décembre 2012 - Blog du plan C, pour une Constitution Citoyenne, écrite par et pour les citoyens

Blog du plan C, pour une Constitution Citoyenne, écrite par et pour les citoyens


C'est notre Constitution qui est notre seule arme (et c'est aussi la meilleure) pour contrôler les pouvoirs. À nous d'en parler, entre simples citoyens, pour devenir des millions à l'avoir compris : ce n'est pas aux hommes au pouvoir d'écrire les règles du pouvoir.

Bienvenue :o)


Étienne Chouard
Je cherche ici à mettre en débat ouvert ce dont on ne parle nulle part : les plus grands principes institutionnels dont tous les citoyens (gauche, centre, droite) ont besoin pour se protéger des abus de pouvoir.

Je vous propose d'aller voir le FORUM et de suivre le SOMMAIRE, point par point (un principe par jour pour une digestion facile ?), et de réfléchir à votre propre position : Pour ? Contre ? Partagé ?

Et si personne (ni moi, ni d'autres ici) n'a encore défendu les arguments qui vous semblent importants, formulez-les vous-même : nous progressons ensemble en combinant nos réflexions, démocratiquement et positivement :o)

Suggestion :
pour parler nombreux
sur de nombreux sujets :
. soyons brefs,
. dans le sujet,
. et patients :-)

Une fois les principes bien débattus sur le FORUM, vous pouvez, dans la partie WIKI, écrire vous-mêmes les articles qui vous semblent importants dans une Constitution, aussi bien nationale qu'européenne.

Sur cette partie BLOG, je vous propose de nous parler plutôt des problèmes qui ne sont pas spécifiquement institutionnels (économie, histoire, philosophie, sociologie, société, actualité, technique, littérature, etc.), mais qui tournent quand même autour des sujets évoqués sur le forum : on cherche à imaginer ensemble un outil intellectuel, robuste et durable, contre les abus de pouvoir.

J'ai hâte de vous lire :o)

Étienne Chouard


Retour à la page centrale :
Le site d'origine s'appelle AEC : "Arc-en-Ciel" (après la pluie le beau temps) :o)


Présentation du PLAN C :


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Commentaires récents (de la partie blog ; voir aussi le forum et le wiki) :

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lundi 31 décembre 2012

La démocratie représentative est-elle une imposture ? (Entretien avec DLR n°2, déc. 2012) (96)

La démocratie représentative est-elle une imposture ?

Un entretien qui résume assez bien ma thèse centrale,
pour le journal de DLR ("La France Debout", n°2, nov-déc 2012) :


La démocratie représentative est-elle une imposture ?
Entretien avec Etienne Chouard
La France debout, n°2, nov. déc. 2012.


1) En quoi votre définition de la démocratie diffère-t-elle du sens courant ?

La démocratie est le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple.
Or, notre système est une ploutocratie : un gouvernement des riches, par les riches et pour les riches.
Pourquoi ? Il faut chercher « la cause des causes » (Hippocrate):
l'élection sans contrôle délègue à des maîtres,
alors que le tirage au sort (avec ses multiples contrôles) vise à désigner des serviteurs du bien commun.


2) Est-ce le principe même de la représentation qui est vicié ?

Nous employons à contre-sens certains mots essentiels : « représentant » a deux sens en français , maître ou serviteur. Actuellement, c'est en tant que maîtres qu'agissent nos élus, sous prétexte de nous servir.

On utilise le terme «suffrage universel» pour désigner des maîtres alors qu'on devrait parler du vote direct des lois par le peuple : ce faux «suffrage universel» permet aux plus riches de mettre la main sur le pouvoir politique. Henri Guillemin rappelle cette phrase saisissante de Mauriac en 1966 :

« Ce que le général n'a pas fait et ce qu'il ne dépendait pas de lui de faire, c'est d'obliger à lâcher prise ces mains, ces quelques mains, oui ce petit nombre de mains qui tiennent les commandes secrètes de l'État, qui assurent les immenses profits de quelques-uns et qui font de chacun de nous les têtes d'un troupeau exploitable, exploité » (Bloc-notes de François Mauriac, 23 septembre 1966, à propos du général de Gaulle) (1).

« Constitution », devrait être une protection : c'est en fait, aujourd'hui, une prison. Nous ne votons pas les lois auxquelles nous acceptons de nous soumettre, nous ne votons que pour désigner des maîtres choisis par les plus riches soutenus par leurs médias. L'électeur n'est pas cet « adulte politique » qu'est le citoyen authentique qui ne saurait obéir qu'aux lois qu'il a lui-même discutées et votées.

Quand je remonte à la cause des causes, j'observe partout le conflit d'intérêts des personnes qui écrivent les constitutions : ce sont des professionnels de la politique qui composent les assemblées constituantes, car elles sont toujours élues parmi des candidats des partis qui, puissamment médiatisés, sont les seuls à pouvoir être élus. Or, ces gens-là, une fois élus constituants, ont un intérêt personnel évident à instituer leur puissance et notre impuissance.

Mais le corps social en train de prendre conscience : quand nous voudrons enfin une vraie constitution, nous l'écrirons nous-mêmes.


3) Quel régime permettrait d'incarner cette démocratie ?

Ce n'est pas aux hommes au pouvoir d'écrire les règles du pouvoir : l'assemblée constituante doit être tirée au sort

ou, autre possibilité, elle peut être composée de tous les citoyens qui désirent participer à l'écriture de leur contrat social, commune par commune.

Ensuite, cette Assemblée constituante, débarrassée de ses conflits d'intérêts, pourra enfin choisir un bon régime.
Aucune institution ne peut travailler pour le bien commun sans contrôle permanent et sourcilleux des citoyens.
Le pouvoir doit être constamment inquiété, par des institutions de contrôle tirées au sort ou par la société civile.
Ceci ne se fera que par une réappropriation populaire de l'écriture de la Constitution.

On doit pouvoir révoquer ses représentants, surveiller leur vertu et contrôler leurs comptes.
Les élus ne doivent jouir d'aucun privilège.
L'institution-pivot de toute «démocratie représentative» digne de ce nom, est le référendum d'initiative citoyenne (RIC), qui permet une expression directe et autonome de la volonté populaire. Par exemple, c'est par RIC que les Suisses ont récemment abrogé — de leur propre initiative ! — la loi de privatisation de leur électricité nationale. Il y a en Suisse cent autres exemples frappants d'une puissance populaire en action. C'est à nous de le vouloir et de l'imposer.

Notre société connaît en ce moment une réactivation politique, grâce notamment à l'outil formidable (et nouveau) d'éducation populaire qu'est l'Internet : les électeurs peuvent s'informer entre eux, à la base, sans subir la censure de leurs maîtres, et aspirer à devenir enfin citoyens.


4) L'amateurisme de ces nouveaux élus va renforcer le pouvoir de la haute fonction publique ?

Reprendre le contrôle de la Constitution, c'est reprendre le contrôle des élus et des fonctionnaires, notamment des plus puissants. Il s'agit encore une fois de ne mettre au pouvoir que des serviteurs du bien commun, et de le garantir grâce à la surveillance et à la révocabilité (tout en protégeant ces serviteurs contre l'arbitraire, bien sûr).

Nous devrions imposer comme critère de sélection « l'importance donnée au regard des autres ». Dans l'Athènes antique, cela s'appelait la « VERGOGNE » : avoir de la vergogne était nécessaire pour être un bon citoyen ; et celui qui en était privé devait être mis à mort, selon Platon, car il était dangereux pour le corps social.

Aujourd'hui, ce levier de vertu est oublié : les professionnels de la politique et les chefs de grandes entreprises sont souvent sans vergogne ; ils peuvent sans honte tricher, trahir, mal faire, sans souffrir le moins du monde du climat de détestation qui peut régner à leur égard.


5) Quelles pourraient être les modalités techniques du référendum d'initiative citoyenne ?

Il devrait exister 4 types de RIC, soumis à des modalités intelligentes, afin d'éviter l'instabilité institutionnelle et les erreurs graves :

• Un référendum législatif, permettant d'imposer nous-mêmes les lois que nous voulons.
•Un référendum abrogatoire, permettant d'abroger une loi dont nous ne voulons pas.
• Un référendum révocatoire, permettant de révoquer n'importe quel acteur public.
• Un référendum constituant, permettant de modifier nous-mêmes notre Constitution.

Un RIC doit pouvoir être déclenché par un petit nombre de citoyens, 1 % par exemple, et être accompagné d'un débat riche, contradictoire et honnête, sans aucune possibilité de blocage ou de détournement par les pouvoirs en place.

Pour faire face à un grand nombre de propositions individuelles, nous pourrions instituer une « Chambre du référendum » composée de 200 ou 300 personnes tirées au sort. Cette chambre aurait pour fonction d'examiner les différents projets, en permettant à leurs promoteurs de défendre leurs arguments. Deux fois par an, un jour férié chômé serait consacré au vote populaire sur la liste des projets en cours, individuels filtrés et collectifs non filtrés.

En Suisse, où cette institution existe depuis longtemps, 8/10e des propositions s'avèrent non primordiales. Reste néanmoins que, pour les 2/10e de propositions utiles et décisives, cette institution se révèle d'une très grande importance et les Suisses y tiennent plus qu'à toute autre.


6) Croyez-vous que cela puisse remédier au désengagement civique dont souffre la démocratie française ?

Le désengagement civique provient de ce que les citoyens se rendent compte de l'escroquerie : la « démocratie représentative » est un oxymore.

Toute élection d'un petit nombre est pour le plus grand nombre un renoncement à la politique et une source d'apathie, qui doit être équilibrée par des assemblées tirées au sort.
Lorsque les citoyens sentent enfin que ce qu'ils font est important, ils reprennent goût à la vie politique, comme en 2005.

Dans De la démocratie en Amérique, Tocqueville a écrit des lignes formidables sur l'importance pédagogique des jurys populaires tirés au sort (2) :

« Le jury est donc avant tout une institution politique.

J'entends par jury un certain nombre de citoyens pris au hasard et revêtus momentanément du droit de juger.

Le jury, et surtout le jury civil sert à donner une partie des habitudes du juge ; et ces habitudes sont précisément celles qui préparent le mieux le peuple à être libre.

Il répand dans toutes les classes le respect pour la chose jugée et l'idée du droit.
Ôtez ces deux choses et l'amour de l'indépendance ne sera plus qu'une passion destructive.
Il enseigne aux hommes la pratique de l'équité. Chacun, en jugeant son voisin, pense qu'il pourra être jugé à son tour.

Le jury apprend à chaque homme à ne pas reculer devant la responsabilité de ses propres actes ; disposition virile, sans laquelle il n'y a pas de vertu politique.
(...)
En forçant les hommes à s'occuper d'autre chose que de leurs propres affaires, il combat l'égoïsme individuel, qui est comme la rouille des sociétés. »


Avons-nous en France des candidats suffisamment démocrates pour partager VRAIMENT le pouvoir avec leurs électeurs ?
Nicolas Dupont-Aignan a certainement une réponse à cette question.


Entretien mené par Pierre-Yves Rougeyron, directeur de rédaction de la Revue Perspectives Libres et analyste en intelligence économique.

Notes : (1) Voir cette passionnante vidéo de la RTS, à la minute 27 : http://www.rts.ch/archives/tv/culture/dossiers-de-l-histoire/3448829-caid-respectueux-6.html
(2) De la démocratie en Amérique, Partie II, chapitre VII, pages 406 à 410, folio histoire

vendredi 28 décembre 2012

Et maintenant : twitter... Au fou ! (61)

Et maintenant : twitter... Au fou ! :)

Salut à tous.

Comme si je m'ennuyais, — un peu en manque de relations humaines, si vous voulez... ;) —, je viens de créer un compte sur twitter...

C'est là : https://twitter.com/Etienne_Chouard

Il paraît qu'il faut que je prévienne un peu les copains :)
Voilà qui est fait.

On m'a dit qu'il y a des affreux jojos qui ont usurpé mon identité (pour me faire dire des horreurs).
Je suspecte les antifas... :-)

Il faut que je demande à twitter de mettre fin à cela.

Merci à tous pour vos précieux encouragements.

Étienne.

https://twitter.com/Etienne_Chouard

LOI DE 1973 : les aveux de Rocard et deux nouvelles pistes pour comprendre l'effet véritable de la loi (457)

LOI DE 1973 :
• les aveux de Rocard
• et deux nouvelles pistes pour comprendre l'effet véritable de la loi

Rocard explique enfin lui-même, en 2 minutes,
L'IMPORTANCE CRUCIALE DE LA LOI DE 1973
dans la non nécessaire, ruineuse et antisociale
DETTE PUBLIQUE de la République Réprivée Française

Voici un extrait passionnant :


C'était sur Europe1, samedi dernier (22 décembre 2012). La source entière est là (ça commence à être intéressant à la minute 12:55) :
http://www.europe1.fr/MediaCenter/Emissions/Mediapolis/Sons/Mediapolis-22-12-12-1356875/


Merci à Raymond Zaharia qui a déniché (et mis en valeur) cette nouvelle perle.
C'est André-Jacques qui va être content :)

Nota : Monsieur Rocard est assez âgé (82 ans) et il se mélange un peu les crayons : quand il parle de "la loi bancaire de 1974", on se demande (une seconde) s'il parle de la loi de 1973 ou de la loi bancaire de 1984... :)

Il faudrait RETRANSCRIRE mot pour mot ces aveux : nos gouvernants (même >>de gauche<<) savent donc depuis longtemps que la cause des causes de l'endettement public (non nécessaire et ruineux, mutilant l'État et privant le peuple de la force publique comme défense contre les monstres privés que sont les multinationales de l'industrie et de la finance), nos prétendus >représentants<, donc, savent depuis longtemps que ce sont LEURS propres décisions qui ont plongé le corps social dans la catastrophe actuelle de la prétendue "crise des dettes publiques".

Ce n'est pas une crise, c'est un coup d'État.

Il faut absolument que je rédige un nouveau billet pour faire le point (détaille, ordonné et documenté) sur cette loi de 1973 :
ceux qui disent un peu partout que je me suis trompé sur la portée de cette loi se trompent encore davantage, je pense.

À la hâte, en deux mots, voici les deux points essentiels qui n'ont pas (encore) été correctement étudiés, je pense :


André-Jacques et moi (avec quelques autres, comme Philippe Derudder ou Alain Granjean et Gabriel Galand dans leur excellent livre "La monnaie dévoilée" (2006), qui ont levé ce lièvre et ont bossé pour écarter tout seuls les nuages de fumée enveloppant ce vieux complot), nous nous sommes trompés, je crois, effectivement, en focalisant trop sur l'article 25 (celui qui interdit la présentation directe par le Trésor de ses propres effets à la Banque Centrale) : nous ignorions qu'une loi de 1936 interdisait depuis longtemps ce type de financement "trop facile" (gasp) (aussi facile qu'un distributeur automatique de billets).

MAIS la controverse ne s'arrête pas là : je voudrais que nous parlions des deux pistes suivantes (toutes les deux repérées par Sam, merci à lui) :


1. FIN D'UN RÉSEAU D'IRRIGATION PUBLIQUE EN ARGENT GRATUIT :

Cette controverse a permis de comprendre ensuite qu'il y avait (avant 1973 !) mille AUTRES canaux que cette procédure interdite : canaux d'irrigation de l'économie en monnaie publique gratuite via les banques publiques (à qui l'État pouvait donner des ordres de prêt à tel acteur et à tel taux, plus ou moins "bonifié") et via les lois spéciales qui autorisaient la Banque de France à créer de l'argent spécifiquement pour tel ou tel organisme public ou semi-public) depuis 1945.

Toutes ces possibilités alternatives ont apparemment été supprimées par la loi de 1973 :
voir les très importants commentaires de Sam, surtout à la fin du billet de Lior et Magali.

Sam, 27 juin 2012 02:25

Voyez un peu, rien que le titre de la plupart des textes abrogés par décret, au lendemain de la promulgation de la loi du 3 janvier 1973.

Dans l'esprit ou dans la lettre, si l'objectif n'était pas d'en finir avec les facilités de caisses ouvertes à toutes sortes de trésoreries publiques, moi je suis Rockefeller...

Mais il y a une observation importante à en tirer : finalement, en 1973, ce n'est pas au niveau de l'État qu'on interdit les avances, c’est au niveau de tout ce que la nation avait de pouvoirs "décentralisés" d'une manière ou d'une autre. Pour pas mal d'entre eux, il s'agit de services publics établis après guerre ; sont aussi concernées, il me semble, des banques publiques régionales et banques centrales des DOM-TOM et des colonies :

Décret n° 73-102 du 30 janvier 1973 sur la Banque de France

Article 17 - Sont abrogés les textes suivants :
Ordonnance du Roi du 15 juin 1834 réglant le mode d’exécution de l’article 3 de la Loi du 17 mai 1834 par lequel la Banque de France est autorisée à faire des avances sur Effets publics français à échéance non déterminée ;
[...]
Décret du 3 mars 1852 approuvant le Traité passé le 3 mars 1852 entre le Trésor et la Banque de France ;
Décret du 28 mars 1852 portant que la faculté accordée à la Banque de France à faire des avances sur Effets publics est étendue aux Obligations de la Ville de Paris ;
[...]
Décret impérial du 13 janvier 1869 concernant l’admission des Obligations de la Société Algérienne au bénéfice des avances de la Banque de France [...]
Décret du 28 février 1880 autorisant la Banque de France à faire des avances sur Obligations des Villes françaises et des Départements français ;
Décret du 22 février 1899 autorisant la Banque de France à faire des avances sur Obligations émises ou à émettre par le Gouvernement général de l’Indochine ;
Décret du 16 novembre 1902 autorisant la Banque de France à faire des avances sur Obligations émises ou à émettre par le Gouvernement général de l’Algérie et par le Gouvernement tunisien ;
Décret du 2 juin 1909 autorisant la Banque de France à faire des avances sur les Obligations des emprunts des Colonies et Pays de protectorat français ;
Décret du 22 décembre 1919 autorisant la Banque de France à faire des avances sur les Obligations émises ou à émettre par le « Crédit National pour faciliter la réparation des dommages causés par la guerre » ;
Décret du 14 décembre 1926 autorisant la Banque de France à faire des avances sur les Obligations émises ou à émettre par la Caisse Autonome de gestion des Bons de la Défense nationale, d’exploitation industrielle des tabacs et d’amortissement de la Dette publique ;
[...]
Décret du 13 juin 1962 autorisant la Banque de France à faire des avances sur les Obligations, les Bons et les parts de production émis avec la garantie de l’État par Électricité de France, Gaz de France et Charbonnages de France ;
[...]
Décret n°63-821 du 3 août 1963 autorisant la Banque de France à faire des avances sur les titres des emprunts unifiés émis par les Départements,
Communes, syndicats de Communes, Chambres de commerce, Ports autonomes et organismes bénéficiant de la garantie de ces collectivités ;
Décret n°64-757 du 23 juillet 1964 autorisant la Banque de France à faire des avances sur les titres des emprunts émis par les sociétés de développement régional ;
Décret n°65-619 du 29 octobre 1965 autorisant la Banque de France à faire des avances sur les titres des emprunts émis par la Caisse nationale des Autoroutes ;
[...]
Décret n°68-95 du 24 janvier 1968 autorisant la Banque de France à faire des avances sur les titres des emprunts émis par la Caisse d’entraide à l’équipement des collectivités locales ;
Décret n°71-275 du 7 avril 1971 portant création du Conseil consultatif de la Banque de France ;
Décret n°72-511 du 16 juin 1972 autorisant la Banque de France à faire des avances sur les titres des emprunts émis par la Caisse nationale des Télécommunications ;
[...]

Source : http://www.theorie-du-tout.fr/2012/03/loi-1973-rothschild.html?showComment=1340789125304#c3869295245113498262

Nos contradicteurs se sont, je crois, eux AUSSI, trop focalisés sur l'article 19 qui, SOI-DISANT, annulerait l'interdiction de l'article 25 (en permettant que soient signées des Conventions créatrices de monnaie publique gratuite). Ainsi focalisés (sur un article qui ne libère rien, d'ailleurs : voir ci-dessous), ils n'ont pas du tout travaillé (que je sache) sur ce réseau d'irrigation qui a disparu en 1973. J'ai hâte de lire leurs analyses (et éventuelles réfutations) sur ce point (nouveau pour nous tous).


2. FIN DU DROIT D'INITIATIVE PUBLIQUE (OU DÉBUT D'UN DROIT DE VÉTO PRIVÉ)


Et même cette possibilité de l'art. 19 (de signer des >>conventions "gouvernement-parlement"<< pour créer de la monnaie publique gratuite pour l'État) est une FAUSSE possibilité, car, cet article donne au Gouverneur de la Banque de France un pouvoir scandaleux de blocage total (pouvoir mal expliqué, et donc comme caché). Qui est ce "Gouverneur" ? Le Gouverneur de la BDF est un hiérarque non élu dont il faut absolument que nous travaillions le statut, le dévouement au bien commun et le contrôle public : Comment est-il nommé ? Pour combien de temps ? Parmi les candidats choisis par qui ? Comment peut-il être révoqué ? Comment peut-on lui tordre le bras (ou pas) pour prendre une décision d'intérêt général ?

En donnant à ce "Gouverneur non élu" le droit d'INITIATIVE de créer la monnaie gratuite pour financer des investissements publics (droit d'initiative qui n'est pas donné, par contre, au parlement lui-même !!!), on donne à cet homme un droit absolument stratégique en l'occurrence, car s'il ne veut pas créer la monnaie, il peut l'empêcher (et il l'a fait, cornegidouille ! il l'a fait jusqu'en 1992 !) : c'est un droit de VÉTO qui ne dit pas son nom.

Et le "droit de vote du Parlement" (présenté fallacieusement comme "la garantie démocratique" de la procédure ainsi instituée) ne SERT À RIEN, absolument à rien en l'occurrence, puisque le parlement ne peut rien dire tant qu'on ne lui propose rien : pour nos >élus<, c'est la servitude de celui qui a été privé de l'initiative.


Il n'y a donc rien de >démocratique< dans le fonctionnement mis en place en 1973.

Et d'ailleurs, LES FAITS prouvent que cette analyse n'est pas absurde : c'est bien depuis 1973 que la dette publique enfle puis explose.


3. En outre, des témoignages accablants (des aveux, en fait) d'acteurs publics majeurs comme Giscard ou Rocard, viennent renforcer la démonstration de la malfaisance cruciale de cette loi, que je continue donc, jusqu'à plus ample informé, à considérer comme scélérate :)




Il faut que je développe correctement (avec toutes les notes en bas de page nécessaires) ces deux pistes de réfutation de ceux qui disent que la loi de 1973 n'a rien changé. Cette synthèse de nos échanges jusqu'à ce jour sera sûrement, au final, un chapitre de livre ;)

Auriez-vous la gentillesse de me signaler ici, sur ce fil de blog, tout ce qui vous est passé sous la main sur cette fichue loi de 1973 et qui semble utile, pour m'aider à faire la synthèse des points de vue en présence sans rien oublier d'important (ni personne) ?

Merci à tous, pour tout ce que vous faites. Nous sommes comme un cerveau collectif, qui cherche le vrai au milieu des mensonges.

Étienne.

PS : est-ce quelqu'un peut me dire avec certitude si ces conventions initiées par le gouvernement et le Gouverneur de la BDF existaient déjà avant 1973, ou pas ?



[Mise à jour 6 janvier 2013 :

Ça y est ! une Gentille Virus a retranscrit l'entretien complet de Rocard.
Et elle m'a bien recommandé de le colorier/barioler => donc j'ai le droit :)

Verbatim : Michel ROCARD - Emission Mediapolis sur la radio Europe 1,
le 22 décembre 2012 de 10h à 11h.

Émission animée par Michel FIELD et Olivier DUHAMEL.
Transcription de Magali AB
(http://www.europe1.fr/MediaCenter/Emissions/Mediapolis/Sons/Mediapolis-22-12-12-1356875/)

Olivier DUHAMEL : Bonjour à tous.

Michel FIELD : Bonjour, c’est Mediapolis, le rendez-vous qu’Europe 1 vous propose chaque samedi, pour analyser comment les médias pèsent sur la politique et comment, parfois, les politiques essaient de peser sur les medias. Et c’est une émission spéciale rétrospective 2012 que nous vous proposons, avec un invité de marque.

Olivier DUHAMEL : Un invité, un seul : Michel ROCARD, l’ancien Premier ministre.

[Annonce : Sur Europe 1, Michel FIEL et Olivier DUHAMEL, Mediapolis avec Michel ROCARD]

[Archive : Nicolas SARKOZY « Nous n’avons pas le droit, ici place de la Concorde, de laisser dilapider l’héritage de la France éternelle. Nous les français, nous ne voulons pas de la facilité, du renoncement, de la mollesse, parce que ce ne sont pas des défauts qui sont dans les gênes de la France. » (…) « Peuple de France, entend mon appel, Française, Français, aidez-moi, aidez-moi, aidez la France ».]

Olivier DUHAMEL : C’était Nicolas SARKOZY, en campagne électorale place de la Concorde, le 15 avril dernier. Qu’est-ce que vous avez pensé, Michel ROCARD, de la campagne électorale de Nicolas SARKOZY et de ce filon de « la France éternelle » que la gauche bafouerait ?

Michel ROCARD : Je n’ai pas aimé toute cette campagne électorale. Elle a été très marquée du déni de la réalité et Nicolas SARKOZY a cherché à exciter un nationaliste, une attitude assez française, cocardière, facilement xénophobe, qui ne demande que ça, et qui est désagréable, et dont les résultats peuvent être politiquement dangereux. Je n’ai pas du tout aimé cette présentation… mais apparemment les français non plus : il a été battu, ça n’a pas marché.

Olivier DUHAMEL : Bon, donc, Nicolas SARKOZY vous n’avez pas trop aimé ; François HOLLANDE, on va voir…

[archive : François HOLLANDE « Je vais vous dire qui est mon adversaire, mon véritable adversaire. Il n’a pas de nom, pas de visage, pas de parti. Il ne présentera jamais sa candidature, il ne sera donc pas élu. Et pourtant il gouverne. Cet adversaire, c’est le monde de la finance. »]

Michel FIELD : François HOLLANDE au Bourget le 22 janvier dernier. Alors, cette phrase qu’on lui ressort beaucoup en ce moment, surtout quand il essaye de séduire le patronat ou les banques. Alors « Cet adversaire, c’est le monde de la finance » : vous n’avez pas cessé d’entendre ça, dans la gauche, depuis toujours.

Michel ROCARD : Non. Mais je regrette que ce ne soit pas plus précis. Il vous souvient peut-être qu’en 2007 et 2008 il y a eu une épouvantable crise financière mondiale où se sont volatilisés pas mal de dizaines de milliers de milliards de dollars, avec la faillite des 4 plus grandes banques américaines d’investissement, puis finalement la faillite de Lehman Brothers, une banque tentaculaire, énorme. Nous sommes toujours dans le résultat de cette crise. Il y a toujours dans tout le système bancaire des pays développés une inhibition, une méfiance devant le fait de prêter à l’investissement aux entreprises, qui fait que nous sommes toujours en stagnation. La finance a pris un contrôle du monde dont elle se sert très mal, c’est vrai. Mais il valait mieux le définir avec plus de précision, parce qu’il y a en même temps des gens qui gagnent bien leur vie, et dont la rémunération est parfois très forte – ça va jusqu’à des joueurs de foot, parfois des grands patrons. Elle n’a rien de malsain. Elle peut être excessive devant certaines exigences d’égalité, elle n’est pas spéculative. Ce mélange n’est pas bon. De la même façon, je dirais aussi qu’à gauche comme à droite, il ne faut pas chercher à exciter les passions, il faut spécifier ce contre quoi on se bat. On se bat contre la xénophobie, on se bat contre l’enrichissement illicite, on se bat contre le parasitisme que la spéculation fait peser sur la vie économique. J’aurais préféré qu’on définisse mieux l’ennemi.

Michel FIELD : Donc vous préférez le HOLLANDE développant son pacte de compétitivité au HOLLANDE qui dénonce le monde de la finance ?

Michel ROCARD : ça va un peu ensemble. Parce que le pacte de compétitivité est un retour vers l’économie réelle, est un encouragement aux entreprises pour produire dans de meilleures conditions. Reste que c’est vrai, le pacte de compétitivité a été trop longtemps attendu. On l’a attendu longtemps, avant que les nouvelles autorités françaises, le Président et tout le gouvernement, n’émettent un message vers tous ceux qui produisent en France. C’était très attendu.

Olivier DUHAMEL : Trop attendu ?

Michel ROCARD : Mais ça a été un bon message.

Olivier DUHAMEL : Alors, vous avez été premier ministre. La première décision que prend un Président de la République lorsqu’il est vient d’être élu, c’est le choix de son Premier ministre. Vous allez donc analyser avec nous le choix de Jean-Marc AYRAULT, et c’est dans un instant.

[Annonce : Sur Europe 1, Michel FIEL et Olivier DUHAMEL, Mediapolis avec Michel ROCARD]

Michel FIELD : Rétrospective de l’année 2012 : François HOLLANDE revient sur son choix de nommer Jean-Marc AYRAULT à Matignon, c’était le 13 novembre à l’Elysée.

[archive : François HOLLANDE « Je l’ai choisi parce que j’ai une grande confiance en lui. C’est tout simple. Je l’ai choisi parce que je considérais que c’est lui qui pouvait dans cette période si difficile, conduire le gouvernement. Pourquoi ? Parce qu’il est d’abord sérieux. C’est important. Il est loyal. C’est nécessaire. Il est dévoué, dévoué à la cause publique. Et il est concret. Il sait ce que décider, diriger veut dire, et ce que les Français veulent - c'est-à-dire une traduction immédiate de ce qui a été décidé. »]

Michel FIELD : sérieux, dévoué, loyal, concret, décidant, dirigeant… que d’éloges !

Michel ROCARD : Oui, mais ils sont mérités. Je connais bien Jean-Marc AYRAULT, qui est un homme c’est vrai, sérieux, profondément droit, loyal. Et figurez-vous que dans le monde politique, ça compte. J’ai vécu longtemps dans le monde politique. Le fait qu’on puisse se fier à la parole d’un homme, ça compte. En plus c’est un homme financièrement impeccable, parfaitement propre. Tout ça compte beaucoup. C’est clair aussi que cet ancien président du groupe parlementaire socialiste a une expérience parlementaire et une connaissance du parti considérable. Il a déminé beaucoup de conflits. Et ça peut être une grande aide pour François HOLLANDE.

Olivier DUHAMEL : Cela dit, Michel ROCARD, cela dit, il y a deux types de Premier ministres, si on simplifie. Ce que j’appelle le « Premier ministre complément » et le « Premier ministre redondant ». Pour moi, Jean-Marc AYRAULT est le prototype du Premier ministre redondant : très proche et sur le fond et sur sa manière d’être…

Michel FIELD : … Michel ROCARD était l’illustration de l’autre…

Olivier DUHAMEL : Et les Premier ministres complément, les deux illustrations les plus spectaculaires sont POMPIDOU, Georges POMPIDOU, face au Général de GAULLE et Michel ROCARD face à François MITTERRAND. Est-ce que, en son principe, il vaut mieux avoir un Premier ministre complément ou un Premier ministre redondant ?

Michel ROCARD : Je ne suis pas sûr du tout qu’il faille mettre un principe là, et qu’il y ait une norme qui soit la bonne pour la vie publique. C’est le choix du Président de la République et de toute façon la réponse à la question dépend beaucoup de la nature du Président de la République lui-même…

Michel FIELD : Si vous aviez été élu vous auriez choisi Jean-Marc AYRAULT ?

Michel ROCARD : … Il n’est pas improbable… N’oubliez pas que François HOLLANDE n’avais jamais été ministre…

Olivier DUHAMEL :… ni Jean-Marc AYRAULT…

Michel ROCARD : … et il avait donc besoin d’être conforté par une structure gouvernementale animée par un Premier ministre qui soit en symbiose avec lui, vraiment.

Olivier DUHAMEL : Par un Premier ministre qui n’avait jamais été ministre non plus…

Michel ROCARD : non, mais… mais… qui a fait marcher la machine si longtemps… alors que François a été plus loin… Olivier DUHAMEL : Je répète : si vous aviez été élu Président de la république le 6 mai 2012, est-ce que vous auriez choisi Jean-Marc AYRAULT ou par exemple

Martine AUBRY ?

Michel ROCARD : D’abord pourquoi est-ce que vous voulez me faire répondre à une question pareille ? J’ai envie de garder les amitiés des deux. On joue à quoi là ? D’abord je ne suis pas Président de la République – ça se saurait – et donc je réserve mon choix, naturellement. J’aurais peut-être aimé faire une plus grosse surprise…

Michel FIELD : Chaque semaine ici on essaye de disséquer comment le poids des média aujourd’hui détermine l’action politique. Qu’est-ce qui manque à Jean-Marc AYRAULT média-politiquement, pour passer la rampe ? Parce qu’on l’a vu, il y a quand même beaucoup de difficultés qui sont liées à ce qu’on appelle des difficultés de communication.

OD : Qu’est-ce qui manque à Jean-Marc AYRAULT dans la média-politique que Michel ROCARD connait bien et critique fort bien ? Vous le saurez dans quelques instants.

[Annonce : Sur Europe 1, Olivier DUHAMEL, Michel FIEL, Mediapolis spéciale avec Michel ROCARD]

Michel FIELD : Dans cette rétrospective qu’on vous propose de l’année 2012, on demande à Michel ROCARD qu’est-ce qu’il manque à Jean-Marc AYRAULT média-politiquement pour passer la rampe, puisqu’il y a beaucoup de couacs liés la communication gouvernementale.

Michel ROCARD : Je pense profondément qu’il lui manque de n’être pas assez sorti… de la politique médiatique quotidienne. Parce qu’il arrive à cette équipe, à

Jean-Marc AYRAULT, à François HOLLANDE, une chose terrible : nous vivons dans une très grande crise. Elle est mondiale, elle est gravissime, elle est complètement inconnue. Elle nous prend complétement… de travers, enfin dans des conditions que personne n’avait maitrisé jusque-là. Et il est essentiel pour y faire face, d’avoir un esprit ouvert à toutes ces diversités, d’avoir élaboré un peu quelques autres champs – la sociologie et l’économie surtout. Jean-Marc est presque trop un spécialiste de la quotidienneté. Et la quotidienneté obscurcit. Nous sommes dans une crise qui appelle une pensée longue. Ce n’est pas… il en est parfaitement capable – il fort intelligent- mais ce n’est pas son habitude et ce n’est pas sa formation surtout.

Olivier DUHAMEL : « La quotidienneté obscurcit » c’est du ROCARD dans le texte. Est-ce que je peux avoir quelques sous-titres ?

Michel ROCARD : On peut prendre un exemple assez simple : le chômage. Chaque fois qu’on en parle, la presse vous donne le chômage de ce mois-ci, et le chômage de deux mois avant - parfois de trois mois avant. La dernière année de plein emploi en France c’est 1972. Pour comprendre quelque chose à l’évolution du chômage il faut le regarder par demi-siècle. Il s’est cassé quelque chose dans nos sociétés. Ce n’est qu’un exemple, c’est partout comme ça. De la même façon, la fiscalité. On est en train de faire le budget de l’Etat, il doit être en discussion en ce moment, il y a quelques nouveaux impôts dedans. Le vrai problème fiscal de la France, c’est sa réconciliation avec son histoire. Nous avons empilé des quantités d’impôts qui peut-être pèsent trop. Il faudrait regarder tout l’ensemble : c’est ça que je veux dire. La France a besoin de se reprendre un peu, au nom d’une vision longue.

[Annonce : Sur Europe 1, Olivier DUHAMEL, Michel FIEL, Mediapolis spéciale avec Michel ROCARD]

[Archive : François HOLLANDE : « C’est une bonne journée pour l’Europe. Depuis le sommet de la fin du mois de juin, nous avons avancé et nous avons pu régler cette nuit-même et la question de la Grèce et la question de l’Union bancaire. Alors voilà : lorsque l’Europe avance, nous devons et notamment en France, le souligner. Parce que ce qui s’est passé au mois de mai, avec le vote des Français, a été je crois, un des éléments qui a permis d’arriver à ce résultat. Maintenant, il faut le consolider. »]

Michel FIELD : Le Président HOLLANDE le 13 décembre dernier à Bruxelles. Alors cette crise de l’Euro, la sortie de la crise européenne, c’est le leitmotiv de François HOLLANDE. D’un certain point de vu, lui qui n’est pas étouffé par la quotidienneté, en gros, sa théorie c’est : les crises sont cycliques et toutes les mesures que nous prenons aujourd’hui, c’est en attente du début de la reprise à venir, nécessaire parce que les crises sont cycliques dans le capitalisme. Vous partagez cette forme d’optimisme raisonnable du Président HOLLANDE ?

Michel ROCARD : je ne partage pas beaucoup cette vision. Je ne crois pas que les crises soient cycliques. Permettez-moi de rappeler que de 1945 à 1972 ou 73, il n’y a jamais, JAMAIS – ça fait près de 30 ans – JAMAIS eu de crise financière, pas de crise cyclique. On savait faire. On a méthodiquement cassé tous les régulateurs qui empêchaient ça depuis, et maintenant nous avons retrouvé une grande crise cyclique tous les 4 ou 5 ans, c’est vrai. Ça fait un cycle presque court. Mais ce n’est pas la vraie analyse de ce qui se passe maintenant. Il faut se souvenir de Lehman Brothers à qui j’ai fait allusion tout à l’heure. Il y a eu en 2007-2008 une explosion mondiale terrible qui a commencé aux Etats-Unis, avec une explosion dans l’immobilier. On avait trop prêté sans faire attention aux conditions auxquelles on prêtait, il y avait même une prime supplémentaire – la sub-prime et ce système bancaire a fait une bulle, et a complètement explosé. Ça, ça a dégénéré et ça a entraîné une faillite générale, qui avec la faillite de Lehman Brothers et celle d’un millier de banques américaines quand même, a entrainé un début de récession mondiale. On a eu -3% du PIB en 2009. C’était une crise de la finance purement privée, les Etats n’y étaient pour rien. Mais nous étions déjà dans un système qui encourageait les Etats à s’endetter. Qu’est-ce qu’on a fait à ce moment là ? On a décidé au G20 (proposition : SARKOZY d’ailleurs, soutient immédiat : OBAMA, écriture du texte : Premier ministre anglais – BROWN, il s’appelait – et on a décidé de faire intervenir les contribuables, les Etats pour empêcher les banques de s’écraser plus complètement. On a donc presque créé une nouvelle crise, celle de la dette souveraine, qui n’existait pas avant, parce qu’on a aggravé les situations.

Olivier DUHAMEL : Il y avait moyen de faire autrement ?

Michel ROCARD : Je ne suis pas sûr qu’il y avait… enfin « moyen de faire autrement » : c’est formidable ! Rappelons-nous quelque chose : la Banque de France a été créée en 1801 et jusqu’en 1874 (ça fait quand même du temps, hein)…

Michel FIELD : oui, ce n’est pas la quotidienneté, oui…

Michel ROCARD : … elle finançait l’Etat sans intérêt. Sans intérêt. Si on était resté là, aujourd’hui, avec tous les emprunts qu’on a fait depuis – puisqu’on emprunte tous les ans – la dette publique française serait de 16 ou 17% du Produit National Brut. Mais en 1974 , on a eu une loi stupéfiante qui s’appelle la loi bancaire, qui a interdit à l’Etat de se financer sans intérêt auprès de la Banque de France, et qui a obligé notre Etat… nous faisions comme les Allemands, tout le monde, c’était un peu la mode, c’était une façon de penser… On a obligé les Etats à aller se financer sur le marché financier privé, à 4 ou 5%. Et du coup, notre dette, elle est maintenant à 90-91% du produit national brut. C’est un peu effrayant. La dette s’est moins augmentée du surplus post Lehman brothers que j’évoquais tout à l’heure. Ce qui veut dire tout d’abord que l’humanité a vécu quelques siècles en se finançant à l’œil et sans avoir de crise de la dette souveraine. Ça donne des idées, tout de même…

Quand on sait que la Banque centrale américaine, a depuis ça, pour éviter la récession, fait bien plus que tous les autres en prêtant 1.200 milliards de dollars en plus des 700 milliards de dollars du plan OBAMA officiel à 0,01% d’intérêt, aux banques en difficulté. Les banques, qui nous avaient mis en difficulté mais qui y étaient elles-mêmes, trouvaient leur argent pour s’en sortir à 600 fois plus [moins] cher le loyer de l’argent que la pauvre Grèce. Et même à 300 fois plus [moins] cher que nous ! Qu’est-ce que c’est que ce jeu imbécile ? C’était donc possible de l’éviter.
C’était votre question. Mais…

Olivier DUHAMEL : Mais nous reprendrons dans quelques instants…

Michel ROCARD : Mais, bon, et alors pour le moment nous sommes endettés…

Olivier DUHAMEL : car nous devons faire une coupure publicitaire, on doit interrompre la rétrospective multiséculaire de Michel ROCARD parce que nous avons une pause publicitaire obligée.

[Annonce : Sur Europe 1, Olivier DUHAMEL, Michel FIEL, Mediapolis spécial avec Michel ROCARD]

Michel FIELD : Petite pédagogie de la crise financière de Michel ROCARD

Michel ROCARD : haha…

Michel FIELD : On pouvait faire autrement, donc ?

Michel ROCARD : On pouvait faire autrement, mais on n’a pas fait autrement. Donc les règles du jeu sont là et maintenant on est coincé et il faut rembourser la dette. Alors, il y a de très grands économistes – les deux derniers Prix Nobel, l’un s’appelle Paul KRUGMAN, l’autre s’appelle Joseph STIGLITZ, qui disent « arrêtez, arrêtez, ne faites pas les fous, n’aggravez pas votre récession, parce que la dépense publique, la dépense d’Etat, c’est aussi des salaires, des chantiers, des travaux publics, de l’activité, de l’économie. Vous éteignez le moteur de la dépense publique : vous ralentissez la croissance. Faites pas ça, dit-il, si vous ralentissez votre croissance, vous ne pourrez plus payer vos impôts ».

Olivier DUHAMEL : « Faites pas ça, dit-il » et pourtant c’est ce que l’Europe fait.

Michel ROCARD : ça c’est ce que disent les derniers Prix Nobel, qui hurlent à la défense. Mais la loi reçue est ancienne, et la loi reçue, c’est pas ça, et son grand prêtre est encore Madame MERKEL. Et Madame MERKEL, elle dit : « les économies se portent d’autant mieux que l’Etat s’en mêle moins ». Ce qui veut dire d’ailleurs que sur la crise de 2007-2008, il aurait fallu laisser se faire complètement les faillites. Pas seulement Lehman Brothers, beaucoup d’autres, pour que le marché soit apuré. Voilà ce qu’elle dit. Elle dit : « Vous retrouverez de la croissance quand vous aurez retrouvé de la confiance. Quand tout le monde aura le sentiment qu’une dette est faite pour être payée. Que si on met de l’argent quelque part, on le récupère : c’est ça la condition pour redémarrer la croissance. »

Dans la condition où nous sommes, ce redémarrage suppose que nous aggravions la récession chez nous. Et c’est un combat intellectuel. Alors, il y a en fait deux batailles là-dedans. La première bataille, elle est institutionnelle : quel est le pouvoir de commandement dans l’Euro ? Je vais prendre un exemple tout bête : il doit y avoir 150 ans que le département de la Corse équilibre mal ses comptes – la Corse est pas très bien gérée... Personne n’a jamais entendu dire, à la Banque de France, « j’en ai assez de la Corse, je ne reconnais plus la Corse, et je l’envoie se faire financer sur les marchés étrangers ». On n’a jamais dit ça. Alors le Franc est là, la Corse peut faire ce qu’elle veut au fond – ou la Bretagne – enfin, le Trésor garanti. Une vraie monnaie, c’est ça. Et quand on a créé l’Euro, on n’a pas donné au gérant de l’Euro, le vrai pouvoir de faire ça. Il fallait le faire pour la Grèce parce que sinon on ne pas croire en une monnaie. Voilà ce qui s’est passé avec l’Euro. Il fallait donc donner à la Grèce. Parce que la Grèce… tout cela est un peu idiot : la Grèce c’est tout petit, la Grèce c’est 1,5% du Produit brut européen. Un bon coup de bataille contre la spéculation avec des munitions mises par la banque centrale : on gagne. Mais la Banque centrale n’a pas le droit d’émettre. C’est ça, la crise.

Michel FIELD : C’est en train de changer, ça…

Michel ROCARD : C’est pas une crise grecque, c’est une crise institutionnelle.

Michel FIELD : C’est en train de changer, les nouvelles missions de la BCE, finalement dans ce bras de fer l’Allemagne recule un peu.

Michel ROCARD : Alors je n’ai pas lu tout à fait le détail, je ne suis pas un spécialiste pointu de ce genre de chose, et c’est en train de changer un peu et je me demande si c’est en train de changer suffisamment. Il m’est venu sous la lecture que l’accord interbancaire – l’Union bancaire qui est en train de se faire garde encore quelques insécurités, quelques imperfections. Je n’en sais rien, encore une fois, je ne suis pas spécialiste. Mais ce qui sûr, c’est qu’en plus, pour que l’Euro bénéficie d’une totale solidarité opposable à tout spéculateur, et qui tombe quel que soit le pays en difficulté derrière – la Grèce, l’Espagne, l’Italie ou la France, ou même la Grande-Bretagne d’ailleurs, qui incidemment, il faut bien le rappeler est quand même bien plus endettée que nous, ça pourrait lui arriver à elle aussi – Que n’importe quel spéculateur sache que l’Euro, ça tiendra. Derrière cette volonté bancaire il fallait bien entendu la garantie d’une intention politique.

Cette intention politique, c’est « on fait l’Europe pour des raisons bien plus générales, bien plus géopolitiques, c’est pour l’avenir, et c’est pour se trouver grand dans le monde des géants, quand l’Asie commandera le monde, dans 30 ans d’ici. » L’Asie, elle va pas identifier sur une carte le Portugal ou le Luxembourg sur une carte du monde, ni même peut-être la France. Un demi-milliard d’Européens, toujours les plus riches du monde avant les Chinois : là on peut exister. Voilà pourquoi on a besoin d’une Europe qu’on a jamais réussi à faire. Or voilà qu’on vient de prendre une semaine – enfin quelques mois de retard. Madame MERKEL et Monsieur HOLLANDE ont jugé qu’on allait peut-être un peu vite et qu’il était imprudent électoralement d’en proposer trop. Je regrette cette décision. Il faut bien qu’on dise aux gens qu’y’a pas de politique sans risque. Une politique sans risques, ça n’existe pas. Il y a des risques partout. Celui-là on a besoin de le prendre, parce qu’on a besoin d’être renforcés.

Nous avons cassé l’enthousiasme et la foi dans l’Europe, au nom de laquelle on appelait à la solidarité financière absolue. Dangereux, ça. Alors je suis pas si sûr que ça qu’on soit débarrassés de cette crise de la dette souveraine en Europe. Et je vais donner son vrai nom, à cette crise de la dette souveraine en Europe : c’est un surcroit de dette publique créé par nous, pour des raisons institutionnelles, à cause de la façon dont a été traitée la dette précédente, dans le capharnaüm extrêmement dangereux d’une finance privée devenue folle.

Écoutez bien : il y a dans le monde aujourd’hui une liquidité mondiale créée par les banques – elle a doublé depuis 5 ou 6 ans – qui est à 800 T. Il faut que nos auditeurs apprennent les nouvelles unités monétaires. Quand on va faire de la montagne, il faut apprendre les altitudes, l’unité est le mètre d’altitude, il faut comparer avec le Mont Blanc etc. Partout il faut apprendre les unités, il nous est émergé une nouvelle unité : le T, pour trillion. Un T, c’est 1.000 milliards dollars. Nous avons donc 800.000 milliards de dollars en ballade dans le monde, dont les milliers de transactions quotidiennes concernent de l’exportation ou de l’importation de biens et de services pour 2%. Concernent la vraie économie pour 2%. Et pour 98% joue sur des marchés spéculatifs et ça peut exploser tous les jours parce que la contrepartie de cette monnaie n’est pas en sécurité : c’est un endettement extrême.

Ça peut sauter n’importe où. Ça, c’est le vrai danger. La petite Europe à côté de ça n’est qu’un détonateur. Comme est un détonateur la crise immobilière qui sévit en Chine actuellement. Tout le monde s’en fout, on ne le sait pas. Le monde est interconnecté. Nous sommes dans un désastre mondial. Il y a une crise immobilière en Chine, qui vaut bien celle des Etats-Unis d’il y a 5 ans.

Olivier DUHAMEL : Avec Michel ROCARD, on passe donc, comme on vient de l’entendre, de la rétrospective lucide à la prospective plutôt inquiétante.

Michel FIELD : Petite application de cette crise, on revient dans un instant sur le cas Florange.

[Annonce : Sur Europe 1, Olivier DUHAMEL, Michel FIELD, Mediapolis spécial avec Michel ROCARD]

Michel FIELD : Petite illustration de la crise avec Florange. On écoute Jean-Marc AYRAULT :

[Archive : Jean-Marc AYRAULT : « Nationaliser MITTAL, ça avait un coût. Il fallait en gros mobiliser, au-delà de ce que le repreneur pouvait apporter, autour de 400 millions avec son partenaire, un milliard d’Euros. Pour faire repartir les hauts-fourneaux, c’était à peu près 450 millions. Donc qui aurait payé ? Les contribuables. Avec la certitude que les emplois auraient été dans la durée maintenus ? Je ne pouvais pas le garantir. »]

Michel FIELD : Le Premier ministre, le 6 décembre dernier sur RTL. Comment vous l’avez ressentie, analysée, cette aventure de Florange ? Et la manière dont Arnaud MONTEBOURG a brandi la nationalisation temporaire comme solution– et il continue de le faire, d’ailleurs ?

Michel ROCARD : Premièrement, on peut dire sans doute que la plupart des membres de cette équipe sont partis trop vite et ont parlé trop vite. Ils se sont pas donné le temps d’une réflexion sereine pour savoir où on va. Je veux dire que j’aime pas beaucoup la nationalisation, c’est en général assez maladroit, mais qu’une nationalisation temporaire, après tout, ça peut servir, ça existe. Les Etats-Unis viennent de s’en servir à deux ou trois reprises – et très bien – notamment…

Michel FIELD : pour General Motors

Michel ROCARD : … à propos de l’automobile et d’une entreprise de centralisation immobilière. Pourquoi pas ? ne faisons pas de principe là. Mais il fallait réfléchir plus avant.

Olivier DUHAMEL : Donc vous êtes plus MONTEBOURG qu’AYRAULT.

Michel ROCARD : Deuxièmement, je ne crois pas à l’idée – c’est très grave – de mettre des sous là-dedans pour faire tourner mieux. C’est pas comme ça qu’ça’s’passe.

Olivier DUHAMEL : Ah, donc vous êtes plus AYRAULT que MONTEBOURG.

Michel ROCARD : Ce qui manque à MITTAL, c’est des ventes. Ce qui nous manque, c’est la croissance générale. C’est donc dans… Et on a commencé cette émission en rappelant que je n’avais pas beaucoup aimé la campagne électorale des deux côtés. Les deux candidats principaux avaient dédaigné le fait que nous étions dans une crise qui se traduisait par une absence de croissance durable.

Olivier DUHAMEL : Donc sur Florange, vous êtes AYRAULT ou vous êtes MONTEBOURG ?

Michel ROCARD : Je ne vois pas de raison de répondre comme ça…

Olivier DUHAMEL : Ah, bon ?

Michel ROCARD : Venons au fond de l’affaire. La part du salaire direct et indirect dans le produit national brut français n’est plus qu’à 57%. Elle a perdu 10% en une dizaine d’année. Ce qui veut dire qu’il y a 30 à 40 milliards d’Euros qui étaient du salaire direct ou indirect – donc du pouvoir d’achat – qui se sont évaporés, qui sont partis vers les marchés financiers, pendant que du côté des salaires, on a fait des précaires et des chômeurs. Ceux-là consomment pas, et on vend plus d’acier à ceux-là parce qu’on vend moins de voitures. C’est ça, la crise.

Alors, sauver une entreprise, isolée, on peut peut-être le faire si ses perspectives sont bonnes. Je ne connais pas assez bien le marché pour savoir si elle est plus en crise que les autres, ou si ses fournisseurs, ses clients, les contrats d’exportation qu’on peut avoir vers l’Allemagne (qui continue à importer) suffit… je n’en sais rien. Ça, c’est une responsabilité gouvernementale. Ayrault est un homme sage. Il a été un peu rapide à condamner l’idée de la nationalisation temporaire, la nécessité c’était qu’ils se mettent d’accord, qu’ils prennent du temps et qu’ils calculent juste. Je parle, qu’ils calculent juste dans la tête.

Eh bien ce qu’il faut c’est qu’il faut, Europe entière, que nous mettions fin à cette situation dans laquelle 30% - 30%, vous entendez ce pourcentage démentiel ? – 30% de la population de tous les pays développés est soit au chômage, soit précaire, soit pauvre. Et tous ceux-là consomment pas. Et on se demande pourquoi il y a plus de croissance. C’est ça, la règle. C’est un mécanisme lent qui ne peut pas aller très vite.

Michel FIELD : A l’issue de la crise de Florange, on a vu la position d’Arnaud MONTEBOURG le faisait être plus populaire finalement et gagner des points dans les sondages d’opinion. Peu importe, mais ça veut dire aussi que des politiques qui affirment une volonté politique de faire quelque chose – peu importe le jugement qu’on porte – sont plébiscités par l’opinion. Et je repense à la phrase de Lionel JOSPIN « L’Etat ne peut pas tout ». Qu’est-ce que peut aujourd’hui le politique devant cette crise-là ? A part dire la vérité, comme vous vous efforcez de le faire.

Michel ROCARD : Lionel Jospin l’avait dit, c’est évident que « L’Etat ne peut pas tout ». Deuxièmement, tout individu, Ministre, membre d’un collège, qui gouverne, président, qui espère pouvoir prendre au jour le jour sur tout problème, des mesure populaires se met le doigt dans l’œil jusqu’au coude. C’est impossible. Quand on est en situation de crise, on passe son temps à avoir des décisions extrêmement dures à prendre. La référence aux sondages est une folie. Les sondages deviendront bons, si le résultat est bon après. Mais pour que le résultat soit bon, il faut probablement faire de la chirurgie. Quand vous passez à l’hôst… à l’hôpital, votre problème n’est pas la popularité du chirurgien, y compris auprès de vous-même, c’est qu’il soit bon. Et souvent, ça fait mal. Voilà la situation où nous en sommes. Moi, ce que j’aime chez MONTEBOURG, c’est un certain courage et un certain culot. Mais je n’aime l’action de franc-tireur : un gouvernement est nécessairement un collège.

Olivier DUHAMEL : Donc votre appréciation est quand même très nuancée sur MONTEBOURG. Mais, un fonctionnement démocratique dans un gouvernement : quelle liberté ça donne à chacun de s’exprimer avant que la décision collective ait été prise, ou est-ce qu’il faut la boucler et se contenter de gérer son secteur ?

Michel ROCARD : Il faut… c’est très compliqué de gouverner… Il faut la boucler. Un gouvernement n’est efficace que s’il n’y a qu’une seule décision, et elle a naturellement plusieurs contributeurs. Il faut savoir se mettre d’accord. Il y a même un problème d’humilité à cet égard. Il faut bien le dire. Malheureusement, je suis obligé de le dire comme ça. Mais la liberté du commentaire une fois la décision prise, est bien évidemment totale. Il y a des éclairages différents.

Michel FIELD : Il souffre un peu de manque de cohésion, ce gouvernement ?

Michel ROCARD : Je ne suis pas sûr qu’il souffre d’un manque de cohésion, parce que je ne vois pas de désaccord là-dedans. Il souffre d’un manque d’habitude de la préparation collective. Tout ça est compliqué, et tout ça suppose qu’on s’informe toujours sur le moyen et le long terme.

Olivier DUHAMEL : Et qui est en charge de faire vivre un collectif, de donner corps à ce collectif ? Le Président ou le Premier ministre ?

Michel ROCARD : Le Premier ministre. Très résolument. Il est chef de la majorité parlementaire et en même temps qu’il est le chef du gouvernement. Notre constitution est compliquée mais sur ce point elle est claire. Le Président est l’inspirateur.

Olivier DUHAMEL : Et bien on va voir si vous inspirerez l’année 2013, et si ce collectif surgira. Merci beaucoup Michel ROCARD pour ces éclairages très utiles et très profonds, sur notamment la crise dans laquelle nous sommes encore.

Michel FIELD : Nous allons nous quitter en musique...

mercredi 26 décembre 2012

Matt Taibbi, journaliste exemplaire contre les pires gredins : après Goldman-Sachs, HSBC ! (27)

Chers amis,

Retenez bien ce nom :

Matt Taibbi

Matt Taibbi est un journaliste remarquable — et le site "Le Grand Soir" aussi.

Matt TAIBBI est une "sentinelle du peuple", comme on disait des (vrais) journalistes en 1789.

Je reproduis ici deux articles bouleversants :

• D'abord le plus récent où, à l'occasion du scandale HSBC + Lanny Bauer, Matt Taibbi dénonce avec les mots qu'il faut la coalition de fripouilles mafieuses "banques + gouvernement" qui est en train de plonger le monde dans la servitude.

• Ensuite, plus ancien mais encore ébouriffant, cet article de 2009 où Matt Taibbi détaillait les crapuleries à niveau de nuisance mondiale (depuis les années 20 !) de l'affreuse banque Goldman-Sachs.

La plupart des gens savaient déjà. C’est désormais officiel.
Le scandaleux arrangement financier avec la banque HSBC prouve que la guerre contre la drogue n’est qu’une farce.

par Matt Taibbi (pour Rolling Stone)

Source : http://www.legrandsoir.info/le-scandaleux-arrangement-financier-avec-la-banque-hsbc-prouve-que-la-guerre-contre-la-drogue-n-est-qu-une-farce-rolling-stone.html



photo : Lanny Breuer, Ministère de la Justice US.


Si vous avez déjà été arrêté pour une affaire de drogues, si vous avez déjà passé ne serait-ce qu’une nuit en prison pour la possession d’une dose de marijuana ou de « matériel destiné à la consommation de la drogue » dans votre sac de sport, le Ministre de la Justice et vieux copain de Bill Clinton, Lanny Breuer, a un message pour vous : allez vous faire foutre.

Cette semaine Breuer a signé avec le géant bancaire HSBC un accord qui constitue l’insulte suprême à tous les gens ordinaires qui ont vu leurs vies basculer à la suite d’une affaire de drogue. Malgré que HSBC ait avoué le blanchiment de milliards de dollars des cartels de la drogue colombiens et mexicains (entre autres) et la violation de toute une série de lois importantes sur les pratiques bancaires, Breuer et le Ministère de la Justice US ont choisi de ne pas poursuivre la banque, optant pour la signature d’un accord historique de 1,9 milliards de dollars, ce qu’un commentateur a fait remarquer est l’équivalent de cinq semaines de chiffre d’affaires de la banque.

Les transactions de blanchiment étaient menées si ouvertement qu’elles auraient probablement pu être repérées depuis l’espace. Breuer a admis que les trafiquants de drogue se présentaient dans les filiales mexicaines de HSBC et « déposaient des centaines de milliers de dollars en espèces, en une seule journée, sur un seul compte, en utilisant des boites fabriquées expressément pour passer par les trous dans les fenêtres des guichets ».

Cela vaut la peine d’être répété : pour déposer efficacement autant d’argent sale que possible dans une banque « sérieuse » comme la HSBC, les trafiquants de drogues avaient expressément fait fabriquer des boites pour passer par les fenêtres des guichets. Même les hommes de Tony Montana (personnage du film Scarface, NdT) qui transportaient des sacs remplis de billets vers une « American City Bank » imaginaire à Miami étaient plus subtils que les cartels qui blanchissaient leur argent via une des institutions financières les plus respectées de Grande-Bretagne.



Sans être explicite, le raisonnement du gouvernement US derrière l’abandon de poursuites contre la banque est apparemment basé sur le risque que l’emprisonnement pour trafic de drogue des dirigeants d’une « importante institution charnière » pourrait menacer la stabilité du système financier. Le New-York Times l’exprime ainsi :

« les autorités fédérales et centrales ont choisi de ne pas inculper HSBC, une banque basée à Londres, pour une vaste opération de blanchiment qui durait depuis longtemps, par crainte que les inculpations ne déstabilisent la banque et, par conséquent, ne mettent en danger tout le système financier ».

Pas besoin d’être un génie pour comprendre qu’un tel raisonnement est totalement faussé. Lorsqu’on prend la décision de ne pas poursuivre des banquiers pour des crimes qui se chiffrent en milliards de dollars et en relation avec le trafic de drogue et le terrorisme (certains des clients Saoudiens et Bengalis de HSBC ont des liens avec le terrorisme, selon une enquête du Sénat), ceci n’a pas pour effet de protéger le système bancaire mais tout le contraire. Elle terrifie tous les investisseurs et épargnants en donnant l’impression que même les banques les plus « réputées » peuvent en réalité être instrumentalisées par des dirigeants qui se mettent au service (on ne le répétera jamais assez) d’assassins et de terroristes.

Plus choquant encore, la réaction du Ministère de la Justice en apprenant cette affaire a été de faire exactement la même chose que les cadres de HSBC faisaient avant de se faire prendre : accepter de l’argent en échange de son silence.

Ils se sont non seulement vendus aux trafiquants de drogue, mais l’ont fait pour une somme modique. On va entendre l’administration Obama cette semaine se vanter comment elle a infligé une amende record à HSBC, mais ce sera une plaisanterie. Certaines amendes vont vous faire littéralement exploser de rire. Voici un extrait du communiqué de Breuer :

« En conclusion de l’enquête gouvernement, HSBC a … « récupéré » en différent les primes de certains de ses plus hauts dirigeants américains des services juridiques et de lutte contre le blanchiment, et a accepté de différer partiellement les primes de ses plus hauts dirigeants pendant une période de cinq ans. »

Wouaaah... Ainsi les dirigeants qui ont passé des décennies à blanchir des milliards de dollars verront leur primes partiellement différées pendant cinq ans ? Vous vous foutez de nos gueules ? C’est ça, la punition ? Les négociateurs du gouvernement n’ont pas pu faire preuve de fermeté et obliger les dirigeants de HSBC à abandonner totalement leurs primes imméritées ? Ils ont du négocier un paiement différé « partiel » ? Chaque procureur digne de ce titre aux États-Unis doit être en train de vomir ses tripes devant une telle négociation. Quelle était donc l’offre initiale du Ministère de la Justice – que les dirigeants limitent leurs vacances aux Caraïbes à neuf semaines par an ?

On peut se poser la question, quelle est l’amende appropriée pour une banque telle que HSBC ? Quelle est la somme qu’il faut soutirer à une société qui a éhontément tiré profit de ses affaires avec des criminels pendant des dizaines d’années ? N’oublions pas que nous avons affaire à une société qui a avoué toute une série de délits bancaires graves. Le procureur les tient par les couilles. Alors, quelle est la somme qu’il faudrait leur infliger ?

Pourquoi ne pas prendre tout ? Pourquoi ne pas saisir jusqu’au dernier centime gagné par la banque depuis le début de ses activités illégales ? Que diriez-vous de vous pencher sur chaque compte de chaque dirigeant concerné par cette affaire et confisquer toutes les primes qu’il a jamais gagnées ? Saisissez ensuite leurs maisons, leurs voitures, leurs tableaux achetés aux enchères chez Sotheby, leurs vêtements, toute la petite monnaie qui traîne, absolument tout. Prenez tout et n’y réfléchissez pas à deux fois. Ensuite, vous les jetterez en prison.

Ça vous paraît sévère ? Le seul problème est que c’est exactement ce qui arrive aux gens ordinaires lorsqu’ils sont pris dans une affaire de drogue.

Il serait intéressant, par exemple, de demander aux habitants de Tenaha, Texas, ce qu’ils pensent de l’accord passé avec la HSBC. C’est la ville où la police locale contrôlait régulièrement les automobilistes (en majorité noirs) et, lorsqu’ils trouvaient de l’argent, leur offrait l’alternative suivante : ils pouvaient soit laisser la police saisir leur argent, soit être accusés de blanchiment et de trafic de drogues.

Nous pourrions poser la question à Anthony Smelley, de l’Indiana, qui a obtenu une indemnisation de 50.000 dollars pour un accident de la route et qui transportait environ 17.000 dollars de cette somme lorsqu’il a été arrêté. Les flics ont fouillé son véhicule et ont fait intervenir des chiens renifleurs : les chiens ont donné l’alerte à deux reprises. Aucune drogue n’a été trouvée, mais la police a quand même confisqué l’argent. Même après que Smelley ait présenté les documents pour prouver d’où venait l’argent, les officiels de Putnam County ont tenté de garder l’argent en arguant qu’il aurait pu utiliser cet argent pour acheter de la drogue dans le futur.

Non, ce n’est pas une blague. Ça arrive tout le temps, et il arrive même que le propre Ministère de la Justice de Lanny Breuer soit de la partie. Pour la seule année de 2010, le Ministère public a déposé près de 1,8 milliards de dollars dans les comptes du gouvernement provenant de saisies, la plupart en relation avec le drogue. Voici les propres statistiques du Ministère :



Aux États-Unis, si vous êtes contrôlé en possession d’une somme d’argent et que le gouvernement pense qu’il peut s’agir d’argent de la drogue, l’argent sera saisi et servira dés le lendemain à acheter un tout nouveau véhicule de service au Shérif ou Chef de Police local.

Et ça c’est uniquement la cerise sur la gâteau. Si vous êtes connecté d’une manière ou d’une autre avec la drogue, le véritable prix que vous aurez à payer est une amende outrageusement exorbitante. Ici à New York, un procès sur sept est une affaire de marijuana.

L’autre jour, alors que Breuer annonçait sa petite remontrance contre les blanchisseurs d’argent de la drogue les plus prolifiques du monde, j’étais dans un tribunal à Brooklyn en train d’observer comment ils traitaient les gens. Un avocat de la défense a expliqué l’absurdité des arrestations pour drogue dans cette ville. En fait, à New York, les lois sur la drogue sont relativement tolérantes en ce qui concerne l’herbe – la police n’est pas censée vous arrêter en cas d’usage privé. Alors comment fait la police pour contourner le problème et procéder à 50.377 arrestations par an, uniquement dans cette ville ? (chiffres de 2010 ; en 2009, le nombre était de 46.492)

« Ce qu’ils font, c’est qu’ils vous arrêtent dans la rue et vous demandent de vider vos poches » a expliqué l’avocat. « Au moment même où une pipe ou un brin d’herbe sort de votre poche... boom, ça se transforme en usage public. Et ils vous arrêtent. »

Les personnes passent des nuits en prison, ou pire. À New-York, même s’ils vous relâchent après une courte peine pour un délit, vous devez payez 200$ et subir un prélèvement de votre ADN – qu’il faudra payer aussi (50$ de plus). Cela dit, il ne faut pas chercher bien longtemps pour trouver des affaires où des peines draconiennes, stupides, sont infligées pour des affaires de drogue non-violentes.

Demandez à Cameron Douglas, le fils de Michael Douglas, qui s’est vu infliger une peine de 5 ans de prison pour simple possession. Ses geôliers l’ont maintenu en isolement 23 heures par jour pendant 11 mois et ont refusé les visites d’amis ou de proches. Le détenu typique pour une affaire de drogue non-violente n’est pas le fils blanc d’une célébrité, mais généralement un usager appartenant à une minorité et qui reçoit des peines bien plus lourdes que les gosses de riches pour les mêmes délits – on se souvient tous du controverse de crack-contre-cocaïne lorsque les instructions délivrées par les autorités fédérales et nationales faisaient que les usagers de crack (la plupart issus des minorités) se voyaient infliger de peines pouvant aller jusqu’à 100 fois celles infligées aux usagers de cocaïne, à majorité blanche.

Une telle partialité institutionnelle constituait un scandale raciste, mais cet accord avec HSBC vient de tout balayer. En abandonnant des poursuites contre des blanchisseurs majeurs d’argent de drogue sous prétexte (prétexte totalement absurde, soi-dit en passant) que leur inculpation pourrait mettre en péril le système financier mondial, le gouvernement vient d’officialiser le deux-poids deux-mesures.

À présent ils disent que si vous n’êtes pas un rouage important du système financier global, vous ne pourrez pas vous en tirer, pour quoi que ce soit, même une simple possession. Vous serez emprisonné et tout l’argent qu’ils trouveront sur vous sera confisqué sur le champ et servira à l’achat de nouveaux joujoux pour la GIGN locale qui sera déployée pour défoncer des portes des maisons où vivent d’autres économiquement insignifiants dans votre genre. En d’autres termes, si vous n’avez pas un job essentiel au système, le gouvernement considère que vos biens peuvent être confisqués et employés à financer l’appareil de votre répression.

D’un autre côté, si vous êtes quelqu’un d’important, et que vous travaillez pour une grosse banque internationale, vous ne serez pas poursuivi même si vous blanchissez neuf milliards de dollars. Même si vous êtes activement complice avec des gens placés au sommet du trafic international de drogues, votre punition sera de loin plus légère que celle d’une personne placée tout en bas de la pyramide. Vous serez traité avec plus de respect et de compréhension qu’un junkie affalé sur les banquettes du métro à Manhattan (occuper deux sièges constitue un délit dans cette ville). Un trafiquant de drogue international est un criminel et généralement aussi un assassin ; un drogué qui marche dans la rue est une de ses victimes. Mais grâce à Breuer, nous sommes officiellement passés à une politique d’emprisonnement des victimes et de tolérance envers les criminels.

Nous touchons le fond du fond. Cela n’a aucun sens. Il n’y a aucune raison qui justifierait que le Ministère de la justice n’arrête pas toutes les personnes chez HSBC impliquées dans le trafic, les inculpe pour crimes, et fasse appel aux organismes de contrôle pour assurer la continuité de l’activité de la banque pendant la période de transition. Il s’avère que la HSBC a dû procéder au remplacement de pratiquement tous ses hauts dirigeants. Les coupables n’étaient donc apparemment pas si indispensables que ça à la bonne marche de l’économie mondiale.

Il n’y a donc aucune raison pour ne pas les inculper. Le fait qu’ils ne le soient pas est un signe de lâcheté et de corruption pure et simple, et rien d’autre. En approuvant cet accord, Breuer a détruit toute l’autorité morale du gouvernement pour poursuivre quiconque dans une affaire quelconque de drogue. La plupart des gens savaient déjà que la guerre contre la drogue n’est qu’une farce. C’est désormais officiel.


Matt Taibbi

Source : http://www.rollingstone.com/politics/blogs/taibblog/outrageous-hsbc-settlement-proves-the-drug-war-is-a-joke-20121213#ixzz2EywCnsTV

Traduction "lorsqu’on disait bankster, on ne croyait pas si bien dire" par VD pour le Grand Soir avec probablement toutes les fautes et lignes de coke habituelles.

URL de cet article 18756 :
http://www.legrandsoir.info/le-scandaleux-arrangement-financier-avec-la-banque-hsbc-prouve-que-la-guerre-contre-la-drogue-n-est-qu-une-farce-rolling-stone.html



Voici maintenant, publié en français sur Agoravox, un deuxième article de Matt Taibbi, lui aussi profondément révoltant.

[Je signale que le mot "bubble" en anglais ne signifie PAS QUE "bulle" : il signifie aussi "chimère", "projet imaginaire", "foutaise" (c'est John Kenneth Galbraith qui m'a appris ça, dans "L'argent") => Donc, choisir le mot "bulles" pour désigner les mensonges dolosifs de GM est beaucoup trop gentil : ça dédouane les escrocs, je trouve. ÉC]

Goldman-Sachs
La grande machine à bulles

Par Matt Taibi (Rolling Stone), traduit par Jean Lasson sur Agoravox

http://www.agoravox.fr/actualites/economie/article/goldman-sachs-la-grande-machine-a-59168

Depuis le début du mois, un important article paru dans le numéro de juillet du magazine Rolling Stone fait beaucoup de bruit dans la blogosphère ainsi que dans les médias traditionnels du monde entier. Il expose le rôle de la banque d’affaires Goldman Sachs dans presque toutes les crises financières depuis plus de 80 ans. Il apporte un éclairage cru sur les évènements financiers et économiques passés et contemporains. L’auteur, Matt Taibbi, est un journaliste d’investigation au courage, à mon avis, comparable à celui de Denis Robert. Le sujet est primordial, l’enquête sérieuse, les informations explosives, le ton incisif. Matt Taibbi appelle un chat un chat. L’ensemble est compréhensible par les non-initiés en finance.

Depuis la parution de cet article, Goldman Sachs a publié ses résultats : ils sont meilleurs que jamais. Et les bonus sont en augmentation. Ces dernières nouvelles sont une parfaite confirmation de l’enquête de Matt Taibbi.

À celles et ceux qui le peuvent, je conseille de lire l’article dans sa version originale, le style y est excellent. Pour les autres, comme il n’existait pas, à ma connaissance, de version française, j’en ai fait une traduction. La voici ci-dessous.

Liens vers la version originale : ici et pour une version scannée de l’article papier, , et pour une version texte après traitement par reconnaissance des caractères (c’est en fait la même version mais quelques mots ont été volontairement changés par l’internaute qui a opéré la reconnaissance de caractères). La version vraiment authentique est bien celle du scan. J’ai pris connaissance de l’article de Matt Taibbi par le site contreinfo.info et j’ai utilisé pour la traduction cette version, mais en corrigeant les différences que j’ai pu détecter. [Jean Lasson].




La grande machine à bulles américaine
Matt Taibbi
Rolling Stone – juillet 2009

Traduit de l’anglais par J.L.

Des actions technologiques au prix élevés de l’essence, Goldman Sachs a fabriqué toutes les manipulations du marché depuis la Grande Dépression – et elle s’apprête à recommencer.


La première chose qu’il faut que vous sachiez sur Goldman Sachs, c’est qu’elle est partout. La banque d’investissement la plus puissante du monde est une formidable pieuvre vampire enroulée autour de l’humanité, enfonçant implacablement son suçoir partout où il y a de l’argent. En fait, l’histoire de la récente crise financière, qui est aussi l’histoire de la chute de l’Empire américain ruiné par des escrocs, se lit comme le Who’s Who des diplômés de Goldman Sachs.

Aujourd’hui, la plupart d’entre-nous connaît les principaux acteurs. En tant que dernier ministre des finances de George Bush, l’ancien PDG de Goldman Henri Paulson a été l’architecte du renflouage, un plan louche pour détourner des milliers de milliards de VOS dollars vers une poignée de ses vieux copains de Wall Street. Robert Rubin, ex-ministre des finances de Bill Clinton, passa 26 ans chez Goldman avant de devenir président de Citigroup – banque qui, en retour, reçut de Paulson 300 milliards de dollars d’argent public. Il y a John Thain, cet enfoiré de patron de Merryl Lynch, qui s’offrit un tapis à 87.000 $ pour son bureau alors que sa société implosait. Ancien de chez Goldman, Thain bénéficia d’un don de plusieurs milliards de dollars de Paulson, lequel utilisa aussi des milliards d’argent public pour aider Bank of America à sauver la société sinistrée de Thain. Il y a Robert Steel, ancien de Goldman et patron de Wachovia, qui s’est accordé 225 millions de dollars de parachutes dorés, pour lui et ses cadres dirigeants, tandis que sa banque s’autodétruisait. Il y a Joshua Bolten, directeur de cabinet de Bush durant le renflouage, et Mark Patterson, en charge des finances dans le cabinet de Bush, qui était encore un lobbyiste de Goldman un an avant. Et Ed Liddy, un ancien directeur de Goldman que Paulson a chargé du renflouage du géant de l’assurance AIG[1]. Après l’arrivée de Liddy, AIG a versé 13 milliards de dollars à Goldman. Les directeurs des banques centrales du Canada et d’Italie sont des anciens de Goldman, comme le sont le directeur de la Banque Mondiale, le directeur du New York Stock Exchange[2], les deux derniers directeurs de la Réserve Fédérale de New York – laquelle est, à propos, maintenant chargée du contrôle de Goldman – sans parler de…

Mais toute tentative de construire la narration autour de tous les anciens de Goldman qui occupent des positions influentes devient un exercice absurde et sans objet, un peu comme essayer d’établir la liste de toutes les choses sur Terre. Ce que vous devez voir est le plan d’ensemble : si l’Amérique est aspirée par un siphon, Goldman Sachs a trouvé le moyen d’être ce siphon – une lacune extrêmement malheureuse dans le système capitaliste occidental, qui n’a jamais prévu que, dans une société qui se laisse passivement gouverner par le Marché libre et des élections libres, la rapacité organisée gagne toujours sur la démocratie désorganisée.

La puissance et le pouvoir sans précédent de la banque lui ont permis de transformer l’Amérique en une pompe à fric géante, manipulant pendant des années des secteurs économiques entiers, déplaçant ses pions quand tel ou tel marché s’effondre, et tout le temps se gorgeant de coûts cachés qui brisent des familles partout – prix du pétrole, taux des crédits à la consommation, fonds de pension à moitié mangés, licenciements massifs, futurs impôts pour rembourser les renflouages. Tout cet argent que vous perdez, il va quelque part et, au sens propre comme au figuré, il va à Goldman Sachs. Cette banque est une immense machine, hautement sophistiquée, pour convertir la richesse utile en la substance la moins utile, la plus gâchée qui soit – le pur profit d’individus déjà riches.

Ils réalisent cela en utilisant encore et toujours le même protocole. La formule est relativement simple : Goldman se place au milieu d’une bulle spéculative, vendant des investissements qu’ils savent être de la merde. Ils aspirent alors de vastes sommes des classes moyennes et basses de la société, avec l’aide d’un État invalide et corrompu qui leur permet de réécrire les règles en échange de quelques pourboires que la banque jette aux politiciens. À la fin, quand la bulle éclate, laissant des millions de citoyens ordinaires sur le carreau, ils recommencent tout le processus, venant à notre rescousse pour nous prêter avec intérêt notre propre argent, tout en se présentant comme des hommes désintéressés, juste une bande de chics types qui sont là pour aider la machine à tourner. Ils nous ont fait le même coup encore et encore depuis les années 1920 – et aujourd’hui, ils se préparent à le faire encore en créant ce qui pourrait bien être la plus grande et plus impudente bulle de tous les temps.

Si vous voulez comprendre comment nous sommes entrés dans cette crise financière, vous devez d’abord comprendre où tout l’argent est allé – et pour comprendre ça, vous devez comprendre comment Goldman s’est débrouillé dans le passé. C’est une histoire longue de cinq bulles exactement – y compris le pic du prix du pétrole l’an dernier, étrange et apparemment inexplicable. Il y eut beaucoup de perdants dans chacune de ces bulles, ainsi que dans le renflouage qui suivit. Mais Goldman n’était pas parmi eux.


Bulle n° 1
La grande Dépression



Goldman n’a pas toujours été le colosse de Wall Street, trop-gros-pour-faire-faillite, qu’il est devenu depuis longtemps. La banque a été fondée en 1869 par un immigrant allemand du nom de Marcus Goldman, qui l’a développée avec son gendre Samuel Sachs. Ils ont été les pionniers de l’utilisation du « papier commercial », ce qui est juste une façon chic de dire qu’ils ont fait de l’argent en prêtant à court terme à des emprunteurs occasionnels de Manhattan.

Vous pouvez probablement deviner l’évolution de Goldman dans ses 100 premières années : la courageuse banque, dirigée par des immigrants, gagne ses paris, se développe et se fait des tonnes de fric. Dans cette histoire ancienne, il n’y a vraiment qu’un épisode qui mérite l’intérêt, à la lumière des récents événements : la désastreuse incursion de Goldman dans la folie spéculative de Wall Street durant les années 1920, avant le crash.

Ce grand Hindenburg de l’histoire financière a quelques caractéristiques qui semblent familières. À l’époque, le principal instrument financier utilisé pour traire les investisseurs s’appelait un « investment trust[3] ». Semblables aux actuels fonds mutualisés, les trusts prenaient l’argent liquide des investisseurs, petits et grands, et (au moins en théorie) l’investissaient dans une palette de valeurs de Wall Street, mais les valeurs et leur montant étaient souvent cachés du public. Ainsi, un type normal pouvait investir 10 ou 100 $ dans un trust et se sentir comme un grand joueur. A peu près comme dans les années 1990, quand de nouveaux instruments tels que la spéculation intraday[4] ou la spéculation en ligne attirèrent des wagons de nouveaux pigeons qui s’imaginaient des caïds de la finance, les investment trusts attirèrent une nouvelle génération de types normaux dans le jeu spéculatif.

Débutant un processus qui se répètera encore et toujours, Goldman entra dans le jeu de l’investment trust tardivement, puis y plongea à fond et se goinfra. La première étape fut la Goldman Sachs Trading Corporation ; la banque émit un million d’actions à 100 $ pièce, acheta toutes ces actions avec son propre argent, puis en revendit 90 % à 104 $ à un public affamé. La Trading Corporation acheta alors sans relâche des actions, faisant monter les prix toujours plus haut. Finalement, elle se débarrassa d’une partie de ses avoirs et finança un nouveau trust, la Shenandoah Corporation, émettant des actions de ce fonds pour des millions de dollars – lequel à son tour finança encore un nouveau trust, la Blue Ridge Corporation. De cette façon, chaque investment trust servait de façade à une pyramide infinie d’investissements : Goldman se cachant derrière Goldman se cachant derrière Goldman. Sur les 7.250.000 actions initiales de Blue Ridge, 6.250.000 étaient en fait détenues par Shenandoah – laquelle, bien sûr, était en grande partie détenue par Goldman Trading.

Le résultat final (ça ne vous rappelle pas quelque chose ?) était une guirlande d’argent emprunté, du genre délicieusement vulnérable à une baisse de performance en n’importe quel point de la chaîne. L’idée de base n’est pas difficile à voir : vous apportez un dollar et en empruntez neuf ; puis vous utilisez ces 10 $ pour en emprunter 90 ; puis ces 100 $ servent à emprunter et investir 900 $, tant que le public continue à prêter. Si le dernier trust de la chaîne commence à perdre de la valeur, vous n’avez plus l’argent nécessaire pour rembourser vos investisseurs et tout le monde est massacré.

Dans un chapitre intitulé « En Goldman Sachs nous croyons » de son livre The Great Crash, 1929, le célèbre économiste John Kenneth Galbraith prend les trusts Blue Ridge et Shenandoah comme des exemples classiques de la folie de l’endettement par effet de levier[5]. Les trusts, écrit-il, ont été une cause majeure du crack historique ; en dollars d’aujourd’hui, les pertes des banques s’élevèrent à 475 milliards. « On ne peut s’empêcher de s’émerveiller de l’inventivité qui a conduit à cette gargantuesque folie », observe Galbraith, comme un Keith Olbermann en tenue de soirée[6]. « Dans le domaine de la folie, l’échelle de celle-ci relève de l’Épopée. »


Bulle n° 2
Les valeurs technologiques (la bulle de l’Internet)



Avance rapide d’environ 65 ans. Non seulement Goldman survécut au Crack [NdT : de 1929] qui balaya tant d’investisseurs qu’elle avait grugés, mais elle est devenue la principale mandatrice[7] des plus riches et puissantes compagnies du pays. Grâce à Sidney Weinberg, qui s’éleva du rang de concierge jusqu’à la tête de la firme, Goldman a été pionnière de l’introduction en bourse des sociétés, un des principaux et plus efficace moyen par lequel les sociétés lèvent de l’argent. Durant les décennies 1970 et 1980, Goldman n’était peut-être pas encore l’Etoile de la Mort dévoreuse de planètes, politiquement influente, qu’elle est devenue aujourd’hui, mais elle était déjà dans le haut du panier, avec la réputation d’attirer les plus brillants talents de Wall Street.

Étrangement, la banque avait la réputation de respecter la déontologie bancaire et d’avoir une approche patiente de l’investissement excluant le profit rapide ; ses cadres étaient entraînés à intégrer le mantra de la firme : « avide de long terme ». Un ancien banquier de Goldman qui a quitté la firme au début des années 1990, se souvient d’avoir vu ses supérieurs renoncer à une affaire très profitable sur la base qu’elle serait perdante sur le long terme. « Il nous est arrivé de rendre de l’argent à des grandes sociétés adultes qui voulaient mener des opérations non éthiques avec nous », dit-il. « Tout ce que nous avions fait était légal et honnête – mais notre crédo ``avide de long terme’’ nous imposait de ne pas faire tel profit si le prix collectif à payer était de nuire à la place financière. »

À cette époque, quelque chose se passa. Il est difficile de dire quoi exactement ; c’est peut-être le fait que le co-président de Goldman au début des années 1990, Robert Rubin, suivit Bill Clinton à la Maison Blanche où il dirigea le Conseil économique national et devint finalement le ministre des Finances[8]. Tandis que les médias américains tombaient amoureux de la paire de baby-boomers nichant à la Maison Blanche, des yuppies ayant eu 20 ansdans les années 60, il y eut aussi un franc béguin pour Rubin, qui fut présenté comme la plus brillante personne qui ait jamais existé, sans l’ombre d’un doute laissant Newton, Einstein, Mozart et Kant loin derrière.

Rubin était l’archétype même du banquier de Goldman. Il était probablement né dans un complet à 4.000 $, il avait sur le visage une expression qui semblait signifier « pardon d’être tellement plus intelligent que vous » et, tel un monsieur Spock, il ne semblait éprouver aucune émotion. Le seul sentiment humain qu’on aurait pu lui attribuer serait le cauchemar d’avoir à voyager en classe touriste. Il devint un cliché national que tout ce que Rubin pensait était le mieux pour l’économie – un phénomène qui atteint son apogée en 1999, quand Rubin fit la couverture du Time avec son adjoint aux Finances Larry Summers et le patron de la Fed[9], Alan Greenspan, sous le titre LE ComitÉ POUR SAUVER LE MONDE. Et « ce que pensait Rubin » essentiellement, c’était que l’économie américaine et en particulier les marchés financiers, étaient sur-règlementés et avaient besoin d’être libérés. Durant son passage aux Finances, la Maison Blanche de Clinton prit une série de mesures qui eurent des conséquences radicales sur l’économie mondiale – à commencer par l’échec complet de Rubin à contrôler son ancienne firme quand elle se lança dans sa première course folle aux profits immédiats et obscènes.

Le principe de l’escroquerie de la bulle Internet est très facile à comprendre, même pour les nuls en finance. Des sociétés, qui ne valaient guère plus que des idées trouvées sous l’influence du cannabis et écrites sur un coin de nappe par des fumeurs de joints attardés, furent introduites en bourse[10], leur promotion assurée par les médias et vendues au public pour des milliards. C’était comme si les banques, dont Goldman, avaient emballé dans un joli papier-cadeau des pastèques, les avaient lâchées du 50e étage tout en décrochant les téléphones pour les mettre aux enchères. Dans ce jeu, vous ne gagnez que si vous récupérez votre argent avant que la pastèque n’atteigne le trottoir.

Ça semble évident maintenant, mais ce que l’investisseur moyen ne savait pas à ce moment-là, c’est que les banques avaient changé les règles du jeu pour améliorer l’apparence de ces affaires. Elles avaient mis au point un système d’investissement à deux classes – une pour les initiés qui connaissaient les vrais chiffres et l’autre pour les profanes qui étaient invités à suivre des prix gonflés que les banques elles-mêmes savaient être irrationnels. Alors que l’ancien fonctionnement de Goldman était de profiter des changements législatifs, son innovation clé durant les années Internet a consisté à abandonner ses propres normes de contrôle de qualité.

« Depuis la Grande Dépression, il existait de strictes règles de mandatement financier que Wall Street suivait lors de l’introduction en bourse », dit le gérant d’un des premiers hedge-funds[11]. « La société doit exister depuis au moins 5 ans et elle doit avoir dégagé un bénéfice pendant au moins 3 années consécutives. Mais Wall Street a jeté ces règles à la poubelle ». Goldman a complété le rideau de fumée en gonflant les actions contrefaites : « leurs analystes disaient partout que Connerie.com valait 100 $ l’action ».

Le problème c’est que personne n’avait dit aux investisseurs que les règles avaient changé. « Tout le monde dans les banques savait », dit le gérant. « Il est absolument sûr que Bob Rubin connaissait les règles de l’introduction en bourse. Elles n’avaient pas bougé depuis les années 1930 ».

Jay Ritter, professeur de finances à l’Université de Floride, spécialiste des introductions en bourse, dit que les banques comme Goldman savaient parfaitement que de nombreuses sociétés qu’elles introduisaient en bourse ne feraient jamais un centime de bénéfice. « Au début des années 1980, les plus grandes banques exigeaient 3 années bénéficiaires. Puis, ça a été un an, puis un trimestre. Au moment de la bulle Internet, les banques ne demandaient même pas une prévision de rentabilité ».

Goldman a nié avoir changé les normes de l’introduction en bourse durant les années Internet, mais ses propres statistiques démentent son affirmation. Comme elle avait fait pour les investment trusts dans les années 1920, Goldman commença doucement les années Internet et finit surexcité. Après avoir introduit en bourse en 1996 une société peu connue, Yahoo !, Goldman devint ensuite rapidement le roi de l’introduction en bourse de l’ère Internet. Parmi les 24 sociétés que la banque introduisit en bourse en 1997, un tiers perdaient de l’argent au moment de l’introduction. En 1999, au sommet de la bulle, la banque introduisit en bourse 47 sociétés, parmi elles des mort-nées comme Webvan et eToys, des offres d’investissement qui ressemblaient beaucoup à Blue Ridge et Shenandoah. Dans les quatre premiers mois de l’année suivante, Goldman introduisit en bourse 18 sociétés dont 14 perdaient de l’argent à ce moment-là. Comme premier mandataire des actions Internet durant la bulle, Goldman produisit un résultat beaucoup plus volatile que ses concurrents : en 1999, les actions des sociétés introduites en bourse par Goldman montèrent de 281 % au dessus de leur prix d’introduction, comparé à une moyenne de 181 % pour Wall Street.

Comment Goldman réalisa-t-elle des résultats aussi extraordinaires ? Une réponse est qu’ils utilisèrent une pratique appelée « laddering[12] », ce qui n’est qu’un mot chic pour dire qu’ils ont manipulé les prix des actions offertes. Voici comment ça marche : disons que vous êtes Goldman Sachs et que la société Connerie.com vient vous voir pour vous demander de l’introduire en bourse. Vous vous mettez d’accord sur les conditions habituelles : vous évaluez l’entreprise, déterminez le nombre d’actions offertes au public et embarquez le PDG de Connerie.com en tournée pour papoter avec les investisseurs, tout ça pour une commission substantielle (typiquement 6 à 7 % du capital récolté). Vous promettez alors à vos meilleurs clients le droit d’acheter de gros paquets d’actions au prix d’introduction – disons que Connerie.com débute à un prix de 15 $ l’action – en échange de la promesse que ces clients achèteront encore d’autres actions plus tard, sur le marché. Cette exigence, apparemment innocente, vous donne une connaissance d’initié de l’évolution du prix de l’action, connaissance qui n’était pas partagée avec les couillons de traders banals, lesquels n’avaient que le prospectus pour se faire une idée. Vous savez que certains de vos clients qui ont acheté X actions à 15 $ vont aussi en acheter Y de plus à 20 ou 25 $, ce qui garantit pratiquement que le prix va monter jusqu’à 25 $ et au-delà. De cette façon, Goldman pouvait faire monter artificiellement le prix de l’action, ce qui, évidemment, profitait à la banque – une commission de 6 % sur 500 millions de dollars, c’est de l’argent.

Goldman fut poursuivi plusieurs fois par des actionnaires pour s’être livré au laddering à l’occasion de l’introduction en bourse de plusieurs sociétés Internet, dont Webvan et NetZero. Ces manœuvres frauduleuses attirèrent aussi l’attention de Nicholas Maier, manager de Cramer & Co., le hedge fund dirigé à l’époque par le maintenant célèbre animateur de télévision, cet enfoiré de Jim Cramer, lui-même un ancien de Goldman. Maier dit à la SEC[13] que, quand il travaillait pour Cramer entre 1996 et 1998, il a été forcé à plusieurs reprises de participer à des opérations de laddering pour les introductions en bourse de Goldman.

« D’après ce dont j’ai été témoin, Goldman était la pire délinquante », dit Maier. « Ils ont complètement nourri la bulle. Et c’est précisément ce genre de comportement qui a causé l’effondrement du marché. Ils ont bâti ces actions sur une base illégale – ont manipulé le prix à la hausse – et, vers la fin, ce sont les petits qui ont fini par acheter ». En 2005, Goldman accepta de payer 40 millions de dollars pour ses fraudes de laddering – une amende ridicule comparée aux énormes profits que la banque a réalisés. (Goldman, qui a nié avoir mal agi dans tous les procès qu’elle a arrêtés par une négociation, a refusé de répondre aux questions concernant cette histoire.)

Une autre pratique à laquelle Goldman s’est livrée durant la bulle Internet était le « spinning », mieux connu sous le nom de corruption. Dans ce cas, la banque offrait aux cadres dirigeants de la société mise en bourse des actions à un prix très préférentiel, en échange de leur clientèle future. Les banques qui pratiquaient le spinning sous-estimaient le prix initial d’introduction, s’assurant ainsi que ce prix bas, dont elles faisaient profiter les initiés, allait très probablement monter rapidement, apportant ainsi des gains immédiats aux cadres favorisés. Ainsi, au lieu de Connerie.com offert à 20 $, la banque approchait le PDG de Connerie.com et lui offrait un millions d’actions de sa propre société à 18 $ en échange de sa clientèle – avec comme effet de voler tous les nouveaux actionnaires de Connerie.com en détournant vers le compte privé du PDG des liquidités qui, sinon, seraient allées sur le compte de la société.

Dans un cas, on prétend que Goldman aurait ainsi offert plusieurs millions de dollars au PDG d’eBay Meg Whitman, lequel rejoignit plus tard le directoire de Goldman, en échange de la clientèle future d’eBay. D’après un rapport du comité des services financiers de la Chambre des représentants, Goldman a fait cette offre spéciale aux cadres dirigeants de 21 sociétés qu’elle a introduites en bourse, y compris le cofondateur de Yahoo ! Jerry Yang et deux des plus grands gredins de l’âge des scandales financiers – Dennis Kozlowski de Tyco et Ken Lay d’Enron. Goldman dénonça avec colère le rapport, le qualifiant de « flagrante distorsion des faits » - peu de temps avant de payer 110 millions de dollars pour mettre fin à une enquête sur le spinning et autres malversations lancée par les autorités de l’État de New York. « Le spinning lors des introductions en bourse n’était pas une peccadille sans importance », dit le procureur général de l’époque, Eliot Spitzer. « Au contraire, c’était une partie intégrante d’un schéma frauduleux destiné à gagner des parts du marché de la banque d’affaires. »

De telles pratiques ont contribué à faire de la bulle Internet un des plus grands désastres de l’histoire : quelques cinq mille milliards de dollars de richesse furent effacés sur le NASDAQ seulement. Mais le vrai problème n’est pas l’argent perdu par les actionnaires, c’est l’argent gagné par les banquiers d’affaires, qui reçurent de copieuses primes pour avoir faussé le marché. Au lieu d’avoir appris à Wall Street que les bulles finissent toujours par dégonfler, les années Internet ont démontré aux banquiers que, à l’âge du capital circulant librement et des sociétés financières privées, les bulles sont incroyablement faciles à créer et les primes individuelles sont en fait plus grosses quand la folie et l’irrationalité l’emportent.

Nulle part ceci n’a été plus vrai que chez Goldman. Entre 1999 et 2002, la firme a versé 28,5 milliards de dollars de primes – en gros une moyenne de 350.000 $ par an et par employé. Ces montants sont importants parce que l’héritage clé de la bulle Internet est que l’économie est maintenant conduite en grande partie par le maintien des énormes salaires et bonus que de telles bulles rendent possibles. Le mantra de Goldman, « avide de long terme », s’est évanoui quand le jeu est devenu toucher son chèque avant que la pastèque ne touche le trottoir.

Le marché n’était plus un lieu gouverné par la raison pour développer des entreprises rentables : il était devenu l’immense océan de l’argent des autres où les banquiers attiraient de vastes sommes par tous les moyens imaginables, pour essayer de convertir cet argent en bonus et salaires le plus vite possible. Vous avez fait du laddering et du spinning avec 50 introductions de sociétés Internet, et alors ? Le temps que la SEC vienne vous mettre une amende de 110 millions de dollars, le yacht que vous avez acheté avec vos bonus avait déjà 6 ans. De plus, vous n’étiez probablement plus chez Goldman à ce moment-là, en charge des finances du pays ou de l’État du New Jersey. (Un des moments vraiment comiques de l’histoire de l’effondrement de la bulle Internet fut quand le gouverneur du New Jersey Jon Corzine, qui dirigea Goldman de 1994 à 1999 et partit avec 320 millions de dollars grâce aux introductions en bourse, affirma en 2002 : « Je n’avais jamais entendu le terme laddering jusqu’à aujourd’hui. »)

Pour une banque qui paye 7 milliards de dollars par an en salaires, 110 millions d’amendes à payer 5 ans plus tard étaient rien moins que dissuasives – c’était une plaisanterie. Une fois que la bulle Internet avait éclaté, Goldman n’avait aucune incitation à réexaminer sa nouvelle stratégie de recherche du profit ; la banque chercha juste une autre bulle à gonfler. Il s’avéra que, en grande partie grâce à Rubin, une autre était prête.


Bulle n° 3
La vogue de l’immobilier



Le rôle de Goldman dans le désastre absolu que fut la bulle immobilière n’est pas difficile à retracer. Là aussi, la combine de base fut une dégradation des règles bancaires, bien que dans ce cas il ne s’agissait pas des règles d’introduction en bourse, mais de celles des prêts immobiliers. Maintenant, presque tout le monde sait que, pendant des décennies, les prêteurs exigeaient des emprunteurs qu’ils soient capables de fournir au moins 10 % d’apport personnel, qu’ils aient des revenus réguliers, une bonne côte de crédit ainsi qu’un vrai prénom et patronyme. Mais, à l’aube du nouveau millénaire, les prêteurs jetèrent subitement tout ce caca par la fenêtre et commencèrent à signer des prêts sur des serviettes en papier à des serveuses et d’ex-taulards ayant en poche cinq balles et une barre de Mars[14].

Rien de cela n’aurait été possible sans les banquiers d’affaires comme Goldman, qui créèrent des véhicules pour emballer ces adorables prêts et les vendre en masse à des compagnies d’assurance et des fonds de pension sans défiance. Ceci créa un marché de masse pour la dette toxique qui n’aurait jamais existé avant. Dans l’ancien temps, aucune banque n’aurait voulu avoir en portefeuille le prêt d’un quelconque ex-taulard camé, sachant la probabilité qu’il ne soit pas remboursé. En d’autres mots, vous ne pouvez signer de tels prêts que si vous avez quelqu’un à qui les vendre, quelqu’un qui ignore ce qu’ils sont en réalité.

Goldman utilisa deux méthodes pour dissimuler la saleté qu’ils vendaient. En premier lieu, ils ont fait des liasses de centaines de différents prêts immobiliers dans des instruments appelés CDO[15]. Ensuite, ils ont vendus aux investisseurs l’idée que, parce qu’une liasse de ces prêts se comporterait bien dans l’ensemble, il n’y avait pas de raison de s’inquiéter trop des « adorables[16] ». Le CDO, dans son ensemble, était solide. Ainsi, les prêts notés comme des déchets ont été transformés en investissements notés AAA[17]. En second lieu, pour se couvrir contre le risque sur ses propres paris, Goldman obtint une assurance de compagnies comme AIG[18] – assurance connue sous le nom de CDS[19] – sur les CDO. Les CDS étaient fondamentalement un pari sur une course de chevaux entre AIG et Goldman : Goldman parie que les ex-taulards vont faire défaut sur leur prêt, AIG parie qu’ils le rembourseront.

Il y avait un seul problème avec ces affaires : toute leur mécanique était exactement le genre de spéculation dangereuse que les agences fédérales sont supposées refréner. Les produits financiers dérivés comme les CDO et les CDS avaient déjà provoqué une série de catastrophes financières : Procter & Gamble et Gibson Greetings y perdirent tous deux des fortunes. En Californie, le comté d’Orange fut forcé de se déclarer en cessation de paiement en 1994. Cette année-là, un rapport du bureau de comptabilité du Gouvernement[20] recommandait de réglementer strictement ce type d’instruments financiers – et, en 1998, la présidente de la commission des transactions à terme sur les matières premières[21] [CFTC], Brooksley Born, confirma cette recommandation. En mai 1998, elle écrivit une lettre à l’administration Clinton et aux dirigeants économiques suggérant que les banques soient tenues de fournir plus de détails sur le négoce des dérivés et qu’elles soient aussi tenues de faire des provisions pour amortir les pertes.

Plus de règlementation n’était pas exactement ce que Goldman avait en tête. « Les banques sont furieuses – elles veulent bloquer la réforme », dit Michael Greenberger, qui travaillait pour Born comme directeur des marchés et des transactions financières à la CFTC et qui est maintenant professeur de droit à l’université du Maryland. « Greenspan, Summers, Rubin et [le patron de la SEC Arthur] Levitt veulent aussi la bloquer. »

Cette bande des quatre de Clinton régnant sur l’économie – « spécialement Rubin », selon Greenberger – convoqua Born pour une réunion et ils plaidèrent leur cause. Malgré cela, Born refusa de faire machine arrière et continua à demander une meilleure règlementation des dérivés. Aussi, en juin 1998, Rubin dénonça publiquement la position de Born, recommandant finalement que la CFTC soit privée de son pouvoir de règlementation. En 2000, le dernier jour de sa législature, le Congrès adopta la – maintenant fameuse – loi de modernisation des transactions à terme sur les matières premières[22], loi qui fut insérée à la dernière minute dans un collectif budgetaire de plus de 1000 pages, avec presqu’aucun débat au Sénat. Les banques étaient maintenant libres d’échanger des CDS en toute impunité.

Mais l’histoire ne se termina pas là. En 2000, AIG, le principal fournisseur de CDS, approcha le département des assurances de l’État de New York pour lui demander si les CDS seraient règlementés en tant qu’assurances. À l’époque, le bureau des assurances était dirigé par Neil Levin, un ancien vice-président de Goldman. Celui-ci décida que les CDS ne seraient pas règlementés. Devenue libre d’émettre des CDO et d’acheter des CDS autant qu’elle voulait, Goldman se jeta frénétiquement dans le marché du prêt immobilier. En 2006, à l’apogée de la bulle, Goldman avait émis pour 76,5 milliards de dollars de produits dérivés basés sur des prêts immobiliers – un tiers de ces prêts étant des subprime -, la plus grande part de ces produits étant vendue à des investisseurs institutionnels comme des fonds de pension et des compagnies d’assurance. Et, dans ces émissions massives, il y avait de vastes marécages de merde.

Prenons une émission de cette année-là, GSAMP Trust 2006-S3 pour 494 millions de dollars. De nombreux prêts correspondaient à un second emprunt par les emprunteurs et leur capital moyen ne valait que 0,71 % de leur emprunt. De plus, 58 % des prêts étaient peu ou pas documentés – pas de nom de l’emprunteur, pas d’adresse, juste le code postal. Malgré cela, les deux principales agences de notation, Moody’s et Standard & Poor’s, donnèrent à 93 % de l’émission la note « qualité pour investisseur »[23]. Moody’s prédisait que moins de 10 % des prêts feraient défaut. En réalité, 18 % furent en défaut de paiement dans les 18 mois.

Mais Goldman n’était pas exposée au risque. La banque pouvait acheter ces prêts affreux, complètement irresponsables, à des firmes pires que des gangsters comme Countrywide et les revendre à des municipalités et des retraités – des vieux, bon sang ! – en affirmant que ce n’était pas la pire bouse de vache qu’on ait jamais vue. Mais tout en faisant cela, la banque prenait des positions à la baisse sur ce marché. En clair, elle pariait contre la merde qu’elle-même vendait. Pire encore, Goldman s’en félicitait publiquement. « Le secteur du prêt immobilier continue à être faible », se vantait David Viniar, responsable financier de la banque, « en conséquence, nous avons subi des pertes sur nos positions acheteuses… Cependant, notre gestion du risque sur ce marché consistait à être baissier et notre position nette vendeuse a été bénéficiaire ». En d’autres termes, les dérivés de prêts immobiliers que Goldman vendait étaient pour les crétins. On ne pouvait gagner de l’argent qu’en pariant contre ces mêmes prêts immobiliers.

« Voilà jusqu’où ces salopards ont osé aller », dit le gérant d’un hedge fund. « Au moins, avec les autres banques, vous pouviez dire qu’elles étaient seulement stupides – elles croyaient à ce qu’elles vendaient et elles ont implosé avec la bulle. Goldman savait ce qu’elle faisait ». Je demande au gérant comment il se peut que vendre quelque chose et parier contre – surtout si vous en savez plus sur les faiblesses des produits que le client – ne soit pas considéré à un délit d’initié.

« C’est exactement un délit d’initié », dit-il, « c’est le cœur même du délit d’initié ».

Finalement, de nombreux investisseurs fâchés se sont regroupés. Après l’éclatement de la bulle immobilière, comme une répétition virtuelle de la bulle Internet, Goldman fut touché par une vague de procès, dans lesquels la banque fut accusée d’avoir caché l’information pertinente sur la qualité des prêts immobiliers qu’elle émettait. Les autorités de l’État de New York poursuivent Goldman ainsi que 25 autres courtiers pour avoir vendu des liasses des prêts merdeux de Countrywide à des fonds de pension de fonctionnaires, lesquels ont perdu 100 millions de dollars sur leur investissement. Le Massachusetts aussi a enquêté sur Goldman pour les mêmes raisons, agissant au nom de 714 détenteurs de prêts prédateurs. Mais cette fois encore, Goldman s’en est sortie pratiquement indemne, écartant les menaces en acceptant de payer une somme dérisoire, 60 millions de dollars – environ ce que son département des CDO gagnait en un jour et demi pendant le boom immobilier.

Les conséquences de la bulle immobilière sont toutes bien connues – elle a conduit, plus ou moins directement, à l’effondrement de Bear Stearns, Lehman Brothers et AIG, dont le portefeuille toxique de CDS était composé, pour une part significative, d’assurances que des banques comme Goldman avaient achetées pour couvrir le risque de leur propre portefeuille immobilier. En fait, au moins 13 milliards de dollars d’argent public, donnés à AIG pour son renflouage, sont allés à Goldman, ce qui signifie que la banque a gagné deux fois sur la bulle immobilière : elle a d’abord arnaqué les investisseurs qui ont acheté ses CDO pourris en pariant contre ses propres produits merdeux, puis elle s’est retournée et a arnaqué le contribuable en le faisant payer ces mêmes paris.

Et de nouveau, tandis que le monde s’effondrait autour de la banque, Goldman s’assura que tout irait très bien du côté des rémunérations. En 2006, le montant des rémunérations grimpa à 16,5 milliards de dollars – une moyenne de 622.000 $ par employé. Comme l’expliqua un porte-parole de Goldman, « Nous travaillons très dur ici ».

Mais le meilleur était encore à venir. Tandis que l’effondrement de la bulle immobilière expédia la plupart du monde financier vers la sortie ou la prison, Goldman doubla la mise – et, presque seul, créa encore une autre bulle, une dont le monde ignore encore que la firme y est impliquée.


Bulle n° 4
4 $ le gallon



Au début de 2008, le monde financier était en plein désarroi. Wall Street avait passé les 25 dernières années à provoquer un scandale après l’autre, ce qui ne laissait pas grand-chose à vendre qui ne fût avarié. Les termes junk bond[24], IPO, subprime mortgage[25] et autres mets financiers qui furent en vogue un temps, étaient maintenant fermement associés à des escroqueries dans l’esprit du public. Les termes CDS et CDO allaient bientôt les rejoindre. Les marchés de crédit étaient en crise et le mantra qui avait sous-tendu l’économie fantasmatique des années Bush – la croyance que les prix de l’immobilier ne baissent jamais – n‘était plus qu’un mythe effondré, laissant Wall Street réclamer à grand cris un nouveau paradigme de connerie à lancer.

Où aller ? Avec un public réticent à mettre de l’argent dans quoi que ce soit qui ressemble à un investissement papier, la Street déménagea en douce le casino vers le marché des matières premières physiques[26] – les trucs que vous pouvez toucher : maïs, café, cacao, blé et, avant tout, les matières premières énergétiques, surtout le pétrole. En conjonction avec la baisse du dollar, la restriction du crédit[27] et l’effondrement de l’immobilier provoquèrent une « fuite vers les matières premières »[28]. En particulier, le prix du pétrole à terme[29] est monté en flèche, le baril passant de 60 $ mi-2007 à un plus haut de 147 $ à l’été 2008.

Cet été là, tandis que la campagne présidentielle montait en puissance, la raison donnée pour expliquer la montée du prix de l’essence jusqu’à 4,11 $ le gallon[30] était que le monde faisait face à un problème d’approvisionnement en pétrole. Dans un classique exemple de la façon dont Républicains et Démocrates répondent aux crises par de féroces polémiques sur des points stupides et hors-sujet, John McCain prétendait que mettre fin au moratoire sur l’exploitation en mer[31] serait « très utile à court terme », tandis qu’Obama, en bon yuppie libéral, défendait l’idée qu’un investissement fédéral dans la voiture hybride était la solution.

Mais tout était mensonger. Il est vrai que la production pétrolière globale va finir par s’épuiser, mais la production à court terme était en fait en augmentation. Selon l’administration pour l’information sur l’énergie[32], dans les six mois qui ont précédé l’envolée des prix, l’offre mondiale de pétrole était passée de 85,24 millions de barils par jour à 85,72 millions. Sur la même période, la demande avait chuté de 86,82 millions de barils par jour à 86,07 millions. Non seulement l’offre à court-terme avait augmenté, mais la demande avait baissé – ce qui, en termes économiques classiques, aurait dû faire baisser les prix à la pompe.

Alors d’où provenait l’énorme hausse des prix du pétrole ? Devinez. Évidemment, Goldman a été aidé – il y avait d’autres joueurs dans le marché des matières premières physiques - mais la cause initiale a tout à voir avec le comportement d’un petit nombre de puissants acteurs déterminés à transformer en casino spéculatif ce marché qui avait été, jusque-là, sérieux. Goldman procéda en convaincant des fonds de pension et d’autres grands investisseurs institutionnels d’investir dans le marché à terme du pétrole[33] – en acceptant d’acheter du pétrole à un certain prix à une date fixée à l’avance. L’initiative transforma la nature du pétrole : d’une matière première rigidement soumise à la loi de l’offre et de la demande, il devint un objet de paris, comme les actions. Entre 2003 et 2008, le volume d’argent spéculatif dans les matières premières passa de 13 milliards à 317 milliards de dollars, un accroissement de 2.300 %. En 2008, un baril de pétrole changeait de main, sur le papier, 27 fois en moyenne avant d’être livré et consommé.

Comme c’est souvent le cas, il existait une loi, datant de la Grande Dépression, pour empêcher spécifiquement ce genre de choses. Le marché des matières premières était d’abord destiné à aider les agriculteurs. Un cultivateur préoccupé par une éventuelle future baisse des prix pouvait signer un contrat de vente de son maïs à un certain prix, pour une livraison plus tard ; grâce à cela, il lui était moins utile de stocker lui-même sa récolte. Quand personne n’achetait du maïs, l’agriculteur pouvait vendre à un intermédiaire appelé « spéculateur traditionnel », lequel stockait le grain pour le vendre plus tard, quand la demande était plus forte. De cette façon, il y avait toujours quelqu’un pour acheter à l’agriculteur, même quand le marché n’avait pas besoin, temporairement, de sa récolte.

Cependant, en 1936, le Congrès reconnu qu’il ne devait jamais il y avoir plus de spéculateurs dans ce marché que de producteurs et de consommateurs. Si cela arrivait, les prix seraient alors affectés par autre chose que l’offre et la demande et la manipulation des cours s’ensuivrait. Une nouvelle loi donna le pouvoir à la CFTC[34] – le même organisme qui tenta vainement plus tard de règlementer les CDS – d’imposer des limites aux opérations spéculatives sur les matières premières. Grâce à la supervision de la CFTC, la paix et l’harmonie régna sur les marchés de matières premières pendant plus de 50 années.

Tout cela changea en 1991 quand, à l’insu de presque tout le monde, J. Aron, une filiale de Goldman spécialisée dans le négoce des matières premières, écrivit à la CFTC en utilisant un argument inhabituel. Les agriculteurs possédant de gros stocks de maïs, argumentait Goldman, n’étaient pas les seuls qui avaient besoin de se couvrir contre le risque de baisse des prix – les négociants de Wall Street qui font de gros paris sur le prix du pétrole avaient, eux aussi, besoin de se couvrir contre leur risque, parce que, eh bien, eux aussi risquaient de perdre beaucoup d’argent.

C’était vraiment n’importe quoi – la loi de 1936, rappelez-vous, avait été écrite pour faire spécifiquement la distinction entre les négociants qui achetaient et vendaient une marchandise réelle, tangible et ceux qui traitaient seulement du papier. Mais la CFTC, étonnamment, accepta l’argument. Elle donna à la banque un laissez-passer, appelé « exemption pour couverture de bonne foi »[35], permettant à la filiale de Goldman de se prétendre négociant de matières premières réelles et d’échapper ainsi à toutes les limites imposées aux spéculateurs. Dans les années qui ont suivi, la commission accorda discrètement des exemptions à 14 autres compagnies.

Goldman et d’autres banques étaient alors devenues libres d’attirer plus d’investisseurs dans les marchés de matières premières, permettant aux spéculateurs de faire des paris de plus en plus gros. Cette lettre de Goldman en 1991 conduisit plus ou moins directement à la bulle pétrolière de 2008, quand le nombre des spéculateurs sur le marché – motivés par la crainte de la chute du dollar et l’effondrement de l’immobilier – submergea finalement producteurs et consommateurs. En 2008, les trois quarts au moins de l’activité sur les marchés de matières premières était spéculative, selon un employé du Congrès qui a étudié les chiffres – et ce chiffre est probablement sous-évalué. Vers le milieu de l’été 2008, malgré une offre en hausse et une demande en baisse, nous payions 4 $ le gallon chaque fois que nous nous arrêtions à la pompe.

Ce qui est encore plus stupéfiant c’est que la lettre d’exemption à Goldman, ainsi que la plupart de celles qui ont suivi, furent données plus ou moins en secret. « J’étais le chef de la division des marchés et Brooksey Born était la patronne de la CFTC », dit Greenberger, « et ni elle ni moi ne connaissions l’existence de cette lettre ». En fait, les lettres ne furent connues que par accident. L’année dernière, un employé du comité pour l’énergie et le commerce de la Chambre[36] se trouvait à une réunion quand des officiels de la CFTC firent une référence impromptue aux exemptions.

« J’avais été invité à une réunion que la commission organisait sur l’énergie », raconte l’employé, « et, soudain, au milieu de la réunion, ils commencent à dire ``Ouais, nous écrivons ces lettres depuis des années maintenant’’. J’ai levé la main et dit ``Vraiment ? Vous avez écris une lettre ? Puis-je la voir ?’’ Ils firent des ``Hum, hum’’ d’embarras, la discussion tourna en rond un moment et à la fin, ils ont dit ``Il nous faut l’accord de Goldman Sachs’’. J’ai demandé ``Qu’est-ce que vous voulez dire par `demander l’accord de Goldman Sachs ?’’’ »

La CFTC cita un règlement qui interdisait de communiquer toute information concernant la position courante d’une société sur le marché. Mais la demande de l’employé concernait une lettre écrite 17 ans plus tôt. Elle n’avait plus aucun rapport avec la position courante de Goldman. De plus, l’article 7 de la loi de 1936 sur les matières premières donne au Congrès le droit d’obtenir de la CFTC toute l’information qu’il veut. Pourtant, dans une parfaite illustration de la mainmise totale de Goldman sur le gouvernement, la CFTC attendit l’accord de la banque avant de transmettre la lettre.

Armée de son exemption à moitié secrète conférée par le gouvernement, Goldman était devenu l’architecte en chef d’une gigantesque salle de paris. Son Goldman Sachs Commodities Index – indice qui suit les prix des 24 principales matières premières, mais dans lequel le pétrole est surpondéré – devint le lieu où les fonds de pension, les compagnies d’assurance et d’autres investisseurs institutionnels pouvaient placer des paris massifs à long terme sur les prix des matières premières. Tout aurait été très bien s’il n’y avait eu quelques petits problèmes. L’un de ces problèmes était que les spéculateurs sur indice font surtout des paris à la hausse[37] et rarement sur la baisse[38]. Si ce type de comportement est bon pour un marché d’actions, il est désastreux pour les matières premières, parce qu’il fait continuellement monter les prix. « Si les spéculateurs sur l’indice avaient aussi pris des positions à la baisse comme à la hausse, vous auriez vu les prix monter et descendre », dit Michael Masters, gérant d’un hedge fund qui a contribué à révéler le rôle des banques d’affaires dans la manipulation du prix du pétrole. « Mais ils poussent les prix dans une seule direction : vers le haut. »

Pour aggraver encore le problème, Goldman elle-même a utilisé toute sa puissance pour encourager la hausse du prix du pétrole. Arjun Murti, un analyste de Goldman, salué comme un « oracle du pétrole » par le New York Times, prédit un « super pic », pronostiquant un prix du baril à 200 $. Dans le même temps, Goldman était lourdement investie dans le pétrole, à travers sa filiale J. Aron ; la banque possédait aussi une part d’une des plus grandes raffineries dans le Kansas, où elle stockait le brut qu’elle achetait et vendait. Bien que l’offre de pétrole suivît la demande, Murti lançait en permanence des alertes de pénurie mondiale de pétrole, allant jusqu’à révéler publiquement qu’il possédait deux voitures hybrides. Le prix élevé, prétendait la banque, est d’une certaine façon la faute de ce cochon de consommateur américain. En 2005, les analystes de Goldman répétaient qu’on ne saurait pas quand le prix allait cesser de monter tant qu’on ne saurait pas « quand les consommateurs américains arrêteront d’acheter des SUV[39] gouffres à essence et chercheront des alternatives moins gourmandes. »

Mais ce n’était pas la consommation réelle de pétrole qui faisait monter les prix – c’était le négoce du pétrole papier. À l’été 2008, les spéculateurs sur les matières premières avaient acheté et empilé assez d’options sur le pétrole[40] pour remplir 1,1 milliards de barils de pétrole ; ce qui signifie que les spéculateurs possédaient plus de pétrole à terme, sous forme papier, qu’il n’y avait de pétrole physique stocké dans toutes les cuves de stockage du pays, y compris celles de la Réserve Stratégique[41]. C’était une répétition à la fois de la bulle Internet et de la bulle immobilière, quand Wall Street faisait exploser les profits du jour en vendant à des idiots des parts d’un avenir fantasmatique où les prix monteraient éternellement.

Dans ce qui était devenu un processus douloureusement familier, la pastèque du pétrole frappa brutalement le trottoir durant l’été 2008, causant une perte massive de richesse ; le prix du brut plongea de 147 $ à 33 $[42]. À nouveau, les grands perdants étaient des gens ordinaires. Les retraités, dont les fonds de pension avaient investi dans cette merde, furent massacrés : CalPERS[43], le fonds de pension des fonctionnaires de Californie, avait 1,1 milliard de dollars investi dans les matières premières quand la chute arriva. Et les dégâts ne provenaient pas que du pétrole. Gonflés par la bulle des matières premières, les prix alimentaires provoquèrent des catastrophes sur toute la planète, réduisant à la famine environ 100 millions de personnes et allumant des émeutes de la faim dans tout le tiers-monde.

Aujourd’hui, le prix du pétrole monte à nouveau : il a pris 20 % au mois de mai et a, jusqu’à présent, doublé cette année. À nouveau, le problème n’est pas l’offre et la demande. « L’offre de pétrole est au plus haut des 20 dernières années », dit Bart Stupak, député démocrate du Michigan, membre du comité sur l’énergie de la Chambre. « La demande est au plus bas des 10 dernières années. Et pourtant, le prix est à la hausse. »

Quand on lui demande pourquoi les politiciens continuent à rabâcher des choses comme forer de nouveaux puits ou les voitures hybrides, alors que l’offre et la demande ne sont pas la cause du prix élevé, Stupak secoue la tête. « Je pense qu’ils ne comprennent pas très bien le problème », dit-il. « Vous ne pouvez pas l’expliquer en 30 secondes, donc les politiciens l’ignorent. »


Bulle n° 5
La magouille du renflouage



Après l’implosion de la bulle pétrolière à l’automne 2008, il n’y avait plus de nouvelle bulle pour faire ronronner la machine – cette fois, l’argent semble vraiment parti, comme dans une dépression mondiale. Le safari financier a donc déménagé ailleurs et le gros gibier de la chasse a été le seul tas de capital restant, bête et non gardé : l’argent des impôts. C’est ici, dans le plus grand renflouage de l’Histoire, que Goldman Sachs a vraiment commencé à montrer ses muscles.

Ça a débuté en septembre 2008, quand le ministre des finances d’alors, Paulson, prit une série de décisions essentielles. Bien qu’il ait déjà organisé le renflouage de Bear Stearns quelques mois auparavant et qu’il ait aussi renfloué les prêteurs quasi-privés Fannie Mae et Freddie Mac, Paulson choisit de laisser Lehman Brothers – un des derniers concurrents réels de Goldman – s’effondrer sans intervention. (« Le statut de super héros de Goldman resta intact », dit l’analyste du marché Eric Salzman, « et un concurrent dans la banque d’affaires, Lehman, disparaissait. ») Le lendemain même, Paulson donna le feu vert au renflouage massif – 85 milliards de dollars – d’AIG, lequel se retourna immédiatement et paya à Goldman 13 milliards de dollars qu’il lui devait[44]. Grâce au sauvetage, la banque finit donc par être payée en totalité pour ses mauvais paris. Par contraste, les retraités de l’industrie automobile qui attendent le renflouage de Chrysler auront de la chance s’ils reçoivent 50 cents sur chaque dollar qui leur est dû.

Immédiatement après le renflouage d’AIG, Paulson annonça le sauvetage de l’industrie financière par le gouvernement fédéral, un plan de 700 milliards de dollars appelé le TARP[45], « programme de soulagement des avoirs en déshérence » et plaça un banquier de Goldman, Neel Kashkari, âgé de 35 ans et jusqu’alors inconnu, en charge de gérer ce fonds. Afin de profiter de l’argent du sauvetage, Goldman annonça qu’elle se transformait en une holding bancaire, cette conversion lui donnait accès non seulement à 10 milliards de dollars du TARP, mais aussi à toute une galaxie de financements publics moins voyants – notamment des prêts à taux réduits de la Réserve Fédérale. Fin mars 2009, la Fed aura prêté ou garanti au moins 8.700 milliards de dollars, pour une série de nouveaux renflouages – et grâce à une obscure loi autorisant la Fed à refuser la plupart des audits du Congrès, les montants versés et leurs bénéficiaires demeurent presqu’entièrement secrets.

Se convertir en holding bancaire présente également d’autres avantages : l’organisme chargé du contrôle de Goldman est maintenant la Réserve fédérale de New York, dont le président au moment de l’annonce de la conversion était Stephen Friedman, un ancien co-président de Goldman Sachs. Friedman violait les principes de la Réserve fédérale en conservant son poste chez Goldman alors qu’il était supposé contrôler la banque. Pour régler le problème, il demanda et obtint du gouvernement une exonération pour conflit d’intérêts. Friedman devait aussi se débarrasser de ses actions de Goldman après que la banque soit devenue une holding[46], mais, grâce à l’exonération, il fut autorisé à acquérir 52.000 actions supplémentaires de son ancienne banque, ce qui le rendit plus riche de 3 millions de dollars. Friedman quitta son poste en mai 2009, mais l’homme qui est maintenant responsable du contrôle de Goldman – le président de la Fed de New York William Dudley – est encore un ancien de Goldman.

Le message global de tout ceci – le renflouage d’AIG, l’approbation immédiate de la conversion en holding bancaire, les fonds du TARP – est que quand il s’agit de Goldman Sachs, il n’est plus question de marché libre. Le gouvernement pourrait laisser d’autres joueurs du marché mourir, mais il ne laissera tout simplement pas Goldman échouer, en aucun cas. Son emprise sur le Marché est soudain devenue une déclaration publique de privilège suprême. « Dans le passé, c’était un avantage implicite », dit Simon Johnson, professeur d’économie au MIT[47] et ancien officiel du Fonds monétaire, qui compare le renflouage au capitalisme de copinage qu’il a vu dans les pays du tiers-monde. « Maintenant, c’est plus un avantage explicite. »

Une fois les renflouages en place, Goldman retourna immédiatement aux affaires habituelles, rêvant à des schémas toujours plus alambiqués pour nettoyer la carcasse américaine de son capital mal gardé. Un de ses premiers actes de la période d’après renflouage a été de repousser discrètement le calendrier qu’elle suit pour annoncer ses résultats, essentiellement pour effacer de ses comptes décembre 2008 et ses pertes de 1,3 milliard de dollars avant impôt. En même temps, la banque annonça un profit hautement suspect de 1,8 milliards de dollars pour le premier trimestre 2009 – profit qui incluait apparemment une grosse part d’argent payé par les contribuables via le renflouage d’AIG. « Ils ont complètement truqué les résultats du premier trimestre », dit un gérant de hedge fund. « Ils ont caché les pertes dans le mois orphelin et appelé bénéfice l’argent du renflouage. »

Deux chiffres de plus ressortent de ce stupéfiant retournement au premier trimestre 2009. La banque a payé la somme incroyable de 4,7 milliards de dollars en bonus et primes, soit une augmentation de 18 % par rapport au premier trimestre 2008. Elle a aussi levé 5 milliards de dollars par émission de nouvelles actions juste après avoir publié son résultat trimestriel. Considérés ensemble, ces deux chiffres montrent que, au bout du compte, Goldman a emprunté pour payer 5 milliards de dollars de primes à ses cadres, et cela au beau milieu d’une crise économique mondiale qu’elle a contribué à provoquer, usant d’artifices comptables douteux pour embobiner des investisseurs, quelques mois à peine après avoir reçu des milliards des contribuables.

Encore plus stupéfiant, Goldman fit tout ça juste avant que le gouvernement n’annonce les résultats de son nouveau « test de stress » pour les banques cherchant à rembourser l’argent du TARP – ce qui suggère que Goldman savait exactement ce qui allait arriver. Le gouvernement essayait de planifier soigneusement les remboursements pour tenter de prévenir de futurs problèmes dans les banques qui ne pourraient pas rembourser immédiatement. Mais Goldman balaya ces préoccupations, étalant effrontément son statut d’initié. « Ils semblaient connaître tout ce dont ils avaient besoin avant que le test de stress ne sorte, contrairement à tous les autres qui devaient attendre la sortie du test », dit Michael Hecht, directeur de gestion chez JMP Securities. « Le gouvernement vint déclarer ``Pour rembourser le TARP, vous devez avoir émis de la dette à 5 ans qui ne soit pas assurée par le FDIC[48] – ce que Goldman venait de faire une semaine ou deux plus tôt. »

Et voici le coup de grâce. Après avoir joué un rôle central dans quatre bulles catastrophiques, après avoir contribué à faire disparaître du NASDAQ 5.000 milliards de dollars de richesse, après avoir refilé des milliers de prêts immobiliers toxiques à des retraités et des municipalités, après avoir contribué à pousser le prix de l’essence jusqu’à 4 $ le gallon et provoqué la faim de 100 millions de personnes dans le monde, après avoir mis la main sur des dizaines de milliards de dollars des contribuables à travers une série de renflouages gérés par son ancien PDG, combien Goldman Sachs rendit au peuple des États-Unis en 2008 ?

Quatorze millions de dollars.

C’est ce que la firme a payé en 2008, un taux effectif d’imposition d’exactement un, vous lisez bien, un pourcent. La banque a payé 10 milliards de dollars en primes et bonus la même année et a fait un bénéfice de plus de 2 milliards de dollars – pourtant, elle a payé au Trésor moins d’un tiers de ce qu’elle a casqué à son PDG Lloyd Blankfein, qui a reçu 42,9 millions de dollars l’année dernière.

Comment est-ce possible ? Selon le rapport annuel de Goldman, le faible niveau d’impôts est dû en grande partie à des changements dans la « répartition géographique des profits ». En d’autres mots, la banque a déplacé son argent de manière à ce que ses profits soient situés dans des pays étrangers ayant de faibles taux d’imposition. Parce que notre système d’imposition des grandes sociétés est complètement foutu, des sociétés comme Goldman peuvent expédier leurs revenus dans des paradis fiscaux et reporter indéfiniment les impôts sur ces revenus, même si elles réclament par avance des déductions sur ces mêmes revenus non imposés. C’est pourquoi n’importe quelle grande société avec un expert-comptable qui soit à jeun au moins de temps en temps, peut, en général, trouver une façon de réduire à zéro ses impôts. En fait, un rapport du bureau de Comptabilité du gouvernement[49] a trouvé qu’entre 1998 et 2005, environ deux tiers de toutes les grandes sociétés opérant aux États-Unis n’y ont payé aucun impôt.

C’est un scandale qui justifierait une levée de fourches – mais je ne sais comment, quand Goldman publia son imposition d’après le renflouage, c’est à peine si quelqu’un le commenta. Un des peu nombreux qui remarquèrent le scandale fut le représentant Llyod Doggett, un Démocrate du Texas qui siégea au comité des moyens et solutions[50] de la Chambre. « Tandis que la main droite mendie l’argent du renflouage », dit-il, « la gauche le cache dans des paradis fiscaux ».


Bulle n° 6
Le réchauffement global



Avance rapide jusqu’à aujourd’hui. Nous sommes début juin à Washington D.C., Barack Obama, un jeune politicien populaire dont le plus important contributeur privé à sa campagne électorale fut une banque d’affaires du nom de Goldman Sachs – ses employés ont donné quelques 981.000 $ pour sa campagne – occupe la Maison Blanche. Ayant navigué sans encombre dans le champ de mines politique de l’ère du renflouage, Goldman est à nouveau retournée à ses affaires habituelles, cherchant des failles dans un nouveau marché créé par le gouvernement, avec l’aide d’un nouveau groupe d’anciens de la banque occupant des positions clé au gouvernement.

Hank Paulson et Neel KashKari sont partis ; à leur place se trouvent le directeur du cabinet des Finances Mark Patterson et le patron du CFTC Gary Gensler, tous deux anciens de Goldman (Gensler était le co-directeur financier de la firme). Et à la place des dérivés de crédit ou des CDO ou des options sur le pétrole, les crédits de carbone sont le nouveau jeu à la mode – un marché de mille milliards de dollars en plein essor, qui existe encore à peine, mais qui existera si le Parti Démocrate, qui a reçu 4.452.585 $ de ce marché lors de la dernière élection, se débrouille pour créer une nouvelle bulle de matières premières qui fera trembler la Terre, déguisée en « plan environnemental » appelé cap-and-trade[51].

Le nouveau marché des crédits de carbone est une répétition virtuelle du casino des matières premières qui a été si bon pour Goldman, sauf qu’il a une savoureuse nouvelle particularité : si le plan avance comme attendu, la montée des prix sera imposée par le gouvernement. Goldman n’aura même pas à truquer le jeu. Il le sera dès le départ.

Voici comment ça marche : si la loi passe, pour les usines et installations fonctionnant au charbon, les distributeurs de gaz naturel et de nombreuses autres industries, il y aura des limites sur les émissions de carbone (dioxyde de carbone, gaz à effet de serre) qu’elles peuvent produire chaque année. Si une société dépasse son quota, elle pourra acheter des « allocations » ou crédits à d’autres sociétés qui ont produit moins d’émissions de carbone. Le président Obama estime qu’au minimum 646 milliards de dollars de crédits de carbone seront mis aux enchères dans les sept premières années. Un de ses principaux conseillers économiques prédit que le chiffre réel sera deux, voire trois fois plus élevé.

La particularité de ce plan qui lui confère un attrait spécial pour les spéculateurs, c’est que le contingent[52] sera continuellement diminué par le gouvernement, ce qui signifie que les crédits de carbone deviendront, année après année, de plus en plus rares. Il s’agit donc d’un marché tout à fait inédit, où il est garanti que la matière première négociable verra son prix monter au cours du temps. Le volume en valeur de ce nouveau marché s’élèvera jusqu’à dépasser mille milliards de dollars par an. Pour comparaison, le chiffre d’affaires combiné de toutes les compagnies d’électricité aux États-Unis est de 320 milliards de dollars par an.

Goldman veut cette loi. Le plan est (1) d’entrer sur terrain d’une législation qui change de paradigme, (2) de s’assurer que la banque aura bien la part rentable de cette législation et (3) de s’assurer que cette part sera une grosse part. Goldman a commencé à faire pression pour l’adoption du cap-and-trade il y a longtemps, mais les choses n’ont vraiment décollé que l’année dernière, quand la firme a dépensé 3,5 millions de dollars pour du lobbying sur les questions climatiques (un de leurs lobbyistes à ce moment était Patterson, maintenant directeur du cabinet des Finances). En 2005, quand Hank Paulson était PDG de Goldman, il participa personnellement à la rédaction de la politique environnementale de la banque, un document qui contient des éléments surprenants pour une firme qui, dans tous les autres domaines, a été constamment opposée à toute règlementation gouvernementale. Le rapport de Paulson défendait l’idée que « l’action volontaire seule ne peut résoudre le problème du changement climatique ». Quelques années plus tard, le chef du secteur carbone de la banque, Ken Newcombe, soutenait que le cap-and-trade seul ne serait pas suffisant pour régler le problème du climat et demandait des investissements publics en recherche et développement. Ce qui est pratique si l’on considère que Goldman a investi tôt dans l’énergie éolienne (elle a acquis une filiale du nom de Horizon Wind Energy), le biodiesel (elle a investi dans une société appelée Changing World Technologies) et l’énergie solaire (elle a un accord de partenariat avec BP Solar), exactement le genre d’affaires qui vont prospérer si le gouvernement force les producteurs d’énergie à utiliser de l’énergie plus propre. Comme Paulson l’avait dit à l’époque, « nous ne faisons pas ces investissements pour perdre de l’argent. »

Goldman possède une part de 10 % dans la bourse d’échange de carbone de Chicago[53], où les crédits de carbone seront négociés. De plus, la banque possède une part minoritaire dans Blue Source LLC, une société de l’Utah qui vend le type de crédits de carbone qui sera très recherché si la loi passe. Le lauréat du prix Nobel Al Gore, qui est intimement impliqué dans la programmation du cap-and-trade, a cofondé une société du nom de Generation Investment Management avec trois anciennes huiles de Goldman Sachs Asset Management, David Blood, Mark Ferguson et Peter Harris. Leur domaine ? Investir dans les crédits de carbone. Il y a aussi un fonds de 500 millions de dollars, Green Growth Fund, créé par un ancien de Goldman pour investir dans les technologies vertes… La liste peut continuer ainsi indéfiniment. Goldman est à nouveau en avance des annonces, attendant juste que quelqu’un fasse pleuvoir au bon endroit. Ce marché sera-t-il plus gros que le marché à terme sur l’énergie[54] ?

« Oh, il va le dépasser de plusieurs têtes », dit un ancien membre du comité sur l’énergie de la Chambre[55].

Bon, vous pourriez dire, quelle importance ? Si le cap-and-trade réussit, ne serons-nous pas tous sauvés de la catastrophe du réchauffement global ? Peut-être – mais le cap-and-trade, vu par Goldman, est juste un impôt sur le carbone bâti de telle façon que des intérêts privés en collectent le produit. Au lieu d’imposer simplement une taxe gouvernementale fixe sur la pollution par le carbone et obliger les producteurs d’énergie sale à payer pour la pollution qu’ils engendrent, le cap-and-trade va permettre à une petite tribu de Wall Street de se goinfrer comme des porcs en transformant encore un autre marché de matière première en système de collecte privée d’un impôt. Ceci est pire que le renflouage : ça permet à la banque de capter l’argent du contribuable avant même qu’il soit collecté.

« Si ça doit être une taxe, je préfèrerais que Washington la mette en place et la collecte », dit Michael Masters, le directeur de hedge fund qui a dénoncé la spéculation sur le marché à terme du pétrole, « mais nous sommes en train de parler de Wall Street déterminant la taxe et Wall Street la collectant. C’est la dernière chose au monde que je veuille. C’est complètement dingue. »


Le cap-and-trade va arriver. Ou, sinon, quelque chose du même genre arrivera. La morale est la même que pour toutes les autres bulles que Goldman a contribué à créer, de 1929 à 2009. Dans presque tous les cas, la même banque qui s’est comportée de manière irresponsable pendant des années, surchargeant le système par des prêts toxiques et de la dette mortelle, ne produisant rien d’autre que des bonus énormes pour quelques patrons, cette même banque donc a été récompensée par des montagnes d’argent pratiquement donné et la garantie du gouvernement – tandis que les vraies victimes de ce désordre, les contribuables ordinaires, sont ceux qui payent pour lui.

Il n’est pas toujours facile d’accepter la réalité de ce que nous laissons faire impunément à ces gens ; il y a une sorte de déni collectif qui s’enclenche quand un pays traverse ce que l’Amérique a subi ces derniers temps, quand un peuple perd autant de son prestige et de son statut que nous ces dernières années. Vous ne pouvez pas vraiment prendre acte du fait que vous n’êtes plus un citoyen d’une démocratie prospère de premier plan, que vous n’êtes plus à l’abri de vous faire voler en plein jour ; parce que, tel un amputé, vous pouvez encore sentir des choses qui ne sont plus là.

Mais c’est ainsi. C’est le monde dans lequel nous vivons maintenant. Et dans ce monde, certains doivent jouer suivant les règles, tandis que d’autres obtiennent un mot du Principal les dispensant de faire leur
travail jusqu’à la fin des temps, plus 10 milliards de dollars dans un sac en papier pour s’acheter leur déjeuner. C’est un État gangster, vivant sur une économie de gangster où même les prix ne signifient plus rien : dans chaque dollar que vous payez se cachent des taxes. Et peut-être bien que nous ne pouvons plus l’arrêter, mais nous devons au moins savoir où tout cela nous conduit.

Matt Taibbi (2009)
_________________

Notes :

[1] NdT : American International Group, AIG, géant de l’assurance.
[2] NdT :le New York Stock Exchange, NYSE, est la principale bourse de New York.
[3] NdT : un investment trust était l’équivalent d’un fonds d’investissement.
[4] NdT : la spéculation intraday est une méthode de spéculation avec laquelle toutes les positions sont ouvertes en début de séance et fermées en fin de la même séance.
[5] NdT : l’effet de levier désigne le mécanisme consistant à emprunter 9 avec 1, par exemple.
[6] NdT : Keith Olbermann est le chroniqueur de l’émission Countdown sur la chaîne du câble MSNBC. Libéral au sens américain, il est connu pour ses critiques sans concession des politiques.
[7] NdT : underwriter, mandataire.
[8] NdT : Treasury Secretary, l’homologue d’un ministre des Finances.
[9] NdT : la Fed, ou Federal Reserve, est la banque centrale – privée – des États-Unis.
[10] NdT : Initial Public Offering, IPO, introduction en bourse avec levée de capital par vente d’actions au public.
[11] NdT : un hedge-fund, ou « fonds de couverture » est en fait souvent un fonds spéculatif.
[12] NdT : laddering pourrait se traduire par « échelonnement ».
[13] NdT : Securities and Exchange Commission, SEC, le gendarme de la bourse new-yorkaise.
[14] NdT : il s’agit ici d’une description, volontairement caricaturale, des souscripteurs des fameux prêts « subprime », considérés comme déclencheurs de la crise financière de 2008.
[15] NdT : Collateralized Debt Obligations, CDO, des obligations garanties sur de la dette, en l’occurrence des prêts immobiliers.
[16] NdT : il s’agit des prêts « subprime ».
[17] NdT : la note AAA est la plus élevée, en principe réservée aux investissements les plus sûrs.
[18] NdT : American International Group, AIG, géant de l’assurance.
[19] NdT : Credit-Default Swap, CDS, assurance couvrant le risqué de défaillance de l’emprunteur.
[20] NdT : Government Accountability Office.
[21] NdT : Commodity Futures Trading Commission, CFTC.
[22] NdT : Commodity Futures Modernization Act.
[23] NdT : la note investment grade, qui est une bonne note.
[24] NdT : obligation pourrie.
[25] NdT : prêt immobilier subprime.
[26] NdT : commodities, les matières premières minières et aussi agricoles : or, fer, pétrole, gaz, charbon, uranium, blé, maïs, etc.
[27] NdT : credit crunch.
[28] NdT : flight to commodities.
[29] NdT : oil futures.
[30] NdT : le gallon US est un volume de 3,785 litres.
[31] NdT : offshore, il s’agit ici d’un moratoire sur l’installation de nouvelles plateformes pétrolières sur le plateau continental le long des côtes états-uniennes.
[32] NdT : Energy Information Administration, EIA, une des deux agences de référence sur l’énergie.
[33] NdT : oil futures.
[34] NdT : Commodity Futures Trading Commission, CFTC.
[35] NdT : BonaFide Hedging Exemption.
[36] NdT : House Energy and Commerce Committee.
[37] NdT : to make a long bet ou to be long signifie parier sur la hausse.
[38] NdT : to take a short position ou to be short signifie parier sur la baisse.
[39] NdT : sport utility vehicles, SUV.
[40] NdT : oil futures, options d’achat (ou de vente) de pétrole à terme.
[41] NdT : Strategic Petroleum Reserve.
[42] NdT : la baisse de 147 $ à 33 $ a pris moins de cinq mois...
[43] NdT :California Public Employees’ Retirement System, CalPERS.
[44] NdT : cette somme correspond aux CDS que Goldman avait achetés à AIG pour couvrir son risque dans l’immobilier.
[45] NdT : Troubled Asset Relief Program, TARP.
[46] NdT : En devenant une holding, Goldman Sachs tombait sous la juridiction de Friedman en tant que président de la Réserve fédérale de New York.
[47] NdT : Massachussetts Institute of Technology, MIT, une des universités et centres de recherche les plus réputés au monde.
[48] NdT : Federal Deposit Insurance Corporation, FDIC, institution qui assure les dépôts bancaires des particuliers ainsi que, désormais, certaines dettes des institutions financières.
[49] NdT : Government Accountability Office, GAO.
[50] NdT : House Ways and Means Committee.
[51] NdT : il s’agit d’une législation, non encore définitivement adoptée, qui organise le commerce (trade) d’une marchandise – en l’occurrence l’autorisation d’émission de gaz carbonique – tout en contingentant cette marchandise (cap).
[52] NdT : the « cap ».
[53] NdT : Chicago Climate Exchange.
[54] NdT : energy-futures market.
[55] NdT : House Energy Committee.

Source (et débats) : http://www.agoravox.fr/actualites/economie/article/goldman-sachs-la-grande-machine-a-59168

mardi 25 décembre 2012

Discours de Julian Assange (20/12/2012) "Apprenez. Défiez. Agissez. Maintenant ! (140)

Discours de Julian Assange (20/12/2012) :
"Apprenez. Défiez. Agissez. Maintenant !


Discours de Julian Assange, fondateur de... par mansan


Un puissant message de Julian Assange. La fin est remarquable. Il faudrait avoir le texte écrit ; c'est fort.


« La vraie démocratie est la résistance des peuples, armés de savoir (...)

La démocratie c'est la liberté de parole et la dissidence, car dès que nous, le peuple, cessons de dire ce qu'il y a à dire et cessons de nous révolter, dès que nous sommes distraits ou pacifiés, dès que nous nous détournons les un des autres, nous cessons d'être libres.

Car la vraie démocratie est la somme — LA SOMME — de notre résistance.

Si vous ne vous exprimez pas, si vous abandonnez ce qui est uniquement à vous en tant qu'être humain, si vous abandonnez votre conscience, votre indépendance, votre sens de ce qui est bien et de ce qui est mal, en d'autres termes — peut-être sans le savoir — vous devenez passif et sous contrôle, incapables de vous défendre et de défendre ceux que vous aimez.

Les gens me demandent souvent : "que puis-je faire ?" La réponse n'est pas si compliquée : apprenez comment fonctionne le monde, remettez en question les déclarations et les intentions de celles et ceux qui cherchent à nous contrôler, derrière une façade de démocratie ou de monarchie.

Unissez-vous pour un but commun et un principe commun, afin d'imaginer, construire, documenter, financer et défendre.

Apprenez. Défiez. Agissez. Maintenant. »


Je trouve ce type épatant.

Étienne.

dimanche 23 décembre 2012

Cadeau de Noël : Danzon n° 2, dirigé par Gustavo Dudamel. Merci Yéti. (9)

Cadeau de Noël :
Danzon n° 2, dirigé par Gustavo Dudamel.
Merci Yéti.

Merci à Viviane et au Yéti, de m'avoir fait connaître ça :


http://yetiblog.org/index.php?post/dudamel-danzon-2

Ça décoiffe et je trouve tous ces jeunes gens très émouvants. C'est drôlement bien filmé.


Et Clive a signalé (chez le Yéti) cette autre version, encore plus tonique :

Qu'il est beau, le regard de ces jeunes gens, attentifs, sérieux, donnant le meilleur d'eux-mêmes pour faire du beau, ensemble, très ensemble.

On se prend à rêver que tous nos enfants apprennent ainsi à jouer de la musique ensemble, tous. Finies les guerres, non ?

Quel chef épatant !
C'est jubilatoire.


J'observe que, moi aussi, tout seul dans ma voiture, sur le chemin du travail, je dirige "Le sacre du printemps" comme ça :-)

Merci pour cette nouvelle perle (politique, elle aussi).

Étienne.

samedi 22 décembre 2012

"Crise" et Mondialisation expliquées par Frédéric Lordon : s'en prendre aux STRUCTURES (12)


Aujourd'hui, voici d'abord une récente conférence (piquante) de l'ami Frédéric, avec André Orléan, à propos de la prétendue "crise" :

Écouter Frédéric Lordon et André Orléan (mp3) :
Comment penser et représenter la crise ?


http://pierrebourdieuunhommage.blogspot.fr/2012/07/ecouter-frederic-lordon-et-andre-orlean.html

Téléchargez le son mp3 : clic droit, Enregistrer la cible du lien sous...


Au cours de cette très intéressante conférence (dont il serait utile de rédiger un plan détaillé) (le dernier livre d'André Orléan — "L'empire de la valeur : refonder l'économie", 2011 — est passionnant, et il tâche ici de le résumer un peu), Frédéric nous conseille de voir et revoir le film de Gille Perret, "Ma mondialisation" (2006), pour comprendre la catastrophe économique et sociale dans laquelle nous sommes plongés.

J'avais déjà vu ce film deux fois (j'ai acheté le DVD l'année même de sa sortie, bien sûr, et j'avais été le voir en salle), mais j'ai écouté le conseil de Fred et je l'ai revu une troisième fois : je vous jure que c'est passionnant, un vrai cas d'école, un bon cours d'économie politique, bien concret, bien clair, une démonstration pas à pas de l'escroquerie —très lucrative pour ses promoteurs (1%) et cauchemardesque pour tous les autres (99%) — de la doctrine >libérale< libre-échangiste et financiarisée.

<parenthèse particulièrement inquiète>

Et ça me renforce dans mon idée centrale que nous n'avons pas le moindre problème technique, nous avons un problème politique : nous acceptons des règles supérieures de dévolution et de contrôle du pouvoir (une >constitution<) qui DONNE le pouvoir aux plus riches (le faux >suffrage universel< qui consiste à désigner des maîtres parmi les prostitués politiciens promus par les médias des plus riches).

Sots que nous sommes.

On va payer cher cette sottise. On se fout de la qualité du processus constituant ?? Faudra pas se plaindre quand on passera au stade "famine, camps de travail & miradors". Vous riez ?! Mais ne riez pas : ça s'est vu, et même dans les-pays-les-plus-"avancés"-à-tout-point-de-vue !

Lisez (attentivement) l'article 2 de la Convention européenne des droits de l'Homme, s'il vous plaît :
http://www.echr.coe.int/NR/rdonlyres/086519A8-B57A-40F4-9E22-3E27564DBE86/0/Convention_FRA.pdf

TITRE I : DROITS ET LIBERTÉS

ARTICLE 2 : Droit à la vie

1. Le droit de toute personne à la vie est protégé par la loi. La mort ne peut être infligée à quiconque intentionnellement, sauf en exécution d’une sentence capitale prononcée par un tribunal au cas où le délit est puni de cette peine par la loi.

2. La mort n’est pas considérée comme infligée en violation de cet article dans les cas où elle résulterait d’un recours à la force rendu absolument nécessaire :

a) pour assurer la défense de toute personne contre la violence illégale ;

b) pour effectuer une arrestation régulière ou pour empêcher l’évasion d’une personne régulièrement détenue ;

c) pour réprimer, conformément à la loi, une émeute ou une insurrection.

Est-ce la peine de commenter ce droit de tuer donné sous le titre frauduleux de "droit à la vie" ?
... Oui, je vais commenter :
Nous n'avons PAS de constitution.

Il est bien mort, le droit du Peuple de résister à l'oppression, celui de l'article 2 de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789 :
il a même été remplacé (par nos prétendus "représentants") par la peine de mort de ceux qui oseraient l'exercer...


Et puis cherchez vous-même le mot eurogendfor sur un moteur de recherche...


Mais je m'égare... Pardon.

</parenthèse particulièrement inquiète>


"Ma Mondialisation"
Un film formidable de Gilles Perret (2006) :


On trouve le film sur Internet, bien sûr, mais je suggère fortement que nous achetions tous le DVD à ce réalisateur, de façon à ce que 1) il gagne suffisamment d'argent pour refaire un autre film d'éducation populaire du même tonneau, et à ce que 2) nous puissions projeter (avec une bonne qualité d'images) cette véritable leçon de crapulisme pour nos proches qui roupillent encore.
Pour acheter le DVD, c'est là : http://www.filmsduparadoxe.com/mondialisationcat.html


Ce qu'il manque (pour l'instant) à l'analyse proposée par Frédéric (à mon sens) :

Comme vous le savez (peut-être), Frédéric est mon économiste préféré :) : il prend toujours nos problèmes "économiques" très en amont : par les STRUCTURES. Et bien sûr, je suis avec lui dans cette recherche des vraies causes ; MAIS pour ma part, je remonte plus encore vers la source et, comme vous le savez (sans doute), j'identifie la cause PREMIÈRE de nos principaux problèmes dans l'indifférence générale sur le point de savoir QUI ÉCRIT les structures, QUI FIXE le cadre.

Et pour mon plus grand malheur (pour le moment), Frédéric ne veut pas remonter avec moi à cette source (le processus constituant, qui devrait, selon moi, être exclusivement populaire) et unir nos forces sur ce point plus décisif, mieux ciblé (me semble-t-il). Je rappelle la dernière trace (visuelle) de cette (très gentille) esquive lordonnesque — ma question à 1:26:00 et la réponse de Fred à 1:32:10 :

lundi 17 décembre 2012

Une passion méconnue d'Henri Guillemin : Léon Trotsky - par Marcel Gerber (55)


Ah ! Encore une trouvaille !
C'est Olivia, cette fois, qui a dégotté — et qui m'a fait connaître — cette savoureuse petite pépite guilleminesque :o)

C'est un récit chaleureux — j'y retrouve ma propre émotion-affection pour Guillemin ; comme si elle était un bien commun, quelque chose que nous partagerons, longtemps.
Marcel Gerber raconte son amitié avec notre Henri préféré (quel veinard alors...), à l'occasion de ce petit livre publié aux éditions Favre :

Une passion méconnue
d'Henri Guillemin :
Léon Trotsky

http://www.amazon.fr/Une-passion-méconnue-dHenri-Guillemin/dp/2828912558

J'ai aussitôt commandé ce bouquin, évidemment, car il comporte des tas de fac-similés de lettres manuscrites de Guillemin.
Dites, je deviens complètement accro, ou je rêve ?

Rien ne vaut un vrai bon bouquin, ça c'est sûr.
Commandez celui-ci : ça incitera sans doute l'éditeur à nous publier d'autres perles de Guillemin :)

Étienne.

____________

Je découvre dans ce livre l'existence d'un "gros travail" de Guillemin sur la "GUERRE D'ESPAGNE" (précieuse expérience, dont c'est à nous de garder vivante la mémoire des luttes), avec nombreuses conférences ! ... ... Hé ! Mais ça manque complètement, dans notre compilation, ça : la Guerre d'Espagne... on n'a rien de Guillemin là-dessus, que je sache !?...

Est-ce qu'un gentil virus pourrait mettre la main sur un son, une vidéo ou un texte de Guillemin sur cette période ?

Je croise les doigts :)

dimanche 16 décembre 2012

Décembre 2012, Philippe Derudder : La monnaie, du pouvoir d'achat au pouvoir d'être (15)

Le dernier film de Philippe Derudder :
"La monnaie,
du pouvoir d'achat au pouvoir d'être"

Formidable Philippe Derudder. Je trouve ce type exemplaire. Une crème d'humain. C'est mon André-Jacques préféré :) qui m'a conduit à lui ; des gens bien, tous les deux : dévoués, généreux, astucieux, rigoureux, gentils... Des gens bien je vous dis :)


Le dernier bouquin de Philippe est passionnant, très bien fait :
"Les monnaies locales complémentaires : pourquoi, comment ?"

Pour nous offrir son cadeau-film de fin 2012 (super cadeau !), il nous a écrit cette belle lettre :

Bonjour toutes et tous

Depuis quelques années, j'ai pris l'habitude de partager avec vous quelque chose pour célébrer la fin de l'année et le commencement de la nouvelle; une réflexion, un texte... Cette année je veux vous offrir un film sur lequel je travaille depuis un an avec l'aide précieuse de quelques amis. Ce film s'intitule : "La monnaie, du pouvoir d'achat au pouvoir d'être". Vous savez que depuis 20 ans j'ai consacré une bonne partie de ma vie à tâcher de comprendre pourquoi l'humanité, en dépit des connaissances et technologies phénoménales dont elle dispose aujourd'hui, reste toujours incapable à établir des conditions de vie de suffisance et de dignité pour tous. Pire, que ce 21ème siècle s'ouvre sur une crise majeure dont on ne peut encore mesurer l'ampleur des souffrances qu'elle engendrera, est une insulte à l'intelligence.

Sans prétendre détenir la vérité, je partage dans mes livres, conférences et ateliers le fruit de mes recherches et celui de mon propre cheminement; mais cela reste limité. L’idée m'est donc venue d'offrir dans un film une synthèse de ce que j'ai identifié comme étant le fond du fond des problèmes actuels débouchant sur le constat enthousiasmant que tout est là pour réaliser ce monde de suffisance et de dignité, si nous le voulons. Mais une chose me semble certaine: Pour le moment, l'impasse se referme sur nous car la classe dirigeante mondiale fait tout pour maintenir en place ce qui assure son pouvoir et sa fortune tandis que les peuples s'agitent pour dénoncer ce qu'ils ne veulent plus, sans toutefois savoir vraiment ce qu'ils veulent, tant le conditionnement qu'ils ont subi étouffe l'imaginaire. Ceci me pousse à croire que la solution est entre les mains des citoyens de ce monde, à condition de les aider à se libérer du conditionnement qui les tient prisonniers

C'est pourquoi mon objectif est que ce film soit le plus possible regardé afin d'informer et d'aider à comprendre que nos problèmes, pourtant vitaux, n'ont que l'épaisseur d'une pensée. Ainsi ai-je choisi de le diffuser gratuitement sur youtube et en trois langues : français, anglais et espagnol.

Pour le moment, seule la version française est disponible. Les deux autres ont encore besoin d'un peu de travail. Toutes les personnes qui l'ont déjà vu l'ont hautement apprécié, mais comme il est riche en informations, elles m'ont conseillé de le découper en séquences d'une dizaine de minutes chacune. Vous le trouverez donc sous forme de 7 séquences

1/7 - http://www.youtube.com/watch?v=XMs0aI4C0Ro
2/7 - http://www.youtube.com/watch?v=7MsQ8kUGDIs
3/7 - http://www.youtube.com/watch?v=ciF3gSM5qzE
4/7 - http://www.youtube.com/watch?v=Wfwkry67icg
5/7 - http://www.youtube.com/watch?v=6nGKYbm7nHk
6/7 - http://www.youtube.com/watch?v=m78ZfKs9jO4
7/7 - http://www.youtube.com/watch?v=-wbujBsvEbw

... je vous invite à le regarder, à votre rythme, et si vous estimez que les informations et messages contenus peuvent contribuer utilement à relever le défi qui est le nôtre, alors merci d'en diffuser le lien à tous vos réseaux et connaissances. Dès que les versions espagnoles et anglaises seront prêtes je vous le dirai aussi pour que vous puissiez prévenir les contacts que vous avez dans les pays parlant ces langues. Ce faisant, pensez à demander à vos contacts d'en diffuser le lien à leur tour afin que l'effet boule de neige puisse agir.

Maintenant si vous avez envie d'acquérir la vidéo (contenant le film sous deux formes : séquencée et non séquencée), vous pouvez le commander en ligne sur le site aises : http://aises-fr.org/260b-liv-monnaie-FR%20achat.html Il est libre de tous droits de sorte que vous avez l'autorisation de le projeter en public si vous le souhaitez. Comme vous le comprendrez, nous ne demandons que le paiement des frais de fabrication, d'emballage et de poste. Nous apprécierons toutefois une adhésion ou un don à notre association (bien sûr facultatifs) pour nous aider à poursuivre notre action : http://aises-fr.org/104-adhesion.html

J'espère que ce film contribuera à ouvrir vos horizons. 2012 s'achève. On parle beaucoup de fin du monde, ou de fin d'un monde. Si l'ancien monde se meurt effectivement, un nouveau est en train de naitre, et beaucoup d'entre nous, souvent sans le savoir, en sont déjà les accoucheurs. J'espère que ce film facilitera cet accouchement.

Bonne fin d'année, joyeuses fêtes et mes meilleurs vœux pour la nouvelle année qu'il nous appartient de rendre belle, chacun à notre niveau.

Philippe.

Voilà les séquences incorporées :

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Faites passer... :)

Étienne.

vendredi 14 décembre 2012

Grenoble, 7 déc. 2012 : un atelier populaire constituant, sur le RIC (26)

Grenoble, 7 décembre 2012 :
un atelier populaire constituant, sur le RIC

Voici les premières traces de notre rencontre à Grenoble, le 7 décembre 2012, sous la neige.


• Première partie - Exposé de présentation :

http://www.causetoujours.fr/video.php?v=y64KF2_FwTo


Le PLAN de cette (toujours trop longue) intervention à Grenoble, a été rédigé par Sylvain ; merci Sylvain :)

1. 0' : Concernant la liste de points à surveiller pour écrire des constitutions qui nous protègent des abus de pouvoir
2. 3'30 : l'objectif et le fonctionnement de l'atelier
3. 4'30 : 2005 la réaction d’Étienne Chouard au projet d'anti-constitution européenne.
4. 6'03 : Les effets du regard des autres, la Vergogne.
5. 7'15 : Bâtir une alternative, qu'est-ce qu'une bonne constitution ? Comment expliquer que jusqu'ici on n'a pas de bonnes contitutions ?
6. 7'55 : Chercher la cause des causes. (Hippocrate). Être radical. L'importance des controverses.
7. 9'55 : L'arbre des Conséquences.
8. 10'45: Les résistants qui résistent valeureusement sur des conséquences et qui ont les solutions sur chaque problème.
9. 11'35: l'impuissance politique fondamentale
10. 12'03 : La fausse démocratie d'aujourd'hui.
11. 12'56 : Un problème de mots.
12. 14'37 : La mauvaise qualité du processus constituant. Ceux qui écrivent la constitution sont en conflit d'intérêt.
13. 15'18 : Les principes premiers d'une constitution. Notre erreur fondamentale. Hypothèse de cause des causes.
14. 17'27 : Lucidité sur les vices et vertus de l'espèce humaine. Vertu du tirage au sort. Contrôles. Principes de défiance. Révocabilité. Mandats courts. Reddition des comptes.
15. 18'40 : L'élection est aristocratique par nature. Notre inculture. Centralité du tirage au sort en démocratie.
16. 20'00 : Définition d'un peuple.
17. 22'06 : La cause des causes. Écrivons nous-même notre constitution.
18. 24'27: Le faux désintérêt actuel sur la constitution construit par les voleurs de pouvoir.
19. 24'52 : Une ferveur qui grandit. Démystifier, dédramatiser plein de choses, notamment les erreurs. Un texte évolutif.
20. 28'13 : Ce qu'on prouve (et se prouve) en écrivant un article de constitution. Naissance d'une vraie constitution. Bénéfice pour la lecture de constitution.
21. 29'50 : On nous traite comme des enfants. Devenir adulte.
22. 30'37 : Autonomie / Hétéronomie.
23. 30'54 : Le référendum d'initiative populaire.
24. 37'50 : Le référendum césariste
25. 40'11 : le P.S. ("L'homme est comme le lapin, il s'attrape par les oreilles" Mirabeau)
26. 41'06 : Henri Guillemin
27. 41'48 : Mathiez, sur la Révolution française (importance de la révolution française pour comprendre le régime oligarchique d'aujourd'hui)
28. 43'05: Chomsky sur l'État
29. 44'17 : Retour sur le référendum d'initiative populaire. Il suffit de l'écrire. Notre impuissance politique est écrite.
30. 45'49 : Montesquieu : "tout pouvoir va jusqu'à ce qu'il trouve une limite".
31. 47'16 : Sur les banquiers (mêmes conflits d'intérêts concernant l'écriture des limites)
32. 48'24 : La Réserve fédérale
33. 55'00 : Retour sur Cause/conséquence. Être radical. Écrire notre constitution.
34. 56'16 : Stratégie virale exponentielle avant insurrection.
35. 58'47 : Principe de la Fédération de communes.
36. 59'20 : Continuer en parralèle d'étudier les conséquences (Cf travail sur le nucléaire).
37. 1h00'28 : Les médias appartiennent aux riches.
38. 1h00'35 : Retour sur les coquins du PS et rappel du "centre-gauche" historique de Thiers.
39. 1h01'58 : Hollande rassure La City
40. 1h03'11 : le PS et l'UMP sont de droite dure.
41. 1h03'24 : L'importance des médias et de la télévision pour fabriquer le consentement.
42. 1h04'04 : Les riches achètent les médias pour maîtriser le pouvoir politique.
43. 1h04'46 : corrélation entre passages à la télé et résultats électoraux.
44. 1h05'17 : Les élections sont faites pour donner le pouvoir aux riches.
45. 1h05'30 : Guillemin à propos de Thiers.
46. 1h07'11 : Retour sur la stratégie virale ou dite : en rhizomes.
47. 1h08'04 : La métaphore de la Chenille.
48. 1h09'40 : Plus de maîtres : des serviteurs. Contrôle, défiance.
49. 1h10'20 : Retour sur le référendum d'initiative populaire
50. 1h10'47 : Question sur le régime Suisse. Recentrage. Liberté fondamentale des peuples. Être démocrate c'est quoi ? Le sujet des chiffons rouges et le mépris pour les décisions populaires des faux démocrates. La compétence supposée des Élus.
51. 1h15'12 : La guerre est l'apanage des États, des oligarques, des riches (1%), et des démagogues, des médias-mensonges, pas des peuples et des citoyens.
52. 1h17'30 : Intervention concernant "le jeu de dupes", une "entente", entre maîtres et électeur incapable d'assumer sa liberté.
53. 1h18'58 : La page "en vrac" d’Étienne Chouard (relevé de pépites). Local / Global. Présent / Générations futures.
54. 1h20'45 : Retour sur l'écriture de la constitution concernant le référendum d'initiative populaire.
55. 1h21'12 : La cause animale. Le parlement des animaux. Le lien entre la cruauté humaine et la cruauté envers les animaux.



• Deuxième partie - Questions, et puis l'atelier populaire constituant, par groupes :


Un chaud merci à Olivia, Valentin et toute leur bande de copains, pour avoir voulu et organisé ce bon moment :)

J'espère que ces graines d'idées démocratiques germeront, grandiront et se répandront à Grenoble (comme à Toulon, à La réunion, et ailleurs...), et que les gentils virus nous tiendront au courant (ici par exemple, ou sur Facebook) de leurs travaux et de leur progression.

Amicalement.

Étienne.

dimanche 9 décembre 2012

Avant Marx, avant Keynes, Simonde de Sismondi ; économiste des pauvres, donc méconnu (57)

Avant Marx, avant Keynes, Simonde de Sismondi ; économiste des pauvres, donc méconnu

Un signalement très utile d'André-Jacques Holbecq. Merci à lui !

Fiche Wikipédia de Jean Charles Léonard Simonde de Sismondi

Jean Charles Léonard Simonde de Sismondi

Jean Charles Léonard Simonde de Sismondi, né à Genève le 9 mai 1773 et mort à Genève le 25 juin 1842, est un historien, essayiste politique et économiste suisse.




Biographie

D’abord influencé par Adam Smith, il embrasse la cause libérale et fréquente les salons de Madame de Staël au sein du Groupe de Coppet. En 1801, il publie une « statistique du département du Léman » qui expose une situation préoccupante de l'économie genevoise. Attaché aux libertés, il critique vertement le projet de Constitution de la République de Genève soumis à la population en 1816, publie une brochure et fait signer « la pétition des 16 ». Suite à des pressions bourgeoises, il cesse ses critiques.

Nouveaux principes d’économie politique, 1819

Son adhésion au libéralisme économique de Ricardo et Smith prend fin en 1819 avec la publication des Nouveaux principes d'économie politique.

Pour la première fois, un économiste évoque une nécessaire redistribution des richesses.

Selon lui, loin d'assurer le bien-être de tous, le libéralisme économique accroît la misère des travailleurs parce que :


• la concurrence exerce une pression à la baisse sur les coûts de production et donc sur les salaires ;

• le rythme élevé du progrès technique fait que les anciens résistent en bradant les prix et donc les salaires.


Il y a donc une contradiction : la mécanisation entraîne du chômage et permet une production de masse que les travailleurs ne peuvent acheter, ce qui entraîne une surproduction.

Face à cette situation, Sismondi formula un programme d’intervention de l'État ayant pour buts la protection de la classe ouvrière, la lutte contre les excès de la concurrence et la régulation du progrès afin d'éviter le chômage :

• garantie professionnelle où le patron se charge de l'ouvrier malade ou au chômage ;

• fin de la dissociation travail/propriété, soit le retour à l'artisanat et à la petite exploitation agricole.



Ses positions furent en partie critiquées par Karl Marx qui le considéra comme le chef du « socialisme petit-bourgeois », et par Lénine qui l'appela « socialiste romantique ».


Sismondi, d'origine bourgeoise, a toujours eu grand respect des institutions qu'il n'a pourtant jamais hésité à critiquer sévèrement. Il a notamment adhéré à la politique du Progrès graduel du Premier Syndic Jean-Jacques Rigaud, mise en place dès le milieu des années 1820. Convaincu que la Constitution de 1816 devait évoluer, il tint une position délicate, demandant des réformes mais s'opposant à toute révolution violente. Lorsqu'en 1841 une Constituante fut obtenue par pression de la foule, Sismondi s'y opposa. Néanmoins, il décida de s'y porter candidat, fut élu, et milita en son sein pour des réformes minimales, provoquant l'incompréhension des radicaux emmenés par James Fazy. Malade, fatigué, il tint un dernier discours mémorable avant d'être raccompagné chez lui. Il mourut quelques jours plus tard, avant la fin des travaux constituants.

Il a également donné son nom à un collège genevois : le Collège Sismondi.

Bien que se déclarant disciple d'Adam Smith, il s'opposait à la loi de Say (plutôt que de nier la possibilité de la surproduction, il l'explique par trois facteurs : la sous-consommation, la concurrence et l'incertitude de la prévision de débouchés) et prônait l'intervention de l'État. Il n'est ainsi pas considéré comme « classique », mais généralement qualifié de socialiste utopique, de précurseur de Schumpeter pour ses travaux sur le progrès technique, et, suivant les auteurs, de social-démocrate.

Sur les autres projets Wikimedia :Jean de Sismondi, sur Wikisource


Idées

Le machinisme

D'après la thèse de Sismondi, l'introduction de nouvelles machines ne profite qu'au patronat. En effet, les profits grossissent alors que les salaires restent les mêmes. Il considère que cette augmentation des capacités de production va mener à des faillites : la consommation ne peut pas suivre le surplus de production puisque les ouvriers ne sont pas payés à leur juste valeur. La concurrence incite les entreprises à investir sans cesse, ce qui cause des faillites en chaîne.

La protection sociale

Sismondi considère que l'inégal partage des richesses est doublement néfaste : c'est injuste et cela provoque des crises de surproduction. Il pense alors à faire augmenter les salaires en réduisant le temps de travail et en interdisant le travail des enfants. Il aimerait aussi que l'entreprise prenne en charge les périodes de maladie et de vieillesse des ouvriers.

Le travail

Sismondi est le premier à dire que toute la valeur vient du travail, parce qu'il est le seul à ajouter de la valeur à un produit. Il critique la théorie d'Adam Smith qui attribue la valeur d'une marchandise à la quantité de travail qu'elle peut commander et fait de la division du travail et de l'extension des marchés la source de la productivité. Pour Sismondi le capital est du travail accumulé. Le travail n'ajoute de la valeur que quand il accumule du capital, c'est-à-dire s'il reste une valeur nette (un surplus, un profit) une fois que toutes les dépenses et en particulier les salaires sont payées. Une production qui se consomme intégralement en salaire n'ajoute aucune valeur, n'est pas productif, il ne fait de reconstituer et perpétuer un cycle, sans en sortir.

Ajouter de la valeur c'est ajouter du capital fixe, des machines, des entrepôts, des forces aveugles de la nature qui ont été redirigées par l'intelligence et l'habileté etc. qui sont autant de richesse future. Ce capital ne produit que s'il est fécondé par le travail, qui le met en mouvement. Sismondi ajoute que le surplus, le profit sont accaparés par les riches, qui sont propriétaires du capital et de ce fait peuvent décider seul du partage de la valeur ajoutée, et de la richesse. Ils décident aussi de ce qui est produit, en l'occurrence au XIXe siècle ils produisent des biens de luxe qui ne sont d'aucune utilité pour les ouvriers, qui, mis en concurrence par le capital, voient leur salaires baisser et s'enfoncer dans la misère. Ces thèses seront largement reprises par Marx.

Si la machine est un moyen privilégié de l'accumulation c'est parce qu'elle n'a pas besoin de salaire. Les écologistes, au XXe siècle, viennent objecter qu'une sorte de salaire aurait dû être payé à la nature, pour lui permettre de subsister, tout comme le salaire devait permettre à l'ouvrier de subsister et non de s'enfoncer dans la misère. Le non-entretien de la nature conduit à sa dégradation, il conduit à l'accumulation d'une dette écologique, qui est pour le moment masquée par le déstockage de ressources non-renouvelables.



L'historien

Sismondi est aussi connu pour ses travaux sur l'histoire de l'Italie :
Tableau de l'agriculture toscane (Genève, Paschoud, 1801) [1]
Il donna le nom de « Suisse pesciatine » à une région montagneuse de Pescia où il fut exilé et qui lui rappelait son pays natal.


Principaux ouvrages

Tableau de l'agriculture toscane (1801)
De la richesse commerciale (1803)
Histoire des républiques italiennes du Moyen Âge (1807–1818)
De l'intérêt de la France à l'égard de la traite des nègres (1814)
Examen de la Constitution française (1815)
Économie politique (1815)
Nouveaux principes d'économie politique, ou de la richesse dans ses rapports avec la population (1819)
Histoire des Français (1821–1844)
Les colonies des anciens comparées à celles des modernes (1837)
Études de sciences sociales (1837)
Études sur l'économie politique (1837)
Précis de l'histoire des Français (1839)
Fragments de son journal et correspondance (1857)


Bibliographie

Lucien Gillard, Simonde de Sismondi, vie, oeuvres, concepts, Ellipses Marketing, 2010 ;
Albert Aftalion, L'œuvre économique de Simonde de Sismondi, Faculté de droit de Paris, A. Pedone, Paris, 1899 ;
Paul Chanson, Sismonde (sic) de Sismondi (1773–1842), précurseur de l'économie sociale, Institut d'études coopératives et sociales, Paris, 1944 ;
Sous la direction de R. Tomassucci, Sismondi e l'agricoltura della Valdinievole nell'800, Catalogue de l'exposition, Pescia, 1982 ;
M. Stanghellini Bernardini, Sismondi livellario del conservatorio di San Michele di Pescia, Sismondi esule a Pescia ;
Dupuigrenet-Desroussilles, Sismondi et le goût du bonheur (esquisse de psycho-analyse), Économies et sociétés, X, 1976 ;
Michel Porret, « La fustigation remplit les conditions essentielles de la pénalité : Sismondi contre l'utopie carcérale », in Sismondi e la civiltà toscana : atti del Convegno internazionale di studi, Pescia, 13–15 aprile 2000, pp. 365–393, [Firenze] : L.S. Olschki, 2001.

Source : wikipédia, http://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_de_Sismondi


Mon commentaire (à AJH) :


Mille mercis, vieux frère : c'est épatant !!!

J'ai ce précieux livre à la maison, mais je ne l'avais que commencé. Je le mets tout de suite en haut de la pile 'urgent et important' (2 m de haut). Je pense l'avoir scanné et OCRisé ; je vais voir.

Tiens !? Ce livre est introuvable (90€ sur Amazon). Bizarre... Ça ne fait rien : on se débrouillera entre nous, à la base :)

Salaud de Marx :) Il aurait ainsi méchamment et injustement maltraité Proudhon et Sismondi, deux géants au service des pauvres, tout en leur piquant carrément leurs meilleures idées ?! :)

À la lecture de ce passionnant résumé —C'est du KEYNES avant l'heure (plus de cent ans avant !) : KEYNES, lui aussi, avait été >libéral< (on formait déjà comme ça les enfants de riches, à l'époque : le >libéralisme< est la doctrine économique (pensée prostituée aux banques) qui permet aux riches de rester riches et qui condamne les pauvres à rester pauvres), avant de changer d'avis à l'âge adulte, très radicalement, et de devenir puissamment antilibéral—, je comprends mieux que l'éducation nationale >républicaine< (cf. Henri Guillemin) n'apprenne rien du travail de Sismondi aux jeunes gens !


J'ai aussi à la maison un autre livre de Sismondi, très vieux : 1836, je n'ose pas y toucher car il est très fragile, mais je l'ai copié/scanné : "Études sur les constitutions des peuples libres" ! Excitant, non ? => idem , il remonte en haut de la pile 'urgent et important' :)

Encore merci, vieille branche.

Étienne.

samedi 8 décembre 2012

Sur Jean-Jacques, une conférence re-mar-quable ! Avec Barbara De Negroni, Yves Vargas et Dominique Pagani. (51)


J'ai trouvé une nouvelle pépite ! :)

Sur Jean-Jacques Rousseau

Trois fins lecteurs de Rousseau en parlent ensemble.

J'ai trouvé littéralement passionnante l'explication d'Yves Vargas, synthétisant l'opposition entre Mandeville et Rousseau et l'enjeu de ce duel philosophique dans la compréhension du capitalisme crapulisme (minutes 12:45 à 34:45). Il lit son texte de façon trop mécanique, c'est vrai, et on peut se contenter du son ; mais ce que dit Yves Vargas est à la fois dense (chaque mot semble pesé au trébuchet) et important, je trouve.

Si l'un d'entre vous avait la gentillesse de prendre le temps de dactylographier cette synthèse de Vargas sur la pertinence et la puissance de la critique de Rousseau du capitalisme crapulisme naissant, ce serait formidable. Vous allez voir comme c'est intéressant ; ça mérite d'être fixé, je pense. (Si quelqu'un démarre ce travail de retranscription, qu'il le signale ici tout de suite, pour éviter de faire le boulot plusieurs fois inutilement.)


Rousseau : l'universel concret, en actes. par urbain_glandier


[Mise à jour (9/12/2012 à 17h) - Ça y est : des courageux gentils virus ont retranscrit (à toute vitesse !) ce texte admirable. Mille mercis à eux !!!]

Ce précieux texte au format PDF : http://etienne.chouard.free.fr/Europe/Actualite_de_Rousseau_vs_Mandeville_Yves_Vargas_2012.pdf

Actualité de Rousseau
pour résister en profondeur
au capitalisme crapulisme


(Retranscription d'une conférence passionnante d'Yves Vargas, à la Librairie 'Tropiques', le 12 septembre 2012.)


« Je voudrais réfléchir sur une critique de gauche adressée quelquefois à Rousseau. Je laisserai donc de côté les critiques de droite qui lui sont faites : Rousseau totalitaire, Rousseau précurseur de Robespierre/coupeur de tête... Je négligerai aussi les reproches affectifs : Rousseau père indigne, Rousseau misogyne, Rousseau ingrat pour ses amis.

Je m’en tiens au SEUL reproche sérieux que lui a adressé la critique marxisante, à savoir : Rousseau n’a pas vu venir le Capitalisme ; il s’est réfugié dans une position morale et dans un retour au passé nostalgique : une société de paysans laborieux et paisibles.


Avant d’entrer dans le vif du sujet, c’est-à-dire dans l’étude des théories, je note que ces reproches sont assez surprenants. À supposer que Rousseau ait été incapable de voir par lui-même la naissance de la société nouvelle, qu’on nommera bientôt Capitalisme, il était néanmoins assez bon lecteur et il ne manquait pas d’auteurs à son époque pour décrire et annoncer cette société, comme le montre ce que l’on appelle la “Querelle du luxe” dont je dirai un mot. S’il n’a pas vu, au moins il a lu.

Par ailleurs, on lui reproche un retour vers un passé nostalgique de petits paysans auto-suffisants et libres, vivant dans l’abondance sur des terres familiales ; mais on voit mal en quoi cela est nostalgique, car le passé féodal de l’Europe ne présente pas un tel tableau : les paysans étaient asservis à des propriétaires seigneuriaux, puis à des bourgeois ; et par ailleurs, dès le XIIème siècle, se développe un commerce international assez prospère qui anime les grandes villes et des marchés. L’Europe réelle du passé est bien loin de représenter un tableau de patrie paysanne libre et autarcique.

La pensée politique, économique et sociale de Rousseau ne tourne pas le dos à la réalité du XVIIIème, mais elle cherche à la combattre, à l’affronter ; c’est d’ailleurs parce que Rousseau a voulu combattre le capitalisme à sa naissance qu’il reste présent, comme on l'a montré tout à l’heure déjà, dans notre pensée politique au XXIème siècle. Ce combat philosophique prend chez Rousseau la forme d’un duel, au coup pour coup, concept pour concept : un duel avec Bernard de Mandeville, le premier grand philosophe de l’économie capitaliste (le deuxième s’appelle Karl Marx).


Mandeville a appris à tout le XVIIIème siècle comment il faut penser le monde nouveau, avec quels concepts, quelles valeurs, et aussi quels abandons.

Mandeville trace le paysage théorique nouveau, un paysage que viendront compléter, Voltaire, David Hume, Adam Smith, et qui sera repris plus tard par les libéraux, Friedrich Hayek en tête.

En prenant Mandeville pour cible, Rousseau ne s’est pas trompé, il a visé à la tête.

Il me faut donc dire quelques mots sur la théorie de Mandeville, et montrer comment la théorie de Rousseau est l’opposition terme à terme de cette théorie fondatrice de l’esprit capitaliste.


MANDEVILLE annonce la naissance du nouveau système économique en déplaçant le centre de l’économie : on passe d’une économie pensée en termes de BESOINS à une économie pensée en termes de DÉSIRS.

Jusqu’alors, la réflexion économique d’un pays tournait autour des besoins : il fallait trouver des ressources pour nourrir le pays et pour assurer la marche de l’État.

À partir de là, on cherchait comment répondre à ces besoins en développant telle ou telle céréale, en stockant les surplus d’une année sur l’autre, en faisant rentrer l’or de l’étranger. La vision de l’économie était STATIQUE : il y a; d’un côté, une quantité de besoins à satisfaire, et de l’autre, une quantité de produits à fabriquer ou à trouver.

Mandeville renverse ce tableau et place au centre de l’économie, à la place des besoins, les désirs. Il avance que l’économie nouvelle qui enrichit les nations repose sur ce dont personne n’a besoin, mais que chacun désire : ce qu’il nomme LE LUXE.

Cette nouvelle économie du luxe n’est pas une lubie philosophique, elle repose, dit Mandeville, sur des caractères naturels aux Hommes : L’ORGUEIL ET L’ENVIE ; et ces deux passions, ces deux vices, l’orgueil et l’envie, sont le moteur de la richesse du pays :

- L’orgueil pousse à se distinguer, à se montrer supérieur aux autres, et trouve son objet dans l’exhibition des richesses : carrosses, domestiques en livrée, vêtements de soirée rares, maisons décorées, etc.

- L’envie pousse à imiter ceux qui nous paraissent supérieurs et à acquérir ce qu’ils possèdent.

Ces vices moraux font marcher les manufactures et le commerce, car les riches, sitôt qu’ils sont imités, lancent de nouvelles modes. Tout cela multiplie l’activité, fait baisser les prix en inondant le marché de produits nouveaux, inutiles mais qui offrent des emplois.

EN PASSANT DU BESOIN AU DÉSIR, MANDEVILLE FONDE L'ÉCONOMIE SUR L’IMAGINATION.


On dirait aujourd’hui qu’il a, le premier, montré que, dans le capitalisme, L’IDÉOLOGIE est un moteur productif essentiel ; de sorte qu’au XXème siècle, les théoriciens de la société de consommation, Gortz, Baudrillard, seront ses héritiers légitimes, et ceux qu’on appelle les experts du "marketing" seront ses enfants naturels.

Ce décentrement de l’économie (du besoin sur le désir) s’accompagne de conséquences sociales : POUR QUE LE MARCHÉ DE L’IMAGINAIRE TOURNE BIEN, IL FAUT QUE LES PAUVRES TRAVAILLENT CONTINUMENT, ET COMME PERSONNE N’AIME TRAVAILLER, IL FAUT QUE LES PAUVRES RESTENT PAUVRES, AFIN D’ÊTRE FORCÉS DE TRAVAILLER POUR MANGER.

La SOCIÉTÉ D’OPULENCE est donc une société fracturée qui implique un socle de misérables sur lequel elle est bâtie.


Cette fracture sociale s’accompagne d’une dislocation théorique puisque, si le désir est le concept central de l'économie de consommation, le besoin (manger tous les jours) le besoin reste le concept central de l'économie de production : LES RICHES CONSOMMENT PAR DÉSIR CE QUE LES PAUVRES FABRIQUENT PAR BESOIN.

LA NATION PROSPÈRE AVEC UNE TÊTE RÊVEUSE ET UN VENTRE CREUX.



La “Querelle du luxe” qui suivra la publication des œuvres de Mandeville — je vous les rappelle : “La fable des abeilles” et "L’essai sur les charités" —, cette querelle du luxe se focalisera sur le caractère immoral de ces écrits : ses partisans écarteront les aspects les plus cyniques et conserveront l’idée des bienfaits d’un luxe qui nourrit les pauvres. L’anthropologie pessimiste de "l’homme naturellement égoïste et orgueilleux" sera refoulée de la pensée économique et sera abandonnée aux philosophes moralistes, ceux qu’on appelle "les Écossais des lumières".

Rousseau semble avoir vu, mieux que d’autres, que Mandeville est incontournable, pour la raison que CE QU’IL DIT EST VRAI.

La preuve que Rousseau a bien vu le monde capitaliste qui grandit, c’est qu’il a fait SIENNE la théorie de Mandeville parce qu’elle était la théorie de ce monde-là.

ROUSSEAU CONSIDÈRE QUE LA THÉORIE DE MANDEVILLE EST JUSTE ; MAIS C’EST LA THÉORIE JUSTE D’UN MONDE INJUSTE, c’est la théorie vraie d’une humanité égarée dans l’erreur. Il s’installe donc dans cette théorie anthropologique et économique pour affronter ce monde-là.


D’ailleurs, sans même aborder le fond de la théorie de Rousseau, on peut constater que Rousseau n’a pas méconnu le nouveau monde puisque, dans son Projet pour la Pologne, il écrit en toutes lettres aux Polonais :

"Si vous voulez être puissants, redoutés, si vous voulez qu’on parle de vous, si vous voulez avoir votre place parmi les grands de ce monde, alors, développez le commerce, le luxe et la monnaie ; mais ne me lisez pas, car je vous propose autre chose : je vous propose LA LIBERTÉ".

Rousseau n’ignore donc pas que l’avenir des grandes nations se trouve du côté du commerce et du luxe, c’est-à-dire du côté de Mandeville.

Il a bien vu que ce système triomphant — il le nomme "SYSTÈME DE FINANCE", c’est le nom qu’il lui donne— ce système triomphant est le système de l’avenir, et il le combat ; il le combat de l’intérieur, par un corps à corps conceptuel.


En premier lieu, ROUSSEAU RECENTRE L’ÉCONOMIE SUR LE BESOIN : IL NE S’AGIT PAS DE RECHERCHER L’OPULENCE, MAIS D’ÉTABLIR PARTOUT L’ABONDANCE, C’EST-À-DIRE : QUE CHACUN A CE QU’IL LUI FAUT ET QUE PERSONNE NE MANQUE DE RIEN.

L’économie de la consommation désirante est donc exclue de l’économie Rousseauiste. CETTE ÉCONOMIE D’ABONDANCE QUE ROUSSEAU NOMME “LE VRAI SYSTÈME ÉCONOMIQUE”, PAR OPPOSITION AU “SYSTÈME DE FINANCE”, cette économie est toute fondée sur l’agriculture et sur les productions nécessaires : fabrication de maisons, de routes, des vêtements et des outils.

Ainsi la dislocation entre la production et la consommation est supprimée : le paysan consomme ce qu’il produit ; la consommation n’est pas une sphère autonome qui marche à la monnaie : elle est la suite naturelle du travail ; LE LUXE EST DONC BANNI et ne trouve plus sa place dans le vrai système économique.

Mais ce bannissement de principe ne suffit pas : ROUSSEAU ENGAGE UN PROGRAMME DE DESTRUCTION DU LUXE, c'est-à-dire un PROGRAMME D’ÉGALISATION DES RICHESSES en vue de généraliser la classe moyenne de paysan, ce qu’il nomme LA MÉDIOCRITÉ, les couches moyennes.

Il faut donc, pour Rousseau, enrichir les pauvres et appauvrir les riches.

Comment appauvrir les riches ? Ce point est une tâche gouvernementale, de longue haleine, elle requiert un programme économique et un dispositif idéologique, à partir des principes de Mandeville — c’est un aspect assez subtil, puisque Adam Smith, qui avait bien vu que Rousseau reprend à son compte les théories de Mandeville, Adam Smith n’a pas remarqué que Rousseau règle ses comptes avec Mandeville. Il faut donc être assez attentif à quelques détails pour suivre ce combat.


Mandeville décrit l’Homme naturellement orgueilleux & envieux. Il distingue L’AMOUR-PROPRE (self-liking) de L’AMOUR DE SOI (self-love). Ce dernier est un rapport intime à soi ; l’autre est lié à l’opinion des gens. Ces deux passions sont pour Mandeville également naturelles.

L’amour de soi pousse à l’égoïsme, l’amour propre pousse à la vanité.

Rousseau accepte ces concepts ; il les prend à son compte ; mais il introduit dans ce tableau des rectifications qui font exploser la théorie de Mandeville : il affirme que SEUL L’AMOUR DE SOI EST NATUREL, c’est un instinct de vie qui affecte tout être vivant, et l’Homme s’aime lui-même avant toute chose.

QUANT À L’AMOUR-PROPRE, C’EST UNE MODIFICATION DE L’AMOUR DE SOI PAR LA SOCIÉTÉ, C’EST DONC UNE PASSION DÉNATURÉE.


C’est ici que les choses se compliquent, car Rousseau distingue deux niveaux de l’amour-propre :

Lorsque les Hommes cessent d’être naturels, lorsqu’ils cessent d’être des animaux qui errent dans les forêts, quand ils entrent en relation les uns avec les autres, alors, NATURELLEMENT, chacun veut être préféré, veut être admiré : c’est le plus beau, le plus fort, le plus rapide à la course ; SON MOI DEVIENT RELATIF AUX REGARDS DES AUTRES ; c’est le commencement de l’amour propre.

Cet amour-propre est, bien sûr, non naturel si on le considère par rapport à l’Homme sauvage ; mais, si on considère que l’Homme n’est pas fait pour vivre avec les ours, si on considère que l’Homme est fait pour devenir social, alors on voit que sa nature le porte vers la société et donc cet amour-propre, ce premier amour-propre, est conforme à sa nature : c’est, en quelque sorte, "une nature de deuxième rang". Cet amour-propre naturel, appelons-le comme ça, porte sur des relations entre des Moi, avec leurs qualités propres, la beauté, la force, etc.

Mais, quand la société se développe et se corrompt, l’amour-propre ne porte PLUS sur CE QUE JE SUIS, mais sur CE QUE J’AI, sur ce que je possède, et alors, on sort complètement de la nature car le Moi n’est plus en lui, il est hors de soi.

C’est le fond de la critique de Rousseau vis-à-vis de L’IMAGINATION QUI NOUS PORTE LÀ OÙ NOUS NE SOMMES PAS.


On voit bien que cette critique chez Rousseau n’est pas morale, comme chez Pascal : elle est politique, voire économique. L’amour propre orgueilleux que Mandeville décrit est certes naturel à l’origine, mais quand il porte sur les objets de luxe, il est corrompu et n’a rien à voir avec la nature.

Par cette distinction, Rousseau dissocie ce que Mandeville avait associé : il dissocie la passion de son objet ; il récupère l’amour propre et il rejette le luxe.

Il mène, CONTRE CET ESPRIT DE LUXE, UN DOUBLE COMBAT : UN COMBAT ÉCONOMIQUE qui appauvrit les riches en flattant leur amour-propre ; ET UN COMBAT IDÉOLOGIQUE qui remplace l’objet de l’amour-propre : un combat pour remplacer le mauvais luxe par un bon luxe en quelque sorte.

MANDEVILLE a dressé le tableau véridique de l’Homo economicus des temps nouveaux : c’est un riche qui dépense par orgueil et qui fait tourner les affaires. ROUSSEAU va combattre le système : il vise d’une part l’economicus en prenant des mesures économiques, et vise d’autre part l’ Homo en prenant des mesures psychologiques, anthropologiques.

Rousseau propose donc de taxer les produits de luxe les plus ostensibles, ceux qu’on ne peut pas cacher au fisc pour la bonne raison qu'ils sont faits pour être montrés, et ceux dont l’augmentation du prix du fait des taxes ne sera pas un obstacle puisqu’ils ne sont désirables que pour la raison qu’ils sont chers et que d’autres ne peuvent les payer.

Rousseau n’oublie pas que le système des finances est fondé sur le désir, et non sur le besoin, au point que le désir devient pour lui un second besoin.

Je cite Rousseau : “Ils aimeraient mieux mourir de faim que de honte”.

C’est ainsi que Rousseau résume ironiquement la philosophie économique de Mandeville : par le moyen des taxes, progressivement, les riches s’appauvrissent, et à terme, ils rentreront dans le rang de la classe moyenne. Tandis que les impôts permettront de valoriser les campagnes au profit de paysans. Le désir du luxe alimente les besoins des travailleurs par l’intermédiaire de l’État, et le système de finances dépérit lentement, victime de cette hémorragie interne.

Voilà pour l’economicus des temps nouveaux.


Passons à l’Homo capitaliste : concernant la nature humaine, on a vu que, si l’amour propre est naturel en société, la richesse n’est pas son objet naturel. Il est impossible de changer la nature, mais on peut réorienter sa pente : ROUSSEAU PROPOSE L’ÉTABLISSEMENT D’UN BON LUXE, C’EST-À-DIRE DES DISTINCTIONS, DES HONNEURS, QUI CÉLÈBRENT LES PAYSANS INGÉNIEUX ET LES PATRIOTES COURAGEUX, DE SORTE QU’IL Y AURA DE LA VANITÉ À ÊTRE SIMPLE.

Ce qui paraissait être le moteur naturel du capitalisme, devient le moteur de la démocratie paysanne, et le luxe prend des allures d’un appareil idéologique sous le contrôle de l’État.



On voit clairement que les réformes préconisées par Rousseau ne s’adressent pas du tout à un Homme naturel bon et innocent, mais bien à l’Homme corrompu par le système de finances dont il utilise les ressorts pour bloquer la machine.

LOIN DE SE TOURNER VERS UN PASSÉ NOSTALGIQUE ET IRRÉEL, ROUSSEAU A CHERCHÉ À ÉTABLIR UNE SOCIÉTÉ ANTI-FINANCIÈRE : il a voulu penser "l’avortement du capitalisme".



Un dernier point pour boucler le cercle, sur la politique : au XVIIIème siècle, le rapport entre la politique et l’économie n’est pas une question centrale ; on considère même qu’une réforme économique peut s’accomplir sous n’importe quelle forme de pouvoir. Et dans le meilleur des cas, on cherche à éclairer le monarque afin qu'il favorise tel ou tel programme.

Rousseau, au contraire du courant dominant, assure qu’un système économique engendre le pouvoir politique dont il a besoin — "engendre" est un peu fort, disons qu’il le favorise — ; AINSI, LE SYSTÈME DE FINANCES EST LA VOIE QUI MÈNE AU DESPOTISME, C’EST UN SYSTÈME ÉCONOMIQUE QUI DÉTRUIT LA DÉMOCRATIE.

250 ans avant le dictat de Bruxelles qui a muselé le peuple grec, ROUSSEAU AVAIT AFFIRMÉ QUE LA LOGIQUE DE LA FINANCE EST INCOMPATIBLE AVEC LA SOUVERAINETÉ DES PEUPLES.

Pour comprendre son argument, on ne doit pas oublier que, POUR ROUSSEAU, LA DÉMOCRATIE EST UN COMBAT PERMANENT DU PEUPLE CONTRE SON GOUVERNEMENT, CAR TOUT GOUVERNEMENT “FAIT EFFORT, dit-il, POUR USURPER LE POUVOIR DU PEUPLE”, et le peuple doit réagir vite pour préserver ses prérogatives.


Cela suppose des conditions sociologiques et démographiques : les campagnes doivent être peuplées uniformément, de façon que les gens soient en contact et puissent se rassembler au besoin.

OR, LE SYSTÈME DE FINANCES AMASSE LES GENS DANS LES VILLES, ET LES CAMPAGNES SONT DÉSERTES.


Par ailleurs, si les Hommes se soucient avant tout de questions d’argent, ils seront peu enclins à se soucier des questions du Roi et de la démocratie, et ils paieront, s’il le faut, des mercenaires pour garantir leurs frontières, des mercenaires qui bientôt menaceront le peuple.

Le système de finances corrompt les mœurs, désertifie les campagnes, c’est un système fait sur mesure pour le despotisme, pour un État où le peuple se tait, écrasé de misère, et où les riches prospèrent à l’abri des troupes étrangères.

Rousseau n’a pas inventé le matérialisme historique, il ne dit pas que l’économie est la base sur laquelle s’édifie la politique et l’idéologie, mais il dit que chaque système économique prépare la politique qui lui convient, une politique à sa convenance.


J’espère donc que ce survol des positions de Rousseau aura convaincu qu’on ne peut pas cavalièrement le taxer de myopie historique.

Certes Rousseau n’est pas dialecticien, il ne voit pas dans la misère du monde naissant la promesse d’un lendemain radieux ; mais la question de trancher entre l’avenir prometteur et la misère présente, cette question n’est pas facile. Faut-il s’occuper du présent ou espérer l’avenir ? Cette question n’est facile ni pour Rousseau, ni pour Thomas More, ni pour Marx.

Marx a voulu être le fossoyeur du capitalisme, Rousseau a rêvé d’en être l’avorteur »



Yves Vargas
Source : http://www.dailymotion.com/video/xvekz2_rousseau-l-universel-concret-en-actes_news
(minutes 12 à 34).

Ce précieux texte au format PDF : http://etienne.chouard.free.fr/Europe/Actualite_de_Rousseau_vs_Mandeville_Yves_Vargas_2012.pdf


[Mise à jour (23/12/2012, 1h15) :

Danièle, du Québec, nous a retranscrit la présentation de Barbara de Negroni, elle aussi très intéressante.

Voici son travail (Merci Danièle ! :) ) :]

ROUSSEAU : L’UNIVERSEL CONCRET, EN ACTE

Présentation de Barbara De Negroni

Bonsoir, je voudrais travailler ce soir sur la relation qu’il y a chez Rousseau entre les notions… le rôle que peut jouer, chez lui, le concept de l’universel.

Rousseau a la réputation d’être un philosophe d’abord utopique, qui aurait brossé de grandes théories qui seraient inapplicables ; il a la réputation aussi d’être quelqu’un qui s’est beaucoup intéressé à ce qui était universel. On en fait le fondateur des Droits de l’homme et de tous ces textes universels qui seraient à la base de notre politique.

Et je voudrais poser la question : qu’est-ce qui relève de l’universalité et qu’est-ce qui n’en relève pas ? Et voir comment les textes de Rousseau pourraient permettre d’interroger l’Europe, — il me semble qu’ils sont d’une très grande actualité à ce niveau-là — et que Rousseau offrirait des instruments critiques de l’Europe ; il ne serait sans doute pas très surpris de ce qu’elle est actuellement et il donne des moyens de l’interroger.

Alors, on a, chez Rousseau, il me semble, une tension entre deux critères :

d’abord, l’idée qu’il faut travailler sur l’homme en général, sur un Homme universel et pas sur cet Homme pré-déterminé par une [paix ? ] sociale, par une fonction. Pas par cet Homme qui est considéré, au XVIIIe s, comme inégal aux autres, qui a des droits différents des autres.

Donc, il va fonder une notion de légitimité qui va supposer une égalité naturelle des hommes contre l’inégalité politique qui va refuser de considérer que, si les hommes, en société, sont inégaux, c’est en raison de différences naturelles qu’il y auraient entre eux; c’est en raison d’inégalités qui seraient déjà là.

Et pour ça, il veut travailler sur un Homme universel. Par exemple, au début du Discours sur l’inégalité, il écrit :

« Mon sujet intéressant l'homme en général, je tâcherai de prendre un langage qui convienne à toutes les nations ; ou plutôt, oubliant les temps et les lieux pour ne songer qu'aux hommes à qui je parle, je me supposerai dans le lycée d'Athènes, répétant les leçons de mes maîtres, ayant les Platons et les Xénocrates pour juges, et le genre humain pour auditeur. »

Ou bien, au début d’Émile : « Il suffit que partout où naîtront des hommes, on puisse faire ce que je propose. »

Là, un critère qui semble être le genre humain, qui semble fixer une norme politique, et qui va conduire, par la suite, à définir des Déclaration[s] des droits de l’Homme et du Citoyen, pensés comme universels.

Or, il me semble qu’il se pose immédiatement un problème qui est : est-ce que l’on peut réussir à penser un citoyen universel ?

Quand les stoïciens parlent de citoyens du monde — ils en parlent de façon très métaphorique — est-ce qu’on peut penser véritablement à un « citoyen du monde » ? ; est-ce qu’on peut être citoyen du monde ? Est-ce qu’on peut être un citoyen européen, si on applique cela à un plus petit monde, ou bien est-ce qu’il y a là une difficulté et quand on pense au citoyen est-ce que le référentiel doit être le genre humain ?

Et par rapport à ces textes sur l’universalité, il y a d’autres textes de Rousseau qui vont définir la politique par rapport à ce que Rousseau appelle une « volonté générale ».

Et la volonté générale justement ce n’est PAS une volonté universelle. La volonté générale, elle, s’oppose à la fois à deux volontés :

la volonté générale c’est la volonté que chaque individu a quand il prend en compte l’intérêt général ; elle s’oppose tout aussi bien à sa volonté particulière, à celle qu’il peut avoir, en tant qu’individu par rapport à ses goûts personnels, et qui pourraient le conduire à faire passer son intérêt particulier avant l’intérêt général ; et elle s’oppose aussi à ce niveau-là, à ce que Rousseau appelle « une volonté de faction » , quand je suis lié à un groupe, quand je suis lié aux intérêts d’un groupe et que je fais passer les intérêts de mon groupe avant l’intérêt général.

Mais elle s’oppose aussi à une volonté universelle, elle ne peut pas être référée à l’universalité, et ça conduit Rousseau à critiquer le cosmopolitisme, dans des textes où il est très très précis sur la question, disant qu’il se méfie de ces prétendus cosmopolites et au début de l’Émile :

« Défiez-vous de ces cosmopolites qui vont chercher au loin dans leurs livres des devoirs qu'ils dédaignent de remplir autour d'eux. Tel philosophe aime les Tartares, pour être dispensé d’aimer ses voisins. ..

J’aime beaucoup ce texte et je trouve qu’il est très intéressant, vanter l’amour des Tartares pour se dispenser d’aimer ses voisins. Voir d’immenses devoirs à remplir à l’autre bout de l’humanité et négliger complètement ceux que l’on pourrait remplir tout près, et peut-être aussi vivre une sorte de pitié imaginaire au lieu de vivre des actes réels.

Et ça va alors conduire Rousseau à poser la question d’une société, d’une véritable société politique, d’un véritable État qui va supposer qu’on se réfère non pas à un cosmopolitisme mais à une CULTURE spécifique.

Ce sont des thèmes qu’il a beaucoup développés dans ses thèses de politiques appliquées. Quand Rousseau écrit pour la Corse, il écrit pour les Corses, il n’est pas question de les traiter comme des Génois, il n’est pas non plus question de leur donner des mœurs européennes. Quand Rousseau écrit pour la Pologne, il écrit pour les Polonais et il dénonce toute volonté des Polonais de devenir Européens.

Au début des Considérations sur le Gouvernement de Pologne, il écrit :

« Il n'y a plus aujourd'hui de Français, d'Allemands, d'Espagnols, d'Anglais, quoi qu'on dise; il n'y a que des Européens. Tous ont les mêmes goûts, les mêmes passions, les mêmes mœurs, parce qu'aucun n'a reçu de forme nationale par une institution particulière. Tous, dans les mêmes circonstances, feront les mêmes choses ; tous se diront désintéressés et seront fripons; tous parleront du bien public et ne penseront qu'à eux-mêmes; tous vanteront la médiocrité et voudront être des Crésus; ils n'ont d'ambition que pour le luxe, ils n'ont de passion que celle de l'or. Sûrs d'avoir avec lui tout ce qui les tente, tous se vendront au premier qui voudra les payer.

Que leur importe à quel maître ils obéissent, de quel État ils suivent les lois ? pourvu qu'ils trouvent de l'argent à voler et des femmes à corrompre, ils sont partout dans leur pays. »
.

[Considérations sur le gouvernement de Pologne et sur sa réformation projetée].

Je trouve que c’est un texte, là aussi, extraordinairement moderne. Je ne peux pas m’empêcher, en lisant la phrase : pourvu qu'ils trouvent de l'argent à voler et des femmes à corrompre, ils sont partout dans leur pays. - à penser à certaines scènes de cet extraordinaire documentaire sur la crise de 2008 qui s’appelle Inside Job et où on ne voit qu’une chose : de l’argent à voler et des femmes à corrompre ; des crashs financiers qui se produisent à coup de spéculations et… je ne sais même pas si l’on peut parler de « bordels de luxe » parce que le mot « bordel » ne convient plus à ce niveau-là. Mais enfin bon… une institution pour trouver des femmes à corrompre particulièrement efficace. À la sortie du film, on a le sentiment que DSK était vraiment blanc comme un agneau, enfin bon, à côté du reste, c’était quasiment dérisoire.

Et ça conduirait à l’idée qu’il est absolument nécessaire de revenir à une institution spécifique.

Or, ce qui m’intéresse c’est de voir ce qui se passe quand on devient Européen pour Rousseau. En changeant de critères on finit par perdre tous critères nationaux, on finit par ne plus vivre comme un individu. Comme s’il y avait une tension entre un individu qui satisfait son intérêt et qui est incapable de penser à un universel abstrait.

Raison pour laquelle Rousseau considère que le christianisme est complètement utopique, que c’est une morale magnifique mais qu’elle est faite pour les hommes sans passion ; que du moment où les hommes ont des passions, il n’est pas applicable et qu’un peuple de chrétiens serait un peuple qui serait exterminé très rapidement parce que, de toute façon, si on tend la joue gauche à chaque fois que l’on vous a frappé la joue droite, on a peu de chance de survivre dans un monde où les autres en profitent. Cela supposerait que tout le monde pratique la même morale, ce n’est pas le cas et que, par-là même quand on veut vivre par rapport à ce critère d’universalité, en réalité qu’est-ce qui se passe ?

On revient à une forme d’individualisme ; on ne cherche plus que son intérêt personnel ; où les valeurs politiques n’existent plus.

Alors, que l’Europe soit symbolisée avant tout seulement par une banque ne me paraît pas tout à fait indifférent à ce texte.

Et ça va donc conduire à un paradoxe, c’est que pour qu’il y ait un bien public, il faut des forces particulières et ça va conduire Rousseau à travailler sur le rôle de LA FÊTE, sur le rôle des MONUMENTS et à ce texte étonnant à propos de la Pologne où il donne aux Polonais le modèle du peuple juif :

Rousseau écrit en 1772, juste avant le premier partage de la Pologne — la Pologne va complètement disparaître de la carte de l’Europe au XVIIIe s. ; elle réapparaît en 1919, trois partages successifs : la Prusse, l’Autriche et la Russie se coupant les morceaux — , et Rousseau écrit aux Polonais, en leur parlant de ce modèle de Moïse ; en montrant que Moïse osa faire un peuple libre, en donnant aux Polonais DES MŒURS TRÈS SPÉCIFIQUES et qu’il a fait cette chose étonnante qui fait qu’un peuple ait pu survivre au fait de ne plus avoir d’État ; qu’ils ont encore eu une patrie alors qu’ils n’avaient plus de terre.

Une façon de dire aux Polonais aussi que même s’ils n’ont plus de terre ils ont peut-être intérêt à garder un amour de la patrie et que c’est peut-être comme ça que leur pays pourra renaître un jour.


Donc, il me semble que cette tension est très importante et que lorsqu’on veut voir de Rousseau uniquement le théoricien de l’universel, on en fait un auteur qui est parfaitement inapplicable : on confond ce qui relève de PRINCIPES de droits politiques qui eux, évidemment sont universels, à une politique APPLIQUÉE qui elle est toujours spécifique, toujours particulière et qui n’est pas transposable d’un pays à un autre.

Et il n’est pas étonnant qu’un des très grands lecteurs de Rousseau au XXe s., soit Claude Lévi-Strauss, qui voit en Rousseau le fondateur des sciences de l’Homme ; qui voit en lui le fondateur du concept de culture et qui s’y réfère régulièrement tant il lui doit une dette immense.

C’est grâce à lui qu’il a pu élaborer certains concepts parce que précisément, c’est seulement à travers des notions comme celle de culture que l’on peut réussir à penser véritablement un peuple, et qu’il doit donc y avoir toujours une tension entre ce qui doit toujours relever d’une légitimité qui, elle, est universelle, et ce qui relève d’une légalité qui, par définition, est universelle dans un État mais qui n’est pas universalisable.

Voilà.

Barbara de Negroni

Source : http://www.dailymotion.com/video/xvekz2_rousseau-l-universel-concret-en-actes_news
(minutes 0 à 12).

Traces oubliées de notre première rencontre à Toulouse, le 24 février 2012 : Le tirage au sort et la Constitution par le peuple (3)

Par hasard, je retrouve sur le net les vidéos de notre rencontre à Toulouse au début de l'année (salle du Sénéchal, le 24 février 2012 ; que c'est loin, déjà... vie de fou), et j'ai l'impression que je n'avais ni annoncé ce rendez-vous, ni signalé ce compte rendu, sur le blog... => Au cas où, je corrige ici cet oubli. Vieux motard que jamais :)

Le son n'est pas bon, pardon. De toute façon, vous connaissez tout ça par cœur, maintenant :)

Le tirage au sort et la Constitution par le peuple :

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mercredi 5 décembre 2012

Take the square - Prendre la place - un film à aider (14)

Take the square
Prendre la place

un film à aider


Take the square par OXYGENPROD

Place Tahrir, Puerta del Sol, Syntagma Square, Wall Street… Le Caire, Madrid, Athènes, New-York… Autant de villes, autant de lieux où les différents peuples se sont mis à camper pour reprendre la rue, se réapproprier l’espace public, se réapproprier la démocratie…

Ce documentaire raconte l’histoire d’un mouvement qui a pris naissance sur le bord du Nil pour s’étendre à travers le monde et tenter de changer les rapports démocratiques.

Documentaire de Rodney PASSAVE-2013


Pour les aider, voici la page TOUSCOPROD (sympa, le nom) :
http://www.touscoprod.com/project/produce?id=423


The revolution will not be televised...




À part ça (mais c'est de la même veine), c'est après-demain que je vais rencontrer des Grenoblois, pour écrire ensemble quelques articles d'un exemple de Constitution d'origine populaire :)

http://etienne.chouard.free.fr/Europe/forum/index.php?2012/11/25/279-rendez-vous-a-grenoble-le-7-decembre-pour-ecrire-nous-memes-quelques-articles-de-constitution

Si vous voulez voir (un peu) à quoi peut ressembler ce genre d'atelier populaire constituant, voyez ce montage qui résume notre dernière rencontre, à Toulon, elle aussi sur le RIC :

See you soon.

Étienne.


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