plus que l'autre. Car le noble réalise ici ses espérances, et reçoit le serment du prolétaire ; mais le prolétaire ne reçoit aucun serment. Ce qui est nié, en ce sacrifice, c'est tout ce que le prolétaire affirmait de tout son vouloir depuis qu'il affirmait quelque chose, c'est-à-dire justice, égalité, paix, fraternité entre tous les hommes. Ce qui est affirmé au contraire, c'est ce que l'officier de cuirassiers affirmait de tout son vouloir depuis qu'il affirmait quelque chose, c'est-à-dire pouvoir fort, inégalité, guerre. L'un abandonne tout, et l'autre prend tout. L'un se pose, et l'autre s'immole. L'un arrive au moment espéré, l'autre au moment redouté. L'amour de la patrie est puissant sur tous ; mais il faut reconnaître que les puissants aiment leur puissance en même temps que la patrie. Ce que la patrie leur demande et qu'ils accordent avec une énergie bien naturelle, c'est d'être plus puissants que jamais, plus prompts que jamais à soupçonner et à punir. Au prolétaire, la patrie demande justement de céder le peu de liberté qu'il a, de se démettre du peu de puissance qu'il a, trésor péniblement conquis, toujours disputé. C'est lui-même qui doit le nier, qui doit le rejeter de lui, faisant confiance à ceux qui ne lui ont jamais fait confiance, et remettant enfin la décision aux mains de ceux qu'il a mille raisons de craindre, de ceux qu'il croit aveugles et injustes par état. Bref, il jure d'obéir contre ses idées, tandis que l'autre jure de commander selon ses idées. Le moins qu'on puisse dire là-dessus, c'est qu'un contrat de ce genre n'est pas pour toujours ; et voilà ce que le maître ne comprendra jamais. Jupiter fit heureusement les couronnes trop petites.

Alain (Émile Chartier), Le citoyen contre les pouvoirs (1926).

http://classiques.uqac.ca/classiques/Alain/citoyen_contre_les_pouvoirs/citoyen_contre_pouvoirs.html

L'abus de pouvoir des puissants du moment n'a donc pas changé depuis des siècles...
et mon esprit m'impose un parallèle entre le contrat léonin imposé par les capitaines aux hommes de troupe, et le contrat léonin imposé par les élus aux électeurs...

Essayez, pour voir, de RELIRE CE PROPOS EN REMPLAÇANT CAPITAINE PAR ÉLU, ET SOLDAT PAR ÉLECTEUR...

Étienne.

PS : vous avez remarqué que, cette fois, je n'ai RIEN mis en couleur ou en gras... Ça repose.
Mais ce n'est pas que j'ai changé : c'est qu'ici, TOUT mériterait d'être jaune et gras... :o)

lundi 25 juillet 2011

Ne pas changer les pouvoirs, les assagir. (25)

Ne pas changer les pouvoirs, les assagir.

« Quand on dit que les gouvernants ont de puissance, selon la justice, que par le consentement des gouvernés, je crois qu'on manque l'idée. C'est remonter au déluge. De toute façon : car, d'un côté, c'est partir à la recherche d'une race pure et non croisée ; si un Irlandais a seul droit de gouverner les Irlandais, le plus pur Irlandais aura aussi le droit le plus clair ; et, d'un autre côté, c'est vouloir construire les nations d'après le modèle patriarcal. Le fils obéit au père, il n'obéirait pas à un étranger. « Et s'il me plaît, à moi, d'être battue » ; c'est la formule la plus parfaite de l'esprit national en tous pays. Fouetté, le citoyen veut bien l'être. Mais il regarde aux baguettes ; il veut savoir dans quel bois on les a coupées.

Cette idée mystique produit bientôt ses preuves. Car un pouvoir contesté devient aussitôt tyrannique ; on ne peut plus prononcer sur ce qu'il serait, bon, médiocre ou mauvais, s'il s'exerçait simplement ; il s'établit, il se défend, il soupçonne. Dans ces luttes, le droit périt ; les révoltés ont toujours raison ; ils sont toujours tyranniquement gouvernés. À bien meilleur compte, et par la centième partie seulement de l'énergie qu'ils emploient à chasser un mauvais maître, ils le rendraient bon. Comte, homme d'avant-garde, aperçoit que les discussions sur l'origine et la légitimité des pouvoirs sont métaphysiques, et que la fonction positive du citoyen est plutôt de surveiller et limiter l'action des pouvoirs, quels qu'ils soient.

Le faible des démocraties est qu'elles déposent trop aisément leurs rois éphémères. Cette puissance purement négative ne résout rien, d'autant que comme il n'y a pas tant d'hommes qui sachent le métier de roi, tant bien que mal, nous voyons toujours revenir les mêmes rois ; et les chutes font noblesse et force, comme aux récidivistes ces innombrables condamnations, qui désarment le juge. Le citoyen n'a pas encore bien saisi cette idée que tout pouvoir est mauvais, s'il n'est surveillé, mais que tout pouvoir est bon, autant qu'il sent une résistance pacifique, clairvoyante et obstinée. La liberté n'est pas d'institution ; il faut la refaire tous les jours.

Nos prolétaires ne sont pas encore délivrés de cette idée, qui est métaphysique aussi, c'est que les patrons ayant pour règle de payer les ouvriers le moins possible, il faut supprimer les patrons. Mais pourquoi se priver de coopérateurs qui ont appris un métier difficile ; Le prolétariat organisé aurait une puissance invincible ; on verrait et l'on a vu déjà comment l'opinion commune acclamerait le cortège des travailleurs, si seulement ils jetaient toutes leurs armes. Mais la guerre est plus facile à conduire que la paix. Il est plus facile de mener les citoyens aux barricades que d'obtenir qu'ils observent et jugent à chaque instant. Bref il est plus vite fait de détruire que de construire.

Les pouvoirs sont arrogants en guerre, inquiets et flexibles en paix, comme on a vu et comme on voit. Cette loi trouve son application dans les luttes intérieures aussi. La presse, tant calomniée par les journalistes, est toujours plus juste qu'on n'attendrait, par le jeu des rivalités et par le besoin d'étonner, qui font que tout ce qui importe est bientôt connu. Que pourrait-on attendre, et que ne pourrait-on pas espérer si les journaux, au lieu de se servir des ambitions, exerçaient seulement la fonction du spectateur et du juge. Et, au lieu de dire que c'est impossible, il faut le faire, comme nous faisons en ces feuilles, menant cette bonne révolution qui vise moins à détrôner les rois qu'à les rendre sages. »

Alain (Émile Chartier), "Le citoyen contre les pouvoirs" (1926), p. 149.

mercredi 27 avril 2011

CENTRALITÉ DU TIRAGE AU SORT EN DÉMOCRATIE (91)


CENTRALITÉ DU TIRAGE AU SORT
EN DÉMOCRATIE

(Version PDF.)
(Vidéo d'une conférence sur ce sujet)


La catastrophe financière et monétaire actuelle PROUVE tous les jours que les pires crapules, pourvu qu'elles soient RICHES, n'ont rien à craindre des élus. Je répète : la preuve est apportée tous les jours, partout dans le monde, que les canailles RICHES n'ont RIEN à craindre des ÉLUS.

Ce sont des FAITS. Et il faut avoir beaucoup de poussière sur les lunettes pour ne pas les voir.

Je signale d'abord que les riches et autres aristocrates, eux, le savent depuis longtemps : dès le début du XIXe siècle, Alexis de Tocqueville avouait déjà : "Je ne crains pas le suffrage universel : les gens voteront comme on leur dira." Étonnant, non ? Ils le savent depuis longtemps, eux. Bien.

Pourtant, le candide que je suis, novice en politique (puisque je ne résiste aux abus de pouvoir que depuis six ans seulement) est sidéré de l'attachement viscéral des mes meilleurs amis — de gauche ; à toutes fins utiles, je précise que je ne suis pas fasciste… — attachement quasiment religieux au suffrage universel, en dépit de toutes les déceptions, en déni de toutes les trahisons.

Le suffrage universel ressemble à un MYTHE, un peu comme une vache sacrée qui serait devenue absolument intouchable, en vertu d'un dogme qui ne se discute plus, alors que, DE FAIT, elle rend possible —et même scelle durablement— l'impuissance politique du plus grand nombre, toujours et partout.

Je vous propose de donner une heure de lecture à une idée alternative méconnue, d'une puissance considérable, le tirage au sort des serviteurs politiques de la Cité. Ne lâchez pas prise avant la fin : plus on lit à ce sujet, plus on y pense librement, plus on comprend qu'on n'avait pas assez réfléchi en faisant confiance à l'élection. Nous serions tous bien mieux protégés par des institutions (démocratiques) organisées autour du tirage au sort que par des institutions (oligarchiques) fondées sur l'élection.

La principale racine de nos problèmes politiques modernes est que
nous appelons démocratie son strict contraire
:
l'élection est aristocratique, par définition : on élit le meilleur, le meilleur = aristos.

Et pourtant les fondateurs de nos régimes —dont le vrai nom est en fait « gouvernement représentatif »— n'avaient nullement l'intention d'instituer une démocratie, au contraire ! Sieyès en France et Madison aux États-Unis, pour des raisons différentes, tenaient à écarter le peuple des décisions politiques, et ne s'en cachaient nullement (il faut lire à ce propos le petit livre formidable de Bernard Manin, « Principes du gouvernement représentatif »).

C'est par un curieux retournement de vocabulaire (assez bien décrit par Pierre Rosanvallon en 1993) que le mot démocratie s’est mis, dès le début du XIXe siècle, à qualifier un régime qui la méprisait pourtant explicitement dès l'origine.

Aujourd'hui, le fait d'appeler démocratie son strict contraire nous emprisonne dans une glu intellectuelle qui nous empêche de formuler une alternative sérieuse : nous n'arrivons pas à désigner l'ennemi car l'ennemi a pris le nom de l’ami, LE NOM de ce qui le détruirait. Tenant cette place stratégique, l'ennemi nous empêche de l’occuper.


Alors, qu'est-ce qu'une véritable démocratie ?

L'exemple d'Athènes, il y a 2500 ans, est tout à fait passionnant. Pour comprendre la logique des institutions athéniennes, et pour percevoir l'essentiel de ce qui fait leur cohérence, je vous propose un schéma (cliquer pour agrandir, puis Ctrl+roulette pour ajuster) :

Garder ce schéma sous les yeux en lisant ce qui suit.

Pour comprendre ce qui fait la cohérence de la démocratie athénienne, il faut se souvenir que les Athéniens avaient comme principal objectif (au centre (A), à ne jamais oublier) de mettre un terme à plusieurs siècles de tyrannie. Ils étaient armés et ils ont décidé, pour se protéger des tyrans, d’imposer une véritable égalité politique, tout en sachant bien qu’il était impossible (et inutile) d’imposer une égalité générale (physique, économique, sociale, mentale, etc.) ; on parle bien d’égalité POLITIQUE.


Le droit de parole publique et l'initiative populaire

Un premier pilier, dans les institutions de la démocratie, était l’isègoria (B), droit de parole pour tous à tout moment et à tout propos : les Athéniens considéraient ce droit de parole comme une hygiène de base qui permettait à la démocratie de se protéger elle-même en faisant DE CHAQUE CITOYEN UNE SENTINELLE apte à dénoncer d’éventuelles dérives oligarchiques et à protéger la démocratie, un peu comme si des milliers de paires d'yeux surveillaient en permanence que tout se passe bien, un peu comme des globules blancs. Cette égalité de droit de parole est à la fois une conséquence et une condition de l'égalité politique. Cette égalité est indissociable de la démocratie ; les Athéniens y tenaient plus qu'à toute autre institution. Aujourd’hui, en pleine oligarchie, d'une certaine façon, l'Internet nous rend (un peu) l’isègoria que les élus nous ont volée depuis 200 ans.

C'est l'isègoria qui rendait possible des citoyens actifs (C) et à l'inverse ce sont les citoyens actifs qui donnaient vie à l'isègoria. Les deux se tiennent, vont ensemble.


Des citoyens armés

Je rappelle, pour mémoire, que les citoyens athéniens étaient armés (D) ; je crois que c'est tout sauf un détail : au moment d'écrire des institutions protectrices contre les abus de pouvoir, en 1791, au moment de bâtir des remparts solides contre la tyrannie, Robespierre a écrit un important Discours sur les Gardes Nationales, expliquant que c'était folie de désarmer le peuple en laissant subsister en son sein un corps armé : pour lui, c'était le chemin garanti vers la tyrannie. Apparemment, effectivement, nous y sommes. On peut noter que les Suisses sont tous armés et que leur service militaire dure toute leur vie.


Amateurisme politique et rotation des charges, DONC tirage au sort

Pour atteindre cet objectif central d’égalité politique, constatant que le pouvoir corrompt et en déduisant logiquement qu’il faut éviter de laisser au pouvoir le temps de corrompre les acteurs, les Athéniens ont établi qu’il fallait absolument garantir, DE FAÇON TOUT À FAIT PRIORITAIRE, L’AMATEURISME POLITIQUE (E), et donc LA ROTATION DES CHARGES (F), grâce aux MANDATS COURTS ET NON RENOUVELABLES (H).

NOTA : tout ça est très logique, on ne peut pas retirer une institution sans courir le risque de créer une incohérence. LE SEUL MOYEN pour désigner les représentants en faisant tourner rapidement les charges (mandats courts et non renouvelables) ÉTAIT LE TIRAGE AU SORT (G), égalitaire et incorruptible : en effet, ce qui conduit à une élection conduit mécaniquement, tôt ou tard, à une réélection (et donc une stabilisation du personnel politique) ; l’élection conduit donc progressivement et immanquablement à la formation d'une corporation de politiciens professionnels radicalement contradictoire avec l'objectif central de l'égalité politique réelle.

DONC, si on remplace le tirage au sort par l'élection dans ce schéma, on met tout par terre, on perd la démocratie. Il faut comprendre la cohérence de l'ensemble et l'aspect décisif de la procédure du tirage au sort par rapport aux objectifs fondamentaux de la Cité et par rapport aux autres institutions (qui visent toutes les mêmes objectifs).

On n'a pas le choix : PAS DE DÉMOCRATIE SANS TIRAGE AU SORT.


DÉSYNCHRONISATION de la puissance politique de la puissance économique

Ce qu'il est très important d'observer, vraiment très important, c'est un effet fondamental du tirage au sort qui est la DÉSYNCHRONISATION ENTRE LE POUVOIR ÉCONOMIQUE ET LE POUVOIR POLITIQUE (i).

Ceux qui étaient riches étaient parfois privés de tout pouvoir politique puisqu'ils n'étaient même pas citoyens (on appelait « métèques » les étrangers, souvent riches et accueillis pour leurs richesses, pratiquant leurs affaires et vivant confortablement sans être trop gênés, apparemment, par leur impuissance politique), alors que LA PLUPART DES CITOYENS (DONC RICHES POLITIQUEMENT) ÉTAIENT PAUVRES (ÉCONOMIQUEMENT).

Autrement dit, et je trouve ça fondamental, PENDANT 200 ANS D'EXPÉRIENCE DE TIRAGE AU SORT, LES RICHES N'ONT JAMAIS GOUVERNÉ ET LES PAUVRES TOUJOURS.

Il ne devrait pas être indifférent à des militants de gauche, aujourd’hui, de constater que, AU CONTRAIRE, 200 ANS D'EXPÉRIENCE DE L’ÉLECTION ONT PERMIS AUX RICHES DE TOUJOURS GOUVERNER, ET AUX PAUVRES JAMAIS. (J)

Il est intéressant de chercher à comprendre la cause des causes de ces faits :

La différence fondamentale, c'est que l'élection repose sur la CONFIANCE en notre VOLONTÉ individuelle (comme notre volonté ne pouvait pas être trompée), alors que le tirage au sort cultive la DÉFIANCE pour, en quelque sorte, nous protéger contre notre VOLONTÉ collective (toujours menacée de TROMPERIE).


UN MOBILE DU CRIME (de tromperie), absent à l'échelle individuelle mais qui apparaît toujours à l'échelle collective

Pourquoi croyons-nous tous que "ce qu'on désire donnera toujours de meilleurs résultats que le hasard" ? Parce que nous généralisons au niveau collectif ce que nous observons au niveau individuel : quand je suis seul à vouloir, je constate tous les jours que j'améliore mon sort par ma volonté ; j'en déduis logiquement que collectivement ça va être la même chose. MAIS, ce que je ne vois pas, dans cette inférence fautive, c'est que, au niveau individuel, faute de mobile, personne ne vient tromper ma volonté (personne n'y a intérêt), alors que, au niveau collectif, apparaissent de puissants mobiles, d'irrésistibles motivations particulières, contraires à l'intérêt général, qui poussent certains acteurs à fausser la volonté générale, à tromper les électeurs.

Ce qui fait que l'impression forte que nous avons tous de "supériorité du choix sur le hasard" est TROMPEUSE : cette supériorité effective au niveau individuel ne se vérifie PAS au niveau collectif : des trompeurs d'opinion apparaissent au niveau collectif parce qu'il y a alors UN MOBILE, une motivation pour tromper l'opinion (qui n'existe pas au niveau individuel).

On pourrait dire que, par la préférence pour l'élection, les humains font preuve de prétention ("si c'est moi qui choisis, c'est mieux") alors que l'élection détruit l'équilibre qui découle naturellement du hasard : partout dans la nature, le hasard joue un grand rôle à la fois dans la survie d'une espèce et dans sa non-prolifération toxique.

Revenons à nos 400 ans d'expérience politique des deux procédures, et tâchons de chercher la cause des causes : PAR DÉFINITION (et c'est pour ça que ça se passe comme ça, toujours et partout, de la même façon), LE RICHE A LES MOYENS D'AIDER un candidat à être élu (inutile de développer ça, c'est évident), même si ce candidat est peu vertueux par rapport à l'intérêt général.

Donc, par définition, l'économiquement riche peut se rendre indispensable pour qu'un autre devienne politiquement riche (élu) et donc pour exiger ensuite une politique publique conforme à ses intérêts privés. Et il le fait parce qu'il y a intérêt.


L'élection est LA CAUSE qui permet aux marchands de coloniser la Cité

Nous sommes nombreux à nous plaindre de la colonisation de notre imaginaire par les marchands (c'est-à-dire, in fine, par les banquiers, que deviennent toujours les plus riches marchands) : progressivement, les marchands arrivent à nous faire croire ce bobard que "tout ce qui a un prix a de la valeur et que tout ce qui n'a pas de prix n'a pas de valeur" alors que, au contraire, tout ce qui compte vraiment (l'amour, la quiétude, le bonheur, la paix, l'ardeur, la plénitude, la joie, l'honneur…) n'a pas de prix et que ce qui a un prix, souvent, a peu ou pas de valeur véritable.

Mais le cœur nucléaire de cette colonisation de notre imaginaire et de nos institutions par les marchands, c'est l'élection, car c'est l'élection qui permet aux riches d'aider l'élu à être élu et de rendre ainsi l'élu DÉPENDANT du riche, ENDETTÉ en quelque sorte.

D'une certaine façon, L'ÉLECTION permet de généraliser au monde politique les modes opératoires de la SERVITUDE PAR LA DETTE, mis au point par les marchands d'argent pour faire travailler les autres à leur place.

Par le mécanisme de l'élection, les marchands mettent leurs prêtres marchands un peu partout dans le corps social en position d'influer les choix publics à leur avantage.

Mais LE MAILLON FAIBLE de cette colonisation du politique par l'économique, C'EST L'ÉLECTION !

Et ce Talon d'Achille des riches est à la portée des pauvres, mais à condition que les pauvres cessent d'être aussi orgueilleux en croyant stupidement (et en déni de tous les faits contraires qui leur donnent tort) que leur volonté collective (pourtant facile à tromper) est meilleure que le hasard (pourtant incorruptible) dans la désignation des serviteurs politiques de la Cité.

Il serait facile et judicieux de remplacer l'élection par le hasard, maître du jeu habituel dans la nature, et —à l'expérience— respectueux des équilibres et de la survie de tous.

LE HASARD FAIT BIEN LES CHOSES, on l'oublie par prétention : le hasard est une probabilité qui n'est pas sujette à notre volonté (elle-même fragile aux bobards, facile à tromper) ; LE HASARD EST INCORRUPTIBLE.


L'élection, idéalisme supposant la confiance (avant d'abandonner l'idée de gouverner) —vs— le tirage au sort, réalisme supposant la défiance (avant de s'organiser pour gouverner)

Il faut comprendre un paradoxe (ou un contresens) : contrairement aux apparences, l'élection repose sur la confiance, alors que le tirage au sort repose sur la défiance. L’élection se fonde sur un idéal (à mon avis parfaitement inaccessible et relevant de l’escroquerie) selon lequel un élu serait vertueux par le seul fait d'être élu et le resterait durablement grâce à la même élection (censée permettre aussi une sanction par non réélection), le peuple étant supposé apte à bien choisir ses maîtres... ce qui est extravagant, un vrai mythe, parfaitement irréaliste.

Alors que, au contraire, les Athéniens, très pragmatiques, se connaissaient bien eux-mêmes, se méfiaient les uns des autres et ont bâti des institutions prenant acte de la réalité de leurs imperfections et fondées sur la défiance, sur des contrôles permanents des magistrats qui n’étaient les maîtres de personne ; des institutions comptant sur la mise en scène des conflits, sur l'argumentation contradictoire, à l'occasion de débats publics, dans lesquels aucune décision ne pouvait être prise sans que tous n’aient été obligés d'écouter et réfuter publiquement les arguments des pires adversaires.

L’élection est un abandon politique, un renoncement, un geste de confiance avant de consentir à obéir pendant plusieurs années ; c'est une organisation politique qui ne laisse aux hommes que le droit de choisir des maîtres.

Alors que le tirage au sort est au cœur d’une organisation politique qui matérialise une volonté de tous les hommes de conserver le pouvoir politique et de ne nommer que des exécutants serviles pour leur représentation.

Il ne faut pas oublier qu'en démocratie, ce ne sont pas les tirés au sort qui ont le pouvoir (on les appelait des « magistrats »), c'est l'Assemblée du peuple en corps qui exerce la plénitude du pouvoir politique. Les tirés au sort ne servent qu'à exécuter les tâches que l'Assemblée ne peut pas assumer elle-même : par exemple, la préparation et la publication de l'ordre du jour, l'exécution des décisions de l’Assemblée, l’organisation matérielle du tirage au sort, de la reddition des comptes, etc.


OBJECTIONS et RÉFUTATION DES OBJECTIONS :

Je propose dans cette deuxième partie de récapituler les objections souvent formulées à l’encontre de la procédure du tirage au sort en politique, ainsi que les réfutations possibles de ces objections. À ce jour, je ne connais pas d’objection rédhibitoire.


1. AVEC LE TIRAGE AU SORT, ON METTRAIT DES AFFREUX AUX MANETTES…

Alors, bien sûr, la première objection au tirage au sort tient souvent à la crainte de tirer au sort des personnages indésirables ou même dangereux.

D'abord, il ne s'agit pas de mettre quelqu'un "aux manettes" : en démocratie, ce ne sont pas les représentants qui décident, c'est le peuple lui-même réuni en assemblée.

Mais aussi et surtout, les Athéniens, exactement comme nous, avaient très peur de tirer au sort des incapables, des malhonnêtes, des abrutis, des salauds... Et pourtant, j’attire votre attention sur le fait que, malgré cette peur, ils ont pratiqué le tirage au sort pendant 200 ans avec succès... On peut donc penser qu'ils avaient trouvé des institutions complémentaires capables d'apaiser ces craintes.

Effectivement, on trouve dans les institutions athéniennes toute une série d'institutions protectrices qui servaient à « border le système » et empêcher les abus de pouvoir (voir en bas à droite du schéma (K)) :


Les 6 institutions complémentaires qui protègent des faiblesses du hasard

• Avant le mandat, le volontariat (L), d'abord, permettait une forme d'autocensure puisque ceux qui ne se considéraient pas eux-mêmes comme capables s'excluaient d'eux-mêmes. Ce point est aujourd'hui discutable, à mon avis : il serait bon d'inciter tout le monde à participer (y compris et surtout les personnes justes qui ne se soucient pas de gouverner, dixit Alain) ; avec possibilité de refuser, bien sûr.

Par ailleurs, la docimasie (M), sorte d'examen d'aptitude (mais pas de compétence puisque l'égalité politique était de principe), examen qui permettait d'éliminer les bandits et les fous, était un autre barrage contre les indésirables avant tout mandat.

Enfin, l'ostracisme (N) (importante institution qui n'avait pas, à l'époque, de connotation péjorative, au contraire) permettait de mettre au ban (temporairement) un citoyen considéré comme effrayant (sans le tuer, sans le ruiner, et sans même le déshonorer) : chaque citoyen pouvait graver le nom d’un personnage jugé dangereux sur un ostracon, fragment de poterie, et celui qui était le plus souvent cité était éloigné de la vie politique pour dix ans.

• Pendant le mandat, les tirés au sort étaient révocables (O) à tout moment, par un vote de l'assemblée.

• En fin de mandat, les tirés au sort devaient rendre des comptes (P) et cette reddition des comptes était suivie de récompenses (honorifiques) ou de punitions éventuellement sévères. Montesquieu soulignait à ce propos que la combinaison entre le risque de punitions et le volontariat permettait de filtrer efficacement les citoyens désignés et rendait le tirage au sort intéressant pour le bien commun : grâce au risque de punitions, il y avait moins de volontaires fantaisistes ou dangereux.

• Après le mandat, même, deux procédures d'accusation publique ex post (Q) permettaient de mettre en cause après-coup des acteurs éventuellement fautifs : le Graphe para nomon et l’Eisangelia : l’une pour réexaminer une décision de l'Assemblée (et éventuellement punir un citoyen qui aurait induit l'assemblée en erreur en défendant un projet finalement nuisible), l'autre pour mettre en accusation un magistrat.


Tout cela est infiniment plus protecteur qu'un système d'institutions reposant sur l'élection qui, elle, fait comme si on pouvait compter sur la vertu de certains acteurs, meilleurs que les autres.

Le tirage au sort, lui, est au centre d'institutions qui assument les conflits et les imperfections individuelles en se fondant sur la défiance et en prévoyant des contrôles à tous les étages.

Ne pas oublier que
le tirage au sort ne désigne pas des chefs, mais des serviteurs.


2. LE TIRAGE AU SORT ÉTAIT ADAPTÉ AUX PETITES CITÉS,
MAIS NE SERAIT PAS ADAPTÉ À NOS GRANDES SOCIÉTÉS MODERNES…

Vous entendrez souvent dénoncer la sottise qui consisterait à projeter les règles d'une petite Cité de 30 000 citoyens sur un État de 40 millions d'électeurs.

De ce point de vue, contrairement aux idées reçues, un système basé sur l'élection ne peut fonctionner qu'à petite échelle puisqu'il suppose que les gouvernés CONNAISSENT à la fois les gouvernements et leurs actions (ce qui est littéralement impossible à grande échelle : qui donc peut savoir ce que font tous les jours nos élus au niveau européen ?) ; alors qu'au contraire, un système basé sur le tirage au sort est beaucoup mieux adapté à des États de grande échelle puisqu'il emporte avec lui DES CONTRÔLES PERMANENTS À TOUS LES ÉTAGES POLITIQUES.

Ce qui est essentiel en démocratie, c'est que chaque citoyen garde l'initiative. Le mot initiative est fondamental et corrélé à l'isègoria. C’est un outil puissant contre toute dérive oligarchique.

Ainsi, sur le modèle de la fédération — magnifiquement défendu par Proudhon, que nous devrions tous relire et actualiser —, la démocratie locale pourrait se coordonner avec les autres en désignant des représentants à des Assemblées régionales qui elles-mêmes délègueraient des mandataires à l'Assemblée nationale, tous ces mandataires rendant des comptes et restant sous le contrôle permanent des assemblées locales, puisque l'idée maîtresse des institutions fondées sur le tirage au sort, réaliste plutôt qu'idéaliste, c'est que la vertu n'est pas naturelle et que seuls des contrôles permanents —par de bonnes institutions— poussent les acteurs à la vertu et garantissent ainsi tous les citoyens contre les abus de pouvoir.


3. AVEC LE TIRAGE AU SORT, ON DÉSIGNERAIT DES INCOMPÉTENTS…

Autre objection courante : le monde devient complexe et les tirés au sort ne seraient pas aussi COMPÉTENTS que les élus...

Parce que vous trouvez que, de par le monde et à travers l'histoire des faits, les élus sont « compétents » ?!

C'est une blague ?

Savez-vous combien de bombes atomiques les élus soi-disant compétents ont fait exploser dans l'atmosphère, en plein air ou sous l’eau !, depuis 1945 ? Plus de 2 000 ! En fait de compétence, c’est de la folie furieuse, oui. Et combien de guerres ?! Et combien de millions de milliards de dollars gaspillés avec des armées suréquipées —qui se neutralisent mutuellement !!!—pendant que des milliards d'hommes crèvent de faim ? Et combien de scandales de corruption avérée ? Et combien de cas de collusion abjecte avec les riches qui ont permis d’élire les élus ? Et combien de trahisons du bien commun ?

Un avocat, un homme d'affaires ou un professeur qui vient d'être élu est tout à fait incompétent dans le domaine nucléaire ou climatique ou médical ou autre, et c'est son travail sur les dossiers qui va le rendre compétent. On peut en dire tout autant de n'importe quel tiré au sort volontaire qui va devenir compétent en travaillant sur ses dossiers. Les très nombreuses expériences d'assemblées tirées au sort sur des sujets techniques complexes montrent une extraordinaire compétence collective et un formidable désintéressement par rapport aux lobbys. L'honnêteté et l'absence de conflit d'intérêts sont des caractéristiques bien plus importantes pour le bien commun que la (prétendue) compétence, puisqu'un réalisme élémentaire conduit à constater qu'aucun être humain ne peut prétendre maîtriser un savoir encyclopédique a priori.


4. AVEC LE TIRAGE AU SORT, ON CHANGERAIT D'AVIS TOUT LE TEMPS…

Autre objection courante contre le tirage au sort, la rotation des charges empêcherait de maintenir une ligne politique cohérente sur la durée ; des magistrats aux mandats courts et non renouvelables seraient incapables de poursuivre des stratégies cohérentes à long terme… Mais là encore, c'est faire comme si les tirés au sort avaient le même pouvoir que les élus modernes, ce qui n'est pas du tout le cas : dans un système organisé autour du tirage au sort, c'est l'assemblée qui a le pouvoir, et cette assemblée, elle, est tout à fait stable. Les Athéniens n'avaient aucun problème de ce point de vue, au moins rien de plus grave que les incohérences liées aux élections contradictoires, évidemment elles aussi possibles.


5. LE RÉGIME ATHÉNIEN SERAIT ESCLAVAGISTE, PHALLOCRATE ET XÉNOPHOBE…

Autre objection fréquente : on nous rappelle aimablement, comme si nous l'ignorions, que les Athéniens étaient esclavagistes, phallocrates, et xénophobes.

Effectivement, à l'époque, les femmes ne faisaient pas partie du peuple, les esclaves non plus, et les étrangers non plus. Mais juger ces faits antiques avec les valeurs d'aujourd'hui est un anachronisme, une injustice, une absurdité ; c'est aussi idiot que de reprocher aux Athéniens de ne pas voler en avion… (L'image est de Jacqueline de Romilly).

Quand on s'intéresse aux institutions athéniennes, on ne défend pas l'esclavagisme, ni la misogynie, ni la xénophobie, évidemment… Simplement, on a le sens du discernement, on sépare le bon grain de l'ivraie, on n'est pas bêtement manichéen : la démocratie ne fonctionnait PAS grâce à l'esclavagisme, NI grâce à la phallocratie, NI grâce à la xénophobie.

Autrement dit, débarrassées de ces caractères infamants, les institutions athéniennes auraient produit les mêmes résultats bénéfiques en termes d’égalité politique et de protection contre les oligarques.

Autrement dit, cette objection malhonnête consiste à monter en épingle (exagérer l’importance) de caractères sans aucun rapport avec le sujet central de la démocratie : comment organiser la Cité pour qu’aucun corps n’opprime les autres ? Il ne faut pas se laisser distraire et détourner de l’essentiel, et voir comment le peuple de l’époque, défini comme il pouvait l’être à l’époque, AVEC SES RICHES ET SES PAUVRES (CECI EST ESSENTIEL), voir comment ce peuple s’est protégé contre les oligarques, contre la tendance des riches à tout prendre pour eux, toujours plus. Comme dit Castoriadis, Athènes n'est pas un modèle mais un germe.

Certes, on pourrait dire, d'une certaine façon, que l'esclavagisme et le travail des femmes à la maison libéraient du temps pour les hommes, et leur permettaient de la sorte d'aller à l'Assemblée, ce qui est vrai ; mais la situation actuelle du monde moderne, avec des machines mues par le pétrole qui font à notre place beaucoup plus de travail que les esclaves antiques, cette présence d’esclaves de fer à la place d'esclaves de chair permet d'imaginer que nous pourrions très bien, aujourd’hui, libérer du temps pour que tous les humains puissent exercer une activité politique.

C'est donc un mauvais procès, le plus souvent mené par des gens (élus et/ou riches) qui ont un intérêt personnel à discréditer la démocratie (puisque le tirage au sort mettrait au chômage les élus et ôterait aux riches leurs précieuses courroies de transmission politiques).

Par un amalgame calomnieux, les élus (et leurs parrains) essayent de nous conduire à jeter un beau bébé démocratique avec l'eau sale de son bain esclavagiste d'une époque révolue.


6. MAIS LES ATHÉNIENS UTILISAIENT AUSSI L'ÉLECTION, NON ?

On entend parfois objecter que les Athéniens utilisaient aussi l'élection. C'est vrai, mais marginalement : l'élection était préférée seulement dans les cas où une compétence était nécessaire, c'est-à-dire essentiellement en matières militaires et financières. Ainsi, les chefs d'armée et les comptables publics étaient élus, mais c'est tout. À Athènes, le tirage au sort des représentants politiques a bel et bien été la règle générale pendant 200 ans.

Nous pourrions très bien, à notre tour, combiner les deux, en fonction de nos objectifs. Cependant, ce n'est pas aux élus de faire ces choix-là, car ils vont évidemment tricher et préférer l'élection partout, dans leur intérêt personnel, contre l'intérêt général.


7. SI LA DÉMOCRATIE A PRIS FIN UN JOUR, ET N'EST JAMAIS RÉAPPARUE, C'EST BIEN LA PREUVE QUE LE SYSTÈME ÉTAIT MAUVAIS…

Autre objection rencontrée contre le tirage au sort et la démocratie : si la démocratie a pris fin et n'est jamais réapparue, c'est bien la preuve que le système était mauvais…

Pas du tout : la démocratie a pris fin à cause d'une guerre perdue. C'est-à-dire une cause contingente, non nécessaire, accidentelle, et pas à cause de vices propres.

Et les voleurs de pouvoir qui ont suivi ont bien retenu la leçon : le tirage au sort des représentants donne mécaniquement le pouvoir au plus grand nombre, au lieu de laisser les riches gouverner. Cette procédure aléatoire —équitable et incorruptible— a donc ensuite été méthodiquement discréditée par tous les notables et privilégiés à travers les âges, mais pour des raisons qui n'ont évidemment rien à voir avec l'intérêt général, et sans aucun débat public sur le choix sociétal stratégique "élections ou tirage au sort".


8. ET SI, MOI, J'AI ENVIE DE CHOISIR MES REPRÉSENTANTS ?!!

Certains objectent avec véhémence qu'ils tiennent absolument à choisir leurs représentants, que c'est leur précieuse part de souveraineté qu'on leur dérobe avec le tirage au sort, et que personne ne leur retirera sans qu'ils se battent bec et ongles.

Ce que j'observe, c'est que ces cris viennent souvent de personnes plutôt favorisées qui n'ont rien à craindre de l'élection puisqu'ils sont précisément de ceux que les élus ne martyrisent jamais.

Je ne suis pas sûr qu'il soit utile de tenter de les convaincre car il est possible qu'un intérêt personnel contraire à l'intérêt général les anime, auquel cas la discussion est un simulacre, et sans doute une impasse.

Par contre, de la part de personnes défavorisées, cet argument est vraiment étonnant : après 200 ans de trahisons répétées, après 200 ans de promesses non tenues, continuer à s'accrocher à ce qui est — de fait — un pur mensonge, relève de la pensée magique, un peu comme certaines croyances conduisent à protéger une vache sacrée.

Peut-on argumenter contre une croyance ? Peut-être. Je pense par exemple à une voie médiane (transitoire ?) : une Assemblée qui combinerait les deux modes : une partie élue (pour ceux qui veulent choisir) et une partie tirée au sort (pour ceux qui ont compris que l'élection est une menteuse). Le résultat serait déjà bien meilleur pour l'intérêt général qu'une élection à 100%.

On peut aussi proposer de choisir la procédure par référendum. Par exemple, après un honnête débat public ouvert à toutes les opinions dissidentes, on poserait la question au peuple : souhaitez-vous que la prochaine Assemblée constituante soit 1) intégralement tirée au sort, 2) intégralement élue, 3) tirée au sort pour moitié et élue pour moitié, 4) constituée de tous les citoyens volontaires ?

Mais aujourd'hui, à l'évidence,
EN NOUS PRIVANT DE L'INITIATIVE (tantôt des candidats, tantôt des questions),
LE SUFFRAGE UNIVERSEL NE NOUS PRÉSENTE QUE DE FAUX CHOIX.


9. LES TIRÉS AU SORT SONT ÉGALEMENT MANIPULABLES ET CORRUPTIBLES, PLUS FACILEMENT MÊME, PUISQU'ILS SONT DÉBUTANTS POLITIQUES ET DONC PLUTÔT NAÏFS

On objecte aussi parfois que rien ne protège les tirés au sort contre les manipulations ni contre la corruption ; on souligne même que des éternels débutants seront particulièrement exposés aux influences des fonctionnaires, eux inamovibles.

D'abord, encore une fois, c'est faire comme si les tirés au sort avaient le pouvoir alors que ce n'est pas le cas. Pour corrompre ou manipuler la volonté commune, c'est toute l'Assemblée populaire qu'il faut corrompre et manipuler puisque c'est elle qui conserve le pouvoir en démocratie. Et les procédures de mise en cause après-coup comme le Graphe para nomon permettent précisément de punir un orateur adroit qui aurait réussi à circonvenir l'Assemblée et la conduire à voter de mauvaise décisions.

Par ailleurs, pour ce qui concerne les tirés au sort, il n'est pas vrai qu'il est aussi simple de corrompre un amateur qu'un professionnel : la corruption et la manipulation prennent du temps. Et en attendant, il suffit d'un incorruptible dans une assemblée pour sonner le tocsin et alerter tous les citoyens des intrigues éventuelles.

Enfin, même imparfait, le tirage au sort reste meilleur pour l'intérêt général que l'élection sur bien des aspects. Le fait que le tirage au sort soit (évidemment) imparfait n'est pas suffisant pour y renoncer.


10. LA DÉMOCRATIE ATHÉNIENNE NE RESPECTAIT PAS LES DROITS FONDAMENTAUX ET PRATIQUAIT, PAR EXEMPLE, LA PEINE DE MORT

On entend dire parfois qu'un régime capable de condamner Socrate à mourir ne peut pas être un bon régime…

On a du mal à croire à la bonne foi de cet argument : la mort de Socrate fut une erreur, sans doute un drame, mais c'est un microscopique détail pour juger un régime sur des siècles ; un simple fait divers, à l'évidence malhonnêtement monté en épingle.

Si ceux qui mettent en avant la mort de Socrate sont de bonne foi, vont-ils penser à disposer aussi dans la balance les centaines de millions de morts et de torturés par la faute d'élus depuis 200 ans ?

Plus sérieusement, on entend dire la démocratie ne respectait pas les droits de l'Homme.

C'est tout à fait exact, mais le leur reprocher est d'abord un véritable anachronisme : il est profondément injuste de reprocher à un peuple d'il y a 2 500 ans de ne pas avoir respecté nos valeurs actuelles.

Ensuite, en faire une pierre d'achoppement non négociable est très exagéré car rien ne nous empêcherait, aujourd'hui, d'améliorer le système dans le sens de ce respect des droits fondamentaux, et puis c'est tout.

Pas du tout de quoi jeter le projet tout entier aux orties, évidemment.


11. DÉMOCRATIE, DÉMOCRATIE… ARRÊTEZ DE NOUS CASSER LES PIEDS AVEC LES RÉFÉRENCES GRECQUES : IL N'Y A PAS QUE L'OCCIDENT SUR TERRE…

Certains interlocuteurs objectent que la référence lancinante à la démocratie dans les pays développés relève de l'obsession religieuse et néglige de nombreuses autres expériences politiques riches et anciennes, en Égypte et en Chine, notamment.

C'est vrai que, pour ceux qui se contentent des apparences et acceptent d'appeler démocratie son strict contraire, la comparaison avec la religion est intéressante.

Mais au contraire, parler de religion ne convient pas pour ceux qui cherchent à comprendre — et n'ont pas peur d'améliorer — une vraie démocratie. Ceux-là mènent une enquête pour protéger tout le monde efficacement contre les abus de pouvoir, au-delà des mythes, précisément. Cette enquête reste ouverte sur toutes les suggestions utiles, naturellement.

Quant aux autres histoires mobilisables pour penser la Cité aujourd'hui, je retiens de l'expérience chinoise, pour le moment, l'intérêt porté aux CONCOURS pour l'accès aux charges publiques : cette procédure permet (théoriquement) d'accéder à une méritocratie authentique (où les aristocrates font constamment la preuve qu'ils sont bien les meilleurs, sans aucun privilège, de naissance ou autre). Il y a sans doute d'autres idées utiles dans l'histoire chinoise : eh bien parlons-en, si vous voulez.

D'autre part, on évoque parfois les attraits de l'expérience égyptienne, bien plus ancienne que l'expérience grecque. Mais pour l'instant, je dois dire que les apports égyptiens à la science politique qui permettraient de résister aujourd'hui aux abus de pouvoir me sont inconnus. Je suis évidemment ouvert à toute suggestion crédible.

Pour l'instant, j'observe (et je signale) le germe politique testé (et approuvé) à Athènes parce qu'il me paraît logique, robuste, et parfaitement adapté pour sortir enfin de la plupart de nos impasses sociales, À CONDITION DE CESSER DE CONFIER AUX PARTIS L'ÉCRITURE DE NOS CONSTITUTIONS (puisqu'ils choisiront toujours l'élection, naturellement, conduits par leur intérêt personnel).




12. AURIEZ-VOUS, VOUS AUSSI, DES OBJECTIONS, DES CRAINTES À FORMULER ?

Faites-le ici et parlons-en, à l'occasion.


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Finalement, pour évaluer et COMPARER élection et tirage au sort, QUE DISENT
LES FAITS ?

Rappel important : c'est surtout l'étude des FAITS, au moment de conclure, qui permet de douter de la pertinence des mythes aujourd'hui rabâchés : à l'évidence, la vache sacrée du suffrage universel ne tient pas ses promesses. JAMAIS.

D'ailleurs, le fait que le suffrage universel ait été institué par Napoléon III et Bismarck, et soit aujourd’hui ardemment défendu par les multinationales et les banques, par exemple, devrait nous inciter à la plus grande méfiance.


L'élection donne le pouvoir aux riches,
le tirage au sort donne le pouvoir aux pauvres…
Combien de temps encore les pauvres vont-ils défendre l'élection ?

Nous disposons de 200 ans d'expérience et de résultats FACTUELS pour chacune des deux procédures : le tirage au sort a été testé pendant 200 ans, au Ve et au IVe siècle avant Jésus-Christ, et l'élection a été testée pendant également 200 ans environ, depuis la fin du XVIIIe siècle.

Quels sont les faits intéressants qui ressortent de ces deux expériences de longue durée ? Eh bien, pendant 200 ans de tirage au sort quotidien, les riches n'ont jamais gouverné, trop peu nombreux pour être majoritaires, et LES PAUVRES TOUJOURS.

Au contraire, pendant 200 ans d'élection, les riches ont toujours gouverné, malgré leur petit nombre, et LES PAUVRES JAMAIS.

Il n'est donc pas étonnant que le suffrage universel soit défendu mordicus par tous les MEDEF, GOLDMAN SACHS, UMP, PS et autres MONSANTO du monde.

Il est, par contre, très étonnant, je trouve, que TOUS les militants de gauche, humanistes, socialistes, communistes, anarchistes, écologistes, tous soucieux de progrès social réel, soutiennent eux aussi le suffrage universel comme on défend une vache sacrée, alors que tout indique que ce mythe est mensonger, une véritable escroquerie politique !

Pour moi, c’est incompréhensible. De la part des élus (et de leurs riches maîtres), je comprends : ces gens-là haïssent naturellement une idée qui reprendrait leur pouvoir, OK. Mais de la part des non élus, l’attachement à l’élection et le refus du tirage au sort, en déni total de faits criants sur 400 ans, est proprement incompréhensible.

Par définition, l'élection est aristocratique et conduit mécaniquement à l'oligarchie, et les faits confirment l'analyse théorique : toujours et partout, L'ÉLECTION PERMET AUX RICHES D'ACHETER LE POUVOIR POLITIQUE comme on achète une voiture, et L'ISSUE LOGIQUE, MÉCANIQUE, DE L'ÉLECTION, C'EST LE GOUVERNEMENT DES PLUS RICHES, C'EST-À-DIRE DES BANQUES. Voir l'influence de Goldman Sachs, Morgan, Rockefeller, Rothschild et autres cartels sur tous les gouvernements du monde.

D'où le lien indissociable entre le tirage au sort et la création monétaire, qui est le moyen suprême pour les riches de devenir infiniment riches et de le rester, en asservissant tous les autres acteurs économiques, y compris les États, par leur dépendance à l'argent rare, l’argent-dette.

C’est un autre front de la résistance à mener en priorité.

Étienne Chouard 22 avril 2011. (MAJ 9 mai 2011.)

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BIBLIOGRAPHIE autour du tirage au sort :

LIVRES :

Bernard Manin, « Principes du gouvernement représentatif » (Champs Flammarion, 1995).

M. H. Hansen, « La démocratie athénienne à l’époque de Démosthène » (Les Belles Lettres, 2003).

Moses I. Finley, « Démocratie antique et démocratie moderne » (Petite bibliothèque Payot, 2003).

Yves Sintomer, « Le pouvoir au peuple. Jurys citoyens, tirage au sort et démocratie participative » (La Découverte, 2007).

Jacques Rancière, « La haine de la démocratie » (La Fabrique, 2005).

Cornelius Castoriadis, « Post-scriptum sur l'insignifiance. Entretiens avec Daniel Mermet » (Poche Essai, 1998).

Simone Weil, « Note sur la suppression générale des partis politiques » (Écrits de Londres, Gallimard 1957).

Robert Michels, Les partis politiques (1911).

Octave Mirbeau, La grève des électeurs (1888), avec un florilège incivique, (Éditions L'insomniaque 2007).

Fabrice Wolff, Qu'est-ce que la démocratie directe ? Manifeste pour une comédie historique (Éditions antisociales, 2010).

Alexis de Tocqueville, « De la démocratie en Amérique » (1835-1840).

SITES :

http://www.ric-france.fr/

http://stochocratie.free.fr

http://www.clerocratie.com

http://etienne.chouard.free.fr/Europe/tirage_au_sort.php

DIVERS :

André Tolmère, « Manifeste pour la vraie démocratie ».

Hervé Chaygneaud-Dupuy, Les députés tirés au sort : proposition iconoclaste pour des citoyens législateurs (2003).

Étienne Chouard, « Tirage au sort ou élection ? Démocratie ou aristocratie ?
Qui est légitime pour faire ce choix de société ? Le peuple lui-même ou ses élus ? »



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Nota : bien sûr, je vous invite à commenter cette analyse et formuler vos propres objections ou propositions ci-dessous, en commentaires.

samedi 20 septembre 2008

Alain contre la proportionnelle, scrutin injuste qui abandonne le pouvoir aux partis (13)

Pendant que je vis, chaque jour je lis Alain et c’est pour moi une source claire d’intelligence pure ; à lire cet homme, comme à lire son extraordinaire élève Simone Weil, j’ai l’impression de grandir.

Je vous propose ici quatre ‘Propos’ sur le mode de scrutin, —tout à rebours de l’air du temps qui réclame aujourd’hui la proportionnelle comme un retour à la justice élémentaire—, où Alain souligne que la proportionnelle abandonne les citoyens aux luttes intestines des partis.

Chaque mot compte dans les Propos d’Alain, tout y est à la fois léger et dense, plaisant et puissant, sujet à réflexion.

Alain tenait à choisir un homme plutôt qu’un programme ; un homme vertueux (travailleur et honnête), un homme lui-même contrôlé par ceux qu’il représente.

(Les titres sont de moi.)

Entre le plébiscite et le référendum, une voie moyenne :
des députés indépendants des partis et le contrôle permanent des pouvoirs.

Le plébiscite consiste à demander au peuple : « Quels maîtres voulez-vous ? Voici un exposé de leurs principes, quant à la police, quant à la guerre, quant à la consommation, quant à la production ; réfléchissez et choisissez. Après cela, vous donnerez un long crédit aux maîtres que vous aurez choisis ; ils pourront légiférer et gouverner en regardant au loin, comme de bons pilotes, au lieu d'être arrêtés à chaque instant par les réclamations des uns et des autres. » Ainsi vivent tous les pouvoirs monarchiques ou oligarchiques ; car tous les citoyens ne sont pas malheureux en même temps, et les abus de pouvoir, si l'on n'y remédie sur l'heure, sont bientôt oubliés ; par-dessus tout le citoyen hésite devant une révolution qui est, dans un tel système, son unique ressource. Ajoutons que ce pouvoir fort a bientôt fait de rafraîchir les têtes chaudes et de bâillonner ceux qui parlent trop ; l'oubli vient ainsi avant que la réflexion s'éveille. Aussi la tyrannie, avec un peu d'adresse et de bonheur, peut durer longtemps.

Le référendum est un système tout à fait opposé à celui-là, car les pouvoirs ne font alors qu'appliquer les lois; ils ne sont que magistrats. Rien ne peut être changé dans les droits et les devoirs sans que le peuple soit consulté. Par exemple la solution du conflit entre la Marne et l'Aube serait demandée au suffrage universel ; la formule des assurances ouvrières et paysannes, de même ; le plan de notre action au Maroc, de même. Et l'on saisit sans peine pourquoi ce système est impraticable. Chaque citoyen devrait passer son temps à lire, à calculer, à discuter ; ou bien alors il devrait juger d'après l'expérience, je dis son expérience à lui ; mais les répercussions d'une loi sur les fraudes ne se font sentir à tous les citoyens qu'après un long temps ; et elles sont perdues presque toujours dans la masse des faits. Pour le problème marocain, c'est encore plus évident.

Ajoutons que le contrôle des gouvernants par les gouvernés, qui est ce à quoi le peuple tient le plus, et ce qu'il réclamerait certainement par voie de référendum, ne peut s'exercer par le référendum même. [Ah bon ? ÉC] Entre plébiscite et référendum, il faut donc choisir quelque système intermédiaire ; et l'on est ramené au parlementarisme, dans lequel les représentants du peuple exercent un contrôle sans limite sur les actes du pouvoir, et aussi prononcent sur les réformes, en tenant compte à la fois de leurs connaissances propres et de l'opinion de ceux qu'ils représentent. Par ce mécanisme, qui suppose une familiarité et des échanges continuels d'idées entre les électeurs et l'élu, le peuple ne choisit pas ses maîtres ; il fait bien mieux, il règle, il modère, il redresse l'action des maîtres qu'il a, quels qu'ils soient.

C'est pourquoi le caractère du député, ses habitudes de travail, sa clairvoyance, son indépendance sont le principal, une fois que le principe de la souveraineté du peuple est posé et maintenu. S'il s'agit de mettre au jour quelque friponnerie d'administration, un modéré, s'il n'est ni ignorant, ni faible, ni dépendant, vaut assurément mieux qu'un paresseux, un craintif, un sceptique, un prodigue, un brouillon qui aurait l'étiquette radicale. Et si, dans ma circonscription, mon candidat n'étant pas élu, l'élu est un homme intègre et qui travaille, je suis représenté tout de même ; car si je connais un abus de pouvoir ou quelque gaspillage dans l'administration, je saurai à qui m'adresser. Voilà pourquoi je veux que l'on considère plutôt le caractère d'un homme, sa probité et sa puissance de travail, que le parti organisé dont il aura reçu l'investiture.

30 juin 1911.

Mon commentaire :

Et comment contrôle-t-on les contrôleurs ? Qui juge et punit les parlementaires eux-mêmes ? Si ces contrôleurs écrivent eux-mêmes leur code de conduite —la Constitution—, nous sommes perdus.

Par ailleurs, je ne partage pas cette conviction d’Alain que le peuple ne peut pas contrôler ses élus par référendum. L’instruction et les moyens de communication ont beaucoup progressé et ce qui était impensable hier semble devenu possible et même souhaitable aujourd’hui. Cependant, les termes de l’alternative posés par Alain restent d’une pertinence lumineuse. J’aime lire cet homme.

Contre la proportionnelle, scrutin injuste.

Quand ils ont dit que la Proportionnelle est juste, ils croient avoir tout dit. Et je vois bien une espèce de justice au premier moment, c'est-à-dire quand on nomme les députés ; mais encore faudrait-il y regarder de près. Si l'électeur est moins libre et moins éclairé dans son choix, est-ce juste ? Si les comités départementaux ont tout pouvoir pour imposer tel candidat et surtout pour en éliminer un autre, est-ce juste ? Si un homme droit et sûr prête son appui, par nécessité, à des ambitieux aussi riches d'appétits que de talents, mais de pauvre caractère, est-ce juste ? Si un ferme et libre esprit ne peut être élu qu'en traitant avec un parti, est-ce juste ? Si les partis ainsi organisés ont presque tout pouvoir pour échapper à la pression des électeurs, et tromper leurs espérances, est-ce juste ? Si l'élite, déjà si puissante, se trouve fortifiée encore par ce nouveau système électoral, est-ce juste ? Si l'influence des politiciens sur les vrais amis du peuple, déjà trop forte, s'exerce alors irrésistiblement, par les délibérations et les votes à l'intérieur du parti, est-ce juste ? Et enfin, si l'écrasement des minorités est injuste dans la circonscription, par quel miracle devient-il juste au parlement ? Car il faut bien que l'on décide enfin, et que la majorité l'emporte. En somme, quand vous dites que la Proportionnelle c'est la justice, j'ouvre bien les yeux, car j'aime la justice, mais je ne comprends rien, je ne perçois rien de ce que vous annoncez.

En revanche, il y a quelque chose que je comprends très bien et que je perçois très bien, c'est que les opinions pour et contre la Proportionnelle correspondent à des opinions très bien définies concernant l'avenir de la République. Car les uns, qui sont l'élite, et que je reconnaîtrais presque au port de la tête, craignent par-dessus tout ce qu'ils appellent la démagogie et les intérêts de clocher. Ils veulent qu'en toute chose, armée, impôts, travaux publics, ce soient les compétences qui décident ; ils veulent que la grande politique, qu'ils appellent nationale, échappe tout à fait au contrôle des petites gens, pour qui vivre de leur travail et s'assurer contre les risques est la grande affaire. Enfin ils se défient de l'électeur. C'est contre l'électeur qu'ils ont inventé la Proportionnelle, et l'invention est bonne.

Les autres savent trop, par trop d'expériences, ce que devient la volonté populaire lorsqu'elle se heurte à l'action continue des grands Ambassadeurs, des grands Banquiers et des grands Bureaucrates. Ils savent trop comment les députés cherchent trop souvent autour d'eux, dans ce milieu parlementaire qui a ses préjugés propres, un appui contre l'électeur, et de beaux prétextes pour oublier leurs promesses. Ils savent que les grands intrigants sont déjà assez forts, et disposent déjà trop des réputations et des influences ; que l'air parisien est déjà assez mauvais et dangereux pour les provinciaux même les plus rustiques ; et qu'enfin le scrutin d'arrondissement est la meilleure arme de la province contre l'élite parisienne. Prise ainsi, la question est assez claire, il me semble. Et c'est parce que ces raisons commencent à se dessiner dans le brouillard, que cet accord apparent de la plupart des députés recouvre en réalité des divisions profondes et une résistance formidable.

14 juillet 1914.

Mon commentaire : D’accord, MAIS, même avec le scrutin d’arrondissement, les élections législatives restent une révoltante escroquerie. La raison en est que tout scrutin, s’il est dévoyé par les intrigues partisanes, devient un scrutin détestable malgré toutes ses belles promesses. Je continue à chercher, chez ce penseur exceptionnel qu’est Alain, des traces de mon idée centrale —« ce n’est pas aux hommes au pouvoir d’écrire les règles du pouvoir. »

Dans la même veine, il y a cet autre propos, excellent lui aussi :

Un bon scrutin permet de contrôler, de blâmer et de détrôner tous les pouvoirs.
Le scrutin proportionnel, lui, offre un droit fictif et ne permet pas davantage que de choisir un tyran parmi plusieurs tyrans.

Je vois que la Ligue des Droits de l'Homme, dans son bulletin, recommande des cartes postales « proportionnalistes ». Il est remarquable que tant de Républicains éclairés se soient laissés prendre par les mots. Pour la Justice, pour le droit de l'électeur, ce beau programme devait plaire à la Ligue. Un homme raisonnable me disait encore il n'y a pas longtemps : « Je suis Proportionnaliste tout simplement parce que je veux conquérir mon droit d'électeur. Je suis républicain, et assez décidé ; j'appartiens à une circonscription où le royaliste est élu tous les quatre ans, sans lutte possible. Que je vote ou que je ne vote pas, le résultat est, le même ; je demande seulement que mon suffrage ne soit pas perdu ». Raison de belle apparence, mais qui ne me frappe point.

Voter, ce n'est pas précisément un des droits de l'Homme ; on vivrait très bien sans voter, si l'on avait la sûreté, l'égalité, la liberté. Le vote n'est qu'un moyen de conserver tous ces biens. L'expérience a fait voir cent fois qu'une élite gouvernante, qu'elle gouverne d'après l'hérédité, ou par la science acquise, arrive très vite à priver les citoyens de toute liberté, si le peuple n'exerce pas un pouvoir de contrôle, de blâme et enfin de renvoi. Quand je vote, je n'exerce pas un droit, je défends tous mes droits. Il ne s'agit donc pas de savoir si mon vote est perdu ou non, mais bien de savoir si le résultat cherché est atteint, c'est-à-dire si les pouvoirs sont contrôlés, blâmés et enfin détrônés dès qu'ils méconnaissent les droits des citoyens.

On conçoit très bien un système politique, par exemple le plébiscite, où chaque citoyen votera une fois librement, sans que ses droits soient pour cela bien gardés. Aussi je ne tiens pas tant à choisir effectivement, et pour ma part, tel ou tel maître, qu'à être assuré que le maître n'est pas le maître, mais seulement le serviteur du peuple. C'est dire que je ne changerai pas mes droits réels pour un droit fictif.

Or la Proportionnelle m'offre un droit fictif, qui est de choisir pour mon compte, entre trois ou quatre Partis, quel sera le Parti-Tyran. Mais que ce soit selon mon choix ou selon un autre, le Parti-Tyran sera toujours tyran, et mes droits seront toujours diminués. Dès que le député dépend plus d'un journal ou d'un comité, et moins de l'électeur, la liberté est menacée. Je dis la liberté de tous. Car si je suis radical, et si les radicaux sont les maîtres, j'aurai bien quelques faveurs si je les demande ; mais je n'appelle point cela liberté. Ce que j'appelle liberté, c'est la dépendance étroite de l'élu par rapport à l'électeur. C'est d'après cela seulement que je juge un système électoral. En termes bien clairs, il s'agit pour moi d'empêcher que les riches ajoutent le pouvoir politique au pouvoir économique qu'ils ont déjà. Or, avec les Partis et la Haute Politique, je suis assuré que les riches gouverneront. Tandis qu'avec notre système, et les perfectionnements qu'il peut aisément recevoir, comme limitation des dépenses électorales et secret du vote, nous arriverons à tenir en bride les Grands Politiques, et les Hommes d'État impatients qui ne parlent que de restaurer l'autorité. Merci du cadeau. Le meilleur des rois ne vaut rien.

6 décembre 1912.

Source de ces trois premiers 'propos' : « éléments d’une doctrine radicale »

Nécessaire indépendance des députés à l’égard des partis.
Tout contribue à jeter le chef dans de folles entreprises.
L’élection ne vaut pas contrôle.

Autant qu’un député juge à la manière d’un arbitre, et sans considérer un parti ou l’autre, le peuple est libre, aussi libre que la condition humaine le permet. Ce qui aura semblé nécessaire, utile, ou permis, au plus grand nombre de ces arbitres sera tenu pour tel, et très raisonnablement. Il n’en sera plus de même si le député considère les partis. Car, si l’accusé, ici le ministre, est un des chefs de son propre parti, il le soutiendra peut-être sans trop examiner, en vue de se rapprocher de la tête. Si l’accusé est soutenu par l’autre parti, encore bien mieux notre homme imaginera quelque ministère pour lui-même ou pour ses amis. Dans tous les cas il combattra comme soldat d’une armée ; il combattra au lieu de juger. C’est ce qu’on voit toujours à quelque degré, car rien n’est parfait ; mais le degré est ce qui importe. Supposez qu’un puissant parti occupe le pouvoir, et paraisse en mesure de punir les indisciplinés et les traîtres par une exclusion efficace, tout contrôle est rendu impossible et la liberté est perdue.

Les choses ne seront jamais tout à fait ainsi, parce que nul système électoral ne détournera tout à fait le peuple de disloquer les partis et de choisir des hommes. Mais il faut convenir que le système des listes, qui vise toujours à écarter les isolés, nuit au contrôle et donne plus de liberté aux pouvoirs quels qu’ils soient. Vouloir que le chef aime le scrutin d’arrondissement, c’est trop demander. Les hommes font voir ici une clairvoyance admirable. Observez les opinions, et vous remarquerez qu’elles dépendent des fonctions. Tout homme qui détient une parcelle des pouvoirs, quand ce ne serait qu’un chef de bureau, est pour le scrutin de liste et contre le scrutin d’arrondissement. Aux yeux de celui qui n’est point du tout chef, la proportionnelle est suspecte en ceci qu’elle suppose des listes et des partis. Par la même raison tous les tyrans, grands et petits, tiennent pour la représentation proportionnelle. Les socialistes ne sont pas loin de le comprendre, mais seulement par les effets, et non point par les causes ; sans compter qu’ils sont aisément un peu tyrans, et de bonne foi. « Si j’étais roi », telle est leur chanson.

Si tu étais roi sans contrôle, tu serais un mauvais roi. Il n’est point de sagesse qui ne s’use à exercer le pouvoir. L’importance, une pointe toujours d’entêtement, les difficultés réelles, l’excès même du travail et le poids de mille affaires, enfin la mécanique du pouvoir, qui est l’administration, tout contribue à jeter le chef en de folles entreprises. Je le suppose honnête, attaché au bien public, amoureux de la vraie gloire ; cela ne changera rien. Et pareillement je suppose que ceux qui l’ont choisi soient réellement le plus grand nombre, cela ne changera rien si ceux qui l’ont choisi n’ont pas le pouvoir de le modérer. Que les femmes votent, cela ne changera rien. Mais au contraire, soit que les hommes votent seuls, soit que les femmes s’y joignent, et que les chefs de famille aient plusieurs voix ou non, pourvu que le député soit tenu par les électeurs et non par les partis, le pouvoir sera tenu de dire ses secrets, d’exposer ses projets, d’étaler ses comptes ; et tout ira passablement.

12 janvier 1924.

Source de ce dernier 'propos' : « Alain, Propos sur les pouvoirs », propos choisis et classés par Francis Kaplan, Folio Essais n°1, 1985, p. 232.

lundi 17 septembre 2007

Retour de la guerre et impuissance des citoyens, muselés par une fausse "constitution" (34)

Je vous conseille de lire un bon papier de Sébastien Fontenelle :

« Donald Kouchner : "La Guerre ! La GUERRE ! LA GUERRE !" »
http://vivelefeu.blog.20minutes.fr/archive/2007/09/16/donald-kouchner-la-guerre-la-guerre-la-guerre.html


De mon côté, je rappelle que si nous ne pouvons RIEN faire contre la folie de nos gouvernants, même quand elle crève les yeux et même s’il est urgent de les arrêter, c’est parce que la prétendue "constitution", expressément, ne prévoit RIEN pour cela.

Je prétends — et je m’étonne d’être quasiment le seul à le faire — que la cause majeure de cette lacune centrale tient simplement aux auteurs de cette "constitution" : les hommes au pouvoir, à la fois juges et parties dans le processus constituant, ont toujours pris soin de ne jamais instituer le vrai contre-pouvoir qu’aurait été le référendum d’initiative citoyenne, le RIC.

À l'évidence, ce refus d’instituer le RIC ne satisfait pas du tout l’intérêt général, mais bien plutôt le seul intérêt personnel des hommes au pouvoir.

Pourtant, tout ça n’est pas vraiment de leur faute, mais de la nôtre, de notre négligence sur l'essentiel, de notre manque de courage à prendre en charge nous-mêmes, concrètement, l'acte constituant : c’est nous qui devrions être vigilants et qui devrions ne pas les laisser faire.

Tant qu’on laissera définir les institutions, françaises ou européennes, par les hommes de partis (qui sont quasiment tous des hommes de pouvoir, passés, présents ou à venir), ça continuera ainsi et nous (les autres) resterons impuissants.

Et les guerres reviendront, encore et toujours, comme des rouleaux compresseurs, voulues par les marchands de canons qui manipulent nos « représentants » et les « journalistes » comme des marionnettes (et nous avec).

La Constitution est un acte de défiance, un outil essentiel pour affaiblir les pouvoirs. Mais, si on laisse écrire la "Constitution" par ceux-là même dont le pouvoir doit être limité par elle, ils trichent, évidemment, et la prétendue "constitution" n'en est pas une : elle n'est alors qu'une parodie, un simulacre.

Tant que durera cette négligence citoyenne, la prétendue "constitution" ne sera que le reflet — et le fixateur — des rapports de forces existants — comme le soulignait bien Ferdinand Lassalle dans son intéressant discours "Qu'est-ce qu'une constitution ?" (un tout petit livre aux éditions Sulliver, 1999) —, au lieu d'être, comme elle le devrait, un frein universel aux abus de pouvoir, quels qu'ils soient, que tout rapport de force permet.

Toutes les autres luttes sociales sont, d'avance, rendues vaines par cette défaite-là, au plus haut niveau du droit. Le contrôle du processus constituant par les citoyens sans parti devrait être une priorité absolue pour tous ceux qui combattent l'arbitraire.

jeudi 5 juillet 2007

Qui fixe le cap au navire ? Le capitaine ou l'armateur ? L'élu ou l'électeur ? (31)

Chers amis,

Je continue à puiser dans l’œuvre d'Alain des armes pour résister :

« L'antique comparaison, tirée du navire et du pilote, n’a pas fini d’instruire les citoyens de leurs devoirs et de leurs droits. Premièrement apparaît cette remarque de bon sens qu’on ne choisit pas le capitaine d’après sa naissance, mais d’après son savoir. Et par là nous sommes délivrés d’un genre de servitude, mais pour retomber aussitôt dans un autre, car c’est le plus savant qui est capitaine. Dès qu’il a fait ses preuves, tout est dit. Prompte obéissance, prompte et silencieuse, voilà ce qui nous reste.

Il n’est pas dit que le simple matelot comprendra toujours ; et le capitaine n’est nullement instituteur ; il n’en a pas le temps. Mais bien mieux, supposons qu’un capitaine, et non sans renommée, soit au nombre des passagers ; il n’est pas encore évident que celui-là aura le droit de discuter, et d’expliquer aux matelots que la manœuvre à laquelle ils participent n’est peut-être pas la meilleure, ou la seule qui soit possible ; car on agit mal si l’on pense à deux choses dont l’une exclut l’autre.

Ainsi le matelot raisonnable devra se persuader lui-même qu’il doit croire celui qui est au gouvernail, et que, lorsqu’on double l’écueil, ce n’est pas le temps d’examiner. Et comme il n’est point du matelot de savoir où est l’écueil, quel est le risque, et à quel moment le navire est sauf, ce n’est jamais le temps d’examiner. Aux fers, donc, l’esprit fort qui discute ; aux fers le matelot qui écoute. Songez maintenant à cette traversée sans fin, et toujours périlleuse, que nous faisons tous sur un grand vaisseau ; songez qu’il n’y a point de port. C’est tempête de monnaie, tempête de travail, tempête de guerre toujours ! "Ne parlez pas au capitaine."

Il est vrai que l’on juge le capitaine qui a perdu son navire, comme aussi le machiniste qui est venu butter sur l’obstacle. De même l’on voudrait juger le général qui a attaqué témérairement, et le colonel qui a fait fusiller un peu trop vite des hommes qui peut-être se sont mépris, ou bien qui ont fait ce que tous faisaient. Mais ce genre de procès ne conduit à rien ; car il n’est pas dit que le plus savant ne se trompera jamais. Et, au surplus, il est bien aisé de montrer que l’homme de métier a fait pour le mieux. Enfin, à la rigueur, si l’on voulait prouver que la faute était évitable, il faudrait pouvoir recommencer et faire mieux. Or on ne peut jamais recommencer. La vague est autre, le brouillard est autre. Une situation ne se retrouve jamais.

Ici le citoyen souvent s’abandonne, et même se détourne par système de ces irritantes pensées. Mais il faut suivre la comparaison. Le capitaine du navire est juge des moyens ; il n’est pas juge de la fin. C’est l’armateur qui dit où il faut aller. De même c’est le citoyen qui dit où il faut aller.

Mais, répond le tyran, il n’y a point de doute là-dessus ! Vous voulez tous richesse et puissance. À quoi Socrate répondait : "Non pas d’abord richesse et puissance ; mais d’abord justice." La puissance donne un genre de sécurité, la justice en donne un autre, qui ne contente pas moins la partie inférieure de l’homme, et qui contente aussi l’autre. Et si l’on voulait soutenir que l’homme reste indifférent devant les massacres, les supplices, les emprisonnements, les suspicions, on ferait rire. Mais bien mieux, il y a un bon nombre d’hommes qui s’indignent de ces choses, toute crainte mise à part, et ce ne sont pas les pires. Et encore est-il que beaucoup d’hésitants suivraient ceux-là s’ils ne se laissaient étourdir par les discours bien payés, qui toujours plaident pour les pouvoirs, et non sans de fortes raisons que j’ai voulu rassembler ci-dessus.

Tout examiné, je conclus qu’il faut plaider aussi contre, réveiller tous les citoyens autant qu’on peut, et tenir ferme cette idée que les pouvoirs sont nos serviteurs, et non point nos maîtres. "Ou puissance d’abord, ou justice d’abord." Et ce n’est point au pilote, si savant qu’on le suppose, qu’il appartient de répondre. »

Alain, 1er juin 1927.

On nous sert souvent cet argument que seul le capitaine a la compétence pour bien naviguer et que le peuple DOIT donc s'en remettre en toute confiance à ses élus, plus compétents que lui... Voici donc un fort argument en retour : admettons que le capitaine soit le seul maître à bord, mais c'est pour garder un cap lui est imposé par son employeur (qui le surveille de près et peut le révoquer à tout moment).

Les graines vont bien finir par germer, non ?

Amicalement.

Étienne.

mardi 3 juillet 2007

Un passage très périlleux dans la vie des peuples démocratiques (6)

Ce soir, je livre à votre réflexion une page de Tocqueville, dans son livre passionnant « De la démocratie en Amérique » (GF Flammarion, tome 2, partie II, Chapitre XIV, p. 175 s.).

« (…) Ainsi, les hommes des temps démocratiques ont besoin d'être libres, afin de se procurer plus aisément les jouissances matérielles après lesquelles ils soupirent sans cesse.

Il arrive cependant, quelquefois, que le goût excessif qu'ils conçoivent pour ces mêmes jouissances les livre au premier maître qui se présente. La passion du bien-être se retourne alors contre elle-même et éloigne sans l'apercevoir l'objet de ses convoitises.

Il y a, en effet, un passage très périlleux dans la vie des peuples démocratiques.

Lorsque le goût des jouissances matérielles se développe chez un de ces peuples plus rapidement que les lumières et que les habitudes de la liberté, il vient un moment où les hommes sont emportés et comme hors d'eux-mêmes, à la vue de ces biens nouveaux qu'ils sont prêts à saisir. Préoccupés du seul soin de faire fortune, ils n'aperçoivent plus le lien étroit qui unit la fortune particulière de chacun d'eux à la prospérité de tous. Il n'est pas besoin d'arracher à de tels citoyens les droits qu'ils possèdent ; ils les laissent volontiers échapper eux-mêmes. L'exercice de leurs devoirs politiques leur paraît un contretemps fâcheux qui les distrait de leur industrie. S'agit-il de choisir leurs représentants, de prêter main-forte à l'autorité, de traiter en commun la chose commune, le temps leur manque ; ils ne sauraient dissiper ce temps si précieux en travaux inutiles. Ce sont là jeux d'oisifs qui ne conviennent point à des hommes graves et occupés des intérêts sérieux de la vie. Ces gens-là croient suivre la doctrine de l'intérêt, mais ils ne s'en font qu'une idée grossière, et, pour mieux veiller à ce qu'ils nomment leurs affaires, ils négligent la principale qui est de rester maîtres d'eux-mêmes.

Les citoyens qui travaillent ne voulant pas songer à la chose publique, et la classe qui pourrait se charger de ce soin pour remplir ses loisirs n'existant plus, la place du gouvernement est comme vide.

Si, à ce moment critique, un ambitieux habile vient à s'emparer du pouvoir, il trouve que la voie à toutes les usurpations est ouverte.


Qu'il veille quelque temps à ce que tous les intérêts matériels prospèrent, on le tiendra aisément quitte du reste. Qu'il garantisse surtout le bon ordre. Les hommes qui ont la passion des jouissances matérielles découvrent d'ordinaire comment les agitations de la liberté troublent le bien-être, avant que d'apercevoir comment la liberté sert à se le procurer ; et, au moindre bruit des passions publiques qui pénètrent au milieu des petites jouissances de leur vie privée, ils s'éveillent et s'inquiètent ; pendant longtemps la peur de l'anarchie les tient sans cesse en suspens et toujours prêts à se jeter hors de la liberté au premier désordre.

Je conviendrai sans peine que la paix publique est un grand bien ; mais je ne veux pas oublier cependant que c'est à travers le bon ordre que tous les peuples sont arrivés à la tyrannie. Il ne s'ensuit pas assurément que les peuples doivent mépriser la paix publique ; mais il ne faut pas qu'elle leur suffise. Une nation qui ne demande à son gouvernement que le maintien de l'ordre est déjà esclave au fond du cœur ; elle est esclave de son bien-être, et l'homme qui doit l'enchaîner peut paraître.

Le despotisme des factions n'y est pas moins à redouter que celui d'un homme.

Lorsque la masse des citoyens ne veut s'occuper que d'affaires privées, les plus petits partis ne doivent pas désespérer de devenir maîtres des affaires publiques.

Il n'est pas rare de voir alors sur la vaste scène du monde, ainsi que sur nos théâtres, une multitude représentée par quelques hommes. Ceux-ci parlent seuls au nom d'une foule absente ou inattentive ; seuls ils agissent au milieu de l'immobilité universelle ; ils disposent, suivant leur caprice, de toutes choses, ils changent les lois et tyrannisent à leur gré les mœurs ; et l'on s'étonne en voyant le petit nombre de faibles et d'indignes mains dans lesquelles peut tomber un grand peuple. (…) »

[Le texte intégral de cette oeuvre majeure est disponible, avec bien d'autres, dans cette caverne d'Ali-Baba : http://classiques.uqac.ca/classiques/De_tocqueville_alexis/de_tocqueville.html.]

samedi 2 juin 2007

Tout chef sera un détestable tyran si on le laisse faire (71)

Alain, le philosophe, est un des penseurs préférés de Pierre Rosanvallon et je comprends cette faveur.

Le Propos que je voudrais partager avec vous ce soir est un petit bijou :

« "Pourquoi n'adhérez-vous pas à un parti révolutionnaire ?" On m'a posé cette question plus d'une fois. Et je répondrai toujours la même chose : c'est parce que je suis plus révolutionnaire que vous tous. Je ne dis pas seulement que je n'ai aucune confiance dans aucun genre de chef ; ce serait trop peu dire. Au fond, je suis assuré que tout chef sera un détestable tyran si on le laisse faire. Pourquoi j'en suis assuré ? Parce que je sais très bien ce que je ferais si j'étais général ou dictateur. Les passions qui se rapportent à ce genre de métier ne sont jamais qu'endormies. Quel bonheur d'avoir une garde de fidèles ! Qu’il est agréable de ne jamais revenir sur un ordre ; de n'y plus penser ; d'écraser tout ce qui résiste, comme une grande machine qui passe. Quel bonheur aussi de jouer le grand jeu, de défier, de risquer, de braver !

Quelle éloquence que celle de Napoléon ! Et, parbleu, c'est la même que celle d'un chef de pirates : « Ce que je déciderai, vous le ferez ; et vous pouvez en être sûr. » Cette certitude de soi, on y arrive bien vite. Dans le grand sillage les hommes sont entraînés. Et heureux. De cela aussi je sais quelque chose ; car je suis capable de marcher sur les pas d'un homme brave et résolu. La fidélité est par elle-même délicieuse.

Et quant aux idées, demanderez-vous, qu'est-ce qu'elles deviennent ? Qu'est-ce qu'on en fait ? C'est très simple ; on n'y pense plus jamais. Il n'y a rien de plus facile que de ne pas penser. Il suffit d'être très occupé aux actions. Il suffit d'avoir des intrigues à démêler, un pouvoir à conserver, un ordre à exécuter. Si vous voulez être tyran, ne laissez aucun repos ni aux autres ni à vous-même. Ils seront heureux. Vous serez heureux. La puissance est comme un alcool. Le bonheur d'estimer donne la force de mépriser. On donnerait sa vie pour ses amis. À ce point de résolution, la vie d'un ennemi ne compte guère.

Quel est donc l'orateur qui parle en égal à des égaux ? Il commence bien ainsi mais la fureur d'admirer, qui est enivrante, a vite fait de le déloger de sa modestie ; car le fracas des bravos est de force ; l'oreille ne s'y trompe pas. On se sent maître et Jupiter d'un orage humain, d'un heureux orage qui jure de déraisonner. On se dit : « Marchons toujours, puisque moi du moins je sais où je vais. » Mais ce n'est plus vrai. La première faute du chef, la plus aisée, la plus agréable, la plus ignorée de lui-même, c'est de se croire. Là-dessus je n'irai pas ramasser des exemples ; on ne voit que cela. Alexandre, Napoléon, Lénine, Trotsky, ce sont des hommes divins ; ce furent des hommes divins au commencement.

Disons en peu de mots que le suffrage périt par l'acclamation. Stendhal, qui a éprouvé tous ces mouvements, a percé d'un coup la cuirasse, comme il fait toujours : « La nation s'enivre de gloire ; adieu la liberté ! »

Pourquoi c'est ainsi ? Il suffit de voir l'homme debout et marchant pour comprendre comment il se fait que c'est ainsi. La tête est petite et froide. Le dos est large et généreux. La pensée est une grande et petite chose qui jusqu'à présent n'a jamais réussi. C'est toujours le thorax, lieu du courage et de la colère, qui prend le commandement. La justice s'irrite à seulement parler fort ; elle n'est plus justice ; et la fraternité enivrée n'est plus fraternité du tout.

Voyez les syndicats divisés contre eux-mêmes, et gouvernés par des empereurs, des ministres, des adjudants. Et pourtant s'il y a au monde quelque organisation démocratique, c'est bien celle-là. Tout y devrait marcher par des réunions d'égaux, où le chef n'est que secrétaire. En fait tout va par décrets, mouvements d'éloquence, et union sacrée. Si cet ordre nouveau s'affirme, ce sera par un Alexandre, par un César, par un Napoléon, qui refuseront gloire et puissance, qui seront et resteront peuple en toutes leurs fibres ; qui sauveront dans ce grand corps les pensées diverses, égales, opposées, amies ; qui aimeront la justice, et refuseront ce mouvement de mordre, si terriblement joint à toutes nos amours. Et Descartes le solitaire a bien dit que notre plus ancien amour est de bien manger ; d'où vient que tout amour dévore ce qu'il aime.

Là-dessus vous dites que la froide sagesse vous ennuie. Très bien. Jouez donc éternellement le même jeu. Vous changerez seulement de maître. L'Armée Nouvelle attend des volontaires. Courez-y. Une fois de plus vendez la liberté. Librement vendez-la. »

Alain, février 1932.

C'est étonnant comme on peut relire dix fois les textes d'Alain sans s'en lasser une seconde.

Est-ce que nous trouverons un jour ces hommes providentiels (dont il faudra penser à se méfier pourtant, par principe), capables de refuser gloire et puissance, refusant de mordre ?

samedi 19 mai 2007

La vigilance ne se délègue pas (7)

Voici encore une perle, extraite des "Propos sur le pouvoir" du philosophe Alain :

« Quelle que soit la Constitution, dès que les citoyens se laissent gouverner, tout est dit. Auguste Comte signalait comme métaphysique toute discussion sur l'origine des pouvoirs. Effort mal dirigé. Les hommes ne sont point ainsi bâtis qu'on puisse en faire deux groupes, dont les uns ne mériteraient aucune confiance, tandis que les autres la mériteraient toute. De même on ne peut distinguer parmi les hommes les guerriers et les pacifiques ; c'est le même homme qui fait la guerre et qui la maudit ; et souvent il la loue et il la maudit dans la même phrase, et en quelque sorte du même geste. La grande affaire, pour moi citoyen, n'est pas de choisir quelque ami de la paix pour négocier, transiger, traiter en mon nom selon le droit et selon le bon sens, mais bien d'empêcher que le chef, quel qu'il soit, prépare la guerre. Et le plus pacifique des hommes préparera et décidera la guerre s'il ne sent pas à chaque instant une énergique résistance.

Les exemples ici abondent et se présentent d'eux-mêmes à l'esprit de chacun. Combien d'hommes m'ont déçu ! Combien d'amis, même ! On pourrait dire que tous les amis de la paix ont trahi. Mais c'est mal parler. Regardez bien ; ils se sont orientés selon le pouvoir qu'ils avaient ; tout commandement est guerre, par l'attitude, par l'entraînement, par le son de la voix.

Mais revenons aux individus. Si je déshabille un général, je trouve un homme ; et quand je le disséquerais, et quand nous serions mille fois plus savants que nous ne sommes, je suis sûr que nous ne trouverons en sa structure aucune fibre, ni aucune bosse, ni aucun composé chimique, qui soient spécialement militaires. En cet animal étalé ici et ouvert comme un livre sur la planche à disséquer, j'aperçois le mécanisme de la peur, qui consiste en ceci que tous les muscles, à la première alerte, se tendent, se contrarient, renvoient le sang au ventre, étranglent la vie. J'aperçois encore sans peine un mécanisme qui corrige le premier, et qui est l'irritation ; toute action réveillant tout et s'excitant elle-même, par le jeu des muscles, des nerfs et du sang, voilà un animal que nul danger n'arrêtera plus, s'il est une fois parti. Mais comme la fatigue et l'encrassement suivent inévitablement toutes ces agitations, et comme le plus enivrant plaisir est sans doute de se sentir dormant et éliminant, je prédis que la paresse sera la loi suprême de cet organisme, si puissant qu'on le suppose. Voilà pour l'animal. Maintenant, d'après ce gros crâne, d'après ces yeux, et d'après ces mains, je prévois une immense variété de perceptions et de souvenirs, ce qui, combiné avec les principaux mouvements animaux, expliquera assez toutes les passions humaines, toutes les sottises, et toutes les vertus. En tout cela je ne le crois ni plus pauvre que vous et moi, ni plus riche. J'ai eu la chance, où il entre un peu de sagesse, de n'être pas officier ; mais j'avais tout ce qu'il fallait pour l'être, soyez-en sûr; et vous de même.

Que la vigilance ne se délègue point, c'est ce dont je suis le plus assuré.
Qu'un galon ou une fonction changent aussitôt l'homme, et lui montrent un autre univers, j'en ai vu des preuves étonnantes. Au reste je ne vois ni ne soupçonne, en ces changements, aucune espèce de ruse ; l'homme est de bonne foi et ingénu toujours ; naïf comme un héros d'Homère ; je me le répète, je me le prouve et je me l'explique tous les jours, mais je n'en suis pas encore assez assuré.

Semblable aux enfants, et ingénu moi-même en cela, je voudrais mettre en prison tous les méchants, et les bons sur le trône. Mais à peine aura-t-il la perruque et le manteau royal qu'il sera Louis XIV, c'est-à-dire infatuation et sottise sans mesure ; c'est pourquoi je veux le contrarier ; il faut que je le contrarie sans cesse si je ne veux point le haïr. Oui, mon cher ambitieux, vous serez roi et vous ne serez point sot, pourvu que nous soyons vigilants. Et vous sourirez à ce peuple difficile. »

Alain, 13 juillet 1921.

jeudi 26 avril 2007

Contre les Phonographes Haut-Parleurs : une assemblée qui ne se réunit pas

Étonnant philosophe, vraiment. Inépuisable.

Je vous livre ici un propos d'Alain qui défend une idée admirable — quoique contestable, peut-être : le régime de tumulte qui règne dans les assemblées conduit le penseur à imaginer une assemblée qui ne se réunit pas. "La raison ne mûrit ses arrêts que dans le silence". Un texte passionnant pour exciter notre réflexion.

La liberté de parole, dans les assemblées, se nie aussitôt elle-même, et nous voyons s'organiser, si l'on peut dire, un régime de tumulte qui n'est qu'un nouveau jeu de la force. C'est le plus redoutable de tous peut-être, parce qu'il agit directement contre la pensée, qui est chose flexible, et qui s'offense même en solitude, si l'on n'y prend garde. Et le mal n'est pas seulement qu'on ne puisse exprimer une opinion ; le pire mal c'est qu'on n'en peut plus former aucune ; il faut se tendre et s'irriter en quelque sorte par précaution. Un seul homme, ainsi, dès qu'il a compris la puissance des passions, devient le maître d'une assemblée, piquant les uns et les autres à la manière des mouches bovines. Par ce moyen tous les hommes sont jetés aux extrêmes, et les modérés à l'extrême des modérés, qui est un état violent, comme on l'a dit.

Je pensais là-dessus que les assemblées devraient perdre leur importance, dans un temps où tout ce qu'il faut savoir finit par être imprimé. Et si le vote d'arrondissement ne peut nous sauver, nous trouverons peut-être mieux. L'idée d'un Sénat conservateur est par elle-même bonne ; mais tout est perdu par le lieu commun, qui s'établit d'abord par les conversations et règne finalement par le discours public. La raison ne mûrit ses arrêts que dans le silence. Aussi l'on inventera peut-être quelque Sénat d'hommes choisis par ceux qui vivent autour d'eux, aussi par des corps de métiers, aussi par des savants, par des instituteurs, par des écrivains ; mais l'important serait que ces sénateurs ne se réunissent jamais, et pensent les uns devant leur champ, les autres dans leur atelier ou dans leur bibliothèque. Il va de soi que les journaux et les livres leur seraient envoyés, ainsi que toute pétition, tout manifeste ; et les plus habiles à écrire, qui sont aussi les plus prompts à lire, pourraient préparer le travail des autres. Ils pourraient délibérer et discuter avec les citoyens, mais non point entre eux, et ne voteraient jamais que de loin et sous un secret inviolable. Ainsi les menaces et les injures tomberaient dans le vide.

Je ne crois point qu'un tel corps pourrait commodément formuler des lois ou régler les dépenses et les contributions ; mais il agirait énergiquement par quelque droit de veto, soit contre certaines lois, soit contre certains hommes. Qu'on me permette ces jeux d'imagination, qui peuvent éveiller ou réveiller une idée juste. Supposons qu'on vienne me demander, à la mode des anciens, quelque constitution qui puisse sauver l'État de violence et de misère ; c'est une loi de ce genre-là que je proposerais. Il en résulterait une sorte de gouvernement occulte par le peuple, non point par le peuple assemblé, mais par le peuple dispersé ; et l'on verrait renaître ce que j'appelle la Terreur Radicale, régime que l'Académicien considérera toujours avec horreur, et le simple citoyen avec une satisfaction sans mélange ; car tous les maux publics et politiques, sans exception, résultent de l'infatuation incroyable des pouvoirs, qui n'ont jamais pensé, sous aucun régime, que l'opinion secrète des citoyens pût changer la marche des affaires. Tel est le sens de ce mot applaudi, et qui restera : « Si quelqu'un l'ose dire ici, il en répondra à la tribune. » Ainsi parle le pouvoir, au milieu de sa garde vociférante ; comme si un citoyen n'avait pas le droit de se défier d'un homme public sans avoir à en expliquer les raisons. Contre les Phonographes Haut-Parleurs, il nous faudra trouver quelque ruse.

Alain, 31 mai 1922.

Vous avez noté qu'Alain imagine qu'une seule des deux assemblées ne se réunirait pas : celle qui doit réfléchir de façon indépendante avant d'éventuellement exercer un droit de veto. La première chambre —celle qui écrit les lois— serait toujours assemblée pour que puissent s'exprimer publiquement les opinions dissidentes, pour que toutes les thèses puissent être attaquées et défendues devant tout le monde, pour que les points de vues puissent se rapprocher —quand c'est possible— grâce au débat honnête, pilier fondateur de la démocratie.

Cette organisation semble compatible avec l'idée du double mode de scrutin : élire la première chambre —celle qui écrit les lois—, et tirer au sort la deuxième chambre —celle qui contrôle les lois : c'est cette deuxième chambre, tirée au sort, qui ne se réunirait pas.

Qu'en pensez-vous ?

Ce texte touche directement l'organisation des institutions et mérite de figurer — avec ses commentaires — dans le forum. Je le copie donc là-bas, dans le fil "Le Parlement doit pouvoir légiférer souverainement et contrôler les institutions" et je ferme ici les commentaires pour que nous ayons un lieu unique d'échange. Pour commenter ce texte, cliquez ici.

mardi 24 avril 2007

Le pouvoir réglementaire est la porte ouverte à la tyrannie : un exemple parmi des milliers (6)

« L'État veut-il tuer Internet en France ? »
par Philippe Jannet, dans Le Monde du 20 avril 2007 :
http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0,36-899116,0.html

« Discrètement, en marge de la campagne, le gouvernement prépare un décret qui, s'il était appliqué, tuerait l'Internet "made in France". En effet, sous prétexte de surveiller au plus près les internautes, un décret d'application de la loi sur la confiance dans l'économie numérique du 21 juin 2004, exige que les éditeurs de sites, les hébergeurs, les opérateurs de téléphonie fixe et mobile et les fournisseurs d'accès à Internet, conservent toutes les traces des internautes et des abonnés au mobile, pour les délivrer à la police judiciaire ou à l'État, sur simple demande.

Au-delà du coût incroyable que cette conservation représenterait, cette mesure ne pourrait que déclencher une défiance immédiate des Français à l'égard de leur téléphone mobile ou fixe, comme à l'égard des acteurs français d'Internet, assassinant instantanément l'économie numérique française, pourtant décrite comme stratégique par nos chers candidats.

Le décret en préparation exprime le fantasme "Big Brother" : tout savoir sur tout et tous, même l'impossible. Selon ce texte, les opérateurs téléphoniques, les fournisseurs d'accès à Internet, les hébergeurs et les responsables de services en ligne (sites Web, blogs, etc.), devraient conserver pendant un an à leurs frais toutes les coordonnées et traces invisibles que laissent les utilisateurs lors d'un abonnement téléphonique ou à Internet, lors de leurs déplacements avec un téléphone allumé, lors de chaque appel ou de chaque connexion à Internet, de chaque diffusion ou consultation sur le Web d'un article, d'une photo, d'une vidéo, ou lors de chaque contribution à un blog.

En substance, devraient être conservés les mots de passe, "pseudos", codes d'accès confidentiels et autres identifiants, numéros de carte bancaire, détails de paiement, numéros de téléphone, adresses e-mail, adresses postales, le numéro de l'ordinateur ou du téléphone utilisé, le moyen d'accès à un réseau, les date et heure d'appel, de connexion et de chacune de leurs consultations ou contributions sur un site Internet.

À tant vouloir être exhaustif, le texte imposerait d'identifier quiconque, en France, aura mis en ligne, modifié ou supprimé une virgule dans son blog, un "chat", ou sur le Web. Techniquement, on peut, certes, tenter de savoir qui s'est connecté à un site et constater sur Internet ce qu'il diffuse à un instant donné.

Mais en cherchant à conserver la trace de la publication d'un contenu qui aura, par la suite, été retiré, le texte impose de facto de mémoriser systématiquement tout ce qui est mis en ligne, modifié et supprimé sur "l'Internet français". De l'avis unanime des spécialistes, c'est économiquement et techniquement impossible. Même les États-Unis de George W. Bush et leur "Patriot Act" post-11-Septembre n'ont jamais envisagé pareille conservation ou réglementation, qui soulèverait sans doute l'opinion publique américaine d'aujourd'hui, mais s'opère sans bruit en France. (...) »

Mon commentaire : je rappelle que le décret est la règle de droit qui matérialise la pire confusion des pouvoirs, voulue par de Gaulle en France, et voulue ensuite par les exécutifs qui ont bâti l’Union européenne (sans nous), pour gouverner en paix : avec le pouvoir règlementaire (au sens large) — décrets, règlements et ordonnances en France ; "procédures législatives spéciales" et "actes non législatifs" en Europe (art. 1.34 et 1.35 du TCE) —, le pouvoir exécutif peut à la fois écrire les lois et les appliquer, sans contrôle parlementaire ; c’est la négation de la séparation des pouvoirs, c’est la porte ouverte à la tyrannie, on commence à le constater aujourd’hui. Quand un homme d’honneur comme de Gaulle est au pouvoir, on ne s’aperçoit pas du danger, mais dès que cet homme honnête s’en va, on se rend compte qu’on a fait une folie en acceptant des institutions aussi peu protectrices. Cherchez, dans la Constitution de 1958 ou dans les institutions de l’Union européenne, les moyens laissés aux citoyens pour résister à un abus de pouvoir, même scandaleux, c’est à pleurer : les politiciens professionnels nous ont progressivement bâti une prison politique.

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dimanche 22 avril 2007

Nul n'est digne du droit, voilà le fondement du droit (3)

« Personne n'est digne du droit. C'est par là qu'il faut terminer toute discussion sur les droits. On dit : "Peut-on laisser des armes à un fou ?" Et cela paraît assez raisonnable, de désarmer le fou. D'autres diront : "Devait-on donner la liberté aux nègres ? Comment en useront-ils ?" Et je rencontre beaucoup d'hommes, et même des femmes, qui diront au sujet des revendications féminines : "Vous n'allez pas donner le droit de vote à ce petit être qui essayait hier la plume la plus haute, et qui essaie aujourd'hui le chapeau le plus bas et le mieux enfoncé, avec un sérieux admirable. Attendons. Les hommes n'ont plus de chapeaux à plumes ni de dentelles, si ce n'est comme insignes du pouvoir. L'homme riche met tout son art à n'être pas remarqué. Quand les femmes en seront là, il sera temps d'égaliser les droits politiques."

"Les Arabes d'Algérie, disait un autre, sont passablement gouvernés. Vous voulez leur donner des droits ; mais les choses iront-elles mieux ? Ceux qui les connaissent ont des doutes là-dessus, et plus que des doutes. Ne tient-on pas les mineurs en tutelle ?"

"La classe ouvrière, dit-on encore, n'est pas éduquée. On le voit trop par leurs déclamations ; tout cela est sans règle et sans mesure, comme un tumulte d'enfants. Les droits de l'homme sont une belle chose en théorie ; mais on ne laisse pas des allumettes aux petits enfants. Il faut accorder les droits à ceux qui en sont dignes, à mesure qu'ils en sont dignes. Je voudrais de tout mon cœur que les cheminots puissent régler l'horaire des trains, 1'éclairage des signaux, et toute la police de leur métier, mais nous n'en sommes pas là. La perfection du droit entraînerait de grandes injustices. Un homme de gouvernement s'aperçoit bientôt qu'il est tuteur et gardien d'enfants. C'est pourquoi, dès qu'ils ont passé par là, vous les voyez bientôt détachés de leurs beaux principes. La République veut trop de vertu peut-être."

Je pourrais bien me demander aussi, quand je dois de l'argent à quelqu'un et qu'il dépend de moi de le lui rendre : "Qu'en fera-t-il ? Il ira le perdre aux course ; il boira ; il corrompra les autres." Mais cette pensée est déjà une faute ; il s'agit de payer. Si l'on ne devait qu'au mérite, quand paierait-on ? Le droit vaut mieux que nous. Le droit est au-dessus des sages ; il le faut, et c'est la plus belle invention des sages. Solon, ayant donné ses lois, s'en alla pour toujours. Il craignait les leçons de l'expérience.

Car il faut juger ces hommes qui voudraient tenir le peuple en tutelle. Ils ont aussi des passions, et bien visibles. Cette folie du luxe, cette soumission aux femmes brillantes, cette éloquence puérile, qui cherche l'applaudissement ; ces lieux communs usés, dans lesquels ils retombent cette injustice dans le détail, qui leur semble naturelle ; ces marchandages, ces services échangés, cette indulgence aux intrigues, cette faiblesse devant les flatteurs ; cet art des grandes affaires, qu'ils apprennent si vite ; enfin cette ivresse de la puissance, que je devine au son de leur voix. Voilà nos sages. Voilà ceux qui prétendent décider si leur peuple est mûr pour la liberté. Mais lisez donc l'histoire. Voyez donc ce que furent presque tous les rois et presque tous les ministres, pendant des siècles. Si les locomotives étaient conduites comme l'État, le machiniste aurait une femme sur les genoux. Nul n'est digne du droit, voilà le fondement du droit. »

Alain, 5 janvier 1914.



Que j'aime lire et relire Alain, vraiment, et le relire encore...


Je retiens, comme deux trésors :

Si les locomotives étaient conduites comme l'État, le machiniste aurait une femme sur les genoux. :o)

et surtout

Le droit vaut mieux que nous. Le droit est au-dessus des sages ; il le faut, et c'est la plus belle invention des sages. Solon, ayant donné ses lois, s'en alla pour toujours. Il craignait les leçons de l'expérience.

Il faut que je fasse des recherches sur le détail de ce comportement de Solon, constituant apparemment historiquement exemplaire. (Si vous avez des liens, merci d'avance ;o)

La société des Mollusques (3)

« Il y a un roman de Dickens, "La petite Dorrit", qui n'est pas parmi les plus connus, et que je préfère à tous les autres. Les romans anglais sont comme des fleuves paresseux ; le courant y est à peine sensible ; la barque tourne souvent au lieu d'avancer ; on prend goût pourtant à ce voyage, et l'on ne débarque pas sans regret.

Dans ce roman-là vous trouverez des Mollusques de tout âge et de toute grosseur ; c'est ainsi que Dickens appelle les bureaucrates, et c'est un nom qui me servira. Il décrit donc toute la tribu des Mollusques, et le Ministère des Circonlocutions, qui est leur habitation préférée. Il y a de gros et puissants Mollusques, tel lord Decimus Tenace Mollusque, qui représente les Mollusques à la Haute Chambre, et qui les défend quand il faut et comme il faut ; il y a de petits Mollusques aux deux Chambres, qui ont charge, par des Oh ! et des Ah ! de figurer l'opinion publique, toujours favorable aux Mollusques. Il y a des Mollusques détachés un peu partout, et enfin un grand banc de Mollusques au Ministère des Circonlocutions. Les Mollusques sont très bien payés, et ils travaillent tous à être payés encore mieux, à obtenir la création de postes nouveaux où viennent s'incruster leurs parents et alliés ; ils marient leurs filles et leurs sœurs à des hommes politiques errants, qui se trouvent ainsi attachés au banc des Mollusques, et font souche de petits Mollusques ; et les Mollusques mâles, à leur tour, épousent des filles bien dotées, ce qui attache au banc des Mollusques le riche beau-père, les riches beaux-frères, pour la solidité, l'autorité, la gloire des Mollusques à venir. Ces travaux occupent tout leur temps ; ne parlons pas des papiers innombrables qu'ils font rédiger par des commis, et qui ont pour effet de décourager, de discréditer, de ruiner tous les imprudents qui songent à autre chose qu'à la prospérité des Mollusques et de leurs alliés.

Le même jeu se joue chez nous, et à nos dépens. Mollusques aux chemins de fer, aux Postes, à la Marine, aux Travaux publics, à la Guerre ; alliés des Mollusques au Parlement, dans les Grands Journaux, dans les Grandes affaires. Mariages de Mollusques, déjeuners de Mollusques, bals de Mollusques. S'allier, se pousser, se couvrir ; s'opposer à toute enquête, à tout contrôle calomnier les enquêteurs et contrôleurs ; faire croire que les députés qui ne sont pas Mollusques sont des ânes bâtés, et que les électeurs sont des ignorants, des ivrognes, des abrutis. Surtout veiller à la conservation de l'esprit Mollusque, en fermant tous les chemins aux jeunes fous qui ne croient point que la tribu Mollusque a sa fin en elle-même. Croire et dire, faire croire et faire dire que la Nation est perdue dès que les prérogatives des Mollusques subissent la plus petite atteinte, voilà leur politique. Ils la font à notre nez, jugeant plus utile de nous décourager que de se cacher, produisant de temps en temps un beau scandale afin de nous prouver que nous n'y pouvons rien, que l'électeur ne peut rien au monde, s'il n'adore le Mollusque, que le député ne peut rien ail monde, s'il n'adore le Mollusque. Ils feront de Briand un Dieu, et de Painlevé un brouillon et un écervelé ; ils perdront enfin la République si elle refuse d'être leur République. Ce qu'un très grand Mollusque exprimait récemment, en disant, à un déjeuner de Mollusques : "Dans cette décomposition universelle, dans cette corruption, dans cette immoralité, dans ce scepticisme, dans cette incompétence qui s'infiltrent partout, je ne vois que l'Administration qui tienne encore ; et c'est Elle qui nous sauvera." »

Alain, 2 janvier 1911.

Quel esprit, vraiment.

L'indignation des compétents (11)

Voici un savoureux Propos d'Alain qui pourrait s'intituler : "L'indignation des compétents":

« Lisez les feuilles publiques ; vous verrez qu'ils sont tous saisis d'un furieux besoin de déclamer contre l'électeur, disant qu'il est ignorant, qu'il est corrompu, qu'il est inconstant, qu'il est ingrat, et qu'enfin il faut chercher quelque système ingénieux qui permette aux éminents députés, aux éminents ministres, aux éminents bureaucrates de remettre l'électeur il sa place, et de travailler à son bonheur malgré lui.

Je connais cette chanson. Tous les bureaucrates que j'ai rencontrés me l'ont chantée ; et cela revenait à dire, presque sans détour, que le suffrage universel, si on le prend sérieusement, est une institution absurde. Car, disaient-ils, il faut avant tout savoir, si l'on veut agir. Or, dans votre beau système, le petit nombre des citoyens qui savent bien une chose, que ce soit les finances, la mutualité, l'enseignement on la politique extérieure, ce petit nombre est écrasé par la multitude des ignorants. "Nous espérions, disaient-ils, que les ignorants feraient du moins modestes et discrets, et qu'ils se laisseraient tout de même un peu gouverner par ceux qui sont préparés à cette tâche difficile. Mais point du tout. Votre république se réalise. Le député vient dans les bureaux, et y parle au nom du peuple. Le tard-instruit méprise les compétences, et veut réformer tout. Bientôt on nommera les ingénieurs, les amiraux, les professeurs au suffrage universel. Ils ont déjà saccagé notre culture française. L'ignorant dit : voilà ce que l'on doit m'apprendre. Ce beau système est arrivé à sa perfection propre avec votre Combes ; et nous y retomberons, c'est inévitable, à moins qu'une grande révolte de l'élite ne coïncide avec quelque mouvement de crainte et de modestie dans la masse ignorante. Mais, avec ces ambitieux et prétentieux instituteurs, qui ne supportent plus aucun frein, je crois bien qu'on ne peut guère compter sur une abdication volontaire des citoyens-rois. Et alors, où allons-nous ?"

Tout directeur, tout inspecteur, tout conseiller, tout préfet. tout recteur, tout ministre pense ainsi et parle ainsi, dès que l'électeur est retourné à son travail. Un Combes, un Pelletan, sont haïs et méprisés par l'élite, justement parce qu'ils résistent à ce mouvement-là.

Les partis n'y font rien. Le radical s'entend très bien là-dessus avec le monarchiste. Tous sentent très vivement que le peuple se hausse sur la pointe des pieds, et regarde dans les bureaux. L'élite des bureaucrates est contrôlée, critiquée, menacée dans ses privilèges. Les députés éprouvent, plus directement encore, cette puissance des masses, qui, bien loin de demander à grands cris quelque bouleversement impossible, prétendent tout simplement s'installer au fauteuil, et vérifier les livres de cuisine et de blanchissage. Péril imminent, contre quoi ils ont trouvé déjà la représentation proportionnelle, en attendant l'enseignement professionnel, qui remettra les citoyens à la chaîne. Citoyens, tâchez de bien saisir cette Révolution des bureaucrates contre le Peuple. Et méfiez-vous ; l'adversaire a plus d'un tour dans son sac. »

Alain, 4 juin 1910.

dimanche 15 avril 2007

Alain, blogueur formidable, déjà (1)

Émile Chartier, dit Alain, 1868-1951, écrivain et philosophe, professeur et journaliste, démocrate radical, est un personnage attachant et bien utile pour notre époque déboussolée.

Je dévore ses "Propos" sur le pouvoir (Folio essais) et je pense à vous souvent car ce qu'il écrit est à la fois clairvoyant et savoureux. Je vais reproduire ici (dans la catégorie Propos sur le pouvoir, la richesse, le bonheur...) certains propos, pour les soumettre à votre jugement, pour que nous en parlions un peu — un de temps en temps — comme il faisait lui-même en écrivant tous les jours dans un journal.

Dans ce premier propos, Alain justifie la forme de ses petits billets alors qu'on lui demande d'écrire de vrais livres.

Sa pensée subtile devrait bien intéresser les blogueurs d'aujourd'hui ;o)

« Un ami inconnu m'a écrit : "Ces propos sur la paix et la guerre ne sont que des feuilles volantes ; faites donc un livre." Il y a quelque temps, un critique plus sévère me donnait le même conseil sur un autre ton : "Quoi, disait-il, toujours des improvisations et des mouvements d’humeurs ? Vous laissez trop au lecteur à coordonner, et du reste il ne le fait point ; il lit, il oublie. On ne sème pas un grain de blé, on ensemence un champ. J’admet qu’il y a une doctrine radicale ; mais encore faut-il la formuler afin que d’autres la comparent à ses voisines et la jugent. Je ne lirai plus vos petits billets ; mais faites un livre ; je le lirai."

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