Henri Guillemin, Robespierre, Rousseau, Castoriadis, Zinn... - Blog du plan C, pour une Constitution Citoyenne, écrite par et pour les citoyens

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C'est notre Constitution qui est notre seule arme (et c'est aussi la meilleure) pour contrôler les pouvoirs. À nous d'en parler, entre simples citoyens, pour devenir des millions à l'avoir compris : ce n'est pas aux hommes au pouvoir d'écrire les règles du pouvoir.

Bienvenue :o)


Étienne Chouard
Je cherche ici à mettre en débat ouvert ce dont on ne parle nulle part : les plus grands principes institutionnels dont tous les citoyens (gauche, centre, droite) ont besoin pour se protéger des abus de pouvoir.

Je vous propose d'aller voir le FORUM et de suivre le SOMMAIRE, point par point (un principe par jour pour une digestion facile ?), et de réfléchir à votre propre position : Pour ? Contre ? Partagé ?

Et si personne (ni moi, ni d'autres ici) n'a encore défendu les arguments qui vous semblent importants, formulez-les vous-même : nous progressons ensemble en combinant nos réflexions, démocratiquement et positivement :o)

Suggestion :
pour parler nombreux
sur de nombreux sujets :
. soyons brefs,
. dans le sujet,
. et patients :-)

Une fois les principes bien débattus sur le FORUM, vous pouvez, dans la partie WIKI, écrire vous-mêmes les articles qui vous semblent importants dans une Constitution, aussi bien nationale qu'européenne.

Sur cette partie BLOG, je vous propose de nous parler plutôt des problèmes qui ne sont pas spécifiquement institutionnels (économie, histoire, philosophie, sociologie, société, actualité, technique, littérature, etc.), mais qui tournent quand même autour des sujets évoqués sur le forum : on cherche à imaginer ensemble un outil intellectuel, robuste et durable, contre les abus de pouvoir.

J'ai hâte de vous lire :o)

Étienne Chouard


Retour à la page centrale :
Le site d'origine s'appelle AEC : "Arc-en-Ciel" (après la pluie le beau temps) :o)


Présentation du PLAN C :


Rouages fondateurs d'une vraie démocratie :


Citoyens Européens Contre le Régime Illégitime :


Malformation congénitale de l'Union européenne :


Liberté d'expression :


Vote blanc = protestation légitime:


Henri Guillemin


Jean-Jacques ROUSSEAU


Cornélius Castoriadis


Gentils virus






Commentaires récents (de la partie blog ; voir aussi le forum et le wiki) :

Articles récents :




lundi 3 février 2014

Du neuf sur Henri ! Et du meilleur ! (13)

Du neuf sur Henri :) Et du meilleur !

L'association Club 44 de la Chaux-de-Fond vient de terminer un important travail de mise à jour d'archives. Et sur leur site fraîchement ouvert, Benoit Comte tombe sur les liens suivants qui vont emporter au ciel les aficionados de Guillemin :)

Flaubert, Tolstoï, Bernanos, Voltaire et Rousseau, les origines de la première guerre mondiale, Victor Hugo, l'affaire Jésus, mes grandes rencontres, la trajectoire de Charles de Gaulle (x2), le problème de Dieu, l'arrière-pensée de Robespierre... le pied !

http://www.club-44.ch/?a=7&search=2&guest=35217&id=Henri+Guillemin

Merci Benoît !!! :)
Formidable cerveau collectif...
yeeesss !

1) Henri Guillemin 26.10.1987 L’arrière-pensée de Robespierre
https://soundcloud.com/club-44/w-0662-mp3


2) Henri Guillemin 16.02.1987 Le problème de Dieu
https://soundcloud.com/club-44/w-0444-mp3


3) Henri Guillemin 03.12.1984 La trajectoire de Charles de Gaulle; 1958-1969, la Restauration et la Chute
https://soundcloud.com/club-44/w-0597-mp3


4) Henri Guillemin 05.11.1984 La trajectoire de Charles de Gaulle; 1890-1958 Lente et brève conquête
https://soundcloud.com/club-44/w-1216-mp3


5) Henri Guillemin 06.12.1982 Mes grandes rencontres
https://soundcloud.com/club-44/w-0437-mp3


6) Henri Guillemin 14.12.1981 L’affaire Pétain
https://soundcloud.com/club-44/w-0493-mp3


7) Henri Guillemin 18.05.1981 L’affaire Jésus
https://soundcloud.com/club-44/w-0479-mp3


8) Henri Guillemin 03.12.1979 Victor Hugo
https://soundcloud.com/club-44/w-0393-mp3


9) Henri Guillemin 06.11.1978 Les origines de la Première Guerre mondiale
https://soundcloud.com/club-44/w-0308-mp3


10) Henri Guillemin 21.06.1978 Voltaire et Rousseau
https://soundcloud.com/club-44/w-0299-mp3


11) Henri Guillemin 04.11.1974 Georges Bernanos, témoin de notre temps
https://soundcloud.com/club-44/w-1023-mp3


12) Henri Guillemin 26.11.1973 Le désastre de 1940
https://soundcloud.com/club-44/le-desastre-de-1940


13) Henri Guillemin 05.11.1973 Le drame de 1870 et la Commune
https://soundcloud.com/club-44/le-drame-de-1870-et-la-commune


14) Henri Guillemin 22.10.1973 Les événements de 1848
https://soundcloud.com/club-44/les-evenements-de-48


15) Henri Guillemin 08.10.1973 La Révolution française
https://soundcloud.com/club-44/la-revolution-francaise


16) Henri Guillemin 04.05.1970 Léon Tolstoï, essai de biographie intérieure
https://soundcloud.com/club-44/w-1111-mp3


17) Henri Guillemin 20.02.1958 Gustave Flaubert
https://soundcloud.com/club-44/w-1116-mp3

mercredi 8 janvier 2014

Les vidéos du colloque 2013 « Henri Guillemin et la Révolution Française : le moment Robespierre » (37)

Les vidéos du colloque 2013
« Henri Guillemin et la Révolution Française :
le moment Robespierre »

Chouette ! Voici enfin les vidéos de la très émouvante journée du 26 octobre, à Paris : "colloque Henri Guillemin".

J'y ai découvert et rencontré des connaisseurs de Guillemin, mais surtout des amoureux :) amoureux comme moi et d'autres, de plus en plus nombreux sur le net.



Cette journée est un souvenir de nombreux moments de bonheur. Je voudrais remercier du fond du cœur les organisateurs, pour ce colloque et pour tout ce qu'ils font pour la mémoire de ce vieil homme bon que j'aime tant.


Patrick Berthier :
la genèse de l'ouvrage [de Guillemin]
« Robespierre politique et mystique »


Patrick Berthier au colloque Henri Guillemin 2013 par presence_henri_guillemin


Florence Gauthier :
Robespierre, théoricien et acteur
d'une république démocratique et sociale


Florence Gauthier au colloque Henri Guillemin 2013 par presence_henri_guillemin


Étienne Chouard :
Henri Guillemin explique Robespierre et le gouvernement prétendument représentatif
De façon générale, la problématique de la représentation politique


Etienne Chouard au colloque Henri Guillemin 2013 par presence_henri_guillemin


Yannick Bosc :
Robespierre ou la Terreur des droits de l'homme


Yannick Bosc au colloque Henri Guillemin 2013 par presence_henri_guillemin


Olivier Blanc :
l'argent de la terreur. Les augmentations de patrimoine des élus de l'an II


Olivier Blanc au colloque Henri Guillemin 2013 par presence_henri_guillemin


Marc Belissa :
Robespierre et la religion dans l'historiographie : 1794 - 2012


Marc Belissa au colloque Henri Guillemin 2013 par presence_henri_guillemin


Serge Deruette :
le problème de l'héritage de Robespierre aujourd'hui


Serge Deruette au colloque Henri Guillemin 2013 par presence_henri_guillemin


Patrick Rödel :
genèse du nouveau livre de conférences de Guillemin :
« 1789-1792, 1792-1794 : les deux révolutions françaises »

Patrick nous fait découvrir l'histoire passionnante d'un livre passionnant ; je suis en train de le dévorer : c'est un bijou !

On (la RTS) a perdu les vidéos des 18 conférences de Guillemin sur la révolution française :(
mais on a donc, désormais, le texte de ces conférences perdues ! (grâce à tous ces fans épatants) :)

Un livre original, captivant et utile, à lire et à faire lire :

Voici donc l'histoire de ce livre épatant, racontée par Patrick Rödel :



Patrick Rödel au colloque Henri Guillemin 2013 par presence_henri_guillemin


Source : http://blogs.mediapart.fr/blog/colloque-henri-guillemin/060114/les-premieres-videos-du-colloque-henri-guillemin


Table ronde finale,
avec Edwy Plenel qui nous a rejoints :


Table ronde de clôture du colloque Henri... par presence_henri_guillemin


Table ronde de clôture du colloque Henri... par presence_henri_guillemin


Source : http://blogs.mediapart.fr/blog/colloque-henri-guillemin/070114/henri-guillemin-et-la-revolution-les-videos-de-la-table-ronde


Je voudrais aussi mettre un coup de projecteur sur le travail formidable de Patrick Berthier
qui a écrit deux livres (délicieux pour les fans) qui nous racontent la vie de Guillemin :

« Le cas Guillemin » (1979)

« Guillemin, légende et vérité » (1982)

Le premier livre n'est pas facile à trouver, je crois ; le deuxième livre est disponible chez Utovie :
http://editions.utovie.pagesperso-orange.fr/pages/collect/guillemin/html/hgsurhg.html


Rappel :
• tous les livres de Guillemin
sont disponibles (ou en voie de l'être)
aux Éditions Utovie :

http://www.utovie.com/catalog/henriguillemin-c-24.html?osCsid=31496138609b72a330b2599ebec6c909

• Le sommaire de toutes les conférences et sons mp3 :

http://etienne.chouard.free.fr/Europe/forum/index.php?2012/05/04/218-henri-guillemin-explique-robespierre-et-les-revolutions-francaises_la-fausse-et-la-vraie



Merci à tous, pour tout ce que vous faites pour entretenir la mémoire des luttes.

Bien amicalement.

Étienne.




[Mise à jour 21 janvier 2014 :

L'adorable Benoît vient d'isoler mes interventions pendant la table ronde du colloque. Mille mercis à ce très gentil virus ! :)


Chouard sur Guillemin - le faux socialisme, le fascisme et la lutte des classes


Chouard sur Guillemin - l'éducation nationale vs populaire/politique (Franck Lepage)


Chouard Guillemin La mise en scène des conflits et Marat



ÉC. ]

mardi 26 novembre 2013

Howard Zinn : notre problème, c'est l'obéissance civile ! (62)

Howard Zinn :
notre problème, c'est l'obéissance civile !


Matt Damon, un ami de longue date d'Howard Zinn et de sa famille,
a lu des extraits d'un discours d'Howard Zinn qu'il a donné en 1970
dans le cadre d'un débat sur la désobéissance civile.

Merci au "Journal du siècle" d'avoir signalé cette vidéo sur Agoravox ;
les commentaires sont intéressants..


Je profite de l'occasion pour signaler mon livre préféré de Howard Zinn,
une compilation d'histoires passionnantes, à la manière d'Henri Guillemin mais pour les USA :
Une Histoire populaire des États-Unis de 1492 à nos jours.


Je signale aussi qu'une souscription est en cours pour un film qui va être épatant (je le sais... :) ) :
http://www.lesmutins.org/Howard-Zinn-Une-histoire-populaire.html



Il est très important pour nous tous d'entretenir la mémoire des luttes.


Merci à tous, pour vos mails chaleureux. Je ne réponds pas à tous, faute de temps,
mais vous êtes sacrément gentils et vous me donnez de la force :)

Amicalement.

Étienne.

samedi 21 septembre 2013

Samedi 26 oct 2013, colloque Henri Guillemin, à Paris (32)

Samedi 26 oct 2013, à Paris,
colloque Henri Guillemin

http://blogs.mediapart.fr/blog/colloque-henri-guillemin/080913/colloque-henri-guillemin

Colloque Henri Guillemin - Présentation

L’association PHG organise un colloque à Paris, le 26 octobre 2013 sur le thème : « Henri Guillemin et la Révolution Française : le moment Robespierre ». La teneur philosophique et politique de cet événement, en s'appuyant sur l'oeuvre et l'engagement de Henri Guillemin, vise à s’inscrire dans le cadre du débat sur les valeurs de la république, notamment sur ce que signifient particulièrement aujourd’hui, la Révolution française et les travaux de la première République.

COLLOQUE "HENRI GUILLEMIN ET LA RÉVOLUTION FRANÇAISE - LE MOMENT ROBESPIERRE"

Le 26 octobre 2013 à l'Institut Catholique de Paris (ICP) 21 rue d'Assas 75006 Paris
Horaires : 1ère partie : 9h00 - 12h30 2ème partie : 14h00 - 18h00
Entrée : 10 € - ( 8 € pour les pré-inscrits) - Etudiants : 5 €
Comment se pré-inscrire : envoyer votre demande à : manginedouard@yahoo.fr


Depuis sa création en 1992, l’association Présence d’Henri Guillemin » (PHG), a pour objectif de concourir à la pérennité de l’œuvre d’Henri Guillemin et au maintien de son souvenir. Pour élargir son audience et mieux développer ses activités, elle a créé à l’automne 2010 deux antennes : l’une à Paris, sous la responsabilité d’Edouard Mangin, et l’autre à Bordeaux sous celle de Patrick Rödel, neveu d’Henri Guillemin.

Depuis, sous l’impulsion conjointe des deux antennes, l’association PHG organise un colloque à Paris, le 26 octobre 2013 sur le thème : « Henri Guillemin et la Révolution Française : le moment Robespierre ». La teneur philosophique et politique de cet événement, en s'appuyant sur l'oeuvre et l'engagement de Henri Guillemin, vise à s’inscrire dans le cadre du débat sur les valeurs de la république, notamment sur ce que signifient particulièrement aujourd’hui, la Révolution française et les travaux de la première République.

LES INTERVENANTS (programme définitif et heures de passage en cours de réalisation)

Étienne Chouard : thème d'intervention : Henri Guillemin explique Robespierre et le gouvernement prétendument représentatif - de façon générale, la problématique de la représentation politique

Claude Mazauric : thème d'intervention : la représentation politique de Robespierre (son démarquage d'avec Jean-Jacques Rousseau)

Florence Gauthier : thème d'intervention : Robespierre, théoricien et acteur d’une république démocratique et sociale.

Marc Belissa : thème d'intervention : Robespierre et la religion dans l'historiographie (1794-2012)

Yannick Bosc : thème d'intervention : Robespierre ou la Terreur des droits de l'homme.

Olivier Blanc : thème d'intervention : l'argent de la Terreur: les augmentations de patrimoine des élus de l'an II.

Serge Deruette : thème d'intervention : le problème Robespierre, celui de son héritage... ou celui de ses héritiers (de la difficulté actuelle à assumer l'héritage révolutionnaire dont Robespierre est le représentant, et des raisons idéologiques, sociales, politiques de cette difficulté)

Auxquels s'ajoutent deux membres de notre association :

Patrick Rödel, écrivain, agrégé de philosophie, qui animera la table ronde finale sur le thème Henri Guillemin et la philosophie de l'histoire.

Patrick Berthier, professeur émérite, agrégé de lettres, spécialiste de Henri Guillemin. thème d'intervention : la genèse du livre de Henri Guillemin sur Robespierre "Robespierre, mystique et politique"


CONTACTS :
-Antenne de Paris - Edouard Mangin, Vice-Président – Tél 06 70 70 97 23 - courriel : manginedouard@yahoo.fr
-Antenne de Bordeaux –Patrick Rödel, Vice-Président – tél 06 81 82 92 74 - courriel : patrick.rodel@wanadoo.fr


COLLOQUE HENRI GUILLEMIN - biographie des intervenants : http://blogs.mediapart.fr/blog/colloque-henri-guillemin/150913/colloque-henri-guillemin-biographie-des-intervenants


Si je vous dis que je suis heureux de participer à cet événement-là, cela ne vous surprendra pas, n'est-ce pas ? :)

Tiens ! Un virus m'a envoyé une retranscription complète de toute la (formidable) série sur "l'autre avant-guerre [de 14]" ! Incroyable boulot de fourmis que le nôtre. Il faut absolument que je publie ça vite.

J'espère retrouver plein de gentils virus parisiens ce jour-là. D'ailleurs, je serai à Paris quelques jours à l'avance, sans doute.

Étienne.

mercredi 8 mai 2013

ROBESPIERRE PARLE AUX FRANÇAIS, par Philippe Landeux (142)

"ROBESPIERRE PARLE AUX FRANÇAIS"

L'INTÉGRALE DES DISCOURS DE ROBESPIERRE
EN UN SEUL GROS LIVRE,
commenté et façonné par Philippe Landeux


Un simple citoyen, Philippe Landeux, vient d'achever un travail extraordinaire : rassembler en un seul livre tous les discours (et documents importants) de Robespierre !

C'est une mine incroyable, de pensées humanistes, de formules choc, de faits importants, de projets astucieux, de plaidoyers enthousiasmants... Et tout ça est d'une actualité étonnante, d'une grande utilité pratique pour comprendre ce qui se passe aujourd'hui.

Philippe Landeux a formulé un court résumé devant chaque texte, pour en rappeler le contexte et les enjeux : tout ça est bien intéressant à lire.

Voici la quatrième de couverture (où l'auteur s'efface complètement et laisse parler Robespierre, comme s'il était vivant et nous aidait à comprendre nos problèmes d'aujourd'hui, comme dans tout le livre) :


On peut commander ce (très gros) livre de référence ici : 900 pages pour 42 € (port compris), ou aussi en pdf pour 10 €..




Puisqu'on défend ici Robespierre, je vous signale aussi une vidéo où le même Philippe Landeux est confronté à Reynald Secher, un universitaire qui prétend que Robespierre est un impitoyable génocidaire (à propos des massacres en Vendée), et j'y ai trouvé Philippe Landeux à la fois courageux (un simple citoyen qui ose contredire publiquement l'Université sur son sujet d'expertise) et convaincant. C'est à voir (vous allez apprendre plein de choses intéressantes) :



Quoi qu'il en soit à propos de la Vendée, Philippe Landeux est devenu (tout seul) un bon connaisseur de Robespierre, et j'utilise maintenant son travail avec celui des historiens que j'aime bien comme Albert Mathiez, Jean Massin, Henri Guillemin, ou Sophie Wahnich dont je profite de l'occasion pour signaler le travail :

• une intéressante conférence sur 1792 :


1792 : Sophie wahnich et la raison sensible

Et quatre livres passionnants de Sophie Wahnich :

"Pour le bonheur et pour la liberté" une compilation épatante des meilleurs discours de Robespierre, choisis et commentés avec Florence Gauthier et Yannick Bosc. Ce livre est une perle.

"La liberté ou la mort. Essai sur la Terreur et le terrorisme". Passionnant aussi.

"La longue patience du peuple. 1792, naissance de la République" : décapante version pour dissoudre les mensonges accumulés par les Thermidoriens depuis 200 ans.

"La Révolution française : un événement de la raison sensible (1787-1799)" : palpitant récit (pédagogique) de la Révolution française, expurgé de toutes les couillonnades contre-révolutionnaires rabâchées depuis Michelet jusqu'à Furet.



Bon, voilà. Le gros bouquin de Philippe Landeux vous intéressera sûrement, et longtemps ! :)

Amitiés à tous.

Étienne.

__________

PS : oui, je sais : Philippe Landeux va sans doute être classé à droite parce qu'il est patriote, et ça va me valoir toutes sortes de misères avec ceux qui se prétendent "antifas" (et qui attaquent en fait tous ceux qui résistent au système de domination en formation, système mondialiste et donc violemment antinational).
Il va sans dire que je ne connais ni ne cautionne évidemment pas tout ce que dit ou pense Philippe Landeux (ni personne d'ailleurs), mais je trouve son travail sur Robespierre admirable, comme je trouve sa réflexion sur Largent (sans apostrophe) originale et stimulante (je vous en reparlerai). Je ne confonds pas tout (moi), en tout cas j'essaie de ne pas tout confondre : j'use de mon sens du discernement et donc... je discerne :) Et quand je trouve un travail utile, j'assume d'en parler. Et c'est en toute liberté que je ne respecte PAS la Police de la Pensée des (prétendus) "antifas".

mercredi 27 février 2013

De l'indignation à la libération ! ROUSSEAU, citoyen du futur... Merci Jean-Paul Jouary. (126)

De l'indignation à la libération !
ROUSSEAU, citoyen du futur...

Merci Jean-Paul Jouary.


Stéphane est parti.
Il nous laisse ses idées.

Il était vraiment gentil, ce vieux monsieur. Honnête et gentil.
Il nous avait emportés, par millions, à tenter chacun quelque chose pour protester enfin, avec son appel à l'indignation.

Et l'élan continue, par répliques, mais c'est à nous d'y mettre de notre énergie.

Tous les jours.

Il y avait, cet après-midi, une rediffusion émouvante de
l'entretien qu'avait eu Stéphane Hessel avec Daniel Mermet,
sur Là-bas si j'y suis (la meilleure émission de radio du monde) :
http://www.la-bas.org/article.php3?id_article=2701

Il n'était pas assez radical à mon goût, Stéphane, pas assez méchant avec les méchants, mais je l'aimais bien, comme tout le monde.


Je fais le lien, dans ma tête, entre ce départ définitif qui nous laisse POURTANT une idée forte pour résister aux tyrans, si on sait s'emparer de cette idée, je fais le lien avec un autre penseur, qui est mort depuis longtemps, qui était, lui aussi, profondément gentil et honnête, et dont les idées puissantes lui ont également survécu : c'est Jean-Jacques.

Je fais le lien avec Jean-Jacques parce que je vis avec Jean-Jacques, et que cette proximité quotidienne m'inspire des connexions fortes avec mille aspects de l'actualité. Il ne se passe pas un jour, depuis des mois, où je ne lise au moins un peu de Jean-Jacques. Cet homme-là a eu (et il a ENCORE SI nous savons entretenir la mémoire de ses luttes) une pensée exemplaire, une pensée puissante, une pensée UTILE POUR AUJOURD'HUI.

ROUSSEAU est (ROUSSEAU devrait être) LE penseur des 99% (peut-être même le penseur des 100% ?).

C'est Henri qui m'a mis, vraiment, sur la piste de Jean-Jacques ; Henri Guillemin, vous savez bien.

(Rappel) Ne ratez pas ça (j'ai écouté dix fois chacune de ces deux conférences, au point que la musique du début me fait jubiler, déjà) :

Guillemin explique Rousseau :

http://www.rts.ch/archives/tv/culture/en-appel/3448914-rousseau-1.html


http://www.rts.ch/archives/tv/culture/en-appel/3448915-rousseau-2.html


Mais c'est un autre auteur, vraiment formidable aussi à sa manière, qui me passionne ces temps-ci : il s'appelle Jean-Paul Jouary et il a publié l'an passé, en 2012, un livre épatant :

"Rousseau, citoyen du futur.
De l'indignation à la libération !



http://www.amazon.fr/Rousseau-citoyen-futur-Jean-Paul-Jouary/dp/2253089249

Chers amis, ce livre est PA-SSIO-NNANT.

C'est un concentré du meilleur de Rousseau, un florilège réfléchi, avec de longues et pénétrantes citations, à lire et à relire, à annoter, à surligner, à recopier, à apprendre et à dire par cœur, à voix haute, avec les copains : magnifiques pensées, je vous promets. Je les connais, ces pensées, biens sûr, déjà par cœur pour certaines, OK, mais elles sont ici comme renforcées, dans cet écrin forgé par quelqu'un qui aime bien Jean-Jacques, et qui choisit affectueusement les plus belles perles des pensées de Rousseau. L'assemblage est épatant, je vous jure.

Mais ce n'est pas tout : Jean-Paul Jouary s'emploie à déconstruire le tissu de calomnies que les Voltairiens et les Encyclopédistes (les riches >Lumières< marchandes) ont propagées sur Rousseau, depuis qu'ils ont réalisé que Jean-Jacques avait compris — et déjà commencé à dénoncer avec virulence et pertinence— le cœur battant du capitalisme naissant : l'amour de l'argent et l'industrie du luxe.

Rappel : ne ratez surtout pas la passionnante conférence d'Yves Vargas sur ce sujet stratégique pour nous tous :
http://etienne.chouard.free.fr/Europe/forum/index.php?2012/12/08/285-sur-jean-jacques-une-conference-re-mar-quable-avec-barbara-de-negroni-yves-vargas-et-dominique-pagani

Ne ratez pas non plus cette formidable préface qu'a rédigée Guillemin pour les Rêveries :
http://etienne.chouard.free.fr/Europe/forum/index.php?2012/06/10/220-preface-de-guillemin-aux-reveries-de-rousseau

Vous trouvez aussi plein de choses importantes dites par Guillemin sur Rousseau et Voltaire là et là :

http://etienne.chouard.free.fr/Europe/forum/index.php?2012/11/30/282-henri-guillemin-explique-voltaire

http://etienne.chouard.free.fr/Europe/forum/index.php?2012/07/15/237-henri-guillemin-silence-aux-pauvres-1989


Jean-Paul Jouary a donc — précieux travail de vulgarisation ! — relié la pensée de Rousseau avec la pensée de ses contemporains : on trouvera des citations passionnantes de Voltaire, de Bossuet, de Hobbes, de Locke, des jurisconsultes (Grotius, Pufendorf et Burlamaqui), de Diderot, des citations très utiles et captivantes sur les sciences, sur les langues, sur la servitude volontaire, sur la propriété, sur le tirage au sort (si si !)...

Ce livre est une perle.

C'est bouleversant, voilà.

En plus, il est en Poche, pour 5 euros seulement et une reliure indestructible, ce qui est ESSENTIEL pour un livre qui sera lu, beaucoup lu et relu, trimballé dans les poches et fiévreusement feuilleté, corné, aplati, retourné, pressé, apprivoisé, aimé, gribouillé, complété...


Je profite de cette occasion pour dire au RELIEUR de Garnier Flammarion (GF) que JE LE DÉTESTE ! Il travaille comme un gougnafier, ses livres se cassent et perdent leurs feuilles par paquets dès qu'on les ouvre, c'est un scandale, c'est à peine croyable : votre livre n'a même pas deux heures, il est déjà détruit, à tous les coups.

Pourtant, le fonds (l'ensemble des titres exclusifs) de GF est immense, littéralement indispensable : on y trouve les meilleurs livres du monde... Et dans quelle écrin ? Une vraie poubelle... Les livres GF s'autodétruisent si vous vous avisez de lire... un détail, sans doute...

Alors, on va me dire que « je devrais respecter les livres et éviter — "évidemment, mon cher" — de "les casser" comme une brute »... C'est sûr que, en s'abstenant de lire le livre, en le portant à la main (mais sans l'ouvrir, surtout, malheureux !), dans ce cas-là, effectivement, cette (lamentable) reliure ne pose aucun problème... Mais pour ceux qui lisent vraiment, pour ces gens-là (dont le relieur de GF se fout complètement, à l'évidence), les livres —dits >de poche< — Garnier Flammarion sont... des bouses. À cause du relieur qui ne sait pas faire son boulot : il devrait aller faire un stage chez Poche ou chez Folio, ce bon à rien.

Bon, ça fait huit ans que je souffre en silence, avec mes meilleurs livres qui saignent : fallait que ça sorte, pardon.


Rien de tel avec le petit livre de Jean-Paul Jouary : les Éditions de Poche (de même que chez Folio), EUX, savent (et depuis des dizaines d'années, bien sûr) relier des livres TRÈS SOLIDEMENT ET TRÈS ÉCONOMIQUEMENT. Donc, vous pourrez manipuler ce livre (très précieux à condition de le lire vraiment, tout le temps) et le trimbaler/tripoter pendant des mois sans qu'il perde une feuille.


Donc, MERCI JEAN-PAUL ! J'espère un jour vous rencontrer :)


Hé ! les gentils virus : il faudra penser à venir me raconter ici ce que la lecture de ce livre vous aura fait, s'il vous plaît.

Bien amicalement.

Étienne.


PS : juste un mot (de plus) pour "le relieur de GF" :
malgré tout le mal que j'ai dit de lui depuis huit ans,
je lui pardonne,
parce que tout le monde peut se tromper :)

lundi 17 décembre 2012

Une passion méconnue d'Henri Guillemin : Léon Trotsky - par Marcel Gerber (55)


Ah ! Encore une trouvaille !
C'est Olivia, cette fois, qui a dégotté — et qui m'a fait connaître — cette savoureuse petite pépite guilleminesque :o)

C'est un récit chaleureux — j'y retrouve ma propre émotion-affection pour Guillemin ; comme si elle était un bien commun, quelque chose que nous partagerons, longtemps.
Marcel Gerber raconte son amitié avec notre Henri préféré (quel veinard alors...), à l'occasion de ce petit livre publié aux éditions Favre :

Une passion méconnue
d'Henri Guillemin :
Léon Trotsky

http://www.amazon.fr/Une-passion-méconnue-dHenri-Guillemin/dp/2828912558

J'ai aussitôt commandé ce bouquin, évidemment, car il comporte des tas de fac-similés de lettres manuscrites de Guillemin.
Dites, je deviens complètement accro, ou je rêve ?

Rien ne vaut un vrai bon bouquin, ça c'est sûr.
Commandez celui-ci : ça incitera sans doute l'éditeur à nous publier d'autres perles de Guillemin :)

Étienne.

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Je découvre dans ce livre l'existence d'un "gros travail" de Guillemin sur la "GUERRE D'ESPAGNE" (précieuse expérience, dont c'est à nous de garder vivante la mémoire des luttes), avec nombreuses conférences ! ... ... Hé ! Mais ça manque complètement, dans notre compilation, ça : la Guerre d'Espagne... on n'a rien de Guillemin là-dessus, que je sache !?...

Est-ce qu'un gentil virus pourrait mettre la main sur un son, une vidéo ou un texte de Guillemin sur cette période ?

Je croise les doigts :)

samedi 8 décembre 2012

Sur Jean-Jacques, une conférence re-mar-quable ! Avec Barbara De Negroni, Yves Vargas et Dominique Pagani. (51)


J'ai trouvé une nouvelle pépite ! :)

Sur Jean-Jacques Rousseau

Trois fins lecteurs de Rousseau en parlent ensemble.

J'ai trouvé littéralement passionnante l'explication d'Yves Vargas, synthétisant l'opposition entre Mandeville et Rousseau et l'enjeu de ce duel philosophique dans la compréhension du capitalisme crapulisme (minutes 12:45 à 34:45). Il lit son texte de façon trop mécanique, c'est vrai, et on peut se contenter du son ; mais ce que dit Yves Vargas est à la fois dense (chaque mot semble pesé au trébuchet) et important, je trouve.

Si l'un d'entre vous avait la gentillesse de prendre le temps de dactylographier cette synthèse de Vargas sur la pertinence et la puissance de la critique de Rousseau du capitalisme crapulisme naissant, ce serait formidable. Vous allez voir comme c'est intéressant ; ça mérite d'être fixé, je pense. (Si quelqu'un démarre ce travail de retranscription, qu'il le signale ici tout de suite, pour éviter de faire le boulot plusieurs fois inutilement.)


Rousseau : l'universel concret, en actes. par urbain_glandier


[Mise à jour (9/12/2012 à 17h) - Ça y est : des courageux gentils virus ont retranscrit (à toute vitesse !) ce texte admirable. Mille mercis à eux !!!]

Ce précieux texte au format PDF : http://etienne.chouard.free.fr/Europe/Actualite_de_Rousseau_vs_Mandeville_Yves_Vargas_2012.pdf

Actualité de Rousseau
pour résister en profondeur
au capitalisme crapulisme


(Retranscription d'une conférence passionnante d'Yves Vargas, à la Librairie 'Tropiques', le 12 septembre 2012.)


« Je voudrais réfléchir sur une critique de gauche adressée quelquefois à Rousseau. Je laisserai donc de côté les critiques de droite qui lui sont faites : Rousseau totalitaire, Rousseau précurseur de Robespierre/coupeur de tête... Je négligerai aussi les reproches affectifs : Rousseau père indigne, Rousseau misogyne, Rousseau ingrat pour ses amis.

Je m’en tiens au SEUL reproche sérieux que lui a adressé la critique marxisante, à savoir : Rousseau n’a pas vu venir le Capitalisme ; il s’est réfugié dans une position morale et dans un retour au passé nostalgique : une société de paysans laborieux et paisibles.


Avant d’entrer dans le vif du sujet, c’est-à-dire dans l’étude des théories, je note que ces reproches sont assez surprenants. À supposer que Rousseau ait été incapable de voir par lui-même la naissance de la société nouvelle, qu’on nommera bientôt Capitalisme, il était néanmoins assez bon lecteur et il ne manquait pas d’auteurs à son époque pour décrire et annoncer cette société, comme le montre ce que l’on appelle la “Querelle du luxe” dont je dirai un mot. S’il n’a pas vu, au moins il a lu.

Par ailleurs, on lui reproche un retour vers un passé nostalgique de petits paysans auto-suffisants et libres, vivant dans l’abondance sur des terres familiales ; mais on voit mal en quoi cela est nostalgique, car le passé féodal de l’Europe ne présente pas un tel tableau : les paysans étaient asservis à des propriétaires seigneuriaux, puis à des bourgeois ; et par ailleurs, dès le XIIème siècle, se développe un commerce international assez prospère qui anime les grandes villes et des marchés. L’Europe réelle du passé est bien loin de représenter un tableau de patrie paysanne libre et autarcique.

La pensée politique, économique et sociale de Rousseau ne tourne pas le dos à la réalité du XVIIIème, mais elle cherche à la combattre, à l’affronter ; c’est d’ailleurs parce que Rousseau a voulu combattre le capitalisme à sa naissance qu’il reste présent, comme on l'a montré tout à l’heure déjà, dans notre pensée politique au XXIème siècle. Ce combat philosophique prend chez Rousseau la forme d’un duel, au coup pour coup, concept pour concept : un duel avec Bernard de Mandeville, le premier grand philosophe de l’économie capitaliste (le deuxième s’appelle Karl Marx).


Mandeville a appris à tout le XVIIIème siècle comment il faut penser le monde nouveau, avec quels concepts, quelles valeurs, et aussi quels abandons.

Mandeville trace le paysage théorique nouveau, un paysage que viendront compléter, Voltaire, David Hume, Adam Smith, et qui sera repris plus tard par les libéraux, Friedrich Hayek en tête.

En prenant Mandeville pour cible, Rousseau ne s’est pas trompé, il a visé à la tête.

Il me faut donc dire quelques mots sur la théorie de Mandeville, et montrer comment la théorie de Rousseau est l’opposition terme à terme de cette théorie fondatrice de l’esprit capitaliste.


MANDEVILLE annonce la naissance du nouveau système économique en déplaçant le centre de l’économie : on passe d’une économie pensée en termes de BESOINS à une économie pensée en termes de DÉSIRS.

Jusqu’alors, la réflexion économique d’un pays tournait autour des besoins : il fallait trouver des ressources pour nourrir le pays et pour assurer la marche de l’État.

À partir de là, on cherchait comment répondre à ces besoins en développant telle ou telle céréale, en stockant les surplus d’une année sur l’autre, en faisant rentrer l’or de l’étranger. La vision de l’économie était STATIQUE : il y a; d’un côté, une quantité de besoins à satisfaire, et de l’autre, une quantité de produits à fabriquer ou à trouver.

Mandeville renverse ce tableau et place au centre de l’économie, à la place des besoins, les désirs. Il avance que l’économie nouvelle qui enrichit les nations repose sur ce dont personne n’a besoin, mais que chacun désire : ce qu’il nomme LE LUXE.

Cette nouvelle économie du luxe n’est pas une lubie philosophique, elle repose, dit Mandeville, sur des caractères naturels aux Hommes : L’ORGUEIL ET L’ENVIE ; et ces deux passions, ces deux vices, l’orgueil et l’envie, sont le moteur de la richesse du pays :

- L’orgueil pousse à se distinguer, à se montrer supérieur aux autres, et trouve son objet dans l’exhibition des richesses : carrosses, domestiques en livrée, vêtements de soirée rares, maisons décorées, etc.

- L’envie pousse à imiter ceux qui nous paraissent supérieurs et à acquérir ce qu’ils possèdent.

Ces vices moraux font marcher les manufactures et le commerce, car les riches, sitôt qu’ils sont imités, lancent de nouvelles modes. Tout cela multiplie l’activité, fait baisser les prix en inondant le marché de produits nouveaux, inutiles mais qui offrent des emplois.

EN PASSANT DU BESOIN AU DÉSIR, MANDEVILLE FONDE L'ÉCONOMIE SUR L’IMAGINATION.


On dirait aujourd’hui qu’il a, le premier, montré que, dans le capitalisme, L’IDÉOLOGIE est un moteur productif essentiel ; de sorte qu’au XXème siècle, les théoriciens de la société de consommation, Gortz, Baudrillard, seront ses héritiers légitimes, et ceux qu’on appelle les experts du "marketing" seront ses enfants naturels.

Ce décentrement de l’économie (du besoin sur le désir) s’accompagne de conséquences sociales : POUR QUE LE MARCHÉ DE L’IMAGINAIRE TOURNE BIEN, IL FAUT QUE LES PAUVRES TRAVAILLENT CONTINUMENT, ET COMME PERSONNE N’AIME TRAVAILLER, IL FAUT QUE LES PAUVRES RESTENT PAUVRES, AFIN D’ÊTRE FORCÉS DE TRAVAILLER POUR MANGER.

La SOCIÉTÉ D’OPULENCE est donc une société fracturée qui implique un socle de misérables sur lequel elle est bâtie.


Cette fracture sociale s’accompagne d’une dislocation théorique puisque, si le désir est le concept central de l'économie de consommation, le besoin (manger tous les jours) le besoin reste le concept central de l'économie de production : LES RICHES CONSOMMENT PAR DÉSIR CE QUE LES PAUVRES FABRIQUENT PAR BESOIN.

LA NATION PROSPÈRE AVEC UNE TÊTE RÊVEUSE ET UN VENTRE CREUX.



La “Querelle du luxe” qui suivra la publication des œuvres de Mandeville — je vous les rappelle : “La fable des abeilles” et "L’essai sur les charités" —, cette querelle du luxe se focalisera sur le caractère immoral de ces écrits : ses partisans écarteront les aspects les plus cyniques et conserveront l’idée des bienfaits d’un luxe qui nourrit les pauvres. L’anthropologie pessimiste de "l’homme naturellement égoïste et orgueilleux" sera refoulée de la pensée économique et sera abandonnée aux philosophes moralistes, ceux qu’on appelle "les Écossais des lumières".

Rousseau semble avoir vu, mieux que d’autres, que Mandeville est incontournable, pour la raison que CE QU’IL DIT EST VRAI.

La preuve que Rousseau a bien vu le monde capitaliste qui grandit, c’est qu’il a fait SIENNE la théorie de Mandeville parce qu’elle était la théorie de ce monde-là.

ROUSSEAU CONSIDÈRE QUE LA THÉORIE DE MANDEVILLE EST JUSTE ; MAIS C’EST LA THÉORIE JUSTE D’UN MONDE INJUSTE, c’est la théorie vraie d’une humanité égarée dans l’erreur. Il s’installe donc dans cette théorie anthropologique et économique pour affronter ce monde-là.


D’ailleurs, sans même aborder le fond de la théorie de Rousseau, on peut constater que Rousseau n’a pas méconnu le nouveau monde puisque, dans son Projet pour la Pologne, il écrit en toutes lettres aux Polonais :

"Si vous voulez être puissants, redoutés, si vous voulez qu’on parle de vous, si vous voulez avoir votre place parmi les grands de ce monde, alors, développez le commerce, le luxe et la monnaie ; mais ne me lisez pas, car je vous propose autre chose : je vous propose LA LIBERTÉ".

Rousseau n’ignore donc pas que l’avenir des grandes nations se trouve du côté du commerce et du luxe, c’est-à-dire du côté de Mandeville.

Il a bien vu que ce système triomphant — il le nomme "SYSTÈME DE FINANCE", c’est le nom qu’il lui donne— ce système triomphant est le système de l’avenir, et il le combat ; il le combat de l’intérieur, par un corps à corps conceptuel.


En premier lieu, ROUSSEAU RECENTRE L’ÉCONOMIE SUR LE BESOIN : IL NE S’AGIT PAS DE RECHERCHER L’OPULENCE, MAIS D’ÉTABLIR PARTOUT L’ABONDANCE, C’EST-À-DIRE : QUE CHACUN A CE QU’IL LUI FAUT ET QUE PERSONNE NE MANQUE DE RIEN.

L’économie de la consommation désirante est donc exclue de l’économie Rousseauiste. CETTE ÉCONOMIE D’ABONDANCE QUE ROUSSEAU NOMME “LE VRAI SYSTÈME ÉCONOMIQUE”, PAR OPPOSITION AU “SYSTÈME DE FINANCE”, cette économie est toute fondée sur l’agriculture et sur les productions nécessaires : fabrication de maisons, de routes, des vêtements et des outils.

Ainsi la dislocation entre la production et la consommation est supprimée : le paysan consomme ce qu’il produit ; la consommation n’est pas une sphère autonome qui marche à la monnaie : elle est la suite naturelle du travail ; LE LUXE EST DONC BANNI et ne trouve plus sa place dans le vrai système économique.

Mais ce bannissement de principe ne suffit pas : ROUSSEAU ENGAGE UN PROGRAMME DE DESTRUCTION DU LUXE, c'est-à-dire un PROGRAMME D’ÉGALISATION DES RICHESSES en vue de généraliser la classe moyenne de paysan, ce qu’il nomme LA MÉDIOCRITÉ, les couches moyennes.

Il faut donc, pour Rousseau, enrichir les pauvres et appauvrir les riches.

Comment appauvrir les riches ? Ce point est une tâche gouvernementale, de longue haleine, elle requiert un programme économique et un dispositif idéologique, à partir des principes de Mandeville — c’est un aspect assez subtil, puisque Adam Smith, qui avait bien vu que Rousseau reprend à son compte les théories de Mandeville, Adam Smith n’a pas remarqué que Rousseau règle ses comptes avec Mandeville. Il faut donc être assez attentif à quelques détails pour suivre ce combat.


Mandeville décrit l’Homme naturellement orgueilleux & envieux. Il distingue L’AMOUR-PROPRE (self-liking) de L’AMOUR DE SOI (self-love). Ce dernier est un rapport intime à soi ; l’autre est lié à l’opinion des gens. Ces deux passions sont pour Mandeville également naturelles.

L’amour de soi pousse à l’égoïsme, l’amour propre pousse à la vanité.

Rousseau accepte ces concepts ; il les prend à son compte ; mais il introduit dans ce tableau des rectifications qui font exploser la théorie de Mandeville : il affirme que SEUL L’AMOUR DE SOI EST NATUREL, c’est un instinct de vie qui affecte tout être vivant, et l’Homme s’aime lui-même avant toute chose.

QUANT À L’AMOUR-PROPRE, C’EST UNE MODIFICATION DE L’AMOUR DE SOI PAR LA SOCIÉTÉ, C’EST DONC UNE PASSION DÉNATURÉE.


C’est ici que les choses se compliquent, car Rousseau distingue deux niveaux de l’amour-propre :

Lorsque les Hommes cessent d’être naturels, lorsqu’ils cessent d’être des animaux qui errent dans les forêts, quand ils entrent en relation les uns avec les autres, alors, NATURELLEMENT, chacun veut être préféré, veut être admiré : c’est le plus beau, le plus fort, le plus rapide à la course ; SON MOI DEVIENT RELATIF AUX REGARDS DES AUTRES ; c’est le commencement de l’amour propre.

Cet amour-propre est, bien sûr, non naturel si on le considère par rapport à l’Homme sauvage ; mais, si on considère que l’Homme n’est pas fait pour vivre avec les ours, si on considère que l’Homme est fait pour devenir social, alors on voit que sa nature le porte vers la société et donc cet amour-propre, ce premier amour-propre, est conforme à sa nature : c’est, en quelque sorte, "une nature de deuxième rang". Cet amour-propre naturel, appelons-le comme ça, porte sur des relations entre des Moi, avec leurs qualités propres, la beauté, la force, etc.

Mais, quand la société se développe et se corrompt, l’amour-propre ne porte PLUS sur CE QUE JE SUIS, mais sur CE QUE J’AI, sur ce que je possède, et alors, on sort complètement de la nature car le Moi n’est plus en lui, il est hors de soi.

C’est le fond de la critique de Rousseau vis-à-vis de L’IMAGINATION QUI NOUS PORTE LÀ OÙ NOUS NE SOMMES PAS.


On voit bien que cette critique chez Rousseau n’est pas morale, comme chez Pascal : elle est politique, voire économique. L’amour propre orgueilleux que Mandeville décrit est certes naturel à l’origine, mais quand il porte sur les objets de luxe, il est corrompu et n’a rien à voir avec la nature.

Par cette distinction, Rousseau dissocie ce que Mandeville avait associé : il dissocie la passion de son objet ; il récupère l’amour propre et il rejette le luxe.

Il mène, CONTRE CET ESPRIT DE LUXE, UN DOUBLE COMBAT : UN COMBAT ÉCONOMIQUE qui appauvrit les riches en flattant leur amour-propre ; ET UN COMBAT IDÉOLOGIQUE qui remplace l’objet de l’amour-propre : un combat pour remplacer le mauvais luxe par un bon luxe en quelque sorte.

MANDEVILLE a dressé le tableau véridique de l’Homo economicus des temps nouveaux : c’est un riche qui dépense par orgueil et qui fait tourner les affaires. ROUSSEAU va combattre le système : il vise d’une part l’economicus en prenant des mesures économiques, et vise d’autre part l’ Homo en prenant des mesures psychologiques, anthropologiques.

Rousseau propose donc de taxer les produits de luxe les plus ostensibles, ceux qu’on ne peut pas cacher au fisc pour la bonne raison qu'ils sont faits pour être montrés, et ceux dont l’augmentation du prix du fait des taxes ne sera pas un obstacle puisqu’ils ne sont désirables que pour la raison qu’ils sont chers et que d’autres ne peuvent les payer.

Rousseau n’oublie pas que le système des finances est fondé sur le désir, et non sur le besoin, au point que le désir devient pour lui un second besoin.

Je cite Rousseau : “Ils aimeraient mieux mourir de faim que de honte”.

C’est ainsi que Rousseau résume ironiquement la philosophie économique de Mandeville : par le moyen des taxes, progressivement, les riches s’appauvrissent, et à terme, ils rentreront dans le rang de la classe moyenne. Tandis que les impôts permettront de valoriser les campagnes au profit de paysans. Le désir du luxe alimente les besoins des travailleurs par l’intermédiaire de l’État, et le système de finances dépérit lentement, victime de cette hémorragie interne.

Voilà pour l’economicus des temps nouveaux.


Passons à l’Homo capitaliste : concernant la nature humaine, on a vu que, si l’amour propre est naturel en société, la richesse n’est pas son objet naturel. Il est impossible de changer la nature, mais on peut réorienter sa pente : ROUSSEAU PROPOSE L’ÉTABLISSEMENT D’UN BON LUXE, C’EST-À-DIRE DES DISTINCTIONS, DES HONNEURS, QUI CÉLÈBRENT LES PAYSANS INGÉNIEUX ET LES PATRIOTES COURAGEUX, DE SORTE QU’IL Y AURA DE LA VANITÉ À ÊTRE SIMPLE.

Ce qui paraissait être le moteur naturel du capitalisme, devient le moteur de la démocratie paysanne, et le luxe prend des allures d’un appareil idéologique sous le contrôle de l’État.



On voit clairement que les réformes préconisées par Rousseau ne s’adressent pas du tout à un Homme naturel bon et innocent, mais bien à l’Homme corrompu par le système de finances dont il utilise les ressorts pour bloquer la machine.

LOIN DE SE TOURNER VERS UN PASSÉ NOSTALGIQUE ET IRRÉEL, ROUSSEAU A CHERCHÉ À ÉTABLIR UNE SOCIÉTÉ ANTI-FINANCIÈRE : il a voulu penser "l’avortement du capitalisme".



Un dernier point pour boucler le cercle, sur la politique : au XVIIIème siècle, le rapport entre la politique et l’économie n’est pas une question centrale ; on considère même qu’une réforme économique peut s’accomplir sous n’importe quelle forme de pouvoir. Et dans le meilleur des cas, on cherche à éclairer le monarque afin qu'il favorise tel ou tel programme.

Rousseau, au contraire du courant dominant, assure qu’un système économique engendre le pouvoir politique dont il a besoin — "engendre" est un peu fort, disons qu’il le favorise — ; AINSI, LE SYSTÈME DE FINANCES EST LA VOIE QUI MÈNE AU DESPOTISME, C’EST UN SYSTÈME ÉCONOMIQUE QUI DÉTRUIT LA DÉMOCRATIE.

250 ans avant le dictat de Bruxelles qui a muselé le peuple grec, ROUSSEAU AVAIT AFFIRMÉ QUE LA LOGIQUE DE LA FINANCE EST INCOMPATIBLE AVEC LA SOUVERAINETÉ DES PEUPLES.

Pour comprendre son argument, on ne doit pas oublier que, POUR ROUSSEAU, LA DÉMOCRATIE EST UN COMBAT PERMANENT DU PEUPLE CONTRE SON GOUVERNEMENT, CAR TOUT GOUVERNEMENT “FAIT EFFORT, dit-il, POUR USURPER LE POUVOIR DU PEUPLE”, et le peuple doit réagir vite pour préserver ses prérogatives.


Cela suppose des conditions sociologiques et démographiques : les campagnes doivent être peuplées uniformément, de façon que les gens soient en contact et puissent se rassembler au besoin.

OR, LE SYSTÈME DE FINANCES AMASSE LES GENS DANS LES VILLES, ET LES CAMPAGNES SONT DÉSERTES.


Par ailleurs, si les Hommes se soucient avant tout de questions d’argent, ils seront peu enclins à se soucier des questions du Roi et de la démocratie, et ils paieront, s’il le faut, des mercenaires pour garantir leurs frontières, des mercenaires qui bientôt menaceront le peuple.

Le système de finances corrompt les mœurs, désertifie les campagnes, c’est un système fait sur mesure pour le despotisme, pour un État où le peuple se tait, écrasé de misère, et où les riches prospèrent à l’abri des troupes étrangères.

Rousseau n’a pas inventé le matérialisme historique, il ne dit pas que l’économie est la base sur laquelle s’édifie la politique et l’idéologie, mais il dit que chaque système économique prépare la politique qui lui convient, une politique à sa convenance.


J’espère donc que ce survol des positions de Rousseau aura convaincu qu’on ne peut pas cavalièrement le taxer de myopie historique.

Certes Rousseau n’est pas dialecticien, il ne voit pas dans la misère du monde naissant la promesse d’un lendemain radieux ; mais la question de trancher entre l’avenir prometteur et la misère présente, cette question n’est pas facile. Faut-il s’occuper du présent ou espérer l’avenir ? Cette question n’est facile ni pour Rousseau, ni pour Thomas More, ni pour Marx.

Marx a voulu être le fossoyeur du capitalisme, Rousseau a rêvé d’en être l’avorteur »



Yves Vargas
Source : http://www.dailymotion.com/video/xvekz2_rousseau-l-universel-concret-en-actes_news
(minutes 12 à 34).

Ce précieux texte au format PDF : http://etienne.chouard.free.fr/Europe/Actualite_de_Rousseau_vs_Mandeville_Yves_Vargas_2012.pdf


[Mise à jour (23/12/2012, 1h15) :

Danièle, du Québec, nous a retranscrit la présentation de Barbara de Negroni, elle aussi très intéressante.

Voici son travail (Merci Danièle ! :) ) :]

ROUSSEAU : L’UNIVERSEL CONCRET, EN ACTE

Présentation de Barbara De Negroni

Bonsoir, je voudrais travailler ce soir sur la relation qu’il y a chez Rousseau entre les notions… le rôle que peut jouer, chez lui, le concept de l’universel.

Rousseau a la réputation d’être un philosophe d’abord utopique, qui aurait brossé de grandes théories qui seraient inapplicables ; il a la réputation aussi d’être quelqu’un qui s’est beaucoup intéressé à ce qui était universel. On en fait le fondateur des Droits de l’homme et de tous ces textes universels qui seraient à la base de notre politique.

Et je voudrais poser la question : qu’est-ce qui relève de l’universalité et qu’est-ce qui n’en relève pas ? Et voir comment les textes de Rousseau pourraient permettre d’interroger l’Europe, — il me semble qu’ils sont d’une très grande actualité à ce niveau-là — et que Rousseau offrirait des instruments critiques de l’Europe ; il ne serait sans doute pas très surpris de ce qu’elle est actuellement et il donne des moyens de l’interroger.

Alors, on a, chez Rousseau, il me semble, une tension entre deux critères :

d’abord, l’idée qu’il faut travailler sur l’homme en général, sur un Homme universel et pas sur cet Homme pré-déterminé par une [paix ? ] sociale, par une fonction. Pas par cet Homme qui est considéré, au XVIIIe s, comme inégal aux autres, qui a des droits différents des autres.

Donc, il va fonder une notion de légitimité qui va supposer une égalité naturelle des hommes contre l’inégalité politique qui va refuser de considérer que, si les hommes, en société, sont inégaux, c’est en raison de différences naturelles qu’il y auraient entre eux; c’est en raison d’inégalités qui seraient déjà là.

Et pour ça, il veut travailler sur un Homme universel. Par exemple, au début du Discours sur l’inégalité, il écrit :

« Mon sujet intéressant l'homme en général, je tâcherai de prendre un langage qui convienne à toutes les nations ; ou plutôt, oubliant les temps et les lieux pour ne songer qu'aux hommes à qui je parle, je me supposerai dans le lycée d'Athènes, répétant les leçons de mes maîtres, ayant les Platons et les Xénocrates pour juges, et le genre humain pour auditeur. »

Ou bien, au début d’Émile : « Il suffit que partout où naîtront des hommes, on puisse faire ce que je propose. »

Là, un critère qui semble être le genre humain, qui semble fixer une norme politique, et qui va conduire, par la suite, à définir des Déclaration[s] des droits de l’Homme et du Citoyen, pensés comme universels.

Or, il me semble qu’il se pose immédiatement un problème qui est : est-ce que l’on peut réussir à penser un citoyen universel ?

Quand les stoïciens parlent de citoyens du monde — ils en parlent de façon très métaphorique — est-ce qu’on peut penser véritablement à un « citoyen du monde » ? ; est-ce qu’on peut être citoyen du monde ? Est-ce qu’on peut être un citoyen européen, si on applique cela à un plus petit monde, ou bien est-ce qu’il y a là une difficulté et quand on pense au citoyen est-ce que le référentiel doit être le genre humain ?

Et par rapport à ces textes sur l’universalité, il y a d’autres textes de Rousseau qui vont définir la politique par rapport à ce que Rousseau appelle une « volonté générale ».

Et la volonté générale justement ce n’est PAS une volonté universelle. La volonté générale, elle, s’oppose à la fois à deux volontés :

la volonté générale c’est la volonté que chaque individu a quand il prend en compte l’intérêt général ; elle s’oppose tout aussi bien à sa volonté particulière, à celle qu’il peut avoir, en tant qu’individu par rapport à ses goûts personnels, et qui pourraient le conduire à faire passer son intérêt particulier avant l’intérêt général ; et elle s’oppose aussi à ce niveau-là, à ce que Rousseau appelle « une volonté de faction » , quand je suis lié à un groupe, quand je suis lié aux intérêts d’un groupe et que je fais passer les intérêts de mon groupe avant l’intérêt général.

Mais elle s’oppose aussi à une volonté universelle, elle ne peut pas être référée à l’universalité, et ça conduit Rousseau à critiquer le cosmopolitisme, dans des textes où il est très très précis sur la question, disant qu’il se méfie de ces prétendus cosmopolites et au début de l’Émile :

« Défiez-vous de ces cosmopolites qui vont chercher au loin dans leurs livres des devoirs qu'ils dédaignent de remplir autour d'eux. Tel philosophe aime les Tartares, pour être dispensé d’aimer ses voisins. ..

J’aime beaucoup ce texte et je trouve qu’il est très intéressant, vanter l’amour des Tartares pour se dispenser d’aimer ses voisins. Voir d’immenses devoirs à remplir à l’autre bout de l’humanité et négliger complètement ceux que l’on pourrait remplir tout près, et peut-être aussi vivre une sorte de pitié imaginaire au lieu de vivre des actes réels.

Et ça va alors conduire Rousseau à poser la question d’une société, d’une véritable société politique, d’un véritable État qui va supposer qu’on se réfère non pas à un cosmopolitisme mais à une CULTURE spécifique.

Ce sont des thèmes qu’il a beaucoup développés dans ses thèses de politiques appliquées. Quand Rousseau écrit pour la Corse, il écrit pour les Corses, il n’est pas question de les traiter comme des Génois, il n’est pas non plus question de leur donner des mœurs européennes. Quand Rousseau écrit pour la Pologne, il écrit pour les Polonais et il dénonce toute volonté des Polonais de devenir Européens.

Au début des Considérations sur le Gouvernement de Pologne, il écrit :

« Il n'y a plus aujourd'hui de Français, d'Allemands, d'Espagnols, d'Anglais, quoi qu'on dise; il n'y a que des Européens. Tous ont les mêmes goûts, les mêmes passions, les mêmes mœurs, parce qu'aucun n'a reçu de forme nationale par une institution particulière. Tous, dans les mêmes circonstances, feront les mêmes choses ; tous se diront désintéressés et seront fripons; tous parleront du bien public et ne penseront qu'à eux-mêmes; tous vanteront la médiocrité et voudront être des Crésus; ils n'ont d'ambition que pour le luxe, ils n'ont de passion que celle de l'or. Sûrs d'avoir avec lui tout ce qui les tente, tous se vendront au premier qui voudra les payer.

Que leur importe à quel maître ils obéissent, de quel État ils suivent les lois ? pourvu qu'ils trouvent de l'argent à voler et des femmes à corrompre, ils sont partout dans leur pays. »
.

[Considérations sur le gouvernement de Pologne et sur sa réformation projetée].

Je trouve que c’est un texte, là aussi, extraordinairement moderne. Je ne peux pas m’empêcher, en lisant la phrase : pourvu qu'ils trouvent de l'argent à voler et des femmes à corrompre, ils sont partout dans leur pays. - à penser à certaines scènes de cet extraordinaire documentaire sur la crise de 2008 qui s’appelle Inside Job et où on ne voit qu’une chose : de l’argent à voler et des femmes à corrompre ; des crashs financiers qui se produisent à coup de spéculations et… je ne sais même pas si l’on peut parler de « bordels de luxe » parce que le mot « bordel » ne convient plus à ce niveau-là. Mais enfin bon… une institution pour trouver des femmes à corrompre particulièrement efficace. À la sortie du film, on a le sentiment que DSK était vraiment blanc comme un agneau, enfin bon, à côté du reste, c’était quasiment dérisoire.

Et ça conduirait à l’idée qu’il est absolument nécessaire de revenir à une institution spécifique.

Or, ce qui m’intéresse c’est de voir ce qui se passe quand on devient Européen pour Rousseau. En changeant de critères on finit par perdre tous critères nationaux, on finit par ne plus vivre comme un individu. Comme s’il y avait une tension entre un individu qui satisfait son intérêt et qui est incapable de penser à un universel abstrait.

Raison pour laquelle Rousseau considère que le christianisme est complètement utopique, que c’est une morale magnifique mais qu’elle est faite pour les hommes sans passion ; que du moment où les hommes ont des passions, il n’est pas applicable et qu’un peuple de chrétiens serait un peuple qui serait exterminé très rapidement parce que, de toute façon, si on tend la joue gauche à chaque fois que l’on vous a frappé la joue droite, on a peu de chance de survivre dans un monde où les autres en profitent. Cela supposerait que tout le monde pratique la même morale, ce n’est pas le cas et que, par-là même quand on veut vivre par rapport à ce critère d’universalité, en réalité qu’est-ce qui se passe ?

On revient à une forme d’individualisme ; on ne cherche plus que son intérêt personnel ; où les valeurs politiques n’existent plus.

Alors, que l’Europe soit symbolisée avant tout seulement par une banque ne me paraît pas tout à fait indifférent à ce texte.

Et ça va donc conduire à un paradoxe, c’est que pour qu’il y ait un bien public, il faut des forces particulières et ça va conduire Rousseau à travailler sur le rôle de LA FÊTE, sur le rôle des MONUMENTS et à ce texte étonnant à propos de la Pologne où il donne aux Polonais le modèle du peuple juif :

Rousseau écrit en 1772, juste avant le premier partage de la Pologne — la Pologne va complètement disparaître de la carte de l’Europe au XVIIIe s. ; elle réapparaît en 1919, trois partages successifs : la Prusse, l’Autriche et la Russie se coupant les morceaux — , et Rousseau écrit aux Polonais, en leur parlant de ce modèle de Moïse ; en montrant que Moïse osa faire un peuple libre, en donnant aux Polonais DES MŒURS TRÈS SPÉCIFIQUES et qu’il a fait cette chose étonnante qui fait qu’un peuple ait pu survivre au fait de ne plus avoir d’État ; qu’ils ont encore eu une patrie alors qu’ils n’avaient plus de terre.

Une façon de dire aux Polonais aussi que même s’ils n’ont plus de terre ils ont peut-être intérêt à garder un amour de la patrie et que c’est peut-être comme ça que leur pays pourra renaître un jour.


Donc, il me semble que cette tension est très importante et que lorsqu’on veut voir de Rousseau uniquement le théoricien de l’universel, on en fait un auteur qui est parfaitement inapplicable : on confond ce qui relève de PRINCIPES de droits politiques qui eux, évidemment sont universels, à une politique APPLIQUÉE qui elle est toujours spécifique, toujours particulière et qui n’est pas transposable d’un pays à un autre.

Et il n’est pas étonnant qu’un des très grands lecteurs de Rousseau au XXe s., soit Claude Lévi-Strauss, qui voit en Rousseau le fondateur des sciences de l’Homme ; qui voit en lui le fondateur du concept de culture et qui s’y réfère régulièrement tant il lui doit une dette immense.

C’est grâce à lui qu’il a pu élaborer certains concepts parce que précisément, c’est seulement à travers des notions comme celle de culture que l’on peut réussir à penser véritablement un peuple, et qu’il doit donc y avoir toujours une tension entre ce qui doit toujours relever d’une légitimité qui, elle, est universelle, et ce qui relève d’une légalité qui, par définition, est universelle dans un État mais qui n’est pas universalisable.

Voilà.

Barbara de Negroni

Source : http://www.dailymotion.com/video/xvekz2_rousseau-l-universel-concret-en-actes_news
(minutes 0 à 12).

vendredi 30 novembre 2012

Henri Guillemin explique VOLTAIRE (87)

Demain, je pars retrouver Marion Sigaut à Roubaix, pour un libre examen, contradictoire, de ce qu'on appelle "Les Lumières".

C'est le bon moment pour vous signaler ces deux perles de Guillemin que j'ai dans mes soutes à propos de Voltaire.

• Écoutez d'abord cette passionnante
conférence d'Henri Guillemin sur Voltaire :

Le fichier mp3 à télécharger (clic droit Enregistrer sous..) : http://etienne.chouard.free.fr/Europe/Guillemin_explique_Voltaire.mp3



• Voyez ensuite cette étude d'Henri Guillemin, spécialement consacrée à Voltaire,
publiée dans son livre "Éclaircissements" (paru en 1961 à la NRF),
et intitulée "François-Marie Arouet, dit Zozo, dit Voltaire".



Ça aussi, c'est passionnant.

Après l'avoir scanné et OCRisé, j'ai relu et corrigé cet extrait, pour pouvoir vous le proposer ici, à la fois au format PDF, et ci-dessous, en clair, en attendant vos commentaires :)


Mais avant de le reproduire, je voudrais vous raconter une petite anecdote.

Vous savez comme j'aime cet homme, de plus en plus ; comme il me devient familier, comme il me semble si proche aujourd'hui, à force d'entendre et de réentendre sa voix, à force d'écouter attentivement chacune de ses conférences, stylo et bloc-notes à la main — parfois 5 ou six fois, sans me lasser le moins du monde !
Vous savez comme j'aime sa gentillesse, sa précision, sa modestie, sa politesse, son exigence sociale...

Vous savez aussi comme j'aime les livres en général, ces traces d'intelligence, d'efforts et de découvertes qui nous aident tant à progresser vite (avant de partir à notre tour) : j'en commande beaucoup, toute l'année ; ils m'alimentent, ils me donnent de la force, ils me servent à chercher, à m'orienter, à réfléchir.

Fin mai, je commande et reçois le livre "Éclaircissements", d'occasion : un beau vieux livre comme je les aime.
Je respire son odeur, je l'ouvre...
Et en première page, je tombe sur ça :

L'exemplaire du livre que j'avais commandé avait été, un jour, celui d'un ami d'Henri (un certain Jean Grossin ?) qui lui avait fait cette gentille dédicace ; et cette trace d'encre, dessinée par ce bonhomme que j'aime tant (sans l'avoir même connu de son vivant) devait aboutir un jour dans mon bureau... C'est idiot, je sais, mais je trouve ça émouvant.

Bon, voilà. Pardon.


Voici donc le chapitre de ce livre consacré à Voltaire :

 

Henri Guillemin

 


Éclaircissements

(1961)

 

 

Extrait :

François-Marie Arouet,
dit Zozo, dit Voltaire

 

 

 

Parler de Voltaire avec calme justice, est-ce que c'est possible ?

VICTOR HUGO1.


J'ai voulu en avoir le cœur net.

En somme, Voltaire, je ne l'avais jamais encore abordé un peu sérieusement que dans ses rapports avec Jean-Jacques ; il n'y était pas avenant. Le regarder une bonne fois, l'observer longuement et sous tous les angles, cette entreprise-là je ne l'ai jamais vraiment essayée.

C'est Besterman qui m'a poussé à ce travail. Non qu'il m'y ait expressément incité, mais par le seul fait de son exemple. Voilà quelqu'un, Besterman, qui a fait plus que d'aimer Voltaire ; on peut dire, sans hyperbole, qu'il lui a voué sa vie. Et je le connais, Théodore Besterman ; aussi noble qu'intelligent. Fanatique ? Bien sûr. On ne réalise rien qui vaille, où que ce soit, sans « diable au corps ». Il ne croit pas, en religion, ce que je crois ? Et après ? Il ne s'agit pas ici d'option métaphysique. Il s'agit d'histoire et de connaissance. Il s'agit de savoir qui était Voltaire. Et parce que je suis catholique, ce n'est pas une raison suffisante pour considérer avec horreur l'être humain François-Marie Arouet, dit Voltaire. J'ai même l'impression que c'est exactement l'inverse qui est vrai.

Joseph de Maistre appelait Voltaire « le dernier des hommes, après ceux qui l'aiment » ; il disait qu'admirer Voltaire, se sentir du goût pour lui, c'est « le signe infaillible d'une âme, corrompue ». Mais Lamartine n'était pas une âme pourrie, et il aimait Voltaire, tellement que, dans le manuscrit de son Histoire des Girondins 2, il l'avait salué avec ivresse. Voyez plutôt : « Il y a une incalculable puissance de conviction, et de dévouement à Vidée, dans cette audace d'un seul contre tous [...] Braver le respect humain sans autre applaudissement que sa conscience, le respect humain, cette lâcheté de l'esprit déguisée en respect de l'erreur, affronter les bûchers de la terre et les anathèmes du ciel, c'est de l'héroïsme [...] Voltaire livra volontairement son nom à toutes les colères et à toutes les malédictions du parti qu'il attaquait. Il le dévoua, et pendant sa vie et pendant des siècles, aux ressentiments, aux calomnies, aux injures, aux outrages des chrétiens. Il condamna sa propre cendre à n'avoir même pas de tombe pour que son nom fût le signe, le drapeau déchiré et souillé de la guerre qu'il commençait au nom de la Raison [...] La Raison date de lui dans l'histoire, dans la philosophie, dans la religion. » Et Michelet : « Voltaire est celui qui souffre, celui qui a pris sur lui toutes les douleurs des hommes. » Victor Hugo, après l'avoir maudit, à trente-cinq ans, comme un messager du démon, à la fin de sa vie acclamait, avec les républicains de Paris, son « esprit » et son « cœur ». Le Lamartine des Girondins, le Michelet de l'Histoire de la Révolution française, le Hugo de 1878, ce qu'ils aiment chez Voltaire, c'est une certaine image de lui qui n'est peut-être pas la bonne ; mais les ennemis de Lamartine et de Hugo lorsqu'ils se ruent contre Voltaire, je connais leurs arrière-pensées, je les vois venir, et ils me donnent envie de le rejoindre. Le vieil Hugo qui célébrait Voltaire, c'est le même, à la fin de son William Shakespeare qui, évoquant le « groupe sacré » des Témoins où se rassemblent, à ses yeux, Isaïe et Socrate, Job et Platon, Tacite et saint Paul, Jeanne d'Arc et Voltaire, termine sa phrase par l'exaltation, au-dessus d'eux tous, de « cette immense aurore : Jésus-Christ ». Et je ne peux pas oublier non plus ces mots de William Blake faisant parler Voltaire : « J'ai blasphémé le fils de Dieu, et cela me sera pardonné ; mais eux, ils ont blasphémé l'Esprit-Saint et cela ne leur sera pas pardonné3. »

Un homme qui se bat pour ce qu'il croit la vérité, comment faire, même s'il nous navre, pour lui refuser notre estime ? Voltaire avait devant lui un drôle de catholicisme. Son propre parrain, le galant abbé de Chateauneuf, lui donne à lire, pour sa formation, cette Moïsade où les croyants n'ont le choix, pour l'origine de leur credo, qu'entre la fourberie et la sottise. Il a connu et pratiqué les abbés du Temple, parmi lesquels ce Servien qui mourra, fâcheusement, entre les bras d'un danseur. Ces prêtres qui se divertissent, avec les mondains, des gris-gris dont ils vivent, comme ils changent de visage dans l'exercice de leur métier ! Avec quel aplomb ils se donnent, en chaire, pour « les successeurs des apôtres » ! Que l'élite, que les entretenus s'esclaffent avec eux sur la Vierge ou l'Eucharistie, c'est sans conséquence ; on est entre soi, entre mangeurs. Mais que de vilaines gens endoctrinent les mangés au point de les induire à l'insoumission, halte-là ! L'augure goguenard se mue en inquisiteur. J'ignore ce qu'était, dans sa vie privée, l'abbé de Caveyrac ; c'est lui, en tout cas, au beau milieu du siècle (1758), qui indiquera la bonne méthode pour que les protestants traqués cessent de se plaindre ; si le bras séculier s'occupe d'eux comme il faut, finies les jérémiades ; les protestants auront disparu ; l'abbé de Caveyrac glorifie la Saint-Barthélemy. D'où ceci, d'Arouet-Voltaire : « Croire à l'Évangile est chose impossible quand on vit parmi ceux qui l'enseignent. »

C'est toujours beau, une combustion. Et Voltaire flambe. Son ami Formont, il le trouve agréable, bon garçon, pensant bien ; mais qu'il est mou ! Voltaire ne supporte pas les tièdes. Formont l'agace ; « il n'a pas le cœur assez chaud » ; « le plus indifférent des sages ». Dans cette page si curieuse, non signée, parue en 1734 et qui tente un portrait de Voltaire, le voici défini : « Un ardent, qui va et vient, qui vous éblouit et qui pétille. »

Une manière de brûlot. Et ce feu l'a pris de bonne heure. On répète encore aujourd'hui que l'Angleterre l'a transfiguré. Pas du tout. Lorsque le pouvoir l'embastille, en 1726 (et c'est à la suite de cet incident qu'il ira faire la découverte de la « liberté » britannique), le lieutenant de police reçoit des félicitations pour avoir enfin sévi contre un gaillard qui, « depuis quinze ans », se déclarait publiquement « ennemi de Jésus-Christ », traitait les apôtres d' « idiots » et les Pères de « charlatans » ; 1726 moins quinze, cela nous reporterait à 1711, au petit Arouet de dix-sept ans qui, cette année-là, en août, sortait de chez les jésuites. Le chiffre est excessif, nous en verrons la preuve. La lettre anonyme de 1726 au lieutenant de police n'en établit pas moins que Voltaire, alors, de longue date déjà, pensait ce que nous savons sur ces sujets qui l'auront obsédé toute sa vie. Je dis bien : obsédé. En 1774 ? le 9 décembre 1774 (il a quatre-vingts ans), Mme du Deffand lui murmurera, comme à un complice : « Vous ne sauriez perdre le souvenir de l'événement qui s'est passé il y a mille sept cent soixante-quatorze ans. Tout vous y ramène. »

Aimer quelqu'un qui, en des matières sérieuses, pense contre moi, je sais très bien que je le peux. La politique de Joseph de Maistre est aux antipodes de la mienne, et de Maistre me plaît tout entier. Chez les écrivains d'aujourd'hui, Étiemble est mon ami, et cependant une frénésie l'habite contre cette foi à laquelle j'appartiens. Je ne lui en voudrai jamais de ses coups de bélier contre ma maison. Il suit sa loi. Quiconque a dans le cœur une certitude se doit d'obéir à ses commandements. Moi non plus, je n'aime pas les tièdes, les précautionneux, les amis-de-tout-le-monde. L'homme qui prend des risques parce qu'il a des choses à dire, tant pis s'il me blesse ; je parlerai moi aussi, en sens contraire ; voilà tout. Salubre, l'antagoniste qui se passionne pour ce qui en vaut la peine, l'homme qui n'est pas de ces âmes mortes dont la pestilence vous asphyxie, ni de cette race si bien nommée par J.-P. Sartre4, et si parfaitement discernable : les « salauds ». Je ne me sens pas prêt, devant Voltaire, à lui cracher au visage parce qu'il insulte ce que j'adore. Voltaire croyait le christianisme un mensonge ? Il se devait de le combattre. Les propos qu'il tient sur le Christ, avant de les lui imputer à crime, il faut se mettre dans sa perspective. Voltaire n'outrage pas, diaboliquement, un Dieu fait homme, un Rédempteur. Ces termes-là, pour lui, sont vides. Il voit Jésus comme un prêcheur juif, né probablement d'un adultère, et dont l'aventure finit mal ; un mortel, un triste mortel, comme les autres, assujetti aux misères de notre condition et qui eut peur devant la mort jusqu'à en « tomber de faiblesse ». Qu'il l'ait nommé « le pendu », c'est qu'il le voit tel, en effet, et encombrant, et irritant dans l'exploitation que des habiles ont tirée de son supplice. Qu'il signe « Christ-moque », c'est qu'il nargue, à bon escient, des crédulités imbéciles ; et s'il écrit à Helvétius, le 2 janvier 1761, qu'il « faut hardiment chasser aux bêtes puantes » — les « bêtes puantes », ce sont les prêtres, du papiste ou du calviniste, « tous pétris de la même merde » — c'est que ces gens dont les uns ont fait la Saint-Barthélemy et dont les autres ont brûlé Servet, il les hait d'une haine « sainte ». Et s'il manque délibérément d'élégance, s'il se frotte les mains, en 1765, parce que la Religion « en a dans le cul », c'est que nous n'avons pas affaire, avec lui, à Renan le douceâtre. Entre l'onctueux et l'emporté, ma préférence n'hésite pas. Lorsque Voltaire dit « ces drôles » en parlant des « christicoles », ou ces « gredins » à propos de ceux qui « croient encore au Consubstantiel », j'ai beau me savoir au nombre des gredins et des drôles, je l'aime bien, ce fulgurant. Il est injuste ? Il va trop fort ? On perd le droit, avec Voltaire, quand on ne pense pas ce qu'il pense, d'être autre chose qu'une canaille ou un minus ? Cela ne fait rien. Dans la bagarre, on ne mesure plus ses coups. Les forcenés d'une doctrine, pourvu que je les sente authentiques, pas moyen en moi d'étouffer à leur égard une fraternité inavouable.

 

Donc, je m'y suis mis. Pomeau me tracassait. René Pomeau c'est le spécialiste, le Besterman II. Sa thèse sur la Religion de Voltaire est un de ces ouvrages qui forcent le respect. Que de lectures et de recherches pour un pareil édifice ! Pas le genre essai troussé, où l'auteur, fort de son génie, se persuade que l'intuition suffit à tout et dédaigne l'application des cuistres. Valéry a commis des bévues et je songe, douloureusement, à Claudel et à son Drame de Brangues, sur Stendhal. Pomeau est de cette humble secte, la mienne, où l'on passe des années à s'enquérir. Pomeau, sur Voltaire, mérite qu'on l'écoute. Et son petit livre aussi, dans la collection des Écrivains de toujours, est solide. Il a bien fait, également, de publier (Voltaire l'Impétueux) les notes laissées par André Delattre. Encore un bon travailleur, Delattre, trop tôt parti. Avec le Desnoireterres qui reste irremplaçable, la matière, à présent, ne manque plus — sans parler des Carnets révélés par Besterman et des Lettres à Mme Denis, retrouvées par le même (complément des Lettres d'Alsace fournies par G. Jean-Aubry) et de la Correspondance déjà prodigieusement accrue.

Je me disais : au fond, si je ne l'aime pas, si je n'éprouve pour lui qu'un intérêt hostile, ce doit être faute d'avoir vécu avec lui. Quand on entre pour de bon dans la pensée, dans le destin, dans la vie quotidienne d'un de ces grands morts, quand on se fait son compagnon, quand on touche ces papiers sur lesquels se posèrent ses doigts et qui reçurent son souffle, quand on l'entend respirer, quand on attrape, de temps à autre, son regard même de vivant, invinciblement, n'est-ce pas ? on s'attache à lui, on lui pardonne tout. J'ai connu cela avec Lamartine, avec Jean-Jacques, avec Hugo. Il est vrai que d'autres entreprises similaires ne m'ont pas conduit au même résultat. Vigny, plus je l'ai vu de près, plus la glace m'est entrée dans les veines. Avec Constant, pire ! À cause d'Adolphe, et de Mauriac, et du cher Dubos, je n'avais jamais compris Pauline de Beaumont, « l'hirondelle », Pauline si peu mauvais cœur, et qui traite Benjamin si mal. Je sais aujourd'hui pourquoi elle pouvait écrire à Joubert (qui était bien de son avis) : Constant ? un individu « vraiment haïssable ».

On ne peut se contenter, sur Voltaire, de ces opinions courantes qui ne sont que des défaites : qu'il « échappe », qu'on n'arrive pas à le saisir, que « c'est un être bien singulier » (Mme du Defïand), « sans unité » (Pomeau), « tout en dispersion » (Delattre). « Non vultus, non color unus » (1734). Quelqu'un est toujours quelqu'un, avec son identité. Voltaire est d'une capture difficile ? Il n'y a qu'à s'acharner mieux. C'est lui qui se décrit « vif comme un lézard, flexible comme une anguille ». Il fuit. Mais les lézards et les anguilles, on finit tout de même par mettre la main dessus et il est certainement possible de « saisir » Voltaire. À condition d'ouvrir l'œil, de se méfier, de ne jamais le prendre au mot sur un seul mot, mais de contrôler ce qu'il raconte ici par ce qu'il raconte là. Malin comme pas un. Prêter l'oreille surtout quand il croit qu'on ne l'entend point.

 

Pomeau a une bonne remarque, concernant Faguet. Ledit Faguet, dans un de ses morceaux de bravoure, présente la philosophie de Voltaire et, pour conclure, se tient les côtes. « Élaborée par Emile Faguet », écrit excellemment Pomeau, la philosophie de Voltaire « ne manquait pas d'être absurde » et M. Faguet, ensuite de s'étonner, avec humour, « que Voltaire eût été si sot 5 ». Faguet dénaturait le système idéologique de Voltaire afin de s'en gausser. Mais il aurait pu s'épargner cette ruse. Je vois, dans le camp d'en face, J.-R. Carré qui s'évertue à donner « consistance » à la philosophie voltairienne. Il vous bâtit une belle construction, mais c'est du Carré, pas du Voltaire, tout comme faisait Emile Faguet dans une intention opposée. Pomeau, la loyauté même, reconnaît que la pensée métaphysique d'Arouet n'offre à l'esprit, quand on l'examine, qu' « un ensemble faiblement organisé, un peu flottant ». Euphémisme. J'ai fait le travail. Ça n'existe pas, la pensée philosophique de Voltaire, du vent ; et son Traité de métaphysique est la plus involontaire mais la meilleure de ses bouffonneries. Rien de plus verbal et de plus frêle que ses démonstrations inlassables d'un Dieu créateur et « horloger ». Voltaire n'a pas la tête métaphysique, et pas la tête scientifique non plus. Il a fait de valeureux efforts, à Cirey. En pure perte. L'ennui, c'est qu'il ne s'en rend pas compte du tout, qu'il se figure vraiment avoir fait le tour des connaissances humaines. Il effleure et croit avoir pénétré. Intelligent, certes, mais pas assez pour prendre conscience de ses limites. Diderot a d'autres dimensions. Je ne souscris pas au scientisme, mais c'est un système cohérent. Voltaire n'est « scientiste » à aucun degré. Voltaire n'attend rien de l'« avenir de la science ».

Au terme de son enquête, si scrupuleusement conduite, sur la pensée religieuse de Voltaire, à quoi aboutit Pomeau ? Pomeau estime que Lanson n'avait point à balancer. Ce qu'il avait écrit un jour, Lanson (mais, au sein du même ouvrage, n'hésitant pas à se contredire) : que Voltaire était déiste « gravement, chaleureusement », c'est, dit Pomeau, la pure vérité. Tout son gros livre est fait pour soutenir cette thèse, en démontrer l'exactitude. Or il ne m'a pas convaincu ; absolument pas. Que Voltaire ne puisse concevoir l'univers sans un géomètre préexistant, d'accord. Que la « raison » de Voltaire — et même, en lui, quelque besoin compensatoire — exigent un Artisan premier, un Maître universel, d'accord également. Mais Voltaire « chaleureusement » déiste, la chaleur impliquant au moins un commencement d'amour, je le nie. Pomeau prend au sérieux le Voltaire officiel, le Voltaire public qui s'adresse au Grand Être :

Je ne suis pas chrétien, mais c'est pour t'aimer mieux

et qui récidive, à trente ans de distance :

O Dieu qu'on méconnaît, ô Dieu que tout annonce,

  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  . 

Si je me suis trompé, c'est en cherchant ta loi.
Mon cœur peut s'égarer mais il est plein de toi !

Attention. Quand Voltaire se fait imprimer (j'entends : sous son nom), c'est là qu'il est le plus inquiétant. Et peut-être, dans ces cris fameux, peut-être qu'il s'émeut lui-même ; mais cette émotion est d'une nature particulière. Voltaire verse de vraies larmes, ses sanglots sont incontestables, lorsqu'il incarne en scène Lusignan (« Grand Dieu, j'ai combattu soixante ans pour ta gloire ! » et la suite). Quantité d'acteurs, au théâtre pleurent des larmes brûlantes, et c'est une habitude des gens de lettres, lorsqu'ils lisent leurs œuvres tout haut, de s'étrangler malgré eux, quelquefois même à la seule approche des passages émouvants. Trois témoignages attestent que le froid Constant s'étouffait, bouleversé, en donnant lecture de son Adolphe, et Dieu sait pourtant qu'il était payé, Benjamin (payé, on ne saurait mieux dire), pour connaître les cartes truquées avec lesquelles il menait son jeu. Il pleurait tout de même ; tant ont peu de rapports la littérature et la vie.

 « Dieu est l'éternel Géomètre, mais les géomètres n'aiment point. » Ce texte-là, des Notebooks, est instructif. Comment veut-on que le cœur s'embrase pour cet Architecte impassible ? Lamartine qui, sur Voltaire, perdait un peu la tête, n'en a pas moins marqué ceci, qui l'attristait : « Une seule chose lui manqua » ; chez lui, « plutôt la haine contre l'erreur que l'amour pour la vérité ». Dans ces alexandrins de parade que nous venons de reproduire, les mots-clefs ne sont pas ceux que Voltaire pousse en avant ; pas « t'aimer mieux » ; pas « plein de toi », mais les hémistiches antérieurs. Son homélie est la suivante : si vous voulez — et vous le voulez, n'est-il pas vrai ? hommes de bonne volonté, mes frères — si vous voulez rendre au Tout-Puissant un culte digne de sa grandeur, cessez de le « méconnaître », cessez de l'amoindrir comme font ces pauvres chrétiens. Offensive, l'idée. Sous couleur d'hommage, une incrimination. Voltaire attaque. Et son sketch de l'aurore, raconté par lord Brougham, ses transports sur la montagne devant le petit Latour médusé, son agenouillement de vieillard sublime, son apostrophe à l'Éternel dans la gloire du soleil levant : « Je crois ! Je crois en Toi ! », c'est le post-scriptum qui lui confère sa valeur enseignante ; « tout à coup, se redressant, il remit son chapeau, secoua la poussière de ses genoux, reprit sa figure plissée : — Quant à Monsieur le Fils et à Madame sa mère, c'est une autre affaire. » L'exercice sur la colline est de 1775. À cette date, Voltaire se bat sur deux fronts ; entre lui et les holbachiens, la cassure s'est faite. Le Voltaire des années ultimes a connu la même aventure qui sera celle de Victor Hugo. Tous deux, à la fin, sont en butte, pour leur déisme, aux sarcasmes d'anciens amis qui les trouvent maintenant attardés. Zola, en 1881, traite de « gâteux » l'auteur de l'Âne ; Diderot, après 1770, juge que Voltaire n'est qu'un « cagot » et la Correspondance littéraire nous apprend que, dans le groupe du baron, Voltaire est tenu pour un « capucin ». L'homme du Dictionnaire philosophique parle à présent des « énergumènes athées » qu'il jette au même fumier que les « énergumènes chrétiens ».

Étrange ; car enfin, à bien recueillir ses confidences, on le voit mal sûr que son Architecte soit autre chose qu'une abstraction. Il a passé son temps à le réputer si lointain, tellement incommensurable à notre petitesse qu'on se demande vraiment pourquoi les négateurs de ce fantôme le désobligent à ce point. La Providence, depuis Zadig (Zadig, ou La vertu est toujours punie), chacun sait le cas qu'il en fait. « Mes chères puces, vous êtes l'ouvrage chéri de Dieu et tout cet univers a été créé pour vous. » Voltaire pouffe de rire au nez des prédicateurs. L'homme centre de la création ? Il n'y a guère de jobarderie qui l'amuse davantage. Tout au plus sommes-nous « les souris du bateau » et le grand vaisseau du monde roule dans l'inconnu, sans plus se soucier des hommes qui s'agitent, imperceptibles, à la surface de la terre (goutte de boue, elle-même, infime) que les marchands dont le navire fait route vers les Indes ne s'intéressent aux rongeurs trottinant dans les cales. Ils les ignorent, comme l'univers nous ignore. Et si Voltaire, d'un bout à l'autre de sa vie, s'est ingénié à contredire Pascal, à le faire taire, à montrer comme il est facile de clouer ce rhéteur et de dénuder ses sophismes, l'image du « roseau pensant », pour lui, penseur, est non avenue. La pensée de l'homme, quelle pitié ! Nous ne savons rien et nous ne pouvons rien savoir. Nous balbutions dans l'incompréhensible. Des insectes, les humains, de ridicules insectes, éphémères et malpropres, « petits embryons nés entre de l'urine et des excréments », « invisibles marionnettes » qui s'en vont, en une seconde, « de Polichinelle au néant ».

Il y a ce que Voltaire professe, et il y a sa « doctrine secrète ». Pour écarter la Révélation, il déclare que la conscience est là, présence et parole de Dieu en nous. « Dieu parle à tous les cœurs... La conscience qu'il a donnée à tous les hommes est leur loi naturelle » ; « toute la nature vous a démontré l'existence du Dieu suprême ; c'est à votre cœur à sentir l'existence du Dieu juste ». Mais Rousseau l'importune avec son « sentiment intérieur » et ces « premiers principes » où reparaît cette « connaissance du cœur » d'où Pascal tirait argument. Et Voltaire se transforme en sourd, raillant (Lettre au Dr Pansophe) « cette voix divine qui parle si haut dans le cœur des illuminés, et que personne n'entend ». La loi morale, la « loi naturelle », constamment, paraît-il, dictée par Dieu à l'homme, comment parviendrait-elle à ce ciron, à ce parasite burlesque et minuscule ? Dieu ne s'occupe que des soleils. De minimis non curat praetor. « Que Néron assassine sa mère, cela n'est pas plus important pour l'Être éternel que des moutons mangés par des loups, ou par nous, et des mouches dévorées par des araignées. Il n'y a point de mal pour le Grand Être » ; son affaire est « le jeu de la grande machine » et non point nos comportements que notre orgueil dérisoire se plaît à tenir pour sérieux et qui sont, dans l'ordre des mondes, exactement comme s'ils n'étaient point, indifférents, indiscernables. Devant Boswell qui l'interviewe et qui boit ses paroles, Voltaire exécute, ravi, son numéro du Sage, et il veut bien, hochant la tête, et le menton dans les narines, lâcher ce cruel aveu que, sur l'article de notre âme, ses certitudes manquent d'assurance ; mais à Mme du Deffand, qui l'entendra, il dédie, là-dessus, cette toux discrète et dubitative qui, dans la bonne compagnie, tient lieu d'hilarité. « Là-haut », « là-bas », pour Voltaire, écrit René Pomeau, sagace, c'est « nulle part ». Où allons-nous ? « À l'abîme du néant. » Et quand Voltaire ôte sa perruque et ses manchettes, il se débonde : Dieu ? Un Dieu créateur de l'humanité ? Allons ! Pas d'offense à ce grand concept ! « Comment un Dieu aurait-il pu former ce cloaque épouvantable de misères et de forfaits ? » Si vigilant que se soit fait René Pomeau, il a trop oublié la différence qui sépare le Voltaire déclamateur du Voltaire confidentiel. Deux plans. Deux registres à ne pas confondre. S'imaginer qu'on peut retenir comme valable ce que Voltaire débite lorsqu'il est sur ses tréteaux, c'est aller au-devant de mécomptes. Voltaire prodigue la fausse monnaie. Pour cesser de le dire « multiple », il n'est que de savoir son code et d'affecter ses paroles du signe, chaque fois, qu'elles comportent : le signe de la suspicion lorsqu'il s'agit de propos forains, discours en vers et autres traités ; l'estampille de crédibilité, au contraire, lorsque Voltaire parle à voix basse et s'adresse au « petit troupeau ». C'est le Voltaire grimé qui fait vibrer sa voix dans le Traité de la Tolérance, mais c'est Voltaire au naturel qui chuchote avec Damilaville ou d'Alembert ; et dans ces lettres-là, l'Être infini du forum ne s'appelle plus que « Brioché », et l'inscription haute et grave que le châtelain de Ferney a fait graver sur sa chapelle : Deo Erexit Voltaire s'accompagne de cette glose aimable : « un beau mot entre deux grands noms ».

La « chaleur » du déisme voltairien existe, mais en un certain sens seulement. Non pas la brûlure d'un amour, mais réchauffement d'une colère. Toujours anti, Voltaire-le-déiste ; anti-Pascal, d'abord ; anti-d'Holbach ensuite et par surcroît. S'il lève des yeux noyés vers le ciel du Grand Géomètre, ses mains s'affairent en même temps, et tandis que l'assistance éblouie suit son regard vers les nuages, ses doigts industrieux tordent le cou, plus bas, aux gêneurs, gêneurs chrétiens qui voudraient lui gâter ses plaisirs, gêneurs athées qui mettent en péril ses jouissances. Pomeau se trompe quand il assigne aux dernières années de Voltaire les raisons pratiques, les raisons de propriétaire qu'on lui voit, pour la défense de l'idée de Dieu. Les mêmes mots lui viennent, en 1750, contre La Mettrie, qu'il dirigera en 1770 contre d'Holbach. « Il y a une grande différence, avait-il écrit, entre combattre les superstitions des hommes et rompre les liens de la société » et dans son Histoire de Jenni, voici sa formule identique : si l'athéisme se répand, « tous les liens de la société sont rompus » ; cette fois, une précision supplémentaire : et « le bas peuple ne sera plus qu'une horde de brigands ». C'est à ce moment (1770) que Voltaire fait sa trouvaille illustre :

Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer,

avec ce commentaire qui ne laisse à sa pensée rien d'obscur :


.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  . 
et ton nouveau fermier,

Pour ne pas croire en Dieu va-t-il mieux te payer ?

 

Sa correspondance est d'une limpidité totale : « La croyance des peines et des récompenses après la mort est un frein dont le peuple a besoin » ; « il est fort bon de faire accroire aux hommes qu'ils ont une âme immortelle et qu'il y a un Dieu vengeur qui punira mes paysans s'ils me volent mon blé et mon vin ». Et ceci encore, qui est dans l'A. B. C. : « Je veux que mon procureur, mon tailleur, ma femme même croient en Dieu, et je m'imagine que j'en serai moins volé et moins cocu. » L'effroi qu'inspire l'athéisme au seigneur de Ferney le guide à des prévenances inattendues. En 1763, exempt encore de toute angoisse, car l'athéisme restait le fait d'amis distingués, Voltaire daubait sans retenue, dans son Pot Pourri, sur le Christ. Après le Système de la Nature, il se prend soudain pour le Nazaréen d'une benoîte estime, et, dans cet étonnant article Religion II des Questions sur l'Encyclopédie, dans ces pages que Pomeau appelle « son Mystère de Jésus », l'auteur du Sermon des Cinquante s'abandonne au lyrisme ; une « vision » l'entraîne dans les bocages élyséens ; il y rencontre tous les sages, Pythagore, Thaïes, Zoroastre, Socrate, puis, « au-dessus » d'eux tous, pour finir, « un homme d'une figure douce et simple, âgé d'environ trente-cinq ans » ; son cœur se serre, car les pieds de cet homme sont « enflés et sanglants ; les mains de même » ; il a « le flanc percé, les côtes écorchées de coups de fouet ». « J'ai vécu dans la pauvreté », dit ce Juste qui a souffert, et qu'enseigne-t-il ? « Aimez Dieu et votre prochain comme vous-même. » À ces mots, Voltaire s'écrie : « Je vous prends pour mon seul maître ! » Et voici la péroraison : « Alors il me fit un signe de tête qui me remplit de consolation. La vision disparut et la bonne conscience me resta. » Voltaire n'a jamais souhaité voir les curés disparaître ; il le désire moins que jamais depuis que d'Holbach s'est permis d'écrire : « La religion est l'art d'enivrer les hommes pour détourner leur esprit des maux dont les accablent ceux qui gouvernent. À l'aide des puissances invisibles dont on les menace, on les force à souffrir en silence les misères qu'ils doivent aux puissances visibles. » Joli travail, cette prédication ! Celle des curés est là, par bonheur, pour maintenir dans l'obéissance les analphabètes. Loin d'envisager un pays sans prêtres, Voltaire voudrait en France un vaste clergé fonctionnaire, mais ignare, paysan, dûment bridé et mené par le pouvoir civil. Dès le 22 février 1763, Voltaire donne en exemple sa principauté de Ferney où « le peuple ne se mêle de rien que de brailler [à l'église] un latin qu'il n'entend pas » mais qui lui apprend la résignation. Et quand, au bout de Zadig, un ange, inexplicable mais opportun, vient conclure tout à trac : « adore », créature humaine, adore et « soumets-toi » ; quand, avec une gravité de pontife, Voltaire répète à son tour la leçon du messager divin : « Prier, c'est se soumettre », comprenons bien à qui s'adressent l'ange et son porte-voix. Pauvres, soumettez-vous ! Rien ne doit être changé à l'ordre « providentiel » tel que Voltaire l'a résumé lui-même : « Le petit nombre fait travailler le grand, est nourri par lui, et le gouverne. » (Œuvres, xii, 433.)

Naigeon, qui est du vilain clan, s'impatiente d'autant plus contre le Voltaire « cagot » qu'il est renseigné sur sa « doctrine secrète » : Voltaire hausse les épaules devant la Providence ; Voltaire n'arrive pas à voir où pourrait se loger l'« âme immortelle » des pucerons humains ; Voltaire plisse dangereusement les yeux lorsqu'il s'exprime sur « Brioché ». Toute la Somme de René Pomeau n'a fait que me convaincre de l'athéisme voltairien. Voltaire athée en fait, c'était aussi le sentiment, contre Lanson, de Daniel Mornet. Et c'est l'avis de Besterman, peu négligeable caution.

Malheureux dont le cœur ne sait pas comme on aime
Et qui n'ont pas connu la douceur de pleurer...

Ces alexandrins en loukoum, qu'on croirait du pur Musset, sont bien de Voltaire. Ils lèvent le voile, comme chacun sait, sur la tendresse qui se blottit, secrète, derrière le « hideux sourire » (tiens ! de Musset, justement, cette méchanceté devenue banale au point qu'elle reparaît dès qu'on dit Voltaire, ou Ferney, ou Fréron, comme sous l'effet d'un déclic infaillible). Voltaire gentil, Voltaire affectueux, Voltaire aimant, galéjades ? C'est à voir. Bien des côtés, chez ce féroce, sont peu conformes à sa légende. Et je ne parle pas du Voltaire de vingt ans, que je tiens en réserve. Je parle du monsieur de cinquante ans, de soixante ans et au-delà, qu'on aurait tort de se représenter griffu sans cesse et sardonique. « Je vous aimerai tendrement toute ma vie. Je croirai ce que vous voudrez. J'approuverai ce que vous ferez. Votre âme est la moitié de la mienne... » Quand il écrit ces choses à Marie-Louise Denis, ce n'est plus un gamin ; il a cinquante-cinq ans. Et j'entends bien qu'il a envie d'elle et que le désir est imbattable pour contrefaire le dévouement ; mais Voltaire, avec Marie-Louise, a fait ses preuves ; avant de la désirer, il l'aimait ; il l'aimera encore lorsqu'il ne la désirera plus. C'est de sa sœur, la mère de Marie-Louise, qu'il disait, en 1722 : « Mon cœur a toujours été tourné vers elle. » Il est capable de patiente bonté, avec Thiriot par exemple. Il dit : « Si on a des amis, c'est pour se battre pour eux. » Il se dépensera pour « Belle et Bonne » ; et Marie Corneille, il l'a vraiment aidée. Secourir Marie Corneille, c'était payant ; soit ; bienfait spectaculaire ; et je sais aussi que plus une plaisanterie est révoltante, moins il a le bon goût de se l'interdire, et qu'en conséquence, recommandant Marie à J. R. Tronchin pour le passage de la jeune fille à Lyon, il conseille à son correspondant une vérification de pucelage, et même un peu plus si le cœur lui en dit ; c'est une corvée qu'il réclame au banquier Tronchin en faveur de sa protégée et un banquier n'est pas homme à donner son temps gratis ; qu'il se paye donc en nature. Les facéties de Voltaire sont lourdes, mais il est rafraîchissant de l'entendre lui-même blaguer ses bonnes actions. « J'ai fait un peu de bien ; c'est mon meilleur ouvrage ; » ce ton-là, chez lui, m'exaspère. Quand, se conduisant bien, rendant service effectivement à quelqu'un, plutôt que de s'admirer dans la componction, il fait le pitre, à sa manière, bravo ! Marie Corneille ne saura rien de cette abominable indécence et Voltaire parle à Tronchin un langage qui ravit ce demi-dieu de la H. S. P.

Ce que nous relate le prince de Ligne n'est pas désagréable non plus sur Voltaire qui, le dimanche, à Ferney, mettait « un habit mordoré uni », veste à grandes basques galonnées d'or et des manchettes de dentelle allant « jusqu'au bout des doigts » : avec cela, disait-il, « on a l'air noble. » C'est très bien. L'habit fait le moine ; il se déguise donc et pousse du coude un « vrai » prince, car l'origine des princes et des rois, il sait ce qu'elle vaut : « brigands heureux », bandits arrivés. Sur « la vie de Paris et de Versailles », d'excellentes choses aussi dans son Épître à Mme Denis (1749) ; ce jacassement de volailles, la laideur, la stupidité de cette foire aux jalousies, avec cette réflexion d'honnête homme :

Comment aimer des gens qui n'aiment rien ?

Et de même, cela fait plaisir de le voir s'irriter contre les amorphes, ceux qui disent que tout va mal mais qu'on n'y peut rien, que c'est comme ça, qu'ainsi va le monde : « — Eh bien, il faut s'en occuper ! » Et ceci, dans ses Notebooks, assez, comment dirais-je, claudélien : sur la cécité des humains qui s'ébahissent, les niais, devant un funambule, un orateur, un marquis, et qui n'ont pas l'air de s'apercevoir qu'au-dessus de leur tête, et perpétuellement à leur disposition, il y a un spectacle un peu plus propre à leur couper le souffle : ces mondes qui volent, ce miracle ininterrompu des constellations. Est-ce bien sûr que Voltaire se couvre, lorsque, dans un coin de son Siècle de Louis XIV, il écrit sur les religieuses ce paragraphe si peu « voltairien » : une jeune fille, librement, qui voue sa vie à la prière ou au service des malades et des pauvres, « peut-être n'y a-t-il rien de plus grand sur la terre ». La phrase est bien là, sous nos yeux, signée du monstre. Calcul ? Je ne sais pas ; je ne crois pas. Et ce qui suit n'est pas moins déconcertant : « Les peuples séparés de la communion romaine n'ont imité qu'imparfaitement une charité si généreuse. » J'ai cru pouvoir, il n'y a pas longtemps, opposer Voltaire à Hugo, pour accabler Voltaire, sur ce point même : leurs réflexes comparés devant ces oblations ; je ne connaissais pas encore (j'aurais dû) cette page du Siècle de Louis XIV ; et sa lettre à Mme d'Egmont sur le Carmel, il faut également lui rendre cette justice qu'elle ne contient pas l'ombre d'une goguenardise. J'ignorais aussi cette allusion pensive, ailleurs, à une parente qu'il a chez les sœurs grises, et dont il rapporte — sans que je distingue le son réel de sa voix — une parole qui lui est restée : « elle m'écrivit un jour qu'elle aimait Jésus et Marie plus que sa vie ».

 

 

L'actif, dans ce bilan que j'essaie, n'est pas nul. Mais le passif ! Terrible, le passif.

Sur le chapitre de l'argent, Voltaire n'est pas beau à voir. « Une morale de coulissier ; le mépris du petit gain journalier ; le respect du gros négoce et de la spéculation. » Ces duretés sur son compte ne viennent pas du R. P. Condamin ; constatations, affligées, de Lanson. Pour s'enrichir, il est prêt à tout. Il grappille les pensions à droite et à gauche ; il a tenté de se glisser dans les services secrets de Dubois, car l'espionnage rapporte et plaît à sa nature ; il trafique dans les loteries et tripote dans l'agiotage ; toujours « à cheval sur le Parnasse et la rue Quincampoix », dit d'Argenson. Il revend (200 000 NF) sa charge de gentilhomme du roi, tout en obtenant le maintien des privilèges attachés à ce titre. Pour aller chez Frédéric II, il exige un contrat en règle : pension, 70 000 NF ; frais de voyage, 35 000 NF, — plus le cordon de l'ordre du roi, plus la clef de chambellan ; et il spéculera en outre, frauduleusement, sur les billets de la Banque de Saxe (ces billets, dépréciés, la Banque a été contrainte de les rembourser, au pair, aux sujets de Frédéric II, mais à eux seuls ; Voltaire s'arrange pour en faire une rafle en Hollande) ; ce sont les fournitures militaires qui sont la source permanente de ses plus gros profits ; l'improbité y est de règle ; c'est un pillage organisé du Trésor. Entretenu par la collectivité à partir de 1734, Voltaire ne dédaignait pas de l'être, précédemment, par autrui ; quand trépasse Mme de Fontaines, en janvier 1733, il en est marri : « J'ai perdu une bonne maison dont j'étais le maître et 40 000 livres de rente qu'on dépensait pour me divertir. »

Le 4 mai 1767, il indique à son banquier lyonnais : « Le capital qui est entre vos mains se monte à 524 000 livres (disons 1 300 000 NF) indépendamment des intérêts de 445 000 livres (disons 1 500 000 NF). » En 1778, il aura, en chiffres ronds, 500 000 NF de rente. Parti de rien, je suis « parvenu », dit-il en propres termes, « à vivre comme un fermier général » ; et « par quel art ? » Réponse : parce qu' « il faut être, en France, enclume ou marteau » et qu'il a su choisir le bon côté, celui qui écrase.

Bâtonné, à trente et un ans, par les soins d'un aristocrate, est-il en révolte ? Tout se passe, au contraire, comme si ce massage n'avait fait que lui assouplir mieux l'échine. Il en est repoussant. Rien ne lui coûte lorsqu'il s'agit de flagorner qui peut lui être utile. Il veut entrer à l'Académie et les Jésuites y sont puissants ? Voltaire écrit à l'un des « bons pères » une lettre ostensible et dévote. Jeanne Poisson devenue Pompadour est maintenant la maîtresse du roi ; Voltaire la comble d'hommages ; il la félicite, en « bon citoyen », du gracieux travail qu'elle assume et qui doit « faire le charme de tous les honnêtes gens » ; s'il pouvait l'avoir pour alliée ! aussi ne néglige-t-il pas d'ajouter, concertant son vocabulaire, que seuls lui seront ennemis les « frondeurs jansénistes ». Voltaire est l'amant de Mme du Châtelet, mais Frédéric II est d'une autre importance qu'Émilie pour son avancement ; Frédéric II n'aime pas les femmes ; aussi Voltaire l'assure-t-il (31 décembre 1740) qu'il n'a point à être jaloux :

Un ridicule amour n'embrase pas mon âme
Et je n'ai pas quitté votre adorable cour
Pour soupirer en sot aux genoux d'une femme.

« Héroïsme », disait Lamartine ; « audace d'un seul contre tous » ; Voltaire qui « brave le respect humain » ; Voltaire qui « affronte les bûchers »... Le dithyrambe de Lamartine est un monument de candeur. Voltaire n'est pas « seul contre tous ». Quand il entame, vers 1716, sa bataille contre la superstition, il sait qu'il va plaire à quantité de gens qui serviront son arrivisme. Avec le Régent au pouvoir, le bon ton est d'être esprit fort et Voltaire se met en flèche, car il souhaite qu'on le regarde, qu'on applaudisse, qu'on se récrie : quel homme ! Quels dons ! il est inouï ! Il aime « effrayer les badauds » (Épître à Horace). Mais quand il croit le moment venu de se hisser aux honneurs, on note dans sa trajectoire un palier de sagesse. Il y a eu le départ à grand fracas, pour se faire connaître, et il y aura, plus tard, un certain travail enragé ; entre les deux, une période surveillée, le temps de la sourdine, l'époque où Voltaire « réalise » et convertit sa notoriété en places et en titres : 1er avril 1745, historiographe du roi ; 25 avril 1746, l'Académie ; 22 décembre 1746, « gentilhomme ordinaire ». S'il pouvait s'incruster à Versailles ! Mais c'est en vain que, prosterné et l'œil caressant, il demande à Louis XV si « Trajan » est content de lui ; Trajan se détourne de ces reptations. Aucun « bûcher » ne le menace mais il craint ce donjon de Vincennes où Diderot a fait un stage. Voltaire est extrêmement prudent. Jean-Jacques signe ce qu'il publie, comme Hugo signera, le 2 décembre, cette affiche au bas de laquelle il met sa tête. Voltaire ne signe rien de ce qui pourrait lui valoir des ennuis. « Frappez et cachez votre main » ; telle est sa devise. Il s'est tapi à Ferney dans un terrier à double issue. Préservée dans un tel abri, et sous tant de millions, sa sécurité est entière ; mais s'il s'applique à « écraser l'Infâme » par des agressions anonymes, que cela surtout n'aille point jusqu'à endommager sa paix. Son Sermon des Cinquante est une jolie fougasse dont il est satisfait. Mais écoutons-le, qui ne badine pas, s'expliquer à sa nièce Fontaine sur ce mauvais livre (11 juin 1761) : « Je ne sais ce que c'est que le Sermon des Cinquante dont vous me parlez. Si c'était quelque sottise antichrétienne et que quelque fripon osât me l'imputer, je demanderais justice au Pape, tout net. Je n'entends point raillerie sur cet article. » La sincérité frémit dans sa voix au point qu'il en est pathétique.

Les égards que voue Arouet à la protection de son repos n'ont pas de bornes. En 1768 et 1769, non qu'un danger se dessine, mais seulement parce qu'il souhaiterait que l'on fût moins froid pour lui à Versailles, Voltaire fait ses Pâques. Ses « amis » parisiens en sont interloqués et demandent des explications. Voltaire se justifie comme il peut, c'est-à-dire ignominieusement. Il dit que cette singerie était nécessaire, que, fidèle à la Cause, bien sûr — les « frères » le connaissent ! ce n'est pas lui qui désertera ! — et plus que jamais nasardant, incognito, les christicoles, il s'est vu, toutefois, contraint à des ménagements ; « il y a des temps où il convient d'imiter leurs contorsions ». Et il ajoute, pour être drôle, à propos de ce pain azyme qu'il lui a fallu se laisser mettre sur la langue : certains « craignent de manier les araignées », mais d'autres, intrépides, « les avalent » ; pareille performance doit arracher les ovations. (Au demeurant, si ce n'est que du pain, l'hostie, pourquoi parler d' « araignée » ? Un texte comme celui-là donnerait des idées à l'Inquisition. Montaigne communie sans émoi, en toute quiétude, en tout sommeil ; mais cette horreur physiologique, c'est à croire qu'elle est démoniaque. Détendons-nous. Voltaire, en absorbant l'hostie n'a pas eu de spasme dans la gorge ; il n'a pas non plus, après son exploit, éclaté d'un rire infernal ; il n'écrit « araignée » qu'à l'intention des camarades et pour leur prouver vigoureusement, qu'ils peuvent toujours lui faire confiance.) Il est peureux. Tous ses familiers le savent. Dauber sur les Pompignan, le poète et l'évêque, c'est un délice gratuit ; mais qu'un troisième Pompignan, insoupçonné, sorte de l'ombre et déclare — il est dans les carabiniers — son intention de venir couper les oreilles à Voltaire, celui-ci, terrifié, appelle au secours Choiseul contre ce spadassin. Frédéric était convaincu que « Christmoque » s'effondrerait devant la mort. On se souvient de Lamartine : Voltaire qui « condamne », en héros, « sa propre cendre à n'avoir même pas de tombe ». Arouet, au contraire, attache le plus grand prix à être enseveli chrétiennement. Qu'est-ce que cela peut bien lui faire ? Il a communié, jadis, pour plaire au roi, mais c'est pour plaire à qui, cet enterrement catholique qu'il veut avoir, à toutes forces ? Une dernière victoire sur l'Église ? Contraindre à l'honorer, mort, ces gens qu'il a souffletés, vivant ? Ou peut-être, cette proscription de sa dépouille, s'il meurt irréconcilié, un opprobre que sa famille ne doit pas subir ? Les mondains eux-mêmes les plus « affranchis » tiennent aux funérailles rituelles. Cela se fait. Va pour les baladins, la sépulture honteuse. M. de Voltaire ne saurait tolérer que l'on traitât mal son cadavre. L'enterrement civil, au xviiie siècle, n'a pas encore son droit de cité. Je demeure perplexe. N'y eut-il pas eu réprobation sociale, Voltaire aurait-il agi autrement ? Toujours est-il qu'il s'est platement rétracté, renié, et qu'il a signé ceci, le 2 mars 1778 : « Je meurs dans la religion catholique où je suis né, espérant de la miséricorde divine quelle daignera pardonner toutes mes fautes, et si j'avais jamais scandalisé l'Église, j'en demande pardon à Dieu et à elle. » Dans l'histoire, malpropre, de sa communion pascale, l'évêque Biort lui avait rappelé, le 5 mai 1769, que « manquer à la bonne foi » est toujours chose déshonorante, mais jamais autant que « dans une circonstance » qui exclut, « essentiellement » la « dissimulation » et l'« artifice ». Les mêmes mots, syllabe par syllabe, sont valables pour Voltaire en présence des derniers sacrements.

La « bonne foi » est sans doute la vertu qui lui manque le plus. Delattre et Pomeau conviennent tristement que « le mensonge lui est naturel » ; « il ment à ses amis ; il ment quand il fait une affaire ; il ment quand il a un procès ». Il attaque, puis, si l'on riposte, pousse des cris assourdissants ; « vos prêtres, dit-il à Tronchin, à propos des pasteurs de Genève, vos prêtres qui m'ont insulté d'une manière si lâche et si odieuse... » Il redoute si fort de voir la géologie de Buffon confirmer la Bible qu'il se jette, sur les fossiles, dans un enfantillage dont il mesure parfaitement l'ineptie, mais qui prendra peut-être, chez les simples. Et dans l'affaire Saurin, telles pièces renversant ses dires, il lacère les documents et mutile les registres pour avoir raison contre la vérité. Et son apostolat en faveur de la « tolérance » ! Et sa fièvre, annuelle, de la Saint-Barthélemy ! (Cette date le tue ; chaque 24 août, il a des sueurs, des vertiges, son cœur s'arrête, il faut qu'il s'alite.) Et cette participation visionnaire, insoutenable et qui le brise, aux tortures de Jean Calas ! Curieux comme d'autres tortures le laissent désinvolte. Calas sur la roue le rend malade, mais Jeanne d'Arc le met en joie ; pour cette Pucelle qui joignait les mains, la dérision ne suffit pas ; il faut la couvrir d'immondices ; il importe de la montrer obscène, à la façon d'une rustaude que les bêtes, bien armées, séduisent ; et Voltaire de décrire Jeanne offrant, dans l'attitude adéquate, son corps à un âne :

De son cul brun les voûtes se levèrent

(Etc.)

Littérature, dirons-nous ; un peu gênante tout au plus. Malheureusement Voltaire ne s'en tient pas à ces exercices de style. Il aime à recourir au bras séculier. Le libraire Grasset l'a compromis, à propos de la Pucelle précisément (Grasset, sans permission, a imprimé le livre à Genève, sachant qu'il aurait un succès de vente, car les manuscrits de l'ouvrage qui circulent dans les salons de la ville haute engendrent, dit Du Pan, genevois doré, « de beaux éclats de rire chez nos dames »). Grasset va payer cher sa tentative. Voltaire est déchaîné. « Je l'ai dénoncé au Conseil ; il a été mis en prison et chassé de la ville... En quelque lieu que soit Grasset, j'informerai partout les magistrats » ; et il a essayé de le faire lyncher, aux Délices, par ses domestiques. Le curé de Moëns, Ancian, qui s'est mis dans un mauvais cas, Voltaire fait de son mieux auprès de la police pour qu'il aille aux galères. Mais c'est l'incident des Lettres écrites de la Montagne qui nous en apprend sur lui le plus long. Il vaut mieux n'en pas trop parler. On me l'a fait comprendre, autrefois, lorsque j'ai appelé, là-dessus, l'attention. Raison de plus pour que je recommence. Jean-Jacques a osé, dans ses Lettres, nommer le Sermon des Cinquante sans mettre en doute que ce pamphlet soit de Voltaire. La vengeance de Voltaire est affreuse. Il sait que Jean-Jacques est redouté des grands bourgeois de Genève, car il a la plèbe avec lui ; son livre, du reste, expose comment la « République » est devenue la proie des nantis. Aussitôt Voltaire s'ingénie à faire peur aux riches encore davantage, pour qu'ils agissent, sans perdre une minute, et que Rousseau soit arrêté, et qu'on le tue. « Cachant sa main », Voltaire travaille à faire exécuter Jean-Jacques. D'une pierre deux coups : on le débarrassera d'un très déplaisant adversaire (« Quel temps a-t-il pris pour rendre la Philosophie odieuse ? Le temps où elle allait triompher ! » 12-1-65) et il pourra, si son plan réussit, tomber ensuite sur les pasteurs, coupables de ne vouloir point être « sociniens » et qui brûlent les penseurs libres. Voici le texte qu'il fait répandre ; non signé, bien entendu, de telle manière qu'il puisse jurer en ignorer tout, et qui eut passer pour le cri d'alarme de quelque ami de ordre ; c'est un appel au Conseil, un avertissement à mille exemplaires : « Le Conseil aura trop de prudence et trop de fermeté pour s'amuser seulement à faire brûler un livre auquel la brûlure ne fait aucun mal... Il punira, avec toute la sévérité des lois, un blasphémateur séditieux » ; si le Conseil ne bouge pas, s'il reste stupidement inerte, « il sera traîné dans les boues par la populace » ; vite, vite, « un jugement qui mette fin à l'audace d'un scélérat ! » Ce n'est pas assez. Voltaire invente, en même temps, une intervention ecclésiastique et lance ce Sentiment des Citoyens où il a pris le ton calviniste afin que le libelle anonyme paraisse venir d'une plume « sacrée » ; la conclusion est la même : « On punit capitalement un vil séditieux. » Les jours passent et rien ne se produit. Voltaire n'y tient plus ; il lève le masque, mais en grand secret, pour François Tronchin qui est sûr, qui ne le découvrira pas ; et il lui hurle (billets des 12 et 22 janvier 1765) : Mais allez-y ! allez-y donc ! Mais qu'est-ce que vous attendez 6 !

Tel est, en actes et dans le concret, l'homme du Traité de la tolérance, le sanglotant du procès Calas. Les « crimes » lui mettent l'âme en feu, sauf s'ils s'accordent à ses desseins. Catherine II a du sang sur les mains ? Peccadille, puisqu'elle protège les philosophes. « Je sais bien qu'on lui reproche quelque bagatelle au sujet de son mari, mais ce sont des affaires de famille dont je ne me mêle pas. » Voltaire-le-tolérant déplore avec bonhomie la « rage » qu'ont les gens à « forcer les autres à boire de leur vin », il tonne contre les dragonnades, mais il compte sur les bataillons de Frédéric II pour un prosélytisme selon son cœur : « Si j'avais 100 000 hommes, je sais bien ce que je ferais... » L'abbé Galiani, son disciple, expliquera sans ambages à Mme d'Épinay, le 22 juin 1771, ce que c'est que la Tolérance : « Si l'on rencontre un prince sot, il faut lui prêcher la tolérance afin qu'il donne dans le piège » et qu'ainsi, « par la tolérance qu'on lui accorde », le parti des lumières puisse se mettre en mesure d' « écraser » le parti des ténèbres. Au moment où Calas expire, victime de juges monstrueux, Voltaire ne s'émeut nullement. Ce parpaillot ne l'intéresse pas ; il en veut à mort, à cette date, aux pasteurs de Genève ; tant pis pour l'énergumène du Midi, lui aussi, après tout, christicole. S'en prendre à des juges, qui sont, plus ou moins, aux ordres du Pouvoir, Voltaire, en outre, a peu de penchant pour de semblables témérités. Puis il s'aperçoit que l'heure est bonne : nos armées battues par les hérétiques, le Pouvoir incline à flatter les vainqueurs ; le ministère, nos caisses vides, cherche à placer des emprunts à Genève, et ne vient-on pas, chose inouïe, d'accorder une ferme générale à un protestant (J. R. Tronchin) ? Allons, l'entreprise est décidément sans périls et permet contre « l'Infâme » la plus belle manœuvre. Encore faut-il que Voltaire s'entoure, d'abord, de hautes protections. Le terrain prêt, il s'avance avec son artillerie et ses larmes. Zola risquera gros, dans l'affaire Dreyfus. Aucun désagrément à redouter, des profits seulement à recueillir, pour Voltaire, dans l'affaire Calas. L'opération achevée, Calas ne sera plus, pour Voltaire, que « le roué de Toulouse », comme l'Autre était « le pendu » de Jérusalem, et la veuve du roué « une huguenote imbécile ».

Ce que Voltaire ne peut souffrir, plus encore que la croix, c'est l'odeur des pauvres. La « populace » l'incommode, et elle l'inquiète pour l'avenir. Dès 1755, il a flairé, dans le deuxième Discours de Jean-Jacques (sur « l'origine de l'inégalité »), « la philosophie d'un gueux », et si Jésus l'horripile, c'est aussi qu'il sort « de la lie du peuple ». « Nous ne nous entendons pas sur l'article du peuple, écrit Voltaire, cassant, à Damilaville, le 1er avril 1766 ; j'entends par peuple la populace qui n'a que ses bras pour vivre [...] Il me paraît essentiel qu'il y ait des gueux ignorants. » Les gueux n'ont nul besoin de savoir lire7 ; s'ils se mettaient à réfléchir, cela pourrait déranger tout. Des gens qui n'ont pas voix au chapitre. Des méprisables. À Biort l'évêque, Voltaire n'omet point de jeter au visage qu'il est le fils d'un maçon, au jésuite Nonotte qu'il descend d'un fendeur de bois, à J.-B. Rousseau que son père était cordonnier ; et il admire « l'insolence » de ces prêtres « qui vous disent : je veux que vous pensiez comme votre tailleur et votre blanchisseuse ». S'il est énergiquement antisémite, ce n'est pas seulement parce que la Bible vient des juifs, mais parce qu'ils peuplent, en Europe, la pouillerie des ghettos. « Les juifs ne connaissent ni l'hospitalité, ni la liberté, ni la clémence » ; ils ont « cet esprit de lucre inspirateur de toute lâcheté » (une merveille, cette phrase, sous une telle plume) ; c'est une « nation atroce » ; les juifs « sont les ennemis du genre humain ».

Saisissante, la remarque d'André Delattre (p. 34) : « L'imposteur que voyait Voltaire en tout fondateur de religion, il n'avait pas à aller loin pour en trouver le modèle. » Exact. Littéralement exact. Voltaire, sur le trépied, enseigne aux démunis le Dieu « rémunérateur et vengeur », alors qu'il pouffe, entre intimes, sur ce croquemitaine. Voltaire prêcheur déiste n'est pas le « cagot » qu'imaginaient les holbachiens ; un fourbe, tout bonnement ; c'est Tartufe.

Ozanam déclarait : Voltaire « n'a pas de plus grand ennemi que l'Histoire ». On dirait bien que c'est vrai. L'enquête sur son compte, quand on la mène loyalement, conduit à des conclusions sinistres. « Il est trop facile de faire le portrait de Voltaire en éliminant ce qui gêne » ; cette mise en garde de R. Pomeau n'est pas superflue, car on en ramasse à la pelle de ces « portraits » fumants et burlesques où, selon que le peintre est d'un clan ou de l'autre, de chez Condamin ou de chez Bayet, du Pèlerin ou de la Lanterne, Voltaire est l'un des dieux de l'Olympe laïc ou une incarnation de Satan. Je suis parti dans ma recherche avec la passion d'y voir clair, sans savoir où j'aboutirais, espérant (à cause de Besterman) que j'allais trouver enfouies dans ce destin des choses exaltantes. Voltaire rebute. Cette main, d'homme à homme, qu'on souhaitait de lui tendre, elle retombe. Jean-Jacques disait de lui : une « âme basse » (lettre à Vernet, 29 novembre 1760). Quand je le regarde dans beaucoup de ses voies, quand je l'entends prescrire à d'Alembert (6 janvier 1761) : « Marchez toujours en ricanant, mes frères, dans le chemin de la vérité », quand il s'avance, ce jour qu'elle n'oubliera plus, sur Mme du Châtelet, une dague à la main (et ce n'est pas une scène de jalousie), malgré moi s'évoque, sous le nom de Voltaire, ce personnage entrevu par Charles-Louis Philippe : un homme raclant un « violon rouge » et qui, par-dessus l'instrument à la « voix grimaçante », vous fixe « avec des yeux aigus où passent des étincelles et du sang ».

Jean-Jacques écrit encore — cette fois, dans ses Confessions — : « En feignant de croire en Dieu, Voltaire n'a jamais cru qu'au diable », et c'est mal ; dit-il, de s'appliquer, comme il l'a fait, à « désespérer » les gens. Où est-elle, en effet, la leçon de Voltaire ? Son message, comme on dit, en quels termes le résumerons-nous ? Rassemblant dans notre esprit son œuvre pour l'écouter, nous aurons, avec Delattre, cette observation préalable, que, chez lui, « la proportion du déchet » est exceptionnellement « élevée », et que « ses œuvres manquées sont constamment celles sur lesquelles il comptait » pour perpétuer sa gloire à travers les siècles. La Henriade est illisible, ses tragédies sont « flasques » et ses comédies « pitoyables ». Scolaire, jusqu'à la fin, dans les genres nobles où il croit régner, où il se regarde comme égal à Virgile, comme plus grand que Racine. Le bon élève ; le fort en thème (il sait le latin, mais pas le grec). Toutes les fleurs en papier, tous les faux ornements, toutes les ficelles de la rhétorique. La poésie, qu'il a pourtant, semble-t-il, discernée chez Shakespeare, il est incapable d'en recréer l'ombre. Et s'il esquisse, en décasyllabes, quelques sautillements çà et là, son inspiration se limite (Pomeau) à « d'aigres musiques pour danse macabre ».

Passons sur son Charles XII et sur son Siècle de Louis XIV, écrits valables, à leur date ; mais est-ce bien par ces livres-là qu'il survit ? Ce que l'on continue à lire, de Voltaire, ce sont ses contes, quelques-uns de ses pamphlets, et Candide. Ses pamphlets font pâle figure à côté des Provinciales et si ses contes séduisent, ils le doivent surtout à ce mélange qui les constitue « d'anticléricalisme et de polissonnerie » (Delattre) — deux sûrs articles de consommation. Reste Candide, chef-d'œuvre, réussite parfaite. Alors, sa « parole » ? Cette chose qu'il avait à nous dire ? L'annonce qu'il avait à nous faire ? L'avis qu'il entendait nous laisser ? Sa « vue-du-monde », son testament, sa raison d'être ? René Pomeau le place « entre Montaigne et Gide » ; il a, dit-il, « vécu et défendu la leçon humaniste ». Et Spenlé, de même, le range parmi « les grands maîtres de l'humanisme européen ». C'est usuel, mais je demande pourquoi. J'ai beau chercher, je ne vois pas dans le « message » de Voltaire ce contenu qui le classerait « humaniste », — ou peut-être ne suis-je pas doué pour pénétrer le sens de ce vocable. Humaniste, Voltaire qui, loin de célébrer la dignité de l'homme ou les pouvoirs de sa pensée, ne se lasse pas de nous redire que nous sommes infimes et bornés, nocturnes et répugnants, plus négligeables que des « souris », plus mauvais que des « puces » ? Si l'humanisme est un hédonisme, dans ce cas, oui. Voltaire est l'humaniste-type, car sa doctrine est sans mystère : « unum est necessarium » ; il le déclare à d'Alembert, en ces termes même, le 31 janvier 1770 : la santé, pour le plaisir ; c'est l'écho, à soixante-seize ans, de ce qu'il exposait « à Mme de G. », dans cette épître qu'il lui dédiait, à vingt-deux ans :

Le plaisir est l'objet, le devoir et le but
De tous les êtres raisonnables.

Entre les deux, ceci, des Notebooks : « Le bonheur est un mot abstrait composé de quelques idées de plaisir8. »

Sur la « morale » de Candide, André Delattre s'interroge : ne serait-ce pas, « peut-être », un « retour au catéchisme » ? Si Voltaire, en prenant congé, nous recommande de « cultiver notre jardin », c'est que l'homme, selon le Livre, « a été mis sur la terre pour qu'il la travaillât ; ut operaretur... » (Delattre, op. cit., p. 85). Béni soit ce « peut-être », à la dernière seconde, qui sauve l'exégète ! Si Delattre n'avait pas eu cette hésitation bienheureuse, j'entends d'ici, dans les nuées, la crécelle du rire voltairien ; elle n'en finirait plus ; elle en serait inextinguible. Candide issu du catéchisme ! Quel triomphe ! La morale de Candide, mais c'est Voltaire lui-même qui nous la commente, explicite à souhait : « Ce monde est un grand naufrage. Sauve qui peut ! » (XXXIX, 210.) « La destinée se moque de nous... Vivons tant que nous pourrons, et comme nous pourrons » (2 juillet 1754). Que chacun s'arrange. Place aux adroits, à ceux que n'empêtre pas la naïveté des scrupules. L'important est de savoir nager, pour aborder à un bon coin et s'y creuser un trou confortable, une « bonne loge » (XXXIX, 203) d'où l'on assiste, « très à son aise », à la noyade générale. Le voilà, le jardin de Candide, qui s'appelle domaine de Ferney, avec 20 000 livres à dépenser par mois — fruit de rapines et de brigandages — pour la cour qu'on y entretient, et ce « petit carrosse à l'italienne, à trois glaces et doublé de soie », que Voltaire trouvait ravissant. « Je mets en pratique ce que j'ai dit dans le Mondain : Oh, le bon temps que ce siècle de fer ! Toutes les commodités de la vie en ameublement, en équipages, en bonne chère... Il y a là de quoi faire crever de douleur plus d'un de mes chers confrères. » Ainsi parle, celui que Michelet, délirant, saluait comme un immolé. L' « homme qui souffre », l'homme « qui a pris sur lui toute la douleur du monde », écoutons-le encore ; 14 octobre 1758 : « Que la guerre continue, que les hommes s'égorgent ou se trompent, vivamus et bibamus ! » La politique de Voltaire, les réformes qu'il aurait proposées, son effort pour quelque progrès ? Zéro. Voltaire a trop bien su tirer parti du désordre établi en son temps pour vouloir qu'on y touche. Son régime idéal est le « despotisme éclairé », autrement dit, pesant sur la masse qui travaille pour nourrir ceux qui ne travaillent pas, un pouvoir dispensateur de prébendes, avec une armée forte et une puissante police, et la gendarmerie « complémentaire » d'un clergé pour les imbéciles, étant entendu que ces prêtres n'importuneront point l'élite et ne la dérangeront pas dans ses jeux. Nul n'a mieux défini la pensée politique et sociale de Voltaire que Robespierre, à la Convention, dans son rapport du 18 floréal : « Cette espèce de philosophie pratique qui, réduisant l'égoïsme en système, regarde la société comme une guerre de ruse, le succès comme la règle du juste et de l'injuste, le monde comme le patrimoine des fripons adroits. »

Humanisme ? moi je veux bien. Et si Paul Souday, célébrant Voltaire l'anti-Pascal, s'envolait dans un geyser : « Il a vraiment ôté le poids de nos épaules. Il nous a tirés du cachot et nous a ramenés à la lumière. Joie ! Rires de joie ! Grâce à Voltaire, on respire, on vit ! », si M. Maurras, à ce que nous confie Bainville, relisait Candide une fois par année, afin de se bien nettoyer l'âme, et se plaisait à répéter : « Maintenant, la voie est libre ! », je m'en voudrais de les en blâmer. Trahit sua... Mais je comprends mieux Flaubert, que Candide attirait aussi, pour d'autres raisons ; parce que Voltaire est sans espoir, parce qu'il nous montre la créature hagarde, errant sous un ciel « de fer », parce que Candide est un livre noir, un livre amer, « bête comme la vie ». Mais Candide est pour les lettrés. Pour la foule, ce qui subsiste de Voltaire, c'est ceci :

Les prêtres ne sont pas ce qu'un vain peuple pense ;
Notre crédulité fait toute leur science.

Rien d'autre. Cela n'est pas peu, direz-vous. Question qui n'est pas la mienne. Je n'avais qu'un propos : savoir quel homme était cet homme et ce qu'il nous avait apporté.

Est-ce que je le sais, à présent, qui c'était ? Mal. À peine. Il y a ce cri, cet élan, dans une lettre de Mme de Grafigny : « Je l'aime, oui, je l'aime, et il a tant de bonnes qualités que c'est une pitié de lui voir des faiblesses si misérables. » Il y a le témoignage de Mme de Genlis, qui s'est rendue à Ferney sans amitié aucune pour Voltaire, sûre d'avance que cette expérience l'ancrera dans son aversion. Stupeur. Un charme est sorti de lui. Mme de Genlis n'est pas convertie, mais elle est ébranlée. Qu'il est différent, ce vieux magicien, de ce qu'elle attendait ! Dans ses yeux, « quelque chose de velouté, et d'une douceur inexprimable. » S'il est un mot, n'est-ce pas, qui ne lui va guère : chaleur humaine, si ce don du contact, du rayonnement, du cœur à cœur, Voltaire en paraît privé plus que quiconque, voici pourtant, en toutes lettres, ce que lui écrivait Moultou : « vos conversations », qu'elles me font du bien ! Mon âme s'y ranime à « cette chaleur d'humanité qui fait la vie de la vôtre » (sic).

Ces choses-là ne peuvent être omises. Étudions bien, aussi, les visages de Voltaire. Ils ne sont pas tous « ricanants ». Le pastel de Nicolas Cochin, que Besterman a reproduit (l'original est en Amérique), on n'a jamais fini de le scruter. Un Voltaire qui doit avoir la cinquantaine ; son dos se voûte ; il serait presque gras ; un essai de sourire ; mais l'œil, bleu, ne rit pas ; il guette, de côté, attentif, sans bonheur. Et le regard qu'a vu Mme de Genlis, je le reconnais dans un des dessins de Huber. Voltaire, très vieux, qui n'a pas cet air corrosif qu'on lui voit si souvent ; il lève la tête ; il regarde quelque chose ; il écoute quelqu'un, peut-être, qui lui parle, debout, tandis que lui-même est assis. Et là, comme pour « chaleur humaine », un mot, encore, s'impose à nous, imprévisible, presque incroyable : enfance. Sur ce visage sérieux, aux grands yeux clairs, oui, je ne sais quelle enfance.

Pomeau, Delattre se heurtent à une énigme : la raison, la raison déterminante de cette grande haine qu'a portée Voltaire au christianisme, où se cache-t-elle ? Le motif demeure « obscur » ; ils le disent, l'un et l'autre. Et il est bien vrai que nous manque, là, un élément d'intellection capital. Qu'est-ce qui a bien pu, dans la vie secrète de Voltaire, allumer un tel brasier ? Il ne s'agit pas seulement, chez lui, de rébellion de l'intelligence, d'indignation du sens commun ; il s'agit d'un règlement de comptes. Même révoltée, même indignée, la raison n'a pas de ces flamboiements. Un feu sauvage. Il dit qu'il « éclaire », mais ce qu'il veut, surtout, c'est ravager et anéantir. Sa besogne ressemble moins à l'accomplissement d'une mission qu'à l'assouvissement d'une vengeance. Pomeau et Delattre cherchent tous deux ce qu'ils appellent, chez Voltaire, un « traumatisme » originel. Ils sont persuadés qu'il est arrivé quelque chose à François-Marie Arouet, qu'il a reçu, enfant, une profonde blessure, et ils reprennent l'hypothèse du « jansénisme », à la maison, oppresseur, le frère Armand sombre dévot, le père sans tendresse, la « fixation » de l'enfant sur sa mère. Conjectures faiblement étayées ; car enfin, ce père, ce n'est pas chez les oratoriens jansénistes qu'il a mis en pension François après Armand, c'est chez les jésuites, autrement faciles et « mondains » ; et François n'y sera pas malheureux ; il n'en veut pas à ses anciens maîtres ; il aimait le P. Porée, il admirait le P. Tournemine. Quant au « jansénisme » tel qu'il l'a connu, ce jansénisme du xviiie siècle, cette mystique tournée en opposition bourgeoise et gallicane, un rationalisme déjà le pénètre qui l'écarté immensément, chez les laïcs, chez ces gens de robe parmi lesquels Voltaire a grandi, de ce qu'évoquent pour nous les noms de Nicole et d'Arnauld. Quand Voltaire dit « jansénisme », c'est « christianisme » qu'il entend, deux mots, pour lui, interchangeables, mais il préfère le premier, polémique, et qui porte tort.

Je crois, moi aussi, qu'un événement intérieur, lourd de conséquences, a eu lieu chez l'enfant Arouet, l'adolescent Arouet. Il ne s'en ouvrira à personne et tous ses biographes ont noté à quel point il est silencieux sur ses années premières. Ce qui n'est pas une conjecture, mais un fait, c'est le renversement qui s'est produit en lui entre sa dix-neuvième et sa vingt-deuxième année. François Arouet a quitté le collège en août 1711 (dix-sept ans) ; il n'écrit plus sous la dictée ; ce qu'il compose en 1713, il l'écrit parce qu'il le veut bien ; il est libre. Or son Épître sur les Malheurs de ce Temps condamne le monde des mondains, dénonce les exactions et le vice. Admettons que le jeune Arouet vise à plaire au vieux roi et qu'il tienne en 1713 ce langage pour la même raison qu'il tiendra le langage inverse lorsque la cour ne sera plus celle de Mme de Maintenon mais du Régent. Reste son amour pour Olympe Dunoyer. Là nous ne sommes plus dans la littérature, mais dans la vie. Et François Arouet se jette dans cet amour à cœur perdu. Lui qu'on verra, si vite, n'avoir plus qu'une pensée : se pousser, s'enrichir, lui qui veillera avec un tel soin aux intérêts de son avancement, il fait, alors, « cent folies », c'est-à-dire qu'il compte pour rien les chances qui sont les siennes dans la carrière diplomatique, qu'il néglige tout, qu'il ignore tout, pourvu que « Pimpette » soit sa femme. Il l'aime. Il est le contraire d'un libertin avec elle ; il ne songe pas à la prendre, jouir de son corps, et passer à une autre ; il l'aime ; il lui écrit : « Notre amour est fondé sur la vertu ; il durera autant que notre vie. » C'est un enfant ? Précisément, je ne dis pas autre chose. Je dis qu'il y a eu, à dix-neuf ans, un Voltaire qui ne s'appelait pas Voltaire, qui n'avait encore ni changé de nom ni perdu ses prénoms, un être en qui ne s'annonçait point celui qui le supplantera. Entre les deux, une béance. Un François Arouet au cœur pur, avant le Voltaire, bientôt, qui rira, cynique, de son « cœur très immonde ».

La métamorphose, d'où vient-elle ? D'une mue toute simple ? Quelqu'un qui a fait ses classes, qui a ouvert les yeux sur la réalité, les réalités, et qui a mesuré sa méprise ? Cette fureur qui va l'emplir, est-ce d'avoir été une dupe, d'avoir cru à la pureté, à la droiture, à des puérilités absurdes, et à la sincérité de ces prêtres dont il découvre de toutes parts, dans cette terrible levée des masques dont s'accompagna la mort du « grand roi », l'incroyance et l'infamie ? L'explication est encore trop courte. Ceux qui parlent, chez Arouet, d'un « complexe » au creux duquel serait sa mère — cette femme dont nous savons si peu de chose, cette mère qui est morte quand il avait sept ans, cette maman qui appelait « Zozo » son petit François (François-Marie ; elle l'avait mis, à sa naissance, sous la double protection de saint François d'Assise et de la sainte Vierge) — j'ai bien l'impression qu'ils brûlent, qu'ils sont sur une piste. Mais ils ne prennent pas garde assez au contenu précis des deux seules allusions que je connaisse — en ai-je laissé échapper d'autres ? — de Voltaire à celle qui l'avait porté dans son ventre, puis dans ses bras, et qu'il avait chérie. Deux allusions publiques et horribles. Car c'est par lui, son fils, que cette mémoire d'une inconnue est une mémoire souillée. C'est lui, Voltaire, qui fait entendre que le chansonnier Rochebrune est son père autrement que dans l'art des vers ; c'est lui qui, s'esclaffant parce que Duché, plaisantin, l'a comparé au Messie, répondra tout haut :

Je n'ai de lui que sa misère
Et suis bien éloigné, ma foi,
D'avoir une vierge pour mère.

Est-ce que ce serait là son secret ? Est-ce qu'il y aurait eu « traumatisme », en effet, blessure énorme ? Mais pas dans le sens où on l'imagine. Une révélation qu'on lui a faite (Chateauneuf ?) engendrant une commotion ? François Arouet n'en laisse rien voir. Ce qui se passe au tréfonds de lui ne regarde personne. Mais de là naîtrait le ricanement...

Hypothèse que je propose à mon tour, et il est bien possible que je me trompe. Si j'avais raison, cependant, bien des choses deviendraient claires, et ce refus, par exemple, que tous ceux qui ont approché Voltaire ont observé chez lui, ce refus de se souvenir. Il vit à la pointe extrême de l'instant ; il est toujours au sommet de la vague ; il n'a jamais, dirait-on, de regard en arrière. Il est l'homme du « divertissement », le docteur du divertissement. Dans cette Épître même à Mme Denis contre Paris, contre Versailles, dans ce texte de 1749 qui est son propre Anti-Mondain, à la fin, ce gémissement : tout cela qui est faux, tout ce hideux tumulte, comment s'en passer ? « Où fuir loin de moi-même ? »

Il s'installe — de force — à la campagne, mais il lui faut une rumeur de foule et des adulations, et la maison de ce solitaire est un caravansérail. Mensonges, la Vierge et le Christ ! Mensonge, la Pucelle ! Mensonges, le Bien et le Mal. Il n'y a rien. « La vie n'est que de l'ennui ou de la crème fouettée. » Fouettons la crème et mangeons-la, en attendant le seul bonheur, celui du néant.

 

 

Notes :

1. Hugo, L'Archipel de la Manche, ch. x.

2. Si Lamartine n'a pas maintenu dans l'imprimé ces paragraphes, c'est pour éviter le scandale, pour épargner aussi à sa femme, très pieuse, le chagrin qu'elle en aurait eu.

3. Dans le Journal intime, inédit, de Claudel, on découvre, parmi ses notes de 1908, celle-ci qui est pittoresque : « L'imbécile et dégoûtant Voltaire, pareil à un grand vieux singe pisseur. »

4. Après Péguy.

5. Je fais partie de ces générations de lycéens qui ont été élevées dans le culte de Brunetière-Faguet-Lemaitre. Nous apprenions ce que ces trois grands avaient prononcé ; leurs sentences étaient des dogmes dont on ne pouvait s'écarter. J'ai mis du temps à m'apercevoir que ces trois rois étaient aussi trois bourgeois conservateurs et qui s'appliquaient à nous indiquer, par le biais littéraire, ce que nous devions penser, petits Français, des malfaiteurs à la Jean-Jacques et des primaires à la Hugo. Ainsi, dans les lycées d'une République complaisante, la classe dirigeante, par le truchement de ses « critiques », s'occupait de nous diligemment. Et l'on nous enseignait, de même, dans Sorel et dans Madelin, la version requise de l'Histoire, l'Histoire selon les possédants.

6. En 1950 (Bulletin du Bibliophile, n° 4) M. Bernard Gagnebin, conservateur des manuscrits à la Bibliothèque de Genève, a révélé une autre lettre, ultra-confidentielle, adressée, par Voltaire, à son imprimeur et complice Gabriel Cramer ; « il faut », lui dit-il, que les conseillers « engagent adroitement les ministres [les pasteurs] à faire des représentations ; il faut qu'ils animent la voix des meilleurs citoyens ; il faut qu'ils réduisent la canaille au silence en faisant connaître les endroits [du livre de Jean-Jacques] blasphémateurs et séditieux et qu'ensuite ils punissent non pas un livre, qu'on ne peut punir, mais un coquin digne des châtiments les plus sévères ».

7. Voltaire a consenti tout de même qu'un maître d'école vînt à Ferney, mais qu'il n'ennuie personne ! Pour amortir le zèle éventuel de cet instituteur, Voltaire a fixé son traitement à 50 francs par mois (180 NF à peu près), sur quoi lui sont retenus 120 NF par mois, pour son loyer.

8. Voltaire est en retrait par rapport à Gide, et moins bon « humaniste » que lui. L'immoralisme est sa méthode, mais non point ouvertement sa doctrine, crainte des conséquences qu'en pourrait subir son repos. Jezrad, l'ange de Zadig, sait que la « doctrine secrète » est faite pour demeurer telle, car, « sur ce principe » (que le Bien et le Mal sont de pures fictions) « ils » (les hommes) « s'abandonnent à des excès », ce qui ne vaut rien pour le « lien social » et sa douce efficacité. Ce n'est pas Voltaire, c'est La Mettrie qui aurait pu concevoir Lafcadio. Voltaire ne s'aventurerait pas à pareille imprudence. La Mettrie, au contraire, prononce : « Celui qui aura une plus grande satisfaction à faire le mal sera plus heureux que quiconque aura moins de plaisir à faire le bien. » La Mettrie expulse remords et mauvaise conscience ; il y met bon ordre, comme l'auteur du Journal ; ces choses-là, écrit-il, sont pour « les sots » ; et il donne d'avance à la pensée de Gide sa forme entière : « Il ne faut cultiver son âme que pour procurer plus de commodités à son corps. »


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http://etienne.chouard.free.fr/Europe/Henri_Guillemin_Eclaircissements_1961_François-Marie_Arouet_dit_Zozo_dit_Voltaire.pdf

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• Je signale aussi, à ceux qui l'auraient raté, ce billet important où
Guillemin explique ROUSSEAU
(et où Voltaire en prend pour son grade) :
http://etienne.chouard.free.fr/Europe/forum/index.php?2012/06/10/220-preface-de-guillemin-aux-reveries-de-rousseau


Je sais que Marion a mille choses à nous dire, elle aussi, sur Voltaire.
J'ai hâte de voir ce qu'elle nous a préparé :)

Étienne.

mercredi 28 novembre 2012

Éric Hazan raconte la Révolution française (et Robespierre) (11)

Éric Hazan raconte la Révolution française (et Robespierre)

Éric Hazan est un type épatant.

Son dernier bouquin — Une histoire de la Révolution française — est passionnant.

Et quand il signale, lui aussi, Henri Guillemin, c'est émouvant : tout le monde se réveille en ce moment.
C'est ce qu'il a fait chez Kathleen Evin, dans l'Humeur vagabonde du 27 novembre 2012, sur France Inter :


Il y a aussi cet entretien avec Joseph Confraveux sur Médiapart :


Éric Hazan est un habitué de Là-bas si j'y suis (mon émission radio préférée) : tous ses entretiens donnent des forces :)

Pour mémoire : http://www.la-bas.org/recherche.php3?recherche=hazan


J'aime beaucoup les Éditions La Fabrique : on y trouve de très nombreux livres décapants, généreux, utiles.

Hazan est un type important et attachant ; à connaître, je crois.

Étienne.

samedi 3 novembre 2012

Henri Guillemin, suite : Danton, Voltaire, Vallès, Marie-Antoinette... (19)

Chers amis,

Juste avant de partir pour La Réunion, je trouve cette
nouvelle mine de conférences d'Henri Guillemin :

http://www.demystification.fr/lecons-dhistoire-2/henri-guillemin/

J'ai repéré (et mémorisé pour écouter dans l'avion — 10 h de vol, j'ai le temps :) ) Danton, Voltaire, Marie-Antoinette, Vallès, Trotsky, Robespierre, Napoléon (nouvelles ?)...

J'ai trouvé ce lien sur le forum d'ASI (Arrêt sur Images) consacré spécialement à Guillemin :
http://www.arretsurimages.net/forum/read.php?3,1259381
forum faisant suite à l'autre forum — étonnant et intéressant — sur mon entretien avec Maja de cet été :
http://www.arretsurimages.net/forum/read.php?3,1259381

Je vous laisse les clefs du site, soyez sages :)

Bien amicalement.

Étienne.

mercredi 31 octobre 2012

La Véritable Démocratie (un extrait choisi - parmi les nombreux possibles - de Castoriadis) (6)

La Véritable Démocratie (un extrait choisi - parmi les nombreux possibles - de Castoriadis)

un billet Facebook bien intéressant, posté par Sylvain Rochex :

CASTORIADIS parle de la DÉMOCRATIE

http://www.facebook.com/notes/sylvain-rochex/la-v%C3%A9ritable-d%C3%A9mocratie-un-extrait-choisi-parmi-les-nombreux-possibles-de-castor/431239330257811

Voici un extrait du livre : « La Cité et les Lois », un recueil de séminaires par Castoriadis (1983-1984).

Il faut, si l'on peut, lire TOUT Castoriadis. Il démonte point par point tous les enfumages sur les deux derniers siècles d'une part, mais aussi sur l'ensemble des 25 derniers siècles après la chute de la démocratie athénienne.

Tous les textes castoriadiens se recoupent entre eux. Celui que j'ai choisi ci-dessous offre un assez bon résumé de bon nombre de points. Et d'une manière générale, le livre « La Cité et les Lois » est en lui-même un bon résumé des autres.

Sylvain Rochex

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LA DÉMOCRATIE

Il s'agit du pouvoir du peuple et non celui de ses représentants - l'idée de représentation politique, spécifique de la société et de l'aliénation d'aujourd'hui, est là totalement absente ; ensuite, le peuple ne saurait être remplacé par les experts, qui sont certes reconnus comme tels dans leurs domaines respectifs, mais sans qu'ils puissent prétendre à une expertise politique générale, qui n'existe pas : il n'y a pas de science de la politique ou du gouvernement ; enfin, il s'agit bel et bien de la communauté politique et non d'un État au sens moderne du terme, séparé de la société, qui lui fait face et la gouverne.

Tout cela implique aussi que les membres de la communauté participent effectivement à l'activité politique. Non pas, bien-sûr, que 100% d'entre eux prennent part à tout instant aux délibérations ou aux décisions ; mais tout simplement qu'une majorité substantielle du peuple est présente et se manifeste activement chaque fois qu'il s'agit de délibérer et de décider. Cette participation n'est pas un droit abstrait, mais une pratique effective ; et elle n'est pas laissée au hasard ou au bon vouloir des citoyens. C'est toute la vie de la cité, toute l'éducation des citoyens, la paideia pros ta koina, l'éducation en vue des affaires communes, qui conditionne cette participation effective. Et cela est manifeste, dans la vie politique d'Athènes, pratiquement de la révolution de Clisthène à la fin de l'indépendance d'Athènes (bataille de Chéronée, domination macédonienne, etc.), c'est-à-dire à peu près pendant deux siècles. Parmi les composantes du dispositif qui rend possible cette pratique de la démocratie, il y a la création d'un espace public, (...), à savoir la publicité des affaires, par opposition radicale au secret - monarchique, étatique ou bureaucratique - (...), la création aussi d'un temps public, (...), par temps public, j'entends une mémoire qui, là encore, n'est pas la possession privée de prêtres, de fonctionnaires, du monarque ou d'une bureaucratie, mais est explicitement mise en commune et publiquement élaborée, (...).

Dès qu'il s'est institutionnalisé, le monde politique moderne, (...), a commencé par reconnaître les principes, les significations imaginaires politiques constitutives du monde grec, tout en affirmant que ces principes sont inapplicables dans les sociétés modernes. (...), il est absolument clair, en tout cas chez Ferguson, dans l'Essai sur la société civile, mais déjà avant chez Montesquieu, que la véritable démocratie signifie la participation de la communauté entière ; c'est évidemment aussi l'idée centrale de Rousseau. Et dans la mesure où une théorie libérale de la constitution politique s'élabore et prévaut à partir de la fin du XVIIIe siècle, elle s'appuie sur l'affirmation explicite de l'impossibilité de cette participation dans les sociétés contemporaine et sur l'acceptation de l'État comme distinct de la communauté politique, étranger à elle. (...) Cette philosophie politique se trouve face à une quadrature du cercle : on maintient un État séparé dont on essaie de limiter le pouvoir, on tient pour acquis que les citoyens ne peuvent ou ne veulent pas, sauf exception passagère, s'occuper des affaires publiques, et en même temps on prétend fonder là-dessus un régime qui se réclame de la souveraineté du peuple et qui se donne le nom de démocratie. On aboutit à l'autoorganisation de la société dite civile à travers le marché - la dimension essentielle de la société étant ici la dimension économique -, processus avec lequel la communauté politique devrait donc s'abstenir d'interférer.

La grande question de la démocratie, est de savoir qui fait la loi et comment. Autrement dit, dans le langage de Rousseau, qui est le souverain. Réponse évidente : le peuple ; c'est « nous » qui faisons la loi, et c'est dans ce « nous » qui se trouvent impliquées l'égalité, la liberté et la communauté comme réalité concrète sans laquelle ce « nous » ne serait pas. (...) C'est en ce sens que la démocratie grecque antique instaure vraiment l'autonomie : en disant que la loi est faite par nous et pour nous, et en définissant ce nous comme la collectivité des citoyens libres, adultes, mâles, etc. (...) Il y a donc là, (...) auto-institution explicite de la société. Ce qui, bien entendu, pose immédiatement le problème des limites de cette auto-institution. (...) Nous pouvons tout faire ; mais évidemment, nous ne devons pas tout faire : c'est la question de l'autolimitation. Y répondent, d'abord, un certain nombre d'institutions formelles, dont j'ai donné un exemple avec la graphè paranomôn. (...) Il y a un extraordinaire développement à Athènes de ce que nous appellerions le pouvoir judiciaire, qui n'est qu'une autre forme du pouvoir que le peuple exerce aussi à travers l'agora et l'Ekklèsia. Il y a aussi des institutions qui, sans être politique au sens strict, apparaissent comme une réponse à cette question de l'autolimitation, en particulier la tragédie.

Tout cela sera étouffé par la contre-révolution platonicienne, et par la constitution, à sa suite, d'une philosophie politique qui va s'édifier en opposition frontale avec ce qui avait été créé au cours du VIe et du Ve siècle (avant J.C.).

(...) Ce chœur de l'Antigone de Sophocle où il est dit explicitement que c'est l'homme lui-même (c'est-à-dire l'humanité) qui invente, crée, pose les lois qui constituent les cités. (...) C'est la communauté qui forme l'individu tel qu'il va devenir. On reconnaît l'idée de la paideia explicité par Aristote, mais qui est là bien avant lui, pratiquement depuis toujours. (...) polis andra didaskei, c'est la cité qui éduque l'homme, qui fait de lui un homme. (...) Chez les humains le nomos devient phusis, c'est-à-dire que leur nature, c'est ce qui leur a été imposé et inculqué par l'institution de la cité dans laquelle ils ont grandi.

(...) C'est bien évidemment à partir du moment où l'ont reconnaît, (...), cette autocréation de l'humanité, autoconstituante et auto-instituante, que la question du nomos et de la doxa surgit avec toute sa profondeur. Il n'y a plus lieu, alors, de penser à une naturalité ou à une quelconque origine divine ou transcendante des dispositions qui règlent la vie sociale des êtres humains : tout cela, c'est du nomos ; et quant aux vues de ces mêmes humains sur le monde, c'est de la doxa, de l'opinion.

Cornelius Castoriadis


Source : http://www.facebook.com/notes/sylvain-rochex/la-v%C3%A9ritable-d%C3%A9mocratie-un-extrait-choisi-parmi-les-nombreux-possibles-de-castor/431239330257811

jeudi 9 août 2012

Chris Marker - Cornelius Castoriadis : une leçon de démocratie (55)

Chers amis,

Je viens de recevoir de plusieurs d'entre vous ce texte extra-ordinaire (qui court déjà sur le net, bien sûr). Je les en remercie vivement.

Je vous parle souvent de Castoriadis lors de nos rencontres, et c'est donc encore de lui que je vais vous parler aujourd'hui, avec ce texte REMARQUABLE publié par Médiapart, au format PDF.

Vous allez voir la quantité impressionnante de connexions qu'il y a entre cette pensée et la mienne ; il faut dire que je m'en nourris, littéralement, ceci expliquant cela :) Cornelius est un des philosophes dont je me sens le plus proche. Un grand homme. Une pensée utile au bien commun.

Allez, je me tais, et je vous laisse lire (et relire) cette merveille.

Chris Marker - Cornelius Castoriadis : une leçon de démocratie

C'était en 1989. La Sept (qui deviendra Arte-France) diffuse L'héritage de la chouette, douze films de quelque 25 minutes chacun signés Chris Marker (vous pouvez vous le procurer ici). Marker évoque « l'interminable répétition d'une pièce qui n'a jamais été jouée ». Une pièce dont Castoriadis, sous le regard de Marker, nous dit comment il faudrait, peut-être, un jour, la rejouer.

(La transcription intégrale de cet entretien se trouve dans les pages suivantes et peut être téléchargée ici, en fichier PDF)


* * * * *


L'invention grecque de la démocratie directe

L'héritage de la chouette

Retranscription de l'entretien vidéo entre Chris Marker et Cornélius Castoriadis

Il y a d’abord le mot lui-même : démocratie, démos, Kratos. Kratos veut dire le pouvoir, démos c’est le peuple, donc la démocratie, c’est le pouvoir du peuple. Ça veut dire déjà, dans la conception grecque, que ça n’est bien entendu pas le pouvoir d’une oligarchie. Ça veut dire aussi que le peuple exerce lui-même le pouvoir. C’est-à-dire, c’est une démocratie directe. Comment il l’exerce à Athènes par exemple ?

Il l’exerce parce qu’il pose lui-même les lois. Toute loi est votée par l’assemblée, l’ecclésia, l’église, l’assemblée. Chez les Chrétiens, c’est les fidèles, là, c’est l’assemblée du peuple, et ces lois sont votées avec la clause fantastique : « Il a semblé bon au démos et la Boulé », c’est-à-dire au peuple et au Conseil. On ne dit pas que c’est la vérité absolue, que c’est Dieu qui a donné les tables de la loi, on dit : en ce moment-ci, les Athéniens ont cru bon de voter cette loi. Ce qui veut dire que, cinq ou dix ou vingt ans plus tard, on peut la changer.

Et puis, la démocratie est exercée par le fait que les tribunaux ne sont pas composés par des juges professionnels. Les juges sont tirés au sort. Il y a un système extrêmement compliqué qu’Aristote décrit dans La Constitution des Athéniens : pour qu’il n’y ait pas de tricherie possible et pour que tout le monde ait des chances égales de participer à ces tribunaux. Donc ce sont les tribunaux populaires qui jugent toujours, selon les lois bien sûr, et puis il y a bien entendu des magistrats.

Ces magistrats, on peut les classer en deux catégories : il y a des magistrats qui représentent en un sens la cité, la polis, et ces magistrats-là sont tirés au sort parmi tous les citoyens, puisque tout citoyen est supposé être également capable que tout autre de représenter la polis et d’exercer la fonction de magistrat. Et puis, il y a certains offices, certains postes, dont les Athéniens considèrent qu’ils impliquent, pour leur exercice, un savoir spécifique, c’est-à-dire une techné, c’est l’un des sens du mot techné, et là, il n’est pas question de tirer au sort, on élit ; parce que l’élection, comme le pensent les Athéniens, ils le disent, comme le dira aussi Aristote : l’élection est évidemmen t un principe aristocratique. Aristos, c’est le meilleur. Quand on élit, on élit les meilleurs. Il n’y a pas de députés qui se présentent aux gens en disant : élisez-moi, je suis le pire. Je suis le meilleur. Et ça vaut pour des domaines où il y a un savoir spécifique. Par exemple, si on veut construire des bateaux, on élit un magistrat responsable pour cette construction de bateau ou pour la construction d’une muraille et on élit 10 stratèges. C’est-à-dire dix chefs de guerre parmi les gens qui sont supposés s’y connaître le mieux dans ces affaires-là. Ces postes-là sont électifs, mais ceux qui sont élus peuvent toujours être révoqués d’une certaine façon. C’est-à-dire qu’un citoyen peut engager une procédure en disant : Périclès a violé la loi en faisant telle ou telle chose et le tribunal décide.

Or ça, c’est la conception de la démocratie qui a été créée là et qui va de pair avec ce qu’il faut bien appeler la création de la politique, au sens profond du terme. La politique, dans la conception grecque, n’est pas uniquement, pas du tout même, les intrigues sur un pouvoir qui existe. Ça a existé toujours chez les Chinois, les Indiens, chez les Aztèques. Il y a un roi ou il y a des prêtres, il y a des intrigues, et puis il y a la question : comment gérer le pouvoir ? La politique chez les Grecs, c’est comment faut-il instituer la société ? C’est-à-dire quelle est la bonne société, la juste société et par quelles institutions cette bonne, juste société peut s’incarner ? Et la réponse démocratique, c’est que ce n’est que le peuple qui doit vivre sous ces lois qui peut décider de quelles sont les meilleures lois.

Donc ça, c’est la liaison avec la politique qui conduit tout de suite à la liaison avec la philosophie. On en parlera peut-être tout à l’heure. Mais qui aussi conduit, par opposition aux Modernes, et alors là c’est un problème énorme, à l’opposition entre la démocratie directe et ce que les Modernes ont inventé comme démocratie représentative.

Chez les Grecs, il n’y a pas l’idée de la représentation. Encore une fois, personne ne dit que tout le monde peut décider à tout moment de toute chose. Ou bien il y a des spécialistes, ou bien il y a des magistrats. Mais il y a des magistrats qui ne sont pas des représentants au sens que le peuple a dit : on leur délègue tout pouvoir pendant une certaine période comme nous faisons. C’est simplement des émanations de la cité qui l’incarnent à certains égards et pour certaines fonctions.

Chez les Modernes, l’idée de la démocratie représentative va de pair avec ce qu’il faut bien appeler une aliénation du pouvoir, une autoexpropriation du pouvoir, c’est-à-dire la population dit : « Pendant cinq ans, je n’ai rien à faire sur le plan politique, j’ai choisi 548 personnes qui vont s’occuper de mes affaires, dans le cadre de la Constitution, avec certaines garanties, etc. » Le résultat, c’est que pendant ces cinq ans, les citoyens ne sont pas actifs, ils sont passifs. Et même le jour des élections, mais ça c’est une autre discussion, de quoi peuvent-ils décider ? On leur présente deux personnages ou deux partis, et toutes les options qui vont apparaître pendant ces élections-là sont déjà prédéterminées, bien entendu, par la situation créée pendant les cinq années précédentes. Il y a là une énorme différence. Et il y a une autre différence qui est dans la conception des Athéniens, des cités démocratiques en Grèce, c’est qu’il n’y a pas d’État, à vrai dire. Et là, il faut peut-être faire, si on a le temps, une petite parenthèse. Les Modernes ne comprennent pas ça.

Aristote était un grand philosophe, mais qui a vécu après la grande période démocratique. Mais c’était un philosophe terriblement travailleur, précis, il avait créé une école et il a réuni à peu près 160 politeiai, c’est-à-dire constitutions des cités grecques et même de cités étrangères. Elles ont toutes été perdues, mais, vers 1880, on a trouvé sur un papyrus : la Constitution des Athéniens, Athenaiôn politeia. Or tous les philologues ont traduit le titre de ce livre — et dans la collection Budé, ça apparaît encore — par : La Constitution d’Athènes. Pour les Grecs, pour Aristote, pour Thucydide quand il écrit la guerre du Péloponnèse, quand ils parlent de l’entité politique que nous appellerions Athènes, ils ne parlent jamais d’Athènes. Athènes est une expression géographique. À tel moment, Alcibiade est parti d’Athènes ; mais les Athéniens, cet hiver-là, ont décidé, les Lacédémoniens ont décidé… C’est-à-dire, c’est le peuple lui-même qui est ce que nous appelons État, qui est le pouvoir politique. Alors que dans l’imaginaire politique moderne, nous ne sommes jamais sortis finalement de la conception qui a été créée par la monarchie absolue. C’est-à-dire qu’il y a le pouvoir quelque part, un monstre, le Léviathan, comme l’a dit Hobbes ; ce monstre, de temps en temps sort de sa grotte et demande dix mille jeunes gens et quarante mille jeunes filles pour les manger et cent mille personnes pour les tuer, il demande de l’argent et tout le reste. Nous ne pouvons rien à l’égard de ce monstre ; ce que nous pouvons faire, c’est placer autour de sa grotte des barricades en papier qui s’appellent les Constitutions, qui limitent les prérogatives de l’État. Et on peut le voir sur un point qui est très amusant, le problème de la délation.

Nous avons une conception de la délation : dénoncer quelqu’un, c’est quelque chose qui ne se fait pas. Déjà, ça commence à l’école : « Tu es un donneur. », etc. Actuellement, je ne sais pas quelle est la mentalité. Je pense que même un meurtrier, on ne le dénonce pas. Il y a un passage de Platon… Platon, lui aussi étant de la décadence, il vient après la démocratie, il hait la démocratie, il écrit de façon tout à fait calomniatrice, mais ce n’est pas le problème. Il discute dans un livre qui s’appelle Les lois et il veut régler la question de la délation en se demandant ce qu’est un délateur, qu’est ce qu’il peut ou doit faire. Il veut réglementer d’une certaine façon la délation et les philologues et philosophes modernes sont ahuris devant ce phénomène et les plus indulgents parmi eux disent : évidemment, comme à Athènes il n’y avait pas de tribunaux professionnels, il n’y avait pas de procureur, que les policiers étaient des esclaves, les policiers de la ville étaient des esclaves sous les ordres d’un magistrat qui, lui, était un citoyen, évidemment les Athéniens étaient obligés de recourir au fait que chaque citoyen pouvait dénoncer quelqu’un d’autre. Mais si on réfléchit, on peut voir toute la différence de la conception : ou bien les lois sont mes lois. Je les ai votées, même si j’étais minoritaire contre cette loi, mais j’accepte la règle démocratique. C’est-à-dire une loi qui a été votée, c&rsqu o;est notre loi. À la limite, si je n’en veux pas, je peux quitter la ville, sans demander l’autorisation de personne. Si les lois sont mes lois et si quelqu’un d’autre les transgresse, ça appartient aussi à moi, et pas à un corps professionnel spécialisé, de faire observer la loi. D’où le fait que tout citoyen athénien peut accuser n’importe qui d’autre d’avoir commis tel ou tel délit. Ceci qu’il s’agisse du droit criminel habituel, ou qu’il s’agisse, ce qui est le plus important d’ailleurs, de la sphère politique.

Chez nous, qu’est-ce qui se passe ? Nous avons encore la conception que la loi, ce n’est pas nous. Que la loi, c’est la loi du roi. En Angleterre, le procureur s’appelle toujours « l’avocat de la couronne ». Donc, c’est leur loi. Nous sommes toujours les serfs qui essayons de nous tirer de la réglementation imposée par le seigneur, par le roi, donc nous ne nous dénonçons pas entre nous, parce que, de toute façon, la loi, c’est la loi des autres. Moi, je ne plaide pas pour ou contre la délation, mais je veux montrer par là la différence entre deux conceptions de notre rapport à la loi, à l’application de la loi, à la transgression.

Depuis qu’il y a eu des grandes sociétés nationales aux XVIIe, XVIIIe… Peut-être une remarque préalable serait nécessaire. Moi, je ne dis évidemment pas que la cité des Athéniens, leur Constitution/institution de la cité est un modèle. Ce serait de la folie, non seulement à cause de la dimension physique, mais à cause d’une foule d’autres choses. Je dis simplement que c’est un germe. Nous pouvons nous inspirer de cela pour essayer de penser autrement notre relation à la loi, notre relation à la collectivité, notre relation au pouvoir.

Or, dans le domaine que nous discutons ce germe signifie quoi ? Combiné d’ailleurs avec l’expérience des temps modernes. C’est qu’à partir du moment où j’ai une représentation fixe et stable des représentants du peuple – ça Rousseau le savait déjà, il le dit : « les Anglais croient qu’ils sont libres parce qu’ils élisent leurs députés une fois tous les cinq ans. Ils sont libres un jour sur cinq ans », et même là, comme on le disait tout à l’heure, c’était trop concéder parce que ce jour-là, les jeux sont déjà joués. Nous ne pouvons évidemment pas penser qu’il peut y avoir une ecclésia, une église, de 55 millions de Français, ou des 35 millions, qui sont la majorité politique électorale, mais nous pouvons nous inspirer de l’idée de la démocratie directe et nous pouvons essayer de trouver des formes par lesquelles, d’abord au niveau local, au niveau de l’entreprise, au niveau des autres institutions, les gens s’autogouvernent et que toute délégation qui est faite vers des organes centraux reste sous le contrôle des populations.

De cela les temps modernes ont donné des exemples. Le mouvement ouvrier, les conseils ouvriers, les soviets avant qu’ils soient tout à fait dominés par le parti bolchevik, c’était cela. C’est-à-dire qu’il y avait une délégation échelonnée, si je peux dire, mais, où chaque échelon qui déléguait à l’échelon supérieur pouvait toujours révoquer ce qu’il avait délégué. Mais à mon avis, la difficulté principale avec les sociétés modernes n’est pas de trouver les formes qui garderaient et qui rénoveraient l’esprit de la démocratie directe. D’abord, nous ne pouvons pas les trouver ici, maintenant. Je veux dire créer des formes de démocratie qui ne soient pas aliénantes, où les gens participent dans la société moderne, ça ne peut être que l’œuvre du peuple entier et non pas d’un théoricien ou d’une artiste disant : voilà la recette, vous n’avez qu’à l’appliquer.

Mais par rapport à ce problème de la représentation, l’essentiel c’est quoi ? C’est que les citoyens anciens considéraient effectivement que la communauté, la polis était leur affaire. Ils se passionnaient pour ça. Les individus modernes, c’est là que le bât blesse, ne se passionnent pas. D’où d’ailleurs ce phénomène tout à fait caractéristique du monde moderne : nous avons de longues périodes de plus ou moins grande apathie politique pendant lesquelles les affaires communes sont gérées par les politiciens professionnels, et puis nous avons, de façon paroxystique, comme des crises, des révolutions. Parce qu’évidemment, les professionnels gérant le domaine politique ont été trop loin, ou ce qu’ils font ne correspond plus à ce que la société veut, la société ne peut pas trouver des canaux normaux pour exprimer sa volonté, on est donc obligé d’avoir une révolution. L’activité politique dans la société moderne ne peut se réaliser que sous cette forme paroxystique de crises qui surviennent tous les dix, vingt, quarante ans, etc. Alors que dans l’histoire de la cité des Athéniens, nous avons trois siècles, – je laisse de côté le IVe qui est pour moi, en effet, le siècle où la démocratie s’atrophie, disparaît, dégénère après la défaite de 404 et la guerre du Péloponnèse –, nous avons trois siècles où il y a des changements de régime, mais où, en tout cas, ces trois siècles sont caractérisés par la participation constante, permanente, des citoyens dans le corps politique. Ça ne veut pas dire du 100 %, mais les plus récentes études, celle de Finley par exemple, montrent que quand une affaire importante était discutée dans l’assemblée du peuple à Athènes, il y avait 15.000, 20.000 personnes sur 30.000 citoyens.

Il faut savoir ce que cela veut dire. Ça veut dire qu’il y avait des gens qui partaient à deux heures du matin du cap Sounion, de Laurion ou de Marathon pour être sur la Pnyx au moment du lever du soleil. Les Prytanes annonçaient que la délibération était ouverte. Et ils faisaient ça pour rien. Le salaire ecclésiastique a été introduit beaucoup plus tard. Ils perdaient une journée de travail, leur sommeil pour aller participer. Et ça, il faut l’opposer à une phrase, très bien dite, de Benjamin Constant, vers 1820, quand il oppose la démocratie chez les Modernes à la démocratie chez les Anciens, où il dit à peu près cela… Constant était un libéral, il était pour la démocratie représentative, pour le suffrage censitaire, il pensait que les ouvriers, étant donné leur occupation, ne pouvaient pas vraiment s’occuper de politique, donc il faut que les classes cultivées s’en occupent. Il dit que de toute façon pour nous autres, ce qui nous intéresse, nous autres, Modernes, n’est pas de participer aux affaires publiques. Tout ce que nous demandons à l’État c’est la garantie de nos jouissances. Cette phrase a été écrite pendant les premières années de la Restauration, il y a 160 ans, et elle dépeint tout à fait typiquement l’attitude moderne. Il demande à l’État la garantie de ses jouissances, c’est tout.


Contre la science politique des prétendus professionnels

Permettez-moi de reprendre un mot que vous avez dit : ce n’est pas démos omniscient et sage. Et là, je vais faire une longue parenthèse. On est encore dans la mentalité des germes. Il y avait à Athènes une disposition que moi je trouve tout à fait extraordinaire, qui s’appelait graphé paranomôn (accusation d’illégalité). Le démos ne se considérait pas omniscient. Le démos pouvait voter une loi et ensuite un citoyen pouvait traîner devant les tribunaux la personne qui avait proposé cette loi en disant qu’il avait proposé une loi illégitime ou contraire à des lois plus fondamentales de la cité ou à l’ensemble de l’esprit de la Constitution. Le démos ne se considérait pas comme omniscient, il n’y avait pas ce que les Modernes appellent les divisions des pouvoirs. Il y avait le fait qu’avec cette procédure, en un sens le peuple pouvait faire appel de ses propres décisions devant une autre section de lui-même. Il faut imaginer qu’un jour, il y a l’ecclésia, le peuple et un habile orateur qui entraînent les gens dans un moment passionnel à voter quelque chose et ça devient une loi. C’est un des risques de la démocratie. Il n’est pas moindre d’ailleurs avec le Congrès ou le Parlement ou un Président de la République. Mais il y a le contrôle. La possibilité du contrôle. Le lendemain ou dix jours plus tard, un citoyen va devant un tribunal qui est tiré au sort et composé de 1.501 citoyens, qui, lui, délibère dans le calme et qui dit : « Chris Marker, Castoriadis a entraîné le peuple à voter une loi qui est illégitime, il faut le condamner. » On le condamne et la loi est annulée de ce fait.

Ce n’est pas un démos omniscient, et nous, Modernes, nous avons encore, et ça se voit dans mille et un domaines, l’illusion d’un savoir absolu dans la politique. Ça vient de loin. De Hegel, de Marx, de Platon aussi : il y a des gens qui ont une épistémè politique, une science politique et qui peuvent décider. Or ça, c’est faux et les Grecs le savaient et moi je prétends qu’ils avaient raison. C’est-à-dire que c’est bon pour nous aujourd’hui. Il n’y a pas de science politique, sauf au sens universitaire pour décrire la Constitution du Costa Rica, mais ce n’est pas ça qui nous intéresse. Dans la politique nous avons uniquement de la doxa, c’est-à-dire de l’opinion. Il y a bien sûr des opinions meilleures et des opinions moins bonnes, des opinions qui peuvent être argumentées et des opinions qui ne peuvent pas être argumentées.

Mais le débat politique c’est un débat entre opinions. Nous avons l’idée, nous Modernes, qu’il y a des gens qui possèdent une science politique, nous avons aussi l’idée qu’il y a une technicité des affaires politique et de l’État qui fait que le peuple ne peut pas gérer, ne peut pas gouverner, ne peut pas s’auto-gouverner. Or ces deux idées sont fausses parce que la politique, encore une fois, est une question d’opinions et de jugements, et ces opinions et jugements sur les affaires politiques bien entendu, il est évident que tout le monde ne les possède pas au même degré ou qu’il ne les possédera jamais au même degré. Le problème, c’est d’avoir des citoyens qui peuvent décider en connaissance de cause, la plupart du temps entre des opinions différentes, avec des argumentations différentes. Or, pour que les citoyens arrivent à ce point, il faut qu’ils soient éduqués de façon correspondante, d’où l’énorme importance que les Grecs accordaient à ce qu’ils appelaient la paideia, l’élevage, l’éducation de jeunes, qui n’était pas du tout simplement une éducation technique ou une éducation scolaire, qui était au plus profond sens du terme, l’éducation civile.

Tout le but de l’éducation, c’était d’amener cet enfant arrivé à l’âge de 18 ans à faire ses deux ans de ephèbeia, c’est-à-dire de service militaire aux frontières de l’Attique, où il apprenait le métier des armes, parce que tout citoyen était aussi soldat, et après de prêter le serment de la citoyenneté, il faudrait peut-être aussi qu’on y revienne, en étant éduqué pour devenir quelqu’un qui, comme le dit très bien Aristote dans sa définition de qui est citoyen, peut à la fois gouverner et être gouverné. Être gouverné, dans cette phrase d’Aristote et dans l’esprit grec, ce n’est pas être gouverné comme on gouverne un mulet, ni même, comme aurait dit Aristote, comme on gouverne un esclave que lui considère comme quelqu’un qui ne peut pas décider pour lui. Être gouverné, c’est être gouverné entre citoyens d’une cité libre. Être gouverné, c’est pouvoir dire : oui maintenant l’orateur a raison ou il a tort. Il faut voter cette loi ou il ne faut pas la voter.

Donc pour nous, Modernes, il y a toute une tournure de l’éducation sociale qui détourne les gens des affaires publiques et ce n’est pas ces misérables heures d’éducation civique qu’on donne au lycée qui peuvent compenser cela. L’activité politique, c’est comme la nage. On apprend à juger en se lançant dans l’eau, en jugeant et en apprenant et dans la mesure où on maintient les citoyens dans la passivité, bien sûr, on leur apprend à être des citoyens passifs.

Cette société moderne, comme je le disais tout à l’heure, elle a eu des révolutions, et pas seulement des révolutions, elle a eu aussi d’autres mouvements. C’est une société qui est quand même vivante. De tous ces grands mouvements des dix derniers siècles, il reste des choses et ça bouge. Toute la question est : est-ce qu’elle peut produire encore un mouvement, qui profitant de l’expérience de tout ce qui s’est passé, profitant de ce que j’appelle, moi, la faillite du système représentatif, profitant bien entendu de la faillite des idées de parti unique, de cette mascarade de socialisme qui est devenu un totalitarisme, pourra comprendre qu’il faut des organes collectifs d’autogouvernement et qu’il faut une orientation de la vie publique et de l’éducation des enfants et des jeunes qui les rend capables de participer de plus en plus aux affaires communes. Là, on ne peut pas donner de réponse, personne ne peut faire de prévision et moi, je crois que tout homme honnête doit travailler dans cette direction.

Le vrai problème que j’appelais autrefois le problème de la dégénérescence de la révolution, et si vous permettez l’analogie, c’est comment transformer un grand amour en vie conjugale ou en vie en commun avec quelqu’un pendant quarante ans, avec le petit-déjeuner, la vaisselle à faire, etc. Vivre avec quelqu’un n’est pas seulement des moments d’extase. Les révolutions ont été un peu des moments d’extase. Ce qui s’est passé dans l’histoire moderne, c’est, comme vous le rappeliez très justement, qu’il y a eu toujours au départ cette formation d’organes collectifs d’autogouvernement, même l’armée de Cromwell l’était. Les colonies de la nouvelle Angleterre, les town hall meetings, les réunions des citoyens. Pendant la Révolution française jusqu’à la dictature jacobine, les municipalités des sections parisiennes, puis évidemment les conseils ouvriers, là où ils ont été créés, encore récemment en Hongrie en 1956, ça a toujours été cela. Et puis à partir d’un certain moment, ça retombe. En fonction de quoi ? Moi, je crois que c’est une des questions les plus profondes qu’on peut se poser sur l’histoire des sociétés modernes : pourquoi, chaque fois, ça retombe, dans certains cas en laissant des résidus importants, parce qu’après tout, nous vivons dans des sociétés que moi je n’appelle pas démocratiques mais des oligarchies libérales. Mais elles sont libérales : nous pouvons ici maintenant faire cette émission et personne ne va nous arrêter. C’est un reste de ces grands mouvements. Mais je ne peux pas dire que la situation de la société actuelle, nationale et mondiale, est satisfaisante. Parce que le discours contemporain, conservateur, libéral et même de certaines personnes qui avaient été de gauche et qui maintenant mettent en avant Tocqueville, le libéralisme, etc., disent : « Voilà, l’histoire de l’humanité est terminée. L’histoire politique de l’humanité est terminée. »

Il y actuellement l’idéologie à peu près dominante, mais le plus étonnant est qu’elle a pris auprès des gens qui autrefois avaient appris un certain nombre de choses et qui semblent les avoir peut-être oubliées, qui consiste à dire à peu près que l’histoire politique de l’humanité est terminée. Nous avons trouvé la société parfaite. Bien sûr qu’elle n’est pas parfaite, mais c’est tout ce que l’humanité peut donner. Si on fait la liste de tout ce que l’humanité peut donner avec la situation actuelle, l’Angleterre de Thatcher avec les ventes d’armes à l’Iran, avec le Irangate, avec la mort par inanition d’une énorme partie du Tiers Monde, avec la rivalité entre les deux grands quels que soient les accords passés et qui peut à un moment ou un autre déboucher [sur] une catastrophe, avec les problèmes écologiques fantastiques qui existent. On s’aperçoit que cette position : "l’histoire politique de l’humanité est terminée, on a trouvé la forme parfaite" est absolument inacceptable. C’est qu’il nous faut autre chose. Et cette autre chose ne pourra être à la mesure des problèmes qui se posent que si effectivement il y a un changement des attitudes de la population et du peuple, des gens, de vous, de moi et des autres. C’est-à-dire qu’ils comprendront qu’il y a quelque chose qui s’appelle la chose publique que cette chose publique n’est pas ce monstre qui est dans un coin. C’est nos affaires, et que ça nous concerne et que si on ne s’en occupe pas ça nous retombera sur la tête, dans le cas extrême, sous forme de bombe atomique, dans d’autres cas sous d’autres formes.


L'informatique, la tradition et la liberté de penser

(Réponse à une question inaudible)

Ça c’est l’idée de Heidegger, la fin de la philosophie. Je suis en train d’écrire un livre dont l’idée est à peu près celle-ci : si on dit qu’il y a fin de la philosophie, il faut dire alors du même coup qu’il y a fin de la liberté, parce que la philosophie c’est cela. Et la philosophie telle que les Grecs l’ont créée, pas Platon, mais déjà les présocratiques, c’est précisément que je suis libre de penser et je suis libre de m’interroger. Je ne suis pas arrêté par le fait que, dans le Pentateuque, la vérité est déjà dite. Et ce que je peux faire au mieux, c’est un commentaire interminable des volumes du Talmud, les uns après les autres ; mais il y a toujours un cran d’arrêt : il faut que, quelque part, tu justifies que ce que tu dis est compatible avec ce que notre Père qui êtes au Cieux a dit et qui est consigné dans le livre canonique. Il n’y a pas cette vérité dernière, il n’y a pas cette vérité incarnée par le Parti ou par le secrétaire général, la question que se posent les Grecs, et c’est ça l’origine de la philosophie. L’origine de la philosophie n’est pas : « Qu’est ce qu’est l’Être ? » Question à laquelle les Bantous ont une réponse… Tout le monde : les Chinois, les Indiens… La question, c’est : « Qu’est-ce que je dois penser ? » Et ça commence par la critique des représentations de la tribu. Les gens croyaient que… Et puis, viennent les philosophes présocratiques ( qui) disent que tout ça, c’est des histoires qu’on raconte, c’est des fables. En fait, le monde, il est fait d’eau ou il est de l’apeiron, fait de l’infini comme dit Anaximandre, idée d’ailleurs indépassable, parce que le monde est fait d’infini. D’infini grand et d’infini petit, d’infini dans toute une série d’autres sens.

Philosopher, c’est se demander : « Qu’est-ce que je dois penser ? », et (se dire) « ce que je dois penser ne peut pas s’éteindre. » Une fois que la question a surgi, je suis toujours saisi par cette question : que dois-je penser de l’Être, mais que dois-je penser aussi de mon savoir, de ma pensée de l’Être. Commence le redoublement philosophique. Que dois-je penser de ce que je dois faire ? Que dois-je penser de la cité ? Que dois-je penser de la justice ? Et tout cela fait partie de ce projet de liberté que les Grecs ont commencé. Si les Grecs ont créé quelque chose, c’est la liberté. La liberté de penser et la liberté d’agir. Ça on le voit d’ailleurs aussi dans la libération fantastique de l’artiste créateur. Vous prenez une statuette égyptienne. Vous l’amenez à un égyptologue, il vous dira : c’est peut-être la 24e ou 23e dynastie, ce n’est pas sûr… Ce n’est pas que les documents manquent. C’est que même quand l’art cesse d’être folklorique, c’est un art qui est dominé par un style traditionnel qui bien entendu change, mais change très lentement.

Vous arrivez en Grèce. Il y a Homère, peu importe s’il a existé ou pas. Et puis immédiatement après, il y a Hésiode qui écrit aussi une poésie épique, pas épique dans le même sens, mais il a les mêmes mètres, l’hexamètre dactylique. Si on s’y connaît tant soit peu, il n’y a pas de confusion possible. Personne ne peut confondre un vers d’Hésiode avec Homère. L’individu créateur apparaît. Et immédiatement après, il y a Archilochos et Sapphô, qui écrivent tout à fait autre chose, avec une liberté absolument fantastique. Archilochos était un mercenaire. Soldat mercenaire et poète. Il reste un vers d’Archilochos où il dit ceci : « J’étais à la bataille l’autre jour, on al lait se battre, j’ai jeté mon bouclier pour m’échapper plus rapidement : la grande affaire. Je pourrais m’en acheter un autre chez le marchand du coin. »

Dire cela dans une société où ce qui était prisé par dessus tout était la valeur guerrière, avoir jeté son bouclier à la bataille, c’était l’infamie à vie, pouvoir le dire et être, de ce fait même, un poète prisé de toute la Grèce…, c’est ça la liberté. C’est la liberté dans la création artistique, on la voit dans la fantastique rapidité de la succession des styles artistiques, poétiques, des auteurs, des pensées, etc. et le changement des institutions. Et la philosophie, c’est cette liberté dans le domaine de la pensée. Je ne peux pas penser la fin de la philosophie à moins que je pense qu’une nouvelle nuit va descendre sur l’humanité, une nuit non plus peut-être religieuse, une nuit informatique, peut-être une nuit télévisuelle (il ne faut pas scier la branche sur laquelle on est assis), mais une nuit médiatique, une nuit informatique, une nuit totalitaire, une nuit écologique. Mais autrement, aussi longtemps qu’il y a des être humains qui peuvent avoir accès à cette tradition, ils continueront la lutte pour la liberté, qui est lutte pour la liberté de penser et lutte pour la liberté d’être avec les autres dans une cité, aussi grandes que soient les dimensions de cette cité. Une tangente comme ça, il y a une possibilité comme ça. On le voit d’ailleurs : il y a des gens qui sont fantastiques pour taper sur une machine pour écrire du software, des programmes, etc., mais qui, en dehors de cela, ne s’intéressent à rien.

Pardonnez-moi de me citer, mais déjà, en 1956-57, quand j’écrivais mon utopie sur Le contenu du Socialisme, je disais que tous les problèmes économiques qu’on considérait comme un cauchemar, c’est-à-dire : comment une production autogérée peut fonctionner sans entraîner, de ce fait même, une bureaucratie qui voudra prendre le pouvoir, à ces problèmes-là les méthodes contemporaines, l’informatique, les ordinateurs nous donnent des possibilités de réponse. Parce qu’une énorme partie de la technicité qui entrait dans ces problèmes peut être confiée à des machines à condition que ce soit effectivement sous le contrôle des citoyens. Mais ça enlève le fondement, ou pseudo-fondement, la justification technoscientifique à l’existence d’une bureaucratie qui dirait : « Taisez-vous, vous ne savez pas, nous savons que si telle chose est faite, alors telle autre chose doit être faite. »

Je veux dire que l’informatique peut, aussi bien dans la diffusion du savoir que dans la gestion de l’économie par exemple, nettoyer le terrain de telle sorte que les questions qu’on pose aux gens soient des questions qui ont un sens pour eux. Parce qu’il n’y a aucun sens que je demande aux gens combien de charbon devraient produire l’année prochaine les mines du Nord. Dit comme ça, ça ne veut rien dire. Et personne ne peut répondre, moins que tous d’ailleurs les Charbonnages de France dont on a vu combien ils se mirent le doigt dans l’œil, à répétition, pendant les derniers vingt ans.

À propos des esclaves, il faut dire d’abord ceci. Ça fait partie des fausses images qu’ont les Modernes sur la Grèce. Il n’y a aucune justification de l’esclavage en Grèce. L’esclavage c’est une question de fait, qui en dernière analyse se ramène à la force. Et il ne pouvait pas y avoir de justification de l’esclavage. Les enfants grecs sont élevés en apprenant Homère. Ils l’apprennent par cœur. Or dans Homère, on le verra tout à l’heure j’espère, les personnages les plus émouvants et les plus humains ce ne sont pas les Grecs, ce sont les Troyens. C’est Hector, la vraie figure tragique et héroïque de l’Iliade n’est pas Achille, c’est Hector qui va être tué. Achille, je dérape, mais peu importe, ne bat pas Hector parce qu’il est le plus fort. Il le bat parce que la déesse Athéna est à ses côtés pendant la bataille, qu’elle triche, elle se présente à Hector sous la forme d’un de ses compagnons d’armes, Hector se dit : à deux on pourra venir à bout d’Achille et puis au moment critique Athéna disparaît et Hector se trouve face à Achille.

Il y a Andromaque qui est figure extraordinaire. Qu’est ce qu’elle dit Andromaque dans les fameux adieux à Hector qui sont dans le 5e chant, je crois (ils sont en fait au chant VI – ndlr) : Tu vas encore à la guerre, tu vas être tué et ta femme va être esclave et ce petit fils, Astyanax, le garçon qui a peur devant le cimier de son père. Cet enfant donc a peur devant le cimier de son père qui a une queue de cheval et il pleure, cet enfant aussi sera esclave. Les Grecs savent qu’un roi peut devenir esclave, donc il ne peut pas y avoir de justification de l’esclavage. Il y a des gens qui ont perdu à la guerre et qu’on a réduits à l’esclavage, ils n’ont pas des âmes inférieures.

Le premier qui donne une justification, c’est Aristote, il faut attendre la fin de IVe siècle. Il donne une justification très étrange, en disant que les esclaves sont ceux qui ne peuvent pas se gouverner eux-mêmes. Quand on y réfléchit beaucoup, on se dit qu’après tout c’est vrai. Même si on en fait des citoyens libres s’ils ne peuvent pas se gouverner eux-mêmes ils seront des esclaves des politiciens des démagogues, des chefs de partis, des capitalistes… Mais le même Aristote dit, cela prouve combien il était ambigu sur la question : nous avons des esclaves parce qu’il faut qu’ils fassent les travaux banausiques qui sont indignes d’un citoyen, des travaux bas. Mais si nous avions des machines à tisser, nous n’aurions pas besoin d’esclaves. C’est une phrase que Marx cite. Or avec l’informatique, comme d’ailleurs avec la technique moderne, et ça on le voit maintenant, de plus en plus le travail banausique devient superflu ou alors on le relègue aux esclaves des sociétés modernes que sont les immigrés. Ça, c’est encore une autre chose. Avec l’informatique, c’est la même chose, c’est-à-dire on peut confier toute une série de fonctions dites d’État ou d’administration simplement à des machines surveillées par des citoyens et supprimer ainsi une énorme partie du travail qui s’arroge des apparences politiques alors qu’il n’est pas politique mais simplement administratif et laisser aux citoyens le soin de décider des questions politiques.

Sur les poèmes homériques, je reviendrai par la suite. Je vais prendre deux exemples : Hérodote et la tragédie. Quand on lit les poèmes homériques, on est tout à fait frappé parce que les Troyens ne sont posés à aucun moment comme inférieurs aux Grecs. On pourrait même dire que les Grecs sont posés comme inférieurs aux Troyens, puisque finalement jamais ils n’arrivent à avoir vraiment le dessus et si on dépasse Homère et on prend tout le cycle mythique : finalement comment ils arrivent à bout des Troyens ? Uniquement par une ruse. C’est le cheval de Troie. Ils n’arrivent jamais à les battre. Priam est une figure d’une majesté fantastique quand dans l’avant dernier chant d’Iliade, il va demander le corps de son fils, comme Andromaque.

Il y a des philologues de mes amis qui ont fait un calcul en disant que les comparaisons que fait si souvent Homère quand il dit que les Achéens, c’est-à-dire les Grecs, se sont répandus sur la plaine comme un troupeau de taureaux ou de loups etc. et que parfois il y des comparaisons un peu désobligeantes pour les Troyens. Il y a un vers où les Troyens sont comparés à un troupeau de mouches. Mais c’est la seule trace qu’on peut en trouver.

Les tragiques. Les Perses, qu’on avait cités tout à l’heure. La tragédie Les Perses d’Eschyle est représentée à Athènes pendant que les hostilités avec les Perses ne sont pas encore terminées. Je ne me souviens pas de la date exacte de la représentation, mais c’était avant de ce qu’on appelait la paix de Cimon. Donc il y a des Athéniens et d’autres Grecs qui se battent en Asie mineure, ils libèrent Chypre, les colonies grecques de l’Asie Mineure etc. À aucun moment les Perses ne sont dénigrés dans la tragédie. On parle de leur bravoure, de comment ils se sont battus, etc. Et pourquoi il y eu la catastrophe pour les Perses ? À cause de l’hubris de Xerxès.

Hubris : mot grec irremplaçable, orgueil c’est trop faible. Hubris, question philosophique très profonde. C’est pour ça que je dis que la philosophie n’est pas terminée, parce qu’il y a 2 500 ans qu’on écrit sur les Grecs et quand on creuse il y a des choses élémentaires qui sautent aux yeux que les gens n’ont pas vues. Qu’est-ce que c’est que l’hubris ? Les Grecs sont libres, créent la liberté et savent en même temps qu’il y a des limites. Mais ces limites ne sont pas fixées. Il n’y a pas une table de lois. Bien sûr, il y a des règles de morale etc. Mais par ailleurs personne ne peut savoir d’avance s’il ne va pas trop loin et pourtant il doit le savoir. Et quand on va trop loin c’est l’hubris. C’est la démesure et cette hubris est punie par une sorte d’ordre impersonnel du monde qui ramène toujours tout ce qui veut dépasser l’ordre. Le ramène, et le ramène en prenant le contre pied, c’est-à-dire en l’abîmant, en le jetant dans l’abîme, en le détruisant. La catastrophe fait tout aussi partie du monde grec que la création.

Dans Les Perses, Xerxès est un hubriste. C’est quelqu’un qui est possédé par l’hubris et c’est lui qui a détruit la Perse. Les Perses ne sont pas méchants. Et l’historien Hérodote, les descriptions qu’il fait de Perse sont absolument incroyables. Il présente les Perses comme bien meilleurs que les Grecs ; ils enseignent à leurs enfants que trois choses : monter à cheval, tirer à l’arc et dire toujours la vérité. Il dit : c’est l’éducation idéale. Il y a une fantastique anecdote chez Hérodote qui montre combien ils avaient compris déjà la relativité des cultures où c’est le roi, le grand roi Darius qui veut faire une sorte d’expérience. Il a des Indiens d’une certaine tribu, il les amène et leur demande : qu’est que vous faites de vos morts ? Les Indiens répondent : évidemment nous les mangeons. Est-ce que vous ne voudriez pas les brûler ? leur dit Darius. Les Indiens lèvent les mains au ciel : grand roi, ne blasphème point, comment aurait-on fait cet acte immonde qui serait de brûler les morts ? Très bien dit Darius et il amène les Grecs et demande : Qu’est ce que vous faites de vos morts ? Les grecs disent : Évidemment on les brûle. Est-ce que vous ne pensez pas qu’il serait mieux de les manger ? Les Grecs frissonnent à l’idée de les manger. Et Hérodote conclut : ce qui bon pour les Grecs est absurde pour les Indiens et vice et versa.

C’est la première tentative qu’on a de voir un ensemble de cultures du point de vue intérieur à chaque culture sans dire c’est des païens des antéchrists, des ennemis du peuple, des barbares des sauvages. Non, c’est leurs coutumes qui sont comme ça. Ce qui n’empêche pas Hérodote d’être Grec et de penser que : nos coutumes, c’est peut-être pour nous meilleur. Je ne sais si on peut aller plus. Moi j’irai plus loin, mais ça c’est une autre chose.

La nomenclature barbare n’est pas là chez Homère. Il y a cette opposition grec/barbare qui surgit au Ve et VIe qui continue d’être là. Mais tout l’effort du Ve siècle c’est d’ébranler cette distinction et Hérodote c’est cela. Les philosophes aussi du Ve, le grand Démocrite. Mais déjà avant, Xénophane, aussi au VIe, qui dit que, si les Éthiopiens avaient des dieux, ces dieux seraient noirs ; et si les chevaux avaient un dieu, ce dieu serait un cheval. Il essaie de montrer combien l’image du monde de chaque société est création de la société. Pensez que même les contemporains n’osent pas encore tout à fait voir ce que cela veut dire. Démocrite qui met en avant précisément le fait que les affaires humaines sont des affaires qui relèvent du nomos, c’est-à-dire institution/convention et qui dit même des choses beaucoup plus radicales sur le plan philosophique. Hérodote et les tragiques aussi.

Pour les Grecs, il y a deux peuples parmi les prétendus barbares, qu’ils admirent. Ils les admirent et ils en parlent tout le temps de façon obsédée ; et ce n’est pas étonnant. Ces deux peuples sont les Égyptiens d’un côté, les Perses de l’autre. Pourquoi les Égyptiens et pourquoi les Perses ? Les Égyptiens parce que c’est une civilisation très ancienne et il y un savoir, ce qui passionne les Grecs. Il ne faut pas oublier tous les voyages qu’on raconte, vrais ou faux, qu’on impute à Thalès, le fait qu’il a voyagé en Égypte etc. On sait que les Égyptiens étaient très avancés en géométrie pratique, si je peux dire. La démonstration des théorèmes, c’est les Grecs qui l’ont inventée. Mais les Égyptiens savaient que le carré de l’hypoténuse est égal à la somme des carrés des deux côtés du triangle, mais ils prenaient des ficelles pour le montrer. Les Grecs ont dit : soit un triangle etc. Les Égyptiens les fascinaient du point de vue de l’antiquité et du savoir, un savoir qui est là depuis des siècles et des millénaires. Les Perses les fascinaient du point de vue du pouvoir, parce qu’ils avaient créé l’empire. Quand les Grecs disent le roi, il n’y pas besoin d’adjectif qualificatif. Le roi c’est le grand roi, c’est le roi des Perses : Darius, Xerxès etc.

Par moment, ça revient encore chez Xénophon disant que les barbares etc., etc., mais certainement pour les Grecs, les Égyptiens et Perses sont absolument au même niveau qu’eux.


Comment l'hubris des hommes peut ruiner la démocratie

(Autre sujet)

C’est le sort de l’évolution de cette collectivité qu’on peut retracer au plan politique vers 700. Commencent déjà des mouvements dans le démos qui limitent le pouvoir de l’aristocratie et qui imposent certaines magistratures etc. et qui continuent à travers tout ce qu’on sait et qui s’épanouit à partir de 508-506, avec la révolution de Clisthène, qui est quelque chose de tout à fait extraordinaire. Clisthène redistribue politiquement la population de l’Attique pour qu’elle soit équilibrée. Il n’est pas un Pol Pot, il ne fait pas bouger des gens, il ne leur change pas des noms, mais il dit que la division politique de l’Attique c’est autre chose que la division professionnelle ou la division géographique.

Au Ve siècle, c’est l’apogée et puis il y a la guerre du Péloponnèse en 431. Le début de la guerre du Péloponnèse, c’est effectivement une tragédie. Thucydide le dit très bien : peu importe les prétextes que les Lacédémoniens ont utilisés pour déclarer la guerre, la vraie cause de la guerre dit Thucydide était le fait que les Lacédémoniens ne pouvaient pas supporter la puissance croissante des Athéniens et ils ont considéré, à un certain moment, qu’il fallait arrêter cela. Les Athéniens, ils étaient pris dans un jeu impérial, ça c’est sûr. Je ne veux pas dire impérialiste, parce que c’est mélanger les termes, mais dans un jeu de pouvoir. Ils avaient une confédération très puissante, ils ne voulaient pas la réduire pour faire plaisir aux Lacédémoniens. Il y avait d’ailleurs toute une série d’autres choses qui étaient liées avec cela. Pas tellement des intérêts économiques je pense, même pas du tout. Il y avait le fait que la puissance de la cité était liée à cet empire et Périclès qui était à l’époque le politicien le plus important savait de quoi il s’agissait. Ses discours dans Thucydide, peu importe s’ils ne sont pas littéralement exacts, disait que les autres vous en veulent non pas pour ce qu’ils disent mais parce que vous avez cette puissance. Donc on ne peut pas éviter la guerre. Mais en même temps, il avait toute une conception stratégique de cette guerre qui était : il ne faut jamais essayer d’affronter les Spartiates directement. C’était la guerre à l’Angleterre. Nous sommes une puissance maritime, une guerre d’attrition, de l’épuisement de l’adversaire, nous ne craignons rien. Aussi longtemps que cette politique de Périclès a été suivie, les Athéniens ont été gagnants. Et puis il y a l’hubris. A 415, ce jeune, Alcibiade qui persuade les Athéniens qu’ils peuvent se créer un autre empire en Sicile. L’expédition en Sicile c’est comme si la France aujourd’hui décidait tout d’un coup qu’elle va aller conquérir l’Indonésie. C’est à peu près ça, parce que l’Indonésie est très riche, elle a du pétrole etc.

Or ils entreprennent cette expédition, et là en fonction de ce fait, en fonction aussi de tout ce qui s’est passé pendant la guerre, Thucydide le décrit admirablement. Il décrit la corruption amenée par la guerre. Pas la corruption au sens où les gens touchaient de l’argent. Il y a un admirable chapitre chez Thucydide, très moderne, où il dit comment les mots ont perdu leur sens. Parce que la guerre entre les Athéniens et les Spartiates, la guerre du Péloponnèse était en même temps une guerre civile. Les démocrates dans toutes les cités démocratiques soutenaient les Athéniens, et les aristocrates soutenaient les Spartiates. C’était une guerre civile entre les démocrates et les aristocrates en Grèce représentés par ces deux puissances. Chaque fois que les Athéniens conquéraient une cité, ils installaient la démocratie, ils mettaient le démos au pouvoir, et chaque fois que les Spartiates revenaient ils réinstallaient les oligoi, les peu nombreux, les aristocrates. Thucydide dit que même la langue a été complètement corrompue. Parce que les mêmes mots étaient utilisés par les deux parties contraires pour dire en apparence la même chose et en vérité des choses tout à fait contraires. Ça vous rappelle rien ça ? Est-ce que M. Menghistou n’est pas un grand démocrate ? Tout le monde est pour la démocratie, tout le monde est pour le socialisme, tout le monde est pour le bien commun. Les mots ne veulent plus rien dire, nous vivons une guerre civile en Occident qui a commencé je ne sais pas quand et qui a fait qu’il y a cette énorme usure du langage.

Mais pour revenir aux Athéniens, à partir de ce moment-là, le démos des Athéniens n’est plus le démos de la grande époque. Il y a une révolution oligarchique, le démos se réinstaure, les Athéniens emportent encore une série de batailles, font des choses fantastiques et puis de plus en plus, on voit que le démos a cessé de savoir décider et finalement c’est la catastrophe de 404 qui est due à des erreurs des Athéniens, mais qui ne sont pas des erreurs au sens des calculs. Ce sont des erreurs politiques profondes qui sont commises pendant la dernière phase et qui sont toutes reliées à l’hubris, au fait de ne pas savoir se limiter, ne pas savoir dire que c’est jusque là qu’on peut aller.

Je disais tout à l’heure quelque chose sur l’importance philosophique de l’hubris. Je crois que cette notion est très importante pour nous tous, parce que ce qui importe dans notre vie pour notre conduite, ce n’est évidemment ni les cas où on peut décider par la logique ni les cas où il y a une règle claire, éthique ou légale et qui nous dit : il ne faut pas faire ça. Ou divine. Par exemple le christianisme a aboli la notion de l’hubris. Il y a le péché. Dieu a dit cela, tu as fait le contraire, tu es dans le péché. Mais pour les Grecs les dieux n’ont rien dit. Les dieux s’occupent de leurs affaires, de temps en temps ils interviennent dans les affaires humaines quand ils aiment quelqu’un ou détestent tel autre. Mais ils ont rien dit. Vous avez à vous décider vous-mêmes, vous savez qu’il ne faut pas aller trop loin, mais vous ne savez pas où est la limite. Quel est le point où vous atteignez la réalisation de votre être, pleine de toutes ses potentialités et quel est le point au-delà duquel vous basculez dans l’excès dans l’hubris et où là sans doute le précipice vous attend. Et ça les Athéniens n’ont pas su le faire après 404. C’était la fin de la démocratie, la période de la décadence qui s’ouvre, qui a produit encore des choses extraordinaires. Parmi les Grecs, il y a quelqu’un que moi je n’aime pas particulièrement, qui à partir du IIe siècle après J.C. c’est Plutarque. Nous avons un genre littéraire qui s’appelle la biographie. D’où ça vient ? C’est Plutarque.

(…)

C’est quelque chose d’immense, bien sûr parce qu’à partir et même avant la Renaissance, chaque siècle européen, je dis siècle conventionnellement, s’est forgé une image de la Grèce. Il s’est forgé une image selon son imaginaire propre. Il y a une part énorme de projection et de mauvaise interprétation là.

Philosophie. Question : "qui êtes-vous pour dire que vous-même vous n’interprétez pas ?" Bien sûr. Mais au moins il faut abattre les cartes et dire pourquoi. Il faut dire aussi autre chose. Il y a le travail fait par l’Occident sur la Grèce qui est fantastique. Sans ce travail nous ne saurions rien, ou presque. Parce qu’il y a encore sur le Mont Athos des manuscrits qui sont gardés par les moines. On ne sait pas ce qu’ils ont. Ils ont peut-être des textes que nous avons perdus. Ce n’est pas les Byzantins et après la conquête turque qui nous auraient appris quelque chose. Il y a cet énorme travail historique, philologique archéologique qui nous a appris des choses. Et en même temps, il y a un ensemble de misrepresentations, comme on dirait en anglais, de fausses représentations où on voit de façon flagrante l’ancrage des philologues les plus savants des interprètes les plus savants à l’imaginaire de l’Europe.

Une de ces mésinterprétations est celle qu’on a citée. Aristote écrit : La Constitution des Athéniens, les autres lisent : La Constitution d’Athènes. Pourquoi ? Parce que pour les Modernes une unité politique est une unité territoriale. Dans Shakespeare quand Antoine s’adresse à Cléopâtre il lui dit : Egypt. Quand un roi d’Angleterre s’adresse à un roi de France, il lui dit : France. Le roi, c’est le pays et le pays, c’est le roi. Les autres sont des serfs de ce roi. Les Athéniens sont des Athéniens et il n’y a pas de Constitution d’Athènes. Il y a Constitution des Athéniens. De même polis. Il y a là une chose énorme. En français, encore ça va : on dit la cité. Mais les Allemands qui ont été les grands maîtres de la philologie grecque pendant 150 ans. Comment ils ont traduit polis ? Der Staat : l’État. Or, je possède un numéro du journal théorique SS jugen daté de juillet ou septembre 1939. Parce que les nazis ont fait aussi ce commerce. Ils essayaient de se représenter comme les continuateurs de l’esprit grec. Énorme mystification. Et en effet dans le fameux discours de Périclès, l’Epitaphe, le discours sur les morts de la première année de la guerre, si chaque fois que Périclès dit Polis, vous remplacez le mot polis par le mot État, vous avez un discours fasciste. Chacun de ces jeunes, dit Périclès, est mort pensant qu’il est bon de mourir pour la polis. La polis c’est quoi ? C’est les Athéniens, c’est-à-dire de mourir pour ses concitoyens, concrets. Dans l’allemand, ça devient : chacun est mort pour l’État.

Autre chose. Vous avez tout le temps des livres, c’est plus subtil mais ça couvre un problème énorme, publiés par des savantissimes professeurs intitulés : La tragédie grecque. Or la tragédie grecque, c’est un objet inexistant. Il n’y a pas quelque chose qui soit la tragédie grecque. Il n’y a de la tragédie qu’à Athènes et il y a de la tragédie à Athènes parce que Athènes est une cité démocratique et la tragédie est une institution qui fonctionne, jouant un rôle tout à fait fondamental dans la démocratie parce que la tragédie rappelle constamment l’hubris. C’est ça la leçon essentielle de la tragédie. Or, parler de la tragédie grecque c’est ne rien comprendre. Parce que du théâtre il y a eu partout. Il y a un merveilleux théâtre japonais, un merveilleux théâtre chinois, le théâtre indien est fantastique. A Bali, il y a des représentations extraordinaires. Ce n’est pas les Grecs qui ont inventé le théâtre. Mais les Grecs ont créé la tragédie qui est tout à fait autre chose.

Vous avez l’incapacité de saisir la spécificité de ce monde. Et ça apparaît aussi dans un autre discours qui est là depuis la fin du XVIIIe avec les philosophes écossais Fergusson qui est repris par Benjamin Constant puis par Fustel de Coulanges sur le rapport de l’individu et de la collectivité. Quand ils disent que les Grecs anciens ne connaissaient pas l’individualité et que l’individu était totalement résorbé par la collectivité, c’est une image entièrement fausse. Parce qu’ils ne peuvent pas concevoir que l’individu, ce qui est la vérité d’ailleurs, un véritable individu ne peut exister que dans un certain type de collectivité. Bien sûr n’importe qui est un individu sur le plan descriptif. Le pauvre paysan chinois, sujet d’un empereur Song, bien sûr c’est un individu, il a un nom, il est lui, il a des empreintes digitales, on ne peut pas le confondre avec quelqu’un d’autre. Mais il n’est pas un individu au sens qu’il ferra exactement la même chose que les autres et ce que les autres lui ont appris. Pour qu’il y ait vraiment des individus, il faut que la collectivité bouge. Et pour que la collectivité bouge, il faut que les individus déjà commencent à devenir différents. Déjà, les deux choses vont ensemble. C’est ça qui ce passe. Et ça, on ne le voit pas et on continue à parler du fait que : "c’était gentil la démocratie athénienne, le Parthénon c’est pas mal, il reste quelques colonnes, mais en fait tout ça était payé au prix de l’absorption de l’individu par la collectivité", CE QUI EST ABSURDE. Moi, je voudrais bien voir des individualités dans le monde contemporain comme Sophocle, comme Aristophane comme Socrate, des individualités aussi fortes, qui marquaient.

Les mésinterpétations ont pris toute une série de tournants. Bien attendu il y a d’abord l’énorme accrétion chrétienne. Ça commence déjà avec les pères de l’église. On a essayé de montrer que la philosophie grecque préparait déjà la venue du message du Christ, ce qui donne le résultat suivant très étrange : une énorme partie, presque tous les fragments des philosophes qu’on a précédant Platon, c’est des fragments. On n’a pas les textes. C’est une perte énorme. Comment on les a ces fragments ? La plupart du temps, parce qu’un père de l’église, pour démontrer que quelque chose de ce qu’on appellera par la suite la lumière naturelle, elle était déjà là chez les Grecs et que la Providence dans la philosophie grecque avait préparé le terrain pour l’acceptation du message du Christ, cite telle phrase d’Héraclite. Je ne veux offenser personne, mais c’est comme si après une invasion de la Terre par les martiens qui ne connaissent pas la musique et ne l’aiment pas, ces martiens ont utilisé des masses des disques 33 tours comme objets décoratifs et puis nous revenons après et nous trouvons là-dedans un morceau qui donne une petite partie de la Cinquième symphonie une autre partie d’autre chose. Des choses qui ont été sauvées pour des finalités qui étaient tout a fait autres. Et après quand ça recommence avec St Thomas d’Aquin toute la tentative, c’est de montrer qu’Aristote peut s’accorder avec la vue théologique. Avec la Renaissance, ça commence déjà à changer. Et la grande secousse critique de la Renaissance, c’est incontestablement le retour en force de l’étude des Grecs et aussi, il ne faut pas l’oublier, le retour du droit romain, qui est très très important. Le travail fait sur le droit romain par l’école de Bologne etc.

Mais après on voit chaque fois, on voit les rois et les reines de Racine, Andromaque de Racine, très belle pièce mais qui est une interprétation. Les rois et les reines de la Grèce étaient comme la cour de Versailles. Au XIXe, il y a des choses qui tirent vers la version libérale humaniste mielleuse. On vit encore sous cette image atroce de la Grèce pays de la mesure, de la lumière, des l’harmonie des formes etc. Tout ça c’est une ânerie absolument sans fond. La Grèce, c’est le pays du meurtre, c’est le pays de l’inceste, c’est le pays où Œdipe pour découvrir la vérité doit crever ses yeux. Si les gens ne comprennent pas des symboles aussi parlants que peut-on faire ? Le moment où Œdipe découvre la vérité c’est le moment où il se crève les yeux. Et c’est quoi la vérité ? C’est qu’il a tué son père et couché avec sa mère. Et c’est ça, la vraie conception. En Grèce l’ordre, la mesure est gagnée contre la réalité. Elle n’est pas la donnée initiale d’où l’obsession des Grecs avec des proverbes qui peuvent paraître banals : « rien de trop », n’exagérons pas. Je ne vois pas des Suisses ou des Hollandais ayant des proverbes contre les choses de trop parce que les gens ne sont pas portés vers l’exagération. Le peuple grec est obsédé par le fait qu’on peut faire trop parce que c’est ça sa tendance naturelle et c’est ce qu’il fait toujours.


(Autre question.)

Cette connaissance des Grecs, que l’être humain est hubris va de pair avec une autre saisie du monde, de l’univers où les Modernes aussi ont déraillé complètement dans leur interprétation des Grecs. Ils pensent que les Grecs ont pu faire ce qu’ils ont fait parce qu’ils ont pensé à une belle et harmonieuse nature qui est toute ordonnée. Ce n’est pas ça que les Grecs pensent. Au départ, il y le monde de la Théogonie d’Hésiode : au départ il y a le chaos. Le chaos c’est le vide, en son sens originel. Et puis c’est aussi le chaos au sens où nous le disons, c’est à dire le fantastique mélange de tout, ce qu’on retrouvera d’ailleurs dans les philosophes présocratiques chez Empédocle etc. L’image des Grecs, c’est qu’il y a un fond indicible du monde chaotique sur lequel règne une seule loi, celle qu’ils appellent l’anankè, la nécessité. Il y a une nécessité et cette nécessité, c’est peut-être Anaximandre qui l’a le mieux exprimée dans un fragment qu’on connaît encore par un père de l’église, où il dit que c’est de là que vient la genèse des êtres, vers là aussi va leur destruction parce qu’ils doivent apparaître et disparaître les uns après les autres pour payer la rançon de leur injustice. C’est une idée profondément pessimiste. C’est une vue, suivant laquelle exister c’est déjà être injuste. C’est ce qui fait dire à Sophocle à la fin d’une de ses tragédies, dans un chœur, je crois que c’est l’Œdipe à Colonne : une chose est la meilleure de toutes : ne pas être né, et la seconde en ordre, second best, en anglais, une fois qu’on est né mourir le plutôt possible. C’est ça la vue grecque, c’est un monde chaotique sur lequel règne cette nécessité et où il y a aussi comme monde que nous vivons un cosmos, c’est à dire un ordre. Mais cet ordre repose sur un désordre fondamental. C’est une vue qui est aussi très moderne. Le mieux de la physique et de la biologie contemporaines ne peut qu’aller dans cette direction. Et c’est parce qu’ils ont cette vue du monde, et cette vue de l’être humain, qu’ils peuvent créer la philosophie.

La philosophie présuppose que le monde n’est pas néant, n’est pas chaos total, autrement on a tout au plus le bouddhisme, mais qu’il y a un certain ordre, mais que cet ordre n’épuise pas tout. C’est pour ça que nous pouvons penser dessus, corriger notre pensée etc. De même que les affaires humaines peuvent être ordonnées, mais elles doivent être toujours ordonnées contre la tendance des être humains vers l’hubris. Donc il faut une loi et cette loi, c’est un autre aspect, c’est la création de la collectivité. Ce n’est pas la création de quelqu’un. Les Grecs n’ont pas de prophète. Il n’y a pas de livre sacré un Grèce. Je ne connais pas un philologue qui a tiré la conclusion de ce fait. Il n’y a pas de livre sacré. Il n’y a pas de prophètes, il y a des poètes, des philosophes, des législateurs. Il n’y a pas de prophètes, pas de livre sacré. Et cela repose précisément sur cette vue du monde dans laquelle les dieux ont une place tout à fait déterminée.

Les dieux, en un sens, vont et viennent. Il y a des générations. Ouranos et Gaia sont éliminés, ils ne sont pas tués parce qu’ils sont immortels. Ils sont détrônés par Kronos, Kronos lui-même est détrôné par son fils et Prométhée menace Zeus, le fils de Kronos, dans la tragédie d’Eschyle : « Toi aussi tu sera détrôné », et Zeus envoie Hermès pour connaître de Prométhée qui va le détrôner. Prométhée refuse de répondre. Donc, les dieux sont immortels mais ils ne sont éternels : ils sont nés à un certain moment et leur pouvoir est passager et la très belle histoire dans Homère qui nous ramène à la démocratie athénienne, au tirage au sort des magistrats, c’est quand Poséidon, Neptune le dieux de la mer, rappelle comment était fait le partage initial de l’empire entre les trois grands dieux : Zeus, Jupiter, Poséidon et Hadès le dieu des enfers. Et il a dit : on a tiré au sort. Tu as eu le ciel et le pouvoir suprême parce qu’on a tiré au sort, on a jeté des dés. L’idée des philologues, c’est que les Grecs parlent de polis, ils parlent de basileion, de royauté quand il s’agit des Perses, précisément. Il n’y a pas de mot pour ce que nous appelons État.

Les Grecs modernes, après la guerre d’indépendance contre les Turcs ont constitué un État selon la norme occidentale, ils ont dû emprunter aux Grecs anciens un terme qui est Kratos, qui en grec ancien ne veut pas du tout dire État, ce n’est pas une notion politique. Kratos veut dire le fait d’être le plus fort. C’est la forme brute. Cela montre encore une fois l’absence de la chose. Il n’y a pas de mot pour dire ça. Il y a la communauté politique, il y a la polis, mais on ne peut pas dire État au sens où nous le disons, c’est-à-dire d’une instance d’autorité qui est séparée du corps des citoyens.


(À propos de la chouette.)

Moi je suis fasciné par la chouette. Je suis fasciné par son cri, fasciné par son regard. J’ai une chouette sur mon bureau. Ce sont là mes rapports avec elle.


Cornelius Castoriadis

Source : http://www.mediapart.fr/files/CastoriadisChrisMarker.pdf

Ça ne vous fait pas vibrer, la pensée de Cornelius (formidable Corneille) ?

Moi jusqu'à la moelle... :)

Étienne.


(PS : je vais ajouter le nom de Corneille à cette catégorie de blog des "penseurs-vraiment-amis-du-peuple".)

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PPS : Kevin Robin a déniché une série de vidéos. Merci à lui :)


Grèce, 12 mots ou l’Héritage de la chouette 03... par DavoLoSchiavo


Et "M'siou Rigolitch" (merci à lui aussi) a trouvé
la vidéo intégrale de Castoriadis :

http://video.mediapart.fr/player.html?format=1&autoplay=0&file=%2Fsapiens.mp4

dimanche 15 juillet 2012

Henri Guillemin : "Silence aux pauvres !" (1989) (20)

SILENCE AUX PAUVRES !


Bonjour à tous.

J'ai enfin fini ce long et important labeur, pour saisir et mettre en forme ce pamphlet important d'Henri Guillemin, intitulé "Silence aux pauvres !", paru d'abord en janvier 1989 dans quatre numéros successifs de l'hebdomadaire romand L'Illustré (Lausanne), et publié ensuite chez Arléa, dans une belle édition (comme d'habitude chez Alréa qui publie toujours de beaux livres), mais aujourd'hui épuisée : http://www.amazon.fr/Silence-aux-pauvres-Henri-Guillemin/dp/2869590555.

Il me semble que ce texte est très important pour comprendre l'imposture du gouvernement représentatif qui se maquille en >>démocratie<< alors qu'il est sciemment une ploutocratie. En attendant qu'Arléa republie ce livre (ce que j'espère car l'objet livre est irremplaçable et son texte digitalisé n'est qu'un pis-aller), je vous communique le résultat des dizaines d'heures que j'ai passées à maintenir en vie cette puissante et salutaire analyse de Guillemin. Vivement qu'Arléa réédite ce livre important, qu'on puisse l'acheter et l'offrir, l'offrir et l'offrir encore !

J'ai préparé deux pdf : un texte graissé, surligné, souligné, pour partager mes enthousiasmes, et un en noir et blanc "brut de fonderie" (avec les seules italiques de l'auteur), pour ceux que mes coups de pinceau agacent, ce que je comprends parfaitement :)

Henri_Guillemin_Silence_aux_pauvres_1989.pdf

Henri_Guillemin_Silence_aux_pauvres_1989_n&b.pdf

Bonne lecture.

Étienne.

SILENCE AUX PAUVRES !

Henri GUILLEMIN
1989


L'histoire sérieuse, l'histoire historique comme disait, en souriant, Péguy, n'a pas encore mis en lumière la place qu'a tenue, dans la Révolution française, et dès le début, la crainte, chez les possédants, d'une menace sur leurs biens.

Ce qu'il faut savoir, et capitalement, c'est que, dès la réunion des états généraux, une grande peur s'est déclarée chez les honnêtes gens (les gens de bien, les gens qui ont du bien, des biens), face à ceux que l'on va exclure du droit de vote et de la garde nationale, les non-possédants, les gens de rien. Robespierre est un des rares - des très rares - révolutionnaires à souhaiter chez les exploités (des champs et des villes) une conscience-de-classe. Et tout va se jouer sur ce même sujet, avec l'épouvante (croissante pendant plus de cinq ans) de ceux qui ont en présence de ceux qui n'ont pas, qui n'ont rien et qu'il s'agit, à tout prix (et constamment), de surveiller et de contenir d'abord par le déploiement avertisseur de la force, le 14 juillet 1790, ensuite par son usage crépitant et persuasif, le 17 juillet 91.

Cet oubli et quelques autres, ainsi qu'un prétendu dérapage de la Révolution, ont provoqué chez Henri Guillemin un état violent d'insupportation qui, on le verra dans ce livre, a donné la fièvre à son stylo.

* * *


La Convention a tenu sa première séance le 21 septembre, et Danton prononce un discours où figurent les mots-clés qu'exige le moment : "Peuple français, sois rassuré ! Voici la République. Tu n'as que des bienfaits à attendre d'elle, et quant aux propriétés, quelles qu'elles soient, elles seront éternellement respectées, protégées". Cet adverbe est inusuel dans la langue juridique. Mais, pour l'apaisement des esprits au lendemain d'une aventure pareille à celle du 10 août, rien ne saurait être excessif dans la solennité des promesses concernant la fortune acquise, sa liberté d'accroissement et sa pleine sécurité. »

H. G.


SILENCE AUX PAUVRES !

Henri GUILLEMIN

Libelle


AVANT-PROPOS

J'avais pensé à Éloge des vaincus. Mais il fallait avoir lu mon petit texte pour comprendre ce titre-là : les vaincus ? ceux que liquida le 9 Thermidor, avec, en quarante-huit heures, la plus belle fiesta de la guillotine, plus de cent dix têtes coupées le 10 et le 11. Ceux qui avaient cru en la Révolution, en une révolution ou non pas seulement seraient changées les structures, mais d'abord et avant tout serait modifié le regard de l'homme sur la vie, et l'emploi de ses jours. Immédiatement limpide, en revanche, ce titre : Silence aux pauvres !

Deux raisons m'ont comme poussé par les épaules pour me dicter ce... quoi ? dirai-je, à la cuistre, ce précis des événements qui se déroulèrent chez nous de 1789 à 1799, ce résumé didactique de la Révolution ? Premier mobile : l'état violent d'« insupportation » (ce néologisme est de Flaubert) que je dois à l'étalage tintamarresque et péremptoire d'une doctrine où la Révolution, d'une part, se dilue sur près d'un siècle, et d'autre part - c'est ça, la grande trouvaille - dérape (tel est le mot-clé, le mot de passe, le label d'initiation), dérape, oui, très vite ; dès la Législative, le mal est fait; autrement dit la sagesse eût été un gouvernement à la Louis-Philippe. Et donc la République relève d'un dérapage. Pas mal, non, pour le Bicentenaire ? Original, en tout cas.

L'autre mobile qui s'est emparé de mon stylo pour lui donner la fièvre, c'est l'affaire de la Propriété, dont je trouve qu'on l'oublie un peu trop dans les récits et commentaires usuels sur la Révolution. Ce qu'il faut savoir, et capitalement, c'est que, dès la réunion des États généraux, une grande peur s'est déclarée chez les honnêtes gens - formule, je crois bien, que nous devons à La Fayette ; honnêtes gens = gens de bien, gens qui ont du bien, des biens ; au vrai, les possédants, face à ceux que l'on va exclure du droit de vote et de la garde nationale, les non-possédants, les gens de rien. Robespierre est un des rares - des très rares - révolutionnaires à souhaiter chez les exploités (des champs et des villes) une conscience-de-classe. Il n'y parvient pas. Trop tôt. Attendons l'expansion industrielle du siècle suivant et les concentrations de prolétaires. En revanche, chez les gens de bien, elle est là, dès 89, la conscience-de-classe, vivante, je vous l'assure, lucide, effarée, agressive ; il n'est, pour s'en rendre compte à ravir, que de regarder et d'écouter madame de Staël, Sieyès, Barnave et cent mille autres. Et tout va se jouer sur ce sujet même, avec l'épouvante (croissante pendant plus de cinq ans) de ceux qui ont en présence de ceux qui n'ont pas, qui n'ont rien et qu'il s'agit, à tout prix (et constamment), de surveiller et de contenir d'abord par le déploiement avertisseur de la force, le 14 juillet 1790, ensuite par son usage crépitant et persuasif, le 17 juillet 91.

Les trois assemblées qui vont gouverner jusqu'au Directoire: l'Assemblée nationale, la Législative, la Convention, seront toutes les trois - la Convention aussi -composées de propriétaires. La première, au lendemain des émeutes rurales de juillet 1789, aura soin de doter la Propriété d'un attribut inédit, renforcé, solennel. Et nous admirerons Danton, le jour même où la Convention tiendra sa première séance, apportant au soutien de la fortune acquise un adverbe inattendu, et grandiose. Odieux, intolérable, ce Robespierre qui ose, en avril 1793, proposer une limite officielle au droit de propriété. Il est fou ; un malfaiteur, un anarchiste.

Enfin les honnêtes gens vont respirer, le 9 Thermidor. Quelle délivrance ! Ne s'est-on pas risqué, au Comité de Salut public (automne 93), à intervenir dans l'ordre économique - établissement d'un maximum pour le prix des denrées -alors que le dogme des Girondins comportait une abstention rigoureuse, absolue, de l'État en ce domaine. C'est la Convention - eh oui ! elle-même -, ayant repris son vrai visage et jeté le masque qu'elle s'imposait par effroi des robespierristes, qui va saluer d'acclamations Boissy d'Anglas énonçant, à la tribune, cette vérité fondamentale : « Un pays gouverné par les propriétaires est dans l'ordre naturel. »

Imparfaite, insuffisante, la rectification thermidorienne. Le principe républicain subsiste, redoutable en soi quant à l'essentiel. Brumaire fermera la parenthèse sinistre ouverte par le 10 août 92 et le suffrage universel. Plus d'élections du tout, ni de République, mais le bonheur, la béatitude reconquis par Necker et ses amis banquiers. A la niche, une bonne fois, les gens de rien.

H. G.


Nota : Ce texte est paru en janvier 1989 dans quatre numéros successifs de l'hebdomadaire romand L'Illustré (Lausanne).

Il a été aussi publié chez Arléa, dans une belle édition (comme souvent), mais épuisée :
http://www.amazon.fr/Silence-aux-pauvres-Henri-Guillemin/dp/2869590555.



I LA MONARCHIE BOUSCULÉE MAIS MAINTENUE SOUS LE CONTRÔLE DES NANTIS

Ce qu'il faut savoir, disait Michelet, c'est « à quel point les idées d'intérêt furent étrangères au mouvement de 1789. Oui, la Révolution fut désintéressée; c'est là son côté sublime ». Michelet travaillait dans le genre épico-lyrique et s'abandonnait volontiers à des transports - dont nous verrons d'autres exemples - attendrissants. En fait, s'il se produit en 1789 des événements considérables dans la vie politique française, c'est d'abord parce que les finances du royaume connaissent un tel délabrement que ce qui s'annonce comme imminent, ce n'est pas autre chose que la banqueroute : non seulement plus de solde pour les officiers, plus de traitement pour les fonctionnaires, mais, ce qui est infiniment plus grave et plus inadmissible encore, les créanciers de l'État, et avant tout les grandes banques, voient venir une catastrophe. À tout prix la conjurer. Et c'est bien pourquoi Rivarol — un contre-révolutionnaire — écrira plus tard en ricanant : « La Révolution a été l'œuvre des rentiers. »

Soyons plus sérieux que Michelet et que Rivarol. Il y a des causes multiples et conjointes qui expliquent, ou du moins éclairent, la très intéressante et très remarquable année 1789, en France. Face à la richesse immobilière, c'est-à-dire les châteaux et les vastes domaines, aux mains des nobles, s'est constituée, au XVIIIe siècle, une richesse mobilière, de capitaux liquides, que se partagent des affairistes nouveaux venus dans la banque, les assurances, le commerce international, les industries naissantes. Là sont de grands bourgeois, détenteurs de fortunes croissantes et qui ne tolèrent plus que l'aristocratie soit seule à disposer, grâce à la faveur du roi, des leviers de commande au gouvernement. C'est ce qu'exposera en toutes lettres un jeune et brillant avocat, Barnave, qui est un des clients de la puissante maison Périer (d'où sortiront, au siècle suivant, et un Premier ministre de Louis-Philippe, et même un président de la République) : « Une nouvelle distribution de la richesse comporte (il veut dire : appelle, exige) une nouvelle distribution du pouvoir. » Autrement dit : la bourgeoisie d'affaires, dont l'importance ne cesse de s'affirmer, entend bien participer, et très activement, à la gestion de l'État et aux avantages qu'elle implique pour ses propres opérations.

Autre chose. Un profond mécontentement règne dans la paysannerie, et la France de 1789 est paysanne à quatre-vingt-cinq pour cent. Les agriculteurs supportent de plus en plus mal la perception, par les châtelains, de ces droits féodaux qui avaient pu avoir, jadis, leur justification (les seigneurs protégeaient leurs manants contre les brigandages), mais qui avaient perdu leur raison d'être et se réduisaient à un pur et simple prélèvement autoritaire sur les ressources des laboureurs ; impôt local abusif ajouté aux impôts d'État et à cette dîme au surplus, réclamée par l'autorité ecclésiastique. Les cahiers de doléances présentés aux États généraux montreront assez — et encore mieux, certes, les incendiaires de juillet — que la France rurale ne ressemblait guère à la gracieuse image que prétendra nous donner d'elle en 1929, l'ouvrage de M. Gaxotte. « L'ensemble était cossu », dira ce maurrassien (à qui l'on doit cette autre trouvaille : « La Terreur communiste de Robespierre »). Et, à Paris, la foule urbaine ? Paris compte alors quelque six cent mille habitants ; sur ce nombre, cent mille environ vivent dans des conditions de sous-développement inférieures même à l'indigence classique. L'artisan, quand il travaille — et les jours obligatoirement chômés ne manquent pas ; ces jours-là, il lui faut manger néanmoins et nourrir sa famille —, gagne en moyenne vingt sols par jour ; sa nourriture de base est le pain ; depuis 1750, le prix du pain s'est élevé lentement, inexorablement. En juillet 1789, la miche de quatre livres coûte quatorze sols ; quatorze sols sur les vingt du total. Et le loyer ? Et les vêtements ? En conséquence, en 89, dans Paris comme dans toutes les grandes villes, une armée d'émeutiers tout naturellement disponibles.

N'oublions pas non plus l'action des sociétés de pensée, sur quoi ont mis l'accent, à grand bruit, les disciples de Taine et les historiens (ou compilateurs) de bonne compagnie, acharnés à dénoncer la franc-maçonnerie comme la source première et secrète de la Révolution. Toutes les sociétés de pensée au XVIIIe siècle ne se confondent pas avec les loges maçonniques. Il n'y a là, bien souvent, que d'honnêtes groupements d'esprits cultivés qui s'intéressent à la philosophie et aux sciences et qui, parfois, souhaitent aussi plus d'équité dans l'organisation sociale. Et même quand il s'agit de francs-maçons, leurs appartenances sont multiples et tous ne sont pas rationalistes, loin de là. Nous vivons encore trop souvent, pour une part et à notre insu, sous l'influence du fameux refrain de Gavroche, dans Les Misérables : « C'est la faute à Voltaire, c'est la faute à Rousseau. » Il faudrait tout de même — et cette distinction-là est encore très insuffisamment établie — prendre conscience de l'opposition radicale qu'offrent entre elles la pensée de Voltaire et celle de Rousseau. Le déplorable Gaxotte, qui parlait sans savoir (et d'autant plus impérieusement), évoquait les égalitaires (sic) de l'Encyclopédie. On ne peut rêver plus parfait contresens.

Voltaire a pris soin de définir en toute clarté, dans son Essai sur les Mœurs, comment il se représente un pays bien organisé : c'est celui, écrivait-il littéralement, où « le petit nombre fait travailler le grand nombre, est nourri par lui, et le gouverne ». Cette morale d'entretenus est en tout point la sienne. Voltaire tient qu'il importe à l'État d'avoir à sa disposition une masse docile de «gueux ignorants», autrement dit de prolétaires analphabètes « n'ayant que leurs bras pour vivre et constituant cette vile multitude » dont M. Thiers, voltairien, parlera en 1850 à son tour, prévue par la nature pour assurer l'aisance de l'élite. Auteur de l'article Représentants, dans l'Encyclopédie, Diderot précisera sans ambages que les possédants seuls sont qualifiés pour un rôle national.

Le parti des humbles et des exploités, c'est le choix - contre Voltaire - de Rousseau ; et Robespierre dira vrai, en 1792 quand, souhaitant voir disparaître du club des Jacobins le buste d'Helvétius le matérialiste, il avertira ses amis politiques : « Soyez sûrs que si Helvétius et les penseurs de son espèce avaient vécu de nos jours, ils eussent été nos adversaires » —comme venait effectivement d'en donner la preuve cet abbé Raynal, très vieux mais toujours vivant, tant célébré par Voltaire pour son Histoire philosophique des deux Indes et dont une lettre publique, saluée d'applaudissements par le côté droit de l'Assemblée, avait couvert la Révolution de malveillances et de sarcasmes.

Voltaire veut en finir avec le christianisme. Il ne s'en cache pas. « Là où douze faquins ont réussi (les apôtres, ces marins-pêcheurs, ces méprisables, ces gens de la tourbe) pourquoi six hommes de mérite (unissant leurs efforts) ne réussiraient-ils pas ? » La bande à Jésus a su lancer le christianisme ; d'Alembert, Diderot, d'Holbach, Grimm, Helvétius et lui-même, Voltaire, s'ils savent s'y prendre, sont tout à fait capables de détruire cette fable. Mais Rousseau, le maudit, s'est jeté à la traverse, et Condorcet, dans son éloge de Voltaire, n'a pas omis d'opposer au bon travail libérateur du parti des Lumières la triste besogne de Jean-Jacques au profit de ce monument de ténèbres qu'est la superstition. Réelle, très certainement l'influence des Lumières sur la Révolution ; mais l'irréligion affirmée, offensive, militante, à la fin du XVIIIe siècle, est le fait, presque exclusivement, des hautes classes, grands bourgeois, avec les Cambon, ou aristocrates éclairés comme Mirabeau, Condorcet, Sade. Complexes, comme on voit, parfois même contradictoires, les origines du mouvement de 1789. Mais d'où vient-elle, cette banqueroute effectivement menaçante ? Impossible de ne pas évoquer les dépenses démentielles qu'entraînait cette cour de Versailles dont Fénelon dénonçait déjà, sous Louis XIV, l'épuisante succion qu'elle infligeait à la substance française. Et si Marie-Antoinette est « unanimement détestée dans Paris » (ces mots terribles figurent dans une dépêche du ministre de Prusse, en 1787) c'est moins pour l'inconduite qu'on lui impute - avec bien des exagérations, sans doute - que pour la frénésie trop voyante avec laquelle (selon Gérard Walter qui use là d'un mot juste dans son ouvrage de 1947 sur la reine coupable et infortunée) Marie-Antoinette gaspille l'argent du Trésor. Tout cela, certes, a compté dans la ruine des finances ; mais la cause principale est ailleurs.

Elle réside dans le recours systématique à l'emprunt pour fournir à l'État l'argent frais dont il a besoin, mais au prix d'un alourdissement perpétuel et fatalement, à court terme, insoutenable, de sa dette. Telle est la politique, simpliste, élémentaire, de ce Necker une première fois chargé du Trésor, congédié, puis rappelé auprès de lui par le roi. Necker avait accompli ce (facile) miracle de permettre à la France, en Amérique, sa revanche militaire contre les Anglais - une guerre est toujours coûteuse - sans augmenter d'un centime les impôts. Un bienfaiteur, un ami du peuple, cet homme de génie, ce Genevois d'ascendance prussienne, d'abord tenancier d'une pension pour étudiants, puis attiré par les manipulations bancaires et qui s'est bâti, en peu de temps, une fortune énorme. C'est un prince de la suffisance et de l'autosatisfaction empesée. Appelé à la direction du Trésor, il s'est offert l'élégance de refuser tout traitement. La serviabilité généreuse est sa passion et Mme Necker, qui tient salon, va soulignant l'abstention rigoureuse que son mari s'imposa dans ses hautes fonctions : il ne voulut plus rien savoir de ce qui se passait dans la banque Thélusson-Necker, devenue d'ailleurs Thélusson-Germany (Germany est un nom fictif, désignant le propre frère du ministre). Sa méthode est sans variantes : emprunt, emprunt, et encore emprunt. Sait-on - mais j'ai constaté la surprise de quiconque en est aujourd'hui avisé -qu'en plein drame financier, face à la banqueroute, Necker, une fois de plus (encore et toujours), a proposé un emprunt ? Quelle manne, chaque fois, pour les banques, ces mesures quêteuses, cette mendicité de l'État ! Necker l'ignore moins que personne. Il est la providence des banquiers.

Désemparé, presque éperdu, Louis XVI a reculé, pas à pas, depuis le 5 mai. Les États généraux sont devenus Assemblée nationale, puis Assemblée constituante : fin de l'absolutisme royal, et Louis XVI, persuadé du droit divin des rois, a le sentiment qu'on veut l'obliger à un sacrilège. Sa femme, qui a toujours désapprouvé la réunion des états généraux, le pousse à user de la force : qu'il réunisse autour de Versailles et de Paris des régiments, sûrs, qu'il les déploie soudain en ordre de bataille, et nul ne pourra s'opposer à ce qu'il congédie et dissolve l'Assemblée révolutionnaire. Le 12 juillet, Louis XVI congédie Necker, le remplace par Breteuil, ferme partisan de la réaction, et confirme ses instructions à Broglie, chef des armées.

Résultat ? Le 14 juillet. Mais voyons un peu les détails. Comique, amèrement comique, mais indéniable, la popularité de Necker, homme d'argent avant tout, et, au surplus, en Pays de Vaud, où est son château de Coppet, grand propriétaire terrien farouchement attaché à ses droits féodaux. Au Palais-Royal, Necker renvoyé, Camille Desmoulins vocifère, gesticule, appelle à une résistance violente contre l'agression royale. Et déjà s'est constitué, à l'Hôtel de Ville, un comité de grands notables aussi fermement résolu à faire plier le roi qu'à surveiller ces vilaines gens toujours capables, dans Paris, de vouloir profiter d'une crise politique pour assouvir leurs convoitises.

Contre les régiments de ligne (d'ailleurs, à ce qu'il semble, peu belliqueux ; Broglie et Besenval en sont conscients et l'avouent au roi), le comité municipal improvisé a conçu l'organisation d'une milice bourgeoise à deux fins : ces civils armés se dresseront contre les soldats pour les intimider, ou, mieux, peut-être, les convaincre d'une collaboration fraternelle, mais, en même temps (et, là, peut-être le nom de garde nationale serait-il préférable à milice bourgeoise) les responsables, immédiatement choisis, de ces bataillons populaires auront mission de les contrôler, de les maintenir dans le droit chemin. Le peuple en armes qui doit forcer le roi à rappeler Necker et à laisser la Constituante faire son travail, ce peuple-là ne saurait avoir dans ses rangs les sages de l'Hôtel de Ville. Ces messieurs sont les généraux de l'armée civique ; et les généraux ne se mêlent point aux combattants. Le peuple, ce sont les bonnes gens, les petites gens, les ouvriers ou artisans qui crient si bien : « Vive la liberté ! » et qui ne demandent, gentils héros, qu'à payer de leur personne. Leur distribuer des armes, leur indiquer où les prendre, c'est un risque à courir, indispensable pour l'heure, mais sur lequel il faut garder les yeux ouverts pour le limiter d'abord, l'annuler ensuite et au plus tôt.

On a lancé ces plébéiens sur la citadelle de la Bastille, parfait symbole de l'autocratie à renverser. Ils y ont fait merveille, perdant, sous les balles, une petite centaine d'entre eux. Mais le premier soin de la nouvelle municipalité tricolore sera d'ôter leurs fusils à ces plébéiens qui n'ont pas vocation à disposer de pareils outils.

L'histoire, l'histoire sérieuse, l'histoire historique, comme disait, en souriant, Péguy, n'a pas encore, je crois, assez mis en lumière la place qu'a tenue, dans la Révolution française, et dès le début, la crainte, chez les possédants, d'une menace sur leurs biens. Écoutez, simplement, Mme de Staël dans ses Considérations de 1816, son dernier écrit; elle avoue le frisson d'effroi qui l'a secouée, elle et tous les nantis, dès 1789. « Les gens de la classe ouvrière, écrit-elle, encore émue à ce souvenir, s'imaginèrent que le joug de la disparité des fortunes allait cesser de peser sur eux. » Et Chateaubriand confirme dans son style à lui : « Les sabots frappaient à la porte des gens à souliers. » Germaine Necker se félicitera de n'avoir eu qu'une seule fois devant elle Robespierre, ce monstre : « Ses traits étaient ignobles, ses veines d'une couleur verdâtre. » Suit aussitôt l'explication de ce portrait surprenant : « Sur l'inégalité des fortunes et des rangs, Robespierre professait les idées les plus absurdes. » Il est vrai qu'en effet, dans sa profession de foi du printemps 1789 pour les élections aux États généraux, Robespierre s'était exprimé avec une lucidité brutale : « La plus grande partie de nos concitoyens, disait-il, est aujourd'hui réduite par l'indigence au seul souci de survivre ; asservie à ce point, elle est incapable de réfléchir aux causes de sa misère et aux droits que la nature lui a donnés. » En langage contemporain (et anachronique), nous parlerions de dynamite dans un texte pareil, et l'on comprend que Mme de Staël, en alerte extrême quant à la sécurité de ses millions, avait quelques raisons de tenir Robespierre pour un homme très particulièrement fâcheux et funeste.

Des armes entre les mains des pauvres, rien de plus contre-indiqué. Pas plus tard que le 15 juillet, la municipalité progressiste fait savoir qu'elle remettra quarante sols (soit l'équivalent de deux journées de travail) à quiconque aura l'obligeance, et le bon esprit, de lui remettre ce fusil dont on l'a aidé à se munir pour donner l'assaut à la Bastille. Et les fusils rentrent en foule. On respire. Mais les avisés savent ce qu'ils ont à faire, et quelles précautions doivent être prises, pour que l'ordre social demeure intact et immuable. Et les alarmes discrètes deviennent quelque chose comme une grande peur, dans la haute classe, lorsqu'en divers points du territoire, après la prise de la Bastille, la plèbe rurale entreprend d'imiter la plèbe urbaine en se jetant sur les Bastilles locales. Ce n'est point que l'on veuille cambrioler le châtelain ; on souhaite surtout faire disparaître, anéantir, brûler, les vieux parchemins garants des droits féodaux ; mais l'incinération, parfois, va jusqu'à l'incendie du château. D'où cette nuit du 4 août qui inspire à Michelet un délire : mille ans d'oppression effacés en quelques minutes ; « plus de classes ; rien que des Français. Vive la France ! » (sic). Alors qu'il s'agit, pour ces seigneurs pris à la gorge, de désarmer les assaillants, de les apaiser, de leur donner les gages d'une bonne volonté amicale, de leur faire croire qu'ils ont gagné, tout de suite gagné, et totalement. On s'arrange pour que la paysannerie croie tout de bon à l'annulation des droits féodaux, alors qu'il n'est question que de les rendre rachetables ; mais, l'heure franchie du plus grand péril, on expliquera aux ruraux que, pour être quittes, à jamais, de ces versements, il leur faut payer d'un coup trente annuités de ces redevances. Impraticable ! L'abolition réelle et radicale des droits féodaux n'aura lieu que quatre ans plus tard, en juillet 1793, grâce aux robespierristes du Comité de Salut public, Saint-Just et Couthon avant tout.

Puis va venir l'opération majeure, l'acte solennel, la Déclaration des droits de l'Homme, 26 août 1789. C'est l'honneur de la Constituante, cette déclaration grandiose. Aujourd'hui encore, l'histoire s'y réfère comme à la haute signification humaine de 1789 - oubliant un peu ce que le document doit à la déclaration américaine qui le précéda de treize ans. Demeure à tout jamais étincelant, rayonnant, l'article 1 de ce manifeste dans sa calme et pathétique formulation : « Tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. » Saluons. Mais l'histoire historique ne saurait se taire sur l'étrange application immédiatement réservée à ce principe, ou à ce dogme, par la Constituante elle-même. Je crains également que l'on n'appelle guère l'attention sur un détail, qui a son prix, dans ces nouvelles Tables de la loi. C'est à la fin, et cela concerne la Propriété. Surgit là un adjectif inédit dans cette acception : la propriété, dit le texte, est inviolable - mais oui, mais bien sûr, entendu ! - et sacrée. Une épithète jusqu'alors réservée aux choses de la religion. Les constituants (nous y reviendrons) sont, en grande majorité, des voltairiens ; autrement dit le contraire de ces niais qui ne savent pas distinguer le concret de l'abstrait. Et quoi de plus concret que l'argent ? C'est donc à l'argent, à la fortune acquise, à la Propriété qu'il convient d'attribuer une qualification suprême bien plutôt qu'aux rêveries et sottises de la superstition.

Mais voici les trois manquements, les trois transgressions, les trois trahisons commises - et tout de suite - par les auteurs mêmes de la Déclaration des droits de l'Homme. Libres, tous les hommes ? Rectification : les hommes à la peau blanche. Car les Noirs des Antilles françaises demeureront dans la servitude. Le lobby colonial est puissant à l'Assemblée (La Fayette en fait partie) ; il veille au maintien de l'esclavage, si rentable. Il faudra attendre février 1794 et l'initiative de Robespierre au Comité de Salut public pour que la Convention, depuis seize mois pourtant, alors, au pouvoir, s'y résigne. Mais Bonaparte remettra vite en ordre, sur ce point-là comme sur bien d'autres, les choses importantes. Les deux autres violations du dogme - pour rire – énoncé le 26 août 1789 relèvent de cette grande affaire dont on ne dira jamais assez la place capitale qui fut la sienne dans l'aventure politique française, de 1789 à 1799 : la protection des propriétaires, la crainte (et l'horreur) des démunis, des misérables. Un prêtre défroqué, Sieyès, et un marquis éclairé, Condorcet, ont, dès juillet 89, estimé à voix haute que si tous les Français devaient cesser d'être des sujets pour devenir des citoyens, certains citoyens devaient être toutefois plus citoyens que d'autres, lesquels, en fait, ne le seraient plus. (Des citoyens non citoyens, dira très bien Michelet.) Selon ces augures, le droit de vote, la participation aux affaires nationales ne peuvent être consentis à quiconque n'est point, de par son état même, un actionnaire de la Maison France. La possession de quelques biens est nécessaire pour être actif. Silence aux pauvres.

Cette ségrégation s'effectuera selon un cens électoral, fixant les sommes nécessaires pour être électeur et pour être éligible. N'est électeur que le citoyen inscrit aux rôles d'imposition pour une somme équivalente, au moins, à trois journées de travail. Pour être éligible, le prix sera de cinquante journées de travail. Seuls sont admis comme électeurs les Français au moins un peu aisés ; seuls peuvent devenir représentants du peuple les citoyens riches. Mesure de simple prudence pour la sauvegarde de la Propriété.

Au total, ainsi, sur quelque six millions d'électeurs potentiels, deux millions (soit un tiers) sont proscrits. Telle est l'égalité dans l'interprétation officielle qui lui est désormais donnée. Et d'autre part, l'autorisation d'avoir entre ses mains des armes de guerre civile ne peut aller - c'est l'évidence - qu'aux citoyens qui ont personnellement de l'argent à défendre. Dans la milice bourgeoise (trop bien nommée, mais maladroitement), dite maintenant garde nationale, sont entrés avec élan, pour contraindre le roi à cesser son opposition, quantité de patriotes (patriotes, à l'époque, sont les amis de la liberté) malheureusement indésirables, c'est-à-dire citoyens passifs. Si le droit de vote leur est interdit, ce n'est pas, on le pense bien, pour qu'ils aient, en compensation, des fusils. Il s'agit donc de donner à la garde nationale, sans brusquerie mais efficacement, son unité, sa cohésion, afin qu'elle puisse devenir ce qu'il faut qu'elle soit : une authentique armée de l'ordre, exclusivement composée d'actifs.

Une heureuse et première épuration s'obtiendra au moyen du port obligatoire de l'uniforme, un très bel uniforme bleu et rouge dessiné par La Fayette, mais qui coûte quatre-vingts livres. Dépense inconcevable pour l'artisan qui gagne (quand il peut travailler) vingt sols dans sa journée et paie quatorze sols la miche familiale. On s'oriente vers l'interdiction légale des passifs, qui n'a rien d'urgent puisqu'elle s'est accomplie d'elle-même sans que les législateurs interviennent. Robespierre a protesté en articulant (c'était sa manie) une de ces vérités qui sont faites pour être non dites : « Ainsi vous voulez diviser la nation en deux classes dont l'une ne sera armée que pour contenir l'autre. » La Fayette paraît bien être l'inventeur d'un terme qui fera fortune dans le vocabulaire politique fort au-delà de 1789 et particulièrement au siècle suivant : les honnêtes gens, lesquels sont, pour lui, les gens de bien, c'est-à-dire ceux qui ont du bien. Et c'est Robespierre encore qui prétendra lourdement : d'un côté, donc, les honnêtes gens, de l'autre côté la canaille, la populace, les gens de rien.

Mais la Fédération ? La première commémoration de la prise de la Bastille, la grande fête du Champ-de-Mars, 14 juillet 1790 ? Les manuels scolaires rédigés par Lavisse (ou par tels de ses obéissants disciples) ont enseigné à des générations de petits Français que la Fédération aurait été, pour les participants de cette journée sublime, la bouleversante et radieuse révélation de l'unité nationale. Et voici, de nouveau, Michelet en transe : « Par-dessus les désordres, les craintes, les périls, j'entends s'élever, peu à peu, le mot puissant, magnifique, doux à la fois et formidable, qui contiendra tout et calmera tout : fraternité ! » L'illusion de Michelet couvre l'imposture des opérateurs. Le cher Michelet, comme s'il ajoutait là un détail pittoresque, signale que le plus beau moment de la fête fut celui où « quarante mille hommes en armes évoluèrent » au Champ-de-Mars. Sous la comédie fraternelle, qui donne assez bien le change, le sens vrai de ladite fête est aujourd'hui dénudé. Ce jour-là ont été rassemblées à Paris, arrivant de toutes les provinces, d'innombrables délégations de cette garde nationale qui s'est organisée de toutes parts, dans le même souci qu'à Paris. Ils sont là quarante mille en effet, avec leurs fusils et leurs canons, qui donnent de manière tacite mais intelligible, un avertissement aux passifs, lesquels chantent et dansent (sous la pluie, du reste) avec leur entrain de bonnes dupes. Avis aux citoyens subalternes que repousse l'égalité et qui n'ont d'autre liberté que de se soumettre, passifs, aux décisions des actifs : Voyez les choses comme elles sont ; les fusils, c'est nous qui les possédons ; et nous avons même des canons pour renforcer notre toute-puissance.

Et la démonstration foudroyante sera faite, un an après, jour pour jour, ou presque, le 17 juillet 1791, au même endroit, au même Champ-de-Mars. Les passifs se sont avisés de signer en masse une pétition réclamant la déchéance du roi. Provocation de la part de ces réprouvés ! Qu'ils la paient ! Sous le commandement de La Fayette, la garde nationale ouvre le feu. Combien de morts ? Sans doute ne le saurons-nous jamais. Vraisemblablement une centaine au moins. Que les passifs se le tiennent pour dit, de façon bien claire et définitive : les affaires de l'État ne les concernent pas.



II LA COUR ET L'OPPOSITION, POUR DES MOBILES CONTRADICTOIRES, CHOISISSENT L'ENTRÉE DANS LA GUERRE (20 AVRIL 1792)

« Ô guerre sublime ! Guerre pacifique pour fonder la paix universelle ! Ô le grand cœur de la France ! Quelle tendresse pour le monde ! Quelle ardeur de sacrifice ! Et comme tous les biens de la terre pesaient peu en ce moment ! » Vous avez déjà reconnu Michelet, en proie à l'une de ses plus remarquables performances dans l'exaltation et le dithyrambe. Il s'agit de la guerre dont l'Assemblée législative vota la décision, le 20 avril 1792. Et je sais bien que quelques orateurs, Isnard par exemple, Brissot ou Anacharsis Cloots, le richissime baron allemand doté (disait Robespierre) d'une « effervescence philanthropique » sans limites, ont, dans l'affaire, entonné des hymnes auxquels Michelet fait écho. Mais sans doute convient-il de regarder attentivement comment les choses se sont passées pour aboutir à cette déclaration de guerre, inauguration d'un conflit armé qui dévastera l'Europe et durera vingt-trois ans pour ne s'achever, en fait, qu'au printemps de 1815, à Waterloo.

Voyons un peu la réalité de 1792 pour la France. La banqueroute, conjurée en 1789 par la mainmise de l'État sur les biens du clergé, se profile de nouveau. Ces biens ecclésiastiques étaient évalués à quelque trois milliards. Le numéraire se cachait. Les constituants avaient donc lancé, en deux temps, une monnaie de papier, dite assignats, dont la valeur était gagée par les biens de l'Église devenus biens nationaux. Lorsque la Législative succède à la Constituante, le 1er octobre 1791, déjà sont en circulation des assignats pour deux milliards ; si la trop facile et trop tentante émission de papier-monnaie continue à ce rythme, c'est bientôt l'entière disparition du gage qui se produira, et l'assignat, déjà déprécié au change extérieur, va tomber à zéro.

Le problème est sérieux : où trouver, pour l'État, de l'argent sans douleur et ces volumineux subsides qui rendront vigueur au Trésor ? Très vite la solution s'impose à tous les esprits déliés. Si l'Église n'offre plus rien à prendre, restent ces riches voisins de Rhénanie et de Belgique, sujets de l'Autriche ou de la Prusse, et dont les territoires doivent pouvoir faire l'objet de ponctions fructueuses. Et le 14 décembre 1791, à la tribune de la Législative, Narbonne, ministre de la Guerre depuis le 7, déclarera avec le plus tranquille cynisme, que la guerre est indispensable aux finances françaises : « Le sort des créanciers de l'État en dépend », dit-il. On ne saurait être plus net dans l'aveu.

L'issue de ces difficultés pécuniaires trop vite reparues, c'est la guerre à l'Autriche ; et le prétexte est tout trouvé !

Depuis le 14 juillet, quantité d'aristocrates ont émigré ; et parmi eux, bon nombre d'officiers (sous Louis XVI, pour être officier, il faut appartenir à une vieille noblesse) qui se sont réunis à Coblence et y mènent tout le tapage qu'ils peuvent, brandissant leurs épées, poussant des clameurs, mais sachant bien qu'ils sont condamnés à l'impuissance sans l'appui effectif des armées allemandes. Ils ont obtenu, fin août, une déclaration conjointe, faite à Pillnitz, en Saxe, par Léopold d'Autriche et Frédéric-Guillaume de Prusse qui promettent aux criards de Coblence, pour le rétablissement, en France, de l'absolutisme royal, le soutien des armées austro-prussiennes, mais à la condition, fermement exprimée, que l'Europe entière s'associerait à eux ; c'est-à-dire, bien évidemment, la Russie, d'une part, l'Angleterre, d'autre part. Au vrai, et en toute connaissance de cause, un coup d'épée dans l'eau, une dérobade.

Néanmoins, pour qui, en France, veut la guerre, la déclaration de Pillnitz est utilisable. Il suffit de travestir en menace ce dont on connaît, sans erreur, l'insubstance. Par ailleurs, ces dangereux émigrés, où sont-ils ? Chez l'Électeur de Trèves, lequel a Léopold pour suzerain. Il y a donc moyen d'impliquer l'Autriche dans un complot militaire ourdi contre la France. L'opinion, bien dirigée, est favorable à une guerre dont on ne met pas en doute, chez Narbonne comme chez La Fayette, chez Mme de Staël comme chez Manon Roland, qu'elle sera victorieuse et forcera le roi à filer doux soit pour ce bicamérisme que préconisent les anglophiles, soit pour la suppression du veto, entrave à la liberté. D'aucuns fabulent, plus ou moins sincèrement, sur l'honneur de la France insulté par l'Électeur de Trèves ou sur le devoir qui incombe à tous les amis du progrès, d'écarter l'égoïsme, de répandre partout les idées nouvelles qui font la gloire de la France. Derrière ces logorrhées, les réalistes à la Narbonne savourent déjà les razzias qui ranimeront un Trésor exsangue. Quelqu'un cependant, à peu près seul de cet avis, Robespierre, s'oppose, autant qu'il est en lui, et de tous ses efforts, à la guerre. Et il invoque le bon sens. Vous attendez la victoire ? Avec quoi ? La moitié au moins des officiers n'est plus là ; ils ont déserté, émigré ; une armée sans cadres n'est plus une armée. Gare à de cruels mécomptes !

Brissot, le 28 décembre, n'a pas caché qu'il tient la guerre pour précieuse à la tranquillité publique. Je le vois venir, dit Maximilien. Il y a deux questions fondamentales que la Constituante n'a pas réglées : l'accueil des pauvres au droit de vote, et leur participation à la garde nationale. La guerre servira de diversion ; une diversion que Robespierre refuse. Il relève également les propos incroyables auxquels s'est livré Condorcet s'aventurant à prétendre, avec une candeur suspecte, que nos soldats, « en terre étrangère, se conduiront comme ils se conduisent sur le sol de la patrie ». Robespierre rappelle aux Jacobins cette vérité très simple que «personne n'aime les missionnaires armés » et que « le premier conseil que donnent aux envahis la nature et la prudence est de repousser l'envahisseur ». Il craint que les habitants du Palatinat n'aient pas perdu le souvenir de ce que leur infligea Louis XIV. Enfin, ajoute l'Incorruptible, « concevez-vous que la cour puisse adopter une mesure aussi décisive que la guerre sans la rapporter à son propre système », c'est-à-dire à ses intérêts ?

Je sais bien que Michelet s'indignera, en 1867, lorsque Louis Blanc lui reprochera (avec courtoisie d'ailleurs et respect) de n'avoir pas compris, dans cette si lourde affaire, le jeu du roi, et particulièrement de la reine. Michelet éprouve une telle aversion pour Robespierre, à cause de sa politique religieuse, qu'il récuse l'évidence et ose écrire cette phrase absurde : « La guerre ? La cour en avait peur, une peur effroyable. » Drôle de peur que celle de Marie-Antoinette faisant dire à son frère Léopold : « Le plus grand service qu'il pourrait nous rendre serait de nous tomber immédiatement sur le corps », avec ses meilleures troupes ; et dans cette même lettre qu'elle adressait le 7 décembre, à Mercy-Argenteau, l'ancien ambassadeur d'Autriche à Paris, parlant des bellicistes de l'Assemblée, elle notait, jubilante : « Les imbéciles ! Ils ne voient pas qu'ils nous servent. » C'est qu'en effet, après l'échec de Varennes (alors qu'il ne s'agissait que d'aller chercher, à Montmédy, des régiments français capables d'intimider les Parisiens), l'Autrichienne Marie-Antoinette a persuadé son mari que l'unique salut de la monarchie dépend d'une intervention armée des puissances. Et si Louis XVI est pour la guerre, c'est qu'il en devine aisément la conclusion désastreuse.

Le jour même où Narbonne, le 14 décembre [1791], développe à la tribune les raisons, hautes ou moins hautes, pour lesquelles il souhaite et veut la guerre, ce même 14 décembre, Louis XVI écrit à Breteuil (émigré): «L'état physique et moral de l'armée française est tel qu'elle est incapable de soutenir même une demi-campagne. » À cette époque, en principe du moins, pas de campagne en hiver ; on se bat seulement six mois, et Louis XVI, très exactement renseigné, sait que la France n'est pas en mesure de mener sans s'y détruire trois mois seulement de combats. C'est pourquoi la guerre lui plaît tant : les révolutionnaires s'y perdront, le droit divin triomphera. Il est ravi de voir la Législative lancer un ultimatum à l'Électeur de Trèves avec délai d'un mois. Louis XVI conseille aussitôt secrètement à l'intéressé de ne pas céder aux exigences françaises et, au début du mois, le 3 décembre, le roi a réclamé le secours de la Prusse pour qu'elle l'aide à briser les factieux dont la terrible malfaisance, qu'il subit, risque de « gagner les autres États ». Et dès que le Conseil des ministres arrête, dans ses grandes lignes, le plan d'action des armées françaises, Marie-Antoinette s'empresse de communiquer à Vienne toutes indications à ce sujet.

Insupportables, ces Austro-Prussiens qui, en dépit des sollicitations, gémissements, supplications dont Marie-Antoinette les accable, ne se décident toujours pas à tirer l'épée. C'est qu'à Vienne comme à Potsdam, on est obsédé, d'abord, par les convoitises russes sur la Pologne. Un nouveau partage de cette malheureuse nation est en vue. Léopold et Frédéric-Guillaume redoutent la voracité de Catherine II. Plutôt que de guerroyer en France — on verra plus tard —, ils entendent garder intactes leurs forces militaires pour retenir Catherine dans l'excès de ses desseins. Mais voici que des événements se produisent, concernant l'ordre social et qui augmentent la hâte bourgeoise d'un état de guerre libérateur. Des désordres (minimes) ont lieu dans Paris, surtout en raison de la hausse très forte du prix du sucre et du savon, conséquence des tumultes raciaux de Saint-Domingue. Le 3 mars [1792], à Étampes, les journaliers qui réclament en vain une intervention municipale permettant d'ajuster leurs faibles salaires immuables au prix croissant du pain, se fâchent et tuent le maire, Simonneau. Profonde émotion chez les gens de bien, et, le 15 mars, Mallet du Pan, ce Genevois homme d'ordre qui se mettra bientôt au service des Princes émigrés et de la cour de Vienne, publie, dans le Mercure de France un article-cri d'alarme : « Le jour est arrivé ou les propriétaires de toutes classes doivent sentir enfin qu'ils vont tomber sous la faux de l'anarchie » ; « Les indigents, précise-t-il, préparent un sac universel. »

Alors Louis XVI saute le pas ; il prend un ministère jacobin, avec Roland à l'Intérieur, Clavière aux Finances, Dumouriez aux Affaires étrangères, et, bientôt, Servan à la Guerre. Roland (de La Platière) est un vieil homme riche ; il a cinquante-huit ans — ce qui, pour l'époque, est un âge avancé (le roi en a trente-huit, la reine trente-sept, Robespierre trente-quatre, Danton trente-trois) ; Clavière, fils d'un Genevois richissime, a gagné une fortune à Paris dans les assurances ; il dispose, à Suresnes, d'une propriété somptueuse. Ces révolutionnaires au pouvoir ne sont là, on s'en doute bien, dans la pensée du roi, que pour porter personnellement (je veux dire : eux et leur groupe de progressistes) la responsabilité de la guerre. Ils ne demandent pas mieux. Et, sous prétexte que l'empereur d'Autriche — ce n'est plus Léopold, c'est son fils François II — a envoyé à l'Électeur de Trèves, sur sa demande, quelques soldats supplémentaires pour se défendre contre une éventuelle et trop probable agression française, l'Assemblée décide, le 20 avril 1792, avec la pleine (et joyeuse) approbation du roi, qu'elle répond par une déclaration de guerre à la provocation autrichienne.

La guerre de rafles nourrissantes conçue par les Girondins et qui, comme on ne pouvait que trop le prévoir, débuta par de pénibles revers pour l'armée française, ne commencera à rapporter qu'au printemps 1794. Le grand Carnot qui partage avec Cambon l'admiration vénérante de Michelet, adresse aux généraux qui, en Belgique comme en Rhénanie, se couvrent désormais de gloire, les instructions les plus éloquentes : « Prenez tout. Il faut vider le pays. » Ou encore : « Montrez à vos soldats les richesses de l'Allemagne. » Et Carnot veille à ce que soient organisées, en Rhénanie, des « agences d'évacuation », afin que le brigandage systématique des occupants porte convenablement ses fruits. Si j'insiste sur ces documents trop peu connus, c'est qu'ils sont de deux ans antérieurs au fameux appel adressé, le 10 avril 1796, par le jeune Bonaparte, aux trente mille hommes de son armée d'Italie. Vous vous souvenez ? « Soldats, vous êtes mal chaussés, mal vêtus, mal nourris... » mais regardez un peu là-bas, à votre portée, ces riches plaines et ces grandes villes qui vont tomber, si vous savez vous battre, à votre entière disposition. Pas un mot dans cette allocution célèbre, pas un mot sur la patrie et sur la défense nationale, un thème qui eût été, du reste, impraticable puisque la France était l'assaillante.

Je me rappelle que Péguy, lorsqu'il était encore socialiste, et qu'il écrivait sa première Jeanne d'Arc (1897), s'était amusé à placer, mot à mot, dans la bouche de Gilles de Rais, l'appel de Bonaparte à sa légion de pillards. Et Jeanne, horrifiée, avait jeté à Gilles de Rais : « Qui parle ainsi est le dernier des hommes. » (Revenu à la sagesse, le même Péguy, un peu plus tard, et qui souhaite beaucoup désormais conquérir, en sa faveur, la bienveillance de l'Académie, portera aux nues l'empereur à qui la France doit son rayonnement incomparable.) La mise à sac de l'Italie du Nord permit à Bonaparte, moins d'un mois après son agression, d'expédier déjà au Directoire quelque dix millions en numéraire volé ; tantôt c'est par indemnités de guerre qu'il procède, tantôt par le chantage : ou vous me versez tant, ou je lâche sur vous mes bandes ; c'est ainsi qu'il extorquera vingt millions au pape. Là, dans cette merveilleuse campagne d'Italie, prend naissance l'opulente fortune de la tribu Bonaparte. Puis c'est la Suisse que le Directoire envahit, son principal objectif étant le trésor de Berne, confisqué dès la ville prise, mais qui déçoit ; on le croyait plus ample (sans doute les Bernois avaient-ils eu le temps d'opérer d'opportunes dissimulations). Vient ensuite l'expédition d'Égypte dont Napoléon, à Sainte-Hélène, avouera à Bertrand qu'il n'y trouva pas son compte ; il avait cru pouvoir, dira-t-il, ramasser là des trois cents millions. Le profit sera moindre, mais cependant non négligeable.

Avec Bonaparte premier consul, puis consul à vie, puis changé en Napoléon, la France va se muer en une nation de proie, sans cesse en expansion, annexant à son territoire Hambourg aussi bien que Naples et Konigsberg comme Madrid, poussant jusqu'à Moscou ses conquêtes ; préfiguration d'une autre tache noire que nous avons vu, en ce siècle même, partant d'Allemagne, s'étendre de Narvik à la Crète et d'Amsterdam à la Volga. Il convient, je crois, de n'oublier point la calme assertion officielle proférée par Napoléon en 1810 à l'adresse de ses sujets : « La guerre est la source de la richesse nationale. » Il veut dire que la guerre telle qu'il la conçoit, infailliblement victorieuse grâce à l'écrasante supériorité qu'il assure à son artillerie, aboutit, chaque fois, à des traités comportant des clauses financières substantielles, discrètement accompagnées d'une clause spéciale concernant sa propre cassette.

Rien de cet heureux temps pour la France n'eût été possible, ni même concevable, si les pré-Girondins bénis par Louis XVI n'avaient allumé la guerre en Europe le 20 avril 1792. Robespierre avait été l'instigateur d'un décret que les historiens de bonne compagnie, Gaxotte et Bainville, s'accordent à tenir pour imbécile et anti-français : la nation s'était engagée à ne jamais entreprendre une guerre de conquête. Quelle sottise ! Quel piteux renoncement à la gloire et aux avantages de la force ! Heureusement que cette niaiserie, les Jacobins de 92, autorisés par le roi, l'ont estimée non avenue : déplaisante incartade utopique d'un esprit brumeux ; stupide enfantillage.



III L'EXPÉRIENCE DU DÉLIRE : LA RÉPUBLIQUE, LE SUFFRAGE UNIVERSEL ET DES FUSILS POUR LA CANAILLE

Les deux misérables tentatives militaires effectuées, fin avril puis fin mai 1792, sur la frontière belge par les troupes françaises avaient été liquidées en quarante-huit heures, et, chaque fois, dans la panique et la débandade. La faute en était, pour une large part, semble-t-il, à des officiers de cavalerie, ultranobles et qui n'avaient point émigré, s'estimant plus utiles aux intérêts de la couronne en conservant leurs postes afin d'y assurer la victoire de l'ennemi-ami.

C'était donc, en fait, la route de Paris ouverte aux forces austro-prussiennes et Marie-Antoinette s'irrite extrêmement de l'indigne inertie dont fait preuve son neveu François, empereur maintenant d'Autriche et qui, de toute évidence, devrait voler à son secours ; mais, fasciné qu'il est par l'affaire de Pologne, il se désintéresse de la France, c'est-à-dire de la condition de plus en plus dramatique où se trouve la reine, sa tante. Elle a persuadé, sans peine, son mari de congédier ces infréquentables Jacobins auxquels on n'a prêté le pouvoir un instant qu'afin qu'ils prennent la responsabilité de la guerre. À présent, qu'ils s'en aillent, et que l'on revienne, aux Tuileries, à des ministres de bon ton. C'est à quoi Louis XVI s'emploie, le 13 juin. Fureur des éconduits qui préparent aussitôt, avec la collaboration d'auxiliaires efficaces, comme Santerre, une manifestation plébéienne qui devrait contraindre le roi à restituer leurs portefeuilles au trio Roland-Clavière-Servan. Robespierre désapprouve l'entreprise ; et on le comprend, car l'insolence est belle de mobiliser la canaille en faveur de particuliers tout à fait résolus, on le sait, à maintenir les pauvres dans leur état d'exclusion civique. Les ministres déchus ne tiennent aucun compte de son opposition et, docile à leur poussée, la foule faubourienne envahit les Tuileries, le 20 juin.

Surveillée et respectueuse du bien d'autrui, elle ne volera ni n'endommagera rien, mais elle acculera le roi dans l'embrasure d'une fenêtre, l'obligera à poser un bonnet rouge sur sa perruque (d'accord, d'accord !) et même à boire, à la santé de la nation, un verre de gros rouge (mais oui ; mais pourquoi pas !). Tout cela en souriant, mais avec la ferme détermination de ne point obéir à l'injonction populaire un peu rude. Louis XVI ne rappellera point à son Conseil les ministres « de gauche ». Marie-Antoinette, pour sa part, a subi de cruelles avanies. Si la foule s'est montrée, à l'égard du roi, exagérément familière, une certaine décence, tout de même, a prévalu. Il n'en a pas été de même dans les appartements de la reine, laquelle, réfugiée avec ses enfants derrière une grande table, et le dos au mur, s'est entendu interpeller de manière odieuse par quelques pauvresses éhontées. Le lendemain 21 juin, encore toute tremblante, Marie-Antoinette écrit à Fersen qu'elle a «cru mourir», et qu'elle n'en peut plus. Au secours ! Au secours !

L'apathie, l'indifférence outrageante, criminelle, de sa propre famille, à Vienne, la bouleverse. Que l'on fasse quelque chose, tout de même ! À défaut, pour la sauver, d'un éclat de foudre, au moins un éclat de voix, pour faire peur à ces « atroces Français », pour effrayer, par quelque avertissement sévère, la racaille parisienne en attendant — mais, au nom du Ciel, qu'on agisse, qu'on ne tarde plus ! — l'indispensable invasion, la marche en avant, l'ouragan de mitraille sous lequel croulera la Révolution.

Ce que demande Marie-Antoinette, ce qu'elle réclame, fiévreuse, angoissée, et ce qu'elle va effectivement obtenir, ce n'est pas autre chose que la gaffe suicidaire qui les emportera, elle et son mari, avec la monarchie elle-même. Le 25 juillet 1792 est signé, à Coblentz, par le chef suprême des armées conjointes de l'empereur François et du roi Frédéric-Guillaume, le manifeste dit de Brunswick qui, non seulement laisse voir, mais révèle, mais souligne, mais proclame la collusion de la cour et de l'envahisseur. Guerre de politique intérieure : l'ennemi annonce que son but est de soutenir la cause royale. Les Austro-Prussiens viendront détruire en France la liberté et rétablir l'absolutisme. La suite est bien connue. Marie-Antoinette comptait sur une épouvante dont elle profiterait. Elle provoque une indignation qui va la perdre.

Saisissons bien, d'abord, la réalité telle quelle. Le 10 août [1792], une foule composée avant tout, comme le 20 juin, de passifs, c'est-à-dire de ces sans-le-sou à qui les ministères successifs se sont tous entendus, depuis trois ans, pour interdire toute participation à la gestion des affaires nationales, fait irruption aux Tuileries, chez le roi, et cette fois dans l'intention déclarée de le renverser, de lui ôter définitivement son trône, son sceptre et sa couronne. Sans doute le trio jacobin, qui veut récupérer ses portefeuilles ministériels a-t-il utilisé des auxiliaires pour soulever, comme en juin, la populace. Mais d'autres agitateurs sont à l'œuvre, qui sont mal rassurants ; car, quels que soient leurs desseins personnels, ils peuvent très bien flatter le désir, trop naturel, qu'éprouvent les démunis, d'un réel changement social qui les arracherait à leur misère. Que penser d'un Danton, par exemple, membre cependant de la municipalité élue (il a été nommé, en décembre 91, substitut du procureur) et qui, dans sa section du Théâtre français, a pris soudain l'initiative - très grave - d'admettre n'importe qui, c'est-à-dire des passifs eux-mêmes, dans la garde nationale ? Où va-t-on, avec des gens pareils ? Et voici qu'apparaît une COMMUNE INSURRECTIONNELLE, où, dès l'après-midi du 10 août, vont entrer, aux côtés de Danton, un Robespierre et un Marat, et qui supplante, annule, de fait, la municipalité régulière.

Louis XVI a été habilement accusé par les conspirateurs de préparer, avec ses Suisses (ils sont neuf cents) et on ne sait combien de gentilshommes venus de province pour lui offrir le concours de leur épée, une terrible sortie fulgurante, en plein Paris, conjuguée avec le franchissement des frontières par les Austro-Prussiens. Le pauvre homme en est bien incapable. Il sait qu'il ne peut même plus compter sur la bonne vieille garde nationale, assez scandalisée, dans l'ensemble, par sa complicité, désormais évidente, avec les puissances étrangères. Il s'effare. Il perd la tête. Et avant même qu'un seul coup de feu ait été tiré — guidé par ce Rœderer qui, plus tard, prêtera la main à Bonaparte pour son coup d'État de Brumaire — le roi cherche refuge, pour lui-même et sa famille, au sein de l'Assemblée nationale. Cette Législative, réunie depuis le 1er octobre 1791 et qui croyait avoir deux ans d'existence assurée, découvre tout à coup, ce 10 août [1792], qu'elle est condamnée à se dissoudre après moins de douze mois. Elle a devant elle, en face d'elle, un pouvoir nouveau, totalement illégal, mais qui, soutenu par la canaille, dispose de la force, la Commune.

Les membres de l'Assemblée ont été choisis par des électeurs triés selon leurs ressources, et parmi des citoyens aisés ; et ce sont ces notables, ces nantis, ces honnêtes gens, sur lesquels s'abat l'aventure vertigineuse : un roi démissionnaire, la protection du cens disparue, le suffrage universel à la place, et, le pire de tout, la garde nationale submergée par la basse plèbe ; ce qui signifie des fusils entre les mains de qui ne saurait en détenir. En d'autres termes, un cataclysme, le monde à l'envers, la civilisation en péril. Cependant, n'en déplaise à nos doctrinaires d'aujourd'hui qui parlent — compétents et catégoriques — d'un fâcheux dérapage qu'aurait connu, après la Constituante, le mouvement de 89, la Révolution française n'entra dans sa pleine réalité qu'avec le 10 août 1792, le suffrage universel et la République. Auparavant, un simple et innocent réformisme, le tiers des électeurs virtuels éliminé par défaut d'argent, et, à la tête de l'État, un roi (surpayé) qui subsiste, muni du droit de s'opposer, quatre ans de suite, à tel vœu de la prétendue Représentation nationale, c'est-à-dire de l'Assemblée censitaire.

La Législative s'est montrée pleine d'égards pour le malheureux souverain évadé de chez lui. Vergniaud lui a promis le palais du Luxembourg ; une liste civile de cinq cent mille francs lui sera allouée et on étudiera le choix d'un précepteur pour son fils. Pardon ! Minute ! a fait savoir la Commune insurrectionnelle : non, le roi déchu ne sera pas logé, princièrement, au Luxembourg, mais incarcéré au Temple dans la partie de l'édifice qui peut très bien servir de prison, et où le Louis XVI d'hier ne sera plus qu'un Louis Capet dont la République imminente fixera le sort.

La République ne sera reconnue — non point proclamée mais reconnue comme établie — que le 21 septembre, jour où se réunira pour la première fois la nouvelle assemblée choisie par le suffrage universel. Auparavant se seront déroulés des événements de première importance, durant les quelques semaines où survivra encore la Législative agonisante, des événements qui appellent une extrême attention. Un homme y joue un rôle majeur sur lequel il importe de ne pas se méprendre. C'est Danton. Danton est un personnage sans scrupules ni doctrine, ambitieux avec avidité et pour qui la Révolution est, avant tout, cette eau trouble promesse d'une bonne pêche. Nous possédons la lettre que Mirabeau adressa, le 10 mars 1791, à Lamarck, un des dispensateurs de la liste civile du souverain ; la veille, 9 mars, sur les instructions de Lamarck, Mirabeau a remis à Danton la somme de trente mille livres (pour en mesurer l'ampleur, signalons que les représentants du peuple perçoivent un peu moins de six mille livres par an).

Toutefois Mirabeau avertit Lamarck qu'à son avis c'est là de l'argent gaspillé, car Danton, dans les négociations préalables, avait promis de donner les premiers gages à la cour en modérant l'agressivité de Desmoulins, son homme lige, dans la feuille qu'il publie ; et l'on n'y voit aucun changement. Mirabeau a raison de craindre que Danton ne se borne à encaisser les cadeaux du roi sans remplir le contrat pour lequel on le paie ; et Mirabeau mourra, le 2 avril, avant d'avoir pu constater le rôle vociférant que se réservera Danton, le 16 avril, lorsqu'une cohue de forcenés empêchera Louis XVI de se rendre à Saint-Cloud où les vrais amis de la Liberté — et Danton à leur tête — le soupçonnaient de vouloir aller faire ses Pâques sous le conduit d'un prêtre réfractaire. Fructueuse année 1791, pour Danton, qui acquiert successivement, près d'Arcis-sur-Aube, son pays natal (son père y était huissier), pour quarante-huit mille livres le domaine de Nuisement, avec ses soixante-treize hectares, pour huit mille cinq cents livres l'ancien prieuré de Saint-Jean du Chesne, pour vingt-trois mille cinq cents livres l'agréable gentilhommière située à côté du pont.

Danton n'ignore rien, le 10 août 92 au soir, de l'effroi qui règne à la Législative ; une espèce de terreur étrangle presque tous les députés, en raison de ce qui se passe à l'Hôtel de Ville avec cette horrifiante Commune insurrectionnelle, non pas tombée du ciel mais jaillie de l'enfer, pur agrégat d'anarchistes, leurs faux levées sur tous les possédants. Et dans la nuit même du 10 au 11 août, un peu après une heure du matin, quand sur les sept cent cinquante députés, il n'en reste plus en séance que moins de trois cents, à l'improviste et par deux cent vingt-trois voix sur deux cent quatre-vingt-quatre votants, Danton se fait nommer ministre de la Justice. Ses fonctions dans la municipalité légale lui valaient un traitement de six mille livres. Un ministre en perçoit cent mille. Sérieux avancement. Mais quelle est sa manœuvre ? Danton va se constituer le trait d'union, la passerelle, le lien vivant et cordial assurant une heureuse entente entre le ministère Roland-Clavière, reparu avec la pleine approbation de l'Assemblée, et la Commune. Son but principal est d'épargner à la classe politique une scission qui serait particulièrement inopportune ; et Danton se conduit avec une remarquable habileté.

Pour canaliser les vengeances populaires contre les aristocrates (que l'on arrête par fournées), Danton, ministre de la Justice, crée, dès le 12 août, un Tribunal d'exception chargé de punir les criminels supposés coupables d'avoir préparé, aux Tuileries, une hécatombe de patriotes. Danton estime très suffisants les égorgements commis par des irresponsables, le soir du 10 et dans la nuit du 10 au 11, aux alentours des Tuileries, contre des Suisses ou des gentilshommes qui ont survécu à la bataille. Le Tribunal spécial inventé par Danton se montrera peu sanguinaire et disparaîtra sans bruit avant la fin de l'année. Mais voici que se produit — tout de même, et trop tard pour le roi et la reine — le contrecoup extérieur du 10 août : les lamentables Austro-Prussiens que Marie-Antoinette, des mois durant, a suppliés, en vain, de foncer sur Paris, ils s'ébranlent, aux derniers jours d'août.

Plus exactement, ce sont les Prussiens qui se mettent en marche, sous le commandement de Brunswick. Et leur offensive est facilement triomphale, réduite qu'elle est, au vrai, à une promenade applaudie par les honnêtes gens du Nord-Est. Longwy s'est livré sans combat, ouvrant avec joie ses portes aux soldats de l'ordre, et, à Verdun, tout un essaim blanc de jeunes vierges (supposées) s'est porté avec des fleurs au-devant des bataillons prussiens tandis que les salons de la ville, où partout s'ouvrent des bals, se disputent la présence des officiers de Frédéric-Guillaume et de — qu'on me pardonne ce jeu de mots (sourire dans un affreux contexte) — son armée du salut. Tombent, coup sur coup, sur les Parisiens ces nouvelles dramatiques : l'invasion a commencé ; ce qu'annonçait, avec une terrible clarté, le Manifeste signé le 25 juillet à Coblentz, voici l'heure de son application : la mise à sac de Paris, les exécutions en masse, la Révolution écrasée. Les aristocrates ramassés par centaines et jetés en prison dès le 10 au soir, et les jours suivants, apprennent, comme tout le monde, les capitulations de Longwy, de Verdun, et leur joie éclate sans prudence. Un prisonnier qui a de l'argent peut se faire apporter — c'est l'usage — les plats cuisinés qu'il désire et les bouteilles complémentaires. Les 1er et 2 septembre 1792, c'est la liesse, une liesse bruyante, dans les prisons de la capitale. Toutes les maisons d'arrêt retentissent de joyeux couplets royalistes et d'ovations aux libérateurs imminents. Résultat : les trop fameux massacres de septembre, lesquels n'ont rien à voir avec la légende accréditée par Michelet : « trois ou quatre cents ivrognes » forçant les portes des prisons, dans un désordre immonde et une ivresse de sang. Nous savons au contraire aujourd'hui que tout se passa avec une apparente rigueur ; des commissions improvisées (il semble bien que Marat en ait eu l'initiative) vont, calmement, de prisons en prisons, se font communiquer les listes d'écrou, examinent très sommairement, mais cas par cas, les raisons pour lesquelles les détenus sont là et prononcent des sentences tout aussitôt suivies d'effet. Aucun aristocrate — ou presque —n'échappe à la mort ; mais des droits communs eux aussi, sans doute considérés comme irrécupérables, sont exécutés sur-le-champ. (Les abominations perpétrées sur le cadavre de la Lamballe n'auront pas eu d'imitateurs.) Commencée dans l'après-midi du 2 septembre, cette horrible saignée (environ, semble-t-il, mille tués au total) durera trois jours.

Mais la Justice ? Mais Danton, qui précisément dirige la Justice de l'État ? Danton se tait. Danton ignore. Danton ne veut pas savoir. Délibérément il laisse se déployer le massacre. Mme Roland prétendra qu'interrogé, sollicité d'intervenir, Danton aurait répondu : « Je me fous des prisonniers. » Possible. J'inclinerais à dire : probable même ; mais Danton, dans toute affaire épineuse, n'écrit rien, jamais rien ; c'est chez lui un système sans faille ; il assure toujours avec soin ses arrières. Pourquoi, chez lui, en septembre 1792, cette tolérance indéniable, cette scandaleuse complaisance ? Deux raisons, je pense. Danton sait très bien la responsabilité que porte Marat dans cette tragédie, et il ne veut pas d'histoires avec Marat et la Commune — dont il est membre lui-même. Mais il ne comprend aussi que trop bien l'origine, mentale et viscérale à la fois, de cette opération sanglante : ceux pour qui le Manifeste du 25 juillet a décrit ce qui les attendra lorsque l'envahisseur sera là, reçoivent comme une gifle en plein visage les allégresses retentissantes des partisans de l'ennemi. Si nous devons être exterminés par les Austro-Prussiens, que leurs complices y passent d'abord !

Pour Danton, pour Roland, comme pour la Législative dans son ensemble, une bonne chose, après tout, ces massacres dans les prisons. Un moindre mal, en tout cas. La question centrale, posée depuis l'été 1789 est constamment obsédante : Gare à l'anarchie ! Veillons à la sécurité des fortunes, elle est devenue soudain, le 10 août, d'une actualité virulente. Pourvu, pourvu, que les monstres à qui sourit la Commune et qui pourrissent et décomposent la chère et si précieuse garde nationale bourgeoise, exclusivement jusqu'alors constituée d'hommes d'ordre (et qui s'est si bien conduite, au Champ-de-Mars, le 17 juillet 91), pourvu que ces loqueteux ne profitent pas des circonstances pour procéder à des récupérations individuelles ! Exutoire, providentiel exutoire, l'épuration des prisons. Des assassinats sont infiniment moins graves que ne le seraient des attentats à la Propriété. Tant que la canaille s'occupe des aristocrates en prison, elle ne songe pas au pillage des hôtels particuliers. L'essentiel reste sauf. N'en doutons pas, telle est la secrète pensée, réconfortante, que partagent tacitement tous les gens raisonnables. Les Girondins, comme les autres, passeront l'éponge sur la flaque de sang du 2 au 5 septembre 1792. Un triste épisode, certes, mais qui rendit tout de même un inappréciable service à la classe possédante.

Le drame des prisons est directement lié à celui, trop réel, de la Patrie en danger ; et c'est là, dit la tradition, que Danton conquit, d'un coup, son meilleur titre de gloire. Brûlé d'une véritable incandescence patriotique, c'est lui, Danton, qui incarna la résistance à l'invasion : « De l'audace ! Encore de l'audace ! Toujours de l'audace ! Et la Patrie sera sauvée ! » Honneur au grand citoyen qui sut inspirer à la jeune France révolutionnaire un magnifique élan national. Sur toutes les places de Paris et dans tous les plus importants carrefours, Danton a donné l'ordre que soient installées, en hâte, des baraques surmontées, entourées de drapeaux exaltants - des baraques contenant une table, deux chaises et des piles de papier blanc. Et ce qu'il va demander à la foule, le 2 septembre [1792], avec ces effets oratoires, cet emportement sonore, et ces rugissements qui font sa spécialité, ce sont des volontaires, des volontaires tout de suite et par centaines : jeunes Parisiens en âge de combattre, aux armes ! Engagez-vous ! Signez ! Signez à l'heure même ! Que vos poitrines deviennent le rempart héroïque contre lequel s'effondreront les hordes étrangères ! Et on l'écoute, et un frisson de patriotisme authentique et de dévouement sans réserve traverse quantité de jeunes prolétaires qui découvrent, dans leur engagement militaire, en même temps que la preuve ardente qu'ils donneront de leur bonne volonté nationale et républicaine, une issue à leurs pénibles difficultés quotidiennes. Bénédiction sur eux ! Avec quelle tendresse, et quel soulagement, Roland considère leur pathétique tumulte devant les baraques géniales inventées par Danton !

Il est trop bavard, Roland-le-vieux, et n'a pas les vigilantes précautions de Danton. Il va mettre par écrit, noir sur blanc, ce qu'il devrait savoir ne confier qu'oralement, et dans un murmure, à des intimes. Et nous pourrons lire aujourd'hui de sa main ces lignes inouïes tant elles en disent long : les volontaires de septembre, ah ! qu'on les envoie au plus vite « aussi loin que leurs jambes pourront les porter ; sans cela, ils reviendront ici pour nous couper la gorge ». Michelet glisse, sur Danton et le 2 septembre, un mot (un seul) que l'honnêteté le force à écrire, mais qu'il s'abstiendra de développer, ce qu'il nous faut faire à sa place. Michelet reconnaît que ces départs, en masse, de militants révolutionnaires allégeaient d'autant la capitale.

Alléger est un peu faible ; débarrasser, dégorger, délivrer conviendraient mieux. Chaque volontaire qu'on expédie vers quelque camp d'entraînement du côté de la frontière, c'est un homme de moins dans cette foule indigente, si redoutable aux gens de bien, surchauffée depuis le 10 août et que l'on considère, en haut lieu, comme, hélas ! capable de tout. Les engagements massifs obtenus par Danton, grâce à son magnifique numéro tricolore, s'attaquent droit pour l'émousser, l'épointer, le briser, à ce fer de lance d'une trop possible révolution sociale que constitue la jeunesse plébéienne de Paris. Ainsi en sont retirés les éléments les plus dangereux. Une bonne chose de faite. Bravo, Danton !

N'empêche que reste le problème de la guerre elle-même, qui paraît bien tourner très mal. Danton sait parfaitement qu'accepter un choc, sur le terrain, entre des bataillons français débiles, à peine encadrés et la formidable infanterie prussienne célèbre dans toute l'Europe depuis ce qu'en a fait Frédéric II, c'est aller au-devant de cette catastrophe escomptée par Louis XVI et dans laquelle la cour mettait tous ses espoirs. À tout prix éviter cela. De l'audace ? Phrase de théâtre. Toute audace serait folie. Mais l'adresse, l'astuce, l'esquive peuvent — qui sait ? — encore tout sauver. D'une part, la France dispose d'un avantage secret et d'une grande portée. Elle possède, d'autre part, sur le plan diplomatique, un argument si peu négligeable qu'il pourrait devenir décisif. L'avantage, la chance insigne, c'est le chef de guerre ennemi, le duc de Brunswick lui-même, signataire — par ordre — du Manifeste de Coblentz. Aujourd'hui encore, pour l'Histoire, Brunswick demeure un personnage énigmatique. Les émigrés cracheront sur lui, l'accusant d'infamie, de trahison, de vénalités. Calomnies, je le crois.

Deux choses au moins, à son sujet, sont hors de doute : Brunswick jouissait à Paris, en 1792, chez les progressistes, d'un préjugé plus que favorable. C'est Carra (si je ne me trompe), le Girondin Carra qui, peu avant le 25 juillet, avait souhaité à la France, à la place de Louis XVI honni, un souverain à la Brunswick. Brunswick est réputé ami des Lumières ; on répète volontiers que, s'il se rendait à Paris, sa première visite serait pour les Jacobins et qu'il se coifferait sans hésitation du bonnet rouge. Nous n'en avons pas la certitude, mais il est, du moins, vraisemblable que Brunswick appartient à l'une des branches, multiples, de la franc-maçonnerie. Un fait, en revanche, établi : le ministre des Affaires étrangères Lebrun (un homme que Danton domine) peut écrire, dans une dépêche, sachant qu'il dit vrai, que Brunswick conduit à regret sa guerre à la France. Sur ce point, une preuve, absolue : dès l'occupation de Verdun, Brunswick a conseillé à son maître, le roi de Prusse, de s'en tenir là et de faire prendre à l'armée ses quartiers d'hiver.

Quant à l'argument que Danton, par l'entremise de Lebrun et d'agents spéciaux, présente à Frédéric-Guillaume pour le convaincre de suspendre son invasion et même d'y renoncer, le voici : Attention ! Attention ! Prenez garde ! Dans l'état de nerfs où sont les excités parisiens, nombreux et incontrôlables, si vos troupes avancent sur Paris, si vos uhlans apparaissent aux abords de la capitale, le gouvernement français, en dépit de ses propres vœux, sera totalement impuissant à empêcher, du côté du Temple, où sont captifs le roi et sa famille, une ruée populaire irrésistible comme le fut celle qui ensanglanta, au début du mois, les prisons normales. C'est donc entre vos mains que se trouvent la vie de Louis XVI, de Marie-Antoinette et de leurs enfants. Songez-y ! En poursuivant votre marche, vous porterez, devant l'Histoire, la responsabilité de leur mort - une mort atroce et sauvage.

Quelle qu'ait pu être la part respective des raisons diverses qui l'emportèrent dans la décision du roi de Prusse, toujours est-il que Danton réussit son coup. Le combat que Danton cherchait avec angoisse le moyen d'esquiver, ô merveille il n'aura pas lieu et sera remplacé, c'est entendu, par un simulacre. L'infanterie prussienne n'attaquera pas, attendant de pied ferme un assaut français qui ne se produira pas davantage. Et c'est ainsi que s'étirera la journée dite de Valmy, 20 septembre 1792 : l'armée française et l'armée prussienne sont restées du matin au soir face à face, sans que ni l'une ni l'autre ne s'avance pour un corps à corps. Pas de corps à corps ; la mêlée remplacée par un bel échange de coups de canon. Une canonnade assourdissante, engendrant, de part et d'autre, à quelque huit cents mètres de distance, un nombre correct et indispensable de victimes. Cinq cents environ, dans l'ensemble. Puis, vers dix-huit heures, sur ces bataillons immobiles, une grosse averse se mit à tomber et, des deux côtés, les canons se turent.

Se répandit ensuite, par les soins d'une propagande bien menée, la légende, assez bouffonne, de l'infanterie prussienne prête au combat, sur le point d'attaquer, mais soudain pétrifiée par l'immense clameur des soldats français ; Kellermann a brandi son chapeau au bout de son épée ; ses soldats ont suivi son exemple avec leurs baïonnettes, et ce « Vive la Nation ! » collectif a été saisissant, effrayant. Goethe lui-même se laissera prendre à ce conte martial où il verra un tournant de l'Histoire, et Jaurès croira pouvoir loyalement célébrer la grande victoire psychologique de la République. La République datera, en fait, du lendemain. Dumouriez, qui sait ce que Danton attend de lui pour l'opinion, envoie à Paris les dépêches souhaitées, mensongères avec impudence : que l'ennemi a dû cesser le combat, qu'il recule, qu'on le harcèle, que nos généraux sont déterminés à une extermination de l'armée prussienne avant qu'elle n'atteigne la frontière.

La vérité, toute différente, est que Dumouriez, selon l'entente conclue entre le gouvernement français et la Prusse, prescrit à ses lieutenants de veiller à la protection des troupes prussiennes (ravagées d'ailleurs par la dysenterie) contre la malveillance éventuelle de partisans ruraux, afin qu'elles franchissent sans encombre les défilés de l'Argonne. Le 1er octobre, plus aucun soldat prussien ne foulait le sol de France.

La Convention a tenu sa première séance le 21 septembre, et Danton prononce un discours où figurent les mots-clés qu'exige le moment : Peuple français, sois rassuré ! Voici la République. Tu n'as que des bienfaits à attendre d'elle, et quant aux propriétés, quelles qu'elles soient, elles seront éternellement respectées, protégées. Cet adverbe est inusuel dans la langue juridique. Mais, pour l'apaisement des esprits au lendemain d'une aventure pareille à celle du 10 août, rien ne saurait être excessif dans la solennité des promesses concernant la fortune acquise, sa liberté d'accroissement et sa pleine sécurité.



IV RETOUR AU BON SENS EN DEUX TEMPS 1) LE PRÉLUDE (9 THERMIDOR) - 2) LE SALUT (18 BRUMAIRE)

Puisqu'il n'y a plus de roi, la Constitution de 1791 doit être modifiée. A cet effet est convoquée une nouvelle Constituante, mais sous un autre nom. L'américanisme étant à la mode depuis le soutien aux insurgents, on choisit un mot anglais : Convention, qui ne signifie rien d'autre qu'assemblée, réunion. Un mot, cependant, qui, grâce à Michelet surtout, va s'environner de prestige. Quand le Hugo des Misérables, en 1862, imagine de faire s'agenouiller son bon évêque, Mgr Myriel, devant un survivant, qui va mourir, de la Convention, il est évident qu'en raison, sans doute, des hommes de la Montagne, le poète prend la Convention pour quelque Sinaï sublime, aux flancs zébrés d'éclairs. Ouvrons les yeux et prenons connaissance de la Convention telle quelle.

Donc, en septembre 1792, c'est le premier essai, en France, du suffrage universel. L'abstention sera colossale. A peine trente à quarante pour cent de votants. Plus de cens ; la nation est prolétaire à quatre-vingt quinze pour cent, journaliers ruraux et artisans ou ouvriers des villes. Sur les sept cent cinquante représentants à nommer, savez-vous combien seront, à la Convention, les représentants directs de cette multitude infinie de travailleurs faite, selon Voltaire, pour nourrir le petit nombre qui se réserve le droit de la gouverner ? Combien ? Deux ; Armonville, cardeur de laine près de Reims, et Noël Pointe, ouvrier à la manufacture d'armes de Saint-Étienne. Les analphabètes abondent dans les campagnes, et les paysans qui ont voté, en petit nombre, l'ont fait sous la conduite des notables locaux, le notaire, le médecin, le nouveau châtelain, tous de grands bourgeois enrichis, comme Danton, grâce aux biens nationaux. Ce sont les compétents, les messieurs qui savent puisqu'ils lisent.

Ainsi la Convention, où reparaissent par dizaines, et des membres de la Législative et même d'anciens constituants, comme Sieyès, est d'une composition sociale tout à fait identique à celle des assemblées précédentes. Mise à part la députation parisienne, qui est presque entièrement montagnarde (avec Danton, Marat, Robespierre), l'immense majorité, la quasi-totalité de la Convention appartient, sans l'avouer toujours, à ce centre, discrètement mais extrêmement dilaté, qu'on appelle, selon l'amitié ou l'hostilité qu'on lui porte : la Plaine, ou le Ventre, ou le Marais. Ces gens-là vivent tous dans l'effroi ; ils ont les épaules resserrées, le dos rond, la langue d'une grande prudence. Car s'ils se trouvent réunis, c'est la conséquence du 10 août ; et qu'est-ce que le 10 août ? Un coup de force faubourien. La pègre règne à la Commune. Heureusement qu'il y a ce Danton — et que l'or le comble, s'il le souhaite ! — qui a fait franchir à la Société des heures chargées d'épouvante. Et ce dont il nous faut prendre profondément conscience, c'est que la province, dans son ensemble, admet très mal cette injuste, cette absurde domination de Paris qui impose à la France de subir, servilement, les décisions prises par qui ? Non pas même par la capitale mais par une poignée de ses habitants, la part la moins estimable, les démunis, les passifs d'hier, autant dire la canaille.

Roland est resté ministre de l'Intérieur et dirige un Bureau de formation de l'esprit public qui inonde la France, aux frais de l'État, d'articles et de libelles dénonçant la tyrannie de ces pernicieux, de ces anarchistes (c'est le mot perpétuellement repris) dont le plus bel exemple est le sinistre Robespierre. Jour par jour une campagne se déchaîne contre lui, l'aspirant dictateur, l'ambitieux masqué qui vise, en fait, à la Toute-Puissance, avec l'armée de gueux qui est à ses ordres. Un groupe, déjà vigoureux à la Législative, s'est tout de suite reconstitué à la Convention, le groupe des Girondins (encore que trois seulement d'entre eux, mais les meneurs, Vergniaud, Guadet, Gensonné, soient des élus de la Gironde). Lamartine, dans son Histoire des Girondins où ne manquent, certes ni les légèretés, ni les bavures, n'en dira pas moins la vérité sur ce groupe : des gens, écrira-t-il en 1847, « parfaitement résolus à laisser subsister, dans les profondeurs sociales, les pires iniquités » ; ce qu'ils veulent, c'est l'aristocratie de la richesse, de telle sorte que la France, « à la place d'un seul tyran, en ait quelques milliers ». Et Jaurès, plus bref et encore meilleur : les Girondins ? « Une oligarchie de grands bourgeois beaux parleurs et arrogants. » Ils feront tout, en janvier 93, pour sauver la tête du roi, non par souci d'humanité, car il suffit de prêter l'oreille à leurs discours pour constater qu'ils y font grand usage des mots guillotine, échafaud, mais ils en réservent l'emploi à l'intention des anarchistes. L'existence du roi a, pour eux, une valeur mythique ; il demeure, même détrôné, le symbole de l'ordre établi, de la structure ancestrale, et qui doit demeurer immuable, de toute société civilisée. Les Girondins ne voteront la mort du roi que dans cette crainte des faubourgs qui ne cesse de les habiter.

Et qui fera créer ce tribunal révolutionnaire responsable de tant d'exécutions ? Ce n'est ni Saint-Just, ni Robespierre, mais bien Danton, le 10 mars 93, parce qu'il lui faut, n'importe comment, se démarquer, se défausser de Dumouriez avec lequel il s'est lourdement compromis et qui est à la veille non seulement de déserter, comme l'a fait La Fayette, mais de passer à l'ennemi pour lui offrir son concours. Et Danton, après avoir, le 1er avril, déclaré une guerre sans merci aux Girondins, ces lâches, les convie, quatre jours plus tard, à une association fraternelle, et c'est avec leur accord qu'il entre, le 6 avril, dans le premier Comité de Salut public.

En ce même mois d'avril 93, Robespierre horrifie les honnêtes gens en réclamant, dans la nouvelle Déclaration des droits de l'Homme, l'insertion d'un article qui limiterait le droit de propriété. L'argumentation de Maximilien est toute simple : vous n'avez pas aboli l'esclavage dans nos colonies, la traite des noirs subsiste ; demandez à un négrier ce qu'est ce bateau (« je me trompe, disait Robespierre, ce cercueil flottant ») dans lequel sont entassés des hommes, des femmes et des enfants à la peau noire et dont beaucoup meurent en route, il vous répondra calmement : « Ceci est ma propriété. » Eh non ! Nul homme ne saurait être propriétaire d'un autre homme. De même que la liberté a pour limite la liberté d'autrui, de même il faut que la loi interdise tout usage du droit de propriété qui porterait atteinte à la vie ou à la dignité d'êtres humains. Robespierre a touché à l'Arche, l'arche sainte, cette Propriété devenue sacrée depuis le 26 août 1789. Il a commis le crime que la Convention ne peut tolérer ; elle décidera donc, contre lui, que l'article concernant la propriété sera rédigé — voté — comme suit : « Le droit de propriété est celui de jouir et de disposer à son gré de ses biens. » A la bonne heure.

Les Girondins ont appelé le pays à se dresser contre Paris. « Hommes de la Gironde, levez-vous ! » s'est écrié Vergniaud. Et Cambon, précédemment, s'est adressé du même ton aux « généreuses populations du Midi » ; le Girondin Isnard, hors de lui, le 25 mai 1793, a repris à son compte le Manifeste de Coblentz pour annoncer que, si les propriétaires, à Paris, se voyaient menacés, la Province tout entière se jetterait sur la ville pour l'anéantir au point, disait cet orateur inspiré, que plus tard, « le visiteur des rives de la Seine se demanderait si jamais une cité avait existé là ». Et c'est, une fois de plus, les hideux faubourgs qui vont agir, contraignant l'Assemblée, sous la menace des canons d'Henriot (cet ancien commis d'octroi devenu, à n'y pas croire, le commandant en chef de la garde nationale), le 2 juin 1793, à exclure de son sein quelque trente membres. Inqualifiable attentat, dira Michelet, à la souveraineté nationale ; alors que Lamartine, peu suspect cependant de tendances anarchistes, venait d'écrire dans son Histoire des Girondins : « Encore six mois d'un pareil gouvernement (celui du premier Comité de Salut public, avec Danton à la tête) et c'en était fait de la France, et comme République, et comme nation. »

Pour les hommes raisonnables, comme sont les Girondins, le libéralisme est la loi des lois dans le domaine de la production et du commerce où doit s'épanouir en pleine autonomie le système du marché. Roland, ministre de l'Intérieur, a défini le dogme : « Tout ce qu'un sage gouvernement peut et doit faire en matière économique, c'est d'affirmer qu'il n'interviendra jamais. » Et cependant, en septembre 1793, à la suite d'un nouveau mouvement de la basse plèbe, le Comité de Salut public, celui du 27 juillet où Robespierre exerce son ascendant, fait entériner par la Convention cette cruelle atteinte à la Propriété qu'implique un contrôle étatique des prix : un chiffre MAXIMUM a été fixé pour la vente de trente denrées alimentaires considérées comme de première nécessité ; par rapport aux prix de 1790, une augmentation du tiers est autorisée, mais les salaires, parallèlement, devront être augmentés de moitié. Quant au prix du pain, depuis des mois il est maintenu à trois sous la livre au moyen d'un impôt spécial sur les riches. De quoi, tout cela, indigner la très grande majorité des conventionnels, mais qui ne peuvent que baisser la tête et ronger leur frein tant que Robespierre aura derrière lui, pour légiférer, la vaste tourbe de cette canaille armée de fusils qui remplace l'ancienne, et si précieuse, garde nationale formée d'honnêtes gens.

Dans l'été de 1793, la situation intérieure, extérieure, de la République française est plus qu'alarmante, frôlant la ruine et l'engloutissement. Les Girondins bannis de l'Assemblée ont réussi à soulever contre Paris un bon nombre de départements. Avant même le 2 juin, le 29 mai, Lyon est entré en révolte, la bourgeoisie locale destituant la municipalité montagnarde (elle guillotinera l'ancien maire) et réunissant une armée sérieuse. Le 11 mars, à Machecoul, s'est inauguré ce qui s'appellera la guerre de Vendée. Ce jour-là, soudain, un carnage de républicains ; riposte à la levée de trois cent mille hommes qu'il a fallu prescrire devant l'assaut (enfin) lancé par les Austro-Prussiens, le 1er mars, et qui, en quelques jours, va chasser les troupes françaises de Belgique et de Rhénanie. Rien à voir, le carnage de Machecoul, avec une résistance catholique et royaliste. Cet aspect-là ne s'avérera qu'un peu plus tard. Pour l'heure, un refus violent de se laisser mobiliser par des fonctionnaires dont on ne comprend même pas la langue et pour une patrie que l'on ne reconnaît pas. La guerre de Vendée a commencé par un refus de service militaire. Les premiers Vendéens furent des insoumis, des conscrits réfractaires ; il est utile de le savoir. Utile aussi de n'ignorer point que la guerre de Vendée où s'entassèrent, des deux côtés, des horreurs et qui fit certainement plus de cent mille victimes (cent cinquante mille peut-être) n'avait rien d'un génocide comme disent quelques polémistes d'aujourd'hui ; rien de racial dans cette tragédie ouverte par l'assassinat de délégués républicains, le 11 mars 1793, dans la petite ville de Machecoul, en Loire-Atlantique.

Fin juin 1793, sur quatre-vingt-trois départements, soixante sont en sécession. Le corps expéditionnaire du duc d'York cherche à investir Dunkerque ; Cobourg, l'Autrichien, guette Maubeuge et Strasbourg. La situation est si grave que, le 10 juillet, lors du renouvellement mensuel des pouvoirs du Comité, Danton s'est retiré, prenant pour prétexte jovial son tout récent mariage, et tout ce qu'il avait à enseigner, disait-il, pour une heureuse vie conjugale, à sa jeune épouse de seize ans. Qu'on veuille bien lui permettre, en conséquence, de se consacrer, pour un temps, aux joies du foyer. Robespierre donne alors sa mesure. Lui qui a vainement tenté d'écarter la guerre, puisque la guerre est là qu'on la gagne ! Et il invente un comportement jusqu'alors inédit. Une défaite était toujours, avant lui, imputable aux soldats. Mais les généraux ? Intouchables ! Cet usage reprendra après l'intermède Robespierre. Ne verrons-nous pas l'Armée, après les désastres de 1870-1871 et la reddition de Paris, faire pleuvoir sur elle-même un déluge de décorations et de promotions. (Je me souviens de ma stupeur en tournant, au Journal Officiel, ces pages et ces pages encombrées de récompenses.)

Rappellerai-je que le président Paul Reynaud, après la percée allemande de Sedan, en mai 1940, avait envisagé des sanctions - trop légitimes - contre les responsables, et en particulier Huntziger. À peine a-t-il esquissé ce geste que lui parvient une lettre comminatoire de son premier et prestigieux collaborateur, le maréchal Pétain, lequel, en date du 26 mai, lui fait savoir qu'il démissionnera sur-le-champ et plantera là tout net le gouvernement s'il ose se permettre la scandaleuse inconvenance dont lui est venue la tentation (Huntziger, Pétain au pouvoir en fera son ministre de la Guerre). Mais Robespierre s'est entêté et il enverra à la guillotine tout une série de chefs de corps. Il ne me déplaît pas que Robespierre soit, avec Saint-Just, l'auteur de cette circulaire de décembre 1793, ainsi conçue : « L'insubordination des généraux est la pire dans une République. Dans un État libre, c'est le pouvoir militaire qui doit être le plus astreint. » Les résultats confirmeront sa dure intransigeance. Aux défaites succèdent des victoires : Hondschoot va dégager Dunkerque, Wattignies, Maubeuge et bientôt le danger s'éloignera de Strasbourg.

Tout va bien, donc, pour la République, quand soudain Robespierre se voit confronté à un problème inattendu : un clan, exclusivement bourgeois (Soboul l'a établi dans son admirable thèse de douze cents pages sur Les Sans-culottes parisiens de l'an II), lance une campagne furieuse de déchristianisation. Elle commence avec l'affaire du nouveau calendrier déclenchée par Fabre d'Églantine ; quand l'évêque (constitutionnel) Grégoire, républicain décidé, demande pourquoi ce changement, la réponse est claire : pour qu'il n'y ait plus de dimanches, et plus de messes. Et tant pis si l'ouvrier ne se repose plus que tous les dix jours seulement. Anacharsis Clootz et Léonard Bourdon obtiennent — par on ne sait quel chantage — de l'évêque de Paris, Gobel, qu'il se déprêtrise publiquement, le 7 novembre. Tels représentants en mission, comme Dumont dans les départements du Nord, ou Javogues en Saône-et-Loire et dans l'Ain, font la chasse aux animaux noirs (ce sont les curés). La Commune désaffecte Notre-Dame de Paris, qui devient Temple de la Raison et Cambon réclame la fermeture immédiate de toutes les églises dans la France entière.

Robespierre dit non ; nous sommes le 21 novembre 1793. Robespierre exige que soit maintenue la liberté de conscience. Il ne veut pas d'un totalitarisme athée ; mais il se heurte à forte partie, car, de même qu'à la Constituante la majorité était voltairienne (c'est la Constituante qui a désaffecté l'église Sainte-Geneviève pour en faire le Panthéon où elle a conduit, en grande pompe, le 10 juillet 1791, les cendres du glorieux Impie), de même, la majorité de la Convention ne demande pas mieux que de voir disparaître les principes, à tous égards désobligeants, du christianisme. Mirabeau se disait ouvertement « athée avec délices » ; le marquis de Sade précisait, quant à lui : « athée avec fanatisme ». Les Girondins avaient voulu s'opposer à toute allusion à Dieu dans la nouvelle Déclaration des droits de l'Homme et leur ténor Isnard trouvait d'une lenteur fastidieuse « l'agonie de la Superstition ».

Si Robespierre prend énergiquement parti contre cette brutale intolérance, c'est que, fervent disciple de Rousseau, il a, de longue date, quant au sens de la Révolution, une arrière-pensée qui commande toute son action, et il n'a pas craint d'imprimer, dans son périodique Le Défenseur, en juin 1792, cette apostrophe à l'Être suprême : « Ô Dieu, cette cause est la tienne », la cause qu'il défend, de l'équité. A ses yeux, la Révolution - sinon, elle est condamnée à l'insignifiance - doit comporter un nouveau regard de l'homme sur la vie, la mort, et l'emploi des jours. Cette vertu dont il parlera (et dont se gaussera bassement Danton) le 5 février 1794, dans son rapport Sur les principes de morale politique qui doivent guider la Convention nationale dans l'administration intérieure de la République, c'est, avant tout, l'esprit civique, la solidarité, la bonne volonté courageuse, la préférence du Bien, l'esprit de sacrifice, la grandeur d'âme, la magnanimité. Nous voulons, se risque-t-il à dire, une Cité « où toutes les âmes s'agrandiront », la République des cœurs purs... Cette espèce de naïveté poignante, ça aussi, sachons-le, c'est le propre de Robespierre, de Robespierre sombrement résigné, en même temps, à la Terreur et à la guillotine.

On imagine les haussements d'épaules et l'agacement irrité chez ceux — et ils sont légion — qui souscrivent à la formule de Voltaire : « Le plaisir est le but, le devoir (sic) et l'objet de tous les êtres raisonnables. » Le 18 Floréal, Robespierre s'avise d'exprimer toute sa pensée sur « le rapport des idées religieuses avec les principes républicains » ; et, cette fois, c'en est trop, car il dénude la docilité de ce qu'il nomme la secte encyclopédiste à l'égard des despotes, pourvu qu'ils soient éclairés. Le jour où il célèbre la Fête de l'Être suprême — le 8 juin, dans l'ancien calendrier, date de la Pentecôte pour l'année 1794 - Robespierre signe son arrêt de mort. Depuis près de deux ans, les trois quarts (pour le moins) des Conventionnels attendent qu'apparaisse le moyen de fermer, et si possible à jamais, cette parenthèse odieuse ouverte par le 10 août dans la vie politique et sociale. Or, voici que cette chance apparaît. Des rangs mêmes de la Montagne, le 8 juin, pendant la fête, ont fusé contre Robespierre des cris de haine, des interpellations insultantes. La semaine suivante, le 15, Vadier (membre du Comité de Sûreté générale) ravit l'assemblée en contant l'histoire de Catherine Théot, cette vieille folle mystique de la Contrescarpe qui prédit un nouveau Messie ; chacun a compris l'allusion : le nouvel Élu du Seigneur aucun doute, pour la grotesque prophétesse, c'est Robespierre, ce «prêtre et qui ne sera jamais qu'un prêtre », comme avait si bien dit Condorcet. Michelet crie sa joie devant l'opération Vadier : « On se tordait, dit-il, sur les bancs de la Convention. Rire immense. Rire sacré. Enfin Voltaire ressuscite. Béni sois-tu, bon revenant ! »

Maximilien était tombé malade, mi-février. Il avait été alors quotidiennement chapitré chez lui par Saint-Just qui l'a convaincu de frapper un coup double - disons deux coups successifs, mais très rapprochés - contre deux factions, aussi néfastes l'une que l'autre, qui font tant de mal à la République, les hébertistes et les dantonistes ; forcenés, les premiers ; sournois et plus dangereux encore, les seconds. Robespierre a fini par ouvrir les yeux sur ce Danton qui l'aura si longtemps abusé, qu'il défendait encore (ajoutant, tout de même : « je puis me tromper »), le 3 décembre 1793, et la rancœur lui fait mal quand il songe à la lettre, si fraternelle — et si ridicule, hélas ! — qu'il avait adressée à cet homme en février 93, lorsque la première femme de Danton était morte. Un écœurement l'a pris lorsque, le 29 mars 94, avant-veille de son arrestation, Danton a voulu s'entretenir avec lui, et qu'il a vu le gros homme, pour se défendre, incriminer Desmoulins (sa marionnette) lequel serait la proie d'un vice inavouable.

L'exécution d'Hébert, de Danton, de leur entourage interlope de parasites et de forbans, si elle n'a paru que trop tardive à un Billaud-Varenne, a fourni à d'autres montagnards leur prétexte de rupture. Il y a aussi, contre Robespierre, ces représentants en mission qu'il fait rappeler parce qu'ils donnaient de la République une image atroce, ou inacceptable. Il y a Cambon et son petit clan dont Robespierre observe, avec stupeur et dégoût, les méthodes singulières : ils règlent en assignats (dépréciés) les petites rentes d'État, en numéraire les grosses.

Et il y a Carnot qui ne décolère plus depuis que Robespierre parle de conclure la paix puisqu'à la fin de juin 1794, le sol français a été délivré de toute présence militaire ennemie. Cesser la guerre quand, après tant de mois, elle répond enfin à sa raison d'être, et qu'elle devient fructueuse ! Et surtout il y a, dans la Convention, ce large consensus pour en finir avec la Superstition. Notons-le bien, c'est l'Assemblée tout entière, in corpore, qui de bon cœur et joyeusement, s'est transportée, le 10 novembre 93 au Temple de la Raison substitué, la veille, à Notre-Dame.

Pour se débarrasser de Robespierre, la marche à suivre est toute tracée : il n'est fort qu'à l'aide de son exécrable, mais puissante, mais irrésistible armée faubourienne. Toute la lie du peuple est pour lui. Ce à quoi il faut parvenir, c'est à lui retirer ce révoltant appui. Les deux comités vont s'y appliquer avec zèle. Depuis l'incident Vadier, dont la signification offensive était trop claire, Maximilien a pratiquement renoncé à ses fonctions gouvernementales. Afin de ne pas désorienter l'opinion, il fait, chaque matin, une apparition de quelques minutes au Comité de Salut public, signant pour la forme, quelques décrets, mais il ne participe plus au pouvoir. Or, on a décidé, entre conjurés, d'utiliser à fond contre lui une modification — excessive — de la procédure judiciaire réclamée par Couthon (et visant, lui-même le dira, cinq ou six individus, pas plus). Le plan d'action est de rendre la guillotine frénétique, en répétant partout, sans cesse, et confidentiellement, que Robespierre exige qu'il en soit ainsi. Le 29 juin, cinquante-quatre coupables ont été exécutés le même jour (un record !), hommes et femmes, tous et toutes revêtus de la chemise rouge des parricides : ce sont les criminels impliqués de près ou de loin, dans les tentatives d'assassinat imputées à Ladmiral et à Cécile Renault contre Robespierre. Et Robespierre se venge, paraît-il.

Si le Tribunal révolutionnaire, en quinze mois, a prononcé quelque douze cents condamnations à mort, en six semaines il en prononcera treize cents. Et qu'on le sache bien : c'est « Robespierre qui le veut ». Ces condamnations, au surplus, portent désormais, assez souvent, sur de petites gens, de pauvres gens, accusés d'avoir mal parlé de la République, regretté le bon temps de la monarchie.

Qu'il a donc tristement changé, l'Incorruptible auquel on aura fait trop longtemps confiance ! Sur l'affreux calcul des complices, Lamartine, beaucoup mieux que Michelet, a dit la vérité en une phrase lapidaire : ce Robespierre dont ils veulent la tête, « ils le couvrirent, pendant quarante jours, du sang qu'ils versaient » pour le perdre. Opportune, excellente mesure supplémentaire : on établit, le 5 Thermidor, un nouveau maximum, celui des salaires, cette fois, qui doivent être réduits, selon les cas, de vingt, trente ou quarante pour cent. Bien entendu, la décision est de Robespierre. Enfin, pour que tout soit parfaitement au point, le jour J, Sieyès et Fouché se partagent la besogne : ils vont trouver, chez eux, les principaux membres du Marais pour les prévenir, amicalement : « Votre nom, je le sais, est sur la prochaine liste d'arrestations dressée par Robespierre. »

Le grand jeu se jouera, avec une vigueur et une unanimité consolantes, le 27 juillet 1794 (9 Thermidor an II). Cette Convention, jusqu'alors ratatinée sur elle-même et disant oui, à l'unanimité, aux propositions de Robespierre, elle est soudain transfigurée, et c'est à l'unanimité (quelle volte-face !) quelle envoie Robespierre à la mort. Comme on pouvait s'y attendre — on n'avait certes pas, en ce sens, ménagé les efforts — les faubourgs ne bougent guère ; le soir du 9 Thermidor où Robespierre et sa petite équipe ont été mis hors la loi, sur quarante-huit sections parisiennes, plus de la moitié restent indifférentes, et c'est deux ou trois mille plébéiens tout au plus, encore fidèles, qui s'attroupent dans la nuit devant l'Hôtel de Ville. Robespierre refuse de les encourager. Il sait bien que tout est fini et que son grand dessein a les deux ailes cassées.

C'est la Libération de Paris comme écrira, après la dernière guerre, et dans une intention limpide, un historien occasionnel, ancien ami des Croix-de-feu : Ce qui signifie que la Convention va pouvoir enfin respirer, déposer le masque obligé, et révéler son vrai visage. Triomphe de la liberté économique. Suppression du contrôle des prix, lesquels montent aussitôt verticalement. On meurt de faim — et ce n'est pas là figure de style — dans « les quartiers du travail et de la misère ». Les suicides se multiplient. La mortalité dans Paris atteint, pendant l'hiver 1794-1795, le double de ce qu'elle était normalement. Insurrection d'affamés, le 1er avril 1795, Pichegru et ses soldats cernent le faubourg Saint-Antoine et y rétablissent l'ordre par les moyens appropriés. Puis la Convention, rendue à elle-même, bâtit une nouvelle Constitution inspirée par l'honorable Boissy d'Anglas qui s'est fait acclamer à la tribune en rappelant qu'« un pays gouverné par les propriétaires est dans l'ordre naturel ». Pour être membre de la Législative, il avait fallu prouver que l'on versait aux contributions l'équivalent de cinquante journées de travail. Non, deux cents, dit la Convention qui ne badine pas avec la sûreté des possédants.

La République de 1792 mourra en deux temps ; le 9 Thermidor est une esquisse du18 Brumaire, un prélude. Bonaparte saura se faire charger, par un puissant groupe bancaire, de l'opération finale. A partir du 10 novembre 1799, plus d'élections. Les Français n'ont plus la parole. Les maires eux-mêmes sont nommés par le Premier Consul. Et dès lors voici la France vampire. Sa méthode italienne de 1796, Bonaparte l'appliquera, peu à peu, à l'Europe entière. Un caïd, pour s'enrichir, a besoin d'hommes de main, de tueurs à gages. Pour cet emploi, le gangster corse a réussi le tour de force de se procurer, tout bonnement, l'ensemble des conscrits français. Jacques Bainville dira du régime de Bonaparte qu'il fut un « trop bref âge d'or. » Jamais, avant de découvrir, grâce à Mathiez, l'extraordinaire épître de Roland — rappelez-vous ! sur les volontaires à expédier le plus loin possible, sous peine d'inconvénients majeurs pour les honnêtes gens jamais je n'ai mieux compris l'immense bienfait dont la bourgeoisie française fut redevable à l'empereur. C'est lui qui, chaque année, grâce à cette conscription à laquelle échappent comme ils veulent les fils de familles (voyez Lamartine par exemple, qui eut ses 20 ans en 1810, et son camarade Virieu) enverra les jeunes plébéiens, éventuellement dangereux, au loin, au diable, et jusqu'à Moscou, pour le repos des gens de bien.


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http://etienne.chouard.free.fr/Europe/Henri_Guillemin_Silence_aux_pauvres_1989.pdf

http://etienne.chouard.free.fr/Europe/Henri_Guillemin_Silence_aux_pauvres_1989_n&b.pdf

dimanche 10 juin 2012

Préface de Guillemin aux Rêveries de Rousseau (8)

Chers amis,

La découverte d'Henri Guillemin me dessille, m'ouvre les yeux sur 200 ans d'impostures politiques des Voltairiens, devenus Girondins, devenus Versaillais, devenus Libéraux, devenus Ultra-libéraux ou Néo-conservateurs : TOUS DES RICHES, TOUJOURS TRÈS OCCUPÉS À VOLER LES PAUVRES EN LES FAISANT TRAVAILLER POUR EUX ET EN LEUR RACONTANT "DES HISTOIRES" À LA GLOIRE DES RICHES.

Henri Guillemin me rend sensible l'importance d'un philosophe particulier, un philosophe défendant les pauvres : ROUSSEAU, littéralement MARTYRISÉ PAR d'autres philosophes, les Encyclopédistes des prétendues "Lumières", avec à leur tête, le chef des philosophes des riches : VOLTAIRE.

Mes professeurs à l'école m'ont conduit à beaucoup sous-estimer Rousseau, en le faisant passer pour fou (paranoïaque) par exemple, ou en réduisant son œuvre à des textes finalement secondaires. Ces mêmes professeurs (de français souvent) vouaient à Voltaire une véritable admiration, sans doute liée à la maîtrise de la langue et de l'humour ainsi qu'à la beauté de ses mensonges (car Voltaire donnait de lui une image trompeuse mais belle). Au total, ce sont de vrais contresens politiques auxquels m'ont probablement conduit mes professeurs (sans doute involontairement) : admiration de "l'esprit" de Voltaire et ignorance (crasse) de l'apport ESSENTIEL de Rousseau sur les possibilités d'émancipation des pauvres par les institutions.

Je ne saurais trop vous recommander les deux petites vidéos (une heure en tout) d'Henri Guillemin sur Rousseau : c'est du miel.
Et c'est très important.

Guillemin raconte ROUSSEAU 1 : http://www.rts.ch/archives/tv/culture/en-appel/3448914-rousseau-1.html

Guillemin raconte ROUSSEAU 2 : http://www.rts.ch/archives/tv/culture/en-appel/3448915-rousseau-2.html

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Mais c'est pour vous parler d'un nouveau document que je rédige ce billet : pendant mes promenades dans les rayons de librairies, j'ai croisé un livre de Rousseau préfacé par... Guillemin ! J'avais déjà ce livre, "Les rêveries d'un promeneur solitaire", mais préfacé par Jean Grenier (un autre auteur que j'aime beaucoup) => ni une ni deux, j'ai aussitôt acheté ce nouvel exemplaire, évidemment :) Et j'y ai trouvé une préface passionnante.

Alors, je l'ai scannée, OCRisée, corrigée et mise en forme pour vous. La voilà.

Finalement, moi qui pensais ne jamais lire comme il faut ce livre de Rousseau ("Les rêveries d'un promeneur solitaire", que j'ai chez moi depuis mon adolescence) et que je croyais sans importance politique, eh bien, grâce à Guillemin, je découvre sa grande importance en fait, et je me suis mis à le lire. Et c'est très intéressant : pauvre grand homme ; SALAUD DE VOLTAIRE !!! Ah ! Quel imposteur ! Et comme tout ça est actuel, très actuel...

Bonne lecture.

Étienne.


Portrait de Jean-Jacques Rousseau par Maurice Quentin de la Tour (1753)

Préface d'Henri Guillemin au livre de Jean-Jacques Rousseau,
"Les rêveries du promeneur solitaire"
(1778, posthume et inachevé) :

En février-mars 1776, Jean-Jacques Rousseau, soixante-quatre ans, a connu les pires heures de sa vie. Il avait voulu déposer le manuscrit de ses Dialogues sur le maître-autel de Notre-Dame de Paris. (À Notre-Dame, aujourd'hui, dans cette pénombre où se bousculent les souvenirs, songeons-nous encore au petit homme qui se glissa là, le 24 février 1776, au début de l'après-midi, à qui une grille barra le passage lorsqu'il essaya de pénétrer dans le chœur, et qui se sauva, effaré ?) Il a cru que Dieu lui-même le rejetait. Et il y a eu cette scène pathétique et burlesque de « M. Rousseau », dans la rue, en plein Paris, distribuant aux passants son Appel à tout Français aimant encore la Justice et la Vérité.

Ce demi-fou, ce camelot hagard, c'est celui qui, la même année, à l'automne, commencera ses Rêveries, où figurent, dès la seconde page, les mots que voici : « Un plein calme est rétabli dans mon cœur. » Ce qui l'a guéri, c'est un malheur de plus. Mme de Créqui, vieille amie fidèle, s'est détournée de lui. « Me voici donc seul sur la terre... ». Mais ce nouveau coup du sort, au lieu de mettre le comble à sa frénésie, l'a sauvé. Jean-Jacques accepte. Il comprend maintenant que c'était cela même qu'attendait de lui ce Quelqu'un vers lequel il marche.

Nous tâcherons, tout à l'heure, de le suivre dans son aventure intérieure. Regardons-le, pour l'instant, du dehors, et dans la condition qu'on lui a faite.

« Trames » dont il se sent « enveloppé » ; « aveugle fureur » contre lui de « toute une génération » ; « les traîtres m'enlaçaient en silence » ; « ténèbres qu'on renforçait sans relâche autour de moi » ; « traîné dans la fange sans jamais savoir pourquoi »; « la ligue est universelle », etc. Il délire, n'est-ce pas ? Le voici, lamentablement, devant nous, et en pleine crise, le persécuté imaginaire, en proie à sa « folie obsidionale ». Il est de bon ton, à ce sujet, de hocher la tête et de murmurer : « Quel dommage ! Un esprit à ce point distingué, et dans lequel s'est ouverte cette faille ! Détournons nos regards de ce trop pénible spectacle... »

Parmi ceux qui nous enseignent, en ce point, l'usage de la compassion délicate, celle qui préfère passer bien vite et parler d'autre chose, il en est, j'en suis persuadé, qui tiennent de bonne foi Jean-Jacques pour un malade mental. (Son infirmité physiologique, vous savez bien ? L'urée dans le sang. Les contrecoups, sur son psychisme, de ce déplorable état corporel.) D'autres, en revanche, sont mieux renseignés. Et s'ils insistent sur l'urgence de quitter ce triste sujet, c'est qu'il ne leur convient point, pour des raisons de parti, que l'affaire du « persécuté » Rousseau soit examinée de trop près, et que se trouvent mis au jour les agissements de certains, vénérés et intouchables.

Il y a plus de vingt ans maintenant que je me répète, sur Jean-Jacques et les encyclopédistes, et j'ai pu mesurer la puissance de l'obstacle. L'irritation étant malséante, et, au surplus, révélatrice, c'est au sourire que l'on recourt, avec ce discret haussement d'épaules par lequel l'homme bien élevé répond aux obsessions de la manie. Car c'est manie, véritablement, que de mettre en cause, encore et toujours, à propos du « citoyen » dont le désordre cérébral crève les yeux, d'aussi grands hommes que Voltaire, d'Alembert et Diderot, occupés à d'autres besognes, et un peu plus sérieuses, on peut le croire, que celle d'importuner ce malheureux et de lui créer des ennuis. Je ne me lasserai pas.

Certes, les légendes ont la vie dure, surtout les légendes protectrices, tout exprès construites pour dissimuler des vérités importunes. Elles n'en finissent pas moins par tomber quand on y met le soin nécessaire. Car les textes sont là, et les faits.

Cette « fange » où Jean-Jacques prétend qu'on le traîne, mais nous y piétinons, mais elle clapote sous nos pieds, quand nous entrons dans la lecture du Sentiment des Citoyens, de Voltaire, ou de la Correspondance littéraire, de Grimm, ou des Tablettes de Diderot. Nous y lisons, en toutes lettres, que Rousseau est le fils d'un assassin, qu'il a jeté ses enfants à la rue, qu'il a fait périr de douleur la mère de sa maîtresse, qu'il est pourri de vérole, et que l'on possède sur lui des détails qu'on rougirait de reproduire. « En vérité, cet homme est un monstre ! » s'écrie Denis Diderot, la main sur la conscience.

« Aveugle fureur » ? Jean-Jacques lui-même ne croit pas si bien dire. Il ignore tout du travail qu'a conduit Voltaire, à Genève, pour qu'on « punisse capitalement », en sa personne, un « vil séditieux » ; et il n'a pas lu la lettre du même Voltaire (13 avril 1763) évoquant, devant d'Argental, cet échafaud, en place de Grève, où l'auteur de La Pucelle verrait avec délectation monter celui de L'Émile. Des « traîtres l'enlacent en silence » ? Langage classique de l'aliéné. Mais qui se change en constat lorsque l'enquêteur dénude, sous leur camouflage, les comportements de Diderot dans les drames de l'Ermitage et ceux de d'Alembert dans l'affaire de l'Exposé succinct.

Et quand à ces « ténèbres » que « renforceraient » autour de lui des méchants sans visage (autrement dit, bien sûr, les fantômes de sa déraison), l'histoire enregistre aujourd'hui les précautions prises par « les frères », comme disait Arouet, pour que leurs opérations restassent protégées par des épaisseurs de nuit. Rousseau n'apprendra jamais que le Sentiment des Citoyens est l'œuvre de Voltaire ; il ne connaîtra jamais l'existence de la Correspondance littéraire ; Diderot proteste qu'il le chérit tandis qu'il s'acharne à le déshonorer et d'Alembert affecte à son égard la sympathie au moment où il creuse une sape sous ses pas. Voltaire, d'ailleurs, quand il parle à voix basse, est explicite à souhait sur sa propre méthode, et il apprend à d'Alembert la tactique (7 mai 1761) : « Frappez, et cachez votre main. » « Les philosophes, dit-il encore (14 août 1767), doivent être comme les petits enfants ; quand ceux-ci ont fait quelque malice, ce n'est jamais eux, c'est le chat. » Le « chat » s'appellera donc Vernes, pour le Sentiment des Citoyens, et Ximénès pour les Lettres sur la Nouvelle Héloïse. Écoutons bien la leçon du maître. C'est Voltaire, toujours, passant à d'Alembert les consignes : que l'ennemi « sente les coups sans savoir de quel côté ils viennent » (25 février 1758) ; que « cent mains invisibles » le lapident et le déchirent, mais veillons à ce qu'il ne puisse, « en expirant, nommer celui qui l'assomme » (26 décembre 1764).

Et maintenant Jean-Jacques, au Livre XII de ses Confessions : « Je sens les atteintes des coups /.../ mais je ne puis voir la main qui les dirige. »

Du travail bien mené, comme on voit.

Mais enfin, pourquoi ? Qu'est-ce qu'ils ont donc, les encyclopédistes, contre Rousseau ? Que leur a-t-il fait ? Cette grande haine a bien une cause. Cause, c'est le mot. La « secte » — l'expression est de Robespierre — a une cause, en effet; elle milite pour une cause. « Vous croyez vraiment, a demandé, en riant, à Voltaire le président Hénault, vous vous imaginez tout de bon que vous allez « détruire le christianisme » ? » Et Voltaire a répondu, d'un trait : « C'est ce que nous verrons » (20 juin 1760). Et il a ajouté, un mois plus tard (24 juillet 1760): « Serait-il possible que cinq ou six hommes de mérite, qui s'entendront, ne réussissent pas, après les expériences que nous avons eues de douze faquins [ce sont les apôtres] qui ont réussi ? »

L'Encyclopédie a une intention, qui est sa raison d'être. L'Encyclopédie est une machine de guerre. L'Encyclopédie a pour objet premier inavouable, à sa date, mais essentiel, mais déterminant — l'extirpation du christianisme. Les philosophes considèrent la religion du « Pendu » (c'est Jésus-Christ, dans l'idiome de Voltaire) non pas seulement comme une sottise mais comme un malheur pour l'humanité. Le christianisme, c'est l'assombrissement de la vie. La vie est faite pour jouir, et le christianisme y gâche tout. D'où la ruée « philosophique ». « Nous sommes à la veille d'une grande révolution de l'esprit humain, écrit à Diderot un Voltaire majestueux, et nous vous en aurons, Monsieur, la principale obligation. » Pas de méprise, attention! sur le vocabulaire de Voltaire. Pas de contresens. « Révolution », pour lui, est un terme qui n'a rien à voir avec ce que sera quatre-vingt-neuf et, encore moins, quatre-vingt-treize. Voltaire est du côté des nantis. Voltaire appartient (comme d'Holbach, comme Helvetius) à la classe entretenue, et qui entend bien rester telle. Que l'on ne touche pas, surtout, à l'ordre social ! Que la plèbe demeure à sa place, dans sa servitude nourrissante aux manieurs d'argent. Le peuple est fait pour travailler au profit des oisifs. Tout ce que Voltaire demande à la « populace », c'est le silence obéissant des esclaves. « Révolution », dans son dictionnaire, c'est affranchissement spirituel. Non des pauvres, cela va sans dire ; il est bon, au contraire, il est indispensable, même, que les prolétaires continuent d'absorber les bourdes cléricales sur le Paradis et l'Enfer. Sur l'Enfer particulièrement, dont la crainte, chez les démunis, est salubre au repos des riches. La « délivrance » qu'apporte au monde la Philosophie des Lumières concerne le « monde » seul, le monde des mondains.

L'entreprise prospérait. « Le monde se déniaise furieusement », observait le patriarche, allègre. Et de fait, dans les meilleures maisons de Paris, quand un prêtre, requis pour une extrême-onction obligatoire, demandait un crucifix, on ne parvenait à découvrir un de ces fétiches barbares qu'à l'étage des bonnes, sous les combles, ou chez un artisan du voisinage. Diderot, entre intimes, éclatait de joie : « Il pleut des bombes dans la maison du Seigneur. »

Et voilà qu'un goujat de Genève, ce Rousseau à qui les « frères » , gentiment, ont fait d'abord la courte échelle, l'associant à l'Encyclopédie dans la certitude qu'il était des leurs, tout à coup proférait des choses comme celles-ci : « Il n'y a de livres nécessaires que ceux de la Religion. » Il nommait l'Évangile « le plus sublime de tous les livres » ; il déclarait, dans sa Profession de Foi du Vicaire savoyard: « Si la vie et la mort de Socrate furent d'un sage, la vie et la mort de Jésus sont d'un Dieu. » Il y a dans sa voix cette vibration qu'aucun art n'imite, cette chaleur non feinte qui communique la sensation, à travers la page froide elle-même, d'une main sur la nôtre, d'un regard qui nous atteint droit. Quelqu'un est là qui respire, qui parle parce qu'il ne peut pas ne pas parler, qui énonce des choses ardentes, et engageant tout. Autrement dit un individu en qui « la secte », sur-le-champ, discerne le plus redoutable des gens d'en face, parce qu'il y croit, à ce qu'il dit, substantiellement, viscéralement, et que, dès ses premiers mots, la foule s'est mise à l'écouter. Autrement dit, encore, l'homme à abattre.

Et le personnage ne se contente pas de se tenir debout, faisant barrage de son corps devant cette croix que la petite bande veut renverser. Il ajoute à son témoignage des propos délétères et abominables sur l'argent, sur les opprimés, sur l'accaparement du bien commun. C'est aux « gens de la populace », dit Grimm (Correspondance littéraire, 15 avril 1759), que Rousseau emprunte ses sophismes. Son Discours sur l'Origine de l'Inégalité, Voltaire le résume en deux lignes : basse rhapsodie « d'un gueux qui voudrait que les riches fussent volés par les pauvres ». Si ce forcené se faisait suivre, « il remettrait toutes choses dans le chaos », gémit Mme du Deffant.

La rumeur a commencé très tôt. Elle a deux thèmes, interchangeables ; le thème du dément et celui du Tartuffe; avec cette adjonction de Diderot : un « ennemi du genre humain ». Rousseau déteste ses semblables. La preuve ? Il a quitté Paris pour aller vivre à la campagne. « Il n'y a que le méchant qui soit seul. » Et Voltaire commente : « Il se terre au fond d'un bois, comme un blaireau. » Mme Geoffrin, bonne « philosophe », dès 1754 daube dans son salon sur la « fausseté » et la « coquinerie » du citoyen de Genève ; et Bordes, qui pense comme il faut, signale à l'attention du pouvoir, en 1761, ce dangereux métèque on ne sait pourquoi toléré en France.

Il n'y sera plus toléré longtemps. Débute, en 1762, la chasse à l'homme, avec le décret du 9 juin. Et ce sera, pour Jean-Jacques, sa propre ville — où règne Voltaire — qui le condamne ; l'expulsion d'Yverdon ; la lapidation de Métiers ; la récidive d'expulsion (il a cherché asile à l'île Saint-Pierre ? Dehors !) et le grand assaut de 1766, Hume aidant ; et les zigzags ensuite du fuyard, de Fleury-sous-Meudon à Trye-le-Château, de Trye à Lyon, de Lyon à Grenoble, à Bourgoin, à Monquin ; et quand Rousseau, rentré à Paris, tente de faire connaître, par quelques lectures, ses Confessions, Diderot qui se précipite chez le lieutenant de police pour l'alerter, pour qu'on noue, au moins, un bâillon sur la bouche de l'indésirable. « Depuis qu'il est établi que je suis fou, note Jean-Jacques (5 juillet 1767), il est tout simple que les malheurs qui m'arrivent ne soient plus que des visions. »

L'objectif avait été d'abord de lui retirer toute audience. Mais l'affaire a été conduite de si ferme manière que, faute de pouvoir obtenir qu'on le tue (Voltaire s'y est vainement employé), l'équipe est parvenue tout de même à un résultat qui passe ses premières espérances. On criait derrière lui Au fou ! pour que le public ne l'écoutât point. Tout semble indiquer qu'il devient fou réellement. Il chancelle, rue Plâtrière, ses bouts de papier à la main. Il va s'écrouler. Non, hélas ! Rousseau retrouve son équilibre, avouant lui-même qu'il verse dans un excès de méfiance, qu'il a tort d'interpréter à mal, aussitôt, la moindre approche à son égard ; « ma tête troublée » ; « mon imagination » qui s'« effarouche »... Le rédacteur du Journal de Paris, dix ans après la mort de Jean-Jacques, ne parlait pas à la légère dans son article du 7 septembre 1788 ; il voyait juste. Si cet homme traqué, disait-il, a pu, sans doute, s'exagérer le nombre de ses ennemis, il ne se trompait point, en tout cas, sur « la violence de la haine qui les animait » (1).

Voltaire n'a pas lu les Rêveries du Promeneur solitaire. Dommage. Le sort le privait ainsi d'une félicité de surcroît. Ces « ennemis » dont Rousseau — ce « chien » (Voltaire à Florian, 26 décembre 1766) — recevait « les coups », savez-vous l'identification qu'il leur attribuait ? Les « médecins », et les « oratoriens ». Bouffonnerie joviale. Il est vrai qu'il « brûle », par instants. Mais cette piste qu'il entrevoit, il s'en écarte tout de suite. Les « philosophes » ? Assurément, ces messieurs ne l'aiment pas. Mais leur imputer des noirceurs, Jean-Jacques s'y refuse, tant il les connaît mal. Il n'a nulle idée du goût qu'ont « les frères » pour la dénonciation. Il n'a pas vu la lettre de Diderot (13 août 1749) à Berryer, chef de la police, ni les billets de Voltaire au conseiller Tronchin. Il n'a pas compris que l'édition, lancée à son insu, de La Reine fantasque est une prévenance de la confrérie à l'adresse des autorités civiles pour leur désigner un mauvais esprit. Il frôle l'arcane, cependant, dans sa « Troisième Promenade », à propos de ces « ardents missionnaires d'athéisme », de ces libertins dont le scepticisme est, au vrai, un « dogmatisme » intransigeant, et que leurs appels à la liberté n'empêchent point de se faire, pour leur part, incroyablement « impérieux » (2).

Jean-Jacques constate que « toute la génération présente ne voit qu'erreurs et préjugés » dans la foi qui demeure la sienne ; et quand il affirme ne « pouvoir comprendre » les persécutions qui l'abreuvent, quand il écrit (« Première Promenade ») : « Comment aurais-je pu prévoir le destin qui m'attendait ? », il oublie cet éclair qui l'avait traversé, lorsqu'en 1750, dans la préface de son Discours, ces mots lui avaient été dictés par je ne sais quel avertissement : « Je prévois qu'on me pardonnera difficilement le parti que j'ai osé prendre. » Au chapitre III de ses Dialogues, Rousseau a bien senti que, « rebelle aux nouveaux oracles », il s'exposait à leurs ressentiments, et, dans ses Rêveries même, il devine là quelque chose ; « jamais je n'adoptai leur doctrine, et cette résistance à des hommes aussi intolérants /.../ ne fut pas une des moindres causes qui attisèrent les animosités ». Des hommes, précise-t-il, « qui d'ailleurs avaient leurs vues ».

Et, plus loin, il a sur eux une phrase pertinente. Car il est très exact, ainsi qu'il le dit, que si les philosophes ont une morale de parade, humaniste et humanitaire, ils en ont une autre, « secrète », « doctrine intérieure de tous leurs initiés », à laquelle la première « ne sert que de masque, et qu'ils suivent seule dans leur conduite ». C'est celle qui sous-tend Candide : chacun Pour soi dans la jungle humaine, et que les malins gagnent.

« Le temps fera distinguer ce que nous avons pensé de ce que nous avons dit. » De qui ce joli cynisme ? De Voltaire, à d'Alembert, 21 juillet 1751.

Et Robespierre, devant le Convention, définira de la façon la plus lucide ce qu'il nommera très bien la « philosophie pratique » de la « secte » : « réduisant l'égoïsme en système », elle « regarde la société comme une guerre de ruse, le succès comme la règle du juste et de l'injuste, la probité comme une affaire de goût, le monde comme le patrimoine des fripons adroits ».


Le dernier choc, déchirant, que Jean-Jacques a reçu en 1776 — le brusque éloignement, la dureté de Mme de Créqui — ne sera donc pas, comme on aurait pu s'y attendre, l'ultime poussée qui fera sombrer sa raison. C'est l'excès même de sa détresse qui l'aide à franchir un seuil invisible. Pas un geste à faire ; rien qu'un consentement à donner.

Lorsque à trente-sept ans, sur la route de Vincennes, Jean-Jacques avait connu cette « illumination » qui, soudain, l'a transfiguré, lorsqu'il avait rejoint son enfance, donné raison à son enfance, et, dans un transport mêlé de sanglots, juré à Dieu qu'il serait à lui, désormais, qu'il le préférait, qu'il n'avait jamais cessé de l'aimer, qu'il l'aimerait maintenant par-dessus toutes choses, la promesse qu'il jetait là, plein de fièvre et de ferveur, il ne mesurait pas tout ce qu'elle impliquait. « Par-dessus toutes choses » ? Une chose, au moins, restait pour lui précieuse infiniment : l'estime des hommes, le respect, la reconnaissance de ses contemporains qu'il a voulu aider, servir, en leur montrant, par ses écrits, la bonne route. C'est ce dernier objet, parmi les choses du monde, que Jean-Jacques parvient à ne plus désirer. Sa situation est la même ; ou plutôt, elle est pire. Depuis que Mme de Créqui lui a retiré sa douceur, personne, plus personne, ici-bas, qui lui rende justice. Le cercle de haines et de dégoûts dans lequel il se croit enfermé vient de se clore. Plus d'issue. Nul recours. Mais si ! Le recours à l'absence. L'issue verticale. Ceux qui le tenaient ne le tiennent plus, simplement parce qu'il n'est plus là. Tout-puissants sur qui leur ressemble, ils sont sans pouvoir contre un homme qui ne compte plus pour rien l'opinion qu'on a de lui. Fini, l'attachement à cette vanité. Tout est bien. J'ai fait ce que j'ai pu, et Dieu me jugera. Quelle importance, en vérité, l'assentiment public, la renommée, les éloges ? Goût de la gloire, pas autre chose. Encore un piège de l'amour-propre. L'amour-propre n'est pas cet amour de soi, légitime, plus que légitime, nécessaire, dont il est parlé dans la loi des lois. « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Le moi est double, ou plutôt, il y a le faux moi et le vrai. Faux, haïssable, le moi acquis, le moi des convoitises, celui dont il est question dans l'autre Parole : Quiconque est perdu qui veut se garder, avare, coûte que coûte se garder pour soi. Noble, au contraire, constitutif, irremplaçable, le moi profond, celui que Jean-Jacques, dans ses écrits, appelait souvent « la nature », la « nature humaine », la réalité de notre être qui se définit par son élan vers le Bien et qui n'existe, à chaque seconde, que par Celui qui est. L'aimer, ce moi profond, c'est aimer son principe et sa source ; « cœur-du-cœur » où Dieu habite.

Il t'en aura fallu du temps, pauvre âme, pour épeler ta leçon de choses, pour inventorier le contenu de ton option ! Une connaissance nous est livrée, dans une espèce de révélation, et nous n'avons pas trop de notre vie entière, dormants que nous sommes, pour entendre et pour accueillir la totalité du message. C'est fait, à présent, pour Jean-Jacques. Il assume la solitude parce qu'il a compris, enfin, que notre cœur, une fois donné, n'est plus jamais seul.

Un écrit comme il n'y en a pas beaucoup, ces Rêveries inachevées. L'œuvre de quelqu'un qui croit que nul ne lira ces lignes qu'il trace avec lenteur. Rousseau a la conviction — réelle, absolue — que la « Ligue », autour de lui, est telle qu'elle parviendra sans peine, lorsqu'il n'y sera plus, à mettre la main sur son manuscrit, à le cacher, à le détruire. Les teneurs de « journaux intimes », combien sont-ils à n'écrire que pour eux ? Les preuves sont là, chez Benjamin Constant, de l'arrière-pensée qui ne le quitte pas, dans ses notes les plus secrètes : d'autres yeux que les miens liront tout cela ; et il se surveille, et il plaide, et il se rend témoignage, et il prend des poses. Quant à Gide, son célèbre Journal était si bien à notre intention que ce champion de la sincérité falsifiait à plaisir et son texte et ses dates pour embellir le mémorial qu'il nous vendait de son vivant. L'homme des Rêveries ne travaille pas pour nous. Il a repris la plume, parce qu'il a toujours pensé plus clairement en formant sur le papier des lettres et des mots qu'en laissant errer son esprit. Errer, justement ; vaquer ; sauter d'un objet à l'autre ; paresser. Or c'est une tâche positive qu'il a résolu de s'assigner. La même que toujours, depuis cette « Réponse à l'Académie de Dijon » qui décida de son destin. « Notre véritable étude, disait-il au début de l'Emile, est celle de la condition humaine. » Et ici (III) : Quelque chose en moi, « dans tous les temps », m'a « fait chercher la nature et la destination de mon être ». Hier, il se défendait, dans les Confessions. L'épigraphe de ce livre pourrait être tirée de la lettre crispée, tremblante, que Jean-Jacques adressait à Mylord Maréchal, le 19 mars 1767 : « Cet homme que vous prenez pour moi n'est pas moi. » Le ton n'est plus le même, à présent. Plus d'apologie. Rousseau n'est plus tourné vers ses persécuteurs pour les supplier d'ouvrir les yeux, de cesser de le méconnaître, Rousseau ne s'adresse plus à personne. C'est lui-même qu'il interroge. Il a changé. Cette paix revenue en lui, il faut qu'il sache l'employer. À quoi? À s'examiner tel qu'il est dans cette disposition nouvelle. Il est content ? Mais il se connaît, toujours si prompt à s'applaudir ! Ne plus se donner le change. Il a certainement du chemin à faire, encore, avant d'être en état de rendre à Dieu ses comptes, ce qui ne peut plus guère tarder maintenant (3).

La loyauté de son enquête l'amène à des découvertes : qu'un « innocent persécuté », par exemple, prend volontiers « pour un pur amour de la justice » ce qui n'est que « l'orgueil de son petit individu » ; et que ces bonnes excuses qu'il s'octroie pour les mensonges qu'il lui est arrivé de faire (« mauvaise honte », « embarras ») elles sont trop commodes, elles ne valent rien. « Témérité », « arrogance », la façon qu'il a eue d'arborer cette devise : Vitam impedere Vero. Le bien, il ne l'a jamais pratiqué que lorsqu'il y goûtait une joie. Dès qu'il se sent contraint, les actes les meilleurs n'ont pour lui plus d'attrait ; « voilà qui modifie beaucoup l'opinion que j'eus longtemps de ma propre vertu ».

Rares sont les créatures qui, en vieillissant, s'améliorent. Le plus souvent, presque toujours, ce que l'âge apporte avec lui, c'est la pétrification, la sclérose, l'être qui se ratatine. Jean-Jacques ne suit pas la règle. La vie se retire de lui, et il se soucie d'être meilleur, plus courageux, moins égoïste. Quand la mort s'approche, écrit-il, « on pense à tout, hormis à cela ». Il y pense, lui, à sa mort. Il sait que l'heure solennelle n'est pas loin, et il songe à s'y préparer.

Que de choses savantes nous ont été dites, et pleines de la psychologie la plus déliée, sur Jean-Jacques et le savourement de son moi, Jean-Jacques et cet amour de Dieu qui lui serait si parfaitement étranger ! Il a dit et répété : « Je suis chrétien. » Mais les connaisseurs vous expliquent que c'était là clause de style et que, le christianisme authentique, Rousseau en était à cent lieues. Je lis, pourtant, dans les Rêveries (III), ceci qui ne me paraît point d'un froid déisme abstrait : « Ce que j'avais le plus à redouter au monde /.../, c'était d'exposer le sort éternel de mon âme. »

Et cet homme dont on nous affirme qu'il se roulait, avec une volupté insatiable, dans la complaisance de sa personne, drôle, tout de même, non ? qu'il emploie, à tant de reprises, ces mots d'« extase » et de « ravissements » qui, s'ils ont un sens, indiquent très exactement l'opposé du repliement d'un être sur soi. « Je ne rêve jamais plus délicieusement que quand je m'oublie moi-même » (VII). Jean-Jacques sent son cœur « s'élancer vers l'auteur des choses » (id.). Son vœu le plus cher serait de retrouver l'île Saint-Pierre où il a passé des semaines de bonheur ; s'il pouvait y revenir, mon âme, dit-il, « converserait d'avance avec les intelligences célestes dont elle espère aller augmenter le nombre dans peu de temps ». Un « introverti » passionné, morbidement occupé de soi seul ? Alors, comment se fait-il qu'on lise, dans la septième « Promenade », à propos de ses « rêves » et de ses « extases », les lignes que voici : jadis, ses « ravissements » l'emportaient dans des songes de « félicité terrestre », mais « toujours relatifs au tout » (« Je ne pouvais être heureux que de la félicité publique») ; et maintenant qu'il se voit repoussé par les hommes et qu'il en est réduit à la société des arbres et des plantes, c'est le « tout », encore, qui l'enivre : « Je m'identifie avec la nature entière » (VII); mon cœur « se perd avec une délicieuse ivresse dans l'immensité de ce beau système avec lequel il se sent identifié » (id.); et s'il n'a plus de vrai bonheur que dans les prés et les bois, s'il se fait « botaniste », s'il éprouve comme une expansion et un accomplissement lorsqu'il « étudie la nature » dans une herbe ou dans une fleur, c'est qu'il y trouve « sans cesse de nouvelles raisons de l'aimer » (id.). L'enthousiasme pour la création en ce qu'elle révèle du « plan divin », est-ce aujourd'hui, après Teilhard, que nous nierons sa valeur religieuse ?

De la souffrance consentie sort un bien que nous étions loin d'attendre. Jean-Jacques banni, réprouvé, ne doute plus que ce qui lui arrive n'ait été « écrit dans les desseins éternels » (II). « Dieu est juste. Il veut que je souffre et il sait que je suis innocent. Voilà le motif de ma confiance. /.../ Tout doit à la fin rentrer dans l'ordre et mon tour viendra tôt ou tard » (id.). Il faut s'y faire. Jean-Jacques avait pris au sérieux l'enseignement du christianisme : que la destination de l'homme est de « connaître Dieu, l'aimer et le servir ». Je sais que ce n'est pas là l'image usuelle d'un écrivain dont la mémoire fut défigurée aussi bien par les dévots (si l'on peut dire) que par les « philosophes » et leurs disciples. Ces derniers, plus adroits que leurs maîtres, couvrant d'un voile les férocités de la « secte » contre Jean-Jacques lorsqu'il était de ce monde, ont tenté, insidieusement, d'annexer son nom à leur propagande. Mais le vrai Jean-Jacques, peu à peu, se révèle, sous la retombée des mensonges.

Henri Guillemin.


CHRONOLOGIE DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU

1712
- 28 juin : Naissance de Jean-Jacques Rousseau à Genève, d'une famille de lointaine origine française. Un ancêtre, Didier Rousseau, était venu de l'Île-de-France à Genève en 1549.
- 7 juillet : Mort de sa mère, à la suite des couches.

1713 Naissance de Diderot.

1715 Mort de Louis XIV. Avènement de Louis XV.

1722 Isaac Rousseau doit quitter Genève pour fuir les conséquences d'une rixe. Avant de partir, il confie Jean-Jacques au pasteur Lambercier.

1728 À son tour, Jean-Jacques quitte Genève et commence une existence aventureuse. Il se convertit au catholicisme.

1731-1740 Séjour chez Mme de Warens.

1742 Rousseau part pour Paris.

1744 Début de sa liaison avec Thérèse Levasseur.

1750 Rousseau obtient le prix de l'Académie de Dijon avec son Discours sur tes Sciences et les Arts.

1751 Premier tome de l'Encyclopédie.

1754 Retour de Rousseau au protestantisme.

1755 Discours sur l'Inégalité parmi les Hommes.

1756 À l'ermitage.

1758 Lettre à d'Alembert sur les Spectacles, en réponse à l'article « Genève » de l'Encyclopédie.

1761 Publication de La Nouvelle Héloïse.

1763 L'Emile. À peine paru, le livre est condamné par le Parlement de Paris et par les autorités de Genève. Rousseau se réfugie en Suisse, d'abord à Yverdon, puis à Métiers, puis à l'île Saint-Pierre.

1766 Rousseau en Angleterre, chez David Hume.

1768 Retour en France sous un faux nom (Renou).

1770 Rousseau est autorisé à rentrer à Paris.

1776 Rousseau commence Les Rêveries du Promeneur solitaire.

1778
- 30 mai : Mort de Voltaire.
- 2 juillet : Mort de J.-J. Rousseau.

__________________

Notes :

()1 Au tome XXII des Annales J.-J. Rousseau voir, p. 191, le curieux texte révélé par Jean Fabre. Il est tiré des notes manuscrites d'Etienne Dumont, qui fut un des collaborateurs de Mirabeau. Dumont a eu sous les yeux un « prétendu récit », anonyme, de la vie de Rousseau, récit « fort circonstancié, dans lequel il n'y avait sorte de vice crapuleux, d'escroquerie, d'aventures honteuses qui ne lui fussent attribués, jusqu'à ce qu'on arrivât, par degrés, à l'empoisonnement de femmes séduites ». Jean-Jacques ne connut jamais qu'une faible partie de la formidable campagne menée, pendant plus de vingt ans, contre lui.

(2) Dans une lettre du 22 juin 1771, Galiani exposait la marche à suivre : « Si l'on rencontre sur son chemin un prince sot, il faut lui prêcher la tolérance, afin qu'il donne dans le piège et que le parti [des Lumières] ait le temps de se relever par la tolérance qu'on lui accorde, et d'écraser son adversaire ». Galiani trouvait Catherine II admirable : « Une maîtresse femme, car elle est intolérante et conquérante. »

(3) Ce « compte, dit-il, que je ne tarderai pas à rendre de moi » (I).


http://etienne.chouard.free.fr/Europe/Guillemin_Preface_Reveries_Rousseau.pdf

vendredi 8 juin 2012

Conférence d'Henri Guillemin sur Robespierre : le texte (21)

Chers amis,

Vous vous souvenez sans doute que j'ai signalé ici, il y a quelques semaines, une conférence formidable, peut-être la meilleure de Guillemin, celle sur Robespierre.

En la signalant, j'ai lancé un appel au peuple pour retranscrire (et peut-être traduire) cette merveille : une bande de virus (très gentils) s'est emparée de ce chantier et a produit une retranscription minutée, ainsi qu'une vidéo sous-titrée (en deux parties)...

Depuis, Mathieu (Chappuis) m'a envoyé le script des sous-titres sans les minutages, et voici plusieurs jours que je relis mot à mot ce très précieux document. Le voici, corrigé et mis en forme à ma manière (je sais que je mets trop de couleurs et de grandes tailles, mais ça me défoule :) et ça me facilite la tâche pour une lecture rapide). La version pdf est ici.

Je remercie du fond du cœur les frères humains qui se montrent si dévoués et qui m'aident tant à défendre le bien commun et les pauvres gens.

Sacrée tranche de vie, vraiment.

Bien amicalement.

Étienne.

Conférence d'Henri Guillemin sur Robespierre
12 février 1970 (pdf)

Notre association du personnel est très heureuse d'accueillir à nouveau monsieur Henri Guillemin.

Il y a trois ans, il nous avait passionnés de l'affaire Dreyfus,

une affaire qui a ébranlé la France au siècle dernier.

Et c'est aussi un des sujets qui a aussi ébranlé la France et je dirais même l'Europe.

Je crois que c'est une insulte de le présenter, vous le connaissez tous puisqu'il est déjà venu ici.

Et pour ceux qui suivent ses conférences sur le petit écran, je vais tout de suite lui donner la parole.

- Je me mets là, devant, alors ?

- Non non, vous pouvez vous balader.

- Et puis ça alors, qu'est-ce que j'en fais de ça ? Je le laisse comme ça ?

- Oui vous pouvez le laisser comme ça.

 

- Bon. Et bien l'image traditionnelle de Robespierre vous la connaissez.

Enfin telle que je l'avais apprise moi-même dans les livres de Louis Madelin qui faisait autorité quand j'étais étudiant :

l'image d'un incorruptible, c'est entendu, mais en même temps une espèce de pion âcre,

enfin, un fanatique glacé, une espèce de cuistre guillotineur si vous voulez.

Alors, immédiatement, on opposait le visage de Danton, en vous disant :

"Oui, bien entendu, il est moins incorruptible,

mais Danton, c'est tout de même l'homme «de l'audace, encore de l'audace».

C'est un homme duquel sortait une chaleur humaine.

Tandis que ce petit monsieur propret mais aux mains sanglantes, quelle horreur !"

"Mains sanglantes", ça me fait penser à l'image que j'ai vue en entrant,

où le nom de Robespierre est accompagné de sang qui coule…

Alors, est-ce exactement comme ça qu'il faut le voir ? Je n'en suis pas sûr.

Et je peux vous dire que depuis un certain nombre d'années, cette ancienne image s'est déjà pas mal modifiée.

C'est Mathiez, le premier, qui était le grand rival de Aulard, vous savez à la Sorbonne,

Mathiez, après lui monsieur Soboul, qui a le même prénom : Albert Soboul.

Jean Massin qui a fait un très bon Robespierre.

Et puis tout récemment, enfin il y a deux ans je crois, Max Gallo qui a aussi rapporté un Robespierre dont la physionomie est modifiée par rapport à l'image traditionnelle.

Eh bien, je vais tenter de vous présenter Robespierre tel que je le vois.

Alors pour ça il faut d'abord regarder ce que c'est que le mouvement de 1789, pour voir l'insertion de Robespierre.

Eh bien la chose importante à vous dire, citation de Michelet, qui est un grand écrivain, mais mon estime pour l'historien n'a cessé de décroître ; Michelet vous affirme ceci, "Ce qu'il importe de savoir, c'est à quel point les idées d'intérêt furent étrangères au mouvement de 89"…

Et il ajoute même, oui : "la révolution fut désintéressée, c'est là son côté sublime"…

Je n'en crois plus rien.

Voyons, qu'est-ce qui c'était passé réellement au 18ème siècle ?

La formation d'une nouvelle classe, hein. Nous l'appellerons si vous le voulez la richesse mobilière.

Il y a eu cette grande expansion économique au 18ème siècle, que vous connaissez.

Donc, il s'était constitué une classe de financiers, d'industriels, de banquiers.

Ces gens représentaient réellement une très grande part de la fortune française.

Or, ils voyaient que, comme on dirait aujourd'hui, les leviers de commande étaient uniquement entre les mains de l'aristocratie.

Alors, ces gens avaient envie de s'affirmer.

Et ils avaient un théoricien, qui s'appelait Barnave, qui était un avocat du Dauphiné, un client des Perrier,

(les Perrier, c'était de grands industriels de la région)

et Barnave a prononcé en 90 une phrase très importante, que je crois savoir par cœur : "Une nouvelle distribution de la richesse, appelle — c'est-à-dire exige — une nouvelle distribution du pouvoir."

Autrement dit : nous qui sommes très importants dans la France, nous tenons à avoir notre part dans la gestion des affaires publiques.

L'occasion qui va se présenter pour cette nouvelle classe, c'est la situation financière française en 1789 :

la banqueroute imminente.

Et deux raisons de la banqueroute, qui sont les suivantes :

Il y a une très célèbre, l'autre qui l'est moins.

Raison célèbre, il y avait des parasites qui ne payaient pas d'impôts, et c'était précisément ce qu'on appelait les privilégiés,

à savoir l'aristocratie et le clergé ;

Mais deuxièmement il faut aussi penser à la politique financière des rois de France, surtout Louis 15 et Louis 16.

Une politique d'emprunts permanents.

Lorsque la France de Louis 16 décide de soutenir les insurgés d'Amérique, qui vont donner les États-Unis, il faut de l'argent liquide pour faire la guerre.

Necker, Suisse vous savez, qui est "au service de la France".

Necker dit : "tout l'argent que vous voudrez !"

Naturellement, on fait des emprunts énormes. Et je vous dirais entre parenthèses que Necker s'y retrouve personnellement parce qu'il fait semblant d'être désintéressé, à ce moment-là, de n'être plus banquier,

et il prête jusqu'à 14% à l'État français. C'est intéressant quoi, un ministre des finances qui fait du 14% personnellement…

Ce qui lui permettra ensuite le château de Coppet.

Bon alors en 1789, vous avez la situation que voici.

La moitié, c'est vrai ce que je vais dire, la moitié du budget des dépenses françaises passe aux arrérages de la dette.

Situation éminemment malsaine.

Alors vous pensez bien que ces industriels, ces grands personnages, ces notables, ne vont pas eux-mêmes faire la révolution et descendre dans la rue.

Il leur faut un bélier. Le bélier est tout trouvé, c'est la petite plèbe, c'est le petit peuple.

Si vous lisez un livre divertissant et qui ne voudrait pas l'être, mais qui l'est tout à fait, un livre de monsieur Gaxotte de l'académie française sur la révolution française, vous y lirez cette phrase surprenante :

"En somme en 1789, l'ensemble était cossu".

Je vous assure que c'est merveilleux de penser, l'ensemble était cossu !

Alors vous voyez quand on passe à des choses sérieuses, quelqu'un qui Dieu sait n'est pas un communiste, j'ai nommé monsieur Edgar Faure, qui a fait un très bon livre sur la chute de Turgot, et qui a cette phrase très importante, qui est un homme qui sait de quoi il parle.

"C'est vrai la richesse française, la richesse nationale française s'était beaucoup accrue au 18ème siècle, et cela avait aboutit - écrivait Edgar Faure - à faire les pauvres plus pauvres."

Monsieur Godechot, encore aujourd'hui je crois, doyen de la faculté des lettres de Toulouse, et qui a fait dans une collection importante qui s'appelle "Les trente journées qui ont fait la France", qui a fait le 14 juillet, nous apporte lui des chiffres.

Alors je vais vous donner quelques uns de ces chiffres.

Le travailleur, à ce moment-là c'est quoi ?

C'est le travailleur des champs, surtout journalier. Mais il y a aussi plus de travailleurs des villes qu'on ne l'imagine.

Il y a déjà des concentrations industrielles.

Enfin, le travailleur des champs ou le travailleur des villes, gagne à peu près 20 sols par jour au 18ème siècle.

20 sols, pouvoir d'achat actuel, 4 à 5 francs suisse à peu près. (3 à 4 euros)

Ces gens ne gagnent leurs 20 sols que quand ils travaillent, bien entendu.

Il y a le dimanche, et il y a énormément des fêtes chômées.

Alors ces gens gagnent leurs 20 sols quand ils travaillent, environ 320 ou 330 jours par an.

De quoi se nourrissent-ils ? Ils se nourrissent avant tout de ce qu'on appelait "la miche".

La miche de pain, on ne parlait pas de kilo à ce moment-là, ça ferait une miche de 1 kilo.

Cette miche de pain coutait 40 centimes. 40 sols, enfin, disons 40 centimes, en 1750.

Elle ne cessera pas, le prix ne cessera pas de monter. Elle va passer de 10 sous à 12 sous, à 13 sous...

Et ce n'est pas par hasard que le 14 juillet, c'est-à-dire le jour où il y a la prise de la Bastille, dont je vais vous parler, est aussi le jour où la miche de pain est la plus élevée, elle coute 14 sous.

Alors comme il faut manger tous les jours même si on ne travaille pas tous les jours, regardez la situation de gens qui dépensent déjà 14 sous pour manger, qui gagnent 20 sous quand ils travaillent.

Alors qu'est-ce qu'il leur reste pour leur habitation ou pour leur logement, ou pour leur vêtement ?

Des gens donc très malheureux. Ce n'est pas étonnant que dans l'année de 1788 il y avait pas mal de tumulte, des émeutes, des petites insurrections, de la misère.

Et en avril 1789 les états généraux ne sont pas réunis, ils vont se réunir le 5 mai.

En avril 89 à Paris, une très violente insurrection qu'on appelle "l'émeute réveillon", quartier Saint-Antoine, quartier ouvrier, où il y aura, on fera donner la troupe, où il y aura environ 150 morts.

C'est vous dire qu'il y avait là un bélier tout à fait disponible, c'est-à-dire de pauvres gens qui crevaient.

Les notables qui sont réunis à Versailles d'abord puis à Paris après, vous savez, c'est l'assemblée dite "constituante" maintenant.

Les états généraux qui se sont transformés en assemblée constituante, estiment que tout va bien.

Le roi a en effet reculé, on va arriver à faire une constitution.

Et par conséquent ces notables, c'est-à-dire la richesse mobilière, ont l'impression qu'ils ont gagné.

Quand brusquement, le 12 juillet 1789, le roi fait marche arrière, renvoie Necker qui était au pouvoir et, étant financier lui-même, favorisait les financiers.

Le roi renvoie Necker et met à la place un gouvernement que nous appellerons d'extrême droite, avec Breteuil.

Situation dramatique. Cette fois la bourgeoisie parisienne, la grosse bourgeoisie, la bourgeoisie d'affaires parisienne, décide de se lancer — pas elle-même, bien entendu — mais de lancer le peuple contre la Bastille qui était le symbole même de l'autocratie.

On va armer le peuple. C'est très redoutable hein, et c'est dans la journée du 13 juillet 1789 qu'on va ouvrir les Invalides, où il y avait 30 000 fusils, des canons, de la poudre, et on va distribuer des armes aux pauvres gens.

On notera par exemple que deux Suisses, très importants, le banquier Pergaud et un autre banquier Genevois qui s'appelle Delessert,

(Pergaud c'est un Neuchâtelois) sont là parmi les gens les plus incandescents, qui ont ramassé des fusils et qui les distribuent aux gens qui passent devant chez eux.

Vous avez Boscari qui est un agent de change et un futur membre de l'assemblée législative, agent de change, qui lui aussi ne va pas se battre, c'est pas convenable, mais distribue des fusils.

Alors ça y est le 14 juillet, le roi a reculé, on a rappelé Necker, on a gagné !

Attention ! On a gagné avec un grand risque : on a armé la plèbe.

Qu'est-ce qu'elle va faire de ces fusils ?

Alors, il faut lui reprendre ces fusils. Et on a trouvé un truc admirable, en effet qui va réussir tout de suite.

On avait distribué gratuitement ces fusils à la petite plèbe. On va les lui racheter pour 40 sous.

Alors la plupart des fusils reviennent. Vous comprenez, les gens qui avaient touché un fusil pour rien, on leur dit si vous rendez le fusil, vous avez 40 sous, ils rendent leur fusil.

Aux trois armées comme on a peur que ça leur ait donné des mauvaises idées, on va constituer tout de suite, dès le 15 juillet, ce qu'on appelle d'abord une MILICE BOURGEOISE.

Puis le mot parait tout de même trop nu, on appellera ça une GARDE NATIONALE. La garde nationale sera une armée supplétive pour faire tenir tranquille les pauvres.

Et cette garde nationale se crée à Paris, et se crée aussi en province.

Maintenant comme l'a fait Regallier, on va faire une constitution.

On a annoncé que tous les Français devenaient des citoyens.

Mais l'abbé Sieyès fait admettre une constitution qui divisera les français en deux classes.

Il y a ceux qui payent des impôts et ceux qui n'en payent pas.

On appellera tout le monde citoyen, pour rire, mais il y aura les citoyens actifs et les citoyens passifs.

C'est un chef d'œuvre d'humour noir d'appeler citoyen passif, puisque le passif c'est celui qui n'a pas le droit de vote !

Alors en somme il n'y a que les possédants ou les demi-possédants, ceux qui ont un petit peu d'argent, qui auront le droit de vote.

C'est ça, "la constitution".

En plus, loi Le Chapelier de 1793 (en réalité 1791) : à savoir interdiction est faite, sous peine de prison, aux ouvriers - aux salariés comme on disait déjà - de se coaliser, pour je cite, pour enchérir leur travail.

Défense de se coaliser pour enchérir leur travail, c'est-à-dire : interdiction est faite aux salariés, aux prolétaires, de défendre leurs intérêts.

Et comme le 17 juillet 1791, les citoyens passifs se sont mêlés de ce qui les regardait pas, lorsque ce jour-là après la fuite du roi à Varennes, ils ont demandé la déchéance du roi, il y avait 100 000 personnes à peu près qui étaient réunies aux Champs de Mars pour signer sur un registre, où les cordeliers, qui étaient des gens d'extrême gauche, avaient déposé une pétition pour que le roi soit déchu ; La Fayette, chef de la garde nationale, de la garde bourgeoise, et Bailly maire de Paris, feront tirer et sans sommation, sur ce peuple qui est là.

Vous savez c'est une date, ce 17 juillet 1791, qu'il faudrait inscrire en rouge dans les livres, au moins aussi gros que le 14 juillet.

Le 17 juillet 1791, sans sommation on fera tirer sur le peuple parce qu'il se mêle de ce qui ne le regarde pas, en demandant la déchéance du roi.

On ne saura jamais exactement le chiffre des tués.

Vraisemblablement près d'un millier.

Ça, c'est une leçon donnée aux petites gens qui veulent s'occuper de la gestion des affaires nationales, qui n'appartient qu'aux possédants.

En somme, les constituants sont des Voltairiens. Comprenez-moi bien, je ne parle pas du tout de Voltaire au sens religieux.

On en parle tout le temps mais on oublie que Voltaire avait une certaine doctrine politique.

Et Voltaire avait affirmé la doctrine que voici : "Un pays bien organisé est celui où le petit nombre fait travailler le grand nombre, est nourri par lui, et le gouverne."

Ça, c'est une morale d'entretenu. Eh bien, c'est la morale de la constituante.

Il y avait un monsieur qui n'était pas d'accord. Un seul, un seul !

Un petit avocaillon d'Arras, qui s'appelait Maximilien de Robespierre.

Il était tout seul à la constituante à faire des protestations.

D'où sort-il ? C'est un garçon qui n'a pas eu de chance, il a perdu sa mère tout petit. Quand il avait 9 ans son père a disparu, on dit qu'il est allé mourir à Munich, on en sait rien.

On croit qu'il était parti avec une femme. Toujours est-il que ce petit Robespierre de 9 ans, est chef de famille puisqu'il y a derrière lui deux sœurs et un petit garçon qu'on appelle en famille "bonbon" et qui s'appelle en réalité Augustin.

La chance de notre Maximilien de Robespierre, c'est un oncle paternel qui va obtenir pour lui une bourse de l'évêque d'Arras.

C'est avec de l'argent ecclésiastique qu'il va faire ses études.

Études au collège Louis le Grand, bonnes études, bon travailleur, il veut faire du droit.

Et à 23 ans, il va prendre la succession, après un intervalle, la succession de son père qui avait été avocat à Arras.

On a quelques dessins de ce très jeune Robespierre.

Il a une figure poupine, à 23 ans il a l'air d'un gamin.

Il a des yeux un peu candides, il a un nez retroussé comme Talleyrand.

Et il n'est pas particulièrement ni méchant ni gentil, enfin il est quelconque.

C'est un garçon qui n'est pas insociable, qui va dans les bars, qui tourne le madrigal comme tout le monde.

Mais on se moque un peu de lui parce qu'il a une passion : il parle tout le temps de Jean-Jacques Rousseau.

Pas de Rousseau des confessions ni de la Nouvelle Héloïse, mais le Jean-Jacques du contrat social.

Il est fou de Jean-Jacques, il vit de Jean-Jacques, il l'a vu et il le dit à tout le monde.

Il était né en 1758, Rousseau est mort en 1778.

En 78 Robespierre était encore étudiant à Paris.

Rousseau n'était pas loin, à Ermenonville, chez le marquis de jardin, vous savez.

Et le petit Robespierre lui avait demandé une audience.

Eh bien Jean-Jacques Rousseau avait accepté de voir ce garçon !

Je ne pense pas qu'il avait tenu des propos sublimes, mais enfin il lui avait parlé.

Alors Robespierre disait "j'ai vu Jean-Jacques Rousseau !".

Bon, les gens souriaient un peu.

Mais les gens souriront moins lorsqu'ils verront un certain trac, comme disent les gens aujourd'hui, que Robespierre avait répandu à la fin de l'année 1788 lorsqu'il était candidat aux états généraux, candidat du Tiers état.

Je vais vous lire, ce texte est tout court, la phrase essentielle je vais vous la lire lentement. C'est du Robespierre de 1788 :

"La plus grande partie de nos concitoyens - la plus grande partie - est réduite par l'indigence à ce suprême degré d'abaissement, où l'Homme, uniquement occupé de survivre, est incapable de réfléchir aux causes de sa misère et aux droits que la nature lui a donné."

C'est terrible de demander ça, et de dire aux gens : vous allez réfléchir aux causes de votre misère !

Vous êtes des exploités, vous êtes des malheureux, prenez-en conscience !

Vous comprenez que c'était terrifiant. Alors un homme qui dit des choses comme ça se fait repérer tout de suite.

Et même il va encore plus loin, il va prononcer un mot terrible à la tribune.

Il va parler d'hypocrisie — vous m'entendez : d'hypocrisie— à propos de la déclaration des droits de l'Homme.

Pourquoi donc ? La déclaration des droits de l'Homme votée à l'unanimité avait pour article principal, vous le savez ça, c'est assez souvent cité :

"Tous les Hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit".

C'était la grande phrase de la déclaration des droits de l'Homme.

"Tous les Hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit".

Alors Robespierre dit : Nous avons tous voté ça, mais quelle application en faites-vous ?

L'égalité ? Je ne la vois pas, l'égalité !

Ces hommes qui sont tous égaux, alors pourquoi avez-vous distingué les français en deux groupes : les citoyens actifs et les citoyens passifs, d'après leur argent.

Ils sont tous libres ? Il y a aussi des citoyens noirs parce que la France avait encore à ce moment-là quelques colonies, surtout dans les Antilles.

Il avait demandé l'abolition de l'esclavage.

Le lobby colonial qui était extrêmement puissant à la Constituante avec La Fayette, entre autres, qui s'était absolument opposé, la constituante avait maintenu l'esclavage.

Et Robespierre disait : Hypocrisie de dire que tous les hommes... puisque les hommes noirs vous voulez les laisser en esclavage.

Et puis il y a d'autres esclaves, qui sont pas noirs, qui sont blancs, ce sont ces ouvriers auxquels vous interdisez de se coaliser pour défendre leur salaire.

Je dis donc le mot hypocrisie parce que ni l'égalité, ni la liberté, ne sont respectés par vous.

Il avait compris aussi ce que c'était que "la fédération" :

Si vous lisez notre ami Michelet, vous voyez, et qui a été beaucoup répété depuis : la fédération c'est la grande fête nationale française.

Ça se passe le 14 juillet 1790. Les gardes nationales sont venues se rassembler à Paris.

La France prend conscience de son unité. Paraît-il que le patriotisme est né ce jour-là.

Il ne s'agit pas de patriotisme. Il s'agit de quoi ? Du premier congrès armé de la bourgeoisie.

Ce sont les gardes nationales qui font tenir tranquille les paysans ou les ouvriers qui se sont rassemblés à Paris, pour dire : nous sommes les maîtres, nous avons les armes.

Et Robespierre va dire ceci : "vous voulez diviser la nation en deux classes, dont l'une ne sera armée que pour contenir l'autre. C'est aux classes fortunées que vous voulez transférer la puissance !".

Voici des mots de Robespierre. Alors vous pensez qu'il était détesté.

Un type comme Mirabeau par exemple, qui passait pour un ami du peuple, et qui était vendu - le mot que j'emploie n'est pas un mot de polémique -.

Il était vendu Mirabeau puisque nous connaissons sa vente, son achat.

Ca s'est passé en octobre 1789, il avait une sorte de dette comme vous savez.

Et le roi lui avait remis ce jour-là en octobre 1789, 200 000 francs cash, ce qui ferait un million de francs suisses aujourd'hui (800 000 euros).

Et 6 000 francs par mois, c'est-à-dire 24 000 francs à peu près (20 000 euros). C'est pas mal quand même, 24 000 francs par mois, pour continuer à pousser ses coups de gueule et faire croire qu'il était à gauche, mais toujours voter pour la conservation des intérêts.

Bon alors, Mirabeau détestait Robespierre, il l'avait repéré comme extrêmement dangereux.

Et comme Mirabeau était très intelligent et qu'il avait le sens du pittoresque.

Il avait trouvé une phrase comique, mais pas mauvaise, sur Robespierre, qu'il répétait beaucoup : "Quand monsieur Robespierre monte à la tribune, il me fait penser à un chat qui a bu du vinaigre !" disait-il.

Quelqu'un qui n'était pas bête non plus, Dieu sait : La fille Necker, vous savez la banquière, enfin Madame de Staël.

Madame de Staël en 1816 dira : "Je n'ai vu qu'une fois dans ma vie Robespierre, ces traits étaient ignobles, - oh non pas du tout - ces veines étaient d'une couleur verdâtre dit-elle - et alors la suite - Il professait sur l'inégalité des rangs et des fortunes, les idées les plus absurdes.".

J'ai compris : fortune, verdâtre, etc. Bon...

Alors je vais vous citer maintenant un texte du journal de Paris.

Il y avait quatre grands journaux à Paris à ce moment-là.

Le journal de Paris du 28 octobre 1789.

C'est tout petit, c'est un compte-rendu de la séance de la veille.

La séance donc du 27 octobre à l'assemblée nationale.

Cette phrase est inouïe ! Elle est donc du journal de Paris.

"Hier, monsieur Robespierre, est encore monté à la tribune. On s'est rapidement aperçu qu'il voulait encore parler en faveur des pauvres. Et on lui a coupé la parole."

Voilà comment ça s'est passé.

Alors le malheureux Robespierre quand il voit que cette révolution a pratiquement avorté, il s'aperçoit que ce qu'on a appelé la révolution française c'est une rixe de possédants.

C'est une bagarre de nantis. Entre richesse mobilière et richesse immobilière, mais sur le dos de ce que Victor Hugo appellera la Cariatide, c'est-à-dire les pauvres, les prolétaires, les travailleurs.

Lui il dit : Robespierre, cette révolution est ratée. Espérons qu'elle va reprendre sous une autre forme, et il propose une mesure suicidaire à ses collègues les députés.

Il leur dit : Nous devrions décider qu'on ne va pas se présenter à la législative.

Vous savez la constitution prévoyait qu'il y avait une chambre, qui s'appelait l'assemblée législative.

On allait l'élire à la fin de l'année 91.

Robespierre espérant que le changement d'un personnel politique amènerait peut-être au pouvoir des gens plus soucieux d'équité, dit : Nous tous qui sommes là, on ne se représentera pas aux élections.

On laissera des jeunes gens venir.

Comme il fait cette proposition et qu'il dit : moi, je ne me présenterai pas. Les autres n'osent pas dire non, alors il est entendu qu'aucun membre de l'assemblée constituante ne pourra faire partie de la législative.

Oui mais enfin avec ces élections qui sont censitaires, seuls les possédants votent. Qu'est-ce que ça va donner ?

Ça va donner une chambre de notables. Une chambre de grands possédants.

La législative est immédiatement dirigée par un groupe de tête.

On s'aperçoit que ce sont les meneurs. Les types particulièrement remarquables qu'on va appeler les Girondins.

Pourquoi Girondins ? Parce que, au départ, c'était un noyau de députés de la Gironde.

Vous savez il y avait Vergniaud, qui était une espèce de playboy qui avait beaucoup de succès féminin à Paris. Très beau, du reste, un admirable garçon.

Il y avait un autre bordelais qui s'appelait Guadet, qui était pas mal mais seulement il parlait du nez !

Alors on l'appelait le canard !

Alors il y avait Guadet et puis il y avait Gensonné.

Il y avait donc trois Bordelais d'abord, puis à côté il y avait des gens qu'on va appeler Girondins bien qu'ils ne fussent pas de la Gironde, parce qu'ils pensaient comme eux.

Il y avait le parfumeur Isnard qui était du Var, il y avait Barbaroux, qui n'avait pas de barbe, qui était marseillais.

Il y avait celui qu'on appelait, Dieu sait pourquoi, le vieux Roland, il avait 57 ans, moi je le trouve tout jeune.

Et puis il y avait le marquis de Condorcet, il tenait beaucoup à se faire appeler marquis, il disait toujours qu'il était un ami personnel, c'était vrai, de D'Alembert.

Disons, si vous voulez, que c'était l'encyclopédiste de service à la législative.

Alors ça, c'est les Girondins.

Qu'est-ce qu'ils vont faire les Girondins ?

Ils conduisent la politique française, c'est vrai. Et la législative est élue pour deux ans.

Elle ne fera pas les deux ans. Elle est élue à l'automne 1791 et elle va tomber le 10 août 92 dans les circonstances que vous savez mais que je vais vous rappeler.

Alors qu'est-ce qu'ils vont faire ces Girondins qui conduisent tout ?

Ils vont faire une seule chose ! Ils vont déclarer la guerre à l'Autriche et à la Prusse.

Voyons là-dessus encore, on nous dit, c'est Michelet par exemple, Michelet nous dit : Pourquoi la guerre ? Parce que les Girondins étaient des hommes qui adoraient la liberté.

Le volcan révolutionnaire jetait ses étincelles sur le monde entier. Ou encore changeant d'image : c'est l'océan révolutionnaire qui déborde.

Enfin soyons sérieux. Bon, alors on nous dit autre part : guerre préventive.

Ça se fait, des guerres préventives. On savait absolument que les autres allaient attaquer.

Les Autrichiens et les Prussiens ne pouvaient pas tolérer cette France en désordre.

Que la reine était autrichienne et que par conséquent son frère l'empereur d'Autriche n'avait qu'une idée, c'était d'écraser les Français.

Ce n'est pas vrai ! Plus aucun historien aujourd'hui ne soutiendrait que la France était menacée militairement à ce moment-là.

Il y avait les émigrés bien sûr. Ils étaient environ 15 000. Qui étaient à Coblence, vous savez sur les bords du Rhin.

Ils étaient 15 000 sur les 25 millions de Français. Ce n'était pas extrêmement dangereux, ils faisaient beaucoup de moulinet.

Mais ils n'étaient redoutables que s'ils avaient derrière eux la possibilité d'avoir l'appui militaire des forces autrichiennes et des forces prussiennes.

Ça, c'eût été redoutable.

Mais précisément le malheur de ces émigrés, c'est qu'ils ont beau supplier les Autrichiens ou les Prussiens d'intervenir, les Autrichiens et les Prussiens ne veulent pas intervenir !

Et même la reine Marie-Antoinette qui a écrit à son frère l'empereur en lui disant : "le plus grand service que vous pourriez nous rendre serait de nous tomber immédiatement sur le corps".

L'empereur d'Autriche ne veut rien entendre. Pourquoi ?

Parce que l'Autriche et la Prusse ont leur yeux fixés sur l'Est et non pas sur l'Ouest.

Sur l'Est, c'est-à-dire la Pologne. Vous vous rappelez le fameux destin de la Pologne au 18ème siècle. Gâteau que tout le monde mangeait : non, ils étaient trois à le manger.

Il y avait déjà eu deux "mangements" si je puis dire. Et l'Autriche et la Prusse regardaient avec inquiétude du côté de Catherine II dont les dents étaient très longues, en disant : si on n’intervient pas, elle va tout manger, alors il faut qu'on garde nos soldats pour une intervention militaire en Pologne !

Après, on verra du côté de la France...

Donc rien à faire, ils ne veulent pas s'engager. Tout ce que les émigrés ont obtenu de la Prusse et de l'Autriche c'est la déclaration de Pillnitz, vous trouvez ça dans tous les livres.

Déclaration purement platonique en disant : Oui le moment venu, si notre unité se constitue, si l'Angleterre - qui avait bien envie de rester neutre - accepte aussi, alors on pourrait envisager plus tard une intervention militaire sur la France.

Il n'y a pas de danger militaire. Alors pourquoi est-ce que les Girondins vont faire la guerre ?

Eh bien c'est très intéressant, beaucoup d'histoires ne le disent pas encore.

Ils vont faire la guerre pour avoir de l'argent. Pourquoi ? La banqueroute dont je vous ai parlé tout à l'heure, comment est-ce qu'on l'avait conjurée ?

Vous vous rappelez, à l'automne 1789, la France décide de mettre la main sur les biens du clergé.

Et je n'y vois aucun inconvénient étant donné que l'église avait 3 milliards et demi de biens, ce qui était un peu excessif.

Alors, comme la situation française était pénible, on prenait la situation du clergé.

On ne pouvait pas jeter comme ça immédiatement sur le marché, ces trois milliards et demi de biens, ils en avaient fait pour la première fois vous le savez bien, des papiers monnaie.

Qu'on appelait des assignats : les assignats étaient gagés par cette fortune ecclésiastique devenue fortune nationale.

Ça c'était passé à l'automne 89 et nous en sommes maintenant à l'automne 91.

La planche aux assignats a déjà tellement bien tourné qu'il a un milliard et 900 millions d'assignats en circulation.

L'assignat commence à perdre sa valeur. C'est-à-dire qu'en 91, si vous arrivez dans une banque avec un assignat de 100 francs et que vous demandez 100 francs or, on vous donnera 80 francs.

L'assignat a déjà perdu 20%. Si on continue, il n'y a pas de raison pour que ça s'arrête, si on continue à faire tourner la planche aux assignats comme ça, dans 6 mois il n'y a plus de gage.

Par conséquent c'est la monnaie qui tombe. Il faut faire de l'argent ! On peut bien en trouver du côté du Gurin à tout prix, mais heureusement il y a les Rhénans à côté de la France, il y a les Belges qui ont pas mal d'argent.

Eh bien on va aller prendre les biens d'autrui. C'est exactement ça, la guerre des Girondins c'est une guerre de rapine.

Et il ne faut pas que je me mette à affirmer des choses si affreuses sans apporter immédiatement des preuves.

Alors je vais vous les donner, les preuves.

14 décembre 1791, nouveau ministre de la guerre, il s'appelle Narbonne, il est très bien avec les Girondins, Narbonne c'est l'amant numéro X de madame de Staël.

Elle trouvait plus drôle de faire l'amour avec un ministre, alors elle l'avait fait ministre de la guerre.

Alors le 14 décembre 1791, il est à la tribune ce Narbonne, et il dit la phrase suivante. Qui est un officiel, vous pouvez vérifier. "Il faut faire la guerre. Le sort des créanciers de l'État en dépend."

Enfin, on ne peut pas être plus net, n'est-ce pas ?

Si on ne fait pas la guerre, le sort des créanciers de l'État, il est fichu.

Le 29 décembre 91, Brissot, qui est apparenté comme négrillon, apparenté aux Girondins. Lui aussi fait cette déclaration, écoutez bien : "la guerre est indispensable à nos finances et à la tranquillité intérieure."

Je vous demande de garder tranquillité intérieure dans un coin de votre mémoire.

"Indispensable à nos finances et la tranquillité intérieure".

Il y a toujours ce gêneur qui est toujours là pour empêcher de danser en rond. C'est Robespierre qui va encore faire une protestation pendant un mois et demi.

Il n'est plus député puisque c'est la législative, mais il a sa tribune des Jacobins.

Décembre 91 et janvier 92, Robespierre fait une charge permanente et à fond contre l'idée de la guerre.

Et qu'est-ce qu'il dit ?

Son premier argument c'est : si vous voulez faire cette guerre d'agression, vous vous reniez !

Pourquoi reniement ? Parce que la constituante, à un moment où elle n'avait pas besoin d'argent, avait accepté à l'unanimité de voter une proposition de Robespierre.

Ça c'était passé en mai 90, le 23 mai 1790 je crois. Robespierre avait fait voter par la constituante ceci : La nation française déclare solennellement qu'elle ne fera plus jamais de guerre d'agression.

Ce monsieur Gaxotte dont je vous ai parlé tout à l'heure, dans ce gentil livre sur la révolution française, dit : c'était "une sottise humanitaire" que proposait Robespierre.

Alors je vous demande de réfléchir un instant à ce qu'il se serait passé si la France réellement fait ce que Robespierre lui demandait.

Qu'est-ce que c'était que la politique internationale à ce moment-là ? Comme aujourd'hui c'était la jungle, les gros mangeant les petits.

La France - je ne suis pas particulièrement chauvin - enfin la France à ce moment-là représentait la première nation d'Europe. La plus peuplée, 26 millions d'habitants.

Celle qui était soi-disant la plus lettrée.

Eh bien, si la France avait réellement, à partir de 1790, avait décidé que plus jamais, elle, ne ferait de guerre de conquête et de guerre d'agression, il me semble qu'un pas eût été accompli dans le sens de la civilisation.

Bon alors, on avait voté parce qu'à ce moment-là il n'y avait pas de problème de guerre.

Mais maintenant que la guerre s'imposait pour les raisons financières que vous avez vues, reniement ! disait Robespierre.

Vous avez promis que la France n'attaquerait pas, et elle va attaquer.

Les Girondins disent, ce que répètera monsieur Michelet : c'est "une guerre de générosité" que nous faisons, c'est pour répandre nos idées.

Et Robespierre disait : mais parfait, envoyez donc des émissaires partout, mais n'envoyez pas des soldats. Parce que personne n'aime les missionnaires armés, dit-il.

Et les soldats qui vont arriver avec l'idée de la liberté soi-disant au bout de leur baïonnette, on sait très bien ce qu'ils feront les soldats !

Ils vont tuer d'abord, c'est leur métier. Ils vont piller, ils vont violer.

C'est la meilleure façon de faire détester nos idées.

Troisièmement disait Robespierre : avec quoi voulez-vous faire la guerre ? On ne fait pas la guerre avec une armée sans cadres, et il n'y a plus de cadres !

Quand tout à l'heure je vous parlais émigrés qui était 15 000, c'était quoi les émigrés ?

C'était presque tous des officiers. Alors je vais vous donner un chiffre encore. C'était sur Bonaparte que j'ai découvert ça.

Bonaparte était à ce moment-là lieutenant au quatrième régiment d'artillerie, et j'ai vu dans la correspondance de Bonaparte - je vais lentement hein -

j'ai vu dans la correspondance de Bonaparte, que en janvier 91 il y avait au quatrième régiment d'artillerie 80 officiers. Janvier, 80 officiers.

En novembre 91, il y a 14 officiers. Il en reste 14 sur les 80. Ce qu'il se passait au quatrième régiment d'artillerie devait se passer dans des tas de régiments.

La plupart des officiers avait émigré, et donc pas de cadres. Donc Robespierre disait : vous faites la guerre dans des conditions telles que le désastre est infaillible.

Et il ajoute, se rappelant de ce qu'il avait vu le 17 juillet 91 quand La Fayette avait fait tirer sur le peuple, il dit : faites attention, vous avez réparti les forces françaises en trois groupes.

Il y a l'armée Rochambeau, l'armée La Fayette, l'armée Luckner. Si jamais l'armée La Fayette remporte un succès, craignez que La Fayette ne transforme ses soldats en des prétoriens et ne revienne sur Paris à la tête de ses troupes pour nous imposer le gouvernement de son choix.

Qui serait la dictature militaire, et dit Robespierre, il n'y a pas de pire despotisme que le despotisme militaire.

Ce qui n'était pas mal vu.

Bon, alors, maintenant quatrième remarque : Il dit, ce que vous proposez c'est une guerre de diversion, une guerre de diversion !

Le prix du pain avait bien baissé à la fin de l'année 89 et encore en 90, donc il n'y avait plus de problème social.

Les gens mangeaient à peu près. Mais voilà qu'en 91, le problème s'était de nouveau posé. Soit que la récolte ait été déficitaire, soit que des gens aient accaparé les blés comme l'avait fait Necker.

C'était une des origines de sa fortune. Necker accaparait le blé et disait : "il y a disette" quand le prix était monté, et il remettait sur le marché à un prix supérieur.

Toujours est-il que les gens ne mangeaient plus en 91 ! De nouveau, agitation sociale.

Boscari, dont je vous ai parlé tout à l'heure, l'agent de change. En février 92, arrive les yeux hors de la tête à la tribune.

Il est maintenant député de la législative, puisqu'il n'était pas député de la constituante.

Il était en même temps commerçant et agent de change. Il avait un magasin d'épicier. Et il dit : il s'est passé une chose épouvantable, ce matin des ménagères sont entrées dans mon épicerie et ont volé des piles de savon !

C'était vrai, c'était des choses extrêmement indignes. Il avait annoncé une augmentation massive du prix du savon, et les femmes avaient pris ça très mal, elles étaient venues voler le savon.

Ce qui était déjà très coupable. Mais alors ce qu'il se passe le 3 mars 92 tout à côté de Paris, c'est infiniment plus grave.

C'est à Étampes que ça se passe. Les ouvriers agricoles d'Étampes qui ne mangent pas à leur faim, sont venus trouver le maire.

Le maire s'appelle Simonneau, c'était un petit industriel, c'était un tanneur.

Et c'est la première fois qu'on va entendre parler d'un mot qui va être si célèbre pendant la révolution, ces gens demandent le MAXIMUM.

Vous savez, aujourd'hui on dit maximum mais ils disaient "maximom" alors je prononcerai comme eux.

Ca voulait dire quoi le maximum ?

Ces gens demandent une intervention des pouvoirs publics, soit municipaux, soit départementaux, soit nationaux, pour fixer le prix de vente des produits de première nécessité.

Surtout le prix de vente du pain. Ça c'est inqualifiable, les Girondins disent que c'est intolérable.

Ce sont des amis de la liberté comme vous le savez. La première liberté pour eux c'est la liberté économique, on ne doit pas intervenir sur les marges bénéficiaires.

C'est à ce moment-là même que monsieur Roland, le vieux Roland dont je vous parlais, prononce cette phrase : "Tout ce que l'assemblée - la législative - peut faire en matière économique, c'est de déclarer qu'elle n'interviendra jamais."

Alors comme le maire leur dit : Non non, n'y comptez pas, jamais je ne taxerai le pain.

Les types qui crèvent, le tue ! C'est le premier mort, un des premiers morts de la révolution.

Mort pour la propriété si vous voulez.

Les Girondins sont complètement affolés. En se disant : Il faut faire la guerre. Vous vous rappelez Brissot. La guerre est indispensable à la tranquillité intérieure.

Puisqu'il y a une insurrection sociale, il faut vite vite vite déguiser les soldats en conscrits, les jeunes gens en conscrits, les envoyer à la caserne, les envoyer sur le front.

Parce que nous pouvons espérer quelques résultats militaires, et surtout cela fera une ponction sur la classe ouvrière.

Et tous ces petits prolétaires ne nous embêterons plus puisqu'ils seront des soldats.

Robespierre l'avait vu, et le dit.

Cinquièmement, dit Robespierre : Vous Girondins, qui attaquez tout le temps "le parti autrichien" qui est aux Tuileries.

C'est vrai, il y a un parti autrichien qui était le parti de la reine. Vous ne voyez donc pas qu'en demandant la guerre, vous faites le jeu de la cour ?

Michelet en 1869, dans une postface à son histoire, répondant à une attaque de Louis Blanc, Michelet dira : monsieur Louis Blanc a repris les calomnies, les calomnies de Robespierre contre les Girondins, qui soi-disant "faisaient le jeu de la cour".

Michelet n'hésite pas à écrire : "La guerre, la cour en avait peur, une peur effroyable"…

Alors je vais vous montrer la "peur effroyable" que la cour avait de la guerre :

Vous vous rappelez déjà ce que Marie-Antoinette avait dit, en demandant à son frère d'intervenir militairement le plus vite possible.

Et voici une phrase de Louis 16. Elle est du 14 décembre, c'est-à-dire le même jour où il y avait le discours de Narbonne que je vous ai cité tout à l'heure.

Le 14 décembre 91, le roi de France, Louis 16, écrivant à son ami le baron de Breteuil qui a été ministre pendant deux jours, vous vous rappelez le 12, 13 et 14 juillet, et qui est maintenant réfugié à Bruxelles.

Le 14 décembre 91, le roi de France, Louis 16, écrivant à Breteuil, il lui dit : "L'état physique et moral de l'armée française est tel qu'elle ne peut même pas faire six mois de campagne."

Conclusion : il faut faire la guerre le plus vite possible !

Parce qu'il y aura un désastre, et qu'on pourrait rétablir la situation telle qu'elle devait l'être en 1788.

Alors le roi va faire que les responsables de l'affaire prennent leurs responsabilités.

Il va appeler un ministère Girondin. Et c'est un ministère Girondin qui, le 20 décembre 1792, va déclarer la guerre à l'Autriche.

Le résultat ne s'est pas fait attendre : dès le 25, désastre. L'armée de Luckner, je dois vous dire entre parenthèses que Marie-Antoinette par l'intermédiaire de son ex amant Fersen avait averti les autrichiens du mouvement.

On a le petit billet où elle dit à Fersen : "L'armée de Luckner va faire mouvement, avertissez qui de droit."

L'armée de Lucker s'avance du côté de Tournet. Deux régiments de Dragons qui étaient commandés par des officiers qui étaient restés sur place, imaginant qu'ils pourraient rendre de meilleurs services en restant.

Deux régiments de Dragons désertent, les officiers passant du côté des Autrichiens.

Les français, sans doute pour faire aimer la révolution, brûlent les faubourgs de Tournet avant de se retirer. C'est si vous voulez "le front", comme on l'appellera depuis, qui est ouvert.

Les Autrichiens peuvent foncer sur Paris, puisqu'il n'y a plus d'armée française.

Elle s'est volatilisée du côté de Luckner. Ils n'avancent pas !

La reine et le roi se rongent les poings en disant : Mais la route est libre, ils ne viennent pas !

Ils ne viennent pas parce que l'affaire de la Pologne n'est pas encore réglée.

Alors, faute d'intervention militaire on peut au moins faire une intervention orale, et tout ce que le roi et la reine obtiennent, c'est le fameux manifeste de Brunswick.

Tous les livres d'histoire vous en parlent.

Manifeste de Brunswick : déclaration signée et rédigée, mais surtout signée, par le chef du corps expéditionnaire prussien, qui s'appelle le duc de Brunswick.

Avaient collaborés à la rédaction de ce document : un Genevois qui s'appelait Mallet Du Pan, je ne sais pas ce qu'il faisait là-dedans, mais enfin il avait du style, alors il écrivait.

Et qu'est-ce que c'était que cette déclaration ?

C'était une mise en garde adressée aux parisiens. "Si jamais, avant notre arrivée, disait les austro-prussiens, vous faites le moindre outrage au roi et à sa famille, Paris sera livré à une totale subversion."

C'est extrêmement dangereux d'écrire ça, puisque les envahisseurs annonçaient qu'ils avaient parti liée avec la cour.

Ils comptaient sur des Français terrorisés, se mettant à plat ventre devant eux.

Le résultat a été une indignation furieuse des écrivains, en se disant : Enfin, ça ne passera pas comme ça.

Et le 10 août 1792, la plèbe se jette sur les Tuileries.

Le roi est déchu. Robespierre qui est membre de la commune insurrectionnelle fait voter immédiatement le suffrage universel.

Alors oui, ça, c'est la révolution.

Vous savez quand on dit la révolution française, il ne faut pas confondre, hein.

De 89 à 92 c'est une fausse révolution, c'est la réformette dont je vous ai parlé, la guerre des nantis.

Mais à partir de 1792, C'EST LA révolution.

Madame de Staël s'y trompera si peu, que dans ses considérations sur la révolution française de 1816, elle écrira : "Dès lors, la révolution changea d'objet. Les gens de la classe ouvrière s'imaginèrent que le joug de la disparité des fortunes allait cesser de peser sur eux."

Et en d'autres termes, plus imaginés, Chateaubriand, dira dans une phrase trop peu citée et que je trouve admirable, dans les mémoires d'outre-tombe : "à partir du 10 août 92, les sabots frappaient à la porte des gens à souliers".

Bon, suffrage universel. Qu'est-ce que peut bien être le suffrage universel dans cette France qui est presque totalement analphabète ?

Il y a 85% des Français qui ne savent ni lire ni écrire.

Par conséquent quand on annonce : Suffrage universel, et tout le monde peut voter.

Très très peu de gens votent. Il y avait environ 5 à 6 millions d'électeurs qui pouvaient être inscrits, qui étaient des Français qui avaient l'âge de voter.

Il y en aura 1,3 million, pas plus, qui voteront.

La plupart ne votent pas, ils ne comprennent pas de quoi il s'agit, ces pauvres paysans.

Et ceux qui vont voter sont ceux qui sont encore dociles à leur notable, les nouveaux notables.

Les aristocrates sont partis, c'est les bourgeois qui ont acheté les châteaux.

Alors les bourgeois disent : "voilà comment il faut voter".

Résultat, sur les 750 membres de la nouvelle assemblée, cette nouvelle assemblée qu'on aurait dû appeler la "Constituante numéro deux".

Puisqu'une constituante c'est fait pour faire une constitution, et qu'il y a une constitution républicaine à faire maintenant.

Mais on n’avait pas encore l'idée de répéter : constituante, ça c'est réservé pour des conciles. De mettre un numéro un : Vatican 1, Vatican 2.

Alors on avait trouvé, à cause de l'Américanisme en vogue, on avait trouvé un mot anglais, "Convention", mais les français ne savaient pas alors ils disaient tous CONVENTION.

Alors c'est entendu on va faire une convention ! Pour les élections à la convention, pour les 750 membres, alors que toute la France rurale et artisanale vote : sur 750 membres, il y a DEUX représentants de la classe ouvrière :

Il y a un cardeur de laine de Reims qui s'appelle Armonville, et un ouvrier armurier de Saint-Etienne qui s'appelle Noël Pointe. C'est tout.

Tout le reste c'est des bourgeois, c'est des notables ! Avec les Girondins qui sont là plus virulents que jamais, et avec les anciens de la constituante qui cette fois ont le droit de se présenter.

Alors on voit reparaître le Boissy d'Anglas, le Sieyès… enfin tout le vieux personnel est là.

Robespierre, qui se rend compte que c'est extrêmement dangereux et qui n'obtiendra pas grand-chose, annonce que, puisqu'on fait une constitution républicaine, il faut mettre un certain article, dans cette constitution républicaine, sur LA PROPRIÉTÉ.

Robespierre et la propriété : j'ai lu dans un certain nombre de livres que Robespierre était un pré-communiste.

Moi je croyais que le communiste, c'était un collectivisme, c'est-à-dire que c'est la nation qui s'empare des éléments de production.

JAMAIS Robespierre n'a songé à ça ! Robespierre est Rousseauiste ; si vous avez lu le contrat social, qui de ce côté-là est assez enfantin, l'idée sociale de Rousseau c'est : répartition assez équitable des propriétés, que chacun ait son petit lopin de terre.

Eh ben c'est ça, la pensée de Robespierre. Seulement si Robespierre n'est en rien collectiviste, il dit que la propriété doit connaitre DES LIMITES.

Alors dans un certains discours il déclare ceci : "Il y a dans votre déclaration des droits de l'Homme, un adjectif inédit.

Et il a raison : la déclaration des droits de l'Homme a propos de la propriété, avait dit : la propriété est INVIOLABLE, soit, ET SACRÉE !

Ah, c'était la première fois qu'on employait un mot religieux pour la propriété. Mais je vous l'ai dit déjà les constituants étaient des gens positifs, des voltairiens, qui savaient distinguer ce qui est réel et ce qui est irréel.

Alors les choses sacrées, de religieux ça n'avait pas de consistance. La propriété, ça c'est une chose respectable, donc on va mettre "sacré".

Robespierre dit : "vous avez déclaré que la propriété était sacrée, demandez donc À UN NÉGRIER puisque vous n'avez pas voulu abolir l'esclavage, demandez à un négrier sa propriété, il va vous montrer, vous désigner du doigt un bateau.

Non je me trompe, dit Robespierre. Un vaisseau flottant, un cercueil flottant. Un cercueil flottant plein de femmes et d'enfants, d'hommes et d'enfants à la peau noire. Et il vous dira en toute conscience et appuyé par vous-même : ceci est ma propriété. Ma propriété sacrée."

Robespierre dit : "Vous savez que ce n'est pas possible, on ne peut pas être propriétaire d'êtres humains. Donc vous voyez qu'il y a une limite à la propriété.

Et de même que la limite de la liberté c'est la liberté d'autrui. De même la limite de la propriété c'est la vie ou la dignité d'autrui.

Je demande donc que la constitution républicaine marque telle limite au droit de propriété."

Hurlement, vocifération ! Immédiatement Barère propose : "peine de mort pour…" (les Girondins aimaient beaucoup jongler avec ce mot)

"Peine de mort pour quiconque proposera une loi attentatrice à la propriété individuelle ou commerciale."

Ça, il ne l'oubliait pas : "ou commerciale".

Et comme on arrive à l'anniversaire de la mort de Simonneau, vous savez le pauvre tanneur qui s'était fait liquider l'année précédente, les Girondins organisent une grande fête, qu'on va appeler la "fête des lois".

Fête des lois ou fête des morts, enfin en l'honneur du martyr de la propriété.

Et pour ce jour-là, les Girondins ont fait modifier l'écusson républicain, qui depuis septembre 92 était : "liberté, égalité, fraternité".

Fraternité c'est un mot de trop => les Girondins mettront sur les écussons ce jour-là : "LIBERTÉ, ÉGALITÉ, PROPRIÉTÉ !"   [éclats de rires dans la salle]

Et à partir du mois de mai 1793, c'est une offensive, suivez-moi bien, une offensive des Girondins pour appeler la province à se lever contre Paris.

Pourquoi ? Parce que Robespierre est député de Paris. Parce que dans les élections pour la convention, si des élections ont été parfaites de notables très assoupis à travers toute la France, la députation parisienne est entièrement, comme nous dirions aujourd'hui, d'extrême gauche :

Il y a là Robespierre, il y a là Marat, il y a Danton dont je parlerai tout à l'heure.

Enfin, des gens redoutables. C'est pourquoi les Girondins disent : il faut appeler la province au secours de ce Paris qui est menacé.

Et le 8 mai 1793, Vergniaud monte à la tribune, jette son premier appel de guerre civile.

Vergniaud dit : "Habitants de la Gironde, levez-vous !"

"Il n'y a plus une minute à perdre, sous peine de voir les bases de la société se dissoudre."

Cambon, qui est à la fois député et industriel du midi, Cambon fait à la tribune une déclaration parallèle : "Généreuse population du midi, levez-vous !"

Ça va aboutir à la déclaration d'Isnard (le parfumeur Girondin) du 25 mai 1793, où Isnard à la tribune va faire son petit Brunswick.

Vous vous rappelez, Brunswick le Prussien, qui avait dit : "si les parisiens ne sont pas sages, Paris sera livré à une totale subversion".

Et lui, Isnard, qui est cependant, je le croyais, un Français, va dire : "si la population de paris se mêle du MOINDRE ATTENTAT à l'égard de la PROPRIÉTÉ, Paris sera DÉTRUIT par les forces provinciales."

Puis comme il a le sens du pittoresque : "Et bientôt, dit-il, le voyageur des bords de la Seine se demandera si jamais une ville s'est élevée là."

Alors Robespierre, qui a compris, le soir-même aux Jacobins, dit : "c'est clair, la situation est maintenant entre les sans-culottes et les culottes dorées. J'appelle le peuple à l'insurrection."

Et le 31 mai, la foule entoure la convention, exigeant la disparition de 32 députés Girondins.

Michelet déchire ses vêtements en racontant ça, en disant "c'est un attentat".

C'est vrai, c'est parfaitement vrai. C'est extrêmement illégal :

Ce sont les représentants de la nation. La nation n'a pas voté, elle aurait dû voter.

Et c'est une toute petite partie de la plèbe parisienne qui se mêle de dire : nous portons atteinte au suffrage universel, et nous voulons l'expulsion de 32 députés.

Lamartine, qui ne passe pas pour un esprit violent, Lamartine dans son histoire des Girondins dira : "oui c'est vrai, c'était parfaitement illégal.

Mais il y a des morts, il y a des cas, il y a des heures, où il n'est plus question de légalité ou d'illégalité, il y a des heures de vie ou de mort !", a dit Lamartine.

Or, le 31 mai 1793, la situation de la France était telle que, si on n’avait pas agi CONTRE LES FAUTEURS DE GUERRE CIVILE, puisque les Girondins appelaient à la guerre civile, c'était non seulement la fin de la République mais aussi la fin de la France. Signé Lamartine.

D'ailleurs il y a des excités comme Hebert, vous savez Hebert qui dirigeait le "Père Duchesne" un journal qui est assez déshonorant, dont Jaurès dans son histoire socialiste de la révolution française dira : "si la révolution avait pu être déshonorée, elle l'eût été par Hebert".

Hebert demandait du sang. Il demandait qu'on tuât ces députés.

Et c'est Robespierre (et Couthon du reste) qui s'y était absolument opposé en disant : "Ah non surtout pas, pas une goutte de sang ! Je ne demande même pas qu'on les mette en prison."

Robespierre disait : nous les excluons. Ce qui est déjà très raide.

32 députés qui sont exclus. On leur demandera simplement de donner leur parole d'honneur qu'ils ne quitteront pas leur maison.

Pour les aider à tenir leur parole d'honneur, on mettra un gendarme dans la maison, mais enfin ils seront là, tranquillement chez eux.

C'est vrai que Lamartine a raison : il faut que je vous rappelle la situation de la France à ce moment-là.

C'était une des pires que mon pays ait jamais connu.

Robespierre s'était méfié des généraux, et il avait quelque raison parce que La Fayette, qui commandait un des trois corps d'armée, quand il avait vu arriver le 12 août, c'est-à-dire la république, avait trouvé cette république inacceptable.

Et le 19 août 92, donc 9 jours après l'insurrection parisienne, ce chef de corps d'armée française avait déserté.

[La Fayette] était passé de l'autre côté, il n'avait pas offert ses services à l'ennemi mais il dit : "je ne me bats plus, je ne veux plus défendre un pays qui ne m'intéresse pas".

Mais Dumouriez, l'année suivante, avait fait bien pire : le 4 avril 1793, Dumouriez qui, lui, n'était pas seulement responsable, comme La Fayette, d'une partie du front, mais de TOUT le front français,

après l'échec qu'il avait subi le 18 mars à Neerwinden, était passé DU CÔTÉ des Autrichiens !

Entrainant avec lui tout son état-major dans lequel il y avait un certain petit duc de Chartres qui deviendra Louis-Philippe.

(L'entrée du roi Louis Philippe dans la politique française c'est sa trahison avec Dumouriez.)

Toujours est-il que Dumouriez est passé de l'autre côté et a OFFERT SES SERVICES à l'envahisseur.

Qui du reste ne l'utilisera pas. On ne le verra reparaitre que beaucoup plus tard.

Le front était crevé et à ce moment-là l'affaire de Pologne était réglée.

Cette fois les Austro-Prussiens vont avancer.

Bon alors, Péril survint.

Deuxièmement, le 10 mars 93 - et je vous explique la situation fin mai, début juin, hein - le 10 mars 93, tous les départements de l'ouest avaient pris feu.

C'est ce qu'on appelle d'un mot simplifiant la Vendée, l'insurrection de Vendée.

Or vous savez où ça se trouve la Vendée, à un certain point français. En réalité c'est la Bretagne aussi.

Il faudrait dire Bretagne et Vendée qui avaient pris feu.

Là je tiens à vous dire très rapidement une rectification.

J'ai longtemps vécu sur l'idée que c'était une insurrection RELIGIEUSE.

Que ces vendéens et ces bretons étaient des gens extrêmement catholiques, qu'ils ne pouvaient pas tolérer la politique antireligieuse de la convention et qu'ils avaient pris feu.

Effectivement, ils vont constituer une armée qu'on appellera la grande armée catholique et royale.

Ce n'est pas vrai. Ça ne s'est pas passé comme ça.

Il n'y avait plus de persécution religieuse en 1793, à cause de Robespierre !

Robespierre était franc-maçon, il était non-catholique. Mais il ne voulait pas qu'on persécutât quiconque pour ses opinions religieuses.

En revanche, en 90, 91, 92, il y avait eu de la persécution religieuse, quand on avait décidé la CONSTITUTION CIVILE DU CLERGÉ.

Et autant je vous ai dit tout à l'heure que je trouvais normal que la nation prenne les 3 milliards et demi de biens du clergé, autant je trouve parfaitement anormal que des laïcs sans mandat décident une réforme de l'Église.

Ça ne les regarde pas : il fallait au moins consulter le pape ou au moins les fidèles.

Pas du tout, les constituants avaient dit : ça se passera comme ça et comme ça.

Alors il y avait la moitié du clergé français qui n'avait pas marché, on appelle ça "les prêtres réfractaires", et je vous assure que LES GIRONDINS QUI ÉTAIENT FURIEUSEMENT ANTIRELIGIEUX avaient poussé avec violence à la persécution antireligieuse.

Est-ce que les vendéens avaient bougé ? Absolument pas.

Et c'est maintenant qu'on ne persécute plus les prêtres que les Vendéens bougent. Pourquoi ?

Parce que je vous l'ai dit, c'est le 1er mars 93 que les Autrichiens ont enfoncé le front français.

Parce que le territoire français est menacé, parce que la convention vient de demander une levée générale, on n’ose pas encore parler de conscription, mais on dit il faut que tout le monde défende le sol national,

Et quand on demande aux paysans de Bretagne ou de Vendée de prendre les armes pour aller défendre cette frontière de l'Est, ils ne savent même pas où c'est.

Pas question ! La Vendée et la Bretagne se peuplent d'objecteurs de conscience, des gens qui ne veulent pas marcher, qui ne veulent pas aller se battre.

Toujours est-il que ces départements seront à feu et à sang.

Et les Girondins ? Il y a Vergniaud et quelques autres qui étaient d'honnêtes gens.

Qui ayant donné leur parole d'honneur, ont maintenu leur parole d'honneur, ont pas bougé.

(D'ailleurs ça leur coutera la tête.)

Mais la plupart des autres sont partis. Et qu'est-ce qu'ils ont fait ?

Les Girondins ont eu à ce moment-là partie liée avec les royalistes et ont mis en insurrection tous les départements où ils étaient importants.

Si bien qu'au 1er juin 1793, 60 départements sur les 90 départements français sont en état d'insurrection.

Vous voyez la gravité de la situation.

Il y a quelqu'un à ce moment-là qui est très important et dont je ne vous ai pas encore parlé, c'est Danton.

J'en ai pas encore parlé parce que je le réservais pour maintenant et c'est en effet à partir de 93 qu'il va avoir un grand rôle.

Autant Robespierre était un fanatique, qui avait une certaine idée, une doctrine quoi, une doctrine sociale,

autant il est impossible de savoir quelles sont les idées politiques de Danton.

Danton n'en a pas. Danton c'est un opportuniste.

Danton, c'est quelqu'un qui a fait un riche mariage, il a épousé une cabaretière de Paris qui avait une propriété à Sèvres, enfin un monsieur opulent.

Il ne sort pas de rien, lui : le petit Robespierre avait pas le sou, tandis que Danton, son père, qui était procureur à Arcis-sur-Aube, avait déjà une certaine fortune, et on voit Danton considérer surtout la révolution comme une occasion d'avancement personnel.

Je dirais si vous voulez : "eau trouble, bonne pêche".

Et effectivement, Danton qui est un disciple de Mirabeau, va être, lui aussi, ACHETÉ.

Ne croyez pas que je fais de la polémique. Preuve :

Le 10 mars 91, Mirabeau est encore vivant et il n'en a plus pour longtemps.

Vous savez, il va mourir le 2 avril, (il va mourir entre deux putains

—enfin, on meurt comme on peut—) [rires], mais il était encore vivant le 10 avril (erreur : le 10 mars)

Le 10 avril 91 (idem, c'est le 10 mars), Mirabeau écrivait à Lamarque.

Lamarque c'était un monsieur, un Belge du reste, qui était chargé par le roi de gérer sa liste civile.

Le roi avait une telle liste civile, 25 millions de l'époque ça fait plus de 100 millions d'aujourd'hui, ça fait pas mal.

Alors avec cette liste civile, il pouvait se payer des collaborateurs.

Mais évidemment, plus les consciences étaient élevées, plus le prix était cher.

(Vous avez vu ce qu'avait couté la conscience de Mirabeau, hein, à peu près 1 million, )

Alors le 10 mars 91, Mirabeau écrivait à Lamarque : "Selon vos instructions, hier - 9 mars 91 - j'ai remis 30 000 livres à monsieur Danton"

Donc Danton est acheté par la cour en secret.

et c'est là où vous savez, on me dit "vous êtes l'homme des petits papiers, il ne faut pas regarder ça"

Les petits papiers ça apprend des tas de choses. Et monsieur Mathiez avait été voir les petits papiers d'Arcis-sur-Aube, là où Danton avait ses origines familiales, et il a trouvé qu'à la fin de l'année 91 et au début de l'année 92, Danton s'était très joliment arrondi.

Il avait acheté l'ancien prieuré ecclésiastique de Nuisement, il avait acheté Saint-Jean du Désert, il avait acheté une magnifique gentilhommière au centre d'Arcis-sur-Aube avec de vastes communs, de grandes dépendances et un beau parc, juste à côté du pont d'Arcis-sur-Aube.

Enfin, la révolution rapportait. On sait par Alexandre Lameth dans les mémoires parues sur la restauration que Danton disait politiquement comme ceci : "Je déteste leur sale démocratie - à propos de Robespierre, sale démocratie - je ne veux pas de leur république de wisigoths"

Voilà la politique Danton. Danton était très intéressé par les affaires de fournitures militaires, aujourd'hui c'est fini on ne s'enrichit plus dans les fournitures militaires [rires], mais à ce moment-là vous n'imaginez pas ce qu'on se faisait.

Il y avait un certain abbé, l'abbé d'Espagnac, dont monsieur Mathiez a suivi les comportements.

L'abbé d'Espagnac était un fournisseur militaire, se faisait - suivez-moi je vais vous dire les chiffres fournis par monsieur Mathiez - se faisait de 5 À 6 MILLIONS DE L'ÉPOQUE, il se faisait jamais payer en assignats, toujours en numéraire, 5 à 6 millions PAR MOIS de bénéfices dans les fournitures militaires.

C'était le meilleur ami de Danton, et Danton ne le quittait pas.

Et dès que Dumouriez était entré en Belgique, Danton et Dumouriez étaient en cheville, Danton faisait des voyages permanents entre la Belgique et la France, il avait eu un incident à Béthune un jour où il rentrait dans sa petite calèche personnelle suivie de deux fourgons, des douaniers inconvenants lui avait demandé d'ouvrir les fourgons, on avait trouvé un fourgon plein de dentelles, un autre fourgon qui était plein d'argenterie.

"Qu'est-ce que c'est ?" Danton avait dit : "ça, c'est des biens nationaux !"

Ah bon... "bien nationaux…"

Alors il était rentré, et cet homme avait décidé que la situation devenant très dramatique, et allant devenir très dramatique, il était important peut-être qu'il en profitât.

Alors il s'était fait nommer au Comité de Salut Public, que l'on avait créé le 6 avril 93, et il était devenu pratiquement le personnage le plus important.

En avril, hein : avril 93.

Mais cette situation dramatique qu'il avait espéré maîtriser devenait de plus en plus dramatique, si bien qu'au renouvellement, — le  renouvellement était mensuel, chose que j'ai longtemps ignorée : LE COMITÉ DE SALUT PUBLIC EST RENOUVELÉ MOIS PAR MOIS.

Quand on nous dit qu'il a une dictature : minute ! Il a une dictature morale, mais il est perpétuellement contrôlé par la convention puisque tous les mois il est ou reconduit ou changé.

Le 10 juillet 93, il y a renouvellement du Comité De Salut Public.

La situation est devenue tellement tragique, que Danton se dit : il vaut peut-être mieux que je m'esquive, que je me place dans la coulisse.

Il peut pas le dire ouvertement, il a son idée derrière la tête, et il explique à ses camarades, c'était un homme vous savez très jovial qui tapait sur le ventre de tout le monde, qui les tutoyait, qui racontait beaucoup d'histoires graveleuses, enfin il avait une grande popularité.

Et il venait de se remarier. Il avait perdu sa première femme, la cabaretière, en février 93. Il avait d'elle deux enfants qu'il adorait, il aimait beaucoup ses gosses, il aimait beaucoup sa femme.

Il la trompait tout le temps mais il l'aimait bien. Enfin elle était morte en février 93 et Danton est pas quelqu'un qui peut supporter un long veuvage si bien que, veuf en février, il se remarie en juin,

Il la prend plus jeune, elle a 15 ans et demi, et il explique à ses camarades, il explique à ses amis de la convention, jouissant de la popularité que vous lui connaissez, il dit : "écoutez tout de même, enfin, je viens de me marier, elle a 15 ans et demie, j'ai des tas de choses à lui apprendre, vous allez me donner un petit congé !"

Alors tout le monde dit : "oui Danton, bien sûr" [rires]. Ça y est il part, le 10 juillet 93, il n'est plus au pouvoir.

Et Danton a dit : "le seul qui soit digne de me remplacer, c'est Robespierre."

C'est un beau cadeau à faire à Robespierre que lui confier le pouvoir dans une situation pareille.

Robespierre se dérobe, il refuse d'entrer au Comité De Salut Public. Il y a peut-être une raison de peur, oui, parce que la situation était trop dramatique, mais il y avait une autre raison que je n'ai apprise que dans le livre de Massin, qui est extrêmement éclairant : c'est LA SANTÉ de Robespierre :

Je crois, il me semble bien, que Robespierre devait être un tuberculeux.

Le 12 juin, aux Jacobins, il avait dit : "je crois que je vais démissionner."

Il y a 5 ans que cet homme était sur la brèche, il était tout le temps fiévreux.

"Je n'ai plus la force de continuer mon travail" avait-il dit.

Le 12 juin. Puis il avait fini par ne pas donner sa démission, il refuse d'entrer au pouvoir le 10 juillet. Il a honte.

Et le 27 juillet, une vacance vient de se produire, un nommé Gasparin s'est retiré du Comité De Salut Public.

Tout le monde à l'Assemblée crie "allez Robespierre, à vous !" il y entre.

Il va rejoindre les trois qu'il avait délégués avant lui, c'était Couthon, c'était Saint-Just et c'était le bon Saint-André. Le pasteur Bon Saint André qui est un homme très remarquable et sur lequel il n'y a pas encore d'études suffisantes.

Il va rejoindre ses camarades au Comité De Salut Public le 27 juillet 93, et peut-être savez-vous déjà que, quand on va le tuer, le 9 thermidor, c'est le 27 juillet 94.

Donc quand Robespierre entre au pouvoir, il a très exactement 1 an à vivre, et pas un jour de plus.

Alors c'est peut-être le moment de regarder d'un peu plus près ce gringalet aux yeux pâles.

Eh bien il habite chez un menuisier, Duplay, vous savez c'est à partir d'octobre 91 qu'il est là.

Les Duplay, papa Duplay, maman Duplay, deux filles Duplay et un garçon qui s'était engagé et qui avait déjà une jambe de bois, disaient à Robespierre pour lequel ils avaient une estime passionnée : "Robespierre, venez chez nous."

Robespierre a dit : "Oui oui, si vous voulez, mais alors je paie."

"Oh, pas question !" avait dit Duplay, "quel honneur".

Et en effet les Duplay n'étaient pas pauvres. On dit menuisier c'est vrai, mais c'était pas un artisan menuisier, c'était un patron menuisier qui avait 8 ouvriers.

Alors Robespierre accepte d'aller vivre chez eux À CONDITION DE PAYER son entretien.

Ils sont très embêtés, les deux, mais Robespierre paiera, il y tient.

Il s'est logé tout au sommet de la maison, sa petite chambre, c'est une espèce de cellule.

Vous savez, c'est une chambre mansardée, donne sur la cour intérieure, ça sent le sapin.

Il y a tout le temps du bois qui sèche là-dedans. Et ameublement misérable, volontairement du reste, il y a deux tréteaux sur lesquels il y a une planche de sapin où il travaille.

Il a fait mettre des rayons pour ses bouquins et il y a un lit de fer dans un coin.

C'est ça la chambre de Robespierre. Il est vrai qu'il y a des tas de dessins de lui, ce qui permet de dire à ses adversaires : il était narcissiste, il se contemplait tout le temps.

Mais non, c'est maman Duplay, en tout bien tout honneur, qui était passionnée de lui, et qui tapissait sa chambre d'images de lui qu'on vendait dans les rues !

Oh peut-être qu'il y trouvait plaisir, mais c'est vrai, c'est maman Duplay.

C'est un garçon qui n'a pas de femme dans sa vie, et ça amuse beaucoup Danton.

Déjà Danton savait que Robespierre tenait à payer sa pension.

Et Danton avait utilisé cette charmante formule : "on dirait que l'argent lui faisait peur !".

À Danton, ça lui faisait pas peur du tout. Enfin Robespierre tenait…

Alors, quand Danton avait su qu'on avait beau surveiller Robespierre, il n'avait pas de maitresse.

Pourtant il y avait les deux filles Duplay. Il y en a une qui va épouser un ami de Robespierre, député du Nord comme lui, qui s'appelait Lebas.

ça c'est Elisabeth, et puis il y avait Éléonore qui je crois était assez amoureuse de Robespierre.

Maman Duplay aurait été folle de joie d'avoir Robespierre pour gendre, elle lui présentait toujours son Éléonore.

Et d'après les mémoires de Robespierre, il aurait dit un moment que, peut-être, peut-être, il se marierait APRÈS, disait-il.

Et je suis convaincu que, quand il disait "après", il mentait. Il sentait qu'il n'y aurait pas d'après.

Ou bien qu'il allait y perdre la vie, ou bien qu'il allait mourir de sa tuberculose.

Ah, au moment où j'en suis venu de la vie vous savez, je crois comprendre maintenant ce que c'est que les obsédés sexuels.

C'est les gens qui n'ont pas connu une tentation plus grande.

Je vois par exemple un homme comme Lamartine, que j'ai bien étudié, un homme comme Jaurès que j'ai bien étudié, il n'y a pas de femmes dans leur vie.

Parce que quand un type est PASSIONNÉ PAR UNE IDÉE au point où l'était Robespierre, c'est ça qui compte le plus.

Robespierre c'était quelqu'un qui croyait à ce qu'il disait, et même c'est une phrase bien amusante de Mirabeau contre lui que j'avais réservée pour tout à l'heure pour vous la citer maintenant.

Mirabeau avait osé dire avec un incroyable cynisme : "Monsieur De Robespierre est disqualifié pour la politique car il croit tout ce qu'il dit" disait Mirabeau [rires].

Eh bien c'est vrai. C'était un homme qui avait une grande idée, l'idée que PERSONNE NE S'OCCUPE DES ÉCRASÉS, DES HUMILIÉS, DES DÉSHÉRITÉS, eh bien moi, Robespierre je voudrais le faire.

Bien. Qu'est-ce qu'il va faire ? Il va en remettre un coup je vous assure.

Il va commencer, il avait déjà demandé à Couthon et à ses camarades, par L'ABOLITION DES DROITS FÉODAUX.

Alors vous devez dire que je déraille, étant donné que chacun sait que les droits féodaux c'est la nuit du 4 août où ils ont été abolis.

Il faut lire, je vous le recommande, la page de monsieur Michelet à ce propos.

C'est magnifique, jamais il n'a été plus beau, il est saisi de transport lyrique, il finit par crier : "il n'y avait à ce moment-là plus de classes en France, rien que des français à part entière, vive la France !"

C'est dans le texte de Michelet.

Vous savez ce qui c'était passé en vérité, il y avait un certain nombre de châteaux qui s'étaient mis à bruler, parce que les paysans avaient envoyé des délégués, états généraux ils n'y comprenaient pas grand-chose.

Mais il y avait DEUX CHOSES qui les intéressaient, c'était de NE PLUS PAYER LES DIMES ECCLÉSIASTIQUES et de NE PLUS PAYER LES DROITS FÉODAUX.

Les députés étaient réunis depuis le 5 mai. Après le 14 juillet où ils ont su qu'il s'était passé de drôles de choses à Paris, les paysans de certaines régions s'impatientent et disent : et nos dimes ? quoi, et nos droits féodaux ?

Comme ils voient que rien ne se passe, ils mettent le feu à un certain nombre de château, et même de châtelains, enfin…

Épouvante à la constituante. Alors dans la nuit du 4 août, comme on sait que ça flambe un peu partout, et qu'il faut jeter sur ce feu non certes de l'huile mais de l'eau, il y a le duc d'Aiguillon qui va monter à la tribune et faire une grande déclaration en disant : "L'aristocratie est PRÊTE À renoncer à ses droits féodaux".

Ce qui fait que les journaux le lendemain, avec des manchettes (il n'y en avait pas à l'époque mais enfin en gros caractères), vont dire : l'aristocratie est prête à RENONCER à ses droits féodaux.

Et tout le monde CROIT que ce jour-là l'aristocratie y avait RENONCÉ.

Mais il faut regarder le texte : qu'est-ce qu'il avait dit le duc d'Aiguillon (et aussi le duc de Noailles qui avait parlé ce jour-là) ?

Il avait dit : "Nous sommes prêts à envisager de renoncer à nos droits féodaux SI ON NOUS LES RACHÈTE AU DENIER TRENTE".

Ce qui pour moi était du chinois. Le denier trente ça voulait dire : "Si un paysan vient demain chez nous, AVEC TRENTE ANNUITÉS DE DROITS FÉODAUX, eh ben c'est fini il ne payera plus jamais."

Vous voyez un paysan en France s'amener avec trente annuités de droits féodaux ?!

C'était une énorme plaisanterie ! Mais ça avait FAIT CROIRE aux paysans que les droits féodaux étaient supprimés.

Si bien que les châteaux ne brulaient plus, enfin une certaine tranquillité était venue.

Mais les aristocrates continuaient (ou les successeurs des aristocrates continuaient) à demander leurs droits féodaux.

Alors, Robespierre, maintenant au pouvoir, dit : Abolition des droits féodaux, plus de rachat, abolition. Un.

Deux : il voudrait bien faire rétablir LE MAXIMUM.

Mais comment voulez-vous qu'on fasse rétablir le maximum par une chambre qui est REMPLIE de grands possédants et de grands notables ?

Les Girondins y sont les plus importants. Et même maintenant ce ne sont plus des Girondins mais des gens qui pensent comme eux.

Robespierre va uniquement obtenir quelque chose qui est déjà un petit point : à savoir "peine de mort contre les accapareurs de denrées de première nécessité".

Quiconque accaparera du blé risque sa tête.

Troisièmement. Robespierre qui est averti par la conduite de Dumouriez et par celle de La Fayette, va faire avec Saint-Just une certaine circulaire que je vais vous dire.

"L'insubordination des généraux est la pire dans une république. Dans un État libre, c'est le pouvoir MILITAIRE qui DOIT ÊTRE LE PLUS ASTREINT."

Alors décision de mettre des commissaires civils à côté de tous les généraux en campagne, non pas pour surveiller leur comportement stratégique, ça les regarde pas, mais pour voir qu'ils ne fassent pas le même coup que Dumouriez ou que La Fayette.

Et d'autre part, on a reconstitué des cadres qui seront pris dans la petite troupe, c'est là où on va ressortir les fameux, les Hoche, les Marceau, les Kléber, qui étaient des simples soldats, des sergents, des sous-lieutenants, et qu'on va bombarder généraux.

Alors cette fois, on va obtenir en effet un certain nombre de succès. Les Français qui se faisaient battre partout jusqu'alors vont obtenir GRÂCE À ROBESPIERRE ET À SAINT-JUST, ET NON PAS GRÂCE À CARNOT COMME ON LE RACONTE !

Carnot et ses 14 armées, Carnot est un instrument de Saint-Just et un instrument de Robespierre. On va obtenir la victoire de Hondschoote qui va délivrer Dunkerque, la victoire de Wattignies qui va délivrer Maubeuge, et Hoche est en train de constituer à Strasbourg une armée assez puissante pour reconquérir l'Alsace sur laquelle les Autrichiens sont entrés.

Enfin, Robespierre va SUPPRIMER, pour le plus grand deuil de Danton, les FOURNISSEURS MILITAIRES.

C'est-à-dire que L'ÉTAT PASSERA DIRECTEMENT SES CONTRATS : il ne passera plus par l'abbé d'Espagnac et autres.

Et il va faire établir 3 usines nationales d'armement, les premières :

Deux usines à Paris et une usine à Brest pour l'armement maritime, ce qui fait pousser des hurlements aux industriels en disant : "quoi ? Alors, l'industrie privée est menacée par l'industrie d'État, c'est intolérable !"

Mais Robespierre jouit d'un tel prestige qu'il n'y a pas moyen de dire le contraire.

Alors Danton, qui s'était persuadé qu'une fois Robespierre au pouvoir s'y tuerait, enfin glisserait sur toutes les peaux de banane, Danton va essayer à trois reprises de le faire tomber.

Je dirai ça très rapidement. Danton va commencer le 1er septembre par une opération étrange que voici : [soupir] le 1er septembre une nouvelle arrive à Paris et je reconnais qu'elle était énorme.

Robespierre s'était méfié des généraux à juste titre et avait oublié ce qui était un grand tort, il avait oublié les amiraux. Il y avait la flotte française de Méditerranée qui protégeait les côtes de Provence contre la flotte anglaise qui était là.

Et le 28 août 1793, les deux amiraux de la flotte française, l'amiral Chaussegros et l'amiral Trogoff avaient rendu les navires français aux anglais et avaient aidé les Anglais à occuper l'arsenal de Toulon.

C'était pas mal de la part de ces amis. Alors quand cette nouvelle catastrophique arrive à Paris, Danton y voit l'occasion d'un soulèvement.

Et c'est Danton qui réunit le peuple devant l'hôtel de ville en accusant de la manière la plus directe le comité de salut public, puisqu'il n'en fait pas parti et que Robespierre est le numéro un, le comité de salut public de "MOLLESSE".

Et c'est Danton (qui déjà était l'initiateur du tribunal révolutionnaire, créé à sa demande le 9 mars, alors que j'avais toujours cru moi que c'était Robespierre le tribunal révolutionnaire, non c'est DANTON qui l'avait créé le 9 mars),

ce 1er septembre, Danton prononce la parole suivante : "L'heure est venue d'une troisième révolution !".

Je me demande ce que ça peut signifier. La première en 89 n'était pas une révolution, la seconde 10 août 92 était LA révolution, la seule révolution possible. C'est-à-dire qu'on donnait le suffrage universel aux gens et on se disait : d'années en années, tout de même, il y aura de moins en moins d'analphabètes, et avec le suffrage universel, les gens ouvrant leurs yeux sur leur condition et COMPRENANT LES CAUSES DE LEUR MISÈRE, arriveront peut-être à faire une république d'équité.

Mais parler d'une troisième révolution n'était parler de rien d'autre chose que d'une anarchie.

Il était soutenu, Danton, par un individu dont j'ai déjà prononcé le nom devant vous : Hebert, qui était un enragé, un furieux.

Qui gagnait du reste, 30 000 livres par mois, 30 000 francs par mois avec son horrible journal le Père Duchesne.

Mais Hebert va être contré par son adjoint qui s'appelle Chaumette.

Hebert était le numéro 1 de la commune, Chaumette était le numéro 2, qui était un homme extrêmement estimable, qui vivait volontairement dans la pauvreté et qui va défendre Robespierre et qui va dire aux gens : "ne faites pas ça, ne vous jetez pas comme le demande Danton sur la convention pour recommencer un 31 août."

Le même Danton, ce 1er septembre, dit : "Le tribunal révolutionnaire ne travaille pas assez, il n'y a pas assez de têtes qui tombent, JE DEMANDE UNE TÊTE PAR JOUR." DIT DANTON.

"IL FAUT METTRE LA TERREUR À L'ORDRE DU JOUR !", ce n'est pas une phrase de Danton, c'est une phrase qu'il va répéter.

C'est le curé constitutionnel de Chalon sur Saône, dont le nom m'échappe maintenant, qui a dit "il faut mettre la terreur à l'ordre du jour" et dont Danton s'est emparé.

Grâce à Chaumette il n'y aura pas d'insurrection, on ne va pas se jeter contre la convention.

Mais les conventionnels auront TELLEMENT PEUR que Robespierre va obtenir d'eux le 9 septembre ce qu'il n'avait pas encore pu leur arracher :

LE VOTE DU MAXIMUM. Le 9 septembre 1793, grâce à la peur qu'ils ont eu, ils consentent à intervenir dans une affaire commerciale et à dire : le pain ne se vendra pas au-delà de tant.

Et comme une disposition légale n'est appliquée que si on la surveille, l'application, Robespierre fait créer UNE PETITE ARMÉE, 4000 hommes, qu'on appellera "armée révolutionnaire", mais qui aura du canon avec elle.

Et ces 4000 hommes passeront leur temps à roder dans Paris et autour de Paris pour voir si le maximum est appliqué.

Deuxième tentative de Danton, curieuse celle-là, vraiment, très peu connue.

Et c'est monsieur Soboul qui nous l'a révélée. Vous savez, Albert Soboul dont je vous ai parlé tout à l'heure, qui est marxiste et qui est athée.

Je ne suis ni l'un ni l'autre. Et monsieur Soboul nous a apporté une vraie révélation dans son énorme bouquin de 1400 pages qui s'appelle "Les sans-culottes parisiens de l'an 2" à propos de la déchristianisation.

En octobre et novembre 93, il y a tout à coup ce que je croyais moi être une lame de fond dans le prolétariat parisien contre le christianisme.

Pas contre le cléricalisme. C'est fini, il n'y a plus de cléricalisme.

Mais maintenant, c'est vrai, on va voir les choses comme ceci : Notre Dame de Paris fermée, transformée en temple de la raison, une persécution religieuse extrêmement violente.

J'avais donc cru que ça sortait des profondeurs du peuple.

Une espèce de haine viscérale contre un christianisme menteur.

Ce monsieur Soboul, marxiste et athée, qui a fait une énorme recherche parmi les procès-verbaux des assemblées populaires de Paris, des Cordeliers, des Jacobins, de tous les petits groupes locaux des arrondissements, déclare : "J'ai tout étudié — c'est un travail de Bénédictin, vous savez — dans aucun procès-verbal de réunion populaire, JAMAIS je n'ai vu qu'il fût question de déchristianisation : LA DÉCHRISTIANISATION EST VENUE D'EN HAUT, D'UN GROUPE DE BOURGEOIS DANTONISTES."

Le premier qui a lancé l'idée c'est Fabre d'Églantine. Fabre d'Églantine qui est un escroc qu'on va bientôt arrêter, c'est lui qui a inventé vous le savez, le calendrier révolutionnaire, c'est très beau.

 

2ÈME PARTIE :

[…]

Mais alors, comment se fait-il que la convention vote d'enthousiasme et à l'unanimité le calendrier révolutionnaire ?

Ben, c’est bien clair, dit Monsieur SOBOUL : dans l’ancien calendrier (grégorien), il y avait des DIMANCHES, on se reposait tous les dimanches. Tandis que maintenant, on ne se reposera que tous les DIX JOURS. Alors, vous comprenez, le patronat est ravi, les ouvriers travailleront deux jours de plus. Donc : enthousiasme pour le calendrier révolutionnaire !

Le pauvre évêque constitutionnel de Paris, qui s’appelait GOBEL, va se voir menacé, sommé de démissionner et de dire le lendemain 8 novembre à la Convention : « j’ai menti toute ma vie, je n’y croyais pas, tout ça ne sont que des blagues… »

Qui lui demande de se désavouer ? C’est Léonard BOURDON, député dantoniste de l’Oise, et Anacharsis CLOOTS (1), qui était un banquier prussien multi millionnaire.

Qui va représenter la « Déesse de la raison » à l’église Notre Dame de Paris ? J’avais toujours cru que c’était une prostituée… Pas du tout ! C’était une femme de très bonne compagnie qui s’appelait Madame MOMORO, femme d’un imprimeur très riche de Paris (2) et, lui aussi, dantoniste.

Donc, l’opération de la déchristianisation est une tentative poussée par DANTON pour mettre ROBESPIERRE dans une situation difficile.

On savait que ROBESPIERRE était un homme qui croyait en Dieu. Comme il croyait en Dieu, DANTON avait dit de lui : « Il habite une jésuitière  ». La jésuitière des DUPLAY, vous vous rendez compte, hein…

Alors, évidemment, ROBESPIERRE va protester, il va dire « Non, il ne faut pas faire cette persécution !». On pourra donc le dénoncer comme un ami de la Réaction.

Mais c’est que le « petit peuple » ne marche pas ! 

On trouve facilement de la canaille pour casser les têtes des saints dans les églises, on les paye un petit peu et puis ça y est…

Mais l’ensemble de la population parisienne ne marche pas, au point que Le Journal de Paris, dont je vous ai cité une phrase tout à l’heure (ROBESPIERRE monté à la tribune et auquel on a coupé la parole…), voyant que la déchristianisation ne prend pas va écrire avec irritation la phrase que voici : « Alors quoi, les hommes du 10 août veulent aller à la messe ? » Oh non, ils ne voulaient pas aller à la messe, mais ils ne voulaient pas que l’on se bâtit là-dessus.

Alors, quand DANTON voit que ça ne marche pas, c’est lui-même qui monte à la tribune après un congé qu’il avait pris et qui dit : « je demande l’arrêt de ces mascarades anti religieuses ».

Deuxième tentative : ratée.

Troisième tentative, DANTON va faire une volte-face complète : Le 5 décembre de cette année 1793, CE MÊME DANTON QUI, AU MOIS DE SEPTEMBRE DEMANDAIT « UNE TÊTE PAR JOUR », LE VOILÀ QUI FAIT DE L’HUMANITARISME. Et à la tribune de la Convention il dit : «  Je demande l’économie du sang des hommes ». Et le 5 décembre, lançant son petit ami Camille DESMOULINS (3) avec son journal Le vieux Cordelier dans une entreprise périlleuse, il fait demander L’ÉLARGISSEMENT DES SUSPECTS.

Ouverture des prisons. Il y avait 200 000 suspects à ce moment-là en prison. C’était probablement trop.

J’ai vu d’assez près la résistance et la Libération en France. J’étais, tout le monde le sait, du côté de la résistance, mais j’ai été assez écœuré de ce qui s’est passé au moment de la libération où j’ai vu très souvent, sous mes yeux, des gens qui n’avaient rien fait mais que quelques ennemis personnels déclaraient collaborationnistes. Eh bien, je suis convaincu que sur les 200 000 emprisonnés, il devait y en avoir pas mal qui étaient là sur des dénonciations personnelles, alors qu’ils n’étaient pas dangereux politiquement. Au point que ROBESPIERRE, en novembre, avait dit  « il faut faire absolument un triage » parmi ces 200 000 : il faut les regarder un par un et élargir tous ceux contre lesquels il n’y a rien. Mais entre ce triage des incarcérés et la libération totale des 200 000, il y a un abîme. Parce que sur ces 200 000, mettons qu’il y en avait la moitié qui étaient des agents royalistes ou des girondins, c’était immédiatement remettre en circulation des gens qui allaient ruiner la République vous voyez la situation terrible dans laquelle se trouvait ROBESPIERRE d’un côté il y a les enragés à la façon d’HEBERT (4) qui veulent du sang et du sang, des « vers dans l’arbre » et de l’autre côté vous avez un DANTON qui est la « scie dans l’arbre » qui essaie de détruire la République.

ROBESPIERRE avait des raisons de se réjouir et des raisons de ne pas se réjouir.

Raisons de se réjouir : situation militaire qui marchait bien et MALLET du PAN (5), ce Genevois dont je vous avais parlé et qui avait collaboré au manifeste de Brunswick. Dans un rapport au Prince, il était à la solde – je crois oui – des Princes. Les Princes, ça veut dire les candidats royaux. Vous savez, le futur Louis XVIII, le futur Charles X.

MALLET du PAN en février 1794 disait aux ennemis de la France : « il faut reconnaître que nous sommes en train de « recevoir des piles » enfin les Français gagnent parce que nous (les Austro-Prussiens), nous n’avons que des soldats matériels  ». C’est-à-dire des automates des robots, indifférents au sort de la guerre tandis que les soldats de la République, SONT DES SOLDATS PASSIONNÉS, disait-il.

Ces soldats qui croient qu'ils se battent pour eux-mêmes ou pour leurs enfants, ceux-là en effet ont un tel élan, un tel mordant, un tel moral, qu'ils remportent des victoires que nous, nous ne savons pas remporter.

Alors, sur le plan militaire : avantage.

Sur le plan financier, gros avantage. À partir du maximum et à partir d'une loi que j'ai oublié de vous dire, c'est vrai : peine de mort contre l'agiotage sur les assignats. Si bien que quand ROBESPIERRE était entré au pouvoir, l'assignat était à 37. Ça veut dire 100 francs papier = 37 franc or 

Au bout de sept mois de pouvoir, ROBESPIERRE a fait monter l'assignat de 37 à 74 ! Donc ça marche.

Mais il y a d'autres choses qui ne marchent pas. En particulier, ROBESPIERRE a vu devant lui CAMBON (6), chef du Comité des Finances qui a fait une singulière déclaration. Autre chose que vous ne savez sans doute pas et que je ne savais pas moi, enfin peut-être que vous saviez, ces comités sont indépendants les uns des autres. Ne croyons pas qu'il y a le Comité de Salut Public qui coiffe tout, il y a la Convention, qui coiffe tout, qui contrôle tout, et puis il y a des comités parallèles. Comité de Salut Public pour les affaires générales, Comité de Sûreté Générale pour la police, Comité des Finances et Comité des Subsistances.

CAMBON, l'industriel CAMBON, est à la tête du comité des finances. Il avait fait le 24 août 1793 quelque chose de bien, il avait créé le Grand Livre de la République, le Grand Livre de la Dette, comme on dit pour montrer que la République française gère un peu mieux ses finances que la monarchie, excellent.

Mais voilà qu'au début de l'année 1794, il fait à la Convention une déclaration que ROBESPIERRE ne comprend pas.

Là aussi, je vais parler plus lentement. [soupir] CAMBON dit : “nous allons distinguer parmi les créanciers de l'État entre ceux qui reçoivent moins de 1000 francs de pension par an, et ceux qui reçoivent plus de 1000 francs. Ceux qui reçoivent moins de pension, on leur paiera leur pension en assignats, et ceux qui reçoivent plus de 1000 francs on leur paiera en numéraire."

Alors après, ROBESPIERRE va aller trouver CAMBON et lui dit qu'il pense que sa langue a fourché, que c'est un lapsus et qu'il pense qu'il voulait dire que les plus pauvres vont être payés en monnaie non dévaluée.

CAMBON le reçoit avec violence en lui disant de s'occuper de ce qui le regarde car il est chef chez lui.

ROBESPIERRE a vu ce que faisait CAMBON à ce moment-là. Il se dit “on est en train de me saboter”. En plus, dès qu'il aura frappé les hébertistes (c'était surtout des hébertistes qui étaient les cadres de la petite armée révolutionnaire dont je vous ai parlé qui surveillait le maximum), BARÈRE (7) demande immédiatement la suppression de l'armée révolutionnaire, et dès que l'armée révolutionnaire est supprimée, le maximum va être abandonné et l'un des chefs du Comité des Subsistances, qui est un ami du gros commerce, va faire savoir aux commerçants qu'il fermera les yeux sur la non application du maximum.

Alors vous voyez qu'il y a des choses qui sont heureuses et d'autres qui sont très malheureuses.

Or, ROBESPIERRE est de plus en plus malade. Déjà il avait pris un congé le 13 février et il était revenu au pouvoir le 13 mars. Dans sa maladie, il avait réfléchi et s'est dit “il faut tout de même y aller”. Alors on va frapper contre DANTON. Ce n'est pas un sanguinaire ROBESPIERRE, c'est un homme à qui la guillotine a toujours paru assez révoltante,  mais enfin la situation est telle que si on ne frappe pas DANTON, qu'est-ce qui va arriver ?... Mais frapper DANTON, c'est extrêmement grave, d'abord il connaissait les enfants de DANTON, il les aimait bien. Si on frappe DANTON, on va frapper le groupe, FABRE d’ÉGLANTINE (8).

FABRE d’ÉGLANTINE est un ancien pédéraste que lui, ROBESPIERRE, avait converti (9). Il avait fait son mariage, le jeune garçon avait maintenant un petit enfant. ROBESPIERRE aimait les gosses, "alors je vais faire trois petits malheureux, les deux fils de DANTON puisque je vais couper la tête au père et le fils de Camille DESMOULINS et cet enfant me doit la vie." D'autre part, l'opinion publique.

Nous, maintenant à la distance où nous sommes, nous faisons des distinctions formidables entre un MIRABEAU ou un MARAT par exemple. Mais les braves gens de Paris voyaient ça grosso-modo : il y avait les amis du peuple et les ennemis. Un homme comme DANTON, comme MARAT, comme ROBESPIERRE, comme MIRABEAU, tout cela c'était pareil. C'était la bonne gauche quoi, les amis du peuple. Alors si on voit les républicains qui s'entretuent, il y a de quoi “glacer la Révolution”, c'est le mot que va employer SAINT-JUST... Eh bien ROBESPIERRE s'est dit : “il faut quand même le faire”.

Le 5 avril 1794, on guillotine DANTON et ses camarades. ROBESPIERRE est prostré. Alors comme il voit que c'est fini, enfin qu'il a l'impression que, ou bien on va le tuer, ou bien la fièvre qui est en train de le miner va l'emporter, décide de mettre les bouchées doubles, c'est-à-dire de vider le fond du sac, c'est à dire d'expliquer aux gens de la convention son idée derrière la tête.

J'ai fait peut-être le savez-vous un livre qui s'appelle “L'arrière-pensée de JAURÈS” on pourrait faire un livre sur l'arrière-pensée de Jean-Jacques ROUSSEAU, on ne peut pas expliquer le Contrat Social si on ne connaît pas la Profession de foi du Vicaire Savoyard, et il y a une arrière-pensée de ROBESPIERRE. Et dans les trois cas, Jean-Jacques ROUSSEAU, JAURÈS, ROBESPIERRE, C'EST LA MÊME arrière-pensée. Alors ROBESPIERRE va, dans deux discours du printemps 1794, expliquer aux gens son but dernier. Grosso modo qu'est-ce que c'est cette arrière-pensée ? Eh bien ces trois personnes que je viens de vous dire, qui ont l'air de s'occuper d'affaires sociales et politiques, ils pensent tous que ce n'est pas la constitution d'une Nation qui est importante, cette constitution doit servir à L'INDIVIDU. Le but n'est pas une organisation sociale plus équitable. Le but c'est de permettre à l'individu humain, comme disait Jean-Jacques ROUSSEAU, d'accomplir sa destination. Tenez, par exemple, quand JAURÈS dira "sous le régime capitaliste, l'individu est enfoncé dans la matière jusqu'au cœur sous l'écrasement économique et sous l'obsession militaire. Je veux essayer de construire une cité d'espérance où l'Homme s'aperçoit que les étoiles existent." 

C'est la même chose pour ROBESPIERRE. Il va prononcer un discours que j'ai recopié en partie, pardonnez-moi, ça fera une minute et demie, mais il faut que je vous lise ça : 

"Nous voulons une Patrie qui procure du travail — qui procure du travail — à tous les citoyens ou les moyens de vivre à ceux qui sont hors d'état de travailler. Nous voulons une cité où les transactions seront la circulation de la richesse et non pas le moyen pour quelques-uns d'une opulence fondée sur la détresse des autres. Nous voulons une organisation humaine [ça ,c'est l'enfantillage de ROBESPIERRE – HG] Nous voulons une organisation humaine où les mauvaises passions seront enchaînées, l'égoïsme, la cupidité, la méchanceté. Nous voulons substituer la droiture aux bienséances, substituer le mépris du vice au dédain du malheur [j'aime mieux la suite – HG], substituer les braves gens à la bonne compagnie. Nous voulons une demeure des hommes où toutes les âmes s'agrandiront, nous voulons accomplir les destins de l'humanité." 

 

Et à la suite de ce discours, c'est là où il fait sa proposition, folle peut-être,  où il dit "je voudrais que la Nation française reconnaisse l'existence d'un Être Suprême. Parce que si la nation française reconnaît l'existence d'un Être Suprême, la première conséquence de cette proclamation sera que la Nation française s'engagera du même coup à travailler pour la Justice, à défendre les opprimés et à respecter les misérables". dit-il.

Alors effectivement, le jour de la Pentecôte, ça lui sera assez reproché, sur le nouveau calendrier ça n'apparaissait pas (c'était le 10 prairial), le jour de la Pentecôte 1794, il y aura cette Fête de l'Être Suprême. La plupart des livres que j'ai lus la ridiculisent. Et je comprends bien qu'elle ait des côtés ridicules. Il avait demandé l'organisation matérielle ou artistique de la Fête à un nommé DAVID, que vous connaissez, et qui confondait la grandeur et le grandiose.

Alors DAVID avait décidé de mettre au sein du Champ de Mars une énorme statue de l'Athéisme, et puis on la brûlerait, cette statue, parce qu'elle serait en carton. Et dedans il y aurait une statue en dur qui serait la statue de la Sagesse Humaine. Alors vous imaginez le coup, on a brûlé l'Athéisme et quand la Sagesse Humaine est apparue, elle était plutôt charbonneuse [rires]. On avait aussi donné aux gosses de Paris de petites histoires à chanter. Tous ces pauvres enfants avaient appris dans les écoles des petits cantiques laïques et complètement idiots.

Il ne faut pas s'arrêter à ça et essayer de comprendre ce qu'il a voulu faire ce jour-là.
RENAN raconte dans ses souvenirs d'enfance et de jeunesse que, quand il était gosse, il a vu un vieux type qui lui avait montré, les tirant d'un tiroir, trois épis de blé qui tombaient en poussière bien-sûr.

Et ce vieux type avait dit au petit RENAN "tu vois p'tit, ces épis de blé ils viennent de la Fête de l'Être Suprême". À tous les gosses de Paris on avait donné trois épis de blé ce jour-là, parce que ça avait un sens. Et comme le petit RENAN ne comprenait rien, bien-sûr c'était un gamin, le vieux disait "c'était beau petit, tu ne peux pas savoir comment c'était beau". Alors je vais essayer de vous faire comprendre pourquoi c'était beau.

Il y avait au moins 300 000 personnes qui étaient là, réunies au Champ de Mars. Pourquoi le Champ de Mars ? Parce que c'est là que ça s'était passé le 17 juillet 1791, quand les possédants avaient tiré sur les non possédants. Alors ROBESPIERRE avait décidé "on fera la fête là pour que plus jamais une chose pareille ne se produise". Il se trouvait être, par roulement, le président de la Convention, il s'était fait très beau : plumet tricolore, et puis l'Éléonore qui avait un béguin pour lui, lui avait donné un bouquet. Il avait aussi un bouquet à la main, un gros bouquet tricolore ! Il y avait des roses, il y avait des marguerites et il y avait des bleuets. 

Il marchait devant la Convention qui était derrière lui, entouré d'une espèce de ceinture tricolore, un ruban tricolore qui entourait les 700 députés. Puis lui marchait à environ 20 pas devant. Il était dévoré par sa fièvre, ce qui fait que, de temps en temps, les témoins disaient qu'il était tout rouge ou qu'il était tout pâle. Il avançait avec son bouquet, entouré d'acclamations. Les gens criaient "Vive ROBESPIERRE !" et lui était tout malheureux, il regardait par terre avec un pauvre sourire, il regardait un peu timidement à droite et à gauche, ayant l'air de dire aux gens "non, il ne faut pas crier vive ROBESPIERRE, il faut crier vive la République !" [soupir].

Puis il a fait son discours, il a expliqué ce que c'était pour lui "l'Être Suprême". Il n'avait pas osé dire Dieu. Ah ! Je comprends, c'est une syllabe fatigante, un phonème usé, une syllabe morte ! Alors il avait essayé de dire ce que disait Jean-Jacques ROUSSEAU : l'Être Suprême, peu importe le nom...

Je crois bien que si un certain nombre de gorges étaient serrées ce jour-là, c'est parce que, à mon sens, c'était la première fois qu'un gouvernant parlait de Dieu aux gens pour autre chose que pour les duper, et pour les asservir. [applaudissements] Attendez, attendez…

ROBESPIERRE signait ce jour-là sa condamnation à mort. Il y avait des tas de gens qui le haïssaient. Il y avait d'abord tout "le Ventre" comme on dit, vous savez, par opposition à "La Montagne" il y avait "le Marais", "Le Ventre" de la Convention, c'est à dire les notables, qui ne lui pardonnaient pas son maximum.

Il y avait les proconsuls hideux comme CARRIER, vous savez, les mariages républicains, comme FRERON, comme BARRAS, comme TALLIEN qu'il avait fait rappeler et qui lui en voulaient à mort.

Il y avait CARNOT…

La France, mon pays, avait obtenu un succès militaire à Fleurus, c'était le 25 juin, je crois, 1794. Alors ROBESPIERRE avait dit : "On s'arrête !" puisqu'il n'y a plus un seul étranger sur le territoire français. Et CARNOT était tombé dans une rage folle en disant : "S'arrêter ?! Au moment où la guerre va commencer à payer !!!".

Et le 13 juillet 1794, CARNOT envoie à PICHEGRU pour son entrée en Belgique la dépêche que voici : " Vous allez entrer en Belgique, PRENEZ TOUT, IL FAUT VIDER LE PAYS." Et ROBESPIERRE lui dit "mais C'EST DÉSHONORANT, C'EST LA HONTE DE LA RÉPUBLIQUE !" 

CARNOT passe immédiatement du côté de ceux qui décident de tuer ROBESPIERRE. [gros soupir]

On ne peut pas le tuer tant qu'il aura les faubourgs pour lui. La petite plèbe l'aime, alors si l'on touche ROBESPIERRE, ça va être une insurrection.

Alors qu'est-ce qu'ils vont faire ses ennemis ? Ses ennemis sont tous puissants au Comité de Sûreté Générale et ROBESPIERRE va essayer de demander par deux fois la révocation de FOUQUIER-TINVILLE, qui fait tomber toutes les têtes, vous savez, et dont ROBESPIERRE trouve que c'est un affreux.

Chiffre : le tribunal révolutionnaire, de sa création jusqu'à maintenant (juin 1794), Le Tribunal Révolutionnaire fait tomber en 6 mois 1 200 têtes. En 40 jours, 1 876 têtes vont tomber, en 40 jours ! Pourquoi ? Pour qu'on puisse dire que c'est ROBESPIERRE, puisqu'il passait pour le numéro un, qui transforme la guillotine en un instrument de folie.

Et c'est Lamartine, à mon sens qui aura dit là-dessus la phrase la plus pénétrante, je ne l'ai jamais vue reproduite. C'est dans "Les Girondins" de Lamartine qui sont bien plus intéressants qu'on imagine : "Ils le couvrirent pendant quarante jours du sang qu'ils versaient pour le perdre". Et en effet, dans l'opinion publique, le bruit court "ROBESPIERRE est devenu fou de rage, il fait tuer des gens !"

Il y avait eu un attentat. Un nommé ADMIRAT qui avait essayé de tuer ROBESPIERRE de loin, il y avait une petite Cécile RENAULT qui avait été saisie avec deux canifs, elle avait dit "oui, c'est vrai, je veux tuer ROBESPIERRE".

Alors on avait fait passer à la guillotine cinquante personnes d'un seul coup, on n'avait jamais vu ça.

Revêtus de la chemise rouge des parricides afin de pouvoir affirmer : "parricide"  parce que le père de la Patrie, ROBESPIERRE, a décidé qu'il fallait cinquante personnes quand on avait levé, de loin, une main contre lui.

On a fait passer à la guillotine l'évêque GOBEL, et CHAUMETTE. Avec quelle inculpation ? Écoutez-moi bien : Inculpation D'ATHÉISME ! Comme si ROBESPIERRE, transformé maintenant en un inquisiteur, un TORQUEMADA, voulait envoyer à la guillotine ceux qui, métaphysiquement, ne pensaient pas comme lui. Et JAMAIS cette pensée n'était venue à ROBESPIERRE !

Ca y est ! Maintenant on l'a ! On va faire "le nouveau maximum", (le 21 juillet, hein, on est tout près, puisque c'est le 27 qu'il va tomber) Le 21 juillet, nouveau maximum, OUF... Non ! Quel nouveau maximum ?! Le maximum DES SALAIRES ! Parce que Robespierre, pour les usines nationales d'armement, avait fait monter les salaires considérablement, et que le 21 juillet 1794, la Convention décide un abaissement des salaires de 30, 40 et 50% !

Or, comme on croit toujours que c'est ROBESPIERRE qui dirige tout, les ouvriers parisiens disent "mais il nous abandonne ! Il envoie à la guillotine des gens de chez nous, il fait tomber les salaires à 50% !"

Alors on peut y aller... [gros soupir]

ROBESPIERRE était retombé malade le 14 juin. Et vous pensez bien qu'un homme comme lui était guetté [essoufflé], alors s'il y a là un de ces petits détails… (j'en ai encore pour 7 à 8 minutes, pardonnez-moi) [gros soupir] c'est encore un petit détail qui m'intéresse beaucoup : on le suivait, vous pensez bien, Robespierre : il n'y avait pas de gorilles, non, mais enfin il y avait des gens qui l'espionnaient. Alors j'ai trouvé le détail que voici : après huit jours passés chez lui sans sortir, M. ROBESPIERRE est réapparu dehors. C'était le printemps 94, un printemps formidable, enfin radieux. La campagne, à ce moment-là, c'était tout à côté de Paris, en dix minutes on était à la campagne. Alors ROBESPIERRE qui était vacillant sur ses jambes mais qui ne voulait pas le montrer, sortait avec son chien. Il avait un grand chien qui s'appelait "Brount", dont la tête était assez haute et lui, il était petit. Alors les policiers qui surveillaient ROBESPIERRE disent "on voit de temps en temps, qu'il s'appuie sur la tête de son chien comme s'il avait une canne pour se soutenir en marchant". Et puis où il va ? Il va à une "corne de bois" dit le rapport. Ca veut dire, je pense, un bois en pointe, quoi, qui donnait sur une pente qui descendait vers la Seine. Et là, M. de ROBESPIERRE reste des heures assis là au soleil, les mains dans l'herbe, avec son chien couché autour de lui, et la tête renversée.

Le 26 juillet (c'est fini, hein), le 26 juillet, ROBESPIERRE apparaît brusquement à la Convention. Émotion... Qu'est-ce qu'il va dire ? Et il dit : "Mes mains sont liées, mais je n'ai pas encore un  bâillon sur la bouche, alors j'ai un certain nombre de choses à vous dire avant de mourir", dit-il.

"Quand la République tombe entre certaines mains, ce sont CES MAINS-LÀ qui font la contre-révolution" dit-il.

"Que voulez-vous que nous fassions quand le responsable des finances —(cette fois il y va tout droit, hein : CAMBON)—, QUAND LE RESPONSABLE DES FINANCES FOMENTE L'AGIOTAGE, FAVORISE LE RICHE ET DÉSESPÈRE LE PAUVRE ? J'en ai assez de vivre, dit Robespierre, dans un monde où l'honnêteté est toujours victime de l'intrigue et où la Justice est un mensonge".

Bon, il fait son discours, le lendemain ça y est : c'est le 27 juillet. Dans la nuit, [essoufflé] les comploteurs, c'est à dire SIEYÈS et les autres, sont allés trouver la plupart des députés en disant : «le discours de ROBESPIERRE n'est que le prélude à "une nouvelle tombée de têtes" et vous (on dit ça individuellement à chacun), et vous, vous êtes sur la liste que ROBESPIERRE veut tuer demain». Alors quand, le lendemain 27 juillet dans l'après-midi, SAINT-JUST monte à la tribune pour justifier ROBESPIERRE, on ne lui laisse pas la parole : c'est TALLIEN qui le bouscule réellement. Vous savez, la tribune de la Convention, c'était tout petit. SAINT-JUST était installé là debout, TALLIEN arrive et lui donne un coup d'épaule pour le faire tomber de la tribune. L'autre s'accroche, ROBESPIERRE descend lui-même des travées, ils sont trois dans ce tout petit espace et TALLIEN, qui avait préparé son scenario, tire de sa poche un glaive, enfin un couteau quoi, le dresse au-dessus de la tête de ROBESPIERRE et crie à l'assemblée : "Si vous ne votez pas l'arrestation du dictateur, je le tue devant vous !"

Le scenario était prêt, tout le monde hurle "À bas le dictateur ! À bas le nouveau CROMWELL !".

Arrestation de ROBESPIERRE. Alors là, détail que vous savez, c'est assez beau, LE BAS, qui était presque son beau-frère, qui avait épousé Élisabeth, dit : "Si vous arrêtez ROBESPIERRE, je demande à être arrêté !" Ah ben ça va... Si vous voulez...

Et puis "Bonbon", Augustin, le tout petit, c'était le benjamin, il avait 26 ans et il avait l'air d'avoir 20 ans. Il dit : "Si vous arrêtez Maximilien, alors moi aussi !" Alors ça fera le bon poids... On arrête aussi le petit Augustin.

Alors, on arrête ROBESPIERRE. HANRIOT, qui dirigeait la Garde Nationale qui était maintenant Républicaine et Plébéienne, arrache ROBESPIERRE aux gendarmes. On l'enferme à l'Hôtel de Ville, on bat le rappel pour espérer que les faubourgs vont se lever.

Il y avait 48 sections dans Paris, il y en a 17 qui vont répondre sur 48, pas plus... 3 500 gars se réunissent devant l'Hôtel de Ville. Qu'est-ce que vous voulez qu'on fasse avec les 3 500 gars ?

ROBESPIERRE refuse de les envoyer à l'abattoir. On lui dit : "mais signez un ordre, qu'ils attaquent !" ROBESPIERRE dit "Non ! assez de sang, d'ailleurs tout est foutu, tout est perdu."

Alors, comme ces 3500 gars à qui on ne donne même pas une miche de pain, ni un verre de vin, S'EN VONT, dans la nuit du 27 au 28, à 2h30 du matin, il n'y a plus personne pour protéger ROBESPIERRE qui est dans la grande salle de l'Hôtel de Ville.

C'est alors que Léonard BOURDON, "héroïque", à la tête de 14 gendarmes, décide de mettre la main sur ROBESPIERRE.

La tradition dit que c'est un gendarme dont le nom est incertain. Les uns disent "MEDA", les autres disent "MERDA", je préfèrerais la deuxième solution... Le gendarme MERDA va tirer un coup de revolver sur ROBESPIERRE et lui casse la mâchoire.

Bonbon, Augustin, prend peur... Le 28 juillet il fait très chaud, il saute par la fenêtre, qui est ouverte, et il se fracasse les jambes. Quant à LE BAS, il se tue.

Et les gendarmes, qui avaient probablement le goût du divertissement, ont pris COUTHON qui était là. COUTHON, vous savez, c'est un paralytique, il est dans sa petite voiture. Alors ils vont le lancer depuis le haut du grand escalier de l'Hôtel de Ville parce que ce sera d'agréables pirouettes. Ce qui va permettre à M. GAXOTTE, de l'Académie française, d'écrire : "Et, au bas des marches, COUTHON faisait le mort…" Et puis ce sera les 106 — vous entendez ? — les 106 exécutions ! "C'est la libération de Paris" comme va écrire Monsieur BESSAND-MASSENET dans son livre de 1946. On avait réservé ROBESPIERRE pour la fin, bien entendu, pour qu'il puisse bénéficier du spectacle. Et comme il avait la mâchoire cassée et qu'il avait une espèce de bandeau autour de la tête, pour le guillotiner il faut bien qu'on enlève le bandeau. Alors, au moment où, debout devant la guillotine, on lui arrache le bandeau, tout le monde voit cette bouche ouverte et sanglante d'où s'échappe un hurlement...

Eh bien c'est fini ! La Révolution "inacceptable" est terminée. Il n'y aura plus de maximum. M. BOISSY d'ANGLAS va monter bientôt aux applaudissements du Ventre pour annoncer que l'on rétablit le cens, on détruit le suffrage universel, et BOISSY d'ANGLAS prononce cette "admirable" parole : "Un pays gouverné par les propriétaires est dans l'ordre social". La pauvre Madame de STAEL qui avait dû fermer son salon va pouvoir enfin le rouvrir, elle reviendra de Coppet avec dans ses bagages Benjamin CONSTANT, les poches pleines de juteux francs suisses. [rires]

Alors, j'ai à peu près fini. Quelle est la conclusion ?

On me reproche de plus en plus d'être manichéen : il y a le blanc et le noir, il y a le bien et le mal, tout ce qui est la droite c'est le mal, tout ce qui est la gauche c'est le bien.

ROBESPIERRE un petit saint... Il n'y a pas de petit saint. ROBESPIERRE est quelqu'un dont je connais parfaitement les défauts. Très orgueilleux, assez insupportable, capable de haine. Il y a un prêtre qu'il a détesté, qui s'appelait l'abbé Jacques ROUX, qui faisait partie des "enragés", qui était un prêtre ultra-gauche, vous savez. Je ne sais pas pourquoi ROBESPIERRE l'a poursuivi d'une véritable férocité. Ce prêtre a fini par se suicider en prison tellement ROBESPIERRE le tracassait. Je sais aussi que ROBESPIERRE est un homme sanglant : il a voté la mort de Louis XVI et il a voté d'autres morts. Et s'il fallait opter par exemple entre Ganghi et ROBESPIERRE, il est certain que ce n'est pas ROBESPIERRE que je choisirais. Mais pour finir je voudrais vous apporter une citation inattendue de Graham GREENE. [essoufflé]

C'est dans "Les Comédiens". À la fin des Comédiens, Graham GREENE met en scène un petit curé de la République Dominicaine, tellement peu important qu'il n'avait pas de nom, et un docteur communiste qui s'appelle le Docteur MAGIOT. [essoufflé] Et on compare la violence et l'indifférence.

Et le petit curé dit : "La violence peut-être une forme de l'amour, ça peut être un visage indigné de l'amour. La violence est une imperfection de la charité, mais l'indifférence est la perfection de l'égoïsme".

Quant au Docteur MAGIOT le communiste, il va dire, lui : "J'aimerais mieux — au conditionnel, hein — j'aimerais mieux avoir du sang sur les mains que de l'eau de la cuvette de Ponce PILATE !".

 

PEGUY distinguait les hommes en deux groupes grosso-modo : Il disait "Il y a ceux qui ne s'occupent que de leur sexe et de leur compte en banque. J'appelle ça la mer morte" disait-il. "Et puis il y a ceux qui s'occupent un petit peu — UN PETIT PEU ! — d'autre chose que de leur plaisir et de leur argent". "Et puis, à la limite", disait-il reprenant PASCAL, "à la limite, il y a les témoins qui se font tuer".

 

Eh bien je crois que je n'ai pas sollicité l'histoire et je ne vous ai rien caché, j'ai essayé d'être loyal : pour moi, ROBESPIERRE, c'est un témoin qui s'est fait tuer.

[longs applaudissements…]

 


 

Notes des retranscripteurs :

(1) Jean-Baptiste CLOOTS dit Anacharsis (1755 - 1794)

(2) Antoine-François MOMORO (1756 – 1794)

(3) Camille DESMOULINS (1760 – 1794)

(4) Jacques-René HEBERT (1757 - 1794)

(5) Jacques MALLET du PAN (1749 – 1800)

(6) Pierre Joseph CAMBON (1756 – 1820)

(7) Bertrand BARERE (1755 – 1841)

(8) Philippe-François-Nazaire FABRE, dit FABRE d’ÉGLANTINE

(9) Il semble tout à fait évident que M. GUILLEMIN voulait parler en fait de Camille DESMOULINS et non de FABRE d’ÉGLANTINE.

 

 

 

* * * * *

 

 

Document téléchargeable ici :

http://etienne.chouard.free.fr/Europe/Guillemin_raconte_Robespierre_et_la_Revolution_francaise.pdf

Pour écouter la conférence, ainsi qu'une intégrale des vidéos et des livres d'Henri Guillemin, voyez :
http://etienne.chouard.free.fr/Europe/forum/index.php?2012/05/04/218-henri-guillemin-explique-robespierre-et-les-revolutions-francaises_la-fausse-et-la-vraie

 

 

Mille mercis aux courageux qui ont retranscrit cette très précieuse conférence.

ÉC.

 

 

* * * * *


 

 

vendredi 1 juin 2012

Henri Guillemin : LE FASCISME EN FRANCE (174)

Salut.

Comme vous savez, le mot "fascisme" est une insulte très courante aujourd'hui, — y compris contre des personnalités que je trouve admirables, comme Bricmont ou Chomsky, par exemple, dès qu'ils s'avisent de défendre une liberté d'expression digne de ce nom —, et sans qu'on arrive à jamais savoir clairement ce que ce mot signifie vraiment.

Pour progresser sur ce sujet, j'ai commandé (d'occasion, car il est épuisé) un "livre CD" de Guillemin intitulé "Le fascisme en France".

J'ai reçu en fait... une cassette ! de 1987... Bon, pas grave : j'ai récupéré le lecteur de cassettes de Clovis, j'ai enregistré le son de la voix d'Henri, je l'ai converti en mp3 => c'est assez sourd, mais on comprend ; et j'ai mis le fichier là :

Henri Guillemin :
LE FASCISME EN FRANCE


'


Fichier à télécharger : http://etienne.chouard.free.fr/Europe/multimedia/Guillemin_Le_fascisme_en_France_1987.mp3

Je suis content de retrouver dans cette conférence de Guillemin LE SENS PROFOND DU TERRIBLE MOT "FASCISME", qui correspond au sens que je lui donne intuitivement depuis des années :

le fascisme est L'IDÉOLOGIE QUI REMET —DE FORCE— L'ÉTAT AU SERVICE DES POSSÉDANTS QUAND LES ÉLECTIONS N'Y SUFFISENT PLUS.

Les plus riches privilégiés, — APRÈS avoir été farouchement parlementaristes tout le temps (19e siècle et début 20e) où le gouvernement dit représentatif conduisait systématiquement au pouvoir des "républicains pour rire" (c'est-à-dire strictement au service des affairistes et des banquiers) —, ces mêmes privilégiés, donc, sont DEVENUS au contraire violemment antiparlementaires avec la montée des socialistes aux élections et la vive crainte que le (faux) "suffrage universel" ne leur garantisse plus d'accaparer tous les pouvoirs politiques. Nota : les mêmes ultra-riches sont ensuite REDEVENUS parlementaristes quand l'appropriation des (très importants) médias de masse et la corruption des (très importants) partis dits "de gauche" ont rendu au gouvernement dit représentatif cette vertu —très convenable— de donner TOUJOURS le pouvoir aux plus riches.

Hitler, Mussolini, Franco et autres Pinochet — ainsi que l'Union européenne — garantissent aux plus riches privilégiés le maintien de "l'ordre social", c'est-à-dire l'affaiblissement maximum des syndicats et des salaires, ainsi que l'impuissance politique et la docilité des salariés, travailleurs condamnés aux travaux forcés au profit des propriétaires.



Je vais demander à la bande de "gentils virus sondistes" de Facebook s'ils ont un outil et du temps pour améliorer le son.

[Mise à jour 25 juin : merci à tous les gentils résistants qui ont bossé sur le fichier son => je ne sais plus où donner de la tête (lequel choisir), mais grâce à vous, j'ai remplacé ma propre capture par un bien meilleur son. ÉC]

Bonne écoute.

Étienne.

vendredi 4 mai 2012

Henri Guillemin explique Robespierre et les "Révolutions Françaises" : la fausse et la vraie (81)

Henri Guillemin explique Robespierre
et les "Révolutions Françaises" :

la fausse de 1789 (les nouveaux riches prennent le pouvoir aux anciens)
et la vraie de 1792 (le peuple est enfin défendu, pendant deux ans)

Chers amis,

Comme vous le savez (puisque j'en parle tout le temps depuis des mois),
je suis en train de devenir complètement drogué d'Henri Guillemin,
dont une captivante "intégrale" des vidéos est publiée sur le site de RTS (Radio Télévision Suisse)

L'intégrale de Guillemin sur le site de RTS :
http://www.rts.ch/archives/dossiers/henri-guillemin/?integrales=true

Je trouve ce vieux monsieur absolument épatant, il est honnête, il est gentil, il est savant, il explique merveilleusement bien, avec simplicité mais aussi avec élégance (il est de la génération qui utilise encore l'imparfait du subjonctif, mais naturellement), il met tous ses efforts au service du bien commun et notamment du peuple qui travaille (ou qui voudrait bien travailler pour survivre) ; il n'est pas marxiste si j'ai bien compris mais plutôt chrétien (ce qui présente des tas de valeurs humanistes communes), il est généreux et parfaitement loyal ; très attachant. Et surtout, il démonte un à un tous les mythes fondateurs du gouvernement prétendument représentatif.

Henri Guillemin écrit la contre-histoire des 200 ans d'impostures du "gouvernement représentatif".

Cet homme bon nous a laissé un peu plus d'une centaine de vidéos d'une demi-heure (parfois une heure), littéralement passionnantes, et quelques dizaines de livres en cours de réédition complète, aux éditions Utovie (utovie.com), encore plus importants.

Je compte mettre en valeur, progressivement, une à une, les vidéos les plus importantes.

Mais pour commencer cette nouvelle catégorie de blog (catégorie que j'ai appelée "Guillemin, Robespierre, Rousseau..."), je vous signale ici une perle parmi les perles, peut-être la meilleure de toutes les conférences de Guillemin (j'ai écouté presque toutes les autres 3 ou 4 fois) : celle-ci concerne spécifiquement la révolution française et Robespierre ! Elle a été enregistrée en février 1970 et elle est téléchargeable dans différents formats sur le site du CERN :

Guillemin explique Robespierre,
la fausse Révolution française (de 1789)
et la vraie Révolution française (de 1792) :





• Première partie (mp3) :
https://mediastream.cern.ch/MediaArchive/Audio/Public/Open/1970/AUDIO-1970-003-1/AUDIO-1970-003-1-128-kbps-44-kHz-stereo.mp3



• Deuxième partie (mp3) :
https://mediastream.cern.ch/MediaArchive/Audio/Public/Open/1970/AUDIO-1970-003-2/AUDIO-1970-003-2-128-kbps-44-kHz-stereo.mp3


Je remercie du fond du cœur le gentil virus "samsam" (sur le forum) qui m'a fait connaître cette magnifique trouvaille.

Je lance ici un APPEL À LA RETRANSCRIPTION :
cette histoire est RE-MAR-QUA-BLE !


[Mise à jour 10 juin 2012 : la retranscription est disponible... (incroyable) ; c'est là :
http://etienne.chouard.free.fr/Europe/forum/index.php?2012/06/08/227-conference-d-henri-guillemin-sur-robespierre-le-texte
Mille mercis aux gentils virus ! :) ]

Il faudrait même LA TRADUIRE, pour les autres peuples de la terre.




Mais pendant ce temps, sur Facebook, d'autres virus me signalent d'autres merveilles...


• Emmanuel, par exemple, me signale que Marc Collin a récapitulé
toutes les conférences de Guillemin du site RTS de façon ergonomique :
tous les liens sur une seule page et bien rangés dans l'ordre d'écoute :

http://gillemin.blogspot.fr/

Ce qui donne cette liste géniale (remise à ma sauce et agrémentée de mes trouvailles personnelles) :

Napoléon
Index :
http://www.rts.ch/archives/dossiers/3477989-les-dossiers-de-l-histoire-napoleon.html

Épisodes :
Napoléon 1 Le faux départ
Napoléon 2 Les débuts de l'escalade
Napoléon 3 Le militaire abusif
Napoléon 4 Les sphinx avec moi
Napoléon 5 Brumaire
Napoléon 6 Un caïd respectueux
Napoléon 7 L'annexion de l'Église
Napoléon 8 Le prénom suffira
Napoléon 9 Le repos du monde
Napoléon 10La grande parade
Napoléon 11 Monsieur Napoléon
Napoléon 12 La chanson de geste
Napoléon 13 La débâcle
Napoléon 14 Le récidiviste
Napoléon 15 Le bilan


La commune de Paris 1871

index :
http://www.rts.ch/archives/dossiers/3477764-les-dossiers-de-l-histoire-la-commune-de-paris.html

Épisodes :
1871 La Commune de Paris 1 Situation : la Révolution française
1871 La Commune de Paris 2 Qui est Thiers ?
1871 La Commune de Paris 3 "Il faut en finir" : la Guerre de 1870
1871 La Commune de Paris 4 Le siège de Paris : le 18 mars
1871 La Commune de Paris 5 L'avant Commune
1871 La Commune de Paris 6 Cependant qu'à Versailles...
1871 La Commune de Paris 7 La commune au pouvoir 1 : Ambiance à Paris :
1871 La Commune de Paris 8 La commune au pouvoir 2 : Des gens scrupuleux
1871 La Commune de Paris 9 "La vraie France" en action
1871 La Commune de Paris 10 À l'attaque de Paris : la croisade
1871 La Commune de Paris 11 Le moment de vérité : la victoire des "honnêtes gens"
1871 La Commune de Paris 12 Le fonds des choses
1871 La Commune de Paris 13 Lendemains


L’affaire Dreyfus
1 http://www.rts.ch/archives/tv/divers/3436309-l-affaire-dreyfus-1.html
2 http://www.rts.ch/archives/tv/divers/3436310-l-affaire-dreyfus-2.html
3 http://www.rts.ch/archives/tv/divers/3436311-l-affaire-dreyfus-3.html


L’autre avant-guerre (1871-1914)

Index :
http://www.rts.ch/archives/dossiers/3477314-les-dossiers-de-l-histoire-l-autre-avant-guerre-1871-1914.html

Épisodes :
1 http://www.rts.ch/archives/tv/culture/dossiers-de-l-histoire/3436385-l-ordre-moral.html
2 http://www.rts.ch/archives/tv/culture/dossiers-de-l-histoire/3436405-jules-ferry-triomphe.html
3 http://www.rts.ch/archives/tv/culture/dossiers-de-l-histoire/3436298-debut-du-colonialisme.html
4 http://www.rts.ch/archives/tv/culture/dossiers-de-l-histoire/3436341-le-general-boulanger.html
5 http://www.rts.ch/archives/tv/culture/dossiers-de-l-histoire/3436278-montee-du-socialisme.html
6 http://www.rts.ch/archives/tv/culture/dossiers-de-l-histoire/3436321-l-affaire-dreyfus.html
7 http://www.rts.ch/archives/tv/culture/dossiers-de-l-histoire/3436308-defense-republicaine.html
8 http://www.rts.ch/archives/tv/culture/dossiers-de-l-histoire/3436395-la-ruee-de-l-occident.html
9 http://www.rts.ch/archives/tv/culture/dossiers-de-l-histoire/3436288-republique-bourgeoise.html
10 http://www.rts.ch/archives/tv/culture/dossiers-de-l-histoire/3436371-alliances-coloniales.html
11 http://www.rts.ch/archives/tv/culture/dossiers-de-l-histoire/3436351-la-guerre-se-prepare.html
12 http://www.rts.ch/archives/tv/culture/dossiers-de-l-histoire/3436361-jean-jaures.html
13 http://www.rts.ch/archives/tv/culture/dossiers-de-l-histoire/3436331-la-guerre-est-la.html


L’affaire Pétain

Index :
http://www.rts.ch/archives/dossiers/3477797-la-serie-de-l-ete-henri-guillemin-raconte-l-affaire-petain.html

Épisodes :
1 http://www.rts.ch/archives/tv/culture/histoire/3449601-la-montee-du-fascisme.html
2 http://www.rts.ch/archives/tv/culture/histoire/3449522-petain-avant-34.html
3 http://www.rts.ch/archives/tv/divers/3449593-le-politicien.html
4 http://www.rts.ch/archives/tv/divers/3449569-la-defense-nationale.html
5 http://www.rts.ch/archives/tv/divers/3449513-un-etrange-marechal.html
6 http://www.rts.ch/archives/tv/culture/histoire/3449585-le-but-est-atteint.html
7 http://www.rts.ch/archives/tv/culture/histoire/3449577-l-an-40.html
8 http://www.rts.ch/archives/tv/divers/3449546-avec-darlan.html
9 http://www.rts.ch/archives/tv/divers/3449554-laval-reapparait.html
10 http://www.rts.ch/archives/tv/divers/3449530-l-asservissement.html
11 http://www.rts.ch/archives/tv/divers/3449450-la-fin.html
12 http://www.rts.ch/archives/tv/culture/histoire/3449538-constats.html
13 http://www.rts.ch/archives/tv/culture/voix-au-chapitre/3448905-une-raison-intime.html


France 1940
http://www.rts.ch/archives/tv/divers/3448450-france-1940.html


L’énigme Jeanne d’Arc

Index :
http://www.rts.ch/archives/dossiers/3477849-l-enigme-jeanne-d-arc.html

Épisodes :
1 http://www.rts.ch/archives/tv/divers/3460857-le-temps-de-jeanne-1.html
2 http://www.rts.ch/archives/tv/divers/3460848-signalement-2.html
3 http://www.rts.ch/archives/tv/divers/3460752-chez-le-roi-3.html
4 http://www.rts.ch/archives/tv/divers/3460802-le-siege-d-orleans-4.html
5 http://www.rts.ch/archives/tv/divers/3460793-temps-perdu-5.html
6 http://www.rts.ch/archives/tv/divers/3460830-le-sacre-a-reims-6.html
7 http://www.rts.ch/archives/tv/divers/3460811-reprendre-paris-7.html
8 http://www.rts.ch/archives/tv/divers/3460781-jeanne-isolee-8.html
9 http://www.rts.ch/archives/tv/divers/3460743-la-capture-9.html
10 http://www.rts.ch/archives/tv/divers/3460772-aux-fauves-10.html
11http://www.rts.ch/archives/tv/divers/3460761-l-epouvante-11.html
12 http://www.rts.ch/archives/tv/divers/3460821-jeanne-rehabilitee-12.html
13 http://www.rts.ch/archives/tv/divers/3460839-sainte-jeanne-13.html


LES GRANDS ÉCRIVAINS

Index :
http://www.rts.ch/archives/dossiers/3477253-henri-guillemin-presente-les-grands-ecrivains.html?page=1

Épisodes :

Rousseau
http://www.rts.ch/archives/tv/culture/en-appel/3448914-rousseau-1.html
http://www.rts.ch/archives/tv/culture/en-appel/3448915-rousseau-2.html

Lamartine
http://www.rts.ch/archives/tv/divers/3448698-lamartine-1.html
http://www.rts.ch/archives/tv/divers/3448699-lamartine-2.html

Hugo
http://www.rts.ch/archives/tv/culture/en-appel/3448666-hugo-1.html
http://www.rts.ch/archives/tv/culture/en-appel/3448674-hugo-2.html

Zola
http://www.rts.ch/archives/tv/divers/3449035-emile-zola-1.html
http://www.rts.ch/archives/tv/divers/3449036-emile-zola-2.html

Flaubert
http://www.rts.ch/archives/tv/divers/3448649-flaubert-1.html
http://www.rts.ch/archives/tv/divers/3448650-flaubert-2.html

Peguy
http://www.rts.ch/archives/tv/culture/en-appel/3448887-peguy-1.html
http://www.rts.ch/archives/tv/culture/en-appel/3448888-peguy-2.html

Chateaubriand
http://www.rts.ch/archives/tv/culture/en-appel/3448471-chateaubriand-1.html
http://www.rts.ch/archives/tv/culture/en-appel/3448472-chateaubriand-2.html

Pascal
http://www.rts.ch/archives/tv/culture/en-appel/3448871-pascal-1.html
http://www.rts.ch/archives/tv/culture/en-appel/3448872-pascal-2.html

Rimbaud
http://www.rts.ch/archives/tv/culture/en-appel/3444023-arthur-rimbaud.html

Sagan
http://www.rts.ch/archives/tv/divers/3473090-aimez-vous-brahms.html

Soljenitsyne
http://www.rts.ch/archives/tv/culture/preface/3443896-un-certain-soljenitsyne.html

Céline
http://www.rts.ch/archives/tv/divers/3448463-celine-vu-par-guillemin.html


Tolstoï
Index :
http://www.rts.ch/archives/dossiers/3478307-leon-tolstoi-vu-par-henri-guillemin.html

Épisodes :
1 http://www.rts.ch/archives/tv/culture/tolstoi-vu-par-henri-guillemin/3448929-le-commencement.html
2 http://www.rts.ch/archives/tv/culture/tolstoi-vu-par-henri-guillemin/3448970-tolstoi-soldat.html
3 http://www.rts.ch/archives/tv/culture/tolstoi-vu-par-henri-guillemin/3448978-l-incertain.html
4 http://www.rts.ch/archives/tv/culture/tolstoi-vu-par-henri-guillemin/3448986-sonia-entre-en-scene.html
5 http://www.rts.ch/archives/tv/culture/tolstoi-vu-par-henri-guillemin/3448994-le-trouble.html
6 http://www.rts.ch/archives/tv/culture/tolstoi-vu-par-henri-guillemin/3449002-tolstoi-devient-fou.html
7 http://www.rts.ch/archives/tv/culture/tolstoi-vu-par-henri-guillemin/3449010-en-avant.html
8 http://www.rts.ch/archives/tv/culture/tolstoi-vu-par-henri-guillemin/3449018-la-tragedie.html
9 http://www.rts.ch/archives/tv/culture/tolstoi-vu-par-henri-guillemin/3449026-tumultes.html
10 http://www.rts.ch/archives/tv/culture/tolstoi-vu-par-henri-guillemin/3448938-obstinement.html
11 http://www.rts.ch/archives/tv/culture/tolstoi-vu-par-henri-guillemin/3448946-crepuscule-ardent.html
12 http://www.rts.ch/archives/tv/culture/tolstoi-vu-par-henri-guillemin/3448954-fin-de-la-trajectoire.html
13 http://www.rts.ch/archives/tv/culture/tolstoi-vu-par-henri-guillemin/3448962-presence-de-tolstoi.html


Lénine
1 http://www.rts.ch/archives/tv/culture/portraits-de-revolutionnaires/3448715-lenine-partie-1.html
2 http://www.rts.ch/archives/tv/culture/portraits-de-revolutionnaires/3448716-lenine-partie-2.html


Défense de Guillemin : réponses aux critiques du structuralisme
http://www.rts.ch/archives/tv/culture/en-appel/3448614-defense-de-guillemin.html


Confidences d'Henri Guillemin
http://www.rts.ch/archives/tv/culture/signes-des-temps/3448683-henri-guillemin.html

Entrevue : Guillemin intime
http://www.rts.ch/archives/tv/information/en-direct-avec/3448615-guillemin-intime.html




Maître de sa parole /
http://www.rts.ch/archives/radio/divers/emission-sans-nom/3637193-maitre-de-sa-parole-16-09-1942.html

CONVICTION PROFONDE (texte bouleversant, je trouve)
http://www.rts.ch/archives/radio/culture/ma-conviction-profonde/3643822-conviction-profonde-21-10-1962.html

Le hobby de Guillemin (minute 3:20)
http://www.rts.ch/archives/tv/divers/3450139-le-hobby-de-guillemin.html

Réponse à Tel Quel :
http://www.rts.ch/archives/radio/culture/decouverte-de-la-litterature-et-de-l-histoire/3637159-reponse-a-tel-quel-04-11-1968.html

Lettres ouvertes :
http://www.rts.ch/archives/radio/divers/lettres-ouvertes/3584260-lettres-ouvertes-02-12-1973.html

Guillemin explique Robespierre et la Révolution française :
• Première partie (mp3) : https://mediastream.cern.ch/MediaArchive/Audio/Public/Open/1970/AUDIO-1970-003-1/AUDIO-1970-003-1-128-kbps-44-kHz-stereo.mp3
• Deuxième partie (mp3) : https://mediastream.cern.ch/MediaArchive/Audio/Public/Open/1970/AUDIO-1970-003-2/AUDIO-1970-003-2-128-kbps-44-kHz-stereo.mp3

LES MEILLEURS LIVRES DE GUILLEMIN SUR LA COMMUNE DE PARIS (1871) :
http://www.rts.ch/archives/tv/culture/voix-au-chapitre/3459321-la-commune.html

Les livres de l'été 1974 : (minutes 10:20 à 20:55)
http://www.rts.ch/archives/tv/culture/voix-au-chapitre/3837794-les-livres-de-l-ete-74.html

Guillemin résume la Commune de Paris 1871 en 3 minutes (min. 0:55 à 4:15) :
http://www.rts.ch/archives/tv/culture/voix-au-chapitre/3459160-jean-pierre-chabrol.html

Des goûts musicaux d'Henri Guillemin :
http://www.rts.ch/archives/radio/culture/disco-portrait/3637200-des-gouts-musicaux-29-04-1970.html
Il est tellement gentil, c'est émouvant :-)

Henri Guillemin parle
de Zola et de l'affaire Dreyfus
à Henri Mitterrand (archive INA) :

http://www.ina.fr/art-et-culture/litterature/video/I00006396/henri-mitterrand-et-henri-guillemin.fr.html

Du beau boulot de bon virus... :)

Je reviendrai en détail sur les conférences les plus poignantes, les plus importantes, les plus saisissantes, mais c'est vraiment très utile d'avoir composé cette table des matières unique. Merci Marc !

Mais ce n'est pas tout ! Les vidéos sont longues à télécharger et saturent les baladeurs qui se contenteraient de sons mp3...
Alors un virus "Guillaume" a tout téléchargé et tout converti... en mp3 ! Voici sa participation :

Guillaume : « J'ai compilé les conférences d'Henri Guillemin reformatées en audio. Voici les liens :

La commune de Paris

liste de fichiers mp3 à télécharger

Napoléon

liste de fichiers mp3 à télécharger

L'autre avant-guerre (1871-1914)

liste de fichiers mp3 à télécharger

Jeanne d'Arc

liste de fichiers mp3 à télécharger

Affaire Pétain

liste de fichiers mp3 à télécharger

L'Affaire Dreyfus

liste de fichiers mp3 à télécharger

Mais je dois bien reconnaître que c'est dommage de perdre les images, car la bonne tête de Guillemin, ses belles mains, ses œillades et ses indignations de visage... sont un vrai spectacle, qu'il est dommage de perdre. Bon, les mp3 c'est pour alimenter les baladeurs à petite capacité, mais le site RTS reste une irremplaçable caverne d'Ali Baba pour les amoureux d'Henri :)



Eh bien...

Voilà de l'éducation populaire en perspective ! pendant les transports, au lieu d'écouter les chiens de garde de Big Brother à la radio...

Tiens, à propos de journalistes mercenaires vendus aux ultra-riches, il faut absolument lire le dernier livre (explosif !) que Laurent Mauduit vient de publier, "LES IMPOSTEURS DE L'ÉCONOMIE"... c'est littéralement révoltant : Fiorentino, Lorenzi, Pastré, Boissieu... "experts" de mes deux... Gibiers de potence, plutôt ! Crapules en costard, oui...




À lire, sur ce scandale absolu :
Mais que se passe-t-il donc à France Culture ?
Les avancées du débat autour des «Imposteurs de l’économie»
Assauts multiples contre les « imposteurs de l’économie »


Merci à tous pour tout ce boulot !

Je file réécouter la conférence sur Robespierre (c'est trop bon)... :)

Étienne.



[PS : mise à jour (15 juillet 2012) : je signale la publication sur ce blog du formidable libelle (introuvable) intitulé
"SILENCE AUX PAUVRES !"
http://etienne.chouard.free.fr/Europe/forum/index.php?2012/07/15/237-henri-guillemin-silence-aux-pauvres-1989
C'est un texte très important ; ne ratez pas ça.

D'une façon générale, POUR SUIVRE ce qui se dit sur ce blog à propos de Guillemin, de Rousseau, de Robespierre, créez un raccourci vers la CATÉGORIE "Guillemin, Rousseau, Robespierre..."

ÉC]


[PPS : mise à jour 8 janvier 2013 :

• Viennent de paraître les vidéos d'un colloque passionnant
« Henri Guillemin et la Révolution Française : le moment Robespierre »

http://etienne.chouard.free.fr/Europe/forum/index.php?2014/01/08/360-les-videos-du-colloque-2013-henri-guillemin-et-la-revolution-francaise-le-moment-robespierre

• Ne ratez pas ce livre important qui vient de sortir (et dont Patrick Rödel nous raconte l'histoire au cours du colloque ci-dessus) :




ÉC]