Demain, je pars retrouver Marion Sigaut à Roubaix, pour un libre examen, contradictoire, de ce qu'on appelle "Les Lumières".

C'est le bon moment pour vous signaler ces deux perles de Guillemin que j'ai dans mes soutes à propos de Voltaire.

• Écoutez d'abord cette passionnante
conférence d'Henri Guillemin sur Voltaire :

Le fichier mp3 à télécharger (clic droit Enregistrer sous..) : http://etienne.chouard.free.fr/Europe/Guillemin_explique_Voltaire.mp3



• Voyez ensuite cette étude d'Henri Guillemin, spécialement consacrée à Voltaire,
publiée dans son livre "Éclaircissements" (paru en 1961 à la NRF),
et intitulée "François-Marie Arouet, dit Zozo, dit Voltaire".



Ça aussi, c'est passionnant.

Après l'avoir scanné et OCRisé, j'ai relu et corrigé cet extrait, pour pouvoir vous le proposer ici, à la fois au format PDF, et ci-dessous, en clair, en attendant vos commentaires :)


Mais avant de le reproduire, je voudrais vous raconter une petite anecdote.

Vous savez comme j'aime cet homme, de plus en plus ; comme il me devient familier, comme il me semble si proche aujourd'hui, à force d'entendre et de réentendre sa voix, à force d'écouter attentivement chacune de ses conférences, stylo et bloc-notes à la main — parfois 5 ou six fois, sans me lasser le moins du monde !
Vous savez comme j'aime sa gentillesse, sa précision, sa modestie, sa politesse, son exigence sociale...

Vous savez aussi comme j'aime les livres en général, ces traces d'intelligence, d'efforts et de découvertes qui nous aident tant à progresser vite (avant de partir à notre tour) : j'en commande beaucoup, toute l'année ; ils m'alimentent, ils me donnent de la force, ils me servent à chercher, à m'orienter, à réfléchir.

Fin mai, je commande et reçois le livre "Éclaircissements", d'occasion : un beau vieux livre comme je les aime.
Je respire son odeur, je l'ouvre...
Et en première page, je tombe sur ça :

L'exemplaire du livre que j'avais commandé avait été, un jour, celui d'un ami d'Henri (un certain Jean Grossin ?) qui lui avait fait cette gentille dédicace ; et cette trace d'encre, dessinée par ce bonhomme que j'aime tant (sans l'avoir même connu de son vivant) devait aboutir un jour dans mon bureau... C'est idiot, je sais, mais je trouve ça émouvant.

Bon, voilà. Pardon.


Voici donc le chapitre de ce livre consacré à Voltaire :

 

Henri Guillemin

 


Éclaircissements

(1961)

 

 

Extrait :

François-Marie Arouet,
dit Zozo, dit Voltaire

 

 

 

Parler de Voltaire avec calme justice, est-ce que c'est possible ?

VICTOR HUGO1.


J'ai voulu en avoir le cœur net.

En somme, Voltaire, je ne l'avais jamais encore abordé un peu sérieusement que dans ses rapports avec Jean-Jacques ; il n'y était pas avenant. Le regarder une bonne fois, l'observer longuement et sous tous les angles, cette entreprise-là je ne l'ai jamais vraiment essayée.

C'est Besterman qui m'a poussé à ce travail. Non qu'il m'y ait expressément incité, mais par le seul fait de son exemple. Voilà quelqu'un, Besterman, qui a fait plus que d'aimer Voltaire ; on peut dire, sans hyperbole, qu'il lui a voué sa vie. Et je le connais, Théodore Besterman ; aussi noble qu'intelligent. Fanatique ? Bien sûr. On ne réalise rien qui vaille, où que ce soit, sans « diable au corps ». Il ne croit pas, en religion, ce que je crois ? Et après ? Il ne s'agit pas ici d'option métaphysique. Il s'agit d'histoire et de connaissance. Il s'agit de savoir qui était Voltaire. Et parce que je suis catholique, ce n'est pas une raison suffisante pour considérer avec horreur l'être humain François-Marie Arouet, dit Voltaire. J'ai même l'impression que c'est exactement l'inverse qui est vrai.

Joseph de Maistre appelait Voltaire « le dernier des hommes, après ceux qui l'aiment » ; il disait qu'admirer Voltaire, se sentir du goût pour lui, c'est « le signe infaillible d'une âme, corrompue ». Mais Lamartine n'était pas une âme pourrie, et il aimait Voltaire, tellement que, dans le manuscrit de son Histoire des Girondins 2, il l'avait salué avec ivresse. Voyez plutôt : « Il y a une incalculable puissance de conviction, et de dévouement à Vidée, dans cette audace d'un seul contre tous [...] Braver le respect humain sans autre applaudissement que sa conscience, le respect humain, cette lâcheté de l'esprit déguisée en respect de l'erreur, affronter les bûchers de la terre et les anathèmes du ciel, c'est de l'héroïsme [...] Voltaire livra volontairement son nom à toutes les colères et à toutes les malédictions du parti qu'il attaquait. Il le dévoua, et pendant sa vie et pendant des siècles, aux ressentiments, aux calomnies, aux injures, aux outrages des chrétiens. Il condamna sa propre cendre à n'avoir même pas de tombe pour que son nom fût le signe, le drapeau déchiré et souillé de la guerre qu'il commençait au nom de la Raison [...] La Raison date de lui dans l'histoire, dans la philosophie, dans la religion. » Et Michelet : « Voltaire est celui qui souffre, celui qui a pris sur lui toutes les douleurs des hommes. » Victor Hugo, après l'avoir maudit, à trente-cinq ans, comme un messager du démon, à la fin de sa vie acclamait, avec les républicains de Paris, son « esprit » et son « cœur ». Le Lamartine des Girondins, le Michelet de l'Histoire de la Révolution française, le Hugo de 1878, ce qu'ils aiment chez Voltaire, c'est une certaine image de lui qui n'est peut-être pas la bonne ; mais les ennemis de Lamartine et de Hugo lorsqu'ils se ruent contre Voltaire, je connais leurs arrière-pensées, je les vois venir, et ils me donnent envie de le rejoindre. Le vieil Hugo qui célébrait Voltaire, c'est le même, à la fin de son William Shakespeare qui, évoquant le « groupe sacré » des Témoins où se rassemblent, à ses yeux, Isaïe et Socrate, Job et Platon, Tacite et saint Paul, Jeanne d'Arc et Voltaire, termine sa phrase par l'exaltation, au-dessus d'eux tous, de « cette immense aurore : Jésus-Christ ». Et je ne peux pas oublier non plus ces mots de William Blake faisant parler Voltaire : « J'ai blasphémé le fils de Dieu, et cela me sera pardonné ; mais eux, ils ont blasphémé l'Esprit-Saint et cela ne leur sera pas pardonné3. »

Un homme qui se bat pour ce qu'il croit la vérité, comment faire, même s'il nous navre, pour lui refuser notre estime ? Voltaire avait devant lui un drôle de catholicisme. Son propre parrain, le galant abbé de Chateauneuf, lui donne à lire, pour sa formation, cette Moïsade où les croyants n'ont le choix, pour l'origine de leur credo, qu'entre la fourberie et la sottise. Il a connu et pratiqué les abbés du Temple, parmi lesquels ce Servien qui mourra, fâcheusement, entre les bras d'un danseur. Ces prêtres qui se divertissent, avec les mondains, des gris-gris dont ils vivent, comme ils changent de visage dans l'exercice de leur métier ! Avec quel aplomb ils se donnent, en chaire, pour « les successeurs des apôtres » ! Que l'élite, que les entretenus s'esclaffent avec eux sur la Vierge ou l'Eucharistie, c'est sans conséquence ; on est entre soi, entre mangeurs. Mais que de vilaines gens endoctrinent les mangés au point de les induire à l'insoumission, halte-là ! L'augure goguenard se mue en inquisiteur. J'ignore ce qu'était, dans sa vie privée, l'abbé de Caveyrac ; c'est lui, en tout cas, au beau milieu du siècle (1758), qui indiquera la bonne méthode pour que les protestants traqués cessent de se plaindre ; si le bras séculier s'occupe d'eux comme il faut, finies les jérémiades ; les protestants auront disparu ; l'abbé de Caveyrac glorifie la Saint-Barthélemy. D'où ceci, d'Arouet-Voltaire : « Croire à l'Évangile est chose impossible quand on vit parmi ceux qui l'enseignent. »

C'est toujours beau, une combustion. Et Voltaire flambe. Son ami Formont, il le trouve agréable, bon garçon, pensant bien ; mais qu'il est mou ! Voltaire ne supporte pas les tièdes. Formont l'agace ; « il n'a pas le cœur assez chaud » ; « le plus indifférent des sages ». Dans cette page si curieuse, non signée, parue en 1734 et qui tente un portrait de Voltaire, le voici défini : « Un ardent, qui va et vient, qui vous éblouit et qui pétille. »

Une manière de brûlot. Et ce feu l'a pris de bonne heure. On répète encore aujourd'hui que l'Angleterre l'a transfiguré. Pas du tout. Lorsque le pouvoir l'embastille, en 1726 (et c'est à la suite de cet incident qu'il ira faire la découverte de la « liberté » britannique), le lieutenant de police reçoit des félicitations pour avoir enfin sévi contre un gaillard qui, « depuis quinze ans », se déclarait publiquement « ennemi de Jésus-Christ », traitait les apôtres d' « idiots » et les Pères de « charlatans » ; 1726 moins quinze, cela nous reporterait à 1711, au petit Arouet de dix-sept ans qui, cette année-là, en août, sortait de chez les jésuites. Le chiffre est excessif, nous en verrons la preuve. La lettre anonyme de 1726 au lieutenant de police n'en établit pas moins que Voltaire, alors, de longue date déjà, pensait ce que nous savons sur ces sujets qui l'auront obsédé toute sa vie. Je dis bien : obsédé. En 1774 ? le 9 décembre 1774 (il a quatre-vingts ans), Mme du Deffand lui murmurera, comme à un complice : « Vous ne sauriez perdre le souvenir de l'événement qui s'est passé il y a mille sept cent soixante-quatorze ans. Tout vous y ramène. »

Aimer quelqu'un qui, en des matières sérieuses, pense contre moi, je sais très bien que je le peux. La politique de Joseph de Maistre est aux antipodes de la mienne, et de Maistre me plaît tout entier. Chez les écrivains d'aujourd'hui, Étiemble est mon ami, et cependant une frénésie l'habite contre cette foi à laquelle j'appartiens. Je ne lui en voudrai jamais de ses coups de bélier contre ma maison. Il suit sa loi. Quiconque a dans le cœur une certitude se doit d'obéir à ses commandements. Moi non plus, je n'aime pas les tièdes, les précautionneux, les amis-de-tout-le-monde. L'homme qui prend des risques parce qu'il a des choses à dire, tant pis s'il me blesse ; je parlerai moi aussi, en sens contraire ; voilà tout. Salubre, l'antagoniste qui se passionne pour ce qui en vaut la peine, l'homme qui n'est pas de ces âmes mortes dont la pestilence vous asphyxie, ni de cette race si bien nommée par J.-P. Sartre4, et si parfaitement discernable : les « salauds ». Je ne me sens pas prêt, devant Voltaire, à lui cracher au visage parce qu'il insulte ce que j'adore. Voltaire croyait le christianisme un mensonge ? Il se devait de le combattre. Les propos qu'il tient sur le Christ, avant de les lui imputer à crime, il faut se mettre dans sa perspective. Voltaire n'outrage pas, diaboliquement, un Dieu fait homme, un Rédempteur. Ces termes-là, pour lui, sont vides. Il voit Jésus comme un prêcheur juif, né probablement d'un adultère, et dont l'aventure finit mal ; un mortel, un triste mortel, comme les autres, assujetti aux misères de notre condition et qui eut peur devant la mort jusqu'à en « tomber de faiblesse ». Qu'il l'ait nommé « le pendu », c'est qu'il le voit tel, en effet, et encombrant, et irritant dans l'exploitation que des habiles ont tirée de son supplice. Qu'il signe « Christ-moque », c'est qu'il nargue, à bon escient, des crédulités imbéciles ; et s'il écrit à Helvétius, le 2 janvier 1761, qu'il « faut hardiment chasser aux bêtes puantes » — les « bêtes puantes », ce sont les prêtres, du papiste ou du calviniste, « tous pétris de la même merde » — c'est que ces gens dont les uns ont fait la Saint-Barthélemy et dont les autres ont brûlé Servet, il les hait d'une haine « sainte ». Et s'il manque délibérément d'élégance, s'il se frotte les mains, en 1765, parce que la Religion « en a dans le cul », c'est que nous n'avons pas affaire, avec lui, à Renan le douceâtre. Entre l'onctueux et l'emporté, ma préférence n'hésite pas. Lorsque Voltaire dit « ces drôles » en parlant des « christicoles », ou ces « gredins » à propos de ceux qui « croient encore au Consubstantiel », j'ai beau me savoir au nombre des gredins et des drôles, je l'aime bien, ce fulgurant. Il est injuste ? Il va trop fort ? On perd le droit, avec Voltaire, quand on ne pense pas ce qu'il pense, d'être autre chose qu'une canaille ou un minus ? Cela ne fait rien. Dans la bagarre, on ne mesure plus ses coups. Les forcenés d'une doctrine, pourvu que je les sente authentiques, pas moyen en moi d'étouffer à leur égard une fraternité inavouable.

 

Donc, je m'y suis mis. Pomeau me tracassait. René Pomeau c'est le spécialiste, le Besterman II. Sa thèse sur la Religion de Voltaire est un de ces ouvrages qui forcent le respect. Que de lectures et de recherches pour un pareil édifice ! Pas le genre essai troussé, où l'auteur, fort de son génie, se persuade que l'intuition suffit à tout et dédaigne l'application des cuistres. Valéry a commis des bévues et je songe, douloureusement, à Claudel et à son Drame de Brangues, sur Stendhal. Pomeau est de cette humble secte, la mienne, où l'on passe des années à s'enquérir. Pomeau, sur Voltaire, mérite qu'on l'écoute. Et son petit livre aussi, dans la collection des Écrivains de toujours, est solide. Il a bien fait, également, de publier (Voltaire l'Impétueux) les notes laissées par André Delattre. Encore un bon travailleur, Delattre, trop tôt parti. Avec le Desnoireterres qui reste irremplaçable, la matière, à présent, ne manque plus — sans parler des Carnets révélés par Besterman et des Lettres à Mme Denis, retrouvées par le même (complément des Lettres d'Alsace fournies par G. Jean-Aubry) et de la Correspondance déjà prodigieusement accrue.

Je me disais : au fond, si je ne l'aime pas, si je n'éprouve pour lui qu'un intérêt hostile, ce doit être faute d'avoir vécu avec lui. Quand on entre pour de bon dans la pensée, dans le destin, dans la vie quotidienne d'un de ces grands morts, quand on se fait son compagnon, quand on touche ces papiers sur lesquels se posèrent ses doigts et qui reçurent son souffle, quand on l'entend respirer, quand on attrape, de temps à autre, son regard même de vivant, invinciblement, n'est-ce pas ? on s'attache à lui, on lui pardonne tout. J'ai connu cela avec Lamartine, avec Jean-Jacques, avec Hugo. Il est vrai que d'autres entreprises similaires ne m'ont pas conduit au même résultat. Vigny, plus je l'ai vu de près, plus la glace m'est entrée dans les veines. Avec Constant, pire ! À cause d'Adolphe, et de Mauriac, et du cher Dubos, je n'avais jamais compris Pauline de Beaumont, « l'hirondelle », Pauline si peu mauvais cœur, et qui traite Benjamin si mal. Je sais aujourd'hui pourquoi elle pouvait écrire à Joubert (qui était bien de son avis) : Constant ? un individu « vraiment haïssable ».

On ne peut se contenter, sur Voltaire, de ces opinions courantes qui ne sont que des défaites : qu'il « échappe », qu'on n'arrive pas à le saisir, que « c'est un être bien singulier » (Mme du Defïand), « sans unité » (Pomeau), « tout en dispersion » (Delattre). « Non vultus, non color unus » (1734). Quelqu'un est toujours quelqu'un, avec son identité. Voltaire est d'une capture difficile ? Il n'y a qu'à s'acharner mieux. C'est lui qui se décrit « vif comme un lézard, flexible comme une anguille ». Il fuit. Mais les lézards et les anguilles, on finit tout de même par mettre la main dessus et il est certainement possible de « saisir » Voltaire. À condition d'ouvrir l'œil, de se méfier, de ne jamais le prendre au mot sur un seul mot, mais de contrôler ce qu'il raconte ici par ce qu'il raconte là. Malin comme pas un. Prêter l'oreille surtout quand il croit qu'on ne l'entend point.

 

Pomeau a une bonne remarque, concernant Faguet. Ledit Faguet, dans un de ses morceaux de bravoure, présente la philosophie de Voltaire et, pour conclure, se tient les côtes. « Élaborée par Emile Faguet », écrit excellemment Pomeau, la philosophie de Voltaire « ne manquait pas d'être absurde » et M. Faguet, ensuite de s'étonner, avec humour, « que Voltaire eût été si sot 5 ». Faguet dénaturait le système idéologique de Voltaire afin de s'en gausser. Mais il aurait pu s'épargner cette ruse. Je vois, dans le camp d'en face, J.-R. Carré qui s'évertue à donner « consistance » à la philosophie voltairienne. Il vous bâtit une belle construction, mais c'est du Carré, pas du Voltaire, tout comme faisait Emile Faguet dans une intention opposée. Pomeau, la loyauté même, reconnaît que la pensée métaphysique d'Arouet n'offre à l'esprit, quand on l'examine, qu' « un ensemble faiblement organisé, un peu flottant ». Euphémisme. J'ai fait le travail. Ça n'existe pas, la pensée philosophique de Voltaire, du vent ; et son Traité de métaphysique est la plus involontaire mais la meilleure de ses bouffonneries. Rien de plus verbal et de plus frêle que ses démonstrations inlassables d'un Dieu créateur et « horloger ». Voltaire n'a pas la tête métaphysique, et pas la tête scientifique non plus. Il a fait de valeureux efforts, à Cirey. En pure perte. L'ennui, c'est qu'il ne s'en rend pas compte du tout, qu'il se figure vraiment avoir fait le tour des connaissances humaines. Il effleure et croit avoir pénétré. Intelligent, certes, mais pas assez pour prendre conscience de ses limites. Diderot a d'autres dimensions. Je ne souscris pas au scientisme, mais c'est un système cohérent. Voltaire n'est « scientiste » à aucun degré. Voltaire n'attend rien de l'« avenir de la science ».

Au terme de son enquête, si scrupuleusement conduite, sur la pensée religieuse de Voltaire, à quoi aboutit Pomeau ? Pomeau estime que Lanson n'avait point à balancer. Ce qu'il avait écrit un jour, Lanson (mais, au sein du même ouvrage, n'hésitant pas à se contredire) : que Voltaire était déiste « gravement, chaleureusement », c'est, dit Pomeau, la pure vérité. Tout son gros livre est fait pour soutenir cette thèse, en démontrer l'exactitude. Or il ne m'a pas convaincu ; absolument pas. Que Voltaire ne puisse concevoir l'univers sans un géomètre préexistant, d'accord. Que la « raison » de Voltaire — et même, en lui, quelque besoin compensatoire — exigent un Artisan premier, un Maître universel, d'accord également. Mais Voltaire « chaleureusement » déiste, la chaleur impliquant au moins un commencement d'amour, je le nie. Pomeau prend au sérieux le Voltaire officiel, le Voltaire public qui s'adresse au Grand Être :

Je ne suis pas chrétien, mais c'est pour t'aimer mieux

et qui récidive, à trente ans de distance :

O Dieu qu'on méconnaît, ô Dieu que tout annonce,

  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  . 

Si je me suis trompé, c'est en cherchant ta loi.
Mon cœur peut s'égarer mais il est plein de toi !

Attention. Quand Voltaire se fait imprimer (j'entends : sous son nom), c'est là qu'il est le plus inquiétant. Et peut-être, dans ces cris fameux, peut-être qu'il s'émeut lui-même ; mais cette émotion est d'une nature particulière. Voltaire verse de vraies larmes, ses sanglots sont incontestables, lorsqu'il incarne en scène Lusignan (« Grand Dieu, j'ai combattu soixante ans pour ta gloire ! » et la suite). Quantité d'acteurs, au théâtre pleurent des larmes brûlantes, et c'est une habitude des gens de lettres, lorsqu'ils lisent leurs œuvres tout haut, de s'étrangler malgré eux, quelquefois même à la seule approche des passages émouvants. Trois témoignages attestent que le froid Constant s'étouffait, bouleversé, en donnant lecture de son Adolphe, et Dieu sait pourtant qu'il était payé, Benjamin (payé, on ne saurait mieux dire), pour connaître les cartes truquées avec lesquelles il menait son jeu. Il pleurait tout de même ; tant ont peu de rapports la littérature et la vie.

 « Dieu est l'éternel Géomètre, mais les géomètres n'aiment point. » Ce texte-là, des Notebooks, est instructif. Comment veut-on que le cœur s'embrase pour cet Architecte impassible ? Lamartine qui, sur Voltaire, perdait un peu la tête, n'en a pas moins marqué ceci, qui l'attristait : « Une seule chose lui manqua » ; chez lui, « plutôt la haine contre l'erreur que l'amour pour la vérité ». Dans ces alexandrins de parade que nous venons de reproduire, les mots-clefs ne sont pas ceux que Voltaire pousse en avant ; pas « t'aimer mieux » ; pas « plein de toi », mais les hémistiches antérieurs. Son homélie est la suivante : si vous voulez — et vous le voulez, n'est-il pas vrai ? hommes de bonne volonté, mes frères — si vous voulez rendre au Tout-Puissant un culte digne de sa grandeur, cessez de le « méconnaître », cessez de l'amoindrir comme font ces pauvres chrétiens. Offensive, l'idée. Sous couleur d'hommage, une incrimination. Voltaire attaque. Et son sketch de l'aurore, raconté par lord Brougham, ses transports sur la montagne devant le petit Latour médusé, son agenouillement de vieillard sublime, son apostrophe à l'Éternel dans la gloire du soleil levant : « Je crois ! Je crois en Toi ! », c'est le post-scriptum qui lui confère sa valeur enseignante ; « tout à coup, se redressant, il remit son chapeau, secoua la poussière de ses genoux, reprit sa figure plissée : — Quant à Monsieur le Fils et à Madame sa mère, c'est une autre affaire. » L'exercice sur la colline est de 1775. À cette date, Voltaire se bat sur deux fronts ; entre lui et les holbachiens, la cassure s'est faite. Le Voltaire des années ultimes a connu la même aventure qui sera celle de Victor Hugo. Tous deux, à la fin, sont en butte, pour leur déisme, aux sarcasmes d'anciens amis qui les trouvent maintenant attardés. Zola, en 1881, traite de « gâteux » l'auteur de l'Âne ; Diderot, après 1770, juge que Voltaire n'est qu'un « cagot » et la Correspondance littéraire nous apprend que, dans le groupe du baron, Voltaire est tenu pour un « capucin ». L'homme du Dictionnaire philosophique parle à présent des « énergumènes athées » qu'il jette au même fumier que les « énergumènes chrétiens ».

Étrange ; car enfin, à bien recueillir ses confidences, on le voit mal sûr que son Architecte soit autre chose qu'une abstraction. Il a passé son temps à le réputer si lointain, tellement incommensurable à notre petitesse qu'on se demande vraiment pourquoi les négateurs de ce fantôme le désobligent à ce point. La Providence, depuis Zadig (Zadig, ou La vertu est toujours punie), chacun sait le cas qu'il en fait. « Mes chères puces, vous êtes l'ouvrage chéri de Dieu et tout cet univers a été créé pour vous. » Voltaire pouffe de rire au nez des prédicateurs. L'homme centre de la création ? Il n'y a guère de jobarderie qui l'amuse davantage. Tout au plus sommes-nous « les souris du bateau » et le grand vaisseau du monde roule dans l'inconnu, sans plus se soucier des hommes qui s'agitent, imperceptibles, à la surface de la terre (goutte de boue, elle-même, infime) que les marchands dont le navire fait route vers les Indes ne s'intéressent aux rongeurs trottinant dans les cales. Ils les ignorent, comme l'univers nous ignore. Et si Voltaire, d'un bout à l'autre de sa vie, s'est ingénié à contredire Pascal, à le faire taire, à montrer comme il est facile de clouer ce rhéteur et de dénuder ses sophismes, l'image du « roseau pensant », pour lui, penseur, est non avenue. La pensée de l'homme, quelle pitié ! Nous ne savons rien et nous ne pouvons rien savoir. Nous balbutions dans l'incompréhensible. Des insectes, les humains, de ridicules insectes, éphémères et malpropres, « petits embryons nés entre de l'urine et des excréments », « invisibles marionnettes » qui s'en vont, en une seconde, « de Polichinelle au néant ».

Il y a ce que Voltaire professe, et il y a sa « doctrine secrète ». Pour écarter la Révélation, il déclare que la conscience est là, présence et parole de Dieu en nous. « Dieu parle à tous les cœurs... La conscience qu'il a donnée à tous les hommes est leur loi naturelle » ; « toute la nature vous a démontré l'existence du Dieu suprême ; c'est à votre cœur à sentir l'existence du Dieu juste ». Mais Rousseau l'importune avec son « sentiment intérieur » et ces « premiers principes » où reparaît cette « connaissance du cœur » d'où Pascal tirait argument. Et Voltaire se transforme en sourd, raillant (Lettre au Dr Pansophe) « cette voix divine qui parle si haut dans le cœur des illuminés, et que personne n'entend ». La loi morale, la « loi naturelle », constamment, paraît-il, dictée par Dieu à l'homme, comment parviendrait-elle à ce ciron, à ce parasite burlesque et minuscule ? Dieu ne s'occupe que des soleils. De minimis non curat praetor. « Que Néron assassine sa mère, cela n'est pas plus important pour l'Être éternel que des moutons mangés par des loups, ou par nous, et des mouches dévorées par des araignées. Il n'y a point de mal pour le Grand Être » ; son affaire est « le jeu de la grande machine » et non point nos comportements que notre orgueil dérisoire se plaît à tenir pour sérieux et qui sont, dans l'ordre des mondes, exactement comme s'ils n'étaient point, indifférents, indiscernables. Devant Boswell qui l'interviewe et qui boit ses paroles, Voltaire exécute, ravi, son numéro du Sage, et il veut bien, hochant la tête, et le menton dans les narines, lâcher ce cruel aveu que, sur l'article de notre âme, ses certitudes manquent d'assurance ; mais à Mme du Deffand, qui l'entendra, il dédie, là-dessus, cette toux discrète et dubitative qui, dans la bonne compagnie, tient lieu d'hilarité. « Là-haut », « là-bas », pour Voltaire, écrit René Pomeau, sagace, c'est « nulle part ». Où allons-nous ? « À l'abîme du néant. » Et quand Voltaire ôte sa perruque et ses manchettes, il se débonde : Dieu ? Un Dieu créateur de l'humanité ? Allons ! Pas d'offense à ce grand concept ! « Comment un Dieu aurait-il pu former ce cloaque épouvantable de misères et de forfaits ? » Si vigilant que se soit fait René Pomeau, il a trop oublié la différence qui sépare le Voltaire déclamateur du Voltaire confidentiel. Deux plans. Deux registres à ne pas confondre. S'imaginer qu'on peut retenir comme valable ce que Voltaire débite lorsqu'il est sur ses tréteaux, c'est aller au-devant de mécomptes. Voltaire prodigue la fausse monnaie. Pour cesser de le dire « multiple », il n'est que de savoir son code et d'affecter ses paroles du signe, chaque fois, qu'elles comportent : le signe de la suspicion lorsqu'il s'agit de propos forains, discours en vers et autres traités ; l'estampille de crédibilité, au contraire, lorsque Voltaire parle à voix basse et s'adresse au « petit troupeau ». C'est le Voltaire grimé qui fait vibrer sa voix dans le Traité de la Tolérance, mais c'est Voltaire au naturel qui chuchote avec Damilaville ou d'Alembert ; et dans ces lettres-là, l'Être infini du forum ne s'appelle plus que « Brioché », et l'inscription haute et grave que le châtelain de Ferney a fait graver sur sa chapelle : Deo Erexit Voltaire s'accompagne de cette glose aimable : « un beau mot entre deux grands noms ».

La « chaleur » du déisme voltairien existe, mais en un certain sens seulement. Non pas la brûlure d'un amour, mais réchauffement d'une colère. Toujours anti, Voltaire-le-déiste ; anti-Pascal, d'abord ; anti-d'Holbach ensuite et par surcroît. S'il lève des yeux noyés vers le ciel du Grand Géomètre, ses mains s'affairent en même temps, et tandis que l'assistance éblouie suit son regard vers les nuages, ses doigts industrieux tordent le cou, plus bas, aux gêneurs, gêneurs chrétiens qui voudraient lui gâter ses plaisirs, gêneurs athées qui mettent en péril ses jouissances. Pomeau se trompe quand il assigne aux dernières années de Voltaire les raisons pratiques, les raisons de propriétaire qu'on lui voit, pour la défense de l'idée de Dieu. Les mêmes mots lui viennent, en 1750, contre La Mettrie, qu'il dirigera en 1770 contre d'Holbach. « Il y a une grande différence, avait-il écrit, entre combattre les superstitions des hommes et rompre les liens de la société » et dans son Histoire de Jenni, voici sa formule identique : si l'athéisme se répand, « tous les liens de la société sont rompus » ; cette fois, une précision supplémentaire : et « le bas peuple ne sera plus qu'une horde de brigands ». C'est à ce moment (1770) que Voltaire fait sa trouvaille illustre :

Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer,

avec ce commentaire qui ne laisse à sa pensée rien d'obscur :


.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  . 
et ton nouveau fermier,

Pour ne pas croire en Dieu va-t-il mieux te payer ?

 

Sa correspondance est d'une limpidité totale : « La croyance des peines et des récompenses après la mort est un frein dont le peuple a besoin » ; « il est fort bon de faire accroire aux hommes qu'ils ont une âme immortelle et qu'il y a un Dieu vengeur qui punira mes paysans s'ils me volent mon blé et mon vin ». Et ceci encore, qui est dans l'A. B. C. : « Je veux que mon procureur, mon tailleur, ma femme même croient en Dieu, et je m'imagine que j'en serai moins volé et moins cocu. » L'effroi qu'inspire l'athéisme au seigneur de Ferney le guide à des prévenances inattendues. En 1763, exempt encore de toute angoisse, car l'athéisme restait le fait d'amis distingués, Voltaire daubait sans retenue, dans son Pot Pourri, sur le Christ. Après le Système de la Nature, il se prend soudain pour le Nazaréen d'une benoîte estime, et, dans cet étonnant article Religion II des Questions sur l'Encyclopédie, dans ces pages que Pomeau appelle « son Mystère de Jésus », l'auteur du Sermon des Cinquante s'abandonne au lyrisme ; une « vision » l'entraîne dans les bocages élyséens ; il y rencontre tous les sages, Pythagore, Thaïes, Zoroastre, Socrate, puis, « au-dessus » d'eux tous, pour finir, « un homme d'une figure douce et simple, âgé d'environ trente-cinq ans » ; son cœur se serre, car les pieds de cet homme sont « enflés et sanglants ; les mains de même » ; il a « le flanc percé, les côtes écorchées de coups de fouet ». « J'ai vécu dans la pauvreté », dit ce Juste qui a souffert, et qu'enseigne-t-il ? « Aimez Dieu et votre prochain comme vous-même. » À ces mots, Voltaire s'écrie : « Je vous prends pour mon seul maître ! » Et voici la péroraison : « Alors il me fit un signe de tête qui me remplit de consolation. La vision disparut et la bonne conscience me resta. » Voltaire n'a jamais souhaité voir les curés disparaître ; il le désire moins que jamais depuis que d'Holbach s'est permis d'écrire : « La religion est l'art d'enivrer les hommes pour détourner leur esprit des maux dont les accablent ceux qui gouvernent. À l'aide des puissances invisibles dont on les menace, on les force à souffrir en silence les misères qu'ils doivent aux puissances visibles. » Joli travail, cette prédication ! Celle des curés est là, par bonheur, pour maintenir dans l'obéissance les analphabètes. Loin d'envisager un pays sans prêtres, Voltaire voudrait en France un vaste clergé fonctionnaire, mais ignare, paysan, dûment bridé et mené par le pouvoir civil. Dès le 22 février 1763, Voltaire donne en exemple sa principauté de Ferney où « le peuple ne se mêle de rien que de brailler [à l'église] un latin qu'il n'entend pas » mais qui lui apprend la résignation. Et quand, au bout de Zadig, un ange, inexplicable mais opportun, vient conclure tout à trac : « adore », créature humaine, adore et « soumets-toi » ; quand, avec une gravité de pontife, Voltaire répète à son tour la leçon du messager divin : « Prier, c'est se soumettre », comprenons bien à qui s'adressent l'ange et son porte-voix. Pauvres, soumettez-vous ! Rien ne doit être changé à l'ordre « providentiel » tel que Voltaire l'a résumé lui-même : « Le petit nombre fait travailler le grand, est nourri par lui, et le gouverne. » (Œuvres, xii, 433.)

Naigeon, qui est du vilain clan, s'impatiente d'autant plus contre le Voltaire « cagot » qu'il est renseigné sur sa « doctrine secrète » : Voltaire hausse les épaules devant la Providence ; Voltaire n'arrive pas à voir où pourrait se loger l'« âme immortelle » des pucerons humains ; Voltaire plisse dangereusement les yeux lorsqu'il s'exprime sur « Brioché ». Toute la Somme de René Pomeau n'a fait que me convaincre de l'athéisme voltairien. Voltaire athée en fait, c'était aussi le sentiment, contre Lanson, de Daniel Mornet. Et c'est l'avis de Besterman, peu négligeable caution.

Malheureux dont le cœur ne sait pas comme on aime
Et qui n'ont pas connu la douceur de pleurer...

Ces alexandrins en loukoum, qu'on croirait du pur Musset, sont bien de Voltaire. Ils lèvent le voile, comme chacun sait, sur la tendresse qui se blottit, secrète, derrière le « hideux sourire » (tiens ! de Musset, justement, cette méchanceté devenue banale au point qu'elle reparaît dès qu'on dit Voltaire, ou Ferney, ou Fréron, comme sous l'effet d'un déclic infaillible). Voltaire gentil, Voltaire affectueux, Voltaire aimant, galéjades ? C'est à voir. Bien des côtés, chez ce féroce, sont peu conformes à sa légende. Et je ne parle pas du Voltaire de vingt ans, que je tiens en réserve. Je parle du monsieur de cinquante ans, de soixante ans et au-delà, qu'on aurait tort de se représenter griffu sans cesse et sardonique. « Je vous aimerai tendrement toute ma vie. Je croirai ce que vous voudrez. J'approuverai ce que vous ferez. Votre âme est la moitié de la mienne... » Quand il écrit ces choses à Marie-Louise Denis, ce n'est plus un gamin ; il a cinquante-cinq ans. Et j'entends bien qu'il a envie d'elle et que le désir est imbattable pour contrefaire le dévouement ; mais Voltaire, avec Marie-Louise, a fait ses preuves ; avant de la désirer, il l'aimait ; il l'aimera encore lorsqu'il ne la désirera plus. C'est de sa sœur, la mère de Marie-Louise, qu'il disait, en 1722 : « Mon cœur a toujours été tourné vers elle. » Il est capable de patiente bonté, avec Thiriot par exemple. Il dit : « Si on a des amis, c'est pour se battre pour eux. » Il se dépensera pour « Belle et Bonne » ; et Marie Corneille, il l'a vraiment aidée. Secourir Marie Corneille, c'était payant ; soit ; bienfait spectaculaire ; et je sais aussi que plus une plaisanterie est révoltante, moins il a le bon goût de se l'interdire, et qu'en conséquence, recommandant Marie à J. R. Tronchin pour le passage de la jeune fille à Lyon, il conseille à son correspondant une vérification de pucelage, et même un peu plus si le cœur lui en dit ; c'est une corvée qu'il réclame au banquier Tronchin en faveur de sa protégée et un banquier n'est pas homme à donner son temps gratis ; qu'il se paye donc en nature. Les facéties de Voltaire sont lourdes, mais il est rafraîchissant de l'entendre lui-même blaguer ses bonnes actions. « J'ai fait un peu de bien ; c'est mon meilleur ouvrage ; » ce ton-là, chez lui, m'exaspère. Quand, se conduisant bien, rendant service effectivement à quelqu'un, plutôt que de s'admirer dans la componction, il fait le pitre, à sa manière, bravo ! Marie Corneille ne saura rien de cette abominable indécence et Voltaire parle à Tronchin un langage qui ravit ce demi-dieu de la H. S. P.

Ce que nous relate le prince de Ligne n'est pas désagréable non plus sur Voltaire qui, le dimanche, à Ferney, mettait « un habit mordoré uni », veste à grandes basques galonnées d'or et des manchettes de dentelle allant « jusqu'au bout des doigts » : avec cela, disait-il, « on a l'air noble. » C'est très bien. L'habit fait le moine ; il se déguise donc et pousse du coude un « vrai » prince, car l'origine des princes et des rois, il sait ce qu'elle vaut : « brigands heureux », bandits arrivés. Sur « la vie de Paris et de Versailles », d'excellentes choses aussi dans son Épître à Mme Denis (1749) ; ce jacassement de volailles, la laideur, la stupidité de cette foire aux jalousies, avec cette réflexion d'honnête homme :

Comment aimer des gens qui n'aiment rien ?

Et de même, cela fait plaisir de le voir s'irriter contre les amorphes, ceux qui disent que tout va mal mais qu'on n'y peut rien, que c'est comme ça, qu'ainsi va le monde : « — Eh bien, il faut s'en occuper ! » Et ceci, dans ses Notebooks, assez, comment dirais-je, claudélien : sur la cécité des humains qui s'ébahissent, les niais, devant un funambule, un orateur, un marquis, et qui n'ont pas l'air de s'apercevoir qu'au-dessus de leur tête, et perpétuellement à leur disposition, il y a un spectacle un peu plus propre à leur couper le souffle : ces mondes qui volent, ce miracle ininterrompu des constellations. Est-ce bien sûr que Voltaire se couvre, lorsque, dans un coin de son Siècle de Louis XIV, il écrit sur les religieuses ce paragraphe si peu « voltairien » : une jeune fille, librement, qui voue sa vie à la prière ou au service des malades et des pauvres, « peut-être n'y a-t-il rien de plus grand sur la terre ». La phrase est bien là, sous nos yeux, signée du monstre. Calcul ? Je ne sais pas ; je ne crois pas. Et ce qui suit n'est pas moins déconcertant : « Les peuples séparés de la communion romaine n'ont imité qu'imparfaitement une charité si généreuse. » J'ai cru pouvoir, il n'y a pas longtemps, opposer Voltaire à Hugo, pour accabler Voltaire, sur ce point même : leurs réflexes comparés devant ces oblations ; je ne connaissais pas encore (j'aurais dû) cette page du Siècle de Louis XIV ; et sa lettre à Mme d'Egmont sur le Carmel, il faut également lui rendre cette justice qu'elle ne contient pas l'ombre d'une goguenardise. J'ignorais aussi cette allusion pensive, ailleurs, à une parente qu'il a chez les sœurs grises, et dont il rapporte — sans que je distingue le son réel de sa voix — une parole qui lui est restée : « elle m'écrivit un jour qu'elle aimait Jésus et Marie plus que sa vie ».

 

 

L'actif, dans ce bilan que j'essaie, n'est pas nul. Mais le passif ! Terrible, le passif.

Sur le chapitre de l'argent, Voltaire n'est pas beau à voir. « Une morale de coulissier ; le mépris du petit gain journalier ; le respect du gros négoce et de la spéculation. » Ces duretés sur son compte ne viennent pas du R. P. Condamin ; constatations, affligées, de Lanson. Pour s'enrichir, il est prêt à tout. Il grappille les pensions à droite et à gauche ; il a tenté de se glisser dans les services secrets de Dubois, car l'espionnage rapporte et plaît à sa nature ; il trafique dans les loteries et tripote dans l'agiotage ; toujours « à cheval sur le Parnasse et la rue Quincampoix », dit d'Argenson. Il revend (200 000 NF) sa charge de gentilhomme du roi, tout en obtenant le maintien des privilèges attachés à ce titre. Pour aller chez Frédéric II, il exige un contrat en règle : pension, 70 000 NF ; frais de voyage, 35 000 NF, — plus le cordon de l'ordre du roi, plus la clef de chambellan ; et il spéculera en outre, frauduleusement, sur les billets de la Banque de Saxe (ces billets, dépréciés, la Banque a été contrainte de les rembourser, au pair, aux sujets de Frédéric II, mais à eux seuls ; Voltaire s'arrange pour en faire une rafle en Hollande) ; ce sont les fournitures militaires qui sont la source permanente de ses plus gros profits ; l'improbité y est de règle ; c'est un pillage organisé du Trésor. Entretenu par la collectivité à partir de 1734, Voltaire ne dédaignait pas de l'être, précédemment, par autrui ; quand trépasse Mme de Fontaines, en janvier 1733, il en est marri : « J'ai perdu une bonne maison dont j'étais le maître et 40 000 livres de rente qu'on dépensait pour me divertir. »

Le 4 mai 1767, il indique à son banquier lyonnais : « Le capital qui est entre vos mains se monte à 524 000 livres (disons 1 300 000 NF) indépendamment des intérêts de 445 000 livres (disons 1 500 000 NF). » En 1778, il aura, en chiffres ronds, 500 000 NF de rente. Parti de rien, je suis « parvenu », dit-il en propres termes, « à vivre comme un fermier général » ; et « par quel art ? » Réponse : parce qu' « il faut être, en France, enclume ou marteau » et qu'il a su choisir le bon côté, celui qui écrase.

Bâtonné, à trente et un ans, par les soins d'un aristocrate, est-il en révolte ? Tout se passe, au contraire, comme si ce massage n'avait fait que lui assouplir mieux l'échine. Il en est repoussant. Rien ne lui coûte lorsqu'il s'agit de flagorner qui peut lui être utile. Il veut entrer à l'Académie et les Jésuites y sont puissants ? Voltaire écrit à l'un des « bons pères » une lettre ostensible et dévote. Jeanne Poisson devenue Pompadour est maintenant la maîtresse du roi ; Voltaire la comble d'hommages ; il la félicite, en « bon citoyen », du gracieux travail qu'elle assume et qui doit « faire le charme de tous les honnêtes gens » ; s'il pouvait l'avoir pour alliée ! aussi ne néglige-t-il pas d'ajouter, concertant son vocabulaire, que seuls lui seront ennemis les « frondeurs jansénistes ». Voltaire est l'amant de Mme du Châtelet, mais Frédéric II est d'une autre importance qu'Émilie pour son avancement ; Frédéric II n'aime pas les femmes ; aussi Voltaire l'assure-t-il (31 décembre 1740) qu'il n'a point à être jaloux :

Un ridicule amour n'embrase pas mon âme
Et je n'ai pas quitté votre adorable cour
Pour soupirer en sot aux genoux d'une femme.

« Héroïsme », disait Lamartine ; « audace d'un seul contre tous » ; Voltaire qui « brave le respect humain » ; Voltaire qui « affronte les bûchers »... Le dithyrambe de Lamartine est un monument de candeur. Voltaire n'est pas « seul contre tous ». Quand il entame, vers 1716, sa bataille contre la superstition, il sait qu'il va plaire à quantité de gens qui serviront son arrivisme. Avec le Régent au pouvoir, le bon ton est d'être esprit fort et Voltaire se met en flèche, car il souhaite qu'on le regarde, qu'on applaudisse, qu'on se récrie : quel homme ! Quels dons ! il est inouï ! Il aime « effrayer les badauds » (Épître à Horace). Mais quand il croit le moment venu de se hisser aux honneurs, on note dans sa trajectoire un palier de sagesse. Il y a eu le départ à grand fracas, pour se faire connaître, et il y aura, plus tard, un certain travail enragé ; entre les deux, une période surveillée, le temps de la sourdine, l'époque où Voltaire « réalise » et convertit sa notoriété en places et en titres : 1er avril 1745, historiographe du roi ; 25 avril 1746, l'Académie ; 22 décembre 1746, « gentilhomme ordinaire ». S'il pouvait s'incruster à Versailles ! Mais c'est en vain que, prosterné et l'œil caressant, il demande à Louis XV si « Trajan » est content de lui ; Trajan se détourne de ces reptations. Aucun « bûcher » ne le menace mais il craint ce donjon de Vincennes où Diderot a fait un stage. Voltaire est extrêmement prudent. Jean-Jacques signe ce qu'il publie, comme Hugo signera, le 2 décembre, cette affiche au bas de laquelle il met sa tête. Voltaire ne signe rien de ce qui pourrait lui valoir des ennuis. « Frappez et cachez votre main » ; telle est sa devise. Il s'est tapi à Ferney dans un terrier à double issue. Préservée dans un tel abri, et sous tant de millions, sa sécurité est entière ; mais s'il s'applique à « écraser l'Infâme » par des agressions anonymes, que cela surtout n'aille point jusqu'à endommager sa paix. Son Sermon des Cinquante est une jolie fougasse dont il est satisfait. Mais écoutons-le, qui ne badine pas, s'expliquer à sa nièce Fontaine sur ce mauvais livre (11 juin 1761) : « Je ne sais ce que c'est que le Sermon des Cinquante dont vous me parlez. Si c'était quelque sottise antichrétienne et que quelque fripon osât me l'imputer, je demanderais justice au Pape, tout net. Je n'entends point raillerie sur cet article. » La sincérité frémit dans sa voix au point qu'il en est pathétique.

Les égards que voue Arouet à la protection de son repos n'ont pas de bornes. En 1768 et 1769, non qu'un danger se dessine, mais seulement parce qu'il souhaiterait que l'on fût moins froid pour lui à Versailles, Voltaire fait ses Pâques. Ses « amis » parisiens en sont interloqués et demandent des explications. Voltaire se justifie comme il peut, c'est-à-dire ignominieusement. Il dit que cette singerie était nécessaire, que, fidèle à la Cause, bien sûr — les « frères » le connaissent ! ce n'est pas lui qui désertera ! — et plus que jamais nasardant, incognito, les christicoles, il s'est vu, toutefois, contraint à des ménagements ; « il y a des temps où il convient d'imiter leurs contorsions ». Et il ajoute, pour être drôle, à propos de ce pain azyme qu'il lui a fallu se laisser mettre sur la langue : certains « craignent de manier les araignées », mais d'autres, intrépides, « les avalent » ; pareille performance doit arracher les ovations. (Au demeurant, si ce n'est que du pain, l'hostie, pourquoi parler d' « araignée » ? Un texte comme celui-là donnerait des idées à l'Inquisition. Montaigne communie sans émoi, en toute quiétude, en tout sommeil ; mais cette horreur physiologique, c'est à croire qu'elle est démoniaque. Détendons-nous. Voltaire, en absorbant l'hostie n'a pas eu de spasme dans la gorge ; il n'a pas non plus, après son exploit, éclaté d'un rire infernal ; il n'écrit « araignée » qu'à l'intention des camarades et pour leur prouver vigoureusement, qu'ils peuvent toujours lui faire confiance.) Il est peureux. Tous ses familiers le savent. Dauber sur les Pompignan, le poète et l'évêque, c'est un délice gratuit ; mais qu'un troisième Pompignan, insoupçonné, sorte de l'ombre et déclare — il est dans les carabiniers — son intention de venir couper les oreilles à Voltaire, celui-ci, terrifié, appelle au secours Choiseul contre ce spadassin. Frédéric était convaincu que « Christmoque » s'effondrerait devant la mort. On se souvient de Lamartine : Voltaire qui « condamne », en héros, « sa propre cendre à n'avoir même pas de tombe ». Arouet, au contraire, attache le plus grand prix à être enseveli chrétiennement. Qu'est-ce que cela peut bien lui faire ? Il a communié, jadis, pour plaire au roi, mais c'est pour plaire à qui, cet enterrement catholique qu'il veut avoir, à toutes forces ? Une dernière victoire sur l'Église ? Contraindre à l'honorer, mort, ces gens qu'il a souffletés, vivant ? Ou peut-être, cette proscription de sa dépouille, s'il meurt irréconcilié, un opprobre que sa famille ne doit pas subir ? Les mondains eux-mêmes les plus « affranchis » tiennent aux funérailles rituelles. Cela se fait. Va pour les baladins, la sépulture honteuse. M. de Voltaire ne saurait tolérer que l'on traitât mal son cadavre. L'enterrement civil, au xviiie siècle, n'a pas encore son droit de cité. Je demeure perplexe. N'y eut-il pas eu réprobation sociale, Voltaire aurait-il agi autrement ? Toujours est-il qu'il s'est platement rétracté, renié, et qu'il a signé ceci, le 2 mars 1778 : « Je meurs dans la religion catholique où je suis né, espérant de la miséricorde divine quelle daignera pardonner toutes mes fautes, et si j'avais jamais scandalisé l'Église, j'en demande pardon à Dieu et à elle. » Dans l'histoire, malpropre, de sa communion pascale, l'évêque Biort lui avait rappelé, le 5 mai 1769, que « manquer à la bonne foi » est toujours chose déshonorante, mais jamais autant que « dans une circonstance » qui exclut, « essentiellement » la « dissimulation » et l'« artifice ». Les mêmes mots, syllabe par syllabe, sont valables pour Voltaire en présence des derniers sacrements.

La « bonne foi » est sans doute la vertu qui lui manque le plus. Delattre et Pomeau conviennent tristement que « le mensonge lui est naturel » ; « il ment à ses amis ; il ment quand il fait une affaire ; il ment quand il a un procès ». Il attaque, puis, si l'on riposte, pousse des cris assourdissants ; « vos prêtres, dit-il à Tronchin, à propos des pasteurs de Genève, vos prêtres qui m'ont insulté d'une manière si lâche et si odieuse... » Il redoute si fort de voir la géologie de Buffon confirmer la Bible qu'il se jette, sur les fossiles, dans un enfantillage dont il mesure parfaitement l'ineptie, mais qui prendra peut-être, chez les simples. Et dans l'affaire Saurin, telles pièces renversant ses dires, il lacère les documents et mutile les registres pour avoir raison contre la vérité. Et son apostolat en faveur de la « tolérance » ! Et sa fièvre, annuelle, de la Saint-Barthélemy ! (Cette date le tue ; chaque 24 août, il a des sueurs, des vertiges, son cœur s'arrête, il faut qu'il s'alite.) Et cette participation visionnaire, insoutenable et qui le brise, aux tortures de Jean Calas ! Curieux comme d'autres tortures le laissent désinvolte. Calas sur la roue le rend malade, mais Jeanne d'Arc le met en joie ; pour cette Pucelle qui joignait les mains, la dérision ne suffit pas ; il faut la couvrir d'immondices ; il importe de la montrer obscène, à la façon d'une rustaude que les bêtes, bien armées, séduisent ; et Voltaire de décrire Jeanne offrant, dans l'attitude adéquate, son corps à un âne :

De son cul brun les voûtes se levèrent

(Etc.)

Littérature, dirons-nous ; un peu gênante tout au plus. Malheureusement Voltaire ne s'en tient pas à ces exercices de style. Il aime à recourir au bras séculier. Le libraire Grasset l'a compromis, à propos de la Pucelle précisément (Grasset, sans permission, a imprimé le livre à Genève, sachant qu'il aurait un succès de vente, car les manuscrits de l'ouvrage qui circulent dans les salons de la ville haute engendrent, dit Du Pan, genevois doré, « de beaux éclats de rire chez nos dames »). Grasset va payer cher sa tentative. Voltaire est déchaîné. « Je l'ai dénoncé au Conseil ; il a été mis en prison et chassé de la ville... En quelque lieu que soit Grasset, j'informerai partout les magistrats » ; et il a essayé de le faire lyncher, aux Délices, par ses domestiques. Le curé de Moëns, Ancian, qui s'est mis dans un mauvais cas, Voltaire fait de son mieux auprès de la police pour qu'il aille aux galères. Mais c'est l'incident des Lettres écrites de la Montagne qui nous en apprend sur lui le plus long. Il vaut mieux n'en pas trop parler. On me l'a fait comprendre, autrefois, lorsque j'ai appelé, là-dessus, l'attention. Raison de plus pour que je recommence. Jean-Jacques a osé, dans ses Lettres, nommer le Sermon des Cinquante sans mettre en doute que ce pamphlet soit de Voltaire. La vengeance de Voltaire est affreuse. Il sait que Jean-Jacques est redouté des grands bourgeois de Genève, car il a la plèbe avec lui ; son livre, du reste, expose comment la « République » est devenue la proie des nantis. Aussitôt Voltaire s'ingénie à faire peur aux riches encore davantage, pour qu'ils agissent, sans perdre une minute, et que Rousseau soit arrêté, et qu'on le tue. « Cachant sa main », Voltaire travaille à faire exécuter Jean-Jacques. D'une pierre deux coups : on le débarrassera d'un très déplaisant adversaire (« Quel temps a-t-il pris pour rendre la Philosophie odieuse ? Le temps où elle allait triompher ! » 12-1-65) et il pourra, si son plan réussit, tomber ensuite sur les pasteurs, coupables de ne vouloir point être « sociniens » et qui brûlent les penseurs libres. Voici le texte qu'il fait répandre ; non signé, bien entendu, de telle manière qu'il puisse jurer en ignorer tout, et qui eut passer pour le cri d'alarme de quelque ami de ordre ; c'est un appel au Conseil, un avertissement à mille exemplaires : « Le Conseil aura trop de prudence et trop de fermeté pour s'amuser seulement à faire brûler un livre auquel la brûlure ne fait aucun mal... Il punira, avec toute la sévérité des lois, un blasphémateur séditieux » ; si le Conseil ne bouge pas, s'il reste stupidement inerte, « il sera traîné dans les boues par la populace » ; vite, vite, « un jugement qui mette fin à l'audace d'un scélérat ! » Ce n'est pas assez. Voltaire invente, en même temps, une intervention ecclésiastique et lance ce Sentiment des Citoyens où il a pris le ton calviniste afin que le libelle anonyme paraisse venir d'une plume « sacrée » ; la conclusion est la même : « On punit capitalement un vil séditieux. » Les jours passent et rien ne se produit. Voltaire n'y tient plus ; il lève le masque, mais en grand secret, pour François Tronchin qui est sûr, qui ne le découvrira pas ; et il lui hurle (billets des 12 et 22 janvier 1765) : Mais allez-y ! allez-y donc ! Mais qu'est-ce que vous attendez 6 !

Tel est, en actes et dans le concret, l'homme du Traité de la tolérance, le sanglotant du procès Calas. Les « crimes » lui mettent l'âme en feu, sauf s'ils s'accordent à ses desseins. Catherine II a du sang sur les mains ? Peccadille, puisqu'elle protège les philosophes. « Je sais bien qu'on lui reproche quelque bagatelle au sujet de son mari, mais ce sont des affaires de famille dont je ne me mêle pas. » Voltaire-le-tolérant déplore avec bonhomie la « rage » qu'ont les gens à « forcer les autres à boire de leur vin », il tonne contre les dragonnades, mais il compte sur les bataillons de Frédéric II pour un prosélytisme selon son cœur : « Si j'avais 100 000 hommes, je sais bien ce que je ferais... » L'abbé Galiani, son disciple, expliquera sans ambages à Mme d'Épinay, le 22 juin 1771, ce que c'est que la Tolérance : « Si l'on rencontre un prince sot, il faut lui prêcher la tolérance afin qu'il donne dans le piège » et qu'ainsi, « par la tolérance qu'on lui accorde », le parti des lumières puisse se mettre en mesure d' « écraser » le parti des ténèbres. Au moment où Calas expire, victime de juges monstrueux, Voltaire ne s'émeut nullement. Ce parpaillot ne l'intéresse pas ; il en veut à mort, à cette date, aux pasteurs de Genève ; tant pis pour l'énergumène du Midi, lui aussi, après tout, christicole. S'en prendre à des juges, qui sont, plus ou moins, aux ordres du Pouvoir, Voltaire, en outre, a peu de penchant pour de semblables témérités. Puis il s'aperçoit que l'heure est bonne : nos armées battues par les hérétiques, le Pouvoir incline à flatter les vainqueurs ; le ministère, nos caisses vides, cherche à placer des emprunts à Genève, et ne vient-on pas, chose inouïe, d'accorder une ferme générale à un protestant (J. R. Tronchin) ? Allons, l'entreprise est décidément sans périls et permet contre « l'Infâme » la plus belle manœuvre. Encore faut-il que Voltaire s'entoure, d'abord, de hautes protections. Le terrain prêt, il s'avance avec son artillerie et ses larmes. Zola risquera gros, dans l'affaire Dreyfus. Aucun désagrément à redouter, des profits seulement à recueillir, pour Voltaire, dans l'affaire Calas. L'opération achevée, Calas ne sera plus, pour Voltaire, que « le roué de Toulouse », comme l'Autre était « le pendu » de Jérusalem, et la veuve du roué « une huguenote imbécile ».

Ce que Voltaire ne peut souffrir, plus encore que la croix, c'est l'odeur des pauvres. La « populace » l'incommode, et elle l'inquiète pour l'avenir. Dès 1755, il a flairé, dans le deuxième Discours de Jean-Jacques (sur « l'origine de l'inégalité »), « la philosophie d'un gueux », et si Jésus l'horripile, c'est aussi qu'il sort « de la lie du peuple ». « Nous ne nous entendons pas sur l'article du peuple, écrit Voltaire, cassant, à Damilaville, le 1er avril 1766 ; j'entends par peuple la populace qui n'a que ses bras pour vivre [...] Il me paraît essentiel qu'il y ait des gueux ignorants. » Les gueux n'ont nul besoin de savoir lire7 ; s'ils se mettaient à réfléchir, cela pourrait déranger tout. Des gens qui n'ont pas voix au chapitre. Des méprisables. À Biort l'évêque, Voltaire n'omet point de jeter au visage qu'il est le fils d'un maçon, au jésuite Nonotte qu'il descend d'un fendeur de bois, à J.-B. Rousseau que son père était cordonnier ; et il admire « l'insolence » de ces prêtres « qui vous disent : je veux que vous pensiez comme votre tailleur et votre blanchisseuse ». S'il est énergiquement antisémite, ce n'est pas seulement parce que la Bible vient des juifs, mais parce qu'ils peuplent, en Europe, la pouillerie des ghettos. « Les juifs ne connaissent ni l'hospitalité, ni la liberté, ni la clémence » ; ils ont « cet esprit de lucre inspirateur de toute lâcheté » (une merveille, cette phrase, sous une telle plume) ; c'est une « nation atroce » ; les juifs « sont les ennemis du genre humain ».

Saisissante, la remarque d'André Delattre (p. 34) : « L'imposteur que voyait Voltaire en tout fondateur de religion, il n'avait pas à aller loin pour en trouver le modèle. » Exact. Littéralement exact. Voltaire, sur le trépied, enseigne aux démunis le Dieu « rémunérateur et vengeur », alors qu'il pouffe, entre intimes, sur ce croquemitaine. Voltaire prêcheur déiste n'est pas le « cagot » qu'imaginaient les holbachiens ; un fourbe, tout bonnement ; c'est Tartufe.

Ozanam déclarait : Voltaire « n'a pas de plus grand ennemi que l'Histoire ». On dirait bien que c'est vrai. L'enquête sur son compte, quand on la mène loyalement, conduit à des conclusions sinistres. « Il est trop facile de faire le portrait de Voltaire en éliminant ce qui gêne » ; cette mise en garde de R. Pomeau n'est pas superflue, car on en ramasse à la pelle de ces « portraits » fumants et burlesques où, selon que le peintre est d'un clan ou de l'autre, de chez Condamin ou de chez Bayet, du Pèlerin ou de la Lanterne, Voltaire est l'un des dieux de l'Olympe laïc ou une incarnation de Satan. Je suis parti dans ma recherche avec la passion d'y voir clair, sans savoir où j'aboutirais, espérant (à cause de Besterman) que j'allais trouver enfouies dans ce destin des choses exaltantes. Voltaire rebute. Cette main, d'homme à homme, qu'on souhaitait de lui tendre, elle retombe. Jean-Jacques disait de lui : une « âme basse » (lettre à Vernet, 29 novembre 1760). Quand je le regarde dans beaucoup de ses voies, quand je l'entends prescrire à d'Alembert (6 janvier 1761) : « Marchez toujours en ricanant, mes frères, dans le chemin de la vérité », quand il s'avance, ce jour qu'elle n'oubliera plus, sur Mme du Châtelet, une dague à la main (et ce n'est pas une scène de jalousie), malgré moi s'évoque, sous le nom de Voltaire, ce personnage entrevu par Charles-Louis Philippe : un homme raclant un « violon rouge » et qui, par-dessus l'instrument à la « voix grimaçante », vous fixe « avec des yeux aigus où passent des étincelles et du sang ».

Jean-Jacques écrit encore — cette fois, dans ses Confessions — : « En feignant de croire en Dieu, Voltaire n'a jamais cru qu'au diable », et c'est mal ; dit-il, de s'appliquer, comme il l'a fait, à « désespérer » les gens. Où est-elle, en effet, la leçon de Voltaire ? Son message, comme on dit, en quels termes le résumerons-nous ? Rassemblant dans notre esprit son œuvre pour l'écouter, nous aurons, avec Delattre, cette observation préalable, que, chez lui, « la proportion du déchet » est exceptionnellement « élevée », et que « ses œuvres manquées sont constamment celles sur lesquelles il comptait » pour perpétuer sa gloire à travers les siècles. La Henriade est illisible, ses tragédies sont « flasques » et ses comédies « pitoyables ». Scolaire, jusqu'à la fin, dans les genres nobles où il croit régner, où il se regarde comme égal à Virgile, comme plus grand que Racine. Le bon élève ; le fort en thème (il sait le latin, mais pas le grec). Toutes les fleurs en papier, tous les faux ornements, toutes les ficelles de la rhétorique. La poésie, qu'il a pourtant, semble-t-il, discernée chez Shakespeare, il est incapable d'en recréer l'ombre. Et s'il esquisse, en décasyllabes, quelques sautillements çà et là, son inspiration se limite (Pomeau) à « d'aigres musiques pour danse macabre ».

Passons sur son Charles XII et sur son Siècle de Louis XIV, écrits valables, à leur date ; mais est-ce bien par ces livres-là qu'il survit ? Ce que l'on continue à lire, de Voltaire, ce sont ses contes, quelques-uns de ses pamphlets, et Candide. Ses pamphlets font pâle figure à côté des Provinciales et si ses contes séduisent, ils le doivent surtout à ce mélange qui les constitue « d'anticléricalisme et de polissonnerie » (Delattre) — deux sûrs articles de consommation. Reste Candide, chef-d'œuvre, réussite parfaite. Alors, sa « parole » ? Cette chose qu'il avait à nous dire ? L'annonce qu'il avait à nous faire ? L'avis qu'il entendait nous laisser ? Sa « vue-du-monde », son testament, sa raison d'être ? René Pomeau le place « entre Montaigne et Gide » ; il a, dit-il, « vécu et défendu la leçon humaniste ». Et Spenlé, de même, le range parmi « les grands maîtres de l'humanisme européen ». C'est usuel, mais je demande pourquoi. J'ai beau chercher, je ne vois pas dans le « message » de Voltaire ce contenu qui le classerait « humaniste », — ou peut-être ne suis-je pas doué pour pénétrer le sens de ce vocable. Humaniste, Voltaire qui, loin de célébrer la dignité de l'homme ou les pouvoirs de sa pensée, ne se lasse pas de nous redire que nous sommes infimes et bornés, nocturnes et répugnants, plus négligeables que des « souris », plus mauvais que des « puces » ? Si l'humanisme est un hédonisme, dans ce cas, oui. Voltaire est l'humaniste-type, car sa doctrine est sans mystère : « unum est necessarium » ; il le déclare à d'Alembert, en ces termes même, le 31 janvier 1770 : la santé, pour le plaisir ; c'est l'écho, à soixante-seize ans, de ce qu'il exposait « à Mme de G. », dans cette épître qu'il lui dédiait, à vingt-deux ans :

Le plaisir est l'objet, le devoir et le but
De tous les êtres raisonnables.

Entre les deux, ceci, des Notebooks : « Le bonheur est un mot abstrait composé de quelques idées de plaisir8. »

Sur la « morale » de Candide, André Delattre s'interroge : ne serait-ce pas, « peut-être », un « retour au catéchisme » ? Si Voltaire, en prenant congé, nous recommande de « cultiver notre jardin », c'est que l'homme, selon le Livre, « a été mis sur la terre pour qu'il la travaillât ; ut operaretur... » (Delattre, op. cit., p. 85). Béni soit ce « peut-être », à la dernière seconde, qui sauve l'exégète ! Si Delattre n'avait pas eu cette hésitation bienheureuse, j'entends d'ici, dans les nuées, la crécelle du rire voltairien ; elle n'en finirait plus ; elle en serait inextinguible. Candide issu du catéchisme ! Quel triomphe ! La morale de Candide, mais c'est Voltaire lui-même qui nous la commente, explicite à souhait : « Ce monde est un grand naufrage. Sauve qui peut ! » (XXXIX, 210.) « La destinée se moque de nous... Vivons tant que nous pourrons, et comme nous pourrons » (2 juillet 1754). Que chacun s'arrange. Place aux adroits, à ceux que n'empêtre pas la naïveté des scrupules. L'important est de savoir nager, pour aborder à un bon coin et s'y creuser un trou confortable, une « bonne loge » (XXXIX, 203) d'où l'on assiste, « très à son aise », à la noyade générale. Le voilà, le jardin de Candide, qui s'appelle domaine de Ferney, avec 20 000 livres à dépenser par mois — fruit de rapines et de brigandages — pour la cour qu'on y entretient, et ce « petit carrosse à l'italienne, à trois glaces et doublé de soie », que Voltaire trouvait ravissant. « Je mets en pratique ce que j'ai dit dans le Mondain : Oh, le bon temps que ce siècle de fer ! Toutes les commodités de la vie en ameublement, en équipages, en bonne chère... Il y a là de quoi faire crever de douleur plus d'un de mes chers confrères. » Ainsi parle, celui que Michelet, délirant, saluait comme un immolé. L' « homme qui souffre », l'homme « qui a pris sur lui toute la douleur du monde », écoutons-le encore ; 14 octobre 1758 : « Que la guerre continue, que les hommes s'égorgent ou se trompent, vivamus et bibamus ! » La politique de Voltaire, les réformes qu'il aurait proposées, son effort pour quelque progrès ? Zéro. Voltaire a trop bien su tirer parti du désordre établi en son temps pour vouloir qu'on y touche. Son régime idéal est le « despotisme éclairé », autrement dit, pesant sur la masse qui travaille pour nourrir ceux qui ne travaillent pas, un pouvoir dispensateur de prébendes, avec une armée forte et une puissante police, et la gendarmerie « complémentaire » d'un clergé pour les imbéciles, étant entendu que ces prêtres n'importuneront point l'élite et ne la dérangeront pas dans ses jeux. Nul n'a mieux défini la pensée politique et sociale de Voltaire que Robespierre, à la Convention, dans son rapport du 18 floréal : « Cette espèce de philosophie pratique qui, réduisant l'égoïsme en système, regarde la société comme une guerre de ruse, le succès comme la règle du juste et de l'injuste, le monde comme le patrimoine des fripons adroits. »

Humanisme ? moi je veux bien. Et si Paul Souday, célébrant Voltaire l'anti-Pascal, s'envolait dans un geyser : « Il a vraiment ôté le poids de nos épaules. Il nous a tirés du cachot et nous a ramenés à la lumière. Joie ! Rires de joie ! Grâce à Voltaire, on respire, on vit ! », si M. Maurras, à ce que nous confie Bainville, relisait Candide une fois par année, afin de se bien nettoyer l'âme, et se plaisait à répéter : « Maintenant, la voie est libre ! », je m'en voudrais de les en blâmer. Trahit sua... Mais je comprends mieux Flaubert, que Candide attirait aussi, pour d'autres raisons ; parce que Voltaire est sans espoir, parce qu'il nous montre la créature hagarde, errant sous un ciel « de fer », parce que Candide est un livre noir, un livre amer, « bête comme la vie ». Mais Candide est pour les lettrés. Pour la foule, ce qui subsiste de Voltaire, c'est ceci :

Les prêtres ne sont pas ce qu'un vain peuple pense ;
Notre crédulité fait toute leur science.

Rien d'autre. Cela n'est pas peu, direz-vous. Question qui n'est pas la mienne. Je n'avais qu'un propos : savoir quel homme était cet homme et ce qu'il nous avait apporté.

Est-ce que je le sais, à présent, qui c'était ? Mal. À peine. Il y a ce cri, cet élan, dans une lettre de Mme de Grafigny : « Je l'aime, oui, je l'aime, et il a tant de bonnes qualités que c'est une pitié de lui voir des faiblesses si misérables. » Il y a le témoignage de Mme de Genlis, qui s'est rendue à Ferney sans amitié aucune pour Voltaire, sûre d'avance que cette expérience l'ancrera dans son aversion. Stupeur. Un charme est sorti de lui. Mme de Genlis n'est pas convertie, mais elle est ébranlée. Qu'il est différent, ce vieux magicien, de ce qu'elle attendait ! Dans ses yeux, « quelque chose de velouté, et d'une douceur inexprimable. » S'il est un mot, n'est-ce pas, qui ne lui va guère : chaleur humaine, si ce don du contact, du rayonnement, du cœur à cœur, Voltaire en paraît privé plus que quiconque, voici pourtant, en toutes lettres, ce que lui écrivait Moultou : « vos conversations », qu'elles me font du bien ! Mon âme s'y ranime à « cette chaleur d'humanité qui fait la vie de la vôtre » (sic).

Ces choses-là ne peuvent être omises. Étudions bien, aussi, les visages de Voltaire. Ils ne sont pas tous « ricanants ». Le pastel de Nicolas Cochin, que Besterman a reproduit (l'original est en Amérique), on n'a jamais fini de le scruter. Un Voltaire qui doit avoir la cinquantaine ; son dos se voûte ; il serait presque gras ; un essai de sourire ; mais l'œil, bleu, ne rit pas ; il guette, de côté, attentif, sans bonheur. Et le regard qu'a vu Mme de Genlis, je le reconnais dans un des dessins de Huber. Voltaire, très vieux, qui n'a pas cet air corrosif qu'on lui voit si souvent ; il lève la tête ; il regarde quelque chose ; il écoute quelqu'un, peut-être, qui lui parle, debout, tandis que lui-même est assis. Et là, comme pour « chaleur humaine », un mot, encore, s'impose à nous, imprévisible, presque incroyable : enfance. Sur ce visage sérieux, aux grands yeux clairs, oui, je ne sais quelle enfance.

Pomeau, Delattre se heurtent à une énigme : la raison, la raison déterminante de cette grande haine qu'a portée Voltaire au christianisme, où se cache-t-elle ? Le motif demeure « obscur » ; ils le disent, l'un et l'autre. Et il est bien vrai que nous manque, là, un élément d'intellection capital. Qu'est-ce qui a bien pu, dans la vie secrète de Voltaire, allumer un tel brasier ? Il ne s'agit pas seulement, chez lui, de rébellion de l'intelligence, d'indignation du sens commun ; il s'agit d'un règlement de comptes. Même révoltée, même indignée, la raison n'a pas de ces flamboiements. Un feu sauvage. Il dit qu'il « éclaire », mais ce qu'il veut, surtout, c'est ravager et anéantir. Sa besogne ressemble moins à l'accomplissement d'une mission qu'à l'assouvissement d'une vengeance. Pomeau et Delattre cherchent tous deux ce qu'ils appellent, chez Voltaire, un « traumatisme » originel. Ils sont persuadés qu'il est arrivé quelque chose à François-Marie Arouet, qu'il a reçu, enfant, une profonde blessure, et ils reprennent l'hypothèse du « jansénisme », à la maison, oppresseur, le frère Armand sombre dévot, le père sans tendresse, la « fixation » de l'enfant sur sa mère. Conjectures faiblement étayées ; car enfin, ce père, ce n'est pas chez les oratoriens jansénistes qu'il a mis en pension François après Armand, c'est chez les jésuites, autrement faciles et « mondains » ; et François n'y sera pas malheureux ; il n'en veut pas à ses anciens maîtres ; il aimait le P. Porée, il admirait le P. Tournemine. Quant au « jansénisme » tel qu'il l'a connu, ce jansénisme du xviiie siècle, cette mystique tournée en opposition bourgeoise et gallicane, un rationalisme déjà le pénètre qui l'écarté immensément, chez les laïcs, chez ces gens de robe parmi lesquels Voltaire a grandi, de ce qu'évoquent pour nous les noms de Nicole et d'Arnauld. Quand Voltaire dit « jansénisme », c'est « christianisme » qu'il entend, deux mots, pour lui, interchangeables, mais il préfère le premier, polémique, et qui porte tort.

Je crois, moi aussi, qu'un événement intérieur, lourd de conséquences, a eu lieu chez l'enfant Arouet, l'adolescent Arouet. Il ne s'en ouvrira à personne et tous ses biographes ont noté à quel point il est silencieux sur ses années premières. Ce qui n'est pas une conjecture, mais un fait, c'est le renversement qui s'est produit en lui entre sa dix-neuvième et sa vingt-deuxième année. François Arouet a quitté le collège en août 1711 (dix-sept ans) ; il n'écrit plus sous la dictée ; ce qu'il compose en 1713, il l'écrit parce qu'il le veut bien ; il est libre. Or son Épître sur les Malheurs de ce Temps condamne le monde des mondains, dénonce les exactions et le vice. Admettons que le jeune Arouet vise à plaire au vieux roi et qu'il tienne en 1713 ce langage pour la même raison qu'il tiendra le langage inverse lorsque la cour ne sera plus celle de Mme de Maintenon mais du Régent. Reste son amour pour Olympe Dunoyer. Là nous ne sommes plus dans la littérature, mais dans la vie. Et François Arouet se jette dans cet amour à cœur perdu. Lui qu'on verra, si vite, n'avoir plus qu'une pensée : se pousser, s'enrichir, lui qui veillera avec un tel soin aux intérêts de son avancement, il fait, alors, « cent folies », c'est-à-dire qu'il compte pour rien les chances qui sont les siennes dans la carrière diplomatique, qu'il néglige tout, qu'il ignore tout, pourvu que « Pimpette » soit sa femme. Il l'aime. Il est le contraire d'un libertin avec elle ; il ne songe pas à la prendre, jouir de son corps, et passer à une autre ; il l'aime ; il lui écrit : « Notre amour est fondé sur la vertu ; il durera autant que notre vie. » C'est un enfant ? Précisément, je ne dis pas autre chose. Je dis qu'il y a eu, à dix-neuf ans, un Voltaire qui ne s'appelait pas Voltaire, qui n'avait encore ni changé de nom ni perdu ses prénoms, un être en qui ne s'annonçait point celui qui le supplantera. Entre les deux, une béance. Un François Arouet au cœur pur, avant le Voltaire, bientôt, qui rira, cynique, de son « cœur très immonde ».

La métamorphose, d'où vient-elle ? D'une mue toute simple ? Quelqu'un qui a fait ses classes, qui a ouvert les yeux sur la réalité, les réalités, et qui a mesuré sa méprise ? Cette fureur qui va l'emplir, est-ce d'avoir été une dupe, d'avoir cru à la pureté, à la droiture, à des puérilités absurdes, et à la sincérité de ces prêtres dont il découvre de toutes parts, dans cette terrible levée des masques dont s'accompagna la mort du « grand roi », l'incroyance et l'infamie ? L'explication est encore trop courte. Ceux qui parlent, chez Arouet, d'un « complexe » au creux duquel serait sa mère — cette femme dont nous savons si peu de chose, cette mère qui est morte quand il avait sept ans, cette maman qui appelait « Zozo » son petit François (François-Marie ; elle l'avait mis, à sa naissance, sous la double protection de saint François d'Assise et de la sainte Vierge) — j'ai bien l'impression qu'ils brûlent, qu'ils sont sur une piste. Mais ils ne prennent pas garde assez au contenu précis des deux seules allusions que je connaisse — en ai-je laissé échapper d'autres ? — de Voltaire à celle qui l'avait porté dans son ventre, puis dans ses bras, et qu'il avait chérie. Deux allusions publiques et horribles. Car c'est par lui, son fils, que cette mémoire d'une inconnue est une mémoire souillée. C'est lui, Voltaire, qui fait entendre que le chansonnier Rochebrune est son père autrement que dans l'art des vers ; c'est lui qui, s'esclaffant parce que Duché, plaisantin, l'a comparé au Messie, répondra tout haut :

Je n'ai de lui que sa misère
Et suis bien éloigné, ma foi,
D'avoir une vierge pour mère.

Est-ce que ce serait là son secret ? Est-ce qu'il y aurait eu « traumatisme », en effet, blessure énorme ? Mais pas dans le sens où on l'imagine. Une révélation qu'on lui a faite (Chateauneuf ?) engendrant une commotion ? François Arouet n'en laisse rien voir. Ce qui se passe au tréfonds de lui ne regarde personne. Mais de là naîtrait le ricanement...

Hypothèse que je propose à mon tour, et il est bien possible que je me trompe. Si j'avais raison, cependant, bien des choses deviendraient claires, et ce refus, par exemple, que tous ceux qui ont approché Voltaire ont observé chez lui, ce refus de se souvenir. Il vit à la pointe extrême de l'instant ; il est toujours au sommet de la vague ; il n'a jamais, dirait-on, de regard en arrière. Il est l'homme du « divertissement », le docteur du divertissement. Dans cette Épître même à Mme Denis contre Paris, contre Versailles, dans ce texte de 1749 qui est son propre Anti-Mondain, à la fin, ce gémissement : tout cela qui est faux, tout ce hideux tumulte, comment s'en passer ? « Où fuir loin de moi-même ? »

Il s'installe — de force — à la campagne, mais il lui faut une rumeur de foule et des adulations, et la maison de ce solitaire est un caravansérail. Mensonges, la Vierge et le Christ ! Mensonge, la Pucelle ! Mensonges, le Bien et le Mal. Il n'y a rien. « La vie n'est que de l'ennui ou de la crème fouettée. » Fouettons la crème et mangeons-la, en attendant le seul bonheur, celui du néant.

 

 

Notes :

1. Hugo, L'Archipel de la Manche, ch. x.

2. Si Lamartine n'a pas maintenu dans l'imprimé ces paragraphes, c'est pour éviter le scandale, pour épargner aussi à sa femme, très pieuse, le chagrin qu'elle en aurait eu.

3. Dans le Journal intime, inédit, de Claudel, on découvre, parmi ses notes de 1908, celle-ci qui est pittoresque : « L'imbécile et dégoûtant Voltaire, pareil à un grand vieux singe pisseur. »

4. Après Péguy.

5. Je fais partie de ces générations de lycéens qui ont été élevées dans le culte de Brunetière-Faguet-Lemaitre. Nous apprenions ce que ces trois grands avaient prononcé ; leurs sentences étaient des dogmes dont on ne pouvait s'écarter. J'ai mis du temps à m'apercevoir que ces trois rois étaient aussi trois bourgeois conservateurs et qui s'appliquaient à nous indiquer, par le biais littéraire, ce que nous devions penser, petits Français, des malfaiteurs à la Jean-Jacques et des primaires à la Hugo. Ainsi, dans les lycées d'une République complaisante, la classe dirigeante, par le truchement de ses « critiques », s'occupait de nous diligemment. Et l'on nous enseignait, de même, dans Sorel et dans Madelin, la version requise de l'Histoire, l'Histoire selon les possédants.

6. En 1950 (Bulletin du Bibliophile, n° 4) M. Bernard Gagnebin, conservateur des manuscrits à la Bibliothèque de Genève, a révélé une autre lettre, ultra-confidentielle, adressée, par Voltaire, à son imprimeur et complice Gabriel Cramer ; « il faut », lui dit-il, que les conseillers « engagent adroitement les ministres [les pasteurs] à faire des représentations ; il faut qu'ils animent la voix des meilleurs citoyens ; il faut qu'ils réduisent la canaille au silence en faisant connaître les endroits [du livre de Jean-Jacques] blasphémateurs et séditieux et qu'ensuite ils punissent non pas un livre, qu'on ne peut punir, mais un coquin digne des châtiments les plus sévères ».

7. Voltaire a consenti tout de même qu'un maître d'école vînt à Ferney, mais qu'il n'ennuie personne ! Pour amortir le zèle éventuel de cet instituteur, Voltaire a fixé son traitement à 50 francs par mois (180 NF à peu près), sur quoi lui sont retenus 120 NF par mois, pour son loyer.

8. Voltaire est en retrait par rapport à Gide, et moins bon « humaniste » que lui. L'immoralisme est sa méthode, mais non point ouvertement sa doctrine, crainte des conséquences qu'en pourrait subir son repos. Jezrad, l'ange de Zadig, sait que la « doctrine secrète » est faite pour demeurer telle, car, « sur ce principe » (que le Bien et le Mal sont de pures fictions) « ils » (les hommes) « s'abandonnent à des excès », ce qui ne vaut rien pour le « lien social » et sa douce efficacité. Ce n'est pas Voltaire, c'est La Mettrie qui aurait pu concevoir Lafcadio. Voltaire ne s'aventurerait pas à pareille imprudence. La Mettrie, au contraire, prononce : « Celui qui aura une plus grande satisfaction à faire le mal sera plus heureux que quiconque aura moins de plaisir à faire le bien. » La Mettrie expulse remords et mauvaise conscience ; il y met bon ordre, comme l'auteur du Journal ; ces choses-là, écrit-il, sont pour « les sots » ; et il donne d'avance à la pensée de Gide sa forme entière : « Il ne faut cultiver son âme que pour procurer plus de commodités à son corps. »


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http://etienne.chouard.free.fr/Europe/Henri_Guillemin_Eclaircissements_1961_François-Marie_Arouet_dit_Zozo_dit_Voltaire.pdf

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• Je signale aussi, à ceux qui l'auraient raté, ce billet important où
Guillemin explique ROUSSEAU
(et où Voltaire en prend pour son grade) :
http://etienne.chouard.free.fr/Europe/forum/index.php?2012/06/10/220-preface-de-guillemin-aux-reveries-de-rousseau


Je sais que Marion a mille choses à nous dire, elle aussi, sur Voltaire.
J'ai hâte de voir ce qu'elle nous a préparé :)

Étienne.