Promouvoir nous-mêmes
la prochaine mise en scène
de Frédéric Lordon par Judith Bernard :
"Bienvenue dans l'angle Alpha"


Chers amis,

Vous savez l'importance que j'accorde au travail de Frédéric Lordon : c'est le seul qui résiste en réclamant prioritairement des réformes de structure au lieu de focaliser sur la petite vertu des personnes. Il ne lui manque que l'objectif opérationnel du tirage au sort des auteurs de ces nouvelles structures pour que nous soyons bien synchrones tous les deux (il progresse vite ces temps-ci, il a trouvé épatant le film Dédale, m'a-t-il dit) :)

Je suis allé voir récemment la mise en scène par Judith Bernard de la pièce de Frédéric "D'un retournement l'autre". Avant de voir la pièce, au cinéma puis au théâtre, j'aimais déjà ce texte puissant, amusant et décapant, mais la mise en scène de Judith et le jeu des acteurs m'ont enthousiasmé : j'ai trouvé ce spectacle épatant (et je peste qu'il n'y en ait pas de trace vidéo complète).

Frédéric a écrit bien d'autres livres, bien sûr, mais l'un d'entre eux, excellent lui aussi, a tapé dans l’œil de Judith qui projette de l'adapter à la scène. Je trouve l'idée stimulante car j'aime bien le couple Lordon/Bernard et j'ai hâte de voir comment Judith va reformuler/mettre en scène Frédéric, en convoquant Spinoza dans notre bagarre moderne contre les tyrans.


Mais il faut des sous pour préparer un spectacle, et dans notre pays, si j'ai bien compris, les pouvoirs publics n'aident que les théâtres publics, et presque pas les théâtres privés. Ce qui fait que Judith risque fort de ne pas décrocher les aides publiques pour préparer son (pourtant très modeste) spectacle.

Je relaie donc ici son appel à l'aide, qui nous propose une souscription, c'est-à-dire une participation financière préalable de tous ceux qui aimeraient bien voir à nouveau du Lordon sur scène et qui comprennent bien que c'est à nous d'aider les artistes que nous aimons, un peu comme font (très bien) les Mutins de Pangée quand ils nous appellent à cofinancer par souscription les prochains films de Daniel Mermet sur Noam Chomsky ou Howard Zin.

Première lettre de Judith Bernard, aux fidèles de la troupe ADA :

Chers amis,

Vous le savez sûrement, la compagnie ADA-Théâtre prépare désormais son prochain spectacle, Bienvenue dans l’angle Alpha – d’après Capitalisme, désir et servitude, de Frédéric Lordon. La création est programmée pour le 7 janvier 2014 au Théâtre de Ménilmontant. Et vous le savez aussi, ADA ne dispose à l’heure actuelle d’aucune subvention ; ce qui veut dire : aucun moyen pour louer un espace de répétition, et faire fabriquer le premier (et seul) élément de décor dont nous avons besoin pour répéter (une échelle-double un peu magique).



Aussi ADA a-t-elle décidé de s’en remettre à vous : vous êtes le "premier cercle", celui des amis, des proches, des potes, qui nous connaît, a souvent vu nos spectacles avant, et sait pouvoir nous faire confiance. Si vous voulez soutenir le projet, et ainsi permettre au spectacle d’advenir, vous pouvez faire un geste, via le site de financement participatif Ulule : vous pourrez en retour obtenir des invitations pour le spectacle, des albums photos des spectacles, des affiches dédicacées… Même un petit geste (les dons commencent à 10€) est extrêmement précieux : c’est la part du colibri, une marque d’affection, la foi dans le collectif, une manière d’être utile, et toujours bienvenu… dans l’angle Alpha !

Si nous parvenons à mettre en place un début de financement via le cercle des proches, le projet devient public, et la campagne de collecte peut être diffusée très largement... Ainsi la collectivité aura-t-elle permis qu'advienne ce spectacle que nous lui destinons.

Pour consulter le projet, vous faire une idée, poser une question, et pourquoi pas faire un don, c’est là : http://fr.ulule.com/langle-alpha/

...

Deuxième lettre de Judith :

Chers amis,

Vous avez été épatants ! Votre promptitude et votre générosité ont permis à notre projet d'atteindre 28% de financement en une semaine ! Si nous gardons ce rythme, nous pourrons atteindre l'objectif des 3500€, et ainsi percevoir en effet vos dons (si l'objectif n'est pas atteint au 10 mai, les donateurs sont remboursés et la compagnie ne touche rien). Si vous songez à des personnes dans votre entourage susceptibles de s'intéresser à notre projet et d'aider à sa naissance, ou si parmi vous certains ont eu envie de faire un geste, mais n'en ont pas trouvé le temps/l'humeur/l'élan, n'hésitez pas : il n'est pas trop tard !

Ça se passe ici : http://fr.ulule.com/langle-alpha/

La démarche est significative et peut vous sembler étrange : en contribuant ainsi par vous-mêmes à la production de ce spectacle, vous vous substituez à la puissance publique. Elle ne nous a jamais soutenus - pour plein de raisons : elle a de moins en moins de moyens, étranglée par des politiques qui ne lui sont pas favorables, et nous n'avons pas l'heur de lui plaire, ne jouant que dans les théâtres privés qu'elle ignore, pour des publics qui ne sont pas ceux des théâtres publics en vogue, et loin des réseaux qu'il convient d'infiltrer...

Nos spectacles nous paraissent pourtant avoir une véritable utilité publique, soucieux de produire un théâtre à la fois critique et ludique, capable de réjouir tous les publics tout en armant une pensée critique redoutablement aiguisée. Bienvenue dans l'angle Alpha s'inscrit dans cette démarche, en proposant de mettre de la philosophie politique sur un plateau plein de joie... Beau défi, difficile aussi, que nous œuvrons déjà à relever dans le laboratoire de nos premières répétitions ; vous savoir avec nous est la plus belle récompense de nos efforts.

Merci à tous, pour ce qui a déjà été fait, pour ce qui sera fait encore,
et à bientôt,

Judith.


Voilà, j'espère que vous serez assez nombreux avec moi pour aider Judith, et que nous aurons bientôt le plaisir de goûter du bon Lordon la prochaine saison :)

Étienne.

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PS : pour ceux qui l'auraient raté, le dernier billet de Frédéric sur la Pompe à phynance est savoureux :


Le balai comme la moindre des choses



http://blog.mondediplo.net/2013-04-12-Le-balai-comme-la-moindre-des-choses

et le fil de commentaires y est très instructif
(Il y a un 'Étienne' (qui n'est pas moi) qui questionne Frédéric et qui est bien intéressant).


Quelques perles lordonesques, arbitrairement surlignées par le père Chouard :)

"la bouse soudainement posée n’en a pas moins le mauvais goût de tomber au plus mauvais moment — il est bien vrai que le spectacle de la cupidité déboutonnée, lors même que le corps social en bave comme jamais, donne quelques envies de coups de fourche."

"De même que Churchill promettait aux munichois, qui espéraient avoir évité la guerre au prix du déshonneur, d’avoir et le déshonneur et la guerre, le socialisme de collaboration — vrai nom du « socialisme de l’offre » — aura l’échec en plus de la honte."

"l’accord ANI dit de « sécurisation de l’emploi » — ajoute l’ignominie de son appellation à l’ignominie de ses contenus"

"l’ANI ajoute l’inepte à l’ignoble — entendre l’inefficacité économique à la démission politique. Les entreprises ne manquent pas de flexibilité, elles manquent de demande !"

"Cette ânerie de force 7, connue depuis les années 1980 sous le nom grotesque de « théorème de Schmidt », s’est révélée incurablement fausse pour ignorer ce mécanisme élémentaire que les entreprises n’étendent leurs capacités de production qu’à la condition d’anticiper une demande suffisante (pour le reste, elles procèdent à des investissements de rationalisation qui augmentent la productivité mais en détruisant de l’emploi). On peut les laisser empiler du profit autant qu’elles le veulent : pas de demande, pas d’investissement."

"la capacité de l’Etat colonisé à persévérer au service des intérêts de ses colonisateurs."

"La déflation, c’est-à-dire la baisse des prix et des salaires nominaux, a été la plaie des années trente, dont les institutions salariales du fordisme nous auront vaccinés en opérant la déconnexion de leur formation d’avec la conjoncture, seul moyen de réintroduire des forces de rappel, donc de la stabilité macroéconomique quand tous les ajustements procyliques du néolibéralisme ne font qu’amplifier les chocs et produire de la divergence. En dépit des attaques répétées, tout n’a pas été démantelé de cet acquis institutionnel du fordisme, et c’est à cela seulement que nous devons de ne pas avoir sombré dans la spirale dépressionnaire.

Raison pour quoi sans doute le gouvernement n’a rien de plus pressé que de laisser l’ANI démanteler ce qui nous a à peu près protégés ! En effet l’ANI prévoit explicitement la possibilité pour les entreprises d’imposer des baisses de salaire — au nom de la « protection de l’emploi »… — c’est-à-dire de réarmer localement les mécanismes procycliques que les conquêtes fordiennes étaient parvenues à neutraliser. Que ces ajustements viennent à se généraliser et c’est l’économie tout entière qui se verra de nouveau contaminée par l’instabilité, au terme d’une magnifique expérience en vraie grandeur de reconstitution des années trente !"

"la rationalité capitaliste individuelle qui cherche à minimiser les salaires versés (et pourquoi pas les annuler) ne produit aucune rationalité capitaliste collective, puisque si aucun capitaliste ne verse de salaire, aucun capitaliste ne vendra quoi que ce soit…"

"l’obscénité des pulsions cupides entièrement libérées, soustraites à toute régulation de la décence"

"Au mépris de toute logique, politique aussi bien qu’économique, le gouvernement socialiste, rendu au dernier degré de l’intoxication intellectuelle, a donc pris pour ligne stratégique de s’en remettre en tout, et pour tout, à la fortune du capital, sans doute sur la base des allégations répétées, et désormais prises pour argent comptant, que « seuls les entrepreneurs créent des emplois », proposition pourtant doublement fausse : d’abord parce que c’est la conjoncture d’ensemble qui détermine l’emploi — et les entreprises ne font qu’opérer (localement) des créations d’emploi en fait déterminées au-dessus d’elles ; ensuite parce que, depuis trente ans, les « entrepreneurs » ont bien davantage démontré leur capacité à détruire des emplois que leur capacité à en créer…"

"Quand Jean-Marc Ayrault se rend, tel le bourgeois de Calais, à l’université d’été du MEDEF pour livrer au patronat les clés de la cité, [...] il révèle par la même la vérité ultime du capitalisme comme prise d’otage de la société par le capital."


[Pour produire le concept ou les critères de "gauche"] : "On pouvait déjà trouver l’un de ces critères dans le rapport au « cadre » constitué par les structures de la mondialisation, soit : le plain-pied concurrentiel du libre-échange international ; la déréglementation financière ; l’orthodoxie de la politique économique sous surveillance des marchés de capitaux ; la droite se définissant alors comme le renoncement à contester le cadre et le choix de se soumettre à ses contraintes, la gauche comme projet alternatif de refaire le cadre, ou bien d’en sortir."

[sur l'évidence que le parti prétendument socialiste est (depuis toujours ?) un parti de droite dure :] "Il est certain en tout cas que le corps social prendrait une vue sensiblement différente sur la compétition électorale qu’on lui vend comme « démocratie », à partir du moment où il verrait clairement qu’elle n’a pour enjeu que de départager la droite et la fraction modérée de la droite. Encore qualifier le Parti socialiste de « fraction modérée de la droite » demeure-il sujet à discussion si l’on considère que les avancées du rapport Gallois et de l’ANI vont au-delà des ambitions de la droite sans complexe, comme l’atteste le succès parlementaire que rencontre, auprès même des députés UMP, le projet de loi transcrivant l’accord sur l’emploi. Voilà donc peut-être comment il faudrait dire les choses plus justement : l’alternance UMP-PS n’est rien d’autre que celle de la droite décomplexée et de la droite complexée."

"Ca n’est donc pas seulement, comme on dit parfois, que « le poisson pourrit par la tête », le corps primitivement sain n’étant gagné que par après, mais que la pourriture de la tête révèle la malfaçon de l’ensemble."


Tout ce qui manque à Frédéric, je trouve, c'est l'objectif central d'auto-formation populaire pour MUTER EN PEUPLE CONSTITUANT, de façon à écrire enfin nous-mêmes la structure, les règles de contrôle permanent de tous les pouvoirs.

Sans cela, le coup de balai verra revenir les mêmes voleurs de pouvoir dès que les gens seront rentrés chez eux, comme en Tunisie, et comme partout ailleurs : ce n'est pas aux hommes au pouvoir d'écrire les règles du pouvoir, et c'est à nous, individuellement, de comprendre d'abord, de vouloir ensuite et d'imposer enfin le respect de ce principe fondateur d'hygiène politique de base.

La démocratie, ce n'est pas l'élection de maîtres mais le tirage au sort de serviteurs (et le contrôle permanent des tirés au sort), pour protéger durablement la souveraineté permanente des citoyens contre les voleurs de pouvoir.

Le tirage au sort est un antidote (universel) contre les tendances oligarchiques (universelles).
Il n'y a que le peuple lui-même qui puisse promouvoir cette exigence démocratique.
Les "élus" ne le feront JAMAIS, JA-MAIS !

Étienne.