juin 2013 - Blog du plan C, pour une Constitution Citoyenne, écrite par et pour les citoyens

Blog du plan C, pour une Constitution Citoyenne, écrite par et pour les citoyens


C'est notre Constitution qui est notre seule arme (et c'est aussi la meilleure) pour contrôler les pouvoirs. À nous d'en parler, entre simples citoyens, pour devenir des millions à l'avoir compris : ce n'est pas aux hommes au pouvoir d'écrire les règles du pouvoir.

Bienvenue :o)


Étienne Chouard
Je cherche ici à mettre en débat ouvert ce dont on ne parle nulle part : les plus grands principes institutionnels dont tous les citoyens (gauche, centre, droite) ont besoin pour se protéger des abus de pouvoir.

Je vous propose d'aller voir le FORUM et de suivre le SOMMAIRE, point par point (un principe par jour pour une digestion facile ?), et de réfléchir à votre propre position : Pour ? Contre ? Partagé ?

Et si personne (ni moi, ni d'autres ici) n'a encore défendu les arguments qui vous semblent importants, formulez-les vous-même : nous progressons ensemble en combinant nos réflexions, démocratiquement et positivement :o)

Suggestion :
pour parler nombreux
sur de nombreux sujets :
. soyons brefs,
. dans le sujet,
. et patients :-)

Une fois les principes bien débattus sur le FORUM, vous pouvez, dans la partie WIKI, écrire vous-mêmes les articles qui vous semblent importants dans une Constitution, aussi bien nationale qu'européenne.

Sur cette partie BLOG, je vous propose de nous parler plutôt des problèmes qui ne sont pas spécifiquement institutionnels (économie, histoire, philosophie, sociologie, société, actualité, technique, littérature, etc.), mais qui tournent quand même autour des sujets évoqués sur le forum : on cherche à imaginer ensemble un outil intellectuel, robuste et durable, contre les abus de pouvoir.

J'ai hâte de vous lire :o)

Étienne Chouard


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Le site d'origine s'appelle AEC : "Arc-en-Ciel" (après la pluie le beau temps) :o)


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vendredi 7 juin 2013

Ruffin, Morel, Lordon, Fakir & Co : VIVE LA BANQUEROUTE ! (97)

Ruffin, Morel, Lordon, Fakir & Co :

VIVE LA BANQUEROUTE !

Comment la France a réglé ses dettes
de Philippe Le Bel à Raymond Poincaré
(en passant par Sully, Colbert, Talleyrand, etc.)


Chers amis,

Voici quinze jours que j'ai sur mon bureau (pour penser absolument à vous le signaler) un petit livre épatant, stimulant, amusant, vivifiant :
il s'appelle Vive la banqueroute !, et il est proposé par l'équipe de Fakir : François Ruffin & Cie.


http://www.editions.fakirpresse.info/index.php/catalogue/view/productdetails/virtuemart_product_id/4/virtuemart_category_id/1

(Quatrième de couverture)

La dette est à payer. L’austérité, nécessaire. Les réformes, impératives. Cette petite musique, nous la connaissons par coeur. Il suffit de regarder dans notre propre histoire, pourtant, pour découvrir que des alternatives existent. Que les dirigeants de la France ont, au fil des siècles, recouru à d’autres choix que la rigueur : l’impôt, la dévaluation, l’inflation, et surtout la banqueroute.

En dix brefs récits, nous racontons donc comment nos grands hommes, qui ont bâti l’état, qui ont leur statue sur les places de nos villes, ont régulièrement choisi, tout simplement, de ne pas payer rentiers et banquiers. Comment ces rois, ces ministres, furent plus radicaux dans leurs actes que ne le sont aujourd’hui ATTAC ou Jean-Luc Mélenchon dans leurs discours.

C’est Philippe Le Bel, qui fait confisquer la vaisselle des bourgeois, qui dévalue la monnaie, avant de liquider « les banquiers de l’Occident » : les Templiers. C’est François II qui met en place une loterie : seul un créancier sur trois sera remboursé, au hasard ! C’est Sully qui mène « un audit public de la dette », qui écarte les « dettes illégitimes », qui rejette les plaintes des prêteurs. C’est Colbert, qui dresse le procès des oligarques, des clans entiers d’affairistes qui sont démantelés, poursuivis, leurs biens adjugés. C’est l’abbé Terray, ministre des Finances de Louis XV, qui théorise cette saine pratique : « La banqueroute est nécessaire une fois tous les siècles, afin de mettre l’état au pair. »

« Entre 1500 et 1800, la France a répudié ses dettes en huit occasions, notent Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff, ancien chef économiste du FMI.

Comme les rois de France avaient pris l’habitude de mettre à mort les grands créanciers nationaux (une forme ancienne et radicale de “restructuration de la dette”), le peuple avait fini par appeler ces épisodes des “saignées”. » Et notre pays est toujours debout !


J'ai demandé à François qu'il me laisse reproduire ici son introduction (que j'ai bien surlignée et annotée :) ) : vous allez voir, ça décape, et ça donne envie de lire la suite, géniale : contre l'histoire officielle (des possédants), vive les contre-histoires (populaires) !

Encore une pensée émancipatrice, pour nous libérer des usuriers cette fois, pensée libre qu'on n'entendra guère à la télévision aux heures de grande écoute.

=> Donc, à nous et à nous seuls de faire connaître à nos amis, nos collègues, nos voisins, cette issue formidable (testée et approuvée depuis des siècles) à la >crise financière<, solution que les élus-des-usuriers ne sont même pas capables de penser.

Bonne lecture.

Étienne.

L’histoire comme arme

Ce n’est pas comme ça

Yves Calvi, animateur de C dans l’air : « Le seul enjeu de 2012 ne doit-il pas être la réduction de la dette française et les moyens proposés pour y arriver ? »

Nicolas Baverez, du Point : « Oui. »

Nicolas Beytout, des Échos : « Si. »

Jean-Pierre Gaillard, de LCI : « Bah oui ! »

Philippe Dessertine, professeur de finance et de gestion, qui signe régulièrement dans Libération : « Bien sûr... C'est bien tout le problème. »

Yves Calvi : « Tout le monde est d'accord ? »

Nicolas Baverez : « Il n'y a pas d'alternative au désendettement de l'État. »

(France 5, 14 septembre 2011).

Cette petite musique, nous la connaissons par cœur.

La dette est à payer.

L’austérité, nécessaire.

Les réformes, impératives.

Sur tous ces points « il ne devrait pas y avoir de débat », prévient le Cercle des économistes. Qui ajoute : « la rigueur n’est pas un choix », « la priorité, c’est de réduire la dépense, et ce de manière enfin radicale ». La crise est « l’occasion de renoncer aux illusions sur l’État protecteur et de faire enfin le pari audacieux en faveur du marché ».

Tout ce fatalisme, là réside leur habileté, se déguise en « leçon de réalisme ». Ainsi pédagogise, chaque matin, « l’édito-éco » sur ma radio, France Inter :face aux « chiffres durs de la réalité économique », face aux « principes de réalité » qui « s’imposent à tous », aux ministres socialistes, aux ouvriers de Peugeot-Aulnay, aux sidérurgistes de Florange, face à « une réalité économique incontournable », nous devons renoncer. Sans quoi nous voilà rejetés parmi les ir-réalistes, autant dire les rêveurs, les utopistes, les démagogues.

Même lorsque, à la télévision cette fois, Nicolas Beytout présente une œuvre d’éco-fiction, fantasmant notre pays en 2017, en faillite évidemment, avec un État « encadré dorénavant par le FMI et l'Union européenne », qui « ne pourra plus payer les retraites, les salaires de ses fonctionnaires, les remboursements médicaux », qui « devra aussi vendre des hôpitaux, des universités, des écoles », au nom de quoi nous livre-t-il ses prophéties catastrophistes ? Pour « mieux interpeller sur la réalité économique de la France d’aujourd'hui », bien sûr. Car « la France vit au-dessus de ses moyens », cela va de soi.

« Regardons la réalité en face », répètent-ils.

Tel un miroir, le réel ne renvoie plus qu’au réel.

La pensée en devient interdite, face à cette réalité posée là, comme un gros bloc solide, qu’il serait impossible de modeler, de transformer, de bouger, de contourner, de briser. Ne reste plus qu’à l’accepter et se taire.

Jusqu’au « c’est comme ça » final, suprême tautologie : qu’on le prononce, et ils ont gagné. Que de découragement, que de démission, elle contient, cette expression passe-partout, « c’est comme ça », que de renoncement à la lutte, au changement, au progrès, « c’est comme ça », combien on les devine, les épaules baissées, le dos voûté, la voix désemparée « c’est comme ça », l’espoir évanoui, l’avenir rétréci, les lendemains qui ressemblent au présent, mais en pire.


Eh bien non, ça n’est pas comme ça.

Qu’on regarde la réalité ailleurs, en Équateur, en Islande, en Argentine, et c’est autrement, pas forcément le paradis mais autrement.

Qu’on regarde la réalité au passé, et il en existe « des alternatives au désendettement de l’État ».

Ce qui est n’a pas toujours été.

Et pourrait donc bien, demain, ne plus être.

L’histoire est une arme contre ces perroquets.


Une tradition

« La banqueroute est nécessaire une fois tous les siècles, afin de mettre l’État au pair. » Qui théorise cette saine gestion ? Un fantaisiste ? Un pamphlétaire ? Pas du tout : l’abbé Terray, qui exerçait comme contrôleur général des finances de Louis XV. Qu’on imagine alors ses homologues contemporains, un Pierre Moscovici, un François Baroin, un ministre de l’Economie s’exprimant avec pareille audace !

À relire notre histoire de France sous cette lumière, on éprouve comme une jouissance anachronique à cette habitude qu’avaient prise les monarques de régler leurs comptes, pour de bon, aux créanciers…

Philippe le Bel ne chipote pas : il chasse d’abord ses créanciers du royaume avant de saisir, de condamner, de brûler « les banquiers de l’Occident »… plus radical dans ses actes que Jean-Luc Mélenchon dans ses discours !

Quand le « sieur Barbeite », conseiller du roi, recommande qu’on en revienne au « franc fort » et qu’à cause de lui les loyers triplent dans la capitale, on se le représente volontiers sous les traits de Jacques Attali, conseiller spécial de François Mitterrand, persuadant le prince moderne d’accrocher le franc au mark, de ne pas quitter le Système monétaire européen et de désindexer les salaires. Et c’est donc chez Jacques Attali que se déroulerait l’émeute, ouvriers et artisans au rendez-vous, saccageant sa résidence, buvant son vin, cassant ses meubles.

S’avance Henri II, qui emprunte des deniers à s’en faire péter le gosier, qui renverse le « too big to fail » d’aujourd’hui : c’est son royaume de France qui apparaît alors, aux yeux des financiers,« trop gros pour faire faillite », et eux lui prêtent donc par millions, par crainte de tout perdre. Qu’importent, pour ce souverain, les « générations futures » : qu’elles se débrouillent après lui avec l’endettement public.

Son fils met en place une loterie : seul un rentier sur trois, tiré au sort, sera dédommagé ! C’est une « alternative », ça, non ? Et si on montait un loto géant, un Euromillions qui permettrait aux Grecs, aux Espagnols aux Portugais, aux Chypriotes, de ne payer leurs créances qu’au hasard ?

Arrive l’honnête Sully: dès son entrée au ministère, lui mène « un audit de la dette » comme en rêvent aujourd’hui Attac ou le CADTM. Et le compagnon d’Henri IV écarte les« dettes illégitimes », opère une banqueroute, rejette les plaintes des prêteurs. La trésorerie est ainsi assainie, et il peut lancer un plan de grands travaux digne du New Deal.

Colbert fait mieux : il dresse le procès des oligarques. Des clans entiers d’affairistes, 494 d’entre eux, sont démantelés, poursuivis, leurs biens adjugés, eux qui vivaient sur l’impôt comme des parasites. Il faut mesurer le choc, à l’époque, la peur qui règne chez les nantis : comme si, en 2013, d’un coup, les gros actionnaires d’EADS, de Veolia, de Dassault, etc., ces sangsues accrochées à la société, étaient emprisonnés, spoliés.

Louis XVI rompt avec cette coutume : à l’audacieux abbé Terray, qui s’inscrivait dans une lignée, il préfère le spéculateur Jacques Necker, un genre de « Goldman Sachs boy », le chouchou de la bourgeoisie. Bien mal lui en prit : la crise de la dette, aggravée, conduira tout droit à la Révolution, et le roi à l’échafaud.

Comment Mirabeau, dès lors, à l’Assemblée nationale, envisage-t-il de le combler, « ce gouffre effroyable » ? « Eh bien ! Voici la liste des propriétaires français. Choisissez parmi les plus riches ; car ne faut-il pas qu’un petit nombre périsse pour sauver la masse du peuple ? Allons ! Ces deux mille notables possèdent de quoi combler le déficit. Ramenez l’ordre dans les finances, la paix et la prospérité dans le royaume. Frappez, immolez sans pitié ces tristes victimes. » C’est mieux que du Besancenot ! La CGT n’oserait pas signer pareil pamphlet !

Finalement, en cette année 1789, à la place de « deux mille », un seul propriétaire suffira : le patrimoine de l’Église sera confisqué.

Et comment Talleyrand, évêque lui-même, justifie-t-il cette mesure extraordinaire ? « Le clergé n'est pas un propriétaire à l'instar des autres propriétaires, puisque les biens dont il jouit et dont il peut disposer ont été donnés non pour l'intérêt des personnes, mais pour le service des fonctions. » À notre tour, qui pourrions-nous exproprier – et sous quels motifs ? Sont-elles bien légitimes, au fond, les fortunes accumulées par cette classe d’inspecteurs des finances, Minc, Messier, Naouri, qui ont tout privatisé, tout libéralisé, avant de passer au privé et de ramasser la mise ? Sont-ils bien légitimes, les tas d’or amoncelés par les PDG des sociétés d’autoroutes, de télévision, de distribution d’eau, de gaz, d’électricité – qui ne doivent leurs prébendes qu’à leur connivence avec les dirigeants politiques ?


L’histoire est insoumise.

C’est elle, par ses convulsions, par ses solutions hardies, qui nous enseigne la dissidence, voire la violence, c’est elle qui se braque contre les aboyeurs de la rigueur, contre les caniches du « il n’y a pas d’alternative », contre ces intellos toutous postés dans les écrans de télé comme les vigiles dans le sas des banques, protecteurs des coffres-forts, préférant ne plus penser.

Car qui les a prises, au fil des siècles, ces mesures brutales ? Pas des extrémistes, non. Et il y a certes de la facétie à les avoir pour héros, ces Sully, ces Colbert, ces Talleyrand, ces Raymond Poincaré même, tous ces personnages, ambigus, plutôt conservateurs, qui ont leur place dans les manuels scolaires et leurs statues au carrefour de nos villes.

Et l’on ne se berce pas d’illusions : ces banqueroutes, eux ne les ont pas menées pour le bien du peuple, qu’ils visaient rarement. Au mieux, pour la grandeur du royaume, pour le service de la France. Au pire, pour un mariage royal, pour un palais ruineux, et, le plus souvent pour des guerres incessantes.

Même : dans les faillites qu’ils déclaraient, l’injustice était de mise. Le spéculateur proche du prince, les plus puissants financiers, échappaient bien souvent aux sanctions et rétablissaient vite leurs positions.

Mais ainsi ont-ils construit l’État, ces grands hommes officiels : entre autres, par des banqueroutes régulières. Par la spoliation des rentiers. Par l’annulation calculée des dettes.

Voilà une autre « leçon de réalisme » à retenir.


Le vrai terme

« Le vrai terme, c’est pas “banqueroute”, m’interpelle un ingénieur lors d’un débat à la gauche du PS. C’est “défaut de paiement souverain”, en anglais sovereign payment default, et ça veut dire que, là, contrairement à la banqueroute, l’État contrôle, il décide de payer telle dette et pas telle autre. »

J’ai regardé dans Le Petit Robert, tout bêtement.

À « défaut », j’ai trouvé des définitions sur le « manque », l’ « insuffisance », l’ « imperfection physique, morale », etc., mais rien qui concernait les dettes.

À « banqueroute », en revanche, c’était plus clair : « Défaillance d’un État qui n’exécute pas les contrats d’emprunts qu’il a conclus, viole ses engagements à l’égard des créanciers de la dette publique. »

Pourquoi, alors, chez ce militant – et plus généralement dans les milieux militants – remplacer un mot connu, installé dans les dictionnaires, par une expression nouvelle, complexe, imbitable, comme si la situation l’était, nouvelle ?

C’est qu’on singe l’adversaire, d’abord. À l’expertise répond la contre-expertise sur le même terrain, avec le même langage bourré d’anglicismes, empli de chiffres, avec les mêmes armes « technicistes ».

Alors que le choix est d’évidence politique : doit-on respecter nos « engagements à l’égard des créanciers » ? Ou avons-nous des engagements plus sacrés, à l’égard des trois millions de chômeurs, par exemple, avec le « droit d’obtenir un emploi » inscrit dans le préambule de notre Constitution ? Des engagements à l’égard des malades, avec le droit à « la santé, au bien-être, notamment pour l'alimentation, l'habillement, le logement, les soins médicaux ainsi que pour les services sociaux nécessaires », comme le mentionne la Déclaration universelle des droits de l’homme et du citoyen ? Des engagements à l’égard des enfants, avec le droit à « une éducation qui contribue à sa culture générale et lui permette, dans des conditions d'égalité de chances, de développer ses facultés, son jugement personnel et son sens des responsabilités morales et sociales », tels qu’établis dans la Déclaration des droits de l’enfant ? Et si le service de la dette obère trop le budget de la nation, si c’est toute une population qui en souffre, dans ses entreprises, ses hôpitaux, ses écoles, la priorité est-elle encore d’« exécuter les contrats d’emprunts que l’État a conclus » ? Place-t-on notre sens de la morale, de l’honneur, dans cette déférence envers les créanciers ?

La question se pose en ces termes simples, que les « défauts de paiement souverain » embrouillent.

Ces « sovereign payment default », et autres jargons de la City, occultent également une longue tradition française : la« banqueroute ».

« Entre 1500 et 1800, la France a répudié ses dettes en huit occasions, notent Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff. Comme les rois de France avaient pris l’habitude de mettre à mort les grands créanciers nationaux (une forme ancienne et radicale de restructuration de la dette), le peuple avait fini par appeler ces épisodes des “saignées”. » Et le pays est toujours debout !

Ces deux économistes, dont un ancien  chief economist du FMI, dédramatisent d’ailleurs : « Une faillite d’État est finalement assez banale et l’on sait comment gérer le problème d’une restructuration. » Eux en dénombrent « au moins 250 entre 1800 et 2009 ». Et surtout, d’après leurs statistiques, les économies se relèvent assez vite d’une cessation de paiement « sur la dette extérieure » : trois ans après la crise, il n’y paraît plus. Le recul du PIB est effacé. Mais pas le recul dans la fortune des créanciers…

« Un rentier est non seulement inutile à la république, mais il lui est à charge, parce que sa subsistance est prise sur l’industrie des autres sujets, proclamait Ange Goudar, littérateur et aventurier, en 1756, dans Les Intérêts de la France mal entendus. Le remède unique est d’abolir ces rentes, dont l’effet tend à augmenter le nombre de gens oisifs, et à diminuer considérablement la culture des terres. Ce n’est point à nous à en indiquer les moyens ; ils doivent naître de la nécessité politique de l’abolition. Sans doute qu’on les trouvera impraticables si on n’envisage que les intérêts des particuliers ; mais la difficulté disparaîtra à mesure que l’on envisagera la mesure du côté du bien général. » Voilà qui résonnait comme un écho à Colbert, déclarant qu’ « il n’y a pas de bien plus inutile à un État, ni qui lui soit plus à charge que les rentes ».

Cette tradition politique, et intellectuelle presque, cet irrespect à l’endroit de l’argent et de ses possédants, les contestataires pourraient s’en saisir, s’ils ne l’ignoraient pas. S’ils ne l’altéraient pas : dans nos banqueroutes également,« l’État contrôle, il décide de payer telle dette et pas telle autre, etc. » Aucune des faillites que nous avons étudiées – et il en est des dizaines d’autres, plus mineures – n’est totale, toutes sont partielles (et partiales).

 


Le seul enjeu

Samedi 28 janvier 2012. Ils sont venus, ils sont tous là : à Davos, dans la station de luxe suisse. Et tous pour entonner le même refrain : « Une avancée sur le problème de la dette nécessite une discipline budgétaire ainsi qu'une déréglementation du marché du travail », déclare la chancelière allemande Angela Merkel.

« Angela Merkel et moi avons discuté ensemble sur le sujet de la déréglementation, poursuit le Premier ministre britannique David Cameron, et nous ferons des propositions lors des prochains sommets européens. Il y a trop de bureaucratie superflue en Europe, comme par exemple cette directive sur le temps de travail. »

Et Mario Draghi, le président de la Banque centrale européenne, de se féliciter des « réformes structurelles engagées » et de réclamer « davantage de réformes structurelles »: sur« le marché du travail », « les retraites », « la discipline budgétaire », etc.

Dimanche 29 janvier. À midi, le journaliste Stéphane Paoli lance cette tirade sur France Inter : « La question, elle est très intéressante et très complexe, avons-nous d’autre choix ? Je veux dire, avons-nous d’autre choix qu’une certaine forme de rigueur ? Une certaine forme de retour, un, au réel, arrêter de croire à des choses qui n’existent pas, et deux, de rigueur dans la gestion au quotidien ? Est-ce qu’on peut encore échapper à ça ? Comme si la croissance ne passait pas aussi par une certaine forme de rigueur, comme si on ne pouvait pas concilier les deux ? »

Le soir même, sur huit chaînes, le chef de l’État allait citer en exemple, à trente reprises, «l’Allemagne », « le modèle allemand », etc.

Lundi 30 janvier. Les dirigeants de 26 pays européens – tous sauf le Royaume-Uni – se réunissent à Bruxelles pour adopter le Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance dans l'Union économique et monétaire. Ce texte ne contenait que du banal : la réaffirmation – et le renforcement – des critères de Maastricht, avec des « parties contractantes CONSCIENTES de la nécessité de s’assurer que leur déficit reste inférieur à 3 % », optant pour « une politique économique favorisant la croissance grâce à la convergence et à la compétitivité », etc. Du neuf avec du très vieux.

Trois journées presque ordinaires.

Et l’on peut alors répondre à la question d’Yves Calvi, citée plus haut : quel est« le seul enjeu », en vérité, aujourd’hui, pour les dominants ?

Que la crise en cours ne vienne pas saper les dogmes. Que demeurent « gravés dans le marbre » de Bruxelles « la concurrence libre et non faussée », « la libre circulation des capitaux et des marchandises », « l’indépendance de la Banque centrale européenne ». Que les traités garantissent «une assurance-vie contre le retour à l’expérience socialiste », tel que le souhaitait le libéral Alain Madelin, mais aussi, au fond, contre toute expérience. Que l’on fige le présent. Qu’il n’y ait pas d’alternative. Que soit fermé le champ des possibles.

Quel serait « le seul enjeu », dès lors, aujourd’hui pour nous ? Rouvrir l’imaginaire économique, d’abord. Avec, par exemple, pour les banques, la socialisation du crédit. Avec, pour le commerce, un recours à des barrières douanières. Avec, pour les dettes, en cas de nécessité, la banqueroute.

Les soubresauts qui ébranlent l’Europe pourraient bien, sous peu, secouer la France. Mieux vaudrait alors que les esprits soient armés, prêts à des décisions audacieuses, plutôt que d’accepter, tels des moutons, une éternité de tontes et de sacrifices.


Source : Vive la banqueroute ! Un petit livre formidable, proposé par Fakir, le journal fâché avec tout le monde ou presque :)



L'HISTOIRE DU PROJET

Au printemps 2012, Fakir a publié un quatre pages intitulé « Qu'on leur coupe la dette », en partenariat avec ATTAC, où étaient brièvement mentionnés les cas de Philippe Le Bel, de Fouquet, et de la Révolution française. Dans la foulée, on a reçu un courriel de Thomas Morel, doctorant en histoire des sciences, qui avait « creusé en détail un épisode particulier : l'emprunt du Grand Parti de Lyon, en 1555 où la France emprunte alors des sommes monstrueuses, qu'elle ne remboursera bien sûr jamais, et du coup comment l'État gère la banqueroute de 1557 (banqueroute européenne provoquée par... l'Espagne évidemment). »

L'article était intéressant, mais manquait de chair, rédigé façon disserte d'agrégation. Et ça aurait fait bizarre que, d'un coup, comme ça, notre journal s'intéresse à cette seule crise, isolée, au milieu du XVIe siècle. Pourquoi celle-là et pas une autre ? On a adressé ces deux réserves à Thomas. Qui, en retour, nous a livré l'inventaire des banqueroutes qu'il avait repérées dans l'Histoire de France. Ça mettait en appétit. Notre petite équipe s'est donc réparti les périodes. À Florent Martel, dit Ptitatou (en master de science politique, devenu apprenti menuisier, 25 ans), Sully. À Arnaud Théry (Monsieur Vidéo de Fakir, 23 ans), Colbert. À Catherine Mounié (enseignante en histoire, croisée à la Fête de l'Huma, 30 ans), Law. À Thomas Dupeux (infirmier au chômage, 23 ans), Raymond Poincaré. À Yannick Martel (en master de socio, 25 ans), 1848. À Antoine Dumini (qui passe le Capes d'éco, 25 ans), l'épisode Law et l'après-guerre. À Thomas Morel (26 ans), Henri II, Louis XV, la Révolution. À François Ruffin (reporter, 37 ans), Philippe Le Bel et la Fronde — ainsi que la coordination et la réécriture de l'ensemble.

Ce groupe est jeune. Au vu de sa composition et de sa diversité, on le devine : il n'a guère de prétention scientifique. Pour la plupart des auteurs, c'était bien la première fois qu'ils effectuaient des recherches historiques. Tant mieux. Ça dit quelque chose, peut-être, quant à une volonté de se réapproprier notre histoire, notre destin commun - face à des « experts », économiques notamment, qui, avec leur science, cherchent à nous en déposséder. Cette absence de spécialistes n'interdit pas, cependant, un travail sérieux. Pour chaque chapitre, plusieurs ouvrages ont été lus, croisés - notamment des biographies. Des erreurs, des mauvaises interprétations se sont sans doute glissées dans ces pages, et si des lecteurs nous les signalent, dans une prochaine édition - que nous espérons -, nous les corrigerons avec humilité. Sans que le sens politique de notre essai en soit altéré.

On l'a noté : un chapitre était prévu sur 1848. Nous avons dû y renoncer pour une raison simple : les révolutionnaires d'alors, d'après les recoupements effectués par Yannick, se sont montrés extrêmement timides face à la dette, n'ont pris aucune mesure sérieuse contre les financiers et se sont abstenus de toute banqueroute, même partielle. Dès lors, cette première brochure collective en appelle sans doute une seconde. Sur la timidité à travers l'histoire, voire la complaisance, de la gauche face à la finance : des ambiguïtés de 1789 à l'apathie du Cartel, en 1924, en passant par 1848 donc, mais aussi les communards et la Banque de France, jusqu'à François Mitterrand,, Lionel Jospin et François Hollande, évidemment. On va se remettre au travail.


Sommaire :

Prologue
L'histoire comme arme

1 - PHILIPPE LE BEL (1307)
Brûler « les banquiers de l'Occident »

2 - HENRI II (1557)
Le Royaume de France, too big to fail

3 - SULLY (1598)
Un audit public des dettes

4 - MAZARIN (1648)
La bataille des rentiers

5 - COLBERT (1661)
Le procès des oligarques

6 - LE DUC D'ORLÉANS (1720)
La Saint-Barthélémy du papier

7 - LABBÉ TERRAY (1774)
La réforme manquée

8 - CAMBON (1794)
La Révolution à crédit

9 - POINCARÉ (1927)
La banqueroute tranquille 91

10 -DE GAULLE (1945)
Vive l'inflation !

Entretien avec Frédéric Lordon
L'irréalisme, c'est eux !


Donc, pour un prix qui fait rire, c'est un concentré d'idées géniales, qui pourrait être d'un grand usage pour tous nos >journalistes< (de banque) qui sont tous les jours en panne d'inspiration pour nous sortir du pétrin (à part se-priver-de-tout-pour-payer-la-dette-aux-nababs-négriers).


En bonus, deux chouettes vidéos liées au livre :



Passionnant, Bernard Friot explique l'enjeu des retraites par répartition : résister à la réforme capitaliste et assumer cette autre définition de la valeur économique (296)

Passionnant,
Bernard Friot explique
l'enjeu des retraites par répartition :

résister à la >réforme< capitaliste
et assumer cette autre définition
de la valeur économique


Juste après la rencontre parisienne chez Politoscope.tv (dont la trace vidéo ne saurait tarder), nous avons continué à discuter, avec Bernard et Claude, et c'est autrement plus intéressant et important que ce que nos maîtres nous servent à la télévision :)

De mon point de vue, Bernard défend l'idée économique la plus importante, dont nous aurons besoin pour construire un monde meilleur, non capitaliste : FINANCER toute l'économie SANS AVOIR BESOIN DE L'ARGENT DES RICHES (les maîtres-chanteurs de l'emploi et de la dette).

Pensée émancipatrice en matière économique, indissociable de son équivalent politique, je crois : de bonnes institutions voulues, écrites et défendues par des citoyens constituants (mais ceci est une autre affaire).

Je vous invite chaleureusement à TRAVAILLER (et pas seulement à écouter), stylo à la main, les explications de ce chercheur passionnant :


Merci à vous tous, pour votre gentillesse obstinée (et courageuse) :)

Étienne.

samedi 1 juin 2013

Censure du film "Dédale, un fil vers la démocratie" (330)

Chers amis,

Je vous avais signalé DÉDALE", un bon film militant, reliant finement la détresse sociale pratique à l'analyse théorique de nos impuissances et à une déconstruction/reconstruction indispensable du mot "démocratie". Ce projet est abattu par des gens qui se disent amoureux de la liberté :

"Dédale, un fil vers la démocratie"
Communiqué officiel - Fin de diffusion du film !



C'est avec un immense regret que nous vous annonçons par ce communiqué la fin de la diffusion du film Dédale, un fil vers la démocratie.

Dédale est un film que nous avons construit dans une démarche d'éducation populaire.

La mission que nous confiions à ce film n'était pas d'apporter des réponses ou donner des solutions, mais bien de poser des questions permettant de débattre, discuter et réfléchir ensemble sur des thématiques telles que l'exercice du pouvoir, nos institutions ou encore ce que l'on nomme « démocratie ».

Dédale part du constat de l'insupportable souffrance de la population grecque, imposée par les plans d'austérité successifs, et montre la manière dont la vie s'organise sur place, venant de la population elle-même, de manière autonome, indépendante et autogérée.

Ces témoignages et initiatives à l’œuvre sont complétées dans le film par la parole de deux intervenants : Yannis Youlountas et Étienne Chouard.

Il se trouve qu' Étienne Chouard est très critiqué par certains libertaires, ou groupes d'extrême gauche par rapport à des citations ou prises de paroles publiques qu'il a pu avoir vis à vis d'associations ou personnes affiliées à l'extrême droite, complotistes ou antisémites...

C'est pourquoi, ayant pris connaissance de cette polémique, ou sous la pression de ces groupes précédemment cités, un certain nombre d'intervenants nous ont demandé de choisir entre leur présence dans le film ou celle d'Étienne Chouard.

Il est évident que l'une ou l'autre de ces décisions conduirait inéluctablement à l'effondrement du discours du film, et avec lui à ce projet d'éducation populaire qui nous a animé pendant un an et demi.

Qui plus est, accéder à cette demande, serait pour nous adopter une posture contradictoire au discours tenu par le film, et par ces mêmes intervenants dans le film. Sachant qu'ils ne considèrent pas Étienne Chouard comme un ennemi qui serait lui-même fasciste, nous considérons que lui tourner le dos fait le jeu de ce système qui vise à nous sectariser sur un échiquier politique en nous montant les uns contre les autres.

Il ne nous semble pas que les positions qu'a pu prendre (et que maintient) Étienne Chouard présentent un réel danger au point de devoir en censurer sa parole dans le film concernant la démocratie directe.

Cependant, nous faisons le choix de respecter la demande de ces intervenants qui ont permis que ce film existe, et qui ont généreusement donné leur parole afin de construire ce discours.

C'est donc l'arrêt prématuré de la diffusion de ce film, qui avait pourtant fait ses preuves en tant qu'objet d'éducation populaire après 13 projections et environs 1000 spectateurs pourtant essentiellement affiliés politiquement à gauche.

Si le clivage idéologique entre certains intervenants du film, ainsi qu'entre ces intervenants et nous-mêmes, réalisateurs, conduit à la mort de ce film, il questionne aussi la difficulté de regrouper des luttes ainsi que notre liberté d'expression.

L'équipe de Dédale, un fil vers la démocratie : Alice Tabart, Emmanuel Borgetto, Laurent Lhermite et Christian Vialaret.


Source : http://dedale.cine2000.org/

Lien (et débat) Facebook : http://www.facebook.com/pages/D%C3%A9dale-un-fil-vers-la-d%C3%A9mocratie/622608911087596

Les auteurs du film Dédale n'y peuvent rien : on les met ainsi dans un dilemme qui revient à une censure déguisée.
C'est un coup dur pour eux (on imagine : tout ce boulot, pour rien, à cause d'un caprice partisan).

Je suis désolé d'être à l'origine de leur mésaventure. Je leur demande pardon ; tout ça m'échappe.


Donc, voici la situation : de bien bizarres "libertaires" (des libertaires-qui-se-battent-courageusement-pour-la-liberté-de-ceux-qui-sont-d'accord-avec-eux) ont fait interdire —de fait— le film (passionnant) où on leur avait donné la parole.
Des libertaires qui ont autant l'esprit de parti, c'est quand même strange.

Morale : à l'avenir, si des journalistes veulent rendre compte d'un panorama des pensées alternatives du moment, il auront intérêt à y réfléchir à deux fois avant d'y donner la parole à des étiquetés "libertaires", car ces militants sont capables d'imposer une censure après-coup au nom de leur droit à l'image, et de foutre tout le projet par terre.

Ici, ces "libertaires" ruinent le travail d'un an de toute une équipe, je me mets à la place de ces derniers : c'est à pleurer. J'ai proposé à l'équipe de supprimer les passages où je parle, pour que le film vive encore, mais ils ne veulent pas. Je les trouve courageux. Et je trouve au contraire nos prétendus "libertaires" bien AUTORITAIRES ET PEUREUX.
Et finalement bien nuisibles à l'idée démocratique.

Il reste possible de diffuser — LIBREMENT —, sur le net, autant de copies qu'on trouvera.

Étienne.

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[Mise à jour 24 mars 2014 :
On peut voir sur Preuves-par-image (et il est conseillé de télécharger avant qu'il ne soit retiré) le film interdit. ÉC.]

http://preuves-par-images.fr/#/dedale-un-fil-vers-la-democratie