Approche économique de la souveraineté - Blog du plan C, pour une Constitution Citoyenne, écrite par et pour les citoyens

Blog du plan C, pour une Constitution Citoyenne, écrite par et pour les citoyens


C'est notre Constitution qui est notre seule arme (et c'est aussi la meilleure) pour contrôler les pouvoirs. À nous d'en parler, entre simples citoyens, pour devenir des millions à l'avoir compris : ce n'est pas aux hommes au pouvoir d'écrire les règles du pouvoir.

Bienvenue :o)


Étienne Chouard
Je cherche ici à mettre en débat ouvert ce dont on ne parle nulle part : les plus grands principes institutionnels dont tous les citoyens (gauche, centre, droite) ont besoin pour se protéger des abus de pouvoir.

Je vous propose d'aller voir le FORUM et de suivre le SOMMAIRE, point par point (un principe par jour pour une digestion facile ?), et de réfléchir à votre propre position : Pour ? Contre ? Partagé ?

Et si personne (ni moi, ni d'autres ici) n'a encore défendu les arguments qui vous semblent importants, formulez-les vous-même : nous progressons ensemble en combinant nos réflexions, démocratiquement et positivement :o)

Suggestion :
pour parler nombreux
sur de nombreux sujets :
. soyons brefs,
. dans le sujet,
. et patients :-)

Une fois les principes bien débattus sur le FORUM, vous pouvez, dans la partie WIKI, écrire vous-mêmes les articles qui vous semblent importants dans une Constitution, aussi bien nationale qu'européenne.

Sur cette partie BLOG, je vous propose de nous parler plutôt des problèmes qui ne sont pas spécifiquement institutionnels (économie, histoire, philosophie, sociologie, société, actualité, technique, littérature, etc.), mais qui tournent quand même autour des sujets évoqués sur le forum : on cherche à imaginer ensemble un outil intellectuel, robuste et durable, contre les abus de pouvoir.

J'ai hâte de vous lire :o)

Étienne Chouard


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mercredi 26 février 2014

Scandaleuse politique >de l'offre< ! Frédéric Lordon : "Les entreprises ne créent pas l’emploi" (23)

Scandaleuse politique >"DE L'OFFRE"< !

Pourquoi les travailleurs ne clament-ils pas tous les jours dans les rues leur conscience et leur détestation de l'escroquerie monumentale qu'est la prétendue "POLITIQUE DE L'OFFRE" (qui a TOUJOURS ruiné à la fois l'État et 99% de la population, en empiffrant les 1% restant) ?

Il faudra bien un jour pendre les gros actionnaires et les banquiers avec les tripes des parlementaires et des ministres, qui ont trahi leur peuple et leur patrie pour quelques billets...

... ou bien (plus raisonnable) écrire nous-mêmes la Constitution qui nous manque.

De votre côté, personnellement, avez-vous commencé à écrire quelques articles ? :) Allez, au boulot, ça urge !



La livraison du jour, d'un Frédéric bien en forme, pour contredire les économistes prostitués (ceux qui prônent tous les jours "la politique de l'offre") :

Frédéric Lordon :
"Les entreprises ne créent pas l’emploi"


http://blog.mondediplo.net/2014-02-26-Les-entreprises-ne-creent-pas-l-emploi

Il faut avoir sérieusement forcé sur les boissons fermentées, et se trouver victime de leur propension à faire paraître toutes les routes sinueuses, pour voir, comme s’y emploie le commentariat quasi-unanime, un tournant néolibéral dans les annonces récentes de François Hollande [1]. Sans porter trop hauts les standards de la sobriété, la vérité appelle plutôt une de ces formulations dont Jean-Pierre Raffarin nous avait enchantés en son temps : la route est droite et la pente est forte — mais très descendante (et les freins viennent de lâcher).


Entreprise, mon amour ?

En effet, droit, c’est droit ! Et depuis l’origine. Evidemment, pour s’en apercevoir, il aurait fallu prêter un peu plus attention aux six premiers mois de la présidence Hollande, où tout a été posé pour cinq ans, et les actes et la logique des actes.

Les actes d’abord, en une séquence impressionnante de cohérence : ambassade du premier ministre à l’université du MEDEF, reculade devant les « pigeons », rapport Gallois, consécration législative de l’ANI (Accord National Interprofessionnel) — et tout le reste à l’avenant : Jérôme Cahuzac qui n’a « jamais cru à la lutte des classes » [2], heureusement remplacé par Bernard Cazeneuve qui voit, lui, distinctement que « les entreprises ne sont pas des lieux d’exploitation ou d’accumulation de profit » [3], l’un puis l’autre sous la tutelle éclairée de Pierre Moscovici qui pense que « pour lutter contre l’exil fiscal, il faut avant tout valoriser le site France qui doit être accueillant pour les entreprises, les talents » [4], qu’il ne doit pas y avoir de loi sur les rémunérations patronales, matière en laquelle il faut préférer « agir dans le dialogue (...) et miser sur une autorégulation exigeante » [5], qui pense tellement de choses d’ailleurs... Essentiellement résumable à une : « les entreprises sont au cœur de notre politique économique » [6].

Et voilà énoncée la logique des actes. Pauvre logique qui transpire les stratégies du désespoir et de la renonciation. Car les tendances longues de la trahison idéologique se mêlent ici aux calculs égarés de la panique quand, ayant abandonné toute idée de réorienter les désastreuses politiques européennes, ayant même fait le choix de les durcir un peu plus avec le TSCG, et par conséquent privé de toute possibilité de relance, il ne reste plus pour se sauver du naufrage complet que le radeau de la Méduse : « l’entreprise » comme ultime providence, c’est-à-dire... le MEDEF comme planche de salut. Formidable effort de la vie sauve et géniale trouvaille au bord de l’engloutissement : « La seule chose qu’on n’a pas essayé, c’est de faire confiance aux entreprises » [7]. Ah ! la riche idée : faire confiance aux entreprises... Faire confiance au preneur d’otages en se jetant dans ses bras, persuadé sans doute que l’amour appelle invinciblement l’amour — et désarme les demandes de rançon.


La prise d’otages du capital

Contrairement à ce qu’exclamerait dans un unisson d’horloges synchronisées la cohorte éditorialiste, scandalisée qu’on puisse parler de « prise d’otages », il n’y a pas une once d’outrance dans le mot, dont il faut même soutenir qu’il est analytiquement dosé au plus juste. Il est vrai que l’altération perceptive qui fait voir les droites sous l’espèce de la courbure est en accord avec cette autre distorsion qui conduit à voir des « prises d’otages » partout — chez les cheminots, les postiers, les éboueurs, et plus généralement tous ceux qui se défendent comme ils peuvent des agressions répétées dont ils sont l’objet —, sauf où il y en a vraiment. Il est vrai également que le capital a pour lui tous les privilèges de la lettre volée d’Edgar Poe [8], et que sa prise d’otages, évidente, énorme, est devenue invisible à force d’évidence et d’énormité. Mais par un effet de cécité qui en dit long sur le pouvoir des idées dominantes, pouvoir de faire voir le monde à leur manière, en imposant leur forme au réel, et en rendant invisible tout ce qui pourrait les contredire, par cet effet de cécité, donc, la plus massive des prises d’otages est devenue la moins remarquée, la plus entrée dans les mœurs.

Or, comme Marx l’avait remarqué, le capitalisme, c’est-à-dire le salariat, est une prise d’otage de la vie même ! Dans une économie monétaire à travail divisé, nulle autre possibilité de reproduire la vie matérielle que d’en passer par l’argent du salaire... c’est-à-dire l’obéissance à l’employeur. Et s’il n’y avait eu la conquête de haute lutte des institutions de la protection sociale, on ne voit pas bien ce qui séparerait la logique profonde de la mise au travail capitaliste d’un pur et simple « marche ou crève ».

Le capital ne prend pas en otage que la vie des individus séparément, mais également — en fait d’un seul et même tenant — leur vie collective, celle-là même dont la politique est l’expression, et qui donne normalement à la politique son objet. Mais voilà, l’objet de la politique est dans les pattes d’un autre : le capital. Cette captation a pour principe majeur que toute la reproduction matérielle, individuelle et collective, est désormais entrée sous la logique de l’accumulation du capital : la production des biens et des services qui reproduisent la vie matérielle n’est plus effectuée que par des entités économiques déclarées capitalistes et bien décidées à n’opérer que sous la logique de la marchandisation profitable. Et pour principe mineur la capacité d’initiative dont jouit le capital : le capital financier a l’initiative des avances monétaires qui financent les initiatives de dépenses du capital industriel — dépenses d’investissement ou dépenses de recrutement. Aussi les décisions globales du capital déterminent-elles le niveau général de la conjoncture, c’est-à-dire les conditions dans lesquelles les individus trouvent les moyens — salariaux — de leur reproduction. C’est ce pouvoir de l’initiative, pouvoir d’impulsion du cycle de la production, qui confère au capital une place stratégique dans la structure sociale d’ensemble — la place du preneur d’otages, puisque tout le reste de la société n’en finit pas d’être suspendu aux décrets du capital et à son bon vouloir.


Sous la menace de la grève de l’investissement

Sans doute l’intensité de la prise d’otages se trouve-t-elle modulée par la configuration historique concrète du capitalisme au moment considéré. Le rapport de force entre le capital et le travail, on pourrait même dire entre le capital et tout le reste de la société, n’est pas le même lorsque le commerce international, les investissements directs et les mouvements de capitaux sont très régulés, et lorsqu’ils ne le sont pas. C’est d’ailleurs le propre du néolibéralisme que d’avoir accru quasiment sans limite les possibilités stratégiques du capital, en abattant systématiquement les barrières qui jusqu’ici retenaient ses calculs.

Il fallait donc avoir l’humanisme chrétien, ou la bêtise crasse, chevillée au corps pour s’imaginer que le capital pourrait, comme toute puissance en marche, ne pas pousser son avantage jusqu’à sa dernière extrémité, et pour croire qu’il trouverait de lui-même les voies de la décence ou de l’autorégulation. Or cette « dernière extrémité », très exactement appuyée à la capacité d’initiative qu’on vient de décrire, consiste en ce que le capital est en mesure d’exiger de la société qu’il soit fait droit à toutes ses demandes pour que l’initiative soit effectivement lancée. Faute de quoi il pratiquera la grève de l’investissement — « grève », n’est-ce pas là le mot qui, dans la boîte à deux neurones de l’éditorialiste quelconque, déclenche habituellement l’association avec « prise d’otages » ?

Bien sûr pour qu’il y ait arc électrique dans cette boîte-là, il faudrait que cette grève, d’un genre spécial, se donne à voir sous des formes plus standard. Or ni piquet, ni banderole, ni brasero dans les grèves du capital, mais plutôt une retenue silencieuse — de l’investissement —, accompagnée d’un lamento bruyant, lamento de la création empêchée, à base d’énergies qui voudraient tant être libérées (et qui sont tant bridées), d’étouffement règlementaire et de strangulations fiscales, ou plus subtilement d’attractivité du territoire (médiocre) et par conséquent de fuite des talents, bref le discours du positif contrarié — pour ainsi dire le discours des forces de la vie, que seule une perversité mortifère peut avoir l’idée de retenir.

Évidemment le discours du positif a le gros bâton du négatif sous la main. Car si la société n’exécute pas les quatre volontés du capital, le capital a les moyens de le faire sentir à la société — et ceci du fait même qu’il a capté la maîtrise entière de sa reproduction matérielle. Il faut alors prendre un peu de recul pour mieux mesurer l’ampleur de la prise d’otages, et l’efficacité du rançonnement, depuis la suppression de l’autorisation administrative de licenciement au milieu des années 80 jusqu’aux dispositions scélérates de l’ANI, en passant par la baisse de l’impôt sur les sociétés, la défiscalisation des stock-options, les atteintes multiples au CDI, le travail du dimanche, etc., liste interminable de butins de guerre, dont il faut comprendre qu’elle est vouée à s’allonger indéfiniment tant qu’il ne se trouvera pas en face de la puissance du capital une puissance de même échelle mais de sens opposé pour le ramener autoritairement à la modération, car, la liste précédente l’atteste suffisamment, le capital n’a aucun sens de l’abus.


Le capital-enfant

Intensifiée comme jamais par la configuration institutionnelle du néolibéralisme, la capture — la prise d’otages — constitutionnelle au capitalisme a porté le rançonnement de la société entière à des degrés inouïs, mesurables par l’impudence déboutonnée de ses ultimatums. Le capital ne négocie plus avec la société : il extorque. Pourquoi se gênerait-il ? Sous le nom de « mondialisation », la situation structurelle a été aménagée pour maximiser son pouvoir matériel et symbolique, et il est dans la (tauto)logique des choses qu’une puissance à laquelle a été ôtée toute limite ne connaisse plus de limite. C’est pourquoi le capital désormais dicte ses demandes — on prétend que le pacte de responsabilité a été livré à Hollande clé en mains par Gattaz qui s’en défend à peine —, à défaut de quoi, il bloquera tout.

La compréhension de ce blocage demande alors de sortir de l’abstraction macroscopique du « capital » pour se transporter dans les psychés patronales ordinaires, et y observer in situ moins le cynisme ouvert de l’institution MEDEF que le sentiment du « bon droit » des patrons individuels, sentiment d’une évidente légitimité, ou bien celui d’une véritable offense au moindre refus, et la réaction totalement infantile du « si c’est comme ça... » qui s’en suit invariablement — « si c’est comme ça, je m’en vais », « si c’est comme ça la France n’aura plus mon talent », « si c’est comme ça, je paye mes impôts ailleurs », « si c’est comme ça, mon énergie n’est plus du tout libérée », « si c’est comme ça, je ne peux pas innover », « si c’est comme ça, je n’embaucherai pas ».

L’hypothèse infantile est décidément la bonne puisque la perte des limites fait invariablement remonter la part de l’enfant-tyran. À l’image de la psychologisation générale de la société, une des tendances les plus profondes du néolibéralisme, le débat politique se trouve donc entraîné dans une effarante régression où ne comptent plus que les conditions du confort psychique de l’enfant-patron. Pierre Gattaz réclame qu’on lui évite toute disposition « stressante ». Mais c’est sans doute Fleur Pellerin qui va le plus loin dans la grammaire du dorlotement en reconnaissant bien volontiers que « le milieu entrepreneurial a encore besoin de preuves d’amour » [9]. Voilà donc où nous en sommes : pour obtenir des patrons qu’ils daignent faire leur travail, la société doit leur témoigner de « l’amour », et surtout veiller à leur éviter toute contrariété. Stade ultime de la prise d’otages, où le preneur d’otages, en plus de la rançon, réclame d’être aimé, l’extorsion matérielle cherchant à se prolonger sous une forme délirante en extorsion affective.

Et c’est avec ce genre de complexion que la Droite Complexée du président Hollande imagine passer un pacte de responsabilité ! idée folle conduisant inévitablement à se demander lequel des deux « contractants » est le plus irresponsable, le capital-enfant qui ne connaît plus aucun frein et violentera jusqu’au bout la société otage, ou le gouvernement qui persiste, contre toute évidence, à en faire un partenaire « responsable ». Il faut en tout cas avoir au choix la franche bêtise ou, plus probablement, le cynisme retourneur de veste de M. Montebourg pour oser dire que le pacte consiste en « une réconciliation de la nation autour de l’entreprise », en contrepartie de laquelle il est attendu que « l’entreprise secoure la nation » [10].


La curieuse science expérimentale des baisses de cotisations

Supposé qu’il passe parfois dans quelque esprit gouvernemental l’ombre d’un doute, le capital, lui, ne se pose pas ce genre de question. Tout à sa poursuite des coudées larges et de la suppression fiscale, il demande, menace... et obtient. Bref il commande. De toutes ses revendications, la plus constamment réaffirmée a pour objet les cotisations sociales — les « charges » — et le voilà de nouveau satisfait. Mais d’une satisfaction qui va s’usant — avec la force de l’habitude — et réclame sans cesse des montants plus importants pour se soutenir. C’est pourquoi — assez d’être timoré ! — Pierre Gattaz se propose toutes les audaces de l’arrondi supérieur : 100 milliards de réduc’, c’est beau, c’est net, pas compliqué à retenir, maintenant, donc, il nous faut 100 milliards. Double effet caractéristique de l’addiction et de l’accoutumance, le capital déclare qu’il ne peut plus vivre, et donc qu’on ne pourra pas compter sur lui, s’il n’a pas sa dose. Le fait est que depuis presque trois décennies de pratique intensive des baisses de cotisations sociales, sans compter les aides variées à l’emploi et les allègements de toutes sortes — Gérard Filoche en estime le total à 65 milliards d’euros [11], soit 3 bons points de PIB tout de même —, le capital n’a même plus à chercher la seringue : il a le cathéter branché à demeure.

Mais le vrai mystère dans toute cette affaire réside bien dans le fait même de politiques entretenues depuis si longtemps alors que leur inefficacité est si continûment avérée — elle, pour des raisons qui n’ont rien de mystérieux : parce que le coût salarial complet n’est qu’une fraction relativement modeste du coût total (25 %) [12] et que même les 100 milliards de Gattaz n’aboutiraient qu’à une baisse du coût de production de 3,5 % [13], une misère à la merci du moindre renchérissement de matière première, pour ne rien dire d’un mouvement de change d’un compétiteur extra-européen. À ce propos, et dans le registre du passeur de plats, signalons le commentaire tout de bienveillance de Daniel Cohen pour qui il ne faut voir dans le pacte de responsabilité « aucune conversion idéologique » [14] mais une simple « option pratique », le pacte consistant, « privé de l’arme monétaire, (...) à gagner en compétitivité (...) par une dévaluation fiscale ». Ceci, d’ailleurs, avant de suggérer « d’indexer [les prestations] des systèmes sociaux sur la croissance », soit la proposition même du MEDEF, et cette remarquable convergence du patronat, de la Droite Complexée et de ses économistes de service ne peut en effet être mise au compte d’aucune « conversion idéologique » — à l’évidence, l’unanimité spontanée des raisonnables.

Mais que dire également de l’imitation de tous les pays européens dans la course à la baisse du coût du travail, sinon qu’elle n’a pas d’autre effet que l’attrition générale des standards sociaux sans le moindre gain de compétitivité puisque celle-ci n’est jamais qu’un avantage différentiel, comme tel annulé par son adoption généralisée. Ou encore de la théorie dite du wage-gap, soutenant que le chômage est un effet de déséquilibre de l’offre et de la demande sur le marché du travail dû à un excès du prix du travail, sinon qu’elle est fausse et archi-fausse [15].

Mais aucune de ces évidences n’a la moindre prise, ni sur le patronat évidemment — il ne faut pas trop demander —, ni sur le commentariat qui jacasse la baisse des charges à l’unisson du MEDEF, ni surtout sur le gouvernement socialiste à qui pourtant ces conneries coûtent les yeux de la tête ! Le voilà alors le vrai pouvoir des idées dominantes : le pouvoir de se maintenir envers et contre tout, contre toutes les objections de l’analyse et contre toutes les infirmations du réel — et il n’en a pas manqué depuis plus de vingt ans de baisses continues de tout et de stagnation prolongée dans le chômage de masse. Le pouvoir des idées dominantes, c’est ce privilège des épistémologies asymétriques, c’est-à-dire d’un rapport totalement distordu à l’expérience : on poursuivra pendant des décennies, et jusqu’au bout, la mise en œuvre du faux que l’on continuera, contre toute évidence, de déclarer le vrai, là où on ne laisserait pas six mois à une tentative authentiquement alternative.

Car il faut s’efforcer d’imaginer un programme de rupture avec le néolibéralisme et surtout se figurer ce que serait la réaction du commentariat aux turbulences qui suivraient nécessairement d’une refonte de l’ordre institutionnel du capitalisme (encore ne parle-t-on même pas ici de sortie du capitalisme...) : glapissements et hauts cris, rappels à l’ordre de la « raison économique », avertissements que ça ne marche pas et que ça ne marchera jamais, injonction à faire une démonstration immédiate d’efficacité, quand le néolibéralisme ne cesse, lui, de nous appeler à la sagesse du long terme (où « s’obtiennent vraiment ses effets »), et de nous renvoyer à la patience, patience des efforts de compétitivité qui « finiront par payer », patience de l’Europe qui sera bientôt sociale, enfin plus tard... — il faudra, donc, se souvenir de cette asymétrie des exigences temporelles, qui somme les uns au court terme et accorde aux autres le long, le très long terme, pour ne pas oublier, si jamais vient un jour le moment de la transformation sociale, de préciser que nous demanderons nous aussi vingt ans et pas une journée de moins.


Les entreprises ne créent pas l’emploi

Mais le pire dans toute cette affaire c’est peut-être l’irrémédiable inanité de la stratégie Hollande et de ses conseillers, esprits entièrement colonisés par la vue MEDEF du monde et qui n’ont d’autre point de départ de toutes leurs réflexions que la prémisse, l’énoncé princeps du néolibéralisme, il est vrai répété partout, entré dans toutes les têtes sur le mode de l’évidence au-delà de toute question : « ce sont les entreprises qui créent l’emploi ». Cet énoncé, le point névralgique du néolibéralisme, c’est la chose dont la destruction nous fait faire un premier pas vers la sortie de la prise d’otages du capital.

En tout cas, derrière « les entreprises ne créent pas d’emploi » il ne faut certainement pas voir un énoncé à caractère empirique — que les vingt dernières années confirmeraient pourtant haut la main en tant que tel... Il s’agit d’un énoncé conceptuel dont la lecture correcte n’est d’ailleurs pas « les entreprises ne créent pas d’emploi » mais « les entreprises ne créent pas l’emploi ». Les entreprises n’ont aucun moyen de créer par elles-mêmes les emplois qu’elles offrent : ces emplois ne résultent que de l’observation du mouvement de leurs commandes dont, évidemment, elles ne sauraient décider elles-mêmes, puisqu’elles leur viennent du dehors — du dehors, c’est-à-dire du bon-vouloir dépensier de leurs clients, ménages ou autres entreprises.

Dans un éclair de vérité fulgurant autant qu’inintentionnel, c’est Jean-François Roubaud, président de la CGPME et Saint Jean Bouche d’or, qui a vendu la mèche, à un moment, il est vrai, voué à être puissamment révélateur : le moment de la discussion des « contreparties ». Comme on sait à l’instant T moins epsilon qui précède la conclusion du « pacte », le patronat jure sur la tête du marché qu’il s’en suivra des créations d’emplois par centaines de mille et, comme de juste, à l’instant T plus epsilon on n’est tout d’un coup plus sûr de rien, il faudra voir de près, ne nous emballons pas, en tout cas il faut nous faire confiance.

Et voilà ce gros nigaud de Roubaud qui déballe tout sans malice ni crier gare : « encore faut-il que les carnets de commandes se remplissent... » [16] répond-il en toute candeur à la question de savoir si « les entreprises sont prêtes à embaucher en échange » [17]. C’est pas faux Roubaud ! Or si les entreprises « produisaient » elles-mêmes leurs propres carnets de commandes, la chose se saurait depuis un moment et le jeu du capitalisme serait d’une déconcertante simplicité. Mais non : les entreprises enregistrent des flux de commandes sur lesquels elles n’ont que des possibilités d’induction marginale (et à l’échelle agrégée de la macroéconomie aucune possibilité du tout [18]) puisque ces commandes ne dépendent que de la capacité de dépense de leurs clients, laquelle capacité ne dépend elle-même que de leurs carnets de commande à eux [19], et ainsi de suite jusqu’à se perdre dans la grande interdépendance qui fait le charme du circuit économique.

À quelques variations près, réglées par la concurrence inter-firmes, la formation des carnets de commandes, dont Roubaud nous rappelle — pertinemment — qu’elle décide de tout, ne dépend donc pas des entreprises individuellement, mais du processus macroéconomique général. En situation de passivité face à cette formation de commandes, qu’elles ne font qu’enregistrer, les entreprises ne créent donc aucun emploi, mais ne font que convertir en emplois les demandes de biens et services qui leurs sont adressées. Là où l’idéologie patronale nous invite à voir un acte démiurgique devant tout à la puissance souveraine (et bénéfique) de l’entrepreneur, il y a donc lieu de voir, à moins grand spectacle, la mécanique totalement hétéronome de l’offre répondant simplement à la demande externe.

On dira cependant que les entreprises se différencient, que certaines réduisent mieux leurs prix que d’autres, innovent plus que d’autres, etc. Ce qui est vrai. Mais n’a in fine d’effet que sur la répartition entre elles toutes de la demande globale... laquelle demeure irrémédiablement bornée par le revenu disponible macroéconomique. Ne peut-on pas aller chercher au dehors un surplus de demande au-delà de la limite du revenu interne ? Oui, on le peut. Mais le cœur de l’argument n’en est pas altéré pour autant : les entreprises enregistrent, à l’export comme à domicile, des demandes que, par construction, elles ne peuvent pas, individuellement, contribuer à former, et elles se borneront (éventuellement) à convertir ces commandes en emplois. En d’autres termes, les emplois ne sont que le reflet de demandes passivement perçues. Aucun geste « créateur » du type de celui que revendique l’idéologie patronale là-dedans. Les entrepreneurs et les entreprises ne créent rien (en tout cas en matière d’emploi) — ce qui ne veut pas dire qu’elles ne font rien : elles se font concurrence pour capter comme elles peuvent des flux de revenu-demande, et font leur boulot avec ça.


Non pas les entreprises : la conjoncture

Tout ceci signifie alors que nous n’avons pas à déférer à toutes leurs extravagantes demandes au motif qu’elles détiendraient le secret de la « création des emplois ». Elles ne détiennent rien du tout. Mais si l’emploi n’est pas créé par les entreprises, par qui l’est-il donc, et à qui devraient aller nos soins ? La réponse est que le « sujet » de la création des emplois n’est pas à chercher parmi les hommes, en vérité le « sujet » est un non-sujet, ou pour mieux dire la création des emplois est l’effet d’un processus sans sujet, un processus dont le nom le mieux connu est la conjoncture économique — terrible déception de ceux qui attendaient l’entrée en scène d’un héros... La conjoncture économique est en effet ce mécanisme social d’ensemble par quoi se forment simultanément revenus, dépenses globales et production. Elle est un effet de composition, la synthèse inintentionnelle et inassignable des myriades de décisions individuelles, celles des ménages qui vont consommer plutôt qu’épargner, celles des entreprises qui lanceront ou non des investissements — et, drame pour la pensée libérale-héroïsante, il faut avoir la sagesse intellectuelle de s’intéresser à un processus impersonnel.

Mais s’y intéresser, on le peut, et très concrètement même ! Car la conjoncture est un processus qui, dans une certaine mesure se laisse piloter. C’est précisément l’objet de cette action qu’on appelle la politique macroéconomique. Mais, de cela, le gouvernement « socialiste » a manifestement abdiqué toute velléité : ligoté par les contraintes européennes qui ont si bien neutralisé toute possibilité de politique économique active, et ayant renoncé par avance à tout effort de retrouver quelque marge de manœuvre en cette matière, il ne lui est plus resté qu’à dévaler avec tout le monde la pente de l’idéologie libérale-entrepreneuriale pour former le puissant raisonnement que « si ce sont les entreprises qui créent les emplois, alors il faut être très gentil avec les entreprises ».

Cependant, n’y a-t-il pas une contradiction à dire que le capital a toute initiative et qu’il prend — activement — la société en otage, quand, par ailleurs, on soutient que les entreprises sont réduites à enregistrer — passivement — des demandes qu’elles n’ont aucun pouvoir de former, et qu’elles n’ont dès lors nulle capacité de « créer l’emploi ». Il n’y a là en fait rien de contradictoire mais l’effet d’une asymétrie d’échelle, et une discontinuité classique quand on passe du microéconomique au macroéconomique. Les entreprises séparément n’ont aucune prise sur rien. C’est la composition de toutes leurs décisions qui fait tout. Mais cette composition est la plupart du temps inintentionnelle et sans cohérence spéciale — on en constate juste le résultat —, puisque c’est précisément le propre d’une économie de marché, c’est-à-dire d’une économie décentralisée que les agents y prennent leurs décisions par devers eux et sans coordination avec les autres. Aussi chacun d’eux est-il renvoyé à son isolement et à sa condition passive.

La situation change lorsque se présente un coordinateur. Le « capital » prend peut-être son sens le plus haut lorsqu’il apparaît ainsi sous l’espèce de la collectivité coordonnée des détenteurs de moyens de production. Certes le capital existe hors de cet état coordonné, et l’on peut bien maintenir qu’il est souverain — et preneur d’otages. Mais c’est un souverain désarticulé — un pur effet de composition acéphale. Et il n’est qu’un preneur d’otages de fait. Disons plus précisément : la société se retrouve otage du processus impersonnel en quoi consiste la synthèse des décisions des propriétaires individuels. Le souverain preneur d’otages ne prend alors vraiment sa forme consistante qu’au moment où le capital accède au stade du pour-soi en se posant, sous l’égide d’un coordinateur explicite (typiquement le MEDEF), comme une unité d’action consciente. C’est par passage du microéconomique au macroéconomique, c’est-à-dire de l’entreprise au capital, qu’apparaît véritablement la lutte de classes à l’échelle de la société entière, soit : un groupe constitué et unifié contre le reste.

On dira que ce capital coordonné se tire une balle dans le pied lorsqu’il s’engage dans son chantage caractéristique de la grève de l’investissement puisque, à gémir que rien n’est possible, il conduit en effet tous ses membres à gémir de concert, et de concert aussi à retenir leurs avances (leurs projets)... c’est-à-dire in fine à torpiller pour de bon la conjoncture dont pourtant ils vivent tous. Se seraient-ils coordonnés sur la position inverse qu’ils ne se seraient pas moins donné raison, mais cette fois en soutenant une conjoncture brillante... telle qu’ils auraient tous contribué à la former. Mais d’une part, le capital, dont Marx rappelait qu’il est incapable de dépasser « ses intérêts grossiers et malpropres », est le plus souvent hors d’état d’accéder à ce degré de rationalité. Et d’autre part, c’est l’horizon même de ces intérêts grossiers et malpropres qui lui désigne les bénéfices immédiats du chantage à l’investissement, contre lequel il espère bien ramasser autant d’avantages en nature (exonérations de toutes sortes, réglementaires et fiscales) que possible — et c’est une rationalité qui en vaut une autre : non pas la rationalité de l’entrepreneur mais celle de l’extorsion. Et si, par une asymétrie caractéristique, le capital refuse, au nom d’un argument idéologique, la coordination positive de l’investissement (« que le libre marché fasse son œuvre ! »), il est en revanche très capable de la coordination négative du chantage et de l’ultimatum.

On peut donc soutenir sans la moindre contradiction et la thèse de la prise d’otages (globale, celle du capital) et celle de la vaine prétention des entreprises à « créer l’emploi ». Les entreprises, séparément, ne créent rien. Mais il est vrai que, liguées en capital coordonné, elles décident de tout. Reconnaissons qu’à la profondeur où l’ânerie des « entrepreneurs qui créent l’emploi » est désormais enkystée, mesurable à la vitesse-éclair à laquelle elle vient à la bouche de l’éditorialiste quelconque, le travail d’éradication va demander du temps. Raison de plus pour l’entamer tout de suite. La politique se portera mieux, c’est-à-dire un peu plus rationnellement, quand ses discours commenceront d’être à peu près purgés de toutes les contrevérités manifestes, et manifestement attachées à un point de vue très particulier sur l’économie, et quand les schèmes de pensée automatique que ces contrevérités commandent auront été désactivés. Les entreprises ne créent pas l’emploi : elles « opèrent » l’emploi déterminé par la conjoncture. Si l’on veut de l’emploi, c’est à la conjoncture qu’il faut s’intéresser, pas aux entreprises.

Mais faire entrer ça dans une tête « socialiste »... Il est vrai que parmi le programme chargé des conversions symboliques à opérer, il y a à défaire l’habitude irréfléchie qui consiste à donner le parti socialiste pour la gauche, et à donner (très inconsidérément) de la gauche au parti socialiste. Alors que, rappelons-le, et il met d’ailleurs assez d’effort comme ça pour qu’on n’en doute plus et qu’on puisse l’en « créditer », le parti socialiste : c’est la droite ! La Droite Complexée. À propos de laquelle, du train où vont les choses, il va bientôt falloir se demander ce qu’il lui reste exactement de complexes.

Frédéric Lordon.


Notes

[1] Proposé en janvier par M. Hollande, le « pacte de responsabilité » offre aux entreprises un allégement de cotisations sociales de 30 milliards d’euros... dans l’espoir que celles-ci voudront bien, en contrepartie, créer des emplois...

[2] France 2, 7 janvier 2013.

[3] BFM-RMC, 6 janvier 2014.

[4] Les Echos, 4-5 mai 2013.

[5] Les Echos, 23 mai 2013.

[6] Les Echos, 23 mai 2013.

[7] Matthias Fekl, député proche de Pierre Moscovici, cité in Lénaïg Bredoux et Stéphane Alliès, « L’accord sur l’emploi fracture la gauche », Mediapart, 28 avril 2013.

[8] Dans la nouvelle d’Edgar Allan Poe La Lettre volée (1844), tous les protagonistes recherchent fébrilement un billet d’une importance décisive qu’ils supposent caché, mais qui est en fait posé en évidence sur un bureau.

[9] Cité in Julien Ponthus, « Hollande, VRP de la “start-up République” à San Francisco », Reuters, 12 février 2014.

[10] Arnaud Montebourg, « La Matinale », France Inter, 18 février 2014.

[11] « Le président de la CNAF dément la Présidence de la République », blog de Gérard Filoche, 27 janvier 2014.

[12] Christian Chavagneux, « Pourquoi le pacte de responsabilité n’améliorera pas les marges des entreprises et ne créera pas d’emplois », blog Alternatives Economiques, 6 janvier 2014.

[13] Id.

[14] Daniel Cohen, « La baisse des charges est davantage une option pratique qu’une conversion idéologique », entretien avec Franck Dedieu, L’Expansion, 18 février 2014.

[15] Pour un démontage en règle de cette thèse, voir le petit livre de Laurent Cordonnier, Pas de pitié pour les gueux, éditions Raisons d’agir, 2000.

[16] Les Echos, 3 janvier 2014.

[17] Id., la question lui est posée par Derek Perrotte.

[18] En tout cas hors de toute coordination.

[19] Commande de travail pour les ménages-salariés, commande de biens et services pour les entreprises-clientes.

Source : http://blog.mondediplo.net/2014-02-26-Les-entreprises-ne-creent-pas-l-emploi


Pour relancer l'activité économique,
• il faudrait SURTOUT augmenter les SALAIRES,
• en accompagnant ceci de PROTECTIONS aux frontières astucieuses
• et, bien sûr, de la remise en place de L'INDEXATION des salaires et des contrats sur les prix.

dimanche 16 février 2014

Allan Savory : Comment transformer nos déserts en prairies et inverser le changement climatique (67)

Allan Savory :
Comment transformer nos déserts en prairies
et inverser le changement climatique


Ne ratez pas cette passionnante explication sur un sujet central pour le bien commun, étonnamment méconnu :


C'est en marge de mon travail, certes,
mais c'est quand même un aspect connexe sacrément important,
pour tous ceux qui s'occupent de l'intérêt général et de la justice sociale.
C'est pourquoi je vous en parle ici :)

lundi 10 février 2014

Libre Belgique, David Van Reybrouck : "Il est devenu irresponsable de limiter la démocratie aux élections" (74)

Libre Belgique, David Van Reybrouck :
"Il est devenu irresponsable de limiter la démocratie aux élections"

Ça y est ! J'ai reçu (en deux exemplaires, finalement :) )
le dernier livre de David Van Reybrouck : "Contre les élections"

Voici un article paru dans la presse belge (plus libre et plus tonique que la presse française, presse corrompue —partout— par les marchands, qui ont pu carrément l'acheter, aussi simplement qu'on achète une auto, faute de Constitution) :

Libre Belgique, David Van Reybrouck :
"Il est devenu irresponsable de limiter la démocratie aux élections"


Entretien avec Pierre-François Lovens,
pour La Libre Belgique, 7 février 2014.



http://www.lalibre.be/debats/opinions/il-est-devenu-irresponsable-de-limiter-la-democratie-aux-elections-52f50b093570c16bb1c7041e

David Van Reybrouck, auteur à succès de "Congo", est de retour avec un livre polémique sur la démocratie. Dans "Contre les élections", il évoque la crise de confiance de la population à l’égard de la démocratie représentative et plaide en faveur du tirage au sort et d’un système bi-représentatif.


Alors que les Belges voteront en mai prochain pour des élections qu’on annonce déterminantes pour l’avenir du pays, vous dites être "Contre les élections"… Cela frôle l’incivisme, non ?

On avait une cinquantaine de titres pour le livre. Mon éditeur a estimé que tout mon livre visait à dire qu’il fallait être contre les élections si la démocratie se limitait aux seules élections. Mais je conviens qu’il y a une différence entre le titre, provocateur, et le contenu du livre, argumenté et serein.


Vous irez voter le 25 mai prochain ?

Oui ! Je ne méprise pas le droit de vote, mais je refuse de le sacraliser.


Un homme, une voix, c’est tout de même un acquis fondamental ?

C’est le grand acquis de la première moitié du XXe siècle. Mais, pour moi, ce n’est que l’expression d’un idéal politique plus large qui est l’égalité des chances. Pourquoi ne pas défendre "un homme, une chance d’être tiré au sort" ? [*]


"Il se passe une chose bizarre avec la démocratie : tout le monde semble y aspirer, mais personne n’y croit plus" : c’est la première phrase de votre livre. N’êtes-vous pas dans l’excès ?

Il suffit de consulter les chiffres de l’Eurobaromètre ou de Transparency International. Ils révèlent, depuis une dizaine d’années, un déclin graduel et constant de la confiance des Européens dans leurs institutions démocratiques. Les populations se sentent de moins en moins représentées. D’après Transparency International, 67 % des Belges interrogés considèrent les partis politiques comme les instances les plus corrompues du pays, alors qu’ils constituent les acteurs principaux de notre système démocratique. Les partis, à de rares exceptions, ne se mettent pas à l’écoute des citoyens. Dans le même temps, avec Facebook et Twitter, il y a un mouvement d’émancipation des citoyens à travers des prises de parole. Au plan politique, pourtant, ces citoyens ne prennent la parole qu’une fois tous les quatre ou cinq ans, lors des élections.


Pour contrer cette "fatigue démocratique", vous plaidez en faveur d’un système bi-représentatif, avec des élus et des citoyens tirés au sort. Des exemples existent déjà ?

Oui. Ce qui se passe actuellement en Irlande est très intéressant. Pour la première fois, un pays expérimente un système de double représentation. Trente-trois élus se sont mis ensemble avec soixante-six personnes tirées au sort pour discuter de huit articles de la Constitution irlandaise, dont un article relatif au mariage homosexuel. Dans un pays pourtant assez traditionnel sur le plan des valeurs, on assiste à un débat serein parce que les citoyens se sentent impliqués. C’est le meilleur exemple, à ce jour, d’un pays qui innove sur le plan démocratique en alliant le tirage au sort aux élections.


Vous dites que la Belgique devrait montrer l’exemple en matière de double représentation. Pourquoi ?

Les deux pays les plus avancés en Europe en matière d’innovation démocratique, ce sont l’Irlande et l’Islande. Il se fait que ce sont deux pays ayant traversé des crises profondes en 2007-2008. La Belgique a également connu une grave crise politique, avec le fameux épisode des 541 jours sans majorité fédérale. Cette crise a montré que notre problème n’était pas la Belgique en tant que telle, mais bien son fonctionnement démocratique et, plus particulièrement, son système électoral. On a pu constater les limites du système électoral. D’autre part, on a chez nous un grand savoir-faire en matière de procédures de participation citoyenne (beaucoup de communes y ont déjà recours, notamment à Anvers). Mon message est en fait de dire : allons plus loin que le niveau local et agissons au plan national. On doit en quelque sorte passer du droit de vote au droit de parole. Le Français Bernard Manin l’explique très bien : on a eu une extension quantitative de la démocratie (avec l’élargissement du droit de vote depuis le XIXe siècle), mais pas d’extension qualitative (on reste en présence d’une élite).


En quoi le tirage au sort peut-il contribuer à cette extension qualitative ?

L’histoire nous apprend qu’il n’y a pas de meilleur système pour atteindre une distribution égalitaire du droit de parole. Aristote, Montesquieu, Rousseau l’ont dit bien avant moi ! C’est le principe le plus démocratique, même s’il ne comporte pas que des avantages.


Dont celui d’aboutir à des assemblées de citoyens incompétents…

C’est un risque. Mais le gros avantage est de garantir l’impartialité, comme c’est le cas pour les jurys d’assises. Ce qui frappe dans les jurys populaires, c’est le sérieux et la détermination avec lesquels des gens ordinaires se vouent à leur tâche.


Le tirage au sort, n’est-ce pas une "démocratie de tombola" ?

C’est une expression que j’utilise dans le livre parce qu’au début, lorsqu’on m’a parlé du tirage au sort, ma réaction était de dire que c’était un système bidon. Mais, suite à mes recherches, je suis aujourd’hui convaincu que c’est une procédure très riche sur le plan démocratique. Ma découverte la plus choquante est d’avoir compris que, lorsque la démocratie élective a fait son apparition à la fin du XVIIIe siècle, ce n’était nullement pour développer la démocratie mais bien pour freiner son extension ! On a voulu remplacer l’aristocratie héréditaire par une nouvelle aristocratie élective. En utilisant l’outil des élections, la démocratie a été purement et simplement confisquée par la bourgeoisie.


Que craignez-vous si on persiste dans notre système de démocratie élective ?

Qu’on aille vers une instabilité croissante et vers une menace pour la paix et la sérénité de notre vivre ensemble. Ce qu’on voit en Grèce montre que la démocratie n’est plus une évidence en Europe. On ne veut pas voir la fragilité de la démocratie.


On vous a reproché de ne vous intéresser qu’au pouvoir législatif et non au pouvoir exécutif.

C’est délibéré. Ce serait une horreur de tirer au sort le ministre des Finances ! Pour l’exécutif, il faut continuer à travailler avec les personnes les plus compétentes.


Le tirage au sort a donc des limites ?

Heureusement ! Mais la démocratie parlementaire élective — basée sur des partis politiques de moins en moins représentatifs — n’a malheureusement plus rien de représentative. Pourquoi n’a-t-on pas le courage de consulter la population en dehors d’une élection qui est devenue un outil primitif. Il est devenu complètement irresponsable de limiter la démocratie aux élections.


La consultation populaire, le référendum… peuvent aider au réveil de la démocratie ?

Oui, mais le problème est qu’on demande alors l’avis de tout le monde sur des thèmes qu’ils ne connaissent pas ou très peu. Dans la démocratie délibérative, on constitue un échantillon représentatif de la population par tirage au sort. Ce groupe de citoyens, après examen et consultation d’experts, est amené à se prononcer en connaissance de cause. Dans ce système de démocratie participative — où les échantillons subissent une rotation —, l’enjeu d’être réélu disparaît et l’intérêt général peut être au cœur des délibérations.


Vous faites une proposition très concrète dans votre livre : transformer le Sénat en assemblée de citoyens tirés au sort.

Je rêve d’un système bicaméral avec une chambre de citoyens élus (le Parlement) et une chambre de citoyens tirés au sort (le Sénat). Ce serait une extraordinaire opportunité d’organiser un dialogue entre élus et citoyens. Au lieu d’avoir de la violence verbale sur Facebook ou Twitter entre citoyens et élus, on aurait un Parlement où chacun prendrait le temps de réfléchir, de se documenter et de dialoguer, avec des citoyens qui seraient libérés de toute pression électorale et particratique.


Source : http://www.lalibre.be/debats/opinions/il-est-devenu-irresponsable-de-limiter-la-democratie-aux-elections-52f50b093570c16bb1c7041e


Il faut que je rencontre ce gars-là :)

[*] Mon commentaire :

À propos de la question sur la règle sacrée, "un homme une voix", David Van Reybrouck aurait dû répondre (à mon avis) en dénonçant surtout l'arnaque du siècle, le foutage de gueule chimiquement pur qui consiste à réduire le principe "un homme une voix pour VOTER LES LOIS" à l'humiliant, aliénant et infantilisant principe "un homme une voix pour ÉLIRE UN MAÎTRE".

Le tirage au sort ne remplace PAS le vote (des lois), il remplace l'élection (de maîtres).

Merci à tous pour tout ce que vous faites pour que cette graine d'idée se reproduise et germe un peu partout dans le monde : si les simples citoyens (comme nous) ne le font pas, si on attend que les élus défendent eux-mêmes la démocratie à notre place, la démocratie n'adviendra jamais.

JAMAIS.

Tout repose sur notre engagement personnel, quotidien, nouveau... opiniâtre, obstiné...

Bien amicalement.

Étienne.

dimanche 19 janvier 2014

"Bienvenue dans l'Angle Alpha" : voici enfin l'adaptation pour le théâtre, par Judith Bernard, du livre épatant de Frédéric Lordon, "Capitalisme, désir et servitude. Marx et Spinoza." (20)

Bienvenue dans l'Angle Alpha
voici enfin l'adaptation pour le théâtre, par Judith Bernard,
du livre épatant de Frédéric Lordon,
"Capitalisme, désir et servitude. Marx et Spinoza."

Il y a des jours où je voudrais encore habiter Paris :)
J'envie les Parisiens qui vont pouvoir aller voir, autant qu'ils le veulent,
la pièce que nous a préparée Judith, à partir d'un livre de Frédéric que je trouve passionnant :
"Capitalisme, désir et servitude - Marx et Spinoza" :


(je vous en ai parlé là...)


Rappel : Judith et la compagnie ADA nous ont emportés l'an passé
dans leur formidable interprétation de la pièce de Frédéric : "D'un retournement l'autre", dont voici un extrait :


Depuis des mois, Judith bosse avec son équipe sur son nouveau projet, avec nos encouragements enthousiastes,
et les représentations publiques de la pièce "Bienvenue dans l'Angle Alpha" ont enfin commencé !

Ça se passe au Théâtre de Ménilmontant, 15 rue du Retrait, à Paris,
tous les mardis et mercredis, à 21 h, jusqu'au 26 février 2014.
Tél. réservation : 01 46 36 98 60.


L'Humanité a publié récemment une bonne critique de ce nouveau spectacle :


http://www.humanite.fr/culture/le-capital-brule-les-planches-556745


Frédéric Taddéi a reçu Judith — passionnante ! — sur Europe 1 pour qu'elle nous parle de son projet (c'est à la minute 18:55) :


http://www.europe1.fr/MediaCenter/Emissions/Europe-1-social-club-Frederic-Taddei/Sons/Europe-1-Social-Club-Denis-Podalydes-1770781/


Et moi je suis très impatient, je vais monter à Paris spécialement pour voir ça :) On s'y retrouvera peut-être !

Bon, j'espère qu'on sera nombreux à encourager — en y allant — cette forme intelligente d'éducation populaire.
Merci Judith, à toi et à ta joyeuse équipe, pour ce (bien utile) travail de Romains !

Amicalement.

Étienne.

lundi 9 décembre 2013

Frédéric Lordon prône la suppression de la Bourse, conchie l'Union européenne et l'euro, défend la nation, la souveraineté populaire et leurs institutions (277)

Frédéric Lordon sur France Culture
prône la suppression de la Bourse,
conchie l'Union européenne et l'euro,
défend la nation, la souveraineté populaire,
la monnaie nationale et leurs institutions

J'ai trouvé sur le blog Médiapart de Brigitte Pascall (merci à elle)
cette retranscription (partielle mais utile et bien ciblée) :

Frédéric Lordon : "On peut envisager de changer l’Europe, de faire un autre euro, un euro qui soit plus social et progressiste à la place de l'euro austéritaire. Mais j'ajoute aussitôt : cette transformation-là est UN RÊVE DE SINGE".
[...]
Frédéric Lordon : La transformation de l'UE est impossible pour un certains nombre de raisons très très profondes. C'est-à-dire passer d'une Europe néo libérale et austéritaire présente à une Europe qui serait sociale et progressiste, sans transition. C'est pourquoi je pense que le retour aux monnaies nationales se fera, de toutes façons, du seul fait qu'émergerait même un projet de transformation de l'Euro. Et pourquoi ? C'est que l'euro actuel est un outil qui a été conçu pour donner toute satisfaction aux marchés financier. Je pourrais vous reprendre le détail des règles de politiques économiques et des agencements institutionnels un par un.

Par conséquent, tout projet de transformation significatif de l'euro ne pourrait avoir pour objet que de soustraire la monnaie européenne à l'empire de la finance et des marchés de capitaux. Ce que voyant, l'empire des marchés de capitaux déchainerait immédiatement une spéculation d'où résulterait l'éclatement de la zone euro et le retour forcé aux monnaies nationales.

Je dis que ce retour aux monnaies nationales n'est PAS normativement parlant une catastrophe, qu'il nous permettrait de recouvrer de nombreux degrés de liberté économique et politique.

L Adler : Vous êtes pour le retour à la souveraineté nationale ?

Frédéric Lordon : Oui absolument, le retour à la souveraineté nationale car je ne vois pas comment on peut contester, plus exactement le retour à la souveraineté populaire, car je ne vois pas comment on peut contester l'idée de souveraineté populaire d'un point de vue de gauche.

Et c'est pas parce que le FN ou les mouvements de droite à la droite de l'UMP ont essayé de capter — et réussi à capter semble-t-il ce thème — qu'il faut se laisser faire pour autant. Car de dépossession en dépossession, nous finirons à poil.

Qu'est ce que c'est que la souveraineté populaire ? La souveraineté populaire c'est la capacité d'une communauté politique à décider collectivement de son propre destin. C'est une idée qui nous a été léguée par les Lumières, par la Révolution Française, et je refuse le stigmate du FN et que l'on nous vole cette idée.

La souveraineté populaire d'ailleurs, c'est un petit peu plus que la souveraineté nationale, et ce serait cela la différence qu'il faudrait marquer entre les deux.

Et de même, pour l'idée de Nation. (Si j'avais su que je serais venu parler de ce thème, je serais venu avec quelques munitions.) Et en particulier avec une définition de la nationalité qui avait été donnée dans l'article 4 de la constitution de 1793, la constitution de Robespierre. C'est une définition de la Nation par la citoyenneté et c'est une définition de la Nation qui est absolument admirable. Car la Nation, si elle est une communauté finie - la souveraineté populaire ne peut s'exercer que dans le périmètre d'un territoire finie (n'en déplaisent au cosmopolitisme car on n'a pas vu encore l'ombre d'une communauté politique mondiale qui n’existe qu'en fantasme) - donc si la Nation lieu d'exercice de la souveraineté populaire est une communauté finie, elle n'est pas pour autant une communauté close. Et rien n'interdit que des étrangers prennent la nationalité française définie comme citoyenneté.

En particulier, tous les travailleurs qui sont actuellement clandestins, qui payent des impôts, leurs cotisations sociales, ces gens-là ont droit à la nationalité française, précisément parce qu’ils s'acquittent de leur devoir de citoyen le plus fondamental qui est celui du consentement fiscal, là où des Bernard Arnaud, des Jérôme Cahuzac, des Depardieu et des Johnny se baladent dans le monde comme dans un self service à passeports pour faire de l'optimisation fiscale.

Et donc voila ma redéfinition de la Nation française. Et celle-là elle ne va pas plaire au FN. B Arnaud, pas Français. Johnny, Cahuzac : pas Français ; mais tous les travailleurs clandestins qui aspirent à payer des impôts, sont français de plein droit."

Frédéric Lordon, sur France Culture, lundi 9 décembre 2013

Pour info, l'article 4 dont parle Frédéric est celui-ci :

De l'état des citoyens

Article 4. - Tout homme né et domicilié en France, âgé de vingt et un ans accomplis ; - Tout étranger âgé de vingt et un ans accomplis, qui, domicilié en France depuis une année - Y vit de son travail - Ou acquiert une propriété - Ou épouse une Française - Ou adopte un enfant - Ou nourrit un vieillard ; - Tout étranger enfin, qui sera jugé par le Corps législatif avoir bien mérité de l'humanité - Est admis à l'exercice des Droits de citoyen français.

Source : http://www.assemblee-nationale.fr/histoire/constitutions/constitution-de-1793-an1.asp

Étienne.



PS : pour mémoire, certains arguments expliqués par Frédéric :

Et si on fermait la Bourse...

C’était il y a un peu plus d’un an : les gouvernements secouraient les banques aux frais du contribuable. Mission accomplie. Mais à quel prix ? L’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) évalue à 11 400 milliards de dollars les sommes mobilisées par ce sauvetage. Soit 1 676 dollars par être humain... Mais la finance n’est pas qu’affaire de banquiers. C’est aussi celle des actionnaires. Une proposition pourrait ne pas leur plaire : fermer la Bourse.

par Frédéric Lordon, février 2010

Pour un peu, le grand spectacle de ces deux dernières années nous l’aurait presque fait oublier : là où la finance « de marché »* (les astérisques renvoient au glossaire), appellation un peu idiote mais il en faut bien une pour faire la différence, semble s’activer dans un univers clos, loin de tout et notamment du reste de l’économie, la finance actionnariale*, celle des propriétaires des moyens de production, campe à l’année sur le dos des entreprises — et, comme toujours, en dernière analyse, des salariés. Il a fallu la « mode du suicide » si délicatement diagnostiquée par M. Didier Lombard, président-directeur général (PDG) de France Télécom, pour offrir l’occasion, mais si peu saisie dans le débat public, de se souvenir de ce dégât quotidien de la finance actionnariale dont les injonctions à la rentabilité financière sont implacablement converties par les organisations en minimisation forcenée des coûts salariaux, destruction méthodique de toute possibilité de revendication collective, intensification épuisante de la productivité et dégradation continue des conditions matérielles, corporelles et psychologiques du travail.

Contre toutes les tentatives de dénégation dont on entend d’ici les accents scandalisés, il faut redire le lien de cause à effet qui mène du pouvoir actionnarial, dont plus rien dans les structures présentes du capitalisme ne retient les extravagantes demandes, à toutes les formes, parfois les plus extrêmes, de la déréliction salariale. Et si les médiations qui séparent les deux bouts de la chaîne font souvent perdre de vue la chaîne même, et ce que les souffrances à l’une des extrémités doivent aux pressions exercées depuis l’autre, si cette distance demeure la meilleure ressource du déni, ou des opportunes disjonctions dont le débat médiatique est coutumier, rien ne peut effacer complètement l’unité d’une « causalité de système » que l’analyse peut très bien dégager (1).

Si donc la refonte complète du jeu de la finance « de marché », réclamée avec d’autant plus de martiale véhémence par les gouvernements qu’ils ont moins l’intention de l’accomplir, occupe le débat public depuis un an, il s’agirait de ne pas oublier que, au moins autant, la finance actionnariale est en attente elle aussi de son « retour de manivelle »... Sous ce rapport il n’y a que le PDG de Libération Laurent Joffrin, joignant la paresse intellectuelle au désir de ne rien rencontrer qui pourrait le contrarier, pour soutenir qu’il n’y a pas d’idées à gauche (2) — sans doute pas dans Libération ni au Parti socialiste en effet (mais on a dit : à gauche). Du vide dans le regard de Laurent Joffrin, on ne conclura donc pas pour autant qu’il n’y a rien. Le SLAM (Shareholder Limited Authorized Margin ou marge actionnariale limite autorisée) est une idée (3). L’abolition de la cotation en continu, et son remplacement par un fixing mensuel ou plurimestriel, en est une autre (4). Vient toutefois un moment où l’on envisage la question autrement : et fermer la Bourse ?

Des chroniques débonnaires du regretté Jean-Pierre Gaillard, longtemps journaliste boursier sur France Info, à l’apparition des chaînes boursières, en passant par l’incessante répétition « CAC 40 - Dow Jones - Nikkei », la Bourse aura bientôt quitté le domaine des institutions sociales pour devenir quasiment un fait de nature — une chose dont la suppression est simplement impensable. Il est vrai que deux décennies et demie de matraquage continu ont bien œuvré à cette sorte de naturalisation, et notamment pour expliquer qu’une économie « moderne » ne saurait concevoir son financement autrement que par des marchés et, parmi eux, des marchés d’actions* (la Bourse au sens strict du terme).

Bien sûr, pour continuer de se dévider, ce discours nécessite de passer sous silence l’ensemble des destructions corrélatives de l’exercice du pouvoir actionnarial ; la simple mise en regard de ses bénéfices économiques supposés et de ses coûts sociaux réels suffirait à faire apparaître tout autrement le bilan de l’institution « Bourse ». Encore faudrait-il questionner la division entre bénéfices économiques et coûts sociaux car les tendances à la compression salariale indéfinie qui suivent de la contrainte de rentabilité actionnariale ne sont pas sans effets macroéconomiques. La sous-consommation chronique qui en résulte a poussé les géniaux stratèges de la finance à proposer aux ménages de « faire l’appoint » avec du crédit, devenu la béquille permanente de la demande manquante — on connaît la suite. Evidemment les bilans sont toujours plus faciles avec une seule colonne qu’avec deux, particulièrement, aurait ajouté l’humoriste Pierre Dac, quand on enlève la mauvaise. Mais vienne la « bonne » à se montrer elle-même défaillante, que peut-il alors rester de l’ensemble ?

Or c’est peu dire que les promesses positives de la Bourse sont douteuses. Sans elle, paraît-il, pas de financement de l’économie, plus de fonds propres pour des entreprises alors vouées à l’insolvabilité, encore moins de développement des start-up annonciatrices des révolutions technologiques ? En avant, dans l’ordre et méthodiquement.


Les investisseurs pompaient,
pompaient !


Sur le papier, le plan d’ensemble ne manquait pas d’allure. Des agents (les épargnants) ont des ressources financières en excès et en quête d’emploi, d’autres (les entreprises) sont à la recherche de capitaux : la Bourse est cette forme institutionnelle idoine qui mettrait tout ce beau monde en contact et réaliserait la rencontre mutuellement avantageuse des capacités de financement des uns et des besoins des autres. Elle ferait même mieux encore : en apportant des ressources permanentes (à la différence de l’endettement, les capitaux propres, levés par émission d’actions, ne sont pas remboursables), elle stabiliserait le financement et en minimiserait le coût. Patatras : rien de tout ça ne tient la route.

La Bourse finance les entreprises ? Au point où on en est, ce sont plutôt les entreprises qui financent la Bourse ! Pour comprendre ce retournement inattendu, il faut ne pas perdre de vue que les flux financiers entre entreprises et « investisseurs » sont à double sens et que si les seconds souscrivent aux émissions des premières, ils ne manquent pas, symétriquement, de leur pomper régulièrement du dividende (en quantité croissante) et surtout du buy-back*, « innovation » caractéristique du capitalisme actionnarial par laquelle les entreprises sont conduites à racheter leurs propres actions pour augmenter mécaniquement le profit par action et, par là, pousser le cours boursier (donc la plus-value des investisseurs) à la hausse.

La cohérence dans l’incohérence du capital actionnarial atteint d’ailleurs des sommets car, imposant des normes de rentabilité financière exorbitantes, il force à abandonner bon nombre de projets industriels, incapables de « passer la barre », laissant les entreprises avec des ressources financières inemployées... aussitôt dénoncées comme « capital oisif », avec prière de le restituer instamment aux « propriétaires légitimes », les actionnaires — « puisqu’ils ne savent pas s’en servir, qu’ils nous le rendent ! ». Dorénavant, ce qui sort des entreprises vers les investisseurs l’emporte sur ce qui fait mouvement en sens inverse... et donnait son sens et sa légitimité à l’institution boursière. Les capitaux levés par les entreprises sont devenus inférieurs aux volumes de cash pompés par les actionnaires, et la contribution nette des marchés d’actions au financement de l’économie est devenue négative (quasi nulle en France, mais colossalement négative aux Etats-Unis, notre modèle à tous (5)).

Il y a de quoi rester interloqué devant pareil constat quand, dans le même temps, les masses financières qui s’investissent sur les marchés boursiers ne cessent de s’accroître. Le paradoxe est en fait assez simple à dénouer : faute de nouvelles émissions d’actions pour les absorber, ces masses ne font que grossir l’activité spéculative sur les marchés dits « secondaires »* (les marchés de revente des actions déjà existantes). Aussi leur déversement constant a-t-il pour effet, non pas de financer des projets industriels nouveaux, mais de nourrir la seule inflation des actifs financiers déjà en circulation. Les cours montent et la Bourse va très bien, merci, mais le financement de l’économie réelle lui devient chose de plus en plus étrangère : le jeu fermé sur lui-même de la spéculation est très suffisant à faire son bonheur et, de fait, les volumes de l’activité dans les marchés secondaires écrasent littéralement ceux des marchés primaires* (les marchés d’émission).

Que la Bourse comme institution de financement, par là différenciée de la Bourse comme institution de spéculation, soit devenue inutile, ce sont les entreprises qui pourraient en parler le mieux. Le problème ne se pose simplement pas pour les petites et moyennes... qui ne sont pas cotées, mais dont on rappellera tout de même qu’elles font l’écrasante majorité de la production et de l’emploi — on répète pour bien marquer le coup : l’écrasante majorité de la production et de l’emploi se passe parfaitement de la Bourse. Plus étonnamment, les grandes entreprises y ont fort peu recours également — sauf quand leur prend l’envie de s’amuser au jeu des fusions et des offres publiques d’achat (OPA). Car lorsqu’il s’agit de trouver du financement, le paradoxe veut que les fleurons du CAC 40 et du Dow Jones aillent le plus souvent voir ailleurs : dans les marchés obligataires, ou bien, par une inavouable persistance dans l’archaïsme... à la banque ! Une succulente ironie veut qu’il y ait là moins l’effet d’une réticence philosophique qu’un effet de plus de la contrainte actionnariale elle-même, qui voit dans toute nouvelle émission l’inconvénient de la dilution, donc de la baisse du bénéfice par action. En somme, le triomphe du pouvoir actionnarial consiste à dissuader les entreprises qui le pourraient le plus de se financer à la Bourse !


D’autres promesses,
d’autres menaces


Ce qui reste de financement brut apporté par la Bourse se fait-il au moins pour les entreprises au coût avantageux promis par tous les discours de la déréglementation ? On sait sans ambiguïté ce que coûte la dette : le taux d’intérêt qu’on doit acquitter chaque année. Le « coût du capital » (ici le coût des fonds propres) est une affaire moins évidente à saisir. Par définition les capitaux propres (levés par émissions d’actions) ne portent pas de taux de rémunération prédéfini comme la dette. Ça ne veut pas dire qu’ils ne coûtent rien ! Mais alors combien ? Très symptomatiquement, la théorie financière ne cesse de s’intéresser au « coût du capital »... mais sous le point de vue exclusif de l’actionnaire (lire « Le coût du capital du point de vue de l’actionnaire ») ! Ceci ne dit rien de ce qu’il en coûte concrètement à l’entreprise de se financer en levant des actions plutôt que des obligations*, ou encore en allant à la banque — et c’est là une question dont la théorie financière, qui révèle ainsi ses points de vue implicites (pour ne pas dire : pour qui elle travaille), se désintéresse presque complètement.

Or ce qu’il en coûte à l’entreprise tient en trois éléments : les dividendes et les buy-backs sont les deux premiers, à quoi il faut ajouter également les coûts d’opportunité liés aux projets d’investissement écartés pour cause de rentabilité insuffisante, c’est-à-dire tous ces profits auxquels l’entreprise a dû renoncer sous l’injonction actionnariale... à ne pas investir.

Tout ceci, qui commence à faire beaucoup, ne se met cependant pas aisément sous la forme d’un « taux » qui pourrait être directement confronté au taux d’intérêt afin d’offrir une comparaison terme à terme des coûts des différentes formes de capital (fonds propres versus dette). Le fait que la dette soit remboursable et non les capitaux propres est une première différence perturbatrice ; inversement, du dividende est payé éternellement sur des actions bien après la fin du cycle de vie de l’investissement qu’elles ont servi à financer ; les actions confèrent en assemblée générale un pouvoir que ne donne pas la dette (et auquel on pourrait assigner une valeur), etc. A défaut de comparaison directe, on peut au moins faire une comparaison différentielle, et observer que l’un des deux coûts, celui des fonds propres, a connu une évolution très croissante : les buy-backs qui étaient inconnus se sont développés dans des proportions considérables ; quant aux dividendes, on peut mesurer leur croissance à la part qu’ils occupent désormais dans le produit intérieur brut, où ils sont passés de 3,2 % à 8,7 % entre 1982 et 2007, et ceci, il faut le redire, du fait même de l’exercice du pouvoir actionnarial, pour qui la déréglementation boursière a été faite... sur la foi d’une baisse du coût de financement des entreprises !

Reprenons : contribution nette négative, et contribution brute hors de prix là où elle avait été promise à coûts sacrifiés... On se demande ce qui reste à la Bourse pour se maintenir dans l’existence — à part les intérêts particuliers du capital financier, il est vrai d’une puissance tout à fait admirable. La réponse est : d’autres menaces et d’autres promesses.

La menace agite le spectre d’une « économie sans fonds propres ». Au premier abord, elle ne manque pas de poids, spécialement en une période où l’on dénonce, non sans raison, la croissance hors de contrôle des dettes privées. Or refuser aux entreprises les bienfaits de la Bourse, n’est-ce pas les renvoyer aux marchés obligataires ou au crédit bancaire, c’est-à-dire à plus de dette encore — et tout le pouvoir aux banquiers, espèce que la crise nous a rendue si sympathique (6) ? Mais une économie sans Bourse n’est pas du tout une économie privée de fonds propres. Trop occupée à vanter ses propres charmes, la Bourse a fini par oublier que l’essentiel des fonds propres ne vient pas d’elle... mais des entreprises elles-mêmes, qui les sécrètent du simple fait de leurs profits, transformés en capital par le jeu de cette opération que les comptables nomment le « report à nouveau » : chaque année le flux de profit dégagé par l’entreprise vient grossir le stock de capital inscrit à son bilan… du moins tant qu’elle ne l’abandonne pas aux actionnaires sous la forme de dividendes.

On dira cependant que l’apport de fonds propres externes (ceux d’actionnaires donc) revêt une importance particulière quand précisément l’entreprise va mal et, par elle-même, ne dégage plus assez de fonds propres internes par profit et « report à nouveau ». Le sauvetage d’entreprises en difficulté ne révèle-t-il pas l’ultime vertu de l’intervention actionnariale, et seules des injections providentielles de capitaux propres ne peuvent-elles pas y pourvoir ? La belle idée : en général, les repreneurs s’y entendent pour mettre au pot le moins possible et pour mener leur petite affaire soit en empochant les subventions publiques, soit en ayant prévu de revendre quelques morceaux de gré à gré, soit en profitant du règlement judiciaire pour restructurer les dettes et larguer du salarié ; et le plus souvent par un joyeux cocktail mélangeant agréablement tous ces bons ingrédients — fort peu actionnariaux.

Comme le cercle commence à se refermer méchamment et que la liste des supposés bienfaits est déjà à l’état de peau de chagrin, on aura bientôt droit au cri désespéré : « Et les start-up ? » Les start-up, la révolution technologique en marche, celle qui nous a donné Internet (juste après que l’armée eut posé les tuyaux et les chercheurs inventé les protocoles...), celle qui enfin nous offrira bientôt des gènes refaits à neuf, comment les ferait-on éclore sans la Bourse ? Bien sûr on a pu se tromper un peu quant à la réalité de ses bienfaits, mais tout sera pardonné quand on aura redécouvert ses véritables, ses irremplaçables prodiges : des promesses d’avenirs radieux.

C’est peut-être dans ce registre prophétique des lendemains technologiques que le discours boursier, par ailleurs si déconsidéré, trouve son ultime redoute — avec parfois l’improbable secours de technologues de gauche, écolos amis de la chimère ayant reçu pour nom « croissance verte », ou enthousiastes du « capitalisme cognitif » (certains, pas tous...) qui nous voient déjà savants et émancipés par le simple empilement des ordinateurs connectés en réseau.

Or il est exact que le financement des start-up semble échapper au système financier classique, et notamment bancaire. Le propre de ces entreprises naissantes tient en effet à la difficulté de sélection qu’elles présentent aux financeurs potentiels du fait même du caractère inédit de leurs paris techniques et de la très grande incertitude qui en découle, faute de références passées auxquelles les comparer. On connaît l’argument : sur dix start-up soutenues, neuf seront d’épouvantables bouillons mais peut-être la dixième une magnifique pépite qui, bien poussée jusqu’à l’introduction en Bourse, décrochera la timbale — comprendre : enrichira ses actionnaires de départ, qu’on nomme, tout ridicule abattu, des business angels (« anges des affaires »), et fera mieux que les réconforter de leurs pertes sur les neuf autres.

Cette économie de la péréquation très particulière, propre aux entreprises technologiques naissantes, rendrait donc « indispensable » la sortie en Bourse et impossible le financement par le crédit : le banquier facturant en gros le même taux d’intérêt aux dix perdrait tout, intérêt et principal, sur neuf et ne gagnerait que ses quelques pour-cent sur la dixième ; bien trop peu pour que l’opération globale ne soit pas très perdante, et par suite définitivement abandonnée.

Il faut reconnaître que l’argument ne manque pas de sens. Il manque juste à être irrésistible. Car il ne faut pas beaucoup d’imagination pour envisager un taux d’intérêt qui soit, non plus fixe, mais défini comme une certaine part des profits, éventuellement révisable (à la hausse) sur les premières étapes du cycle de vie de l’entreprise. Si celle-ci est effectivement un bingo, elle le prouvera par ses bénéfices, et cette péréquation-là réjouira le banquier comme la péréquation boursière avait réjoui le business angel. Creusant un tout petit peu plus cependant, on finira par tomber sur la réalité moins glorieuse des mobiles qui font tenir les discours généraux du financement en capital des start-up et des héros technologiques.

L’introduction en Bourse a pour finalité essentielle... d’enrichir à millions les créateurs d’entreprise et leurs « anges » accompagnateurs. On les croyait mus par l’idée générale du progrès technique, le bien-être matériel de l’humanité et la passion d’entreprendre : ils n’ont le plus souvent pas d’autre idée que de faire fortune aussi vite que possible et de prendre une retraite très avancée — il n’y aurait pas de test plus dévastateur que de voir ce qui, la promesse de fortune boursière retirée, resterait des troupes des vaillants entrepreneurs. Des cohortes boutonneuses de la nouvelle économie, combien n’avaient pour idée fixe que de bricoler au plus vite une petite affaire susceptible d’être revendue et de faire la culbute patrimoniale ?

On fera remarquer que c’est l’essence même du capitalisme que les agents ne s’y activent pas pour des prunes. Sans doute, mais d’une part on pourrait, du coup, nous épargner le gospel entrepreneurial, et d’autre part c’est une chose de désirer s’enrichir de sa création d’entreprise, mais c’en est une autre de ne s’y livrer qu’à la condition (même si elle n’est qu’à l’état d’espoir) de s’enrichir hors de proportion, comme c’est devenu la condition implicite mais sine qua non des créateurs de start-up. Et il est vrai : ce n’est plus la simple rémunération du travail, ou même le revenu tiré du profit d’entreprise qui peut enrichir à cette échelle, mais bien la timbale boursière et elle seule.

Et c’est ici le terminus du discours de la Bourse. La Bourse n’est pas une institution de financement des entreprises — elles n’y vont plus sauf pour s’y faire prendre leur cash-flow* ; elle n’est pas le roc d’une « économie de fonds propres » — pour l’essentiel ceux-ci viennent d’ailleurs : des entreprises elles-mêmes ; elle n’est pas la providence qui sauve les start-up de l’attrition financière — on pourrait très bien agir autrement.Elle est une machine à fabriquer des fortunes. Et c’est tout. Bien sûr, pour ceux qui s’enrichissent, ça n’est pas négligeable. Mais pour tous les autres, ça commence à suffire.


Cupidité déboutonnée

Ainsi, faire la critique de la Bourse conduit immanquablement à retrouver les vraies forces motrices que le galimatias entrepreneurial s’efforce de recouvrir : il n’y est en fait question que d’enrichissement. Non pas que tous les entrepreneurs soient par principe affligés de cette cupidité déboutonnée — ceux qui ont vraiment l’envie de construire quelque chose sont mus par d’autres ressorts et se passent de la fortune patrimoniale pour s’activer (on n’en fera pas des saints pour autant...). Mais seule la Bourse pouvait installer dans le corps social, ou plutôt dans ses parties les plus concernées, ce fantasme, désormais fait mentalité, de la fortune-éclair, légitime récompense des élites économiques, entièrement due à leur génie créateur et sans laquelle on déclarera qu’on veut faire fuir le sel de la terre, tuer la vie entrepreneuriale, peut-être même la vie tout court.

Fermer la Bourse n’a donc pas seulement la vertu de nous débarrasser de la nuisance actionnariale pour un coût économique des plus faibles, mais aussi le sens d’extirper l’idée de la fortune-flash, devenue référence et mobile, cela-va-de-soi pour bien-nés et normalité du « mérite », pour rappeler que l’argent ne se gagne qu’à hauteur des possibilités de la rémunération du travail, ce qui, dans le cas des individus qui nous intéressent, est déjà la plupart du temps largement suffisant. La Bourse comme miroir à la fortune aura été l’opérateur imaginaire, aux effets bien réels, du déplacement des normes de la réussite monétaire, et il n’est pas un ambitieux dont le chemin ne passe par elle — pour les autres, il y a le Loto, et pour plus personne en tout cas, rapporté à cette norme, le travail.

Aussi la Bourse a-t-elle cette remarquable propriété de concentrer en un lieu unique la nocivité économique et la nocivité symbolique, en quoi on devrait voir une raison suffisante d’envisager de lui porter quelques sérieux coups. On ne dit pas que les arguments qui précèdent closent définitivement la discussion de la fermeture de la Bourse, et il y a sûrement encore bien des objections à réfuter pour se convaincre définitivement de joindre le geste à la parole. On ne le dit pas donc, mais on dit seulement qu’au moins il est temps de cesser de s’interdire d’y penser.

Frédéric Lordon
Economiste, auteur de La Crise de trop. Reconstruction d’un monde failli, Fayard, 2009.

Source : http://www.monde-diplomatique.fr/2010/02/LORDON/18789

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(1) La Crise de trop, chapitres IV et V.

(2) « La gauche ne dit rien sur la crise financière », assénait-il encore le 20 septembre 2008 sur France Inter.

(3) Lire « Enfin une mesure contre la démesure de la finance, le SLAM ! », Le Monde diplomatique, février 2007.

(4) Lire « Instabilité boursière : le fléau de la cotation en continu », La pompe à phynance, Les blogs du Diplo, 20 janvier 2010.

(5) Entre 2003 et 2005 la contribution nette des marchés d’actions au financement des entreprises françaises est de l’ordre d’à peine quelques milliards d’euros. Aux Etats-Unis, elle passe de — 40 milliards à — 600 milliards d’euros sur la même période ! Seule la crise financière interrompt (provisoirement) ces mouvements massifs de buy-back (« Rapport annuel de l’Autorité des marchés financiers », Paris, 2007).

(6) Comme souvent, c’est l’occasion de se rendre compte que les transformations radicales se font moins « par parties » que par « blocs de cohérence ». Refaire les structures de la finance nécessite de s’en prendre aux marchés, mais aussi aux structures bancaires. Cf., à ce propos, La Crise de trop, op. cit., chapitre III.


Voyez aussi :


http://etienne.chouard.free.fr/Europe/forum/index.php?2011/04/24/122-la-limpide-synthese-d-un-lordon-atterre-il-faut-arraisonner-la-finance-privee

http://etienne.chouard.free.fr/Europe/forum/index.php?2011/10/15/151-frederic-lordon-lbsjs-sept-2011



LA BOURSE EST LE CASINO DES ULTRA-RICHES.

C'est à la Bourse que vont (en pure perte) les milliers de milliards des "QE", produits à nos frais pour les sauver de la ruine.

La Bourse est un fléau pour le peuple, le royaume des accapareurs.

NOUS N'AVONS PAS BESOIN DE L'ARGENT DES RICHES POUR FINANCER L'ÉCONOMIE.

Voir le travail de Bernard FRIOT : • http://etienne.chouard.free.fr/Europe/forum/index.php?2013/06/07/331-passionnant-bernard-friot-explique-l-enjeu-des-retraites-par-repartition-resister-a-la-reforme-capitaliste-et-assumer-cette-autre-definition-de-la-valeur-economique

http://etienne.chouard.free.fr/Europe/forum/index.php?2012/04/12/205-bernard-friot-l-enjeu-du-salaire

http://etienne.chouard.free.fr/Europe/forum/index.php?2012/04/12/204-passionnant-bernard-friot-distinguer-la-propriete-d-usage-de-la-propriete-lucrative-pour-etendre-la-premiere-et-interdire-la-seconde

http://etienne.chouard.free.fr/Europe/forum/index.php?2012/02/06/190-guerre-des-salaires-il-faut-aider-le-soldat-friot

mardi 9 juillet 2013

Passionnant Lordon : contre "l'armée de réserve" des sans-papiers : la régularisation ! Contre le chômage : la souveraineté populaire et une nation citoyenne, démocratique, régulant les puissants pour protéger la société (210)

Passionnant Frédéric Lordon :
Contre "l'armée de réserve" des sans-papiers : la régularisation !
Contre le chômage : la souveraineté populaire,
dans une nation citoyenne, enfin démocratique,
régulant les puissants pour protéger la société.


Un papier passionnant — et important — de Frédéric Lordon, sur le blog du Diplo, "La pompe à phynance" :

Ce que l’extrême droite ne nous prendra pas

sur le blog de "La pompe à phynance", lundi 8 juillet 2013, par Frédéric Lordon


La colorimétrie des demi-habiles ne connaissant que deux teintes, toute mise en cause de l’Europe, fût-elle rendue au dernier degré du néolibéralisme, est le commencement d’une abomination guerrière, toute entrave au libre-échange est la démonstration manifeste d’une xénophobie profonde, toute velléité de démondialisation l’annonce d’un renfermement autarcique, tout rappel au principe de la souveraineté populaire la résurgence d’un nationalisme du pire, tout rappel au principe de la souveraineté populaire en vue d’une transformation sociale, la certitude (logique) du… national-socialisme, bien sûr ! Voilà sur quel fumier intellectuel prospère le commentariat européiste quand, à bout d’argument, il ne lui reste plus que des spectres à brandir.

Le pire cependant tient au fait que ces imputations, où le grotesque le dispute à l’ignoble, font sentir leurs effets d’intimidation jusque dans la gauche critique, terrorisée à l’idée du moindre soupçon de collusion objective avec le FN, et qui se donne un critère si bas de cet état de collusion que le moindre regard jeté sur une de ses idées par les opportunistes d’extrême droite conduit cette gauche à abandonner l’idée – son idée – dans l’instant : irrémédiablement souillée. À ce compte-là bien sûr, la gauche critique finira rapidement dépossédée de tout, et avec pour unique solution de quitter le débat public à poil dans un tonneau à bretelles. Comme on sait, sous couleur de ne pas donner prise aux accusations de « repli national », elle a laissé tomber de fait toute idée de mettre quelque entrave que ce soit au libre-échange puisque toute restriction à la libre circulation des conteneurs est une offense égoïste faite aux peuples des pays exportateurs – et la démondialisation y a été vue comme une inacceptable entorse à un internationalisme de principe. En bonne logique ne faudrait-il pas, à cette partie de la gauche, renoncer également à la critique de la déréglementation financière internationale au motif que l’extrême droite, elle aussi, en fait l’un de ses thèmes de prédilection, en conséquence de quoi la chose ne pourrait plus être dite ?


Souverainisme de droite,
souverainisme de gauche


« Repli national », en tout cas, est devenu le syntagme-épouvantail, générique parfait susceptible d’être opposé à tout projet de sortie de l’ordre néolibéral. Car si cet ordre en effet se définit comme entreprise de dissolution systématique de la souveraineté des peuples, bien faite pour laisser se déployer sans entrave la puissance dominante du capital, toute idée d’y mettre un terme ne peut avoir d’autre sens que celui d’une restauration de cette souveraineté, sans qu’à aucun moment on ne puisse exclure que cette restauration se donne pour territoire pertinent – n’en déplaise à l’internationalisme abstrait, la souveraineté suppose la circonscription d’un territoire – celui des nations présentes… et sans exclure symétriquement qu’elle se propose d’en gagner de plus étendus !

Prononcer le mot « nation », comme l’un des cas possibles de cette restauration de la souveraineté populaire, peut-être même comme l’un de ses cas les plus favorables ou du moins les plus facilement accessibles à court terme – précision temporelle importante, car bien sûr le jacquattalisme du gouvernement mondial, lui, a le temps d’attendre… –, prononcer le mot « nation », donc, c’est s’exposer aux foudres de l’internationalisme, en tout cas de sa forme la plus inconséquente : celle qui, soit rêve un internationalisme politiquement vide puisqu’on en n’indique jamais les conditions concrètes de la délibération collective, soit qui, les indiquant, n’aperçoit pas qu’elle est simplement en train de réinventer le principe (moderne) de la nation mais à une échelle étendue !

En ce lieu de la souveraineté, qui donne naissance à toutes les confusions politiquement intéressées, il pourrait être utile de commencer par montrer en quoi un souverainisme de gauche se distingue aisément d’un souverainisme de droite, ce dernier se concevant généralement comme souveraineté « de la nation », quand le premier revendique de faire droit à la souveraineté « du peuple ». Les tenants de la « souveraineté nationale » en effet ne se posent guère la question de savoir qui est l’incarnation de cette souveraineté, ou plutôt, une fois les évocations filandreuses du corps mystique de la nation mises de côté, ils y répondent « tout naturellement » en tournant leurs regards vers le grand homme, l’homme providentiel – l’imaginaire de la souveraineté nationale dans la droite française, par exemple, n’étant toujours pas décollé de la figure de de Gaulle. L’homme providentiel donc, ou tous ses possibles succédanés, comités de sages, de savants, de compétents ou de quelque autre qualité, avant-gardes qualifiées, etc., c’est-à-dire le petit nombre des aristoi (« les meilleurs ») à qui revient « légitimement » de conduire le grand nombre.

La souveraineté vue de gauche, elle, n’a pas d’autre sens que la souveraineté du peuple, c’est-à-dire l’association aussi large que possible de tous les intéressés à la prise des décisions qui les intéressent. Le souverainisme de droite n’est donc rien d’autre que le désir d’une restauration (légitime) des moyens de gouverner mais exclusivement rendus à des gouvernants qualifiés en lesquels « la nation » est invitée à se reconnaître – et à s’abandonner. Le souverainisme de gauche est l’autre nom de la démocratie – mais enfin comprise en un sens tant soit peu exigeant.

Faute de ces élémentaires distinctions, une partie de la gauche en est venue à ostraciser l’idée de souveraineté quand elle prétend par ailleurs lutter pour une extension de la démocratie… qui n’en est que le synonyme ! Démocratie, souveraineté populaire : une seule et même idée, qui est celle de la maîtrise par une communauté de son propre destin. On mesure donc les effets de captation et de terrorisme intellectuels de l’extrême droite, et les effets de tétanie de la gauche critique, à cette aberration d’auto-censure et d’intoxication qui a conduit cette dernière à abandonner l’idée de souveraineté, faute d’être simplement capable de se souvenir que, sous l’espèce de la souveraineté populaire, elle est l’une de ses propres boussoles idéologiques depuis la Révolution française !


Contre l’« armée de réserve » des sans-papiers :
la régularisation !


Il est bien vrai cependant que le FN se montre d’une redoutable habileté dans le pillage éhonté des idées de la gauche critique. Il aurait tort de se gêner puisqu’il ne vient personne pour lui rappeler les orientations foncièrement reaganiennes de sa « pensée économique » jusqu’au début des années 2000, ni lui faire observer les légères traces de pneu qui résultent d’un tête-à-queue idéologique aussi parfait – mais les journalistes politiques qui disent déplorer le dépérissement du « débat d’idées » ne sont visiblement pas très intéressés par ce genre d’idées… Le terrain de l’imposture intellectuelle ainsi grand ouvert, le FN s’avance gaiement, sans le moindre complexe ni la moindre vergogne, se goinfrant de thèmes de gauche pour mieux semer une réjouissante confusion, mais affinant également son art de couler ses obsessions xénophobes de toujours dans une critique du néolibéralisme de fraîche date.

Ainsi, dans cette veine, sa nouvelle empathie pour les travailleurs revient-elle périodiquement souligner que l’immigration irrégulière constitue une « armée de réserve » prête à s’employer aux pires conditions, et vouée par là à faire une concurrence déloyale aux salariés réguliers (on est invité à comprendre nationaux), notamment à tirer vers le bas les salaires. Il n’y aurait pas pire objection que celle qui se réfugierait dans le pur et simple déni de tout effet de cette sorte. Car il est hautement vraisemblable que l’entretien d’une armée de réserve, et même d’une « sous-armée de réserve », constituée de travailleurs rendus au dernier degré de la précarité pour être exclus de toute protection légale, offre au patronat une formidable masse de main d’œuvre corvéable à merci avec, oui, pour effet de tirer vers le bas tous les standards sociaux, en tout cas de faire une concurrence directe aux salariés « réguliers » du niveau juste au dessus.

Le MEDEF, lui, ne s’y trompe pas qui défend l’immigration avec des accents que ne renierait pas Harlem Désir : « Restons un pays ouvert, qui accueille de nouvelles cultures et profite du métissage » déclare la main sur le cœur Laurence Parisot [1], inquiète des tours de vis de l’équipe Guéant-Sarkozy en 2011 qui pourrait bien tarir la source miraculeuse aux exploitables. « Je ne crois pas qu’il faille faire de l’immigration un problème », ajoute-t-elle avec un humanisme criant de sincérité. Bien sûr – il ne s’agit tout de même pas de se mettre le gouvernement d’alors à dos –, Parisot ne manque pas de préciser que l’immigration à laquelle elle pense est l’immigration de travail légale – mais c’est celle dont Guéant se propose de réduire les volumes... Il suffirait cependant de pas grand-chose pour imaginer que Parisot étendrait volontiers le métissage et l’accueil de toutes les cultures à une immigration moins légale, celle, précisément qui fait les meilleures (sous-)armées de réserve.

On remarquera au passage que, dans une asymétrie caractéristique, l’endos enthousiaste de l’immigration par le MEDEF est un de ces rapprochements bizarres qui pose curieusement moins de problème que la récupération de la démondialisation par le FN… Mais l’essentiel est ailleurs. Il est dans l’instrumentation éhontée de l’immigration par le patronat telle qu’elle donne symétriquement sa matière à la xénophobie d’extrême droite, qui trouve ici le moyen idéal de se rendre présentable en se ripolinant de critique sociale. Vu de loin, on admirera l’habileté tactique, car c’est indéniablement une manœuvre très réussie que de faire cheminer ainsi un fond inaltérable de racisme sous les dehors les plus honorables de la préoccupation pour la condition ouvrière, la seconde, protestée de bonne foi, permettant alors de faire vibrer implicitement toutes les cordes du premier sans avoir l’air d’y toucher – parfois aussi sans prendre la peine de ne pas avoir l’air...

Rien n’oblige cependant à tomber dans des stratagèmes aussi grossiers, et ceci d’autant plus que les capacités de récupération idéologique de l’extrême droite atteignent assez vite leur limite, en tout cas ici on va les leur faire atteindre, et rapidement. Car, au-delà de l’immigration légale à laquelle Laurence Parisot affecte de s’en tenir, on fera observer à Marine Le Pen qu’on règle très facilement le problème de la sous-armée de réserve des clandestins : par la régularisation intégrale ! Plus de clandestinité, plus de vulnérabilité ; plus de vulnérabilité, plus de chantage patronal, donc plus de salaires de misère ni de traitement de quasi-esclaves. Les régularisés auront les mêmes salaires et les mêmes droits que les nationaux et les résidents légaux – auxquels ils appartiendront –, cessant par là même de créer cette poche de sous-salariat dépressionnaire qui produit objectivement tous ses effets de dumping social intérieur, et ceci d’autant plus violemment qu’on a poussé plus loin la déréglementation du marché du travail.


Faucher la nation au FN

Mieux encore : s’il est évident que l’abandon de toute régulation des flux de population est une aberration indéfendable, il n’est pas moins évident que les résidents et les régularisés qui le souhaitent ont pleinement vocation à être intégrés dans la nationalité française. Ce sont des femmes et des hommes qui travaillent, qui contribuent à la vie matérielle et sociale de la collectivité, qui payent leurs cotisations et leurs impôts – eux.

Au lieu de se laisser défaire en rase campagne et de tout abandonner sans même combattre, la gauche critique ferait mieux non seulement de se tenir un peu fermement mais aussi de songer à quelques contre-mesures, manière de retourner contre le FN ses propres procédés. Cette question de l’immigration et de la régularisation offre peut-être l’occasion idéale de lui faucher la nation, dont elle s’est fait le monopole et qu’elle a constitué en pôle toxique du débat public, mais au prix bien sûr d’en avoir défiguré l’idée. Par un effet de tétanie aussi navrant que caractéristique, la gauche critique n’a pas même fait l’effort de s’y attaquer et, là encore, comme à propos de la souveraineté dont elle est évidemment profondément solidaire, la nation s’est trouvée de fait rendue à l’idée que s’en fait l’extrême droite – et à ses seuls usages.

Là contre, il faut dire que la nation n’est en aucun cas le fantasme ethnique que propage le FN, et qu’on ne voit pas au nom de quoi la gauche devrait abandonner l’idée de la nation ouverte, jouant le sol contre le sang, assise sur la citoyenneté et sur elle seule, qui lui a été, elle aussi, léguée par la Révolution. S’il est vrai que, sous couleur de « République », on a longtemps bourré les crânes avec « nos ancêtres les Gaulois », ce temps-là est révolu. À quelque chose malheur étant bon, l’époque de crise profonde est on ne peut plus propice à expliquer, et dès l’école !, qu’appartenir à la nation s’apprécie en tout premier lieu par le respect de ses devoirs fiscaux, que cette appartenance n’est pas une affaire de naissance, encore moins de lignée (pour ne pas dire de souche…), mais d’une démonstration simple et permanente de citoyenneté comprise comme participation à une forme de vie commune dont la reproduction emporte naturellement des sujétions contributives. À ce compte-là, pour parler comme Le Pen, et aussi pour parler très différemment d’elle, on voit très vite qui est « vraiment français » et qui ne l’est pas – et c’est un nouveau crible qui va sans doute lui faire tout drôle, on attend de voir si elle va le récupérer celui-là.

Car voilà le nouveau paysage de la nationalité : Bernard Arnault ? Pas français. Cahuzac ? Pas français. Johnny et Depardieu qui se baladent dans le monde comme dans un self-service à passeports ? Pas français. Les Mamadou et les Mohammed qui triment dans des ateliers à sueur, font les boulots que personne d’autre ne veut faire, et payent leurs impôts sont mille fois plus français que cette race des seigneurs. Le sang bleu évadé fiscal, dehors ! Passeport et bienvenue à tous les basanés installés sur le territoire, qui, eux contribuent deux fois, par leur travail et par leurs impôts, à la vie collective, double contribution qui donne son unique critère à l’appartenance de ce qui, oui !, continue de s’appeler une nation – mais pas la même que celle du Front « National ».


Immigration et chômage ?

Il y a peu de crainte que le FN vienne nous chercher sur ce terrain-là. Davantage que, dans sa comédie de néo-macroéconomiste, il vienne nous objecter que si la régularisation fait disparaître le « dumping interne » et la concurrence intra-salariale déloyale, elle ne règle rien à la concurrence intra-salariale « ordinaire », et même l’intensifie en faisant grossir une population active déjà confrontée à une pénurie objective d’emplois. Mais d’où vient cette pénurie elle-même ? Il faut toute l’emprise du biais xénophobe pour refuser de poser cette simple question et, par défaut – en fait par propos délibéré – faire des immigrés la cause générale, voire unique, du problème du chômage.

Or on ne répond à ce genre de question qu’en commençant par remarquer combien les liens entre démographie et emploi sont autrement plus complexes que ne le supposent ceux dont l’outillage intellectuel s’arrête aux quatre opérations de l’arithmétique élémentaire, pour conclure que si la démographie augmente alors le chômage aussi « puisqu’il y a plus de gens pour le même nombre d’emplois »… Il faudrait d’ailleurs que le FN finisse par arrêter une position car ce même argument qui cherche à singulariser les immigrés s’appliquera tout autant aux bonnes familles françaises, invitées par lui à croître et à se multiplier... Petits français de souche, ou immigrés, ça ne va pas changer grand-chose à ses équations simplistes du chômage…

En vérité il n’y a aucune détermination univoque aussi rudimentaire entre démographie et chômage. On le sait bien depuis le fordisme qui a connu simultanément une démographie salariale galopante, notamment du fait du mouvement de salarisation des femmes, et un plein-emploi éclatant… au point d’ailleurs que le patronat français n’a pas manqué d’aller faire de massives campagnes de recrutement en Afrique du Nord. Dans cette affaire, loin de se combattre, croissance démographique et emploi se soutiennent : l’afflux de nouveaux salariés employés injecte plus de revenu dans l’économie, donc plus de consommation, plus de demande… et plus d’offres d’emploi. La croissance démographique vient donc intensifier les propriétés vertueuses, établies par ailleurs, du régime d’accumulation fordien.

Le régime qui succède au fordisme est tout autre. À l’exact opposé de ce que soutient la doctrine néolibérale, la déréglementation généralisée ne produit aucune croissance : il suffit de comparer en longue période le taux de croissance moyen en Europe sur les périodes 1945-75 et 1985-2013 pour que l’affaire soit vite entendue. Les mondialisateurs libéraux répondent en général à ce genre d’objection en préférant détourner le regard vers les BRICS et autres pays émergents… à ceci près, comme l’a montré Rodrik [2], que le succès de ces pays doit tout ou presque… au fait qu’ils ont pris bien soin de n’appliquer aucune des recettes que leur préconisait le FMI, la Banque mondiale et l’ensemble des prescripteurs autorisés du néolibéralisme !

Dans le dispositif néolibéral tel qu’il s’est appliqué aux pays les plus industrialisés, un élément s’est révélé particulièrement nuisible, il s’agit du pouvoir actionnarial qui est l’un des « charmes » de la déréglementation financière. Les exigences de rentabilité des fonds propres en constant relèvement ont en effet conduit à passer à la trappe tous les projets d’investissement qui ne passent plus la barre des 15 %, et forcent les entreprises à se saigner en dividendes ou en buy-back pour rétrocéder leur cash « oisif » aux actionnaires – forcément il est « oisif » puisqu’on lui interdit de travailler à moins de 15 %... Le néolibéralisme est donc un régime d’accumulation dépressionnaire par inhibition actionnariale de l’investissement.

Il suffit d’y ajouter toutes les pertes d’emploi liées à la large ouverture aux délocalisations et à la concurrence très distordue du libre-échange, plus les politiques économiques aberrantes d’austérité en période de crise, pour avoir toute les données structurelles de la pénurie d’emploi – dont on voit alors qu’elle est le propre des orientations profondes de l’accumulation du capital en régime néolibéral, et qu’elle n’a pas grand-chose à voir avec la présence des immigrés sur notre sol. Toutes choses égales par ailleurs, l’occupation des emplois par des immigrés nourrit la boucle macroéconomique « revenu-consommation-demande » et contribue à la création d’emplois pour tout le monde – raison pour quoi, en passant, le renvoi instantané de tous les immigrés que fantasme le FN n’améliorerait en rien la situation de l’emploi, au contraire !

Mais toutes choses ne sont pas égales par ailleurs. Différentes, donc, les caractéristiques structurelles du régime d’accumulation en vigueur. C’est de ce côté-là, et de ce côté-là seulement, qu’il faut aller chercher les causes du chômage, et non du côté de la couleur de peau de ceux qui occupent les postes. C’est la forme dépressionnaire prise par l’accumulation du capital en régime néolibéral qui donne toute l’explication de la pénurie d’emploi. Et ce sont ces structures-là le problème de première instance – pas l’immigration.


Le FN ou la « réconciliation nationale »...
sous l’égide du capital


Mais ce problème-là, le FN a-t-il quelque envie sérieuse de s’y attaquer ? Tout à son nouveau rôle, il clame vouloir faire la peau à la mondialisation et à la finance. Voire. Comme l’attestent ses revirements de longue période, le FN est un invertébré idéologique quand il s’agit d’économie, où il n’a d’autre boussole que l’opportunisme. Il se trouve qu’il peut compter avec une paire d’effrayés et d’éditorialistes décérébrés pour que tout lui profite. Mais on n’est pas forcés de s’y laisser prendre. Ni d’oublier de rappeler ce que sont les grands invariants de l’extrême droite en France (et sans doute ailleurs) : loin d’être, comme une lobotomie médiatique en entretient l’idée, l’apanage du peuple affreux, sale et méchant, l’extrême droite est un projet qui plaît beaucoup à une certaine fraction de la bourgeoisie, et dont d’autres, la bourgeoisie d’affaire notamment, s’accommoderaient très bien s’ils ne font pas œuvre de soutien manifeste.

L’histoire a suffisamment montré que la bourgeoisie avait le libéralisme politique qui s’arrêtait là où commence sa liberté de valoriser le capital. Rien ne permet d’exclure formellement une remise au goût du jour du « Hitler plutôt que le Front populaire » si la situation « l’exigeait ». Mais surtout rien ne permet de douter que la sociologie de ses élites dirigeantes, et de celles qu’elles recruteraient dans l’hypothèse d’une arrivée au pouvoir, conduirait le FN à mener une politique conforme aux intérêts du capital, ou disons à passer avec le capital un compromis politique, sans doute différent de celui de la mondialisation néolibérale, mais tout à fait satisfaisant pour la préservation de ses intérêts.

[Lire le dossier « Les extrêmes droites à l’offensive », Le Monde diplomatique, janvier 2011]

L’extrême droite prête à défier le capital pour les travailleurs est une fable qui ne résiste pas un instant à l’analyse. Ni encore moins aux enseignements de l’histoire. Car très loin de tout anticapitalisme, l’extrême droite est plutôt un rêve de « réconciliation nationale »… autour d’un ordre social dominé de fait par le capital. Aucun des fascismes n’a jamais cherché la confrontation avec le capital, tout au contraire : ils n’ont cessé de poursuivre la chimère d’un corps national fondu dans l’unité affective d’une appartenance mystique, cette fusion étant d’ailleurs explicitement conçue comme le moyen d’un dépassement de toutes les (inutiles) divisions « secondaires » – au premier rang desquelles le conflit de classes bien sûr…

C’est peut-être le Metropolis de Fritz Lang qui en donne la représentation la plus frappante, puisque, commençant à la manière d’un Marx cinéaste, campant la lutte des classes entre le sous-sol des prolétaires asservis et la surface de la bourgeoisie jouisseuse, il finit dans l’exaltation pré-nazie [3] de la réconciliation du capital et du travail, dont les personnages représentatifs finissent par triompher de leurs animosités respectives et se donner la main… sous le porche de la cathédrale !, soit exactement la trajectoire prévisible d’une Marine Le Pen qui tiendrait presque le discours de la lutte des classes, et emprunte tout ce qu’elle peut au discours de la gauche critique, mais finira à coup sûr dans le plus complet déni du conflit capital-travail – dont on sait qu’il est bien fait pour garantir et la domination et la tranquillité du capital –, et ceci au nom du « rassemblement » dans la « communauté nationale unanime ».


Récupérations lepénistes et braiements médiatiques

Faute de ces rectifications élémentaires, les erreurs intellectuelles et politiques s’enchaînent les unes aux autres. La gauche critique abandonne la souveraineté populaire et la nation-citoyenne à l’extrême droite qui les défigure en souveraineté du chef et nation ethnique ; et l’incapacité à qualifier, c’est-à-dire à affirmer le qualificatif pertinent – populaire pour la souveraineté, citoyenne pour la nation – suffit à rabattre ces deux idées sur les usages qu’en fait l’extrême droite, qui ne les fait plus exister implicitement que sous ses propres qualificatifs à elle – où l’on retrouve incidemment que les entreprises de récupération trouvent aussi leur possibilité dans la passivité de ceux qui se laissent dépouiller.

Or la souveraineté du peuple inscrite dans une citoyenneté élective, constituée dans et par le consentement fiscal, est cela-même qui ne cesse d’être attaqué par le néolibéralisme, comme l’attestent et les confiscations technocratiques (augmentées du pur et simple pouvoir des marchés…), et la généralisation de l’évasion fiscale des possédants. Il est certain que la lutte contre le néolibéralisme s’en trouve singulièrement compliquée lorsqu’on abandonne à l’ennemi les deux thèmes à la fois les plus centraux politiquement et les plus susceptibles de faire, à raison, levier dans l’opinion publique…

On comprend mieux alors, dans ce vide créé par une désertion intellectuelle, que des militants, voire des publicistes, sincèrement de gauche, finissent par s’égarer sérieusement en louchant du mauvais côté – mais le seul restant qui fasse vivre, quoique pour le pire, des thèmes qui leur sont chers, mauvais côté auquel ils cèdent sous l’habileté captieuse d’une extrême droite qui, comme toujours en période de grande crise, sait s’habiller des oripeaux de la révolution sociale.

Il leur suffirait pourtant d’aller creuser sous ces convergences trompeuses, et d’interroger ceux qu’ils envisagent de se donner pour nouveaux compagnons de route sur la régularisation des sans-papiers, sur leur intégration entièrement justifiée dans la nationalité, sur la profonde bêtise de la « théorie » qui lie chômage et immigration, pour recueillir des réactions qui leur montreraient le primat de la compulsion xénophobe, la manière dont elle ordonne et même dont elle subordonne toute la « doctrine », et pour voir combien ce qu’on pourrait appeler le délire de l’homogène nourrit un fantasme de « communauté nationale », littéralement parlant le fantasme d’une communauté et non d’une société, c’est-à-dire d’une fusion qui impose son principe (mystique) à tous les clivages, à tous les dissensus… à commencer bien sûr par celui qui oppose le capital et le travail.

Le voile est bien mince qui sépare cet arrière-plan de toujours de l’extrême droite de la comédie « sociale » qu’il nous joue à l’avant-scène. La stratégie de la récup’ est à coup sûr d’une grande habileté ; elle n’a cependant rien d’irrésistible, il est même assez simple de remettre quelques pendules à l’heure, pour peu qu’à gauche, on n’ait pas le désir de se laisser contraindre à un strip-tease intégral. La chose n’est pas seulement simple : elle est de la plus urgente nécessité. Elle l’est pour conserver des éléments de fond pertinents de la critique du néolibéralisme, elle l’est au moins autant pour ôter leur fourrage aux braiements médiatiques intéressés, trop content de se précipiter – « ah ! vous voyez bien ! » – sur la dernière récupération lepéniste, et dont l’empressement opportuniste à l’amalgame est le symétrique de celui du FN, l’un et l’autre également obstacles objectifs à la perspective de la transformation sociale.

Frédéric Lordon.

___________________

Notes

[1] « Immigration : Parisot s’oppose à Guéant », Le Figaro, 16 avril 2011.

[2] Dani Rodrik, Nations et mondialisation. Les stratégies nationales de développement dans un monde globalisé, La Découverte, 2008.

[3] Le scénario de Metropolis a été co-écrit par Fritz Lang et par son épouse Thea von Arbou que ses inclinations nazies ont fini par faire adhérer au NSDAP.


Source : http://blog.mondediplo.net/2013-07-08-Ce-que-l-extreme-droite-ne-nous-prendra-pas

mercredi 3 juillet 2013

PRÉPARATION D'UN ATELIER CONSTITUANT (61)

Pour vous aider à préparer le vôtre, voici un exemple (*) d'exposé de

PRÉPARATION D'UN ATELIER CONSTITUANT :

• Qu'est-ce qu'une constitution ? À quoi ça sert ? Qui doit l'écrire ?

• Quels sont les articles qui comptent le plus ? (importante check-list citoyenne)

• Zoom sur le Référendum d'Initiative Populaire.

• et puis après, on y va : on fait des groupes et on s'y colle, on écrit des articles, vraiment, ensemble... On va leur montrer (aux zélites), qu'on est tout à fait capables, d'écrire nous-mêmes notre contrat social...

Donc, je rappelle que, selon moi, face à "la crise" et au chaos qui vient, CE QUE NOUS POUVONS FAIRE, TOUT DE SUITE, nous personnellement, individuellement, concrètement, pour qu'advienne enfin un monde meilleur, réellement, c'est ORGANISER UN PEU PARTOUT DES ATELIERS CONSTITUANTS, dans tous les quartiers, tous les villages, immeuble par immeuble, toutes les semaines (ET PARTOUT SUR TERRE).

Si vous créez chez vous de tels ateliers, soyez gentils de me tenir au courant.

Bien amicalement.

Étienne.

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Documents à imprimer et à distribuer aux participants à l'atelier constituant, en plus de papier blanc et de quoi écrire :

• La check-list évoquée :
http://etienne.chouard.free.fr/Europe/Docs/02_Comparaison_de_projets_constituants.pdf

• Documents de références :
http://etienne.chouard.free.fr/Europe/Docs/01_DDHC_Preambule46_C58.pdf

(*) C'était sur l'île de Réunion, en novembre 2012, formidable souvenir :)

vendredi 7 juin 2013

Ruffin, Morel, Lordon, Fakir & Co : VIVE LA BANQUEROUTE ! (97)

Ruffin, Morel, Lordon, Fakir & Co :

VIVE LA BANQUEROUTE !

Comment la France a réglé ses dettes
de Philippe Le Bel à Raymond Poincaré
(en passant par Sully, Colbert, Talleyrand, etc.)


Chers amis,

Voici quinze jours que j'ai sur mon bureau (pour penser absolument à vous le signaler) un petit livre épatant, stimulant, amusant, vivifiant :
il s'appelle Vive la banqueroute !, et il est proposé par l'équipe de Fakir : François Ruffin & Cie.


http://www.editions.fakirpresse.info/index.php/catalogue/view/productdetails/virtuemart_product_id/4/virtuemart_category_id/1

(Quatrième de couverture)

La dette est à payer. L’austérité, nécessaire. Les réformes, impératives. Cette petite musique, nous la connaissons par coeur. Il suffit de regarder dans notre propre histoire, pourtant, pour découvrir que des alternatives existent. Que les dirigeants de la France ont, au fil des siècles, recouru à d’autres choix que la rigueur : l’impôt, la dévaluation, l’inflation, et surtout la banqueroute.

En dix brefs récits, nous racontons donc comment nos grands hommes, qui ont bâti l’état, qui ont leur statue sur les places de nos villes, ont régulièrement choisi, tout simplement, de ne pas payer rentiers et banquiers. Comment ces rois, ces ministres, furent plus radicaux dans leurs actes que ne le sont aujourd’hui ATTAC ou Jean-Luc Mélenchon dans leurs discours.

C’est Philippe Le Bel, qui fait confisquer la vaisselle des bourgeois, qui dévalue la monnaie, avant de liquider « les banquiers de l’Occident » : les Templiers. C’est François II qui met en place une loterie : seul un créancier sur trois sera remboursé, au hasard ! C’est Sully qui mène « un audit public de la dette », qui écarte les « dettes illégitimes », qui rejette les plaintes des prêteurs. C’est Colbert, qui dresse le procès des oligarques, des clans entiers d’affairistes qui sont démantelés, poursuivis, leurs biens adjugés. C’est l’abbé Terray, ministre des Finances de Louis XV, qui théorise cette saine pratique : « La banqueroute est nécessaire une fois tous les siècles, afin de mettre l’état au pair. »

« Entre 1500 et 1800, la France a répudié ses dettes en huit occasions, notent Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff, ancien chef économiste du FMI.

Comme les rois de France avaient pris l’habitude de mettre à mort les grands créanciers nationaux (une forme ancienne et radicale de “restructuration de la dette”), le peuple avait fini par appeler ces épisodes des “saignées”. » Et notre pays est toujours debout !


J'ai demandé à François qu'il me laisse reproduire ici son introduction (que j'ai bien surlignée et annotée :) ) : vous allez voir, ça décape, et ça donne envie de lire la suite, géniale : contre l'histoire officielle (des possédants), vive les contre-histoires (populaires) !

Encore une pensée émancipatrice, pour nous libérer des usuriers cette fois, pensée libre qu'on n'entendra guère à la télévision aux heures de grande écoute.

=> Donc, à nous et à nous seuls de faire connaître à nos amis, nos collègues, nos voisins, cette issue formidable (testée et approuvée depuis des siècles) à la >crise financière<, solution que les élus-des-usuriers ne sont même pas capables de penser.

Bonne lecture.

Étienne.

L’histoire comme arme

Ce n’est pas comme ça

Yves Calvi, animateur de C dans l’air : « Le seul enjeu de 2012 ne doit-il pas être la réduction de la dette française et les moyens proposés pour y arriver ? »

Nicolas Baverez, du Point : « Oui. »

Nicolas Beytout, des Échos : « Si. »

Jean-Pierre Gaillard, de LCI : « Bah oui ! »

Philippe Dessertine, professeur de finance et de gestion, qui signe régulièrement dans Libération : « Bien sûr... C'est bien tout le problème. »

Yves Calvi : « Tout le monde est d'accord ? »

Nicolas Baverez : « Il n'y a pas d'alternative au désendettement de l'État. »

(France 5, 14 septembre 2011).

Cette petite musique, nous la connaissons par cœur.

La dette est à payer.

L’austérité, nécessaire.

Les réformes, impératives.

Sur tous ces points « il ne devrait pas y avoir de débat », prévient le Cercle des économistes. Qui ajoute : « la rigueur n’est pas un choix », « la priorité, c’est de réduire la dépense, et ce de manière enfin radicale ». La crise est « l’occasion de renoncer aux illusions sur l’État protecteur et de faire enfin le pari audacieux en faveur du marché ».

Tout ce fatalisme, là réside leur habileté, se déguise en « leçon de réalisme ». Ainsi pédagogise, chaque matin, « l’édito-éco » sur ma radio, France Inter :face aux « chiffres durs de la réalité économique », face aux « principes de réalité » qui « s’imposent à tous », aux ministres socialistes, aux ouvriers de Peugeot-Aulnay, aux sidérurgistes de Florange, face à « une réalité économique incontournable », nous devons renoncer. Sans quoi nous voilà rejetés parmi les ir-réalistes, autant dire les rêveurs, les utopistes, les démagogues.

Même lorsque, à la télévision cette fois, Nicolas Beytout présente une œuvre d’éco-fiction, fantasmant notre pays en 2017, en faillite évidemment, avec un État « encadré dorénavant par le FMI et l'Union européenne », qui « ne pourra plus payer les retraites, les salaires de ses fonctionnaires, les remboursements médicaux », qui « devra aussi vendre des hôpitaux, des universités, des écoles », au nom de quoi nous livre-t-il ses prophéties catastrophistes ? Pour « mieux interpeller sur la réalité économique de la France d’aujourd'hui », bien sûr. Car « la France vit au-dessus de ses moyens », cela va de soi.

« Regardons la réalité en face », répètent-ils.

Tel un miroir, le réel ne renvoie plus qu’au réel.

La pensée en devient interdite, face à cette réalité posée là, comme un gros bloc solide, qu’il serait impossible de modeler, de transformer, de bouger, de contourner, de briser. Ne reste plus qu’à l’accepter et se taire.

Jusqu’au « c’est comme ça » final, suprême tautologie : qu’on le prononce, et ils ont gagné. Que de découragement, que de démission, elle contient, cette expression passe-partout, « c’est comme ça », que de renoncement à la lutte, au changement, au progrès, « c’est comme ça », combien on les devine, les épaules baissées, le dos voûté, la voix désemparée « c’est comme ça », l’espoir évanoui, l’avenir rétréci, les lendemains qui ressemblent au présent, mais en pire.


Eh bien non, ça n’est pas comme ça.

Qu’on regarde la réalité ailleurs, en Équateur, en Islande, en Argentine, et c’est autrement, pas forcément le paradis mais autrement.

Qu’on regarde la réalité au passé, et il en existe « des alternatives au désendettement de l’État ».

Ce qui est n’a pas toujours été.

Et pourrait donc bien, demain, ne plus être.

L’histoire est une arme contre ces perroquets.


Une tradition

« La banqueroute est nécessaire une fois tous les siècles, afin de mettre l’État au pair. » Qui théorise cette saine gestion ? Un fantaisiste ? Un pamphlétaire ? Pas du tout : l’abbé Terray, qui exerçait comme contrôleur général des finances de Louis XV. Qu’on imagine alors ses homologues contemporains, un Pierre Moscovici, un François Baroin, un ministre de l’Economie s’exprimant avec pareille audace !

À relire notre histoire de France sous cette lumière, on éprouve comme une jouissance anachronique à cette habitude qu’avaient prise les monarques de régler leurs comptes, pour de bon, aux créanciers…

Philippe le Bel ne chipote pas : il chasse d’abord ses créanciers du royaume avant de saisir, de condamner, de brûler « les banquiers de l’Occident »… plus radical dans ses actes que Jean-Luc Mélenchon dans ses discours !

Quand le « sieur Barbeite », conseiller du roi, recommande qu’on en revienne au « franc fort » et qu’à cause de lui les loyers triplent dans la capitale, on se le représente volontiers sous les traits de Jacques Attali, conseiller spécial de François Mitterrand, persuadant le prince moderne d’accrocher le franc au mark, de ne pas quitter le Système monétaire européen et de désindexer les salaires. Et c’est donc chez Jacques Attali que se déroulerait l’émeute, ouvriers et artisans au rendez-vous, saccageant sa résidence, buvant son vin, cassant ses meubles.

S’avance Henri II, qui emprunte des deniers à s’en faire péter le gosier, qui renverse le « too big to fail » d’aujourd’hui : c’est son royaume de France qui apparaît alors, aux yeux des financiers,« trop gros pour faire faillite », et eux lui prêtent donc par millions, par crainte de tout perdre. Qu’importent, pour ce souverain, les « générations futures » : qu’elles se débrouillent après lui avec l’endettement public.

Son fils met en place une loterie : seul un rentier sur trois, tiré au sort, sera dédommagé ! C’est une « alternative », ça, non ? Et si on montait un loto géant, un Euromillions qui permettrait aux Grecs, aux Espagnols aux Portugais, aux Chypriotes, de ne payer leurs créances qu’au hasard ?

Arrive l’honnête Sully: dès son entrée au ministère, lui mène « un audit de la dette » comme en rêvent aujourd’hui Attac ou le CADTM. Et le compagnon d’Henri IV écarte les« dettes illégitimes », opère une banqueroute, rejette les plaintes des prêteurs. La trésorerie est ainsi assainie, et il peut lancer un plan de grands travaux digne du New Deal.

Colbert fait mieux : il dresse le procès des oligarques. Des clans entiers d’affairistes, 494 d’entre eux, sont démantelés, poursuivis, leurs biens adjugés, eux qui vivaient sur l’impôt comme des parasites. Il faut mesurer le choc, à l’époque, la peur qui règne chez les nantis : comme si, en 2013, d’un coup, les gros actionnaires d’EADS, de Veolia, de Dassault, etc., ces sangsues accrochées à la société, étaient emprisonnés, spoliés.

Louis XVI rompt avec cette coutume : à l’audacieux abbé Terray, qui s’inscrivait dans une lignée, il préfère le spéculateur Jacques Necker, un genre de « Goldman Sachs boy », le chouchou de la bourgeoisie. Bien mal lui en prit : la crise de la dette, aggravée, conduira tout droit à la Révolution, et le roi à l’échafaud.

Comment Mirabeau, dès lors, à l’Assemblée nationale, envisage-t-il de le combler, « ce gouffre effroyable » ? « Eh bien ! Voici la liste des propriétaires français. Choisissez parmi les plus riches ; car ne faut-il pas qu’un petit nombre périsse pour sauver la masse du peuple ? Allons ! Ces deux mille notables possèdent de quoi combler le déficit. Ramenez l’ordre dans les finances, la paix et la prospérité dans le royaume. Frappez, immolez sans pitié ces tristes victimes. » C’est mieux que du Besancenot ! La CGT n’oserait pas signer pareil pamphlet !

Finalement, en cette année 1789, à la place de « deux mille », un seul propriétaire suffira : le patrimoine de l’Église sera confisqué.

Et comment Talleyrand, évêque lui-même, justifie-t-il cette mesure extraordinaire ? « Le clergé n'est pas un propriétaire à l'instar des autres propriétaires, puisque les biens dont il jouit et dont il peut disposer ont été donnés non pour l'intérêt des personnes, mais pour le service des fonctions. » À notre tour, qui pourrions-nous exproprier – et sous quels motifs ? Sont-elles bien légitimes, au fond, les fortunes accumulées par cette classe d’inspecteurs des finances, Minc, Messier, Naouri, qui ont tout privatisé, tout libéralisé, avant de passer au privé et de ramasser la mise ? Sont-ils bien légitimes, les tas d’or amoncelés par les PDG des sociétés d’autoroutes, de télévision, de distribution d’eau, de gaz, d’électricité – qui ne doivent leurs prébendes qu’à leur connivence avec les dirigeants politiques ?


L’histoire est insoumise.

C’est elle, par ses convulsions, par ses solutions hardies, qui nous enseigne la dissidence, voire la violence, c’est elle qui se braque contre les aboyeurs de la rigueur, contre les caniches du « il n’y a pas d’alternative », contre ces intellos toutous postés dans les écrans de télé comme les vigiles dans le sas des banques, protecteurs des coffres-forts, préférant ne plus penser.

Car qui les a prises, au fil des siècles, ces mesures brutales ? Pas des extrémistes, non. Et il y a certes de la facétie à les avoir pour héros, ces Sully, ces Colbert, ces Talleyrand, ces Raymond Poincaré même, tous ces personnages, ambigus, plutôt conservateurs, qui ont leur place dans les manuels scolaires et leurs statues au carrefour de nos villes.

Et l’on ne se berce pas d’illusions : ces banqueroutes, eux ne les ont pas menées pour le bien du peuple, qu’ils visaient rarement. Au mieux, pour la grandeur du royaume, pour le service de la France. Au pire, pour un mariage royal, pour un palais ruineux, et, le plus souvent pour des guerres incessantes.

Même : dans les faillites qu’ils déclaraient, l’injustice était de mise. Le spéculateur proche du prince, les plus puissants financiers, échappaient bien souvent aux sanctions et rétablissaient vite leurs positions.

Mais ainsi ont-ils construit l’État, ces grands hommes officiels : entre autres, par des banqueroutes régulières. Par la spoliation des rentiers. Par l’annulation calculée des dettes.

Voilà une autre « leçon de réalisme » à retenir.


Le vrai terme

« Le vrai terme, c’est pas “banqueroute”, m’interpelle un ingénieur lors d’un débat à la gauche du PS. C’est “défaut de paiement souverain”, en anglais sovereign payment default, et ça veut dire que, là, contrairement à la banqueroute, l’État contrôle, il décide de payer telle dette et pas telle autre. »

J’ai regardé dans Le Petit Robert, tout bêtement.

À « défaut », j’ai trouvé des définitions sur le « manque », l’ « insuffisance », l’ « imperfection physique, morale », etc., mais rien qui concernait les dettes.

À « banqueroute », en revanche, c’était plus clair : « Défaillance d’un État qui n’exécute pas les contrats d’emprunts qu’il a conclus, viole ses engagements à l’égard des créanciers de la dette publique. »

Pourquoi, alors, chez ce militant – et plus généralement dans les milieux militants – remplacer un mot connu, installé dans les dictionnaires, par une expression nouvelle, complexe, imbitable, comme si la situation l’était, nouvelle ?

C’est qu’on singe l’adversaire, d’abord. À l’expertise répond la contre-expertise sur le même terrain, avec le même langage bourré d’anglicismes, empli de chiffres, avec les mêmes armes « technicistes ».

Alors que le choix est d’évidence politique : doit-on respecter nos « engagements à l’égard des créanciers » ? Ou avons-nous des engagements plus sacrés, à l’égard des trois millions de chômeurs, par exemple, avec le « droit d’obtenir un emploi » inscrit dans le préambule de notre Constitution ? Des engagements à l’égard des malades, avec le droit à « la santé, au bien-être, notamment pour l'alimentation, l'habillement, le logement, les soins médicaux ainsi que pour les services sociaux nécessaires », comme le mentionne la Déclaration universelle des droits de l’homme et du citoyen ? Des engagements à l’égard des enfants, avec le droit à « une éducation qui contribue à sa culture générale et lui permette, dans des conditions d'égalité de chances, de développer ses facultés, son jugement personnel et son sens des responsabilités morales et sociales », tels qu’établis dans la Déclaration des droits de l’enfant ? Et si le service de la dette obère trop le budget de la nation, si c’est toute une population qui en souffre, dans ses entreprises, ses hôpitaux, ses écoles, la priorité est-elle encore d’« exécuter les contrats d’emprunts que l’État a conclus » ? Place-t-on notre sens de la morale, de l’honneur, dans cette déférence envers les créanciers ?

La question se pose en ces termes simples, que les « défauts de paiement souverain » embrouillent.

Ces « sovereign payment default », et autres jargons de la City, occultent également une longue tradition française : la« banqueroute ».

« Entre 1500 et 1800, la France a répudié ses dettes en huit occasions, notent Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff. Comme les rois de France avaient pris l’habitude de mettre à mort les grands créanciers nationaux (une forme ancienne et radicale de restructuration de la dette), le peuple avait fini par appeler ces épisodes des “saignées”. » Et le pays est toujours debout !

Ces deux économistes, dont un ancien  chief economist du FMI, dédramatisent d’ailleurs : « Une faillite d’État est finalement assez banale et l’on sait comment gérer le problème d’une restructuration. » Eux en dénombrent « au moins 250 entre 1800 et 2009 ». Et surtout, d’après leurs statistiques, les économies se relèvent assez vite d’une cessation de paiement « sur la dette extérieure » : trois ans après la crise, il n’y paraît plus. Le recul du PIB est effacé. Mais pas le recul dans la fortune des créanciers…

« Un rentier est non seulement inutile à la république, mais il lui est à charge, parce que sa subsistance est prise sur l’industrie des autres sujets, proclamait Ange Goudar, littérateur et aventurier, en 1756, dans Les Intérêts de la France mal entendus. Le remède unique est d’abolir ces rentes, dont l’effet tend à augmenter le nombre de gens oisifs, et à diminuer considérablement la culture des terres. Ce n’est point à nous à en indiquer les moyens ; ils doivent naître de la nécessité politique de l’abolition. Sans doute qu’on les trouvera impraticables si on n’envisage que les intérêts des particuliers ; mais la difficulté disparaîtra à mesure que l’on envisagera la mesure du côté du bien général. » Voilà qui résonnait comme un écho à Colbert, déclarant qu’ « il n’y a pas de bien plus inutile à un État, ni qui lui soit plus à charge que les rentes ».

Cette tradition politique, et intellectuelle presque, cet irrespect à l’endroit de l’argent et de ses possédants, les contestataires pourraient s’en saisir, s’ils ne l’ignoraient pas. S’ils ne l’altéraient pas : dans nos banqueroutes également,« l’État contrôle, il décide de payer telle dette et pas telle autre, etc. » Aucune des faillites que nous avons étudiées – et il en est des dizaines d’autres, plus mineures – n’est totale, toutes sont partielles (et partiales).

 


Le seul enjeu

Samedi 28 janvier 2012. Ils sont venus, ils sont tous là : à Davos, dans la station de luxe suisse. Et tous pour entonner le même refrain : « Une avancée sur le problème de la dette nécessite une discipline budgétaire ainsi qu'une déréglementation du marché du travail », déclare la chancelière allemande Angela Merkel.

« Angela Merkel et moi avons discuté ensemble sur le sujet de la déréglementation, poursuit le Premier ministre britannique David Cameron, et nous ferons des propositions lors des prochains sommets européens. Il y a trop de bureaucratie superflue en Europe, comme par exemple cette directive sur le temps de travail. »

Et Mario Draghi, le président de la Banque centrale européenne, de se féliciter des « réformes structurelles engagées » et de réclamer « davantage de réformes structurelles »: sur« le marché du travail », « les retraites », « la discipline budgétaire », etc.

Dimanche 29 janvier. À midi, le journaliste Stéphane Paoli lance cette tirade sur France Inter : « La question, elle est très intéressante et très complexe, avons-nous d’autre choix ? Je veux dire, avons-nous d’autre choix qu’une certaine forme de rigueur ? Une certaine forme de retour, un, au réel, arrêter de croire à des choses qui n’existent pas, et deux, de rigueur dans la gestion au quotidien ? Est-ce qu’on peut encore échapper à ça ? Comme si la croissance ne passait pas aussi par une certaine forme de rigueur, comme si on ne pouvait pas concilier les deux ? »

Le soir même, sur huit chaînes, le chef de l’État allait citer en exemple, à trente reprises, «l’Allemagne », « le modèle allemand », etc.

Lundi 30 janvier. Les dirigeants de 26 pays européens – tous sauf le Royaume-Uni – se réunissent à Bruxelles pour adopter le Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance dans l'Union économique et monétaire. Ce texte ne contenait que du banal : la réaffirmation – et le renforcement – des critères de Maastricht, avec des « parties contractantes CONSCIENTES de la nécessité de s’assurer que leur déficit reste inférieur à 3 % », optant pour « une politique économique favorisant la croissance grâce à la convergence et à la compétitivité », etc. Du neuf avec du très vieux.

Trois journées presque ordinaires.

Et l’on peut alors répondre à la question d’Yves Calvi, citée plus haut : quel est« le seul enjeu », en vérité, aujourd’hui, pour les dominants ?

Que la crise en cours ne vienne pas saper les dogmes. Que demeurent « gravés dans le marbre » de Bruxelles « la concurrence libre et non faussée », « la libre circulation des capitaux et des marchandises », « l’indépendance de la Banque centrale européenne ». Que les traités garantissent «une assurance-vie contre le retour à l’expérience socialiste », tel que le souhaitait le libéral Alain Madelin, mais aussi, au fond, contre toute expérience. Que l’on fige le présent. Qu’il n’y ait pas d’alternative. Que soit fermé le champ des possibles.

Quel serait « le seul enjeu », dès lors, aujourd’hui pour nous ? Rouvrir l’imaginaire économique, d’abord. Avec, par exemple, pour les banques, la socialisation du crédit. Avec, pour le commerce, un recours à des barrières douanières. Avec, pour les dettes, en cas de nécessité, la banqueroute.

Les soubresauts qui ébranlent l’Europe pourraient bien, sous peu, secouer la France. Mieux vaudrait alors que les esprits soient armés, prêts à des décisions audacieuses, plutôt que d’accepter, tels des moutons, une éternité de tontes et de sacrifices.


Source : Vive la banqueroute ! Un petit livre formidable, proposé par Fakir, le journal fâché avec tout le monde ou presque :)



L'HISTOIRE DU PROJET

Au printemps 2012, Fakir a publié un quatre pages intitulé « Qu'on leur coupe la dette », en partenariat avec ATTAC, où étaient brièvement mentionnés les cas de Philippe Le Bel, de Fouquet, et de la Révolution française. Dans la foulée, on a reçu un courriel de Thomas Morel, doctorant en histoire des sciences, qui avait « creusé en détail un épisode particulier : l'emprunt du Grand Parti de Lyon, en 1555 où la France emprunte alors des sommes monstrueuses, qu'elle ne remboursera bien sûr jamais, et du coup comment l'État gère la banqueroute de 1557 (banqueroute européenne provoquée par... l'Espagne évidemment). »

L'article était intéressant, mais manquait de chair, rédigé façon disserte d'agrégation. Et ça aurait fait bizarre que, d'un coup, comme ça, notre journal s'intéresse à cette seule crise, isolée, au milieu du XVIe siècle. Pourquoi celle-là et pas une autre ? On a adressé ces deux réserves à Thomas. Qui, en retour, nous a livré l'inventaire des banqueroutes qu'il avait repérées dans l'Histoire de France. Ça mettait en appétit. Notre petite équipe s'est donc réparti les périodes. À Florent Martel, dit Ptitatou (en master de science politique, devenu apprenti menuisier, 25 ans), Sully. À Arnaud Théry (Monsieur Vidéo de Fakir, 23 ans), Colbert. À Catherine Mounié (enseignante en histoire, croisée à la Fête de l'Huma, 30 ans), Law. À Thomas Dupeux (infirmier au chômage, 23 ans), Raymond Poincaré. À Yannick Martel (en master de socio, 25 ans), 1848. À Antoine Dumini (qui passe le Capes d'éco, 25 ans), l'épisode Law et l'après-guerre. À Thomas Morel (26 ans), Henri II, Louis XV, la Révolution. À François Ruffin (reporter, 37 ans), Philippe Le Bel et la Fronde — ainsi que la coordination et la réécriture de l'ensemble.

Ce groupe est jeune. Au vu de sa composition et de sa diversité, on le devine : il n'a guère de prétention scientifique. Pour la plupart des auteurs, c'était bien la première fois qu'ils effectuaient des recherches historiques. Tant mieux. Ça dit quelque chose, peut-être, quant à une volonté de se réapproprier notre histoire, notre destin commun - face à des « experts », économiques notamment, qui, avec leur science, cherchent à nous en déposséder. Cette absence de spécialistes n'interdit pas, cependant, un travail sérieux. Pour chaque chapitre, plusieurs ouvrages ont été lus, croisés - notamment des biographies. Des erreurs, des mauvaises interprétations se sont sans doute glissées dans ces pages, et si des lecteurs nous les signalent, dans une prochaine édition - que nous espérons -, nous les corrigerons avec humilité. Sans que le sens politique de notre essai en soit altéré.

On l'a noté : un chapitre était prévu sur 1848. Nous avons dû y renoncer pour une raison simple : les révolutionnaires d'alors, d'après les recoupements effectués par Yannick, se sont montrés extrêmement timides face à la dette, n'ont pris aucune mesure sérieuse contre les financiers et se sont abstenus de toute banqueroute, même partielle. Dès lors, cette première brochure collective en appelle sans doute une seconde. Sur la timidité à travers l'histoire, voire la complaisance, de la gauche face à la finance : des ambiguïtés de 1789 à l'apathie du Cartel, en 1924, en passant par 1848 donc, mais aussi les communards et la Banque de France, jusqu'à François Mitterrand,, Lionel Jospin et François Hollande, évidemment. On va se remettre au travail.


Sommaire :

Prologue
L'histoire comme arme

1 - PHILIPPE LE BEL (1307)
Brûler « les banquiers de l'Occident »

2 - HENRI II (1557)
Le Royaume de France, too big to fail

3 - SULLY (1598)
Un audit public des dettes

4 - MAZARIN (1648)
La bataille des rentiers

5 - COLBERT (1661)
Le procès des oligarques

6 - LE DUC D'ORLÉANS (1720)
La Saint-Barthélémy du papier

7 - LABBÉ TERRAY (1774)
La réforme manquée

8 - CAMBON (1794)
La Révolution à crédit

9 - POINCARÉ (1927)
La banqueroute tranquille 91

10 -DE GAULLE (1945)
Vive l'inflation !

Entretien avec Frédéric Lordon
L'irréalisme, c'est eux !


Donc, pour un prix qui fait rire, c'est un concentré d'idées géniales, qui pourrait être d'un grand usage pour tous nos >journalistes< (de banque) qui sont tous les jours en panne d'inspiration pour nous sortir du pétrin (à part se-priver-de-tout-pour-payer-la-dette-aux-nababs-négriers).


En bonus, deux chouettes vidéos liées au livre :



Passionnant, Bernard Friot explique l'enjeu des retraites par répartition : résister à la réforme capitaliste et assumer cette autre définition de la valeur économique (296)

Passionnant,
Bernard Friot explique
l'enjeu des retraites par répartition :

résister à la >réforme< capitaliste
et assumer cette autre définition
de la valeur économique


Juste après la rencontre parisienne chez Politoscope.tv (dont la trace vidéo ne saurait tarder), nous avons continué à discuter, avec Bernard et Claude, et c'est autrement plus intéressant et important que ce que nos maîtres nous servent à la télévision :)

De mon point de vue, Bernard défend l'idée économique la plus importante, dont nous aurons besoin pour construire un monde meilleur, non capitaliste : FINANCER toute l'économie SANS AVOIR BESOIN DE L'ARGENT DES RICHES (les maîtres-chanteurs de l'emploi et de la dette).

Pensée émancipatrice en matière économique, indissociable de son équivalent politique, je crois : de bonnes institutions voulues, écrites et défendues par des citoyens constituants (mais ceci est une autre affaire).

Je vous invite chaleureusement à TRAVAILLER (et pas seulement à écouter), stylo à la main, les explications de ce chercheur passionnant :


Merci à vous tous, pour votre gentillesse obstinée (et courageuse) :)

Étienne.

samedi 6 avril 2013

Le sort des 99% sur La Croix : si on veut une Constitution, il faudra l'écrire nous-mêmes ! (39)


Vendredi dernier, le sort des 99% sur La Croix :


Repenser le long terme.
Pour une nouvelle Constituante.

Étienne Chouard, enseignant et blogueur

La Croix, 5 avril 2013.


« Dans une démocratie digne de ce nom, les citoyens devraient avoir toute la place. Leurs représentants devraient être des serviteurs, empêchés de devenir des maîtres par le tirage au sort des charges, par des mandats courts et non renouvelables, et par de nombreux contrôles avant, pendant et après leur mandat. Dans la réalité, chacun peut constater que c'est exactement le contraire qui se produit: sitôt élus, nos « représentants » se comportent comme s'ils étaient nos maîtres, tout en se mettant au service exclusif des cartels et des banques, contre l'intérêt général.

Notre problème fondamental n'est donc pas technique mais politique: nos « représentants » ne nous représentent pas, pour la bonne raison qu'ils ne nous doivent rien. C'est mécanique: celui qui passe le plus à la télé est élu, c'est tout. Il a donc suffi aux banques d'acheter les médias de masse pour être sûres de gagner les élections à tous les coups. Les élus ne représentent que les banques parce qu'ils leur doivent tout.

Quant à nous, simples électeurs (pas citoyens), nous sommes privés de toute institution pour nous défendre contre ces faux « représentants »: nous n'avons pas de Constitution.

Une Constitution, c'est un texte supérieur qui sert à protéger le peuple contre les abus de pouvoir, en surplombant tous les pouvoirs, publics et privés. Une Constitution digne de ce nom doit être crainte par les pouvoirs: il ne faut donc à aucun prix laisser les pouvoirs en question l'écrire eux-mêmes, ce n'est pas aux hommes au pouvoir d'écrire les règles du pouvoir, ce n'est pas aux parlementaires, ni aux ministres, ni à aucun professionnel de la politique, d'écrire ou de modifier la Constitution.

Une bonne Constitution – que les « élus » n'écriront jamais, à cause de leur intérêt personnel – prévoirait de (vrais) référendums d'initiative populaire (RIP législatif, abrogatoire, révocatoire et constituant), la séparation des pouvoirs dangereux (législatif, exécutif, judiciaire, médiatique et monétaire) pour les affaiblir, une des Chambres législatives tirée au sort pour une représentation fidèle du pays, des mandats courts et non renouvelables pour éviter la professionnalisation, la responsabilité illimitée (et la révocabilité) des décideurs publics, des chambres de contrôle tirées au sort pour surveiller tous les pouvoirs sans exception, une création monétaire uniquement publique et des banques toutes publiques aussi, des services publics d'information rendus indépendants (sur le modèle des juges) mais eux aussi contrôlés par des jurys citoyens tirés au sort, etc.

Aucune de ces institutions, nécessaires à la justice sociale, ne verra jamais le jour tant qu'on n'aura pas compris et éliminé le conflit d'intérêts majeur qui est à la racine commune de toutes nos impuissances: il faut que les constituants soient désintéressés.

Alors, comment faire? Soit on réunit une Assemblée constituante dans chaque commune ou quartier (où viendront ceux qui le voudront) et on en dégage une synthèse pour fédérer les principales exigences citoyennes. Soit on tire au sort une seule Assemblée constituante (au lieu de l'élire!) : c'est beaucoup plus simple et ça donnera probablement le même résultat, parce que finalement, nous avons tous intérêt aux mêmes institutions fondamentales.

Pour que cela advienne, il suffirait que nous soyons des millions à le vouloir; c'est donc à nous de faire passer le message de façon virale, autonome, souterraine, insaisissable, pour devenir rapidement très nombreux à dire ensemble: « Nous voulons avant tout une Assemblée constituante tirée au sort – car tout le reste suivra. »

C'est une vraie cause commune: instituons d'abord notre puissance, on se disputera après. On n'échappera pas autrement aux usuriers, qui ont déjà volé presque tous les pouvoirs: si on veut une Constitution, il faudra l'écrire nous-mêmes.

Nous, on a commencé; si le cœur vous en dit, rejoignez-nous (1). »

Étienne CHOUARD

(1) Site: http://etienne.chouard.free.fr/Europe


Source : La Croix, http://www.la-croix.com/Archives/2013-04-05/Repenser-le-long-terme.-Pour-une-nouvelle-Constituante.-Etienne-Chouard-enseignant-et-blogueur-2013-04-05-929560

jeudi 17 janvier 2013

Avec les maîtres ignorants, à Paris : Session d’autoformation « Quelle constitution pour une société démocratique ? » (17)

Rendez-vous à Paris, le jeudi 31 janvier 2013,
Session d’autoformation, avec les maîtres ignorants :
« Quelle constitution pour une société démocratique ? »


À l'occasion du voyage à Paris pour retrouver les Colibris,
je vais avoir le plaisir de rencontrer aussi "les maîtres ignorants" :



http://www.lesmaitresignorants.org/?ai1ec_event=session-dautoformation-quelle-constitution-pour-une-societe-democratique&instance_id=86


Programme proposé :

Si on devait réduire notre Constitution à 5 articles (pour être compréhensibles donc « aimables-signables » par tous), quels seraient-ils ?

Au cours de cette session, nous allons essayer de le faire, concrètement.

Réfléchir ensemble : qu’est-ce qui est essentiel ?

Qu’est-ce qui est l’essentiel de l’essentiel ?

Et comment le dire, à la fois simplement et fortement ?


Ceci nous conduira bien sûr à répondre à cette autre question : À quoi sert une constitution (une vraie) ?


NB : apportez de quoi écrire (papier, crayons, gomme…)


Attention : la salle ne peut contenir qu’un nombre limité de participants.
Merci de vous inscrire.


Je trouve de plus en plus passionnantes ces rencontres en forme d'atelier où, tous ensemble, on s'y colle et on bosse, concrètement : on commence à l'écrire enfin nous-mêmes, notre contrat social.

Et jusqu'ici les enseignements sont spectaculaires, la prise de conscience est bien plus forte qu'après une simple conférence, les traces plus profondes : oui c'est possible, oui on est tous capables de réfléchir article après article à notre Constitution, non ce n'est pas si compliqué, oui c'est le plus important et il est temps qu'on se réapproprie ce texte fondateur, oui c'est prendre tous nos problèmes par le bon bout, celui de l'institution de NOTRE puissance politiqued'abord, avant tout le reste, oui ce simple geste bien ciblé rend possibles ce qui nous paraissait comme des utopies, oui je peux très bien continuer tout seul ou avec des copains...


L’âme humaine est capable de s’instruire seule et sans maître
(Jacotot - Rancière)

Si vous ne le connaissez pas, ne ratez pas ce livre extra-ordinaire, épatant, bouleversant (complètement LIÉ à l'institution imaginaire — et populaire — d'une société démocratique) :
http://etienne.chouard.free.fr/Europe/forum/index.php?2011/12/18/170-lame-humaine-est-capable-de-sinstruire-seule-et-sans-maitre-jacotot-ranciere

Au plaisir d'y retrouver de nombreux gentils virus parisiens :)

Hâte d'y être aussi :)

Étienne.

vendredi 28 décembre 2012

LOI DE 1973 : les aveux de Rocard et deux nouvelles pistes pour comprendre l'effet véritable de la loi (446)

LOI DE 1973 :
• les aveux de Rocard
• et deux nouvelles pistes pour comprendre l'effet véritable de la loi

Rocard explique enfin lui-même, en 2 minutes,
L'IMPORTANCE CRUCIALE DE LA LOI DE 1973
dans la non nécessaire, ruineuse et antisociale
DETTE PUBLIQUE de la République Réprivée Française

Voici un extrait passionnant :


C'était sur Europe1, samedi dernier (22 décembre 2012). La source entière est là (ça commence à être intéressant à la minute 12:55) :
http://www.europe1.fr/MediaCenter/Emissions/Mediapolis/Sons/Mediapolis-22-12-12-1356875/


Merci à Raymond Zaharia qui a déniché (et mis en valeur) cette nouvelle perle.
C'est André-Jacques qui va être content :)

Nota : Monsieur Rocard est assez âgé (82 ans) et il se mélange un peu les crayons : quand il parle de "la loi bancaire de 1974", on se demande (une seconde) s'il parle de la loi de 1973 ou de la loi bancaire de 1984... :)

Il faudrait RETRANSCRIRE mot pour mot ces aveux : nos gouvernants (même >>de gauche<<) savent donc depuis longtemps que la cause des causes de l'endettement public (non nécessaire et ruineux, mutilant l'État et privant le peuple de la force publique comme défense contre les monstres privés que sont les multinationales de l'industrie et de la finance), nos prétendus >représentants<, donc, savent depuis longtemps que ce sont LEURS propres décisions qui ont plongé le corps social dans la catastrophe actuelle de la prétendue "crise des dettes publiques".

Ce n'est pas une crise, c'est un coup d'État.

Il faut absolument que je rédige un nouveau billet pour faire le point (détaille, ordonné et documenté) sur cette loi de 1973 :
ceux qui disent un peu partout que je me suis trompé sur la portée de cette loi se trompent encore davantage, je pense.

À la hâte, en deux mots, voici les deux points essentiels qui n'ont pas (encore) été correctement étudiés, je pense :


André-Jacques et moi (avec quelques autres, comme Philippe Derudder ou Alain Granjean et Gabriel Galand dans leur excellent livre "La monnaie dévoilée" (2006), qui ont levé ce lièvre et ont bossé pour écarter tout seuls les nuages de fumée enveloppant ce vieux complot), nous nous sommes trompés, je crois, effectivement, en focalisant trop sur l'article 25 (celui qui interdit la présentation directe par le Trésor de ses propres effets à la Banque Centrale) : nous ignorions qu'une loi de 1936 interdisait depuis longtemps ce type de financement "trop facile" (gasp) (aussi facile qu'un distributeur automatique de billets).

MAIS la controverse ne s'arrête pas là : je voudrais que nous parlions des deux pistes suivantes (toutes les deux repérées par Sam, merci à lui) :


1. FIN D'UN RÉSEAU D'IRRIGATION PUBLIQUE EN ARGENT GRATUIT :

Cette controverse a permis de comprendre ensuite qu'il y avait (avant 1973 !) mille AUTRES canaux que cette procédure interdite : canaux d'irrigation de l'économie en monnaie publique gratuite via les banques publiques (à qui l'État pouvait donner des ordres de prêt à tel acteur et à tel taux, plus ou moins "bonifié") et via les lois spéciales qui autorisaient la Banque de France à créer de l'argent spécifiquement pour tel ou tel organisme public ou semi-public) depuis 1945.

Toutes ces possibilités alternatives ont apparemment été supprimées par la loi de 1973 :
voir les très importants commentaires de Sam, surtout à la fin du billet de Lior et Magali.

Sam, 27 juin 2012 02:25

Voyez un peu, rien que le titre de la plupart des textes abrogés par décret, au lendemain de la promulgation de la loi du 3 janvier 1973.

Dans l'esprit ou dans la lettre, si l'objectif n'était pas d'en finir avec les facilités de caisses ouvertes à toutes sortes de trésoreries publiques, moi je suis Rockefeller...

Mais il y a une observation importante à en tirer : finalement, en 1973, ce n'est pas au niveau de l'État qu'on interdit les avances, c’est au niveau de tout ce que la nation avait de pouvoirs "décentralisés" d'une manière ou d'une autre. Pour pas mal d'entre eux, il s'agit de services publics établis après guerre ; sont aussi concernées, il me semble, des banques publiques régionales et banques centrales des DOM-TOM et des colonies :

Décret n° 73-102 du 30 janvier 1973 sur la Banque de France

Article 17 - Sont abrogés les textes suivants :
Ordonnance du Roi du 15 juin 1834 réglant le mode d’exécution de l’article 3 de la Loi du 17 mai 1834 par lequel la Banque de France est autorisée à faire des avances sur Effets publics français à échéance non déterminée ;
[...]
Décret du 3 mars 1852 approuvant le Traité passé le 3 mars 1852 entre le Trésor et la Banque de France ;
Décret du 28 mars 1852 portant que la faculté accordée à la Banque de France à faire des avances sur Effets publics est étendue aux Obligations de la Ville de Paris ;
[...]
Décret impérial du 13 janvier 1869 concernant l’admission des Obligations de la Société Algérienne au bénéfice des avances de la Banque de France [...]
Décret du 28 février 1880 autorisant la Banque de France à faire des avances sur Obligations des Villes françaises et des Départements français ;
Décret du 22 février 1899 autorisant la Banque de France à faire des avances sur Obligations émises ou à émettre par le Gouvernement général de l’Indochine ;
Décret du 16 novembre 1902 autorisant la Banque de France à faire des avances sur Obligations émises ou à émettre par le Gouvernement général de l’Algérie et par le Gouvernement tunisien ;
Décret du 2 juin 1909 autorisant la Banque de France à faire des avances sur les Obligations des emprunts des Colonies et Pays de protectorat français ;
Décret du 22 décembre 1919 autorisant la Banque de France à faire des avances sur les Obligations émises ou à émettre par le « Crédit National pour faciliter la réparation des dommages causés par la guerre » ;
Décret du 14 décembre 1926 autorisant la Banque de France à faire des avances sur les Obligations émises ou à émettre par la Caisse Autonome de gestion des Bons de la Défense nationale, d’exploitation industrielle des tabacs et d’amortissement de la Dette publique ;
[...]
Décret du 13 juin 1962 autorisant la Banque de France à faire des avances sur les Obligations, les Bons et les parts de production émis avec la garantie de l’État par Électricité de France, Gaz de France et Charbonnages de France ;
[...]
Décret n°63-821 du 3 août 1963 autorisant la Banque de France à faire des avances sur les titres des emprunts unifiés émis par les Départements,
Communes, syndicats de Communes, Chambres de commerce, Ports autonomes et organismes bénéficiant de la garantie de ces collectivités ;
Décret n°64-757 du 23 juillet 1964 autorisant la Banque de France à faire des avances sur les titres des emprunts émis par les sociétés de développement régional ;
Décret n°65-619 du 29 octobre 1965 autorisant la Banque de France à faire des avances sur les titres des emprunts émis par la Caisse nationale des Autoroutes ;
[...]
Décret n°68-95 du 24 janvier 1968 autorisant la Banque de France à faire des avances sur les titres des emprunts émis par la Caisse d’entraide à l’équipement des collectivités locales ;
Décret n°71-275 du 7 avril 1971 portant création du Conseil consultatif de la Banque de France ;
Décret n°72-511 du 16 juin 1972 autorisant la Banque de France à faire des avances sur les titres des emprunts émis par la Caisse nationale des Télécommunications ;
[...]

Source : http://www.theorie-du-tout.fr/2012/03/loi-1973-rothschild.html?showComment=1340789125304#c3869295245113498262

Nos contradicteurs se sont, je crois, eux AUSSI, trop focalisés sur l'article 19 qui, SOI-DISANT, annulerait l'interdiction de l'article 25 (en permettant que soient signées des Conventions créatrices de monnaie publique gratuite). Ainsi focalisés (sur un article qui ne libère rien, d'ailleurs : voir ci-dessous), ils n'ont pas du tout travaillé (que je sache) sur ce réseau d'irrigation qui a disparu en 1973. J'ai hâte de lire leurs analyses (et éventuelles réfutations) sur ce point (nouveau pour nous tous).


2. FIN DU DROIT D'INITIATIVE PUBLIQUE (OU DÉBUT D'UN DROIT DE VÉTO PRIVÉ)


Et même cette possibilité de l'art. 19 (de signer des >>conventions "gouvernement-parlement"<< pour créer de la monnaie publique gratuite pour l'État) est une FAUSSE possibilité, car, cet article donne au Gouverneur de la Banque de France un pouvoir scandaleux de blocage total (pouvoir mal expliqué, et donc comme caché). Qui est ce "Gouverneur" ? Le Gouverneur de la BDF est un hiérarque non élu dont il faut absolument que nous travaillions le statut, le dévouement au bien commun et le contrôle public : Comment est-il nommé ? Pour combien de temps ? Parmi les candidats choisis par qui ? Comment peut-il être révoqué ? Comment peut-on lui tordre le bras (ou pas) pour prendre une décision d'intérêt général ?

En donnant à ce "Gouverneur non élu" le droit d'INITIATIVE de créer la monnaie gratuite pour financer des investissements publics (droit d'initiative qui n'est pas donné, par contre, au parlement lui-même !!!), on donne à cet homme un droit absolument stratégique en l'occurrence, car s'il ne veut pas créer la monnaie, il peut l'empêcher (et il l'a fait, cornegidouille ! il l'a fait jusqu'en 1992 !) : c'est un droit de VÉTO qui ne dit pas son nom.

Et le "droit de vote du Parlement" (présenté fallacieusement comme "la garantie démocratique" de la procédure ainsi instituée) ne SERT À RIEN, absolument à rien en l'occurrence, puisque le parlement ne peut rien dire tant qu'on ne lui propose rien : pour nos >élus<, c'est la servitude de celui qui a été privé de l'initiative.


Il n'y a donc rien de >démocratique< dans le fonctionnement mis en place en 1973.

Et d'ailleurs, LES FAITS prouvent que cette analyse n'est pas absurde : c'est bien depuis 1973 que la dette publique enfle puis explose.


3. En outre, des témoignages accablants (des aveux, en fait) d'acteurs publics majeurs comme Giscard ou Rocard, viennent renforcer la démonstration de la malfaisance cruciale de cette loi, que je continue donc, jusqu'à plus ample informé, à considérer comme scélérate :)




Il faut que je développe correctement (avec toutes les notes en bas de page nécessaires) ces deux pistes de réfutation de ceux qui disent que la loi de 1973 n'a rien changé. Cette synthèse de nos échanges jusqu'à ce jour sera sûrement, au final, un chapitre de livre ;)

Auriez-vous la gentillesse de me signaler ici, sur ce fil de blog, tout ce qui vous est passé sous la main sur cette fichue loi de 1973 et qui semble utile, pour m'aider à faire la synthèse des points de vue en présence sans rien oublier d'important (ni personne) ?

Merci à tous, pour tout ce que vous faites. Nous sommes comme un cerveau collectif, qui cherche le vrai au milieu des mensonges.

Étienne.

PS : est-ce quelqu'un peut me dire avec certitude si ces conventions initiées par le gouvernement et le Gouverneur de la BDF existaient déjà avant 1973, ou pas ?



[Mise à jour 6 janvier 2013 :

Ça y est ! une Gentille Virus a retranscrit l'entretien complet de Rocard.
Et elle m'a bien recommandé de le colorier/barioler => donc j'ai le droit :)

Verbatim : Michel ROCARD - Emission Mediapolis sur la radio Europe 1,
le 22 décembre 2012 de 10h à 11h.

Émission animée par Michel FIELD et Olivier DUHAMEL.
Transcription de Magali AB
(http://www.europe1.fr/MediaCenter/Emissions/Mediapolis/Sons/Mediapolis-22-12-12-1356875/)

Olivier DUHAMEL : Bonjour à tous.

Michel FIELD : Bonjour, c’est Mediapolis, le rendez-vous qu’Europe 1 vous propose chaque samedi, pour analyser comment les médias pèsent sur la politique et comment, parfois, les politiques essaient de peser sur les medias. Et c’est une émission spéciale rétrospective 2012 que nous vous proposons, avec un invité de marque.

Olivier DUHAMEL : Un invité, un seul : Michel ROCARD, l’ancien Premier ministre.

[Annonce : Sur Europe 1, Michel FIEL et Olivier DUHAMEL, Mediapolis avec Michel ROCARD]

[Archive : Nicolas SARKOZY « Nous n’avons pas le droit, ici place de la Concorde, de laisser dilapider l’héritage de la France éternelle. Nous les français, nous ne voulons pas de la facilité, du renoncement, de la mollesse, parce que ce ne sont pas des défauts qui sont dans les gênes de la France. » (…) « Peuple de France, entend mon appel, Française, Français, aidez-moi, aidez-moi, aidez la France ».]

Olivier DUHAMEL : C’était Nicolas SARKOZY, en campagne électorale place de la Concorde, le 15 avril dernier. Qu’est-ce que vous avez pensé, Michel ROCARD, de la campagne électorale de Nicolas SARKOZY et de ce filon de « la France éternelle » que la gauche bafouerait ?

Michel ROCARD : Je n’ai pas aimé toute cette campagne électorale. Elle a été très marquée du déni de la réalité et Nicolas SARKOZY a cherché à exciter un nationaliste, une attitude assez française, cocardière, facilement xénophobe, qui ne demande que ça, et qui est désagréable, et dont les résultats peuvent être politiquement dangereux. Je n’ai pas du tout aimé cette présentation… mais apparemment les français non plus : il a été battu, ça n’a pas marché.

Olivier DUHAMEL : Bon, donc, Nicolas SARKOZY vous n’avez pas trop aimé ; François HOLLANDE, on va voir…

[archive : François HOLLANDE « Je vais vous dire qui est mon adversaire, mon véritable adversaire. Il n’a pas de nom, pas de visage, pas de parti. Il ne présentera jamais sa candidature, il ne sera donc pas élu. Et pourtant il gouverne. Cet adversaire, c’est le monde de la finance. »]

Michel FIELD : François HOLLANDE au Bourget le 22 janvier dernier. Alors, cette phrase qu’on lui ressort beaucoup en ce moment, surtout quand il essaye de séduire le patronat ou les banques. Alors « Cet adversaire, c’est le monde de la finance » : vous n’avez pas cessé d’entendre ça, dans la gauche, depuis toujours.

Michel ROCARD : Non. Mais je regrette que ce ne soit pas plus précis. Il vous souvient peut-être qu’en 2007 et 2008 il y a eu une épouvantable crise financière mondiale où se sont volatilisés pas mal de dizaines de milliers de milliards de dollars, avec la faillite des 4 plus grandes banques américaines d’investissement, puis finalement la faillite de Lehman Brothers, une banque tentaculaire, énorme. Nous sommes toujours dans le résultat de cette crise. Il y a toujours dans tout le système bancaire des pays développés une inhibition, une méfiance devant le fait de prêter à l’investissement aux entreprises, qui fait que nous sommes toujours en stagnation. La finance a pris un contrôle du monde dont elle se sert très mal, c’est vrai. Mais il valait mieux le définir avec plus de précision, parce qu’il y a en même temps des gens qui gagnent bien leur vie, et dont la rémunération est parfois très forte – ça va jusqu’à des joueurs de foot, parfois des grands patrons. Elle n’a rien de malsain. Elle peut être excessive devant certaines exigences d’égalité, elle n’est pas spéculative. Ce mélange n’est pas bon. De la même façon, je dirais aussi qu’à gauche comme à droite, il ne faut pas chercher à exciter les passions, il faut spécifier ce contre quoi on se bat. On se bat contre la xénophobie, on se bat contre l’enrichissement illicite, on se bat contre le parasitisme que la spéculation fait peser sur la vie économique. J’aurais préféré qu’on définisse mieux l’ennemi.

Michel FIELD : Donc vous préférez le HOLLANDE développant son pacte de compétitivité au HOLLANDE qui dénonce le monde de la finance ?

Michel ROCARD : ça va un peu ensemble. Parce que le pacte de compétitivité est un retour vers l’économie réelle, est un encouragement aux entreprises pour produire dans de meilleures conditions. Reste que c’est vrai, le pacte de compétitivité a été trop longtemps attendu. On l’a attendu longtemps, avant que les nouvelles autorités françaises, le Président et tout le gouvernement, n’émettent un message vers tous ceux qui produisent en France. C’était très attendu.

Olivier DUHAMEL : Trop attendu ?

Michel ROCARD : Mais ça a été un bon message.

Olivier DUHAMEL : Alors, vous avez été premier ministre. La première décision que prend un Président de la République lorsqu’il est vient d’être élu, c’est le choix de son Premier ministre. Vous allez donc analyser avec nous le choix de Jean-Marc AYRAULT, et c’est dans un instant.

[Annonce : Sur Europe 1, Michel FIEL et Olivier DUHAMEL, Mediapolis avec Michel ROCARD]

Michel FIELD : Rétrospective de l’année 2012 : François HOLLANDE revient sur son choix de nommer Jean-Marc AYRAULT à Matignon, c’était le 13 novembre à l’Elysée.

[archive : François HOLLANDE « Je l’ai choisi parce que j’ai une grande confiance en lui. C’est tout simple. Je l’ai choisi parce que je considérais que c’est lui qui pouvait dans cette période si difficile, conduire le gouvernement. Pourquoi ? Parce qu’il est d’abord sérieux. C’est important. Il est loyal. C’est nécessaire. Il est dévoué, dévoué à la cause publique. Et il est concret. Il sait ce que décider, diriger veut dire, et ce que les Français veulent - c'est-à-dire une traduction immédiate de ce qui a été décidé. »]

Michel FIELD : sérieux, dévoué, loyal, concret, décidant, dirigeant… que d’éloges !

Michel ROCARD : Oui, mais ils sont mérités. Je connais bien Jean-Marc AYRAULT, qui est un homme c’est vrai, sérieux, profondément droit, loyal. Et figurez-vous que dans le monde politique, ça compte. J’ai vécu longtemps dans le monde politique. Le fait qu’on puisse se fier à la parole d’un homme, ça compte. En plus c’est un homme financièrement impeccable, parfaitement propre. Tout ça compte beaucoup. C’est clair aussi que cet ancien président du groupe parlementaire socialiste a une expérience parlementaire et une connaissance du parti considérable. Il a déminé beaucoup de conflits. Et ça peut être une grande aide pour François HOLLANDE.

Olivier DUHAMEL : Cela dit, Michel ROCARD, cela dit, il y a deux types de Premier ministres, si on simplifie. Ce que j’appelle le « Premier ministre complément » et le « Premier ministre redondant ». Pour moi, Jean-Marc AYRAULT est le prototype du Premier ministre redondant : très proche et sur le fond et sur sa manière d’être…

Michel FIELD : … Michel ROCARD était l’illustration de l’autre…

Olivier DUHAMEL : Et les Premier ministres complément, les deux illustrations les plus spectaculaires sont POMPIDOU, Georges POMPIDOU, face au Général de GAULLE et Michel ROCARD face à François MITTERRAND. Est-ce que, en son principe, il vaut mieux avoir un Premier ministre complément ou un Premier ministre redondant ?

Michel ROCARD : Je ne suis pas sûr du tout qu’il faille mettre un principe là, et qu’il y ait une norme qui soit la bonne pour la vie publique. C’est le choix du Président de la République et de toute façon la réponse à la question dépend beaucoup de la nature du Président de la République lui-même…

Michel FIELD : Si vous aviez été élu vous auriez choisi Jean-Marc AYRAULT ?

Michel ROCARD : … Il n’est pas improbable… N’oubliez pas que François HOLLANDE n’avais jamais été ministre…

Olivier DUHAMEL :… ni Jean-Marc AYRAULT…

Michel ROCARD : … et il avait donc besoin d’être conforté par une structure gouvernementale animée par un Premier ministre qui soit en symbiose avec lui, vraiment.

Olivier DUHAMEL : Par un Premier ministre qui n’avait jamais été ministre non plus…

Michel ROCARD : non, mais… mais… qui a fait marcher la machine si longtemps… alors que François a été plus loin… Olivier DUHAMEL : Je répète : si vous aviez été élu Président de la république le 6 mai 2012, est-ce que vous auriez choisi Jean-Marc AYRAULT ou par exemple

Martine AUBRY ?

Michel ROCARD : D’abord pourquoi est-ce que vous voulez me faire répondre à une question pareille ? J’ai envie de garder les amitiés des deux. On joue à quoi là ? D’abord je ne suis pas Président de la République – ça se saurait – et donc je réserve mon choix, naturellement. J’aurais peut-être aimé faire une plus grosse surprise…

Michel FIELD : Chaque semaine ici on essaye de disséquer comment le poids des média aujourd’hui détermine l’action politique. Qu’est-ce qui manque à Jean-Marc AYRAULT média-politiquement, pour passer la rampe ? Parce qu’on l’a vu, il y a quand même beaucoup de difficultés qui sont liées à ce qu’on appelle des difficultés de communication.

OD : Qu’est-ce qui manque à Jean-Marc AYRAULT dans la média-politique que Michel ROCARD connait bien et critique fort bien ? Vous le saurez dans quelques instants.

[Annonce : Sur Europe 1, Olivier DUHAMEL, Michel FIEL, Mediapolis spéciale avec Michel ROCARD]

Michel FIELD : Dans cette rétrospective qu’on vous propose de l’année 2012, on demande à Michel ROCARD qu’est-ce qu’il manque à Jean-Marc AYRAULT média-politiquement pour passer la rampe, puisqu’il y a beaucoup de couacs liés la communication gouvernementale.

Michel ROCARD : Je pense profondément qu’il lui manque de n’être pas assez sorti… de la politique médiatique quotidienne. Parce qu’il arrive à cette équipe, à

Jean-Marc AYRAULT, à François HOLLANDE, une chose terrible : nous vivons dans une très grande crise. Elle est mondiale, elle est gravissime, elle est complètement inconnue. Elle nous prend complétement… de travers, enfin dans des conditions que personne n’avait maitrisé jusque-là. Et il est essentiel pour y faire face, d’avoir un esprit ouvert à toutes ces diversités, d’avoir élaboré un peu quelques autres champs – la sociologie et l’économie surtout. Jean-Marc est presque trop un spécialiste de la quotidienneté. Et la quotidienneté obscurcit. Nous sommes dans une crise qui appelle une pensée longue. Ce n’est pas… il en est parfaitement capable – il fort intelligent- mais ce n’est pas son habitude et ce n’est pas sa formation surtout.

Olivier DUHAMEL : « La quotidienneté obscurcit » c’est du ROCARD dans le texte. Est-ce que je peux avoir quelques sous-titres ?

Michel ROCARD : On peut prendre un exemple assez simple : le chômage. Chaque fois qu’on en parle, la presse vous donne le chômage de ce mois-ci, et le chômage de deux mois avant - parfois de trois mois avant. La dernière année de plein emploi en France c’est 1972. Pour comprendre quelque chose à l’évolution du chômage il faut le regarder par demi-siècle. Il s’est cassé quelque chose dans nos sociétés. Ce n’est qu’un exemple, c’est partout comme ça. De la même façon, la fiscalité. On est en train de faire le budget de l’Etat, il doit être en discussion en ce moment, il y a quelques nouveaux impôts dedans. Le vrai problème fiscal de la France, c’est sa réconciliation avec son histoire. Nous avons empilé des quantités d’impôts qui peut-être pèsent trop. Il faudrait regarder tout l’ensemble : c’est ça que je veux dire. La France a besoin de se reprendre un peu, au nom d’une vision longue.

[Annonce : Sur Europe 1, Olivier DUHAMEL, Michel FIEL, Mediapolis spéciale avec Michel ROCARD]

[Archive : François HOLLANDE : « C’est une bonne journée pour l’Europe. Depuis le sommet de la fin du mois de juin, nous avons avancé et nous avons pu régler cette nuit-même et la question de la Grèce et la question de l’Union bancaire. Alors voilà : lorsque l’Europe avance, nous devons et notamment en France, le souligner. Parce que ce qui s’est passé au mois de mai, avec le vote des Français, a été je crois, un des éléments qui a permis d’arriver à ce résultat. Maintenant, il faut le consolider. »]

Michel FIELD : Le Président HOLLANDE le 13 décembre dernier à Bruxelles. Alors cette crise de l’Euro, la sortie de la crise européenne, c’est le leitmotiv de François HOLLANDE. D’un certain point de vu, lui qui n’est pas étouffé par la quotidienneté, en gros, sa théorie c’est : les crises sont cycliques et toutes les mesures que nous prenons aujourd’hui, c’est en attente du début de la reprise à venir, nécessaire parce que les crises sont cycliques dans le capitalisme. Vous partagez cette forme d’optimisme raisonnable du Président HOLLANDE ?

Michel ROCARD : je ne partage pas beaucoup cette vision. Je ne crois pas que les crises soient cycliques. Permettez-moi de rappeler que de 1945 à 1972 ou 73, il n’y a jamais, JAMAIS – ça fait près de 30 ans – JAMAIS eu de crise financière, pas de crise cyclique. On savait faire. On a méthodiquement cassé tous les régulateurs qui empêchaient ça depuis, et maintenant nous avons retrouvé une grande crise cyclique tous les 4 ou 5 ans, c’est vrai. Ça fait un cycle presque court. Mais ce n’est pas la vraie analyse de ce qui se passe maintenant. Il faut se souvenir de Lehman Brothers à qui j’ai fait allusion tout à l’heure. Il y a eu en 2007-2008 une explosion mondiale terrible qui a commencé aux Etats-Unis, avec une explosion dans l’immobilier. On avait trop prêté sans faire attention aux conditions auxquelles on prêtait, il y avait même une prime supplémentaire – la sub-prime et ce système bancaire a fait une bulle, et a complètement explosé. Ça, ça a dégénéré et ça a entraîné une faillite générale, qui avec la faillite de Lehman Brothers et celle d’un millier de banques américaines quand même, a entrainé un début de récession mondiale. On a eu -3% du PIB en 2009. C’était une crise de la finance purement privée, les Etats n’y étaient pour rien. Mais nous étions déjà dans un système qui encourageait les Etats à s’endetter. Qu’est-ce qu’on a fait à ce moment là ? On a décidé au G20 (proposition : SARKOZY d’ailleurs, soutient immédiat : OBAMA, écriture du texte : Premier ministre anglais – BROWN, il s’appelait – et on a décidé de faire intervenir les contribuables, les Etats pour empêcher les banques de s’écraser plus complètement. On a donc presque créé une nouvelle crise, celle de la dette souveraine, qui n’existait pas avant, parce qu’on a aggravé les situations.

Olivier DUHAMEL : Il y avait moyen de faire autrement ?

Michel ROCARD : Je ne suis pas sûr qu’il y avait… enfin « moyen de faire autrement » : c’est formidable ! Rappelons-nous quelque chose : la Banque de France a été créée en 1801 et jusqu’en 1874 (ça fait quand même du temps, hein)…

Michel FIELD : oui, ce n’est pas la quotidienneté, oui…

Michel ROCARD : … elle finançait l’Etat sans intérêt. Sans intérêt. Si on était resté là, aujourd’hui, avec tous les emprunts qu’on a fait depuis – puisqu’on emprunte tous les ans – la dette publique française serait de 16 ou 17% du Produit National Brut. Mais en 1974 , on a eu une loi stupéfiante qui s’appelle la loi bancaire, qui a interdit à l’Etat de se financer sans intérêt auprès de la Banque de France, et qui a obligé notre Etat… nous faisions comme les Allemands, tout le monde, c’était un peu la mode, c’était une façon de penser… On a obligé les Etats à aller se financer sur le marché financier privé, à 4 ou 5%. Et du coup, notre dette, elle est maintenant à 90-91% du produit national brut. C’est un peu effrayant. La dette s’est moins augmentée du surplus post Lehman brothers que j’évoquais tout à l’heure. Ce qui veut dire tout d’abord que l’humanité a vécu quelques siècles en se finançant à l’œil et sans avoir de crise de la dette souveraine. Ça donne des idées, tout de même…

Quand on sait que la Banque centrale américaine, a depuis ça, pour éviter la récession, fait bien plus que tous les autres en prêtant 1.200 milliards de dollars en plus des 700 milliards de dollars du plan OBAMA officiel à 0,01% d’intérêt, aux banques en difficulté. Les banques, qui nous avaient mis en difficulté mais qui y étaient elles-mêmes, trouvaient leur argent pour s’en sortir à 600 fois plus [moins] cher le loyer de l’argent que la pauvre Grèce. Et même à 300 fois plus [moins] cher que nous ! Qu’est-ce que c’est que ce jeu imbécile ? C’était donc possible de l’éviter.
C’était votre question. Mais…

Olivier DUHAMEL : Mais nous reprendrons dans quelques instants…

Michel ROCARD : Mais, bon, et alors pour le moment nous sommes endettés…

Olivier DUHAMEL : car nous devons faire une coupure publicitaire, on doit interrompre la rétrospective multiséculaire de Michel ROCARD parce que nous avons une pause publicitaire obligée.

[Annonce : Sur Europe 1, Olivier DUHAMEL, Michel FIEL, Mediapolis spécial avec Michel ROCARD]

Michel FIELD : Petite pédagogie de la crise financière de Michel ROCARD

Michel ROCARD : haha…

Michel FIELD : On pouvait faire autrement, donc ?

Michel ROCARD : On pouvait faire autrement, mais on n’a pas fait autrement. Donc les règles du jeu sont là et maintenant on est coincé et il faut rembourser la dette. Alors, il y a de très grands économistes – les deux derniers Prix Nobel, l’un s’appelle Paul KRUGMAN, l’autre s’appelle Joseph STIGLITZ, qui disent « arrêtez, arrêtez, ne faites pas les fous, n’aggravez pas votre récession, parce que la dépense publique, la dépense d’Etat, c’est aussi des salaires, des chantiers, des travaux publics, de l’activité, de l’économie. Vous éteignez le moteur de la dépense publique : vous ralentissez la croissance. Faites pas ça, dit-il, si vous ralentissez votre croissance, vous ne pourrez plus payer vos impôts ».

Olivier DUHAMEL : « Faites pas ça, dit-il » et pourtant c’est ce que l’Europe fait.

Michel ROCARD : ça c’est ce que disent les derniers Prix Nobel, qui hurlent à la défense. Mais la loi reçue est ancienne, et la loi reçue, c’est pas ça, et son grand prêtre est encore Madame MERKEL. Et Madame MERKEL, elle dit : « les économies se portent d’autant mieux que l’Etat s’en mêle moins ». Ce qui veut dire d’ailleurs que sur la crise de 2007-2008, il aurait fallu laisser se faire complètement les faillites. Pas seulement Lehman Brothers, beaucoup d’autres, pour que le marché soit apuré. Voilà ce qu’elle dit. Elle dit : « Vous retrouverez de la croissance quand vous aurez retrouvé de la confiance. Quand tout le monde aura le sentiment qu’une dette est faite pour être payée. Que si on met de l’argent quelque part, on le récupère : c’est ça la condition pour redémarrer la croissance. »

Dans la condition où nous sommes, ce redémarrage suppose que nous aggravions la récession chez nous. Et c’est un combat intellectuel. Alors, il y a en fait deux batailles là-dedans. La première bataille, elle est institutionnelle : quel est le pouvoir de commandement dans l’Euro ? Je vais prendre un exemple tout bête : il doit y avoir 150 ans que le département de la Corse équilibre mal ses comptes – la Corse est pas très bien gérée... Personne n’a jamais entendu dire, à la Banque de France, « j’en ai assez de la Corse, je ne reconnais plus la Corse, et je l’envoie se faire financer sur les marchés étrangers ». On n’a jamais dit ça. Alors le Franc est là, la Corse peut faire ce qu’elle veut au fond – ou la Bretagne – enfin, le Trésor garanti. Une vraie monnaie, c’est ça. Et quand on a créé l’Euro, on n’a pas donné au gérant de l’Euro, le vrai pouvoir de faire ça. Il fallait le faire pour la Grèce parce que sinon on ne pas croire en une monnaie. Voilà ce qui s’est passé avec l’Euro. Il fallait donc donner à la Grèce. Parce que la Grèce… tout cela est un peu idiot : la Grèce c’est tout petit, la Grèce c’est 1,5% du Produit brut européen. Un bon coup de bataille contre la spéculation avec des munitions mises par la banque centrale : on gagne. Mais la Banque centrale n’a pas le droit d’émettre. C’est ça, la crise.

Michel FIELD : C’est en train de changer, ça…

Michel ROCARD : C’est pas une crise grecque, c’est une crise institutionnelle.

Michel FIELD : C’est en train de changer, les nouvelles missions de la BCE, finalement dans ce bras de fer l’Allemagne recule un peu.

Michel ROCARD : Alors je n’ai pas lu tout à fait le détail, je ne suis pas un spécialiste pointu de ce genre de chose, et c’est en train de changer un peu et je me demande si c’est en train de changer suffisamment. Il m’est venu sous la lecture que l’accord interbancaire – l’Union bancaire qui est en train de se faire garde encore quelques insécurités, quelques imperfections. Je n’en sais rien, encore une fois, je ne suis pas spécialiste. Mais ce qui sûr, c’est qu’en plus, pour que l’Euro bénéficie d’une totale solidarité opposable à tout spéculateur, et qui tombe quel que soit le pays en difficulté derrière – la Grèce, l’Espagne, l’Italie ou la France, ou même la Grande-Bretagne d’ailleurs, qui incidemment, il faut bien le rappeler est quand même bien plus endettée que nous, ça pourrait lui arriver à elle aussi – Que n’importe quel spéculateur sache que l’Euro, ça tiendra. Derrière cette volonté bancaire il fallait bien entendu la garantie d’une intention politique.

Cette intention politique, c’est « on fait l’Europe pour des raisons bien plus générales, bien plus géopolitiques, c’est pour l’avenir, et c’est pour se trouver grand dans le monde des géants, quand l’Asie commandera le monde, dans 30 ans d’ici. » L’Asie, elle va pas identifier sur une carte le Portugal ou le Luxembourg sur une carte du monde, ni même peut-être la France. Un demi-milliard d’Européens, toujours les plus riches du monde avant les Chinois : là on peut exister. Voilà pourquoi on a besoin d’une Europe qu’on a jamais réussi à faire. Or voilà qu’on vient de prendre une semaine – enfin quelques mois de retard. Madame MERKEL et Monsieur HOLLANDE ont jugé qu’on allait peut-être un peu vite et qu’il était imprudent électoralement d’en proposer trop. Je regrette cette décision. Il faut bien qu’on dise aux gens qu’y’a pas de politique sans risque. Une politique sans risques, ça n’existe pas. Il y a des risques partout. Celui-là on a besoin de le prendre, parce qu’on a besoin d’être renforcés.

Nous avons cassé l’enthousiasme et la foi dans l’Europe, au nom de laquelle on appelait à la solidarité financière absolue. Dangereux, ça. Alors je suis pas si sûr que ça qu’on soit débarrassés de cette crise de la dette souveraine en Europe. Et je vais donner son vrai nom, à cette crise de la dette souveraine en Europe : c’est un surcroit de dette publique créé par nous, pour des raisons institutionnelles, à cause de la façon dont a été traitée la dette précédente, dans le capharnaüm extrêmement dangereux d’une finance privée devenue folle.

Écoutez bien : il y a dans le monde aujourd’hui une liquidité mondiale créée par les banques – elle a doublé depuis 5 ou 6 ans – qui est à 800 T. Il faut que nos auditeurs apprennent les nouvelles unités monétaires. Quand on va faire de la montagne, il faut apprendre les altitudes, l’unité est le mètre d’altitude, il faut comparer avec le Mont Blanc etc. Partout il faut apprendre les unités, il nous est émergé une nouvelle unité : le T, pour trillion. Un T, c’est 1.000 milliards dollars. Nous avons donc 800.000 milliards de dollars en ballade dans le monde, dont les milliers de transactions quotidiennes concernent de l’exportation ou de l’importation de biens et de services pour 2%. Concernent la vraie économie pour 2%. Et pour 98% joue sur des marchés spéculatifs et ça peut exploser tous les jours parce que la contrepartie de cette monnaie n’est pas en sécurité : c’est un endettement extrême.

Ça peut sauter n’importe où. Ça, c’est le vrai danger. La petite Europe à côté de ça n’est qu’un détonateur. Comme est un détonateur la crise immobilière qui sévit en Chine actuellement. Tout le monde s’en fout, on ne le sait pas. Le monde est interconnecté. Nous sommes dans un désastre mondial. Il y a une crise immobilière en Chine, qui vaut bien celle des Etats-Unis d’il y a 5 ans.

Olivier DUHAMEL : Avec Michel ROCARD, on passe donc, comme on vient de l’entendre, de la rétrospective lucide à la prospective plutôt inquiétante.

Michel FIELD : Petite application de cette crise, on revient dans un instant sur le cas Florange.

[Annonce : Sur Europe 1, Olivier DUHAMEL, Michel FIELD, Mediapolis spécial avec Michel ROCARD]

Michel FIELD : Petite illustration de la crise avec Florange. On écoute Jean-Marc AYRAULT :

[Archive : Jean-Marc AYRAULT : « Nationaliser MITTAL, ça avait un coût. Il fallait en gros mobiliser, au-delà de ce que le repreneur pouvait apporter, autour de 400 millions avec son partenaire, un milliard d’Euros. Pour faire repartir les hauts-fourneaux, c’était à peu près 450 millions. Donc qui aurait payé ? Les contribuables. Avec la certitude que les emplois auraient été dans la durée maintenus ? Je ne pouvais pas le garantir. »]

Michel FIELD : Le Premier ministre, le 6 décembre dernier sur RTL. Comment vous l’avez ressentie, analysée, cette aventure de Florange ? Et la manière dont Arnaud MONTEBOURG a brandi la nationalisation temporaire comme solution– et il continue de le faire, d’ailleurs ?

Michel ROCARD : Premièrement, on peut dire sans doute que la plupart des membres de cette équipe sont partis trop vite et ont parlé trop vite. Ils se sont pas donné le temps d’une réflexion sereine pour savoir où on va. Je veux dire que j’aime pas beaucoup la nationalisation, c’est en général assez maladroit, mais qu’une nationalisation temporaire, après tout, ça peut servir, ça existe. Les Etats-Unis viennent de s’en servir à deux ou trois reprises – et très bien – notamment…

Michel FIELD : pour General Motors

Michel ROCARD : … à propos de l’automobile et d’une entreprise de centralisation immobilière. Pourquoi pas ? ne faisons pas de principe là. Mais il fallait réfléchir plus avant.

Olivier DUHAMEL : Donc vous êtes plus MONTEBOURG qu’AYRAULT.

Michel ROCARD : Deuxièmement, je ne crois pas à l’idée – c’est très grave – de mettre des sous là-dedans pour faire tourner mieux. C’est pas comme ça qu’ça’s’passe.

Olivier DUHAMEL : Ah, donc vous êtes plus AYRAULT que MONTEBOURG.

Michel ROCARD : Ce qui manque à MITTAL, c’est des ventes. Ce qui nous manque, c’est la croissance générale. C’est donc dans… Et on a commencé cette émission en rappelant que je n’avais pas beaucoup aimé la campagne électorale des deux côtés. Les deux candidats principaux avaient dédaigné le fait que nous étions dans une crise qui se traduisait par une absence de croissance durable.

Olivier DUHAMEL : Donc sur Florange, vous êtes AYRAULT ou vous êtes MONTEBOURG ?

Michel ROCARD : Je ne vois pas de raison de répondre comme ça…

Olivier DUHAMEL : Ah, bon ?

Michel ROCARD : Venons au fond de l’affaire. La part du salaire direct et indirect dans le produit national brut français n’est plus qu’à 57%. Elle a perdu 10% en une dizaine d’année. Ce qui veut dire qu’il y a 30 à 40 milliards d’Euros qui étaient du salaire direct ou indirect – donc du pouvoir d’achat – qui se sont évaporés, qui sont partis vers les marchés financiers, pendant que du côté des salaires, on a fait des précaires et des chômeurs. Ceux-là consomment pas, et on vend plus d’acier à ceux-là parce qu’on vend moins de voitures. C’est ça, la crise.

Alors, sauver une entreprise, isolée, on peut peut-être le faire si ses perspectives sont bonnes. Je ne connais pas assez bien le marché pour savoir si elle est plus en crise que les autres, ou si ses fournisseurs, ses clients, les contrats d’exportation qu’on peut avoir vers l’Allemagne (qui continue à importer) suffit… je n’en sais rien. Ça, c’est une responsabilité gouvernementale. Ayrault est un homme sage. Il a été un peu rapide à condamner l’idée de la nationalisation temporaire, la nécessité c’était qu’ils se mettent d’accord, qu’ils prennent du temps et qu’ils calculent juste. Je parle, qu’ils calculent juste dans la tête.

Eh bien ce qu’il faut c’est qu’il faut, Europe entière, que nous mettions fin à cette situation dans laquelle 30% - 30%, vous entendez ce pourcentage démentiel ? – 30% de la population de tous les pays développés est soit au chômage, soit précaire, soit pauvre. Et tous ceux-là consomment pas. Et on se demande pourquoi il y a plus de croissance. C’est ça, la règle. C’est un mécanisme lent qui ne peut pas aller très vite.

Michel FIELD : A l’issue de la crise de Florange, on a vu la position d’Arnaud MONTEBOURG le faisait être plus populaire finalement et gagner des points dans les sondages d’opinion. Peu importe, mais ça veut dire aussi que des politiques qui affirment une volonté politique de faire quelque chose – peu importe le jugement qu’on porte – sont plébiscités par l’opinion. Et je repense à la phrase de Lionel JOSPIN « L’Etat ne peut pas tout ». Qu’est-ce que peut aujourd’hui le politique devant cette crise-là ? A part dire la vérité, comme vous vous efforcez de le faire.

Michel ROCARD : Lionel Jospin l’avait dit, c’est évident que « L’Etat ne peut pas tout ». Deuxièmement, tout individu, Ministre, membre d’un collège, qui gouverne, président, qui espère pouvoir prendre au jour le jour sur tout problème, des mesure populaires se met le doigt dans l’œil jusqu’au coude. C’est impossible. Quand on est en situation de crise, on passe son temps à avoir des décisions extrêmement dures à prendre. La référence aux sondages est une folie. Les sondages deviendront bons, si le résultat est bon après. Mais pour que le résultat soit bon, il faut probablement faire de la chirurgie. Quand vous passez à l’hôst… à l’hôpital, votre problème n’est pas la popularité du chirurgien, y compris auprès de vous-même, c’est qu’il soit bon. Et souvent, ça fait mal. Voilà la situation où nous en sommes. Moi, ce que j’aime chez MONTEBOURG, c’est un certain courage et un certain culot. Mais je n’aime l’action de franc-tireur : un gouvernement est nécessairement un collège.

Olivier DUHAMEL : Donc votre appréciation est quand même très nuancée sur MONTEBOURG. Mais, un fonctionnement démocratique dans un gouvernement : quelle liberté ça donne à chacun de s’exprimer avant que la décision collective ait été prise, ou est-ce qu’il faut la boucler et se contenter de gérer son secteur ?

Michel ROCARD : Il faut… c’est très compliqué de gouverner… Il faut la boucler. Un gouvernement n’est efficace que s’il n’y a qu’une seule décision, et elle a naturellement plusieurs contributeurs. Il faut savoir se mettre d’accord. Il y a même un problème d’humilité à cet égard. Il faut bien le dire. Malheureusement, je suis obligé de le dire comme ça. Mais la liberté du commentaire une fois la décision prise, est bien évidemment totale. Il y a des éclairages différents.

Michel FIELD : Il souffre un peu de manque de cohésion, ce gouvernement ?

Michel ROCARD : Je ne suis pas sûr qu’il souffre d’un manque de cohésion, parce que je ne vois pas de désaccord là-dedans. Il souffre d’un manque d’habitude de la préparation collective. Tout ça est compliqué, et tout ça suppose qu’on s’informe toujours sur le moyen et le long terme.

Olivier DUHAMEL : Et qui est en charge de faire vivre un collectif, de donner corps à ce collectif ? Le Président ou le Premier ministre ?

Michel ROCARD : Le Premier ministre. Très résolument. Il est chef de la majorité parlementaire et en même temps qu’il est le chef du gouvernement. Notre constitution est compliquée mais sur ce point elle est claire. Le Président est l’inspirateur.

Olivier DUHAMEL : Et bien on va voir si vous inspirerez l’année 2013, et si ce collectif surgira. Merci beaucoup Michel ROCARD pour ces éclairages très utiles et très profonds, sur notamment la crise dans laquelle nous sommes encore.

Michel FIELD : Nous allons nous quitter en musique...

samedi 22 décembre 2012

"Crise" et Mondialisation expliquées par Frédéric Lordon : s'en prendre aux STRUCTURES (12)


Aujourd'hui, voici d'abord une récente conférence (piquante) de l'ami Frédéric, avec André Orléan, à propos de la prétendue "crise" :

Écouter Frédéric Lordon et André Orléan (mp3) :
Comment penser et représenter la crise ?


http://pierrebourdieuunhommage.blogspot.fr/2012/07/ecouter-frederic-lordon-et-andre-orlean.html

Téléchargez le son mp3 : clic droit, Enregistrer la cible du lien sous...


Au cours de cette très intéressante conférence (dont il serait utile de rédiger un plan détaillé) (le dernier livre d'André Orléan — "L'empire de la valeur : refonder l'économie", 2011 — est passionnant, et il tâche ici de le résumer un peu), Frédéric nous conseille de voir et revoir le film de Gille Perret, "Ma mondialisation" (2006), pour comprendre la catastrophe économique et sociale dans laquelle nous sommes plongés.

J'avais déjà vu ce film deux fois (j'ai acheté le DVD l'année même de sa sortie, bien sûr, et j'avais été le voir en salle), mais j'ai écouté le conseil de Fred et je l'ai revu une troisième fois : je vous jure que c'est passionnant, un vrai cas d'école, un bon cours d'économie politique, bien concret, bien clair, une démonstration pas à pas de l'escroquerie —très lucrative pour ses promoteurs (1%) et cauchemardesque pour tous les autres (99%) — de la doctrine >libérale< libre-échangiste et financiarisée.

<parenthèse particulièrement inquiète>

Et ça me renforce dans mon idée centrale que nous n'avons pas le moindre problème technique, nous avons un problème politique : nous acceptons des règles supérieures de dévolution et de contrôle du pouvoir (une >constitution<) qui DONNE le pouvoir aux plus riches (le faux >suffrage universel< qui consiste à désigner des maîtres parmi les prostitués politiciens promus par les médias des plus riches).

Sots que nous sommes.

On va payer cher cette sottise. On se fout de la qualité du processus constituant ?? Faudra pas se plaindre quand on passera au stade "famine, camps de travail & miradors". Vous riez ?! Mais ne riez pas : ça s'est vu, et même dans les-pays-les-plus-"avancés"-à-tout-point-de-vue !

Lisez (attentivement) l'article 2 de la Convention européenne des droits de l'Homme, s'il vous plaît :
http://www.echr.coe.int/NR/rdonlyres/086519A8-B57A-40F4-9E22-3E27564DBE86/0/Convention_FRA.pdf

TITRE I : DROITS ET LIBERTÉS

ARTICLE 2 : Droit à la vie

1. Le droit de toute personne à la vie est protégé par la loi. La mort ne peut être infligée à quiconque intentionnellement, sauf en exécution d’une sentence capitale prononcée par un tribunal au cas où le délit est puni de cette peine par la loi.

2. La mort n’est pas considérée comme infligée en violation de cet article dans les cas où elle résulterait d’un recours à la force rendu absolument nécessaire :

a) pour assurer la défense de toute personne contre la violence illégale ;

b) pour effectuer une arrestation régulière ou pour empêcher l’évasion d’une personne régulièrement détenue ;

c) pour réprimer, conformément à la loi, une émeute ou une insurrection.

Est-ce la peine de commenter ce droit de tuer donné sous le titre frauduleux de "droit à la vie" ?
... Oui, je vais commenter :
Nous n'avons PAS de constitution.

Il est bien mort, le droit du Peuple de résister à l'oppression, celui de l'article 2 de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789 :
il a même été remplacé (par nos prétendus "représentants") par la peine de mort de ceux qui oseraient l'exercer...


Et puis cherchez vous-même le mot eurogendfor sur un moteur de recherche...


Mais je m'égare... Pardon.

</parenthèse particulièrement inquiète>


"Ma Mondialisation"
Un film formidable de Gilles Perret (2006) :


On trouve le film sur Internet, bien sûr, mais je suggère fortement que nous achetions tous le DVD à ce réalisateur, de façon à ce que 1) il gagne suffisamment d'argent pour refaire un autre film d'éducation populaire du même tonneau, et à ce que 2) nous puissions projeter (avec une bonne qualité d'images) cette véritable leçon de crapulisme pour nos proches qui roupillent encore.
Pour acheter le DVD, c'est là : http://www.filmsduparadoxe.com/mondialisationcat.html


Ce qu'il manque (pour l'instant) à l'analyse proposée par Frédéric (à mon sens) :

Comme vous le savez (peut-être), Frédéric est mon économiste préféré :) : il prend toujours nos problèmes "économiques" très en amont : par les STRUCTURES. Et bien sûr, je suis avec lui dans cette recherche des vraies causes ; MAIS pour ma part, je remonte plus encore vers la source et, comme vous le savez (sans doute), j'identifie la cause PREMIÈRE de nos principaux problèmes dans l'indifférence générale sur le point de savoir QUI ÉCRIT les structures, QUI FIXE le cadre.

Et pour mon plus grand malheur (pour le moment), Frédéric ne veut pas remonter avec moi à cette source (le processus constituant, qui devrait, selon moi, être exclusivement populaire) et unir nos forces sur ce point plus décisif, mieux ciblé (me semble-t-il). Je rappelle la dernière trace (visuelle) de cette (très gentille) esquive lordonnesque — ma question à 1:26:00 et la réponse de Fred à 1:32:10 :

dimanche 16 décembre 2012

Décembre 2012, Philippe Derudder : La monnaie, du pouvoir d'achat au pouvoir d'être (14)

Le dernier film de Philippe Derudder :
"La monnaie,
du pouvoir d'achat au pouvoir d'être"

Formidable Philippe Derudder. Je trouve ce type exemplaire. Une crème d'humain. C'est mon André-Jacques préféré :) qui m'a conduit à lui ; des gens bien, tous les deux : dévoués, généreux, astucieux, rigoureux, gentils... Des gens bien je vous dis :)


Le dernier bouquin de Philippe est passionnant, très bien fait :
"Les monnaies locales complémentaires : pourquoi, comment ?"

Pour nous offrir son cadeau-film de fin 2012 (super cadeau !), il nous a écrit cette belle lettre :

Bonjour toutes et tous

Depuis quelques années, j'ai pris l'habitude de partager avec vous quelque chose pour célébrer la fin de l'année et le commencement de la nouvelle; une réflexion, un texte... Cette année je veux vous offrir un film sur lequel je travaille depuis un an avec l'aide précieuse de quelques amis. Ce film s'intitule : "La monnaie, du pouvoir d'achat au pouvoir d'être". Vous savez que depuis 20 ans j'ai consacré une bonne partie de ma vie à tâcher de comprendre pourquoi l'humanité, en dépit des connaissances et technologies phénoménales dont elle dispose aujourd'hui, reste toujours incapable à établir des conditions de vie de suffisance et de dignité pour tous. Pire, que ce 21ème siècle s'ouvre sur une crise majeure dont on ne peut encore mesurer l'ampleur des souffrances qu'elle engendrera, est une insulte à l'intelligence.

Sans prétendre détenir la vérité, je partage dans mes livres, conférences et ateliers le fruit de mes recherches et celui de mon propre cheminement; mais cela reste limité. L’idée m'est donc venue d'offrir dans un film une synthèse de ce que j'ai identifié comme étant le fond du fond des problèmes actuels débouchant sur le constat enthousiasmant que tout est là pour réaliser ce monde de suffisance et de dignité, si nous le voulons. Mais une chose me semble certaine: Pour le moment, l'impasse se referme sur nous car la classe dirigeante mondiale fait tout pour maintenir en place ce qui assure son pouvoir et sa fortune tandis que les peuples s'agitent pour dénoncer ce qu'ils ne veulent plus, sans toutefois savoir vraiment ce qu'ils veulent, tant le conditionnement qu'ils ont subi étouffe l'imaginaire. Ceci me pousse à croire que la solution est entre les mains des citoyens de ce monde, à condition de les aider à se libérer du conditionnement qui les tient prisonniers

C'est pourquoi mon objectif est que ce film soit le plus possible regardé afin d'informer et d'aider à comprendre que nos problèmes, pourtant vitaux, n'ont que l'épaisseur d'une pensée. Ainsi ai-je choisi de le diffuser gratuitement sur youtube et en trois langues : français, anglais et espagnol.

Pour le moment, seule la version française est disponible. Les deux autres ont encore besoin d'un peu de travail. Toutes les personnes qui l'ont déjà vu l'ont hautement apprécié, mais comme il est riche en informations, elles m'ont conseillé de le découper en séquences d'une dizaine de minutes chacune. Vous le trouverez donc sous forme de 7 séquences

1/7 - http://www.youtube.com/watch?v=XMs0aI4C0Ro
2/7 - http://www.youtube.com/watch?v=7MsQ8kUGDIs
3/7 - http://www.youtube.com/watch?v=ciF3gSM5qzE
4/7 - http://www.youtube.com/watch?v=Wfwkry67icg
5/7 - http://www.youtube.com/watch?v=6nGKYbm7nHk
6/7 - http://www.youtube.com/watch?v=m78ZfKs9jO4
7/7 - http://www.youtube.com/watch?v=-wbujBsvEbw

... je vous invite à le regarder, à votre rythme, et si vous estimez que les informations et messages contenus peuvent contribuer utilement à relever le défi qui est le nôtre, alors merci d'en diffuser le lien à tous vos réseaux et connaissances. Dès que les versions espagnoles et anglaises seront prêtes je vous le dirai aussi pour que vous puissiez prévenir les contacts que vous avez dans les pays parlant ces langues. Ce faisant, pensez à demander à vos contacts d'en diffuser le lien à leur tour afin que l'effet boule de neige puisse agir.

Maintenant si vous avez envie d'acquérir la vidéo (contenant le film sous deux formes : séquencée et non séquencée), vous pouvez le commander en ligne sur le site aises : http://aises-fr.org/260b-liv-monnaie-FR%20achat.html Il est libre de tous droits de sorte que vous avez l'autorisation de le projeter en public si vous le souhaitez. Comme vous le comprendrez, nous ne demandons que le paiement des frais de fabrication, d'emballage et de poste. Nous apprécierons toutefois une adhésion ou un don à notre association (bien sûr facultatifs) pour nous aider à poursuivre notre action : http://aises-fr.org/104-adhesion.html

J'espère que ce film contribuera à ouvrir vos horizons. 2012 s'achève. On parle beaucoup de fin du monde, ou de fin d'un monde. Si l'ancien monde se meurt effectivement, un nouveau est en train de naitre, et beaucoup d'entre nous, souvent sans le savoir, en sont déjà les accoucheurs. J'espère que ce film facilitera cet accouchement.

Bonne fin d'année, joyeuses fêtes et mes meilleurs vœux pour la nouvelle année qu'il nous appartient de rendre belle, chacun à notre niveau.

Philippe.

Voilà les séquences incorporées :

>


Faites passer... :)

Étienne.

dimanche 9 décembre 2012

Avant Marx, avant Keynes, Simonde de Sismondi ; économiste des pauvres, donc méconnu (57)

Avant Marx, avant Keynes, Simonde de Sismondi ; économiste des pauvres, donc méconnu

Un signalement très utile d'André-Jacques Holbecq. Merci à lui !

Fiche Wikipédia de Jean Charles Léonard Simonde de Sismondi

Jean Charles Léonard Simonde de Sismondi

Jean Charles Léonard Simonde de Sismondi, né à Genève le 9 mai 1773 et mort à Genève le 25 juin 1842, est un historien, essayiste politique et économiste suisse.




Biographie

D’abord influencé par Adam Smith, il embrasse la cause libérale et fréquente les salons de Madame de Staël au sein du Groupe de Coppet. En 1801, il publie une « statistique du département du Léman » qui expose une situation préoccupante de l'économie genevoise. Attaché aux libertés, il critique vertement le projet de Constitution de la République de Genève soumis à la population en 1816, publie une brochure et fait signer « la pétition des 16 ». Suite à des pressions bourgeoises, il cesse ses critiques.

Nouveaux principes d’économie politique, 1819

Son adhésion au libéralisme économique de Ricardo et Smith prend fin en 1819 avec la publication des Nouveaux principes d'économie politique.

Pour la première fois, un économiste évoque une nécessaire redistribution des richesses.

Selon lui, loin d'assurer le bien-être de tous, le libéralisme économique accroît la misère des travailleurs parce que :


• la concurrence exerce une pression à la baisse sur les coûts de production et donc sur les salaires ;

• le rythme élevé du progrès technique fait que les anciens résistent en bradant les prix et donc les salaires.


Il y a donc une contradiction : la mécanisation entraîne du chômage et permet une production de masse que les travailleurs ne peuvent acheter, ce qui entraîne une surproduction.

Face à cette situation, Sismondi formula un programme d’intervention de l'État ayant pour buts la protection de la classe ouvrière, la lutte contre les excès de la concurrence et la régulation du progrès afin d'éviter le chômage :

• garantie professionnelle où le patron se charge de l'ouvrier malade ou au chômage ;

• fin de la dissociation travail/propriété, soit le retour à l'artisanat et à la petite exploitation agricole.



Ses positions furent en partie critiquées par Karl Marx qui le considéra comme le chef du « socialisme petit-bourgeois », et par Lénine qui l'appela « socialiste romantique ».


Sismondi, d'origine bourgeoise, a toujours eu grand respect des institutions qu'il n'a pourtant jamais hésité à critiquer sévèrement. Il a notamment adhéré à la politique du Progrès graduel du Premier Syndic Jean-Jacques Rigaud, mise en place dès le milieu des années 1820. Convaincu que la Constitution de 1816 devait évoluer, il tint une position délicate, demandant des réformes mais s'opposant à toute révolution violente. Lorsqu'en 1841 une Constituante fut obtenue par pression de la foule, Sismondi s'y opposa. Néanmoins, il décida de s'y porter candidat, fut élu, et milita en son sein pour des réformes minimales, provoquant l'incompréhension des radicaux emmenés par James Fazy. Malade, fatigué, il tint un dernier discours mémorable avant d'être raccompagné chez lui. Il mourut quelques jours plus tard, avant la fin des travaux constituants.

Il a également donné son nom à un collège genevois : le Collège Sismondi.

Bien que se déclarant disciple d'Adam Smith, il s'opposait à la loi de Say (plutôt que de nier la possibilité de la surproduction, il l'explique par trois facteurs : la sous-consommation, la concurrence et l'incertitude de la prévision de débouchés) et prônait l'intervention de l'État. Il n'est ainsi pas considéré comme « classique », mais généralement qualifié de socialiste utopique, de précurseur de Schumpeter pour ses travaux sur le progrès technique, et, suivant les auteurs, de social-démocrate.

Sur les autres projets Wikimedia :Jean de Sismondi, sur Wikisource


Idées

Le machinisme

D'après la thèse de Sismondi, l'introduction de nouvelles machines ne profite qu'au patronat. En effet, les profits grossissent alors que les salaires restent les mêmes. Il considère que cette augmentation des capacités de production va mener à des faillites : la consommation ne peut pas suivre le surplus de production puisque les ouvriers ne sont pas payés à leur juste valeur. La concurrence incite les entreprises à investir sans cesse, ce qui cause des faillites en chaîne.

La protection sociale

Sismondi considère que l'inégal partage des richesses est doublement néfaste : c'est injuste et cela provoque des crises de surproduction. Il pense alors à faire augmenter les salaires en réduisant le temps de travail et en interdisant le travail des enfants. Il aimerait aussi que l'entreprise prenne en charge les périodes de maladie et de vieillesse des ouvriers.

Le travail

Sismondi est le premier à dire que toute la valeur vient du travail, parce qu'il est le seul à ajouter de la valeur à un produit. Il critique la théorie d'Adam Smith qui attribue la valeur d'une marchandise à la quantité de travail qu'elle peut commander et fait de la division du travail et de l'extension des marchés la source de la productivité. Pour Sismondi le capital est du travail accumulé. Le travail n'ajoute de la valeur que quand il accumule du capital, c'est-à-dire s'il reste une valeur nette (un surplus, un profit) une fois que toutes les dépenses et en particulier les salaires sont payées. Une production qui se consomme intégralement en salaire n'ajoute aucune valeur, n'est pas productif, il ne fait de reconstituer et perpétuer un cycle, sans en sortir.

Ajouter de la valeur c'est ajouter du capital fixe, des machines, des entrepôts, des forces aveugles de la nature qui ont été redirigées par l'intelligence et l'habileté etc. qui sont autant de richesse future. Ce capital ne produit que s'il est fécondé par le travail, qui le met en mouvement. Sismondi ajoute que le surplus, le profit sont accaparés par les riches, qui sont propriétaires du capital et de ce fait peuvent décider seul du partage de la valeur ajoutée, et de la richesse. Ils décident aussi de ce qui est produit, en l'occurrence au XIXe siècle ils produisent des biens de luxe qui ne sont d'aucune utilité pour les ouvriers, qui, mis en concurrence par le capital, voient leur salaires baisser et s'enfoncer dans la misère. Ces thèses seront largement reprises par Marx.

Si la machine est un moyen privilégié de l'accumulation c'est parce qu'elle n'a pas besoin de salaire. Les écologistes, au XXe siècle, viennent objecter qu'une sorte de salaire aurait dû être payé à la nature, pour lui permettre de subsister, tout comme le salaire devait permettre à l'ouvrier de subsister et non de s'enfoncer dans la misère. Le non-entretien de la nature conduit à sa dégradation, il conduit à l'accumulation d'une dette écologique, qui est pour le moment masquée par le déstockage de ressources non-renouvelables.



L'historien

Sismondi est aussi connu pour ses travaux sur l'histoire de l'Italie :
Tableau de l'agriculture toscane (Genève, Paschoud, 1801) [1]
Il donna le nom de « Suisse pesciatine » à une région montagneuse de Pescia où il fut exilé et qui lui rappelait son pays natal.


Principaux ouvrages

Tableau de l'agriculture toscane (1801)
De la richesse commerciale (1803)
Histoire des républiques italiennes du Moyen Âge (1807–1818)
De l'intérêt de la France à l'égard de la traite des nègres (1814)
Examen de la Constitution française (1815)
Économie politique (1815)
Nouveaux principes d'économie politique, ou de la richesse dans ses rapports avec la population (1819)
Histoire des Français (1821–1844)
Les colonies des anciens comparées à celles des modernes (1837)
Études de sciences sociales (1837)
Études sur l'économie politique (1837)
Précis de l'histoire des Français (1839)
Fragments de son journal et correspondance (1857)


Bibliographie

Lucien Gillard, Simonde de Sismondi, vie, oeuvres, concepts, Ellipses Marketing, 2010 ;
Albert Aftalion, L'œuvre économique de Simonde de Sismondi, Faculté de droit de Paris, A. Pedone, Paris, 1899 ;
Paul Chanson, Sismonde (sic) de Sismondi (1773–1842), précurseur de l'économie sociale, Institut d'études coopératives et sociales, Paris, 1944 ;
Sous la direction de R. Tomassucci, Sismondi e l'agricoltura della Valdinievole nell'800, Catalogue de l'exposition, Pescia, 1982 ;
M. Stanghellini Bernardini, Sismondi livellario del conservatorio di San Michele di Pescia, Sismondi esule a Pescia ;
Dupuigrenet-Desroussilles, Sismondi et le goût du bonheur (esquisse de psycho-analyse), Économies et sociétés, X, 1976 ;
Michel Porret, « La fustigation remplit les conditions essentielles de la pénalité : Sismondi contre l'utopie carcérale », in Sismondi e la civiltà toscana : atti del Convegno internazionale di studi, Pescia, 13–15 aprile 2000, pp. 365–393, [Firenze] : L.S. Olschki, 2001.

Source : wikipédia, http://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_de_Sismondi


Mon commentaire (à AJH) :


Mille mercis, vieux frère : c'est épatant !!!

J'ai ce précieux livre à la maison, mais je ne l'avais que commencé. Je le mets tout de suite en haut de la pile 'urgent et important' (2 m de haut). Je pense l'avoir scanné et OCRisé ; je vais voir.

Tiens !? Ce livre est introuvable (90€ sur Amazon). Bizarre... Ça ne fait rien : on se débrouillera entre nous, à la base :)

Salaud de Marx :) Il aurait ainsi méchamment et injustement maltraité Proudhon et Sismondi, deux géants au service des pauvres, tout en leur piquant carrément leurs meilleures idées ?! :)

À la lecture de ce passionnant résumé —C'est du KEYNES avant l'heure (plus de cent ans avant !) : KEYNES, lui aussi, avait été >libéral< (on formait déjà comme ça les enfants de riches, à l'époque : le >libéralisme< est la doctrine économique (pensée prostituée aux banques) qui permet aux riches de rester riches et qui condamne les pauvres à rester pauvres), avant de changer d'avis à l'âge adulte, très radicalement, et de devenir puissamment antilibéral—, je comprends mieux que l'éducation nationale >républicaine< (cf. Henri Guillemin) n'apprenne rien du travail de Sismondi aux jeunes gens !


J'ai aussi à la maison un autre livre de Sismondi, très vieux : 1836, je n'ose pas y toucher car il est très fragile, mais je l'ai copié/scanné : "Études sur les constitutions des peuples libres" ! Excitant, non ? => idem , il remonte en haut de la pile 'urgent et important' :)

Encore merci, vieille branche.

Étienne.

dimanche 25 novembre 2012

Loi de 73 : une conversation avec Magali Pernin (1er novembre 2012) (8)

Loi de 73 :
une conversation avec Magali Pernin


(1er novembre 2012)

Après une conférence (avec Florence Gauthier) lors de l'Université d'automne du M'Pep, j'ai fait un brin de causette avec Magali :

J'aime bien Lior et Magali :) qui, en plus d'être sympas et astucieux, mènent —sur ce sujet de la loi de 1973 et sur d'autres— un travail d'enquête bien utile qui nous aide tous à progresser. Certes, il me semble qu'ils commettent, eux aussi, quelques erreurs sur cette fichue loi, mais je détaillerai ça dans un prochain billet : il est urgent que je tape une mise au point sur la loi de 1973 (c'est déjà rédigé en bonne partie).

Mais pour que je puisse le faire, il faut que j'arrête de quitter ma maison toutes les semaines (pour vous rejoindre) :-)

Encore deux semaines, et ça va se tasser, normalement (je ne dis plus 'oui' depuis des mois...)

Merci pour tous ces mails d'encouragement, messages enthousiastes qui pleuvent chaque jour dans ma BAL et auxquels, affreux jojo que je suis, je ne peux répondre ; mais je vous lis, et vous me donnez bien de la force.

Bien amicalement.

Étienne.

lundi 29 octobre 2012

Entretien (à la maison) : le pouvoir antisocial de l'argent (33)

Entretien (à la maison)
avec "avantgardeeconomique.fr" :


le pouvoir antisocial de l'argent

J'ai reçu à la maison, il y a quelque temps, un jeune homme venu de Paris pour la circonstance, et voici la trace de notre conversation (ça se sent un peu, que je commence à être crevé), après un gros travail de montage de sa part, je le remercie :

Voici LE PLAN détaillé de ce film, tel que le présente ce jeune journaliste :

« Étienne Chouard nous montre comment le mécanisme de l'élection politique est intimement lié au pouvoir de l'argent.
Une explication qui met en lien la création monétaire et la concentration des richesses avec la nécessité d'écrire nous-même notre constitution pour se protéger des abus de pouvoir des plus riches.


I/ Introduction
•Le tirage au sort
•L'accusation de "complotisme".

II/ Le pouvoir économique
•Comment fonctionne la création monétaire
•Les plus riches auto-proclamés indispensables aux processus de création de richesse
•La nécessité de limiter les plus hauts revenus
•Les jeunes générations qui se tournent vers la finance
•Les retraites
•La question de la propriété privée
•La fin du capitalisme ?
•Comparaisons avec la crise de 1929.

III/ Rendre le pouvoir politique au peuple
•Le principe du tirage au sort : contrôler les personnes exerçant le pouvoir pendant toute la durée des mandats
•Ecrire nous-même la constitution
•Quel cadre géographique idéal ?
•La question du protectionnisme.

IV/ Propos sur les temps à venir
•Comment tenir le rapport de force face aux puissances d'argent
•Les guerres à venir
•La question de l'étalon-or
•Proposer le revenu de base.

Interventions :
•Christophe Deloire
•René Girard
•Nicolas Dupont-Aignan
•Bernard Maris
•Marion Sigaut
•Michel Collon
•Thierry Meyssan »

Vendredi 2 nov. de 17h à 19h, pour le forum "Octobre Verre" (à Meisenthal), téléconférence avec Bernard Friot (1)

Vendredi 2 novembre, de 17 à 19h,
pour le forum social local et rural "Octobre Verre" (à Meisenthal),
téléconférence avec Bernard Friot


http://www.artopie-meisenthal.org/templates/templateArtopie/pages/home.php?action=act&id=177


J'ai un souvenir ému de la conférence commune que Bernard et moi avions tenue devant des étudiants de la région de Bordeaux. Bernard était en pleine forme, et j'ai 20 pages de notes passionnantes sur ses interventions qu'il faut absolument que je retranscrive ici pour vous. Mais bon, je suis plus qu'en retard : je suis débordé.

Vendredi prochain, 2 novembre 2012, de 17 h à 19h, je tâcherai de retrouver Bernard Friot au forum "Octobre Verre" à Meisenthal (entre Metz et Strasbourg), mais de façon dématérialisée (par Skype) pour cause de départ le lendemain pour l'île de La Réunion (il faut que je vous parle de ça aussi).

C'est une première, de retrouver ainsi des militants et un ami chercheur à la fois publiquement et à distance. J'espère que ça se passera bien, techniquement.

Sur le fond, comme vous savez, je considère Bernard Friot comme un des chercheurs les plus stimulants et prometteurs qui soient : son travail sur l'enjeu des retraites, sur l'enjeu du salaire, sur la distinction entre propriété d'usage et propriété lucrative, et sur les puissances (méconnues) du salariat (son dernier livre, réédité et augmenté), ce travail, donc, est absolument stratégique, radical, pour nous libérer des maîtres-chanteurs, pour libérer le corps social du double chantage de la dette et du chômage.

Je tâcherai de résumer tous les ponts, connexions et atomes crochus que j'observe entre nos deux domaines de recherche.

Il faut absolument que Bernard écrive (au moins pour me faire plaisir :) ) les quelques articles d'une Constitution Nationale d'origine Citoyenne (la CNOC comme il dit en riant) qui serviront à définir et à protéger durablement — au plus haut niveau du droit — les droits sociaux essentiels qu'il identifie si bien : qualification et salaire à vie, financements publics par cotisations, généralisation de la propriété d'usage et interdiction de la propriété lucrative, etc.

Sacrée tranche de vie, je peux vous dire... trépidante, et passionnante.

Mille mercis pour tous vos mails adorables (tous les jours, comme en 2005) auxquels, comme un affreux jojo, je ne réponds pas toujours, faute de temps. Pardonnez-moi. Mais vraiment, MERCI ! Vos encouragements sont littéralement un carburant.

Amicalement.

Étienne.

lundi 22 octobre 2012

Proposition de rencontre informelle entre gentils virus (GV) parisiens :o) (84)

Proposition de rencontre (informelle mais chaleureuse)
entre gentils virus (GV) parisiens :o)

Chers amis,

Je viens à Paris pour plusieurs rencontres cette fin de semaine.
La grève de la SNCF m'oblige à venir mercredi après-midi plutôt que jeudi matin.
Je vois aussitôt dans cet incident une opportunité pour nous rencontrer vraiment (mercredi soir) après tant de rencontres cybernétiques (dites "virtuelles").

J'arrive à Paris mercredi 24 octobre à 17 h, et je propose de nous retrouver (le temps d'aller poser ma valise) à 18 h à l'entrée du jardin du Luxembourg, côté "entrée RER B". Apparemment, il va faire beau.

Je suis naturellement incapable d'organiser l'intendance d'une telle rencontre, et il faudra être tous souples et compréhensifs face au gentil bordel qui ne va pas manquer de régner au moment de prendre des décisions (démocratiques) :o)

Un gentil virus m'a téléphoné pour proposer une salle de restaurant (vers Montreuil, je crois, à confirmer) où nous pourrions nous diriger pour discuter au calme et manger un bout (après s'être baladés un peu au Luxembourg, non ?).

Je ne prends aucun rendez-vous ce soir-là : on refera le monde jusqu'à pas d'heure :o)

On fera du mieux qu'on peut, ensemble ; on tâchera de s'adapter. N'espérez rien d'organisé => comme ça, vous ne serez pas déçus :o)

Au plaisir de vous rencontrer (c'est après-demain ; bon sang, ça file vite, le temps, en ce moment).

Étienne.

PS : on peut convenir que ce fil de blog nous servira d'endroit commun pour signaler (et pour venir chercher) les nouvelles des décisions prises ensemble, pour que ceux qui arrivent plus tard puissent éventuellement nous rejoindre.

vendredi 24 août 2012

Monnaie Libre n°10 : Démocratie et monnaie (252)

Monnaie Libre n°10 avec Étienne Chouard
“démocratie et monnaie”

http://monnaielibre.creationmonetaire.info/monnaie-libre-n10-avec-etienne-chouard-democratie-et-monnaie/

Une heure avec Stéphane (Laborde), c'est forcément trop court :)

J'ai toujours peur de vous mettre en overdose : vous allez finir par en avoir marre un jour, des antiennes d'Étienne :)

C'est l'occasion pour moi, de signaler le travail de Stéphane, original et stimulant, sur la création monétaire, ce qu'il appelle la "Théorie Relative de la Monnaie", TRM :
http://www.creationmonetaire.info/2011/06/theorie-relative-de-la-monnaie-20.html.

Nous devrions réclamer —ou plutôt organiser nous-mêmes— des débats publics approfondis entre les tenants des différentes alternatives monétaires : notamment, le crédit social et le dividende universel du Major Douglas, le 100% Money de Fisher, la TRM de Stéphane, le revenu de base et la TVA sociale, l'écosociétalisme défendu par André-Jacques Holbecq, le salaire à vie et le financement de l'économie par la cotisation sociale de Friot, la monnaie fondante de Gesell défendue par Lietaer et d'autres, etc. : nous apprendrons beaucoup d'une controverse publique (respectueuse et bienveillante) entre ces résistants sur un sujet aussi décisif pour la prospérité générale : comment voulons-nous financer notre économie et nous protéger contre les accapareurs.

Étienne.