août 2012 - Blog du plan C, pour une Constitution Citoyenne, écrite par et pour les citoyens

Blog du plan C, pour une Constitution Citoyenne, écrite par et pour les citoyens


C'est notre Constitution qui est notre seule arme (et c'est aussi la meilleure) pour contrôler les pouvoirs. À nous d'en parler, entre simples citoyens, pour devenir des millions à l'avoir compris : ce n'est pas aux hommes au pouvoir d'écrire les règles du pouvoir.

Bienvenue :o)


Étienne Chouard
Je cherche ici à mettre en débat ouvert ce dont on ne parle nulle part : les plus grands principes institutionnels dont tous les citoyens (gauche, centre, droite) ont besoin pour se protéger des abus de pouvoir.

Je vous propose d'aller voir le FORUM et de suivre le SOMMAIRE, point par point (un principe par jour pour une digestion facile ?), et de réfléchir à votre propre position : Pour ? Contre ? Partagé ?

Et si personne (ni moi, ni d'autres ici) n'a encore défendu les arguments qui vous semblent importants, formulez-les vous-même : nous progressons ensemble en combinant nos réflexions, démocratiquement et positivement :o)

Suggestion :
pour parler nombreux
sur de nombreux sujets :
. soyons brefs,
. dans le sujet,
. et patients :-)

Une fois les principes bien débattus sur le FORUM, vous pouvez, dans la partie WIKI, écrire vous-mêmes les articles qui vous semblent importants dans une Constitution, aussi bien nationale qu'européenne.

Sur cette partie BLOG, je vous propose de nous parler plutôt des problèmes qui ne sont pas spécifiquement institutionnels (économie, histoire, philosophie, sociologie, société, actualité, technique, littérature, etc.), mais qui tournent quand même autour des sujets évoqués sur le forum : on cherche à imaginer ensemble un outil intellectuel, robuste et durable, contre les abus de pouvoir.

J'ai hâte de vous lire :o)

Étienne Chouard


Retour à la page centrale :
Le site d'origine s'appelle AEC : "Arc-en-Ciel" (après la pluie le beau temps) :o)


Présentation du PLAN C :


Rouages fondateurs d'une vraie démocratie :


Citoyens Européens Contre le Régime Illégitime :


Malformation congénitale de l'Union européenne :


Liberté d'expression :


Vote blanc = protestation légitime:


Henri Guillemin


Jean-Jacques ROUSSEAU


Cornélius Castoriadis


Gentils virus






Commentaires récents (de la partie blog ; voir aussi le forum et le wiki) :

Articles récents :




vendredi 31 août 2012

Colibris, 12 juillet 2012 : pas de solution écologique sans démocratie, et pas de démocratie sans tirage au sort (365)

La catastrophe écologique est une conséquence, pas une cause
=> pas de progrès possible sans en comprendre la cause déterminante.

Encore un résumé (7 minutes) ;
c'était à l'occasion d'une rencontre avec les Colibris, près de Montélimar (au centre des Amenins), le 12 juillet 2012 :


91. Etienne Chouard : la catastrophe écologique... par ReseauEcoleEtNature

Pas de solution écologique sans démocratie,
et pas de démocratie sans tirage au sort.


Mais vous savez tout ça par cœur, maintenant ; j'ai peur de vous enquiquiner...

Étienne.

mercredi 29 août 2012

Deux conférences récentes (mars 2012), à Montpellier et à Lyon, traduites en anglais et en espagnol (4)

DEUX CONFÉRENCES RÉCENTES (MARS 2012), À MONTPELLIER ET À LYON, TRADUITES EN ANGLAIS ET EN ESPAGNOL :

http://www.youtube.com/user/aboutdemocracy/


A True Democracy

Una Democracia verdadera


Is >Democracy< a trap ?

¿Es la >democracia< una ilusión?


Si ceux qui ont des contacts étrangers pouvaient leur faire passer l'info, ce serait bien :)


Merci à tous, pour tout ce que vous faites : c'est littéralement formidable.


Étienne.

lundi 27 août 2012

France Culture : exemple vécu d'une (petite) censure (peut-être ordinaire, mais un peu amère) (76)

J'aime bien Emmanuel Laurentin. Mais ses copains de travail (probablement) viennent de me jouer un tour.

Comme vous le savez, j'ai été gentiment invité par France Culture et Le monde aux Rencontres de Pétrarque 2012 pour parler autour du thème "Notre avenir est-il démocratique ?"

Malheureusement, cette gentillesse a été un peu gâtée par une indélicatesse : une partie de mon propos du deuxième jour (déjà pas très long) a été carrément coupée au montage.

Pour des propos sans intérêt peut-être ? Je vous propose de juger par vous-même si les analyses ainsi censurées étaient sans importance ou en dehors du sujet de l'émission.

C'est assez amusant, de VOIR aussi clairement les idées que les journalistes du service public ne veulent PAS voir diffuser sur LEURS ondes.

Heureusement, un gentil virus était dans l'assistance et a filmé mes interventions, ce qui m'a permis, d'abord de vous en rendre compte tout de suite, mais aussi de comparer point par point l'original avec le podcast final.

• J'étais invité sur deux jours. Le premier jour, j'étais prévu dans les invités du "premier cercle" et tout s'est plutôt bien passé ; mais je n'ai pas eu le temps de dire une chose qui me paraît très importante : la citation de Sieyès en 1789, "celle qui tue" (le gouvernement représentatif), celle qui permet de tout comprendre à l'escroquerie politique de nos régimes politiques modernes. J'avais fait passer la citation, sur une feuille de papier, à Emmanuel Laurentin, animateur de l'événement et spécialiste en historiographie, pour qu'il la dise lui-même rapidement à ma place ; mais il n'avait pas eu le temps de le faire. Damned. Bon. J'allais donc tâcher le lendemain d'exprimer publiquement cette importante référence antidémocratique, très utile (à mon sens) pour éclairer tous les débats de cette semaine de Pétrarque.

Vous pouvez entendre cette première émission "La crise économique éclipse-t-elle le politique ? " ici :
http://www.franceculture.fr/emission-les-rencontres-de-petrarque-la-crise-economique-eclipse-t-elle-le-politique-2012-08-18


• Le lendemain, donc, j'étais prévu dans le "deuxième cercle" (un peu en retrait donc, au départ) et il y avait deux invités passionnants, Fabrice Epelboin et Dominique Cardon (si vous les avez ratés, je vous recommande de les écouter, ils ont des choses importantes à dire sur Internet), et le temps passe... Nous arrivons à la toute fin de l'émission, il ne reste que quelques minutes et je n'ai pas encore dit un mot (grrrr) ; je suis donc dans les starting blocks, prêt à parler peu mais parler bien. Résumé :

La question du jour était à double ou à triple sens : "Internet, stade final de la démocratie ?". J'ai peu de temps, je vais parler réellement sept minutes (sur les 120 minutes de l'émission ; mais c'est encore trop, vous allez voir) en me concentrant sur l'essentiel de l'essentiel, et je réponds en trois temps :

1) On devrait plutôt se demander : "Internet, stade INITIAL de la démocratie ?", puisque l'Internet donne ENFIN au peuple un semblant d'ISEGORIA, pilier fondateur de toute démocratie digne de ce nom, alors que, jusque là, le peuple n'avait (quasiment) rien pour s'exprimer seul, de façon autonome, sans >représentants<.

2) Mais surtout, si le peuple veut la démocratie, il faut que le peuple arrête d'appeler "démocratie" son strict contraire, et pour cela que le peuple comprenne ce que voulaient expressément les "pères fondateurs" de la >République française<, et pour cela que le peuple connaisse cette citation fondamentale de Sieyès (que je martèle proprement au micro), ainsi que le livre de Bernard Manin qui compare honnêtement l'élection et le tirage au sort.

3) Mais, pour conclure, j'insiste sur le fait que, quant à l'idéal démocratique, il ne faut rien attendre des élus (qui ont un intérêt personnel contraire à la démocratie), et ne compter que sur nous-mêmes, à la base, sous la forme de l'éducation populaire.


Vous allez juger vous-même de ce-qui-semble-"pas-assez-important"-pour-être-diffusé-sur-les-ondes-du-service-public : j'ai retranscrit mes 7 minutes d'intervention, et dans ce texte j'ai simplement barré ce qui a été censuré par France Culture (comme ça, c'est bien clair) :


(Minute 77'40 du podcast de France Culture)

- (Emmanuel Laurentin) : Alors, en Tunisie il y était il n'y a pas très longtemps, Étienne Chouard, deuxième cercle, vous avez pris énormément de notes, c'est votre mode de fonctionnement ; quelques remarques ? Quelques façons de percevoir ce débat sur Internet et la démocratie ? On a dit que vous étiez un pionnier dans ce domaine puisque vous étiez déjà en 2005 en train de disséquer la future constitution européenne. Étienne Chouard.

- (ÉC) Alors, de mon point de vue, Internet nous rend un des piliers de la démocratie qui était l'iségoria, c'est-à-dire le droit de parole pour tous, à tout moment et à tout propos. Les Athéniens y tenaient plus qu'à l'isonomia (l'égalité devant le droit) ; c'était quelque chose de très important qui permettait à chaque citoyen athénien de se comporter possiblement comme une sentinelle : la démocratie avait organisé ses sentinelles, sa protection, sachant qu'elle était fragile, par le droit de parole donné à tous, sans savoir à l'avance qui allait dire une bêtise et qui allait dire quelque chose de très important ; et c'est cette iségoria que nous rend, d'une certaine façon, imparfaite je trouve bien sûr, mais précieuse puisqu'on n'a plus que ça, [l'Internet].

Ceci dit, ce serait tout à fait erroné, je crois, d'assimiler (ou de rapprocher… oui d'assimiler) l'internet, l'iségoria, à la démocratie : la démocratie, c'est beaucoup plus que l'iségoria. La démocratie, c'est avant tout, je crois, — POUR PERMETTRE L'AUTONOMIE, c'est-à-dire, la possibilité pour les citoyens de produire eux-mêmes les normes auxquelles ils consentent à obéir—, c'est — pour les protéger (les citoyens) —, c'est L'AMATEURISME, la garantie de l'amateurisme des acteurs politiques.

La DÉPROFESSIONNALISATION DE LA POLITIQUE par une procédure qui était centrale — et repérée comme centrale par tous les philosophes à l'époque d'Athènes — qui était LE TIRAGE AU SORT.

D'ailleurs, les "Indignés" sont en train — évidemment, puisqu'ils cherchent la démocratie —, il sont en train de s'emparer de l'idée du tirage au sort, on la voit germer partout, je la vois germer au Québec, je la vois germer partout où les… les 'Occupy', les 'Anonymous'… sont en train d'essayer de s'auto-organiser… Le tirage au sort a servi pendant 200 ans à protéger les humains, tous les humains, absolument tous les humains, contre ceux que j'appelle, pour faire simple parce que comme ça, c'est clair, "les voleurs de pouvoirs".

ON AURA TOUJOURS DES VOLEURS DE POUVOIR, IL Y A TOUJOURS DES GENS QUI VEULENT DÉCIDER À LA PLACE DES AUTRES, MAIS LE TIRAGE AU SORT SERT À NOUS PROTÉGER COLLECTIVEMENT (SANS QU'ON SACHE À L'AVANCE LESQUELS) DE CES VOLEURS DE POUVOIRS EN AFFAIBLISSANT LES REPRÉSENTANTS : le principe de la démocratie… Enfin, on parle de "démocratie" partout… je dois avoir 3 ou 400 livres spécifiquement sur la >démocratie< => il n'y en a PAS UN qui parle de démocratie (à part quelques uns que j'aime particulièrement) mais la plupart parlent du gouvernement représentatif, qui n'est PAS — depuis le début — une démocratie : je prends juste 30 secondes, mais à peine (même pas : 15 secondes) pour vous lire, parce que je trouve que c'est très important pour comprendre : JE VOUS PROUVE CE QUE JE DIS, QUAND JE DIS "NOUS NE SOMMES PAS EN DÉMOCRATIE", ce n'est pas une conversation de café (encore que dans les conversations de café on puisse trouver des choses très intéressantes à signaler), mais VÉRITABLEMENT, CEUX QUI ONT CONÇU LE RÉGIME DANS LEQUEL NOUS VIVONS ÉTAIENT DES HELLÉNISTES, ILS CONNAISSAIENT TRÈS BIEN LA GRÈCE ANTIQUE, ET ILS SAVAIENT QU'ILS NE VOULAIENT PAS DE DÉMOCRATIE.

Je vais vous lire une phrase de Sieyès, très vite, SIEYÈS : UN FONDATEUR DU RÉGIME DANS LEQUEL NOUS VIVONS : ouvrez les guillemets, je n'invente pas, texto, c'est dans le… (j'ai oublié le titre exact du document mais c'est très facile à trouver) [C'est le Dire sur le véto royal, 7 septembre 1789] :

« Les citoyens qui se nomment des représentants renoncent et doivent renoncer à faire eux-mêmes la loi. Ils n'ont pas de volontés particulières à imposer. S'ils dictaient des volontés, la France ne serait plus cet État représentatif, ce serait un État démocratique. Le peuple (Sieyès parle, l'abbé Sieyès, 1789, septembre), je le répète, dans un pays qui n'est PAS une démocratie (et la France ne saurait l'être), le peuple ne peut parler, ne peut agir que par ses représentants »

[Alors, ] on peut ne pas être démocrate…

- (Emmanuel Laurentin) On est en 89… Il faut tout recontextualiser à propos de l'abbé Sieyès… mais enfin bon… Étienne Chouard…

- ÉC : oui mais je trouve que tous les indices que la CONCEPTION de la >démocratie< depuis… ROSANVALLON EXPLIQUE BIEN LE MOMENT OÙ, AU DÉBUT DU 19E SIÈCLE, ON S'EST MIS À APPELER >DÉMOCRATIE< CE QUI ÉTAIT CONÇU, PENSÉ COMME SON VÉRITABLE CONTRAIRE…

Et je vous recommande… Il y a un livre qui peut changer votre vie, vraiment, qui n'a pas un titre sexy => si on ne vous en parle pas, vous ne le choisirez pas en le voyant sur un rayon de bibliothèque, et pourtant c'est un livre essentiel, c'est un livre qui fait la balance entre le tirage au sort et l'élection, honnêtement, c'est Bernard Manin qui a écrit ça, qui est un prof à New York, prof [aussi] à l'EHESS, et qui a fait UN LIVRE ESSENTIEL POUR NOUS TOUS, avec un titre qui n'est pas appétissant, qui cache une merveille : les premiers paragraphes, vous allez voir, c'est tout de suite passionnant. Il s'appelle "Principes du gouvernement représentatif"…

EN FAIT, CE GARS-LÀ S'ÉTONNAIT QUE NOUS APPELIONS >DÉMOCRATIE< UN SYSTÈME QUI A ÉTÉ PENSÉ DÈS LE DÉPART COMME UNE ANTI-DÉMOCRATIE, QUI EST ENCORE AUJOURD'HUI, PRÉCISÉMENT UNE ANTI-DÉMOCRATIE : QUAND ON DÉSIGNE DES MAÎTRES POLITIQUES QUI VONT TOUT DÉCIDER À NOTRE PLACE, NOUS NE SOMMES PAS DES CITOYENS, AUTONOMES, QUI PRODUISONS NOUS-MÊMES NOTRE DROIT, NOUS SOMMES DES ÉLECTEURS, C'EST-À-DIRE QUE NOUS SOMMES HÉTÉRONOMES, NOUS SUBISSONS LA LOI ÉCRITE PAR D'AUTRES… (C'est possiblement meilleur, j'imagine bien, moi, une véritable aristocratie dans laquelle nous choisirions VRAIMENT les meilleurs, que nous tiendrions vraiment sous contrôle, tous les jours, révocables, rendant des comptes, une véritable aristocratie, ce serait possible, hein, il n'y a pas que la démocratie…) MAIS QUE NOUS APPELIONS >DÉMOCRATIE< LE RÉGIME DANS LEQUEL NOUS VIVONS AUJOURD'HUI, C'EST L'ACCEPTATION D'UNE INVERSION DES MOTS QUI NOUS INTERDIT DE MÊME VOULOIR L'ALTERNATIVE DONT NOUS AVONS BESOIN. Et donc je pense qu'il faut vraiment… qu'il y a un travail de remise à l'endroit des mots importants…

- (Emmanuel Laurentin) Et si on revient sur le terrain même de l'internet, justement, vous disiez au départ "c'est l'iségoria", c'est donc le rapport à…

- (ÉC) Oui, eh ben justement, Bernard Manin, précisément, parlait de l'Internet pour le rapprocher de la démocratie, et il disait (et je suis tout à fait d'accord avec ça), il disait : faites attention : on ne peut pas réduire Internet à la démocratie parce qu'il n'y a pas d'organisation des débats, il n'y a pas de MISE EN SCÈNE DES CONFLITS ; une démocratie, ça met en scène les opinions contraires, pour avoir une décision qui soit la plus éclairée possible, or c'est précisément le rôle d'un parlement ou d'une assemblée démocratique que de donner la parole à tout le monde pour que tous les points de vue aient été mis en scène et, à l'issue de cette mise en scène, on s'assure qu'on prendra la moins mauvaise décision possible.

Internet ne permet pas ça : Bernard Manin souligne qu'on va naturellement vers des forums qui nous sont favorables, parce qu'on ne va pas y être exposés à la controverse, à la contradiction, donc c'est plus confortable, donc nous allons vers le confort et donc, nous nous radicalisons de cette façon. Et Bernard souligne qu'il y a quand même un aspect propice au débat, sur Internet, qui est Google qui, quand on fait une recherche, ne nous propose pas que des sites qui nous sont favorables et nous amène PAR HASARD, encore le hasard, à découvrir des pensées vers lesquelles nous n'aurions pas été naturellement et qui finalement nous enrichissent parce que … mais vraiment le tirage au sort, je crois… il n'y a pas de démocratie sans tirage au sort, hein, je crois que c'est clair… (bruits et rires) mais enfin, il ne faut pas compter sur les élus pour nous le dire, ils ne nous le diront jamais, c'est à nous de nous passer le mot entre nous. (applaudissements)

- (Emmanuel Laurentin) Heu, une question de Monsieur (ce sera la dernière)…

(minute 81'40 du podcast officiel, soit 4 minutes diffusées sur 7 enregistrées.)


Au passage, je remercie le gentil virus (merci Nat !) qui a filmé ça : sans lui, j'aurais juste le VAGUE souvenir que j'avais dit plus de choses (et plus importantes) que ce qui a été finalement diffusé. Grâce à ce forban et à sa vidéo pirate, je peux évaluer PRÉCISÉMENT (et prouver) le travail des ciseaux des >journalistes< au montage.

Je survivrai très bien à cette petite muselière, bien sûr (notamment parce que j'ai mon propre média, précisément), mais je trouve que c'est un bon petit sujet, bien énervant, pour Arrêt sur Images :)

Rappel : la vidéo (pirate mais fidèle) est là, alors que l'émission diffusée (officielle mais infidèle) est là : "Internet, stade final de la démocratie ?".

Merci à tous, pour tout ce que vous faites pour l'éducation populaire : grâce à Internet, le peuple forme le peuple, sans passer par les (sans dépendre des) pouvoirs institués et leurs médias disciplinés.

Étienne.



PS : puisque nos maîtres n'ont pas envie, en haut lieu, de voir ce texte diffusé, je suggère que nous le diffusions particulièrement intensément, bien en clair, en gros et gras, pas caché du tout, nous les manants, avec les moyens du bord... :)

On aura toujours des voleurs de pouvoir, il y a toujours des gens qui veulent décider à la place des autres, mais le tirage au sort sert à nous protéger collectivement de ces voleurs de pouvoirs (sans qu'on sache à l'avance lesquels) en affaiblissant les représentants : le principe de la démocratie… enfin... on parle de >démocratie< partout… mais je dois avoir 3 ou 400 livres spécifiquement sur la "démocratie => il n'y en a PRESQUE PAS qui parlent de démocratie (à part quelques uns que j'aime particulièrement), mais la plupart parlent du 'gouvernement représentatif', qui n'est PAS une démocratie — et depuis le début ! : je prends juste 30 secondes, mais à peine (même pas : 15 secondes) pour vous lire, parce que je trouve que c'est très important pour comprendre : je vous PROUVE ce que je dis, quand je dis "nous ne sommes PAS en démocratie": véritablement, ceux qui ont conçu le régime dans lequel nous vivons étaient des hellénistes, ils connaissaient très bien la Grèce antique, et ils savaient qu'ils ne voulaient PAS de démocratie.

Je vais vous lire une phrase de Sieyès, très vite, Sieyès : un fondateur du régime dans lequel nous vivons : ouvrez les guillemets, je n'invente pas, texto, c'est dans le Dire sur le véto royal, 7 septembre 1789 :



« Les citoyens qui se nomment des représentants renoncent et doivent renoncer à faire eux-mêmes la loi. Ils n'ont pas de volontés particulières à imposer. S'ils dictaient des volontés, la France ne serait plus cet État représentatif, ce serait un État démocratique. Le peuple, je le répète, dans un pays qui n'est PAS une démocratie (et la France ne saurait l'être), le peuple ne peut parler, ne peut agir que par ses représentants »


Rosanvallon explique bien le moment où, au début du 19e siècle, on s'est mis à appeler >démocratie< ce qui était conçu, pensé, comme son véritable contraire…

Et je vous recommande un livre qui peut changer votre vie, vraiment, qui n'a pas un titre sexy => si on ne vous en parle pas, vous ne le choisirez pas tout seul en le voyant sur un rayon de bibliothèque… Et pourtant c'est un livre essentiel, c'est un livre qui fait la balance entre le tirage au sort et l'élection, honnêtement, c'est Bernard Manin qui a écrit ça, un prof à New York, prof [aussi] à l'EHESS, et qui a fait UN LIVRE ESSENTIEL POUR NOUS TOUS, avec un titre qui n'est pas appétissant qui cache une merveille : les premiers paragraphes, vous allez voir, c'est tout de suite passionnant. Il s'appelle "Principes du gouvernement représentatif"…


En fait, ce gars-là [Bernard Manin] s'étonnait que nous appelions >démocratie< un système qui a été pensé dès le départ comme une anti-démocratie, qui est encore aujourd'hui, précisément une anti-démocratie : quand on désigne des maîtres politiques qui vont tout décider à notre place, nous ne sommes pas des citoyens, autonomes, qui produisons nous-mêmes notre droit, nous sommes des électeurs, c'est-à-dire que nous sommes hétéronomes, nous subissons la loi écrite par d'autres…

(C'est possiblement meilleur, j'imagine bien, moi, une véritable aristocratie dans laquelle nous choisirions VRAIMENT les meilleurs, que nous tiendrions vraiment sous contrôle, tous les jours, révocables, rendant des comptes, une véritable aristocratie, ce serait possible, hein, il n'y a pas que la démocratie…)

Mais que nous appelions >démocratie< le régime dans lequel nous vivons aujourd'hui, c'est l'acceptation d'une inversion des mots qui nous interdit de même vouloir l'alternative dont nous avons besoin. Et donc je pense qu'il faut vraiment remettre à l'endroit les mots importants…

dimanche 26 août 2012

F. Lordon : "Conspirationnisme : la paille et la poutre" - Jean Quatremer voit des complots partout (49)

Conspirationnisme :
la paille et la poutre

par Frédéric Lordon

ou Jean Quatremer voit des complots partout :)


Chers amis,

Voici une perle, un régal, de l'intelligence pure, du grand Lordon, en pleine forme :

Conspirationnisme : la paille et la poutre

Vendredi 24 août 2012, par Frédéric Lordon

Plan :
Pour une pensée non complotiste des complots (quand ils existent)
• Le conspirationnisme comme symptôme politique de la dépossession
L'apprentissage de la majorité (à propos de la « loi de 1973 »)
• À conspirationniste, conspirationniste et demi !
• D'un certain conspirationnisme européiste
Non pas les agents du mal mais la force des structures

________________


Le peuple est bête et méchant, le peuple est obtus. Au mieux il pense mal, le plus souvent il délire. Son délire le plus caractéristique a un nom : conspirationnisme. Le conspirationnisme est une malédiction. Pardon : c’est une bénédiction. C’est la bénédiction des élites qui ne manquent pas une occasion de renvoyer le peuple à son enfer intellectuel, à son irrémédiable minorité. Que le peuple soit mineur, c’est très bien ainsi. Surtout qu’il veille à continuer d’en produire les signes, l’élite ne s’en sent que mieux fondée à penser et gouverner à sa place.


Pour une pensée non complotiste des complots (quand ils existent)

Il faudrait sans doute commencer par dire des complots eux-mêmes qu’ils requièrent d’éviter deux écueils symétriques, aussi faux l’un que l’autre : 1) en voir partout ; 2) n’en voir nulle part. Quand les cinq grandes firmes de Wall Street en 2004 obtiennent à force de pressions une réunion longtemps tenue secrète à la Securities and Exchange Commission (SEC), le régulateur des marchés de capitaux américains, pour obtenir de lui l’abolition de la « règle Picard » limitant à 12 le coefficient de leviérisation globale des banques d’affaires [1], il faudrait une réticence intellectuelle confinant à l’obturation pure et simple pour ne pas y voir l’action concertée et dissimulée d’un groupe d’intérêts spécialement puissants et organisés – soit un complot, d’ailleurs tout à fait couronné de succès. Comme on sait les firmes de Wall Street finiront leviérisées à 30 ou 40, stratégie financière qui fera leur profits hors du commun pendant la bulle… et nourrira une panique aussi incontrôlable que destructrice au moment du retournement. Des complots, donc, il y en a, en voilà un par exemple, et il est de très belle facture.

Sans doute ne livre-t-il pas à lui seul l’intégralité de l’analyse qu’appelle la crise financière, et c’est peut-être là l’une des faiblesses notoires du conspirationnisme, même quand il pointe des faits avérés : son monoïdéisme, la chose unique qui va tout expliquer, l’idée exclusive qui rend compte intégralement, la réunion cachée qui a décidé de tout. Exemple type de monoïdéisme conspirationniste : Bilderberg (ou la Trilatérale). Bilderberg existe ! La Trilatérale aussi. Ce n’est donc pas du côté de l’établissement de ce (ces) fait(s) que se constitue le problème (comme ça peut être le cas à propos du 11 septembre par exemple) : c’est du côté du statut causal qu’on leur accorde. Ainsi donc de Bilderberg ou de la Trilatérale érigées en organisateurs uniques et omnipotents de la mondialisation néolibérale. Pour défaire le monoïdéisme de la vision complotiste, il suffit de l’inviter à se prêter à une expérience de pensée contrefactuelle : imaginons un monde sans Bilderberg ni Trilatérale, ce monde hypothétique aurait-il évité la mondialisation néolibérale ? La réponse est évidemment non. Il s’en déduit par contraposition que ces conclaves occultes n’étaient pas les agents sine qua non du néolibéralisme, peut-être même pas les plus importants. Et pourtant ceci n’est pas une raison pour oublier de parler de Bilderberg et de la Trilatérale, qui disent incontestablement quelque chose du monde où nous vivons.

Il suffirait donc parfois d’un soupçon de charité intellectuelle pour retenir ce qu’il peut y avoir de fondé dans certaines thèses immédiatement disqualifiées sous l’étiquette désormais infamante de « conspirationnistes », écarter leurs égarements explicatifs, et conserver, quitte à les réagencer autrement, des faits d’actions concertées bien réels mais dont la doctrine néolibérale s’efforce d’opérer la dénégationil est vrai qu’il entre constitutivement dans la vision du monde des dominants de dénier génériquement les faits de domination (salariés et employeurs, par exemple, sont des « co-contractants libres et égaux sur un marché du travail »…), à commencer bien sûr par tous les faits de ligue explicite par lesquels les intérêts dominants concourent à la production, à la reproduction et à l’approfondissement de leur domination. Dans un débat public médiatique qui n’a pas son pareil pour saloper irrémédiablement n’importe quelle question, il est donc probablement sans espoir d’imaginer définir une position intermédiaire qui tiendrait ensemble et la régulation contre certains errements extravagants (jusqu’au scandaleux) de la pensée conspirationniste, et l’idée que la domination, si elle est principalement produite dans et par des structures, est aussi affaire pour partie d’actions collectives délibérées des dominants – mais faire ce genre de distinction est sans doute trop demander, et on voit d’ici venir les commentaires épais qui feront de ce propos une défense apologétique du complotisme et des complotistes…

On pourrait arguer que l’analyse sociologique ou politologique de ces actions concertées, précisément, se déploie hors des schèmes intellectuels caractéristiques du conspirationnisme : monoïdéisme, exclusivisme, attraction sans partage pour l’occulte, ignorance corrélative pour tous les effets impersonnels de structure, etc. [2] Et ce serait parfaitement exact ! C’est bien pourquoi il serait temps de faire la part des complots – comme faits avérés, puisqu’il en existe certains – et du complotisme – comme forme générale –, soit d’en appeler, en quelque sorte, à une pensée non complotiste des complots, c’est-à-dire aussi bien : 1) reconnaître qu’il y a parfois des menées concertées et dissimulées – on pourra les appeler des complots, et 2) refuser de faire du complot le schème explicatif unique de tous les faits sociaux, ajouter même que de tous les schèmes disponibles, il est le moins intéressant, le moins souvent pertinent, celui vers lequel il faut, méthodologiquement, se tourner en dernier… et ceci quoiqu’il ait parfois sa place ! Et il faudrait surtout consolider cette position intermédiaire à l’encontre de tous ceux pour qui maintenir l’amalgame des complots et du complotisme a l’excellente propriété de jeter le bébé avec l’eau du bain, en d’autres termes de garantir l’escamotage des faits de synarchie avec la disqualification de la forme « complotisme ».


Le conspirationnisme comme symptôme politique de la dépossession

Tout ceci cependant est dire à la fois trop et trop peu quand, du conspirationnisme, il est possible de prendre une vue latérale qui vient quelque peu brouiller l’image de ses habituelles dénonciations, et puis, plus encore, celle de ses frénétiques dénonciateurs. Sans doute trouve-t-on de tout à propos du conspirationnisme : des tableaux sarcastiques de ses plus notoires délires (le fait est qu’il n’en manque pas…), des revues de ses thèmes fétiches, jusqu’à de savantes (pitoyables) analyses de la « personnalité complotiste » et de ses psychopathologies. Mais d’analyse politique, point ! La puissance des effets de disqualification, la force avec laquelle ils font le tri des locuteurs, les caractéristiques sociales associées à ce tri même, la réservation de la parole légitime à certains et l’exclusion absolue des autres, procédant là aussi par un effet d’amalgame qui confond dans l’aberration mentale, puis dans l’interdiction de parler, toute une catégorie, voire un ensemble de catégories sociales, à partir de quelques égarés isolés, ceci pour faire du discours politique l’affaire monopolistique des « représentants » assistés des experts : tous ces mécanismes devraient pourtant attirer l’attention sur les enjeux proprement politiques engagés dans le « débat sur le conspirationnisme » – au lieu de quoi il n’est matière qu’à gloussements ou cris faussement horrifiés puisque, si isolées soient-elles, les saillies conspirationnistes fournissent la meilleure raison du monde à la dépossession.

Dépossession : tel est peut-être le mot qui livre la meilleure entrée politique dans le fait social – et non pas psychique – du conspirationnisme. Car au lieu de voir en lui un délire sans cause, ou plutôt sans autre cause que l’essence arriérée de la plèbe, on pourrait y voir l’effet, sans doute aberrant, mais assez prévisible, d’une population qui ne désarme pas de comprendre ce qu’il lui arrive, mais s’en voit systématiquement refuser les moyens – accès à l’information, transparence des agendas politiques, débats publics approfondis (entendre : autre chose que les indigentes bouillies servies sous ce nom par les médias de masse) etc. Décidément l’événement politique le plus important des deux dernières décennies, le référendum sur le traité constitutionnel européen de 2005 a montré ce que peut, pourtant dans un extraordinaire climat d’adversité, un corps politique auquel on donne le temps de la réflexion et du débat : s’emparer des matières les plus complexes et se les approprier pour produire un suffrage éclairé.

Hors de ces conditions exceptionnelles, tous les moyens ou presque de faire sens des forces historiques qui l’assaillent et surtout d’avoir part aux délibérations qui décident de son destin lui sont refusés. Or, remarque Spinoza, le quant-à-soi ne saurait connaître aucune suspension : « nul ne peut céder sa faculté de juger » (Traité politique), aussi celle-ci s’exerce-t-elle comme elle peut, dans les conditions qui lui sont faites, et avec l’acharnement du désespoir quand au surplus elle n’a que son malheur à penser. Le conspirationnisme n’est pas la psychopathologie de quelques égarés, il est le symptôme nécessaire de la dépossession politique et de la confiscation du débat public. Aussi est-il de la dernière ineptie de reprocher au peuple ses errements de pensée quand on a si méthodiquement organisé sa privation de tout instrument de pensée et sa relégation hors de toute activité de pensée. Cela, nul ne le dit mieux que Spinoza : « Il n’est pas étonnant que la plèbe n’ait ni vérité ni jugement, puisque les affaires de l’Etat sont traitées à son insu, et qu’elle ne se forge un avis qu’à partir du peu qu’il est impossible de lui dissimuler. La suspension du jugement est en effet une vertu rare. Donc pouvoir tout traiter en cachette des citoyens, et vouloir qu’à partir de là ils ne portent pas de jugement, c’est le comble de la stupidité. Si la plèbe en effet pouvait se tempérer, suspendre son jugement sur ce qu’elle connaît mal, et juger correctement à partir du peu d’éléments dont elle dispose, elle serait plus digne de gouverner que d’être gouvernée » (Traité politique, VII, 27).


L’apprentissage de la majorité (à propos de la « loi de 1973 »)

Mais plus encore que de la dépossession, le conspirationnisme, dont les élites font le signe d’une irrémédiable minorité, pourrait être le signe paradoxal que le peuple, en fait, accède à la majorité puisqu’il en a soupé d’écouter avec déférence les autorités et qu’il entreprend de se figurer le monde sans elles. Il ne lui manque qu’une chose pour y entrer complètement, et s’extraire des chausse-trappes, telle celle du conspirationnisme, dont tout débat public est inévitablement parsemé : l’exercice, la pratique, l’habitude… soit tout ce que les institutions de la confiscation (représentation, médias, experts) lui refusent et qu’il s’efforce néanmoins de conquérir dans les marges (associations, éducation populaire, presse alternative, réunions publiques, etc.) – car c’est en s’exerçant que se forment les intelligences individuelles et collectives.

Le débat sur la « loi de 1973 », interdisant supposément le financement monétaire des déficits publics devrait typiquement être regardé comme l’une des étapes de cet apprentissage, avec son processus caractéristique d’essais et d’erreurs. Bien sûr la « loi de 1973 », objet dans certaines régions de l’Internet d’une activité effervescente, a connu son lot d’embardées : depuis la vidéo à ambiance complotiste de Paul Grignon, Money as Debt, portant au jour une gigantesque conspiration monétaire – ce sont les banques privées qui créent la monnaie – dont les termes pouvaient cependant être lus dans n’importe quel manuel d’économie de Première ou de Terminale SES !, jusqu’à la lourde insistance à renommer la loi, d’abord « loi Pompidou » mais pour mieux arriver à « loi Rothschild », où certains ne verront qu’une allusion aux connexions du pouvoir politique et de la haute-finance [3] quand d’autres y laisseront jouer toutes sortes d’autres sous-entendus…

Au milieu de toutes ces scories, un principe de charité politique pourrait cependant voir : 1) ce petit miracle des non-experts se saisissant d’une question à l’évidence technique mais que ses enjeux politiques destinent au débat le moins restreint possible : la monnaie, les banques ; 2) le surgissement, peut-être désordonné mais finalement salutaire, d’interrogations sur la légitimité des taux d’intérêt, le financement des déficits publics, les figures possibles de la souveraineté monétaire, la place adéquate des émetteurs de monnaie dans une société démocratique ; 3) une intense activité polémique, au meilleur sens du terme, avec production kilométrique de textes, lancement de sites ou de blogs, controverses documentées en tous sens, etc. Tout ceci, oui, au milieu d’ignorances élémentaires, de quelques dérapages notoires et de fausses routes manifestes – certains parmi les plus acharnés à dénoncer la loi de 1973 commencent à s’apercevoir qu’ils ont poursuivi un fantôme de lièvre [4] … Mais pourtant comme un exercice collectif de pensée qui vaut en soi bien mieux que toutes ses imperfections, et dans lequel, tout sarcasme suspendu, il faudrait voir un moment de ce processus d’apprentissage typique de l’entrée dans la majorité. Sans surprise, des trébuchements de l’apprentissage les élites installées tirent parti pour refuser l’apprentissage même. On les comprend : il y va précisément de la dépossession des dépossédeurs.


À conspirationniste, conspirationniste et demi !

Mais les appeler « élites », n’est-ce pas beaucoup leur accorder ? Et que valent les élites en questions à l’aune même des critères qu’elles appliquent aux autres ? Répondre complètement à cette question exigerait de reparcourir l’interminable liste des erreurs accablantes de diagnostic, de pronostic, de conseils malavisés, innombrables foirades des experts, calamités « intellectuelles » à répétition, obstination dans l’erreur, passion pour le faux : avec une systématicité qui est en soi un phénomène, tous les précepteurs de la mondialisation néolibérale se sont trompés. Mais puisqu’il est question ici du conspirationnisme, c’est bien sur ce terrain qu’il faut les prendre. Car voilà toute la chose : à conspirationniste, conspirationniste et demi… Où il apparaît que la supposée élite y tombe aussi facilement que le bas peuple ! Qui voudrait faire du conspirationnisme un dérèglement n’aurait alors pas d’autre issue que de constater combien largement il est répandu – et que les frontières sociales sont rien moins qu’hermétiques sous ce rapport.

De ce point de vue c’est peut-être l’affaire DSK qui aura le plus spectaculairement déchiré le voile. Car jamais on n’aura vu théories du complot fleurir aussi allègrement dans les plus hautes sphères du commentariat. Les politiques, surtout du PS, sont évidemment les premiers à y choir, quitte à ce que ce soit sur le mode de la prétérition, ainsi Jean-Christophe Cambadélis dans une déclaration fameuse : « Je ne suis pas un adepte des complots mais… [5] », suivi comme il se doit par une série de conjectures dont la conspiration est la seule conclusion logique ; Jacques Attali qui d’ordinaire sait bien voir les abîmes de la pensée conspirationniste mais, quand il s’agit de DSK, évoque d’abord l’hypothèse d’une « manipulation » [6] ; François Loncle, député PS qui assure pour sa part « qu’il n’y a pas de complot » [7] mais « un coup monté » [8], c’est très différent. « La thèse du complot se répand sur le web » titre un des articles de Libération [9] – « sur le web », n’est-ce pas, en aucun cas dans les pages du papier… Mais il faut bien l’avouer, jamais on n’aura vu « thèse du complot » si amplement exposée et si aimablement relayée dans les colonnes de la grande presse, quitte à ce que ce soit pour la discuter, voire la réfuter, en tout cas sans qu’il soit jugé indigne cette fois d’en faire la mention ou de ridiculiser ceux dans la bouche de qui elle est d’abord venue.


D’un certain conspirationnisme européiste

Les illustrations les plus spectaculaires cependant ne sont pas forcément les meilleures, et si elle a fait la démonstration édifiante de ce que valent les régulations de la classe oligarchique – à savoir rien – en situation de grande tension – par exemple quand il s’agit de sauver de l’opprobre son meilleur espoir –, l’affaire DSK demeure trop exceptionnelle pour être parfaitement significative. Autrement parlantes les pulsions conspirationnistes qui émaillent à répétition le discours de la crise européenne, à plus forte raison quand elles se donnent libre cours dans l’un des journaux les plus rigoureusement donneur de leçon anti-conspirationniste, Libération, et sous la plume de son journaliste le plus attaché à traîner dans la boue – y compris pour conspirationnisme – toute position de gauche critique de l’Europe telle qu’elle est, Jean Quatremer, auteur par exemple d’un magnifique « Quand l’euroscepticisme mène au conspirationnisme » [10].

Mais voilà : depuis que son objet chéri est en crise et attaqué de toutes parts, Jean Quatremer n’en finit pas de voir des complots partout. « Presse anglo-saxonne », « marchés financiers américains », « agences de notation », « hedge funds » : la monnaie unique européenne, pourtant plus franche que l’or, est la cible de pernicieuses entreprises de déstabilisation délibérée, orchestrées qui plus est par la plus maléfique des entités : « la finance anglo-saxonne ». Pour qui douterait qu’un esprit fondamentalement sain, puisque européen, ait pu ainsi être infecté par la maladie du complot, florilège de titres : « Les agences de notation complices des spéculateurs ? » (21 septembre 2011), « Les marchés financiers américains attaquent l’euro » (6 février 2010), « Comment le Financial Times alimente la crise » (30 mai 2010), « Moody’s veut la peau du triple-A français » (21 novembre 2011), « Les banques allemandes contre la zone euro » (31 juillet 2011), « Le jeu trouble de Reuters dans la crise de la zone euro » (29 juillet 2012).

Et l’intérieur est à l’avenant de la devanture : « Il apparaît de plus en plus clair (sic) que des banques et des fonds spéculatifs américains jouent l’éclatement de la zone euro » [11] – le complot est donc d’abord anglo-saxon. C’est l’imperméabilité à tout argument rationnel qui atteste l’intention concertée de nuire : « le problème est qu’il ne sert à rien d’expliquer que la faillite de la Grèce est totalement improbable » [12], commentaire qui, au passage, prend toute sa saveur avec le recul, et plus encore après que son auteur se soit cru suffisamment clairvoyant pour décerner un « Audiard d’or » à Emmanuel Todd annonçant l’explosion de l’euro [13] – il est vrai que toute prédiction de malheur à l’encontre de l’objet chéri ne peut être, au choix, qu’une grotesque bouffonnerie ou une ignoble trahison.

En tout cas la perfidie anglo-saxonne a de puissants relais, les médias par exemple dont « le biais anti-euro (…) est difficilement contestable » [14], les agences de presse également, à l’image de Reuters et de son « jeu trouble dans la crise de la zone euro » [15]. Ainsi, par inconscience ou par malignité, on ne sait, donc par malignité, « les médias accroissent la panique des marchés ». Pour ce qui est du Financial Times en tout cas, l’explication n’est pas douteuse : « pris dans le sac du mensonge (…) il manipule l’information et colporte des rumeurs » [16] le 26 novembre 2010 – le 30 mai déjà il en était « à son second mauvais coup » [17]. Une année plus tard cependant, « les marchés financiers américains » ne sont plus les seuls agents de la cinquième colonne, ce sont les banques allemandes qui sont occupées à « mettre le feu à la zone euro » [18] – et l’ennemi est maintenant à l’intérieur. Peu importe que jusqu’ici l’Allemagne en (toutes) ses institutions ait été la figure même de la vertu, le vrai moteur de l’Europe, dont le couple avec la France patati patatère – maintenant ce sont des traîtres. La circonscription de la conspiration peut donc varier, mais pas le fait conspirationniste lui-même, puisque la construction monétaire européenne est si parfaitement conçue qu’il faut nécessairement une ligue de forces occultes pour la renverser.

Si le mal organisé est partout, il n’en a pas moins son superlatif en les agences de notation : elles sont les « complices des spéculateurs » [19]. « Allons plus loin : qui a déclenché la panique sur la dette française ? Moody’s justement (…) Bref encore une fois les agences viennent donner un coup de main aux spéculateurs pour déstabiliser les marchés » [20]. Il est donc temps de poser la vraie question : « Alors complot des agences de notation qui servent ainsi leurs maîtres principaux, les banques d’affaires, les hedge funds, etc. ? (…) Laurence Parisot, la patronne du Medef en est persuadée » [21]. Bien sûr il reste des amis de l’Europe, donc de Jean Quatremer, qui n’ont pas encore complètement perdu les pédales et tentent de le rattraper. Par fidélité un peu réticente mais impressionné par l’incontestable crédit européen de son interlocuteur, Quatremer cite Jean Pisani-Ferry qui lui explique que les agences ne font jamais que ratifier avec retard des anticipations de longue date incorporées dans les positions des investisseurs… Il lui fallait au moins cette poche à glace pour se persuader que « crier au complot ne sert de toute façon à rien sinon à soulager ses nerfs » [22]. Donc Jean Quatremer a d’abord très fort envie de crier au complot – si fort que ça s’entend à longueur de billets –, puis, instruit par ses précepteurs de toujours, se convainc, mais difficilement, qu’il ne sert à rien d’y céder – moyennant quoi ses nerfs ne sont qu’à demi-soulagés, raison pour laquelle il y revient sans cesse.

Hedge Funds, médias, presse anglo-saxonne, agences de presse, marchés financiers américains, agences de notation, partout des malfaisants ligués contre l’objet chéri. De cette sorte de crumble intellectuel, les agences de notation sont peut-être l’ingrédient le plus caractéristique, boucs émissaires périphériques de toute une structure qui s’exprime par elles [23] – mais qu’évidemment on ne mettra jamais en question. Car les agences de notation, comme dans une moindre mesure la presse financière, sont les agents les plus représentatifs de la finance déréglementée comme pouvoir de l’opinion – l’opinion des investisseurs s’entend, et exclusivement celle-ci, mais opinion d’une foule traversée de croyances, très faiblement régulées par la rationalité, et pourtant base de jugements, le plus souvent mimétiquement polarisés, à partir desquels des masses immenses de capitaux sont mises en mouvement. Il faudrait donc expliquer à Jean Quatremer que la finance libéralisée, si constamment encouragée par la construction européenne, c’est cela même !, que dans cet ensemble, il entre constitutivement, et non accidentellement, rumeurs, erreurs, errances, absurdités, idées fausses, informations biaisées – Jean Quatremer s’est-il jamais ému pendant toutes les belles années qu’on voie d’incertaines start-up comme des eldorados de profit, ou bien la finance structurée comme la martingale définitive contre le risque de crédit, et l’explosion des titres adossés à l’endettement des ménages comme une géniale trouvaille ? De ce point de vue, et erreur pour erreur, les marchés sont sans doute plus près du vrai en anticipant la décapilotade de l’euro, qu’ils ne l’étaient alors…

Mais dans la vision du monde de Jean Quatremer, la finance est bonne… jusqu’à ce qu’elle s’en prenne à son talisman. On lui fera néanmoins observer qu’il y a une certaine logique, et comme une justice immanente, à ce que l’Europe modèle Maastricht-Lisbonne qui a sans relâche promu la finance périsse par la finance. Car enfin qui a fait le choix de remettre entièrement les politiques économiques entre les mains de ce pouvoir déréglé qu’est la finance libéralisée ? Qui a décidé d’instituer les marchés obligataires comme puissance disciplinaire en charge de la normalisation des politiques publiques ? Qui a voulu constitutionnaliser la liberté de circulation des capitaux qui offre à ce régime son infrastructure ?


Non pas les agents du mal mais la force des structures

En fait c’est là la chose que Jean Quatremer a visiblement du mal à comprendre – déficience par quoi d’ailleurs il verse immanquablement dans le conspirationnisme, qu’il dénonçait chez les autres à l’époque où « tout allait bien » (pour lui) –, les crises s’expliquent moins par la malignité des agents que par l’arrivée aux limites des structures. Il est vrai qu’ayant toujours postulé la perfection de son objet, donc l’impossibilité de sa crise, il n’a pas d’autre hypothèse sous la main pour en penser la décomposition : celle-ci ne peut donc être que le fait des méchants (et des irresponsables : Grecs, Portugais, Espagnols…).

Or on peut dire de la construction européenne la même chose que de n’importe quelle autre configuration institutionnelle : les comportements, même destructeurs, des agents n’y sont pas le fait d’un libre-arbitre pervers mais de leurs stratégies ordinaires telles qu’elles ont été profondément conformées par l’environnement structurel dans lequel on les a plongés… quitte à ce que ces structures, laissées à leur simple fonctionnement, produisent in fine leur propre ruine : la Deutsche Bank lâche la dette italienne, non par trahison anti-européenne [24], mais par simple fidélité à la seule chose qu’elle ait à cœur : son profit – et si l’on veut des banques qui aient à cœur d’autres choses, il va falloir se pencher sur leurs statuts autrement que par fulmination et vœux pieux interposés. De même, les spéculateurs spéculent… parce qu’on leur a aménagé un terrain de jeu spéculatif ! Rumeurs et informations incertaines y prennent des proportions gigantesques parce que ce terrain de jeu même institue le pouvoir de l’opinion financière, etc.

Sans doute, poussés comme n’importe quels médias par les forces pernicieuses de la concurrence, de la recherche effrénée du scoop et de la primeur, le FT a-t-il parfois lâché trop vite quelques informations foireuses, Reuters des confidences biaisées ou mal recoupées, mais ni plus ni moins que Libération ou Jean Quatremer lui-même qui n’hésite pas, par exemple, à donner audience à des études aux bases les plus incertaines à propos de la sortie de la Grèce, tout droit tirées des bons soins de la banque UBS [25], son fournisseur attitré, dont l’objectivité et la neutralité sont d’évidence incontestables… Qu’UBS batte la campagne, qui plus est sans doute au service de ses propres positions spéculatives, la chose lui est tout à fait négligeable, l’important est qu’UBS la batte dans le bon sens.

Le monde de la finance a pour propriété que n’importe quelle information est potentiellement porteuse d’effets terriblement déstabilisants, non parce que de machiavéliques émetteurs les ont voulues ainsi mais, en dernière analyse, parce qu’elles sont saisies par les forces immenses de la spéculation qui ont le pouvoir de faire un tsunami d’une queue de cerise. Si Jean Quatremer fantasme une finance dont tous les acteurs observeraient en toutes circonstances le grand calme olympien de la rationalité pure et parfaite, il faut lui dire qu’il fait des rêves en couleur. Encore faudrait-il, pour s’en apercevoir, qu’il daigne faire quelques lectures d’histoire économique, évidemment d’auteurs qui auraient fort le goût de lui déplaire, des gens comme Minsky, Kindleberger, Keynes ou Galbraith, lesquels, instruits des catastrophes passées, n’ont cessé de montrer que la finance de marché est par construction, par essence, le monde du déchaînement des passions cupides, de l’échec de la rationalité et du chaos cognitif. Et qu’en réarmer les structures, comme l’Europe l’a fait avec obstination à partir du milieu des années 1980, était le plus sûr moyen de recréer ces désastres du passé.

Entre une nouvelle, aussi factuelle soit-elle, et le mouvement subséquent des marchés, il y a toujours l’interprétation – celle des investisseurs –, et c’est par cette médiation que s’introduit la folie, particulièrement en temps de crise où la mise en échec des routines cognitives antérieures alimente les anticipations les plus désancrées. L’Europe a fait le choix de s’en remettre à cette folie-là. Et Quatremer s’étrangle de rage stupéfaite qu’elle en crève… Comme rien ne peut le conduire à remettre en cause ses objets sacrés – les traités, la règle d’or, Saint Jean-Claude et son vicaire Mario –, il ne lui reste que les explications par le mal, un équivalent fonctionnel des hérétiques ou des satanistes si l’on veut. Aussi se meut-il dans une obscurité peuplée d’agents qui fomentent des « mauvais coups » et mènent « un jeu trouble », un underworld de « complices » et d’incendiaires. Si difficile soit-il de s’y résoudre, il faudra pourtant bien admettre que la construction européenne s’effondre selon la pure et simple logique qu’elle a elle-même instituée. Elle n’est pas la proie d’une conjuration du mal : elle tombe toute seule, du fait même de ses tares structurelles congénitales et sous l’effet des forces aveugles qu’elle a elle-même installées – et s’en prendre répétitivement, comme à des incubes, aux agents variés qui n’en sont que les opérateurs (Hedge Funds, banques et agences) est le passeport pour l’asile de l’ignorance.

Mais il y a des aggiornamentos trop déchirants pour être consentis aisément, et des investissements psychiques trop lourds pour être rayés d’un trait de plume, aussi faut-il attendre l’infirmation définitive par le réel pour que se produise le premier mouvement de révision – et encore… On en connaît qui persistent à croire que la défaite de 40 est la faute du Front Populaire… Entre temps tous les moyens sont bons, y compris ceux de la stigmatisation complotiste, pour ravauder comme on peut le tissu de la croyance menacée de partir en lambeaux. Si l’euroscepticisme du peuple mène au conspirationnisme, il semble que l’eurocrétinisme des élites y conduise tout aussi sûrement…


____________________

Notes

[1] Le coefficient de leviérisation désigne le multiple de dette, par rapport à ses fonds propres, qu’une banque peut contracter pour financer ses positions sur les marchés.

[2] Lire, dans l’édition de septembre du Monde diplomatique, en kiosques le mercredi 29 août, Richard Hofstadter, « Le style paranoïaque en politique ».

[3] Puisqu’avant de devenir Premier ministre, Georges Pompidou a été banquier d’affaire chez Rothschild. On remarquera tout de même que, banquier, il cesse de l’être en 1958 quand il devient directeur de cabinet de De Gaulle et que ladite loi date de 1973…

[4] Voir à ce sujet les contributions à la journée « Création monétaire » des Economistes Atterrés du 24 mars 2012, en particulier le texte d’Alain Beitone, « Idées fausses et faux débat à propos de la monnaie. Réflexion à partir de la “loi de 1973” ».

[5] 15 mai 2011.

[6] Cité in Libération, « DSK, la thèse du complot se répand sur le web », 15 mai 2011.

[7] France Info, 2 juillet 2011.

[8] LCI, 3 juillet 2011.

[9] Libération, 15 mai 2011.

[10] Libération, blog Coulisses de Bruxelles, 24 septembre 2008. Sauf indication contraire, tous les titres qui suivent correspondent à des billets de ce blog.

[11] « Les marchés financiers américains attaquent l’euro », 6 février 2010.

[12] Id.

[13] « Emmanuel Todd, Audiard d’or 2011 », 1er janvier 2012.

[14] « Comment le Financial Times alimente la crise », 30 mai 2010.

[15] « Le jeu trouble de Reuters dans la crise de la zone euro », 29 juillet 2012.

[16] « Comment les médias accroissent la panique des marchés », 26 novembre 2010.

[17] « Comment le Financial Times… », op. cit.

[18] « Les banques allemandes contre la zone euro », 31 juillet 2011.

[19] « Les agences de notation complices des spéculateurs ? », 21 septembre 2011.

[20] « Moody’s veut la peau du triple A français », 21 novembre 2011.

[21] « Les agences… », op. cit.

[22] Id.

[23] Pour quelques développements sur cette question : « Extension du domaine de la régression », Le Monde Diplomatique, avril 2011 ; « Les gouvernement sont soumis au règne de l’opinion financière] », Marianne, 13 août 2011.

[24] « Les banques allemandes contre la zone euro », 31 juillet 2011.

[25] « C’est Hotel California : une fois entré dans l’euro, on ne peut plus en repartir », 3 octobre 2011.

------


Source : http://blog.mondediplo.net/2012-08-24-Conspirationnisme-la-paille-et-la-poutre


Merci Frédéric :)

-----


À propos de l'article lamentable d'Ariane Chemin (malhonnête et malveillante) et de son écho déformé par le professionnel du genre qu'est Quatremer, je voudrais rappeler que j'ai répondu (tardivement mais sérieusement) à ces prétendus "professionnels" (professionnels de quoi ? de la médisance calomnieuse, pas de quoi se vanter).

• Cette réponse est dans mon 'Journal' (pages 3 et suiv.) : http://etienne.chouard.free.fr/Europe/Journal.pdf,
• et on retrouve cette réponse, ainsi que quelques autres échanges — détaillés et utiles — à la fin du fil de commentaires chez J4M.

Pour éviter d'avoir à développer les commentaires et pour sécuriser le tout, j'ai compilé cette joute historique dans un fichier PDF :
http://etienne.chouard.free.fr/Europe/archives/20080924-Quatremer-Quand_l_euroscepticisme_mene_au_conspirationnisme_et_commentaires.pdf

Je ne suis pas fâché que les kapos du système d'oppression bancaire soit enfin plongés (très méthodiquement) dans leur propre venin.

C'est justice.

Étienne.

vendredi 24 août 2012

Monnaie Libre n°10 : Démocratie et monnaie (252)

Monnaie Libre n°10 avec Étienne Chouard
“démocratie et monnaie”

http://monnaielibre.creationmonetaire.info/monnaie-libre-n10-avec-etienne-chouard-democratie-et-monnaie/

Une heure avec Stéphane (Laborde), c'est forcément trop court :)

J'ai toujours peur de vous mettre en overdose : vous allez finir par en avoir marre un jour, des antiennes d'Étienne :)

C'est l'occasion pour moi, de signaler le travail de Stéphane, original et stimulant, sur la création monétaire, ce qu'il appelle la "Théorie Relative de la Monnaie", TRM :
http://www.creationmonetaire.info/2011/06/theorie-relative-de-la-monnaie-20.html.

Nous devrions réclamer —ou plutôt organiser nous-mêmes— des débats publics approfondis entre les tenants des différentes alternatives monétaires : notamment, le crédit social et le dividende universel du Major Douglas, le 100% Money de Fisher, la TRM de Stéphane, le revenu de base et la TVA sociale, l'écosociétalisme défendu par André-Jacques Holbecq, le salaire à vie et le financement de l'économie par la cotisation sociale de Friot, la monnaie fondante de Gesell défendue par Lietaer et d'autres, etc. : nous apprendrons beaucoup d'une controverse publique (respectueuse et bienveillante) entre ces résistants sur un sujet aussi décisif pour la prospérité générale : comment voulons-nous financer notre économie et nous protéger contre les accapareurs.

Étienne.

Franck Lepage : "La démocratie, c'est chiant. C'est le fascisme qui est naturel" (102)

Chouette !
Pour ASI, Maja est allée voir


Franck Lepage :
"La démocratie, c'est chiant.
C'est le fascisme qui est naturel"


À la rencontre de Franck Lepage, artiste de l'éducation populaire

http://www.arretsurimages.net/contenu.php?id=5110


Maja Neskovic aux sources de Franck Lepage par rikiai
Aux sources de Franck Lepage par Maja Neskovic par Darwin_Kayser

« C'est à coup de "conférences gesticulées" que Franck Lepage a décidé de travailler. Des spectacles, mi-conférence, mi-one-man-show, qui durent souvent plus de deux heures. Il y sème ses principes d'éducation populaire : donner à tous des clés pour comprendre, et critiquer, le monde qui les entoure. Un exemple ? Un cours fort efficace de reproduction de langue de bois, à base de quelques mots-clés bien choisis. Ou, tout simplement, l'intégralité de son intervention sur l'éducation, qui se résume en ces quelques mots : "Et si on empêchait les riches de s'instruire plus vite que les pauvres ?"

Maja est allé rencontrer Franck Lepage chez lui, près de Carhaix en Bretagne. Il lui a exposé la mission que s'est fixée sa coopérative, Le pavé : "réintroduire du politique dans le débat public". Ses membres se déclarent "heureux de contribuer à faire résonner des critiques radicales de la culture, de l’écologie, de la démarche qualité, de la participation et du développement, de diffuser des pratiques militantes humanistes, joyeuses et offensives, de donner un statut à l’indignation et aux états d’âme". Programme alléchant. Leurs productions sont ici. »


J'aime beaucoup Franck Lepage, et je trouve très important son travail pour l'éducation populaire :)

On a passé un deal tous les deux : je l'aide à arpenter les nuages au-dessus du plateau de Valensole en parapente et il m'aide à créer une conférence gesticulée — possiblement avec lui, ce qui serait le top du top !... :)

Un chic type.
Passionnant.

Étienne.

samedi 11 août 2012

MACHIAVEL : La foule est plus sage et plus constante qu'un prince (17)

Chers gentils-virus :)

J'ai bien du mal à lire autant que je le voudrais car, même en vacances, ma "vie Internet" est diablement chronophage.

Pourtant, je fais ce que je peux pour arracher du temps à mes spirales quotidiennes, à la fois pour lire et lire encore, et pour pour vous signaler les plus belles perles qui passent sous mes lunettes.

Et aujourd'hui, j'en ai une magnifique à vous décrire : elle est d'un Machiavel méconnu, celui du "Discours sur la Première Décade de Tite-Live", un grand livre mais nettement moins connu que "Le Prince", et c'est un tort je pense : "le Discours" est à la fois bien utile et bien agréable à lire.

J'ai donc préparé pour vous cet extrait que je trouve particulièrement stimulant (et d'actualité).

Bonne lecture.

Machiavel.
Discours sur la première décade de Tite-Live (1531)


Livre 1, Chapitre 58 :
La foule est plus sage et plus constante qu'un prince


Tite-Live et tous les autres historiens affirment qu'il n'est rien de plus changeant et de plus inconstant que la foule. Il arrive souvent, en effet, lorsqu'on raconte les actions des hommes, que l'on voie la foule condamner quelqu'un à mort, et puis le pleurer et le regretter amèrement. Ainsi voit-on que fit le peuple romain avec Manlius Capitolinus : l'ayant condamné à mort, il le regretta ensuite amèrement. Les paroles de notre auteur sont les suivantes : « Populum brevi, posteaquam ab eo periculum nullum erat, desiderium eius tenuit1. » Ailleurs, lorsqu'il décrit les événements apparus à Syracuse après la mort de Hiéronyme, petit-fils de Hiéron, il écrit : « Haec natura multitudinis est : aut humiliter servit, aut superbe dominatur2. »

Voulant défendre une cause contre laquelle, comme je l'ai dit, tous les historiens se sont déclarés, je crains de m'engager dans un domaine si ardu et difficile qu'il me faudra l'abandonner honteusement ou le parcourir difficilement. Mais, quoi qu'il en soit, je ne pense ni ne penserai jamais que ce soit un tort que de défendre une opinion par le raisonnement, sans vouloir recourir ni à la force ni à l'autorité.

Je dis donc que ce défaut dont les écrivains accusent la foule, on peut en accuser tous les hommes personnellement, et notamment les princes. Car tout individu qui n'est pas soumis aux lois peut commettre les mêmes erreurs qu'une foule sans contraintes. On peut aisément constater ce fait, parce qu'il y a et qu'il y a eu beaucoup de princes, et qu'il y en a eu peu qui furent bons et sages : je parle des princes qui ont pu rompre le frein qui pouvait les retenir. Parmi ceux-ci on ne peut compter les rois d'Égypte, à l'époque très ancienne où ce pays était gouverné par des lois ; ni les rois de France de notre temps, dont le pouvoir est plus réglé par les lois que dans tout autre royaume de notre temps. Les rois qui vivent sous de tels édits ne sont pas à compter au nombre des individus dont il faut considérer la nature pour voir si elle est semblable à celle de la foule. Car on doit les comparer avec une foule réglée par les lois, comme ils le sont eux-mêmes. On trouvera alors en cette foule la même vertu que nous constatons chez les princes ; et l'on ne verra pas qu'elle domine avec orgueil, ni qu'elle serve avec bassesse.

Tel était le peuple romain, qui, tant que la République demeura incorrompue, non seulement ne servit pas avec bassesse et ne domina pas avec orgueil, mais tint honorablement son rôle avec ses institutions et ses magistrats. Quand il lui fallait s'unir contre un puissant, elle le faisait : comme on le vit avec Manlius Capitolinus avec les décemvirs et d'autres, qui cherchèrent à l'opprimer. Quand il lui fallait obéir aux dictateurs et aux consuls pour le bien public, elle le faisait. Que le peuple romain ait regretté Manlius Capitolinus n'a rien d'étonnant. Car il regrettait ses vertus, qui avaient été telles que leur souvenir émouvait chacun. Elles auraient suscité le même effet chez un prince, car tous les écrivains pensent qu'on loue et qu'on admire la vertu même chez ses ennemis. Si Manlius avait ressuscité, le peuple de Rome l'aurait condamné comme il l'avait fait : l'ayant tiré de prison, il le condamna ensuite à mort. On a vu également des princes tenus pour sages faire mourir certaines personnes et les regretter ensuite amèrement : comme Alexandre avec Clitus et d'autres de ses amis ; et Hérode avec Mariamne3.

Mais ce que notre historien dit de la foule, il ne le dit pas à propos de celle qui est réglée par des lois, comme celle de Rome, mais de celle qui est sans contraintes, comme celle de Syracuse. Celle-ci commit les erreurs que commettent les individus enragés et sans contraintes, comme le firent Alexandre le Grand et Hérode dans les cas cités. Aussi ne faut-il pas accuser davantage la nature de la foule que celle des princes, car ils se trompent tous, quand ils peuvent sans crainte se tromper. Outre ceux que j'ai donnés, il y a de très nombreux exemples parmi les empereurs romains et parmi d'autres tyrans et d'autres princes : on trouve chez eux plus d'inconstance et de variations que l'on n'en a jamais trouvées chez aucune foule.

Je conclus donc contre l'opinion générale, qui prétend que les peuples, quand ils ont le pouvoir, sont changeants, inconstants et ingrats. Et j'affirme que ces défauts ne sont pas différents chez les peuples et chez les princes. Qui accuse les princes et les peuples conjointement peut dire la vérité ; mais, s'il en excepte les princes, il se trompe. Car un peuple qui gouverne et est bien réglementé est aussi constant, sage et reconnaissant, et même davantage, qu'un prince estimé pour sa sagesse. Et, d'autre part, un prince affranchi des lois est plus ingrat, changeant et dépourvu de sagesse qu'un peuple.

La différence de leurs conduites ne naît pas de la diversité de leur nature, parce qu'elle est identique chez tous — et, s'il y a une supériorité, c'est celle du peuple ; mais du plus ou moins de respect qu'ils ont pour les lois, sous lesquelles ils vivent l'un et l'autre.

Si l'on considère le peuple romain, on verra qu'il a été durant quatre cents ans hostile à la royauté et passionné de la gloire et du bien public : on verra mille exemples de son comportement qui témoignent de ces deux choses. Si l'on m'objecte son ingratitude à l'égard de Scipion, je répondrai par ce qui a été longuement exposé ci-dessus à ce sujet, où il a été montré que les peuples sont moins ingrats que les princes4.

Quant à la sagesse et à la constance, je dis qu'un peuple est plus sage, plus constant et plus avisé qu'un prince. Ce n'est pas sans raison que l'on compare la parole d'un peuple à celle de Dieu. Car on voit que l'opinion générale réussit merveilleusement dans ses pronostics ; de sorte qu'elle semble prévoir par une vertu occulte le bien et le mal qui l'attendent. Quant à son jugement, il arrive rarement, lorsqu'un peuple entend deux orateurs opposés et de force égale, qu'il ne choisisse pas le meilleur avis et qu'il ne soit pas capable de discerner la vérité qu'on lui dit. Si, dans les entreprises risquées ou qui lui semblent profitables, il se trompe, un prince se trompe aussi très souvent dans ses passions, qui sont beaucoup plus nombreuses que celles du peuple. On voit aussi que dans le choix des magistrats il fait un bien meilleur choix que les princes, et on ne persuadera jamais un peuple qu'il est bon d'élever à de hautes dignités un homme de mauvaise réputation et de mœurs corrompues : chose dont on persuade aisément un prince, et de mille façons. On voit un peuple avoir une chose en horreur et conserver plusieurs siècles cette opinion ; ce que l'on ne voit pas chez un prince.

Sur l'un et l'autre de ces points, je veux que le peuple romain me suffise comme témoin. Pendant plusieurs centaines d'années, lors de tant d'élections de consuls et de tribuns, il ne fit pas quatre élections dont il eût à se repentir. Il eut, comme je l'ai dit, tellement en haine la royauté qu'aucune reconnaissance ne put soustraire à une juste peine un citoyen qui tenta d'y parvenir.

On voit en outre que les cités où le peuple gouverne font en très peu de temps des progrès inouïs : beaucoup plus grands que les cités qui ont toujours vécu sous un prince. C'est ce que fit Rome après l'expulsion des rois et Athènes après qu'elle se fut délivrée de Pisistrate. Ceci ne peut provenir que du fait que le gouvernement des peuples est meilleur que celui des princes.

Je ne veux pas que l'on objecte à mon opinion tout ce que notre historien a dit dans le texte cité ci-dessus et dans d'autres. Car si l'on examine tous les désordres des peuples, tous les désordres des princes, toutes les gloires des peuples et toutes celles des princes, on voit que le peuple est largement supérieur en vertu et en gloire. Si les princes sont supérieurs aux peuples dans l'élaboration des lois, dans la création des régimes politiques, dans l'établissement de statuts et de nouvelles institutions, les peuples sont tellement supérieurs dans le maintien des choses établies qu'ils ajoutent assurément à la gloire de ceux qui les établissent.


En somme et pour conclure, je dirai que les régimes princiers et républicains qui ont duré longtemps ont eu besoin les uns et les autres d'être régis par des lois. Car un prince qui peut faire ce qu'il veut est fou ; un peuple qui peut faire ce qu'il veut n'est pas sage.

Si l'on parle donc d'un prince contraint par les lois et d'un peuple lié par elles, on trouve plus de vertu dans le peuple que chez le prince. Si l'on parle d'un prince et d'un peuple sans lois, on trouve moins d'erreurs dans le peuple que chez le prince : étant moindres, elles trouveront de plus grands remèdes. En effet, un homme de bien peut parler à un peuple agité et vivant dans la licence et il peut aisément le ramener sur le bon chemin. Il n'est personne qui puisse parler à un mauvais prince et il n'y a pas d'autre remède que l'épée. D'où l'on peut conjecturer la gravité de la maladie dont ils souffrent l'un et l'autre. Si les paroles suffisent pour guérir la maladie du peuple et s'il faut une épée pour celle du prince, chacun peut penser que, là où il faut plus de soin, il y a de plus grandes fautes.

Quand un peuple est sans lois, on ne craint pas ses folies et l'on n'a pas peur des maux qu'il peut présentement commettre, mais de ceux qui peuvent apparaître, car un tyran peut naître au milieu d'une telle confusion. Avec les mauvais princes, c'est le contraire qui arrive : on craint les maux présents et on espère dans le futur, car on se persuade que son mauvais comportement peut faire naître la liberté. Vous voyez donc la différence qu'il y a entre l'un et l'autre : elle est entre les choses présentes et celles à venir. Les cruautés de la foule visent ceux dont elle craint qu'ils ne s'emparent du bien public ; celles d'un prince visent ceux dont il craint qu'ils ne s'emparent de ses biens.


L'opinion défavorable au peuple vient de ce que tout le monde en dit du mal sans crainte et librement, même lorsqu'il gouverne ; on critique toujours les princes avec mille craintes et soupçons.

Il ne me paraît pas hors de propos, puisque le sujet m'y conduit, d'examiner dans le chapitre suivant à quelles alliances on peut davantage se fier : à celles que l'on fait avec une république ou à celles que l'on fait avec un prince.

_____________
Notes :
1. « À peine le peuple eut-il cessé de le craindre qu'il commença à le regretter » (Tite-Live, VI, 20, 15)
2. « Telle est la nature de la foule : ou bien elle sert bassement, ou bien elle domine avec superbe » (ibid., XXIV, 25, 8).
3. Jaloux, Hérode Ier, roi de Judée, fit tuer sa femme Mariamne, en 28 av. J.-C.
4. Cf. ci-dessus, chap. xxix-xxx.



Source : Machiavel, "Discours sur la première décade de Tite-Live" (1531), Livre 1, Chapitre LVIII : "La foule est plus sage et plus constante qu'un prince". Édition Robert Laffont, collection Bouquins, traduction Christian Bec (1996), pages 284 à 288.



Fichier pdf téléchargeable :
http://etienne.chouard.free.fr/Europe/Documents_conferences/Machiavel_Discours_sur_la_premiere_decade_de_Tite-Live_1531_Livre_1_Chap_58.pdf

Remarque : il existe une version intégrale du "Discours" sur le net, dans la grande et précieuse caverne d'Ali Baba qu'est UCAQ ; précisément à cette adresse : http://classiques.uqac.ca/classiques/machiavel_nicolas/discours_1re_decade_titelive/discours_1re_decade_titelive.html. Mais je trouve la traduction bien moins bonne, moins claire (en tout cas sur ce passage précis du chapitre 58) que l'édition Bouquins. J'ai donc scanné, OCRisé et mis en forme mon propre livre, la passionnante compilation proposée par Bouquins.

Vous me voyez venir, n'est-ce pas ? Ce texte magnifique, pris à la source "machiavélique" même, celle qui sert d'habitude aux grands privilégiés à justifier leur violence, à légitimer leurs rapines, ce texte surprenant donc, sera peut-être une arme rhétorique contre tous les calomniateurs qui brandissent le prétendu manque de "compétence" des foules dès qu'on s'avise donner quelque pouvoir au peuple.

Je ne sais pas vous, mais moi, il me plaît bien, ce Machiavel-là :)

Étienne.

Micro-résistances concrètes : des listes municipales VRAIE DÉMOCRATIE autour de Chambéry (7)

Micro-résistances concrètes :

des listes municipales
"VRAIE DÉMOCRATIE"
autour de Chambéry

http://www.municipales2014chambery.fr/

vendredi 10 août 2012

Entretien à la maison avec Maja, d'Arrêt Sur Images (juillet 2012) (27)

@rrêt sur images :

"POUR AFFAIBLIR NOS REPRÉSENTANTS :
LE TIRAGE AU SORT !"
Étienne Chouard, du "non" de 2005 à la réflexion sur la démocratie

Maja Neskovic, la jeune journaliste d'ASI, est passée à la maison au début de l'été avec son cameraman, et voici la trace de ce bon moment passé ensemble.

J'aime bien l'équipe d'Arrêt sur Images : ils m'ont aidé à grandir, en quelque sorte, quand je n'étais encore qu'un enfant au plan politique (en 2005) et que tous les géants médiatiques me faisaient un peu peur (c'est fini aujourd'hui...) ; je pense que Daniel, Maja et Judith (Didier aussi, sans doute) me comprennent et savent que je bosse dur, à la fois pour comprendre honnêtement ce qui ne va pas, et pour imaginer ce qu'on pourrait faire pour que ça aille mieux, vraiment.

L'ITV est là :

http://www.arretsurimages.net/contenu.php?id=5121

(Il faut être abonné, je crois.)


[Mise à jour 30 septembre 2012 :
le film est désormais publié (gratuitement donc) sur Dailymotion
(et même à la Une de Dailymotion, dis donc...) : ]



@ux sources : Étienne Chouard par asi



Il y a aussi un FORUM @SI où l'on peut discuter :
http://www.arretsurimages.net/forum/read.php?5,1243947

Merci pour tous vos signes de reconnaissance : ils me font un bien fou.

Amicalement.

Étienne.

jeudi 9 août 2012

Chris Marker - Cornelius Castoriadis : une leçon de démocratie (55)

Chers amis,

Je viens de recevoir de plusieurs d'entre vous ce texte extra-ordinaire (qui court déjà sur le net, bien sûr). Je les en remercie vivement.

Je vous parle souvent de Castoriadis lors de nos rencontres, et c'est donc encore de lui que je vais vous parler aujourd'hui, avec ce texte REMARQUABLE publié par Médiapart, au format PDF.

Vous allez voir la quantité impressionnante de connexions qu'il y a entre cette pensée et la mienne ; il faut dire que je m'en nourris, littéralement, ceci expliquant cela :) Cornelius est un des philosophes dont je me sens le plus proche. Un grand homme. Une pensée utile au bien commun.

Allez, je me tais, et je vous laisse lire (et relire) cette merveille.

Chris Marker - Cornelius Castoriadis : une leçon de démocratie

C'était en 1989. La Sept (qui deviendra Arte-France) diffuse L'héritage de la chouette, douze films de quelque 25 minutes chacun signés Chris Marker (vous pouvez vous le procurer ici). Marker évoque « l'interminable répétition d'une pièce qui n'a jamais été jouée ». Une pièce dont Castoriadis, sous le regard de Marker, nous dit comment il faudrait, peut-être, un jour, la rejouer.

(La transcription intégrale de cet entretien se trouve dans les pages suivantes et peut être téléchargée ici, en fichier PDF)


* * * * *


L'invention grecque de la démocratie directe

L'héritage de la chouette

Retranscription de l'entretien vidéo entre Chris Marker et Cornélius Castoriadis

Il y a d’abord le mot lui-même : démocratie, démos, Kratos. Kratos veut dire le pouvoir, démos c’est le peuple, donc la démocratie, c’est le pouvoir du peuple. Ça veut dire déjà, dans la conception grecque, que ça n’est bien entendu pas le pouvoir d’une oligarchie. Ça veut dire aussi que le peuple exerce lui-même le pouvoir. C’est-à-dire, c’est une démocratie directe. Comment il l’exerce à Athènes par exemple ?

Il l’exerce parce qu’il pose lui-même les lois. Toute loi est votée par l’assemblée, l’ecclésia, l’église, l’assemblée. Chez les Chrétiens, c’est les fidèles, là, c’est l’assemblée du peuple, et ces lois sont votées avec la clause fantastique : « Il a semblé bon au démos et la Boulé », c’est-à-dire au peuple et au Conseil. On ne dit pas que c’est la vérité absolue, que c’est Dieu qui a donné les tables de la loi, on dit : en ce moment-ci, les Athéniens ont cru bon de voter cette loi. Ce qui veut dire que, cinq ou dix ou vingt ans plus tard, on peut la changer.

Et puis, la démocratie est exercée par le fait que les tribunaux ne sont pas composés par des juges professionnels. Les juges sont tirés au sort. Il y a un système extrêmement compliqué qu’Aristote décrit dans La Constitution des Athéniens : pour qu’il n’y ait pas de tricherie possible et pour que tout le monde ait des chances égales de participer à ces tribunaux. Donc ce sont les tribunaux populaires qui jugent toujours, selon les lois bien sûr, et puis il y a bien entendu des magistrats.

Ces magistrats, on peut les classer en deux catégories : il y a des magistrats qui représentent en un sens la cité, la polis, et ces magistrats-là sont tirés au sort parmi tous les citoyens, puisque tout citoyen est supposé être également capable que tout autre de représenter la polis et d’exercer la fonction de magistrat. Et puis, il y a certains offices, certains postes, dont les Athéniens considèrent qu’ils impliquent, pour leur exercice, un savoir spécifique, c’est-à-dire une techné, c’est l’un des sens du mot techné, et là, il n’est pas question de tirer au sort, on élit ; parce que l’élection, comme le pensent les Athéniens, ils le disent, comme le dira aussi Aristote : l’élection est évidemmen t un principe aristocratique. Aristos, c’est le meilleur. Quand on élit, on élit les meilleurs. Il n’y a pas de députés qui se présentent aux gens en disant : élisez-moi, je suis le pire. Je suis le meilleur. Et ça vaut pour des domaines où il y a un savoir spécifique. Par exemple, si on veut construire des bateaux, on élit un magistrat responsable pour cette construction de bateau ou pour la construction d’une muraille et on élit 10 stratèges. C’est-à-dire dix chefs de guerre parmi les gens qui sont supposés s’y connaître le mieux dans ces affaires-là. Ces postes-là sont électifs, mais ceux qui sont élus peuvent toujours être révoqués d’une certaine façon. C’est-à-dire qu’un citoyen peut engager une procédure en disant : Périclès a violé la loi en faisant telle ou telle chose et le tribunal décide.

Or ça, c’est la conception de la démocratie qui a été créée là et qui va de pair avec ce qu’il faut bien appeler la création de la politique, au sens profond du terme. La politique, dans la conception grecque, n’est pas uniquement, pas du tout même, les intrigues sur un pouvoir qui existe. Ça a existé toujours chez les Chinois, les Indiens, chez les Aztèques. Il y a un roi ou il y a des prêtres, il y a des intrigues, et puis il y a la question : comment gérer le pouvoir ? La politique chez les Grecs, c’est comment faut-il instituer la société ? C’est-à-dire quelle est la bonne société, la juste société et par quelles institutions cette bonne, juste société peut s’incarner ? Et la réponse démocratique, c’est que ce n’est que le peuple qui doit vivre sous ces lois qui peut décider de quelles sont les meilleures lois.

Donc ça, c’est la liaison avec la politique qui conduit tout de suite à la liaison avec la philosophie. On en parlera peut-être tout à l’heure. Mais qui aussi conduit, par opposition aux Modernes, et alors là c’est un problème énorme, à l’opposition entre la démocratie directe et ce que les Modernes ont inventé comme démocratie représentative.

Chez les Grecs, il n’y a pas l’idée de la représentation. Encore une fois, personne ne dit que tout le monde peut décider à tout moment de toute chose. Ou bien il y a des spécialistes, ou bien il y a des magistrats. Mais il y a des magistrats qui ne sont pas des représentants au sens que le peuple a dit : on leur délègue tout pouvoir pendant une certaine période comme nous faisons. C’est simplement des émanations de la cité qui l’incarnent à certains égards et pour certaines fonctions.

Chez les Modernes, l’idée de la démocratie représentative va de pair avec ce qu’il faut bien appeler une aliénation du pouvoir, une autoexpropriation du pouvoir, c’est-à-dire la population dit : « Pendant cinq ans, je n’ai rien à faire sur le plan politique, j’ai choisi 548 personnes qui vont s’occuper de mes affaires, dans le cadre de la Constitution, avec certaines garanties, etc. » Le résultat, c’est que pendant ces cinq ans, les citoyens ne sont pas actifs, ils sont passifs. Et même le jour des élections, mais ça c’est une autre discussion, de quoi peuvent-ils décider ? On leur présente deux personnages ou deux partis, et toutes les options qui vont apparaître pendant ces élections-là sont déjà prédéterminées, bien entendu, par la situation créée pendant les cinq années précédentes. Il y a là une énorme différence. Et il y a une autre différence qui est dans la conception des Athéniens, des cités démocratiques en Grèce, c’est qu’il n’y a pas d’État, à vrai dire. Et là, il faut peut-être faire, si on a le temps, une petite parenthèse. Les Modernes ne comprennent pas ça.

Aristote était un grand philosophe, mais qui a vécu après la grande période démocratique. Mais c’était un philosophe terriblement travailleur, précis, il avait créé une école et il a réuni à peu près 160 politeiai, c’est-à-dire constitutions des cités grecques et même de cités étrangères. Elles ont toutes été perdues, mais, vers 1880, on a trouvé sur un papyrus : la Constitution des Athéniens, Athenaiôn politeia. Or tous les philologues ont traduit le titre de ce livre — et dans la collection Budé, ça apparaît encore — par : La Constitution d’Athènes. Pour les Grecs, pour Aristote, pour Thucydide quand il écrit la guerre du Péloponnèse, quand ils parlent de l’entité politique que nous appellerions Athènes, ils ne parlent jamais d’Athènes. Athènes est une expression géographique. À tel moment, Alcibiade est parti d’Athènes ; mais les Athéniens, cet hiver-là, ont décidé, les Lacédémoniens ont décidé… C’est-à-dire, c’est le peuple lui-même qui est ce que nous appelons État, qui est le pouvoir politique. Alors que dans l’imaginaire politique moderne, nous ne sommes jamais sortis finalement de la conception qui a été créée par la monarchie absolue. C’est-à-dire qu’il y a le pouvoir quelque part, un monstre, le Léviathan, comme l’a dit Hobbes ; ce monstre, de temps en temps sort de sa grotte et demande dix mille jeunes gens et quarante mille jeunes filles pour les manger et cent mille personnes pour les tuer, il demande de l’argent et tout le reste. Nous ne pouvons rien à l’égard de ce monstre ; ce que nous pouvons faire, c’est placer autour de sa grotte des barricades en papier qui s’appellent les Constitutions, qui limitent les prérogatives de l’État. Et on peut le voir sur un point qui est très amusant, le problème de la délation.

Nous avons une conception de la délation : dénoncer quelqu’un, c’est quelque chose qui ne se fait pas. Déjà, ça commence à l’école : « Tu es un donneur. », etc. Actuellement, je ne sais pas quelle est la mentalité. Je pense que même un meurtrier, on ne le dénonce pas. Il y a un passage de Platon… Platon, lui aussi étant de la décadence, il vient après la démocratie, il hait la démocratie, il écrit de façon tout à fait calomniatrice, mais ce n’est pas le problème. Il discute dans un livre qui s’appelle Les lois et il veut régler la question de la délation en se demandant ce qu’est un délateur, qu’est ce qu’il peut ou doit faire. Il veut réglementer d’une certaine façon la délation et les philologues et philosophes modernes sont ahuris devant ce phénomène et les plus indulgents parmi eux disent : évidemment, comme à Athènes il n’y avait pas de tribunaux professionnels, il n’y avait pas de procureur, que les policiers étaient des esclaves, les policiers de la ville étaient des esclaves sous les ordres d’un magistrat qui, lui, était un citoyen, évidemment les Athéniens étaient obligés de recourir au fait que chaque citoyen pouvait dénoncer quelqu’un d’autre. Mais si on réfléchit, on peut voir toute la différence de la conception : ou bien les lois sont mes lois. Je les ai votées, même si j’étais minoritaire contre cette loi, mais j’accepte la règle démocratique. C’est-à-dire une loi qui a été votée, c&rsqu o;est notre loi. À la limite, si je n’en veux pas, je peux quitter la ville, sans demander l’autorisation de personne. Si les lois sont mes lois et si quelqu’un d’autre les transgresse, ça appartient aussi à moi, et pas à un corps professionnel spécialisé, de faire observer la loi. D’où le fait que tout citoyen athénien peut accuser n’importe qui d’autre d’avoir commis tel ou tel délit. Ceci qu’il s’agisse du droit criminel habituel, ou qu’il s’agisse, ce qui est le plus important d’ailleurs, de la sphère politique.

Chez nous, qu’est-ce qui se passe ? Nous avons encore la conception que la loi, ce n’est pas nous. Que la loi, c’est la loi du roi. En Angleterre, le procureur s’appelle toujours « l’avocat de la couronne ». Donc, c’est leur loi. Nous sommes toujours les serfs qui essayons de nous tirer de la réglementation imposée par le seigneur, par le roi, donc nous ne nous dénonçons pas entre nous, parce que, de toute façon, la loi, c’est la loi des autres. Moi, je ne plaide pas pour ou contre la délation, mais je veux montrer par là la différence entre deux conceptions de notre rapport à la loi, à l’application de la loi, à la transgression.

Depuis qu’il y a eu des grandes sociétés nationales aux XVIIe, XVIIIe… Peut-être une remarque préalable serait nécessaire. Moi, je ne dis évidemment pas que la cité des Athéniens, leur Constitution/institution de la cité est un modèle. Ce serait de la folie, non seulement à cause de la dimension physique, mais à cause d’une foule d’autres choses. Je dis simplement que c’est un germe. Nous pouvons nous inspirer de cela pour essayer de penser autrement notre relation à la loi, notre relation à la collectivité, notre relation au pouvoir.

Or, dans le domaine que nous discutons ce germe signifie quoi ? Combiné d’ailleurs avec l’expérience des temps modernes. C’est qu’à partir du moment où j’ai une représentation fixe et stable des représentants du peuple – ça Rousseau le savait déjà, il le dit : « les Anglais croient qu’ils sont libres parce qu’ils élisent leurs députés une fois tous les cinq ans. Ils sont libres un jour sur cinq ans », et même là, comme on le disait tout à l’heure, c’était trop concéder parce que ce jour-là, les jeux sont déjà joués. Nous ne pouvons évidemment pas penser qu’il peut y avoir une ecclésia, une église, de 55 millions de Français, ou des 35 millions, qui sont la majorité politique électorale, mais nous pouvons nous inspirer de l’idée de la démocratie directe et nous pouvons essayer de trouver des formes par lesquelles, d’abord au niveau local, au niveau de l’entreprise, au niveau des autres institutions, les gens s’autogouvernent et que toute délégation qui est faite vers des organes centraux reste sous le contrôle des populations.

De cela les temps modernes ont donné des exemples. Le mouvement ouvrier, les conseils ouvriers, les soviets avant qu’ils soient tout à fait dominés par le parti bolchevik, c’était cela. C’est-à-dire qu’il y avait une délégation échelonnée, si je peux dire, mais, où chaque échelon qui déléguait à l’échelon supérieur pouvait toujours révoquer ce qu’il avait délégué. Mais à mon avis, la difficulté principale avec les sociétés modernes n’est pas de trouver les formes qui garderaient et qui rénoveraient l’esprit de la démocratie directe. D’abord, nous ne pouvons pas les trouver ici, maintenant. Je veux dire créer des formes de démocratie qui ne soient pas aliénantes, où les gens participent dans la société moderne, ça ne peut être que l’œuvre du peuple entier et non pas d’un théoricien ou d’une artiste disant : voilà la recette, vous n’avez qu’à l’appliquer.

Mais par rapport à ce problème de la représentation, l’essentiel c’est quoi ? C’est que les citoyens anciens considéraient effectivement que la communauté, la polis était leur affaire. Ils se passionnaient pour ça. Les individus modernes, c’est là que le bât blesse, ne se passionnent pas. D’où d’ailleurs ce phénomène tout à fait caractéristique du monde moderne : nous avons de longues périodes de plus ou moins grande apathie politique pendant lesquelles les affaires communes sont gérées par les politiciens professionnels, et puis nous avons, de façon paroxystique, comme des crises, des révolutions. Parce qu’évidemment, les professionnels gérant le domaine politique ont été trop loin, ou ce qu’ils font ne correspond plus à ce que la société veut, la société ne peut pas trouver des canaux normaux pour exprimer sa volonté, on est donc obligé d’avoir une révolution. L’activité politique dans la société moderne ne peut se réaliser que sous cette forme paroxystique de crises qui surviennent tous les dix, vingt, quarante ans, etc. Alors que dans l’histoire de la cité des Athéniens, nous avons trois siècles, – je laisse de côté le IVe qui est pour moi, en effet, le siècle où la démocratie s’atrophie, disparaît, dégénère après la défaite de 404 et la guerre du Péloponnèse –, nous avons trois siècles où il y a des changements de régime, mais où, en tout cas, ces trois siècles sont caractérisés par la participation constante, permanente, des citoyens dans le corps politique. Ça ne veut pas dire du 100 %, mais les plus récentes études, celle de Finley par exemple, montrent que quand une affaire importante était discutée dans l’assemblée du peuple à Athènes, il y avait 15.000, 20.000 personnes sur 30.000 citoyens.

Il faut savoir ce que cela veut dire. Ça veut dire qu’il y avait des gens qui partaient à deux heures du matin du cap Sounion, de Laurion ou de Marathon pour être sur la Pnyx au moment du lever du soleil. Les Prytanes annonçaient que la délibération était ouverte. Et ils faisaient ça pour rien. Le salaire ecclésiastique a été introduit beaucoup plus tard. Ils perdaient une journée de travail, leur sommeil pour aller participer. Et ça, il faut l’opposer à une phrase, très bien dite, de Benjamin Constant, vers 1820, quand il oppose la démocratie chez les Modernes à la démocratie chez les Anciens, où il dit à peu près cela… Constant était un libéral, il était pour la démocratie représentative, pour le suffrage censitaire, il pensait que les ouvriers, étant donné leur occupation, ne pouvaient pas vraiment s’occuper de politique, donc il faut que les classes cultivées s’en occupent. Il dit que de toute façon pour nous autres, ce qui nous intéresse, nous autres, Modernes, n’est pas de participer aux affaires publiques. Tout ce que nous demandons à l’État c’est la garantie de nos jouissances. Cette phrase a été écrite pendant les premières années de la Restauration, il y a 160 ans, et elle dépeint tout à fait typiquement l’attitude moderne. Il demande à l’État la garantie de ses jouissances, c’est tout.


Contre la science politique des prétendus professionnels

Permettez-moi de reprendre un mot que vous avez dit : ce n’est pas démos omniscient et sage. Et là, je vais faire une longue parenthèse. On est encore dans la mentalité des germes. Il y avait à Athènes une disposition que moi je trouve tout à fait extraordinaire, qui s’appelait graphé paranomôn (accusation d’illégalité). Le démos ne se considérait pas omniscient. Le démos pouvait voter une loi et ensuite un citoyen pouvait traîner devant les tribunaux la personne qui avait proposé cette loi en disant qu’il avait proposé une loi illégitime ou contraire à des lois plus fondamentales de la cité ou à l’ensemble de l’esprit de la Constitution. Le démos ne se considérait pas comme omniscient, il n’y avait pas ce que les Modernes appellent les divisions des pouvoirs. Il y avait le fait qu’avec cette procédure, en un sens le peuple pouvait faire appel de ses propres décisions devant une autre section de lui-même. Il faut imaginer qu’un jour, il y a l’ecclésia, le peuple et un habile orateur qui entraînent les gens dans un moment passionnel à voter quelque chose et ça devient une loi. C’est un des risques de la démocratie. Il n’est pas moindre d’ailleurs avec le Congrès ou le Parlement ou un Président de la République. Mais il y a le contrôle. La possibilité du contrôle. Le lendemain ou dix jours plus tard, un citoyen va devant un tribunal qui est tiré au sort et composé de 1.501 citoyens, qui, lui, délibère dans le calme et qui dit : « Chris Marker, Castoriadis a entraîné le peuple à voter une loi qui est illégitime, il faut le condamner. » On le condamne et la loi est annulée de ce fait.

Ce n’est pas un démos omniscient, et nous, Modernes, nous avons encore, et ça se voit dans mille et un domaines, l’illusion d’un savoir absolu dans la politique. Ça vient de loin. De Hegel, de Marx, de Platon aussi : il y a des gens qui ont une épistémè politique, une science politique et qui peuvent décider. Or ça, c’est faux et les Grecs le savaient et moi je prétends qu’ils avaient raison. C’est-à-dire que c’est bon pour nous aujourd’hui. Il n’y a pas de science politique, sauf au sens universitaire pour décrire la Constitution du Costa Rica, mais ce n’est pas ça qui nous intéresse. Dans la politique nous avons uniquement de la doxa, c’est-à-dire de l’opinion. Il y a bien sûr des opinions meilleures et des opinions moins bonnes, des opinions qui peuvent être argumentées et des opinions qui ne peuvent pas être argumentées.

Mais le débat politique c’est un débat entre opinions. Nous avons l’idée, nous Modernes, qu’il y a des gens qui possèdent une science politique, nous avons aussi l’idée qu’il y a une technicité des affaires politique et de l’État qui fait que le peuple ne peut pas gérer, ne peut pas gouverner, ne peut pas s’auto-gouverner. Or ces deux idées sont fausses parce que la politique, encore une fois, est une question d’opinions et de jugements, et ces opinions et jugements sur les affaires politiques bien entendu, il est évident que tout le monde ne les possède pas au même degré ou qu’il ne les possédera jamais au même degré. Le problème, c’est d’avoir des citoyens qui peuvent décider en connaissance de cause, la plupart du temps entre des opinions différentes, avec des argumentations différentes. Or, pour que les citoyens arrivent à ce point, il faut qu’ils soient éduqués de façon correspondante, d’où l’énorme importance que les Grecs accordaient à ce qu’ils appelaient la paideia, l’élevage, l’éducation de jeunes, qui n’était pas du tout simplement une éducation technique ou une éducation scolaire, qui était au plus profond sens du terme, l’éducation civile.

Tout le but de l’éducation, c’était d’amener cet enfant arrivé à l’âge de 18 ans à faire ses deux ans de ephèbeia, c’est-à-dire de service militaire aux frontières de l’Attique, où il apprenait le métier des armes, parce que tout citoyen était aussi soldat, et après de prêter le serment de la citoyenneté, il faudrait peut-être aussi qu’on y revienne, en étant éduqué pour devenir quelqu’un qui, comme le dit très bien Aristote dans sa définition de qui est citoyen, peut à la fois gouverner et être gouverné. Être gouverné, dans cette phrase d’Aristote et dans l’esprit grec, ce n’est pas être gouverné comme on gouverne un mulet, ni même, comme aurait dit Aristote, comme on gouverne un esclave que lui considère comme quelqu’un qui ne peut pas décider pour lui. Être gouverné, c’est être gouverné entre citoyens d’une cité libre. Être gouverné, c’est pouvoir dire : oui maintenant l’orateur a raison ou il a tort. Il faut voter cette loi ou il ne faut pas la voter.

Donc pour nous, Modernes, il y a toute une tournure de l’éducation sociale qui détourne les gens des affaires publiques et ce n’est pas ces misérables heures d’éducation civique qu’on donne au lycée qui peuvent compenser cela. L’activité politique, c’est comme la nage. On apprend à juger en se lançant dans l’eau, en jugeant et en apprenant et dans la mesure où on maintient les citoyens dans la passivité, bien sûr, on leur apprend à être des citoyens passifs.

Cette société moderne, comme je le disais tout à l’heure, elle a eu des révolutions, et pas seulement des révolutions, elle a eu aussi d’autres mouvements. C’est une société qui est quand même vivante. De tous ces grands mouvements des dix derniers siècles, il reste des choses et ça bouge. Toute la question est : est-ce qu’elle peut produire encore un mouvement, qui profitant de l’expérience de tout ce qui s’est passé, profitant de ce que j’appelle, moi, la faillite du système représentatif, profitant bien entendu de la faillite des idées de parti unique, de cette mascarade de socialisme qui est devenu un totalitarisme, pourra comprendre qu’il faut des organes collectifs d’autogouvernement et qu’il faut une orientation de la vie publique et de l’éducation des enfants et des jeunes qui les rend capables de participer de plus en plus aux affaires communes. Là, on ne peut pas donner de réponse, personne ne peut faire de prévision et moi, je crois que tout homme honnête doit travailler dans cette direction.

Le vrai problème que j’appelais autrefois le problème de la dégénérescence de la révolution, et si vous permettez l’analogie, c’est comment transformer un grand amour en vie conjugale ou en vie en commun avec quelqu’un pendant quarante ans, avec le petit-déjeuner, la vaisselle à faire, etc. Vivre avec quelqu’un n’est pas seulement des moments d’extase. Les révolutions ont été un peu des moments d’extase. Ce qui s’est passé dans l’histoire moderne, c’est, comme vous le rappeliez très justement, qu’il y a eu toujours au départ cette formation d’organes collectifs d’autogouvernement, même l’armée de Cromwell l’était. Les colonies de la nouvelle Angleterre, les town hall meetings, les réunions des citoyens. Pendant la Révolution française jusqu’à la dictature jacobine, les municipalités des sections parisiennes, puis évidemment les conseils ouvriers, là où ils ont été créés, encore récemment en Hongrie en 1956, ça a toujours été cela. Et puis à partir d’un certain moment, ça retombe. En fonction de quoi ? Moi, je crois que c’est une des questions les plus profondes qu’on peut se poser sur l’histoire des sociétés modernes : pourquoi, chaque fois, ça retombe, dans certains cas en laissant des résidus importants, parce qu’après tout, nous vivons dans des sociétés que moi je n’appelle pas démocratiques mais des oligarchies libérales. Mais elles sont libérales : nous pouvons ici maintenant faire cette émission et personne ne va nous arrêter. C’est un reste de ces grands mouvements. Mais je ne peux pas dire que la situation de la société actuelle, nationale et mondiale, est satisfaisante. Parce que le discours contemporain, conservateur, libéral et même de certaines personnes qui avaient été de gauche et qui maintenant mettent en avant Tocqueville, le libéralisme, etc., disent : « Voilà, l’histoire de l’humanité est terminée. L’histoire politique de l’humanité est terminée. »

Il y actuellement l’idéologie à peu près dominante, mais le plus étonnant est qu’elle a pris auprès des gens qui autrefois avaient appris un certain nombre de choses et qui semblent les avoir peut-être oubliées, qui consiste à dire à peu près que l’histoire politique de l’humanité est terminée. Nous avons trouvé la société parfaite. Bien sûr qu’elle n’est pas parfaite, mais c’est tout ce que l’humanité peut donner. Si on fait la liste de tout ce que l’humanité peut donner avec la situation actuelle, l’Angleterre de Thatcher avec les ventes d’armes à l’Iran, avec le Irangate, avec la mort par inanition d’une énorme partie du Tiers Monde, avec la rivalité entre les deux grands quels que soient les accords passés et qui peut à un moment ou un autre déboucher [sur] une catastrophe, avec les problèmes écologiques fantastiques qui existent. On s’aperçoit que cette position : "l’histoire politique de l’humanité est terminée, on a trouvé la forme parfaite" est absolument inacceptable. C’est qu’il nous faut autre chose. Et cette autre chose ne pourra être à la mesure des problèmes qui se posent que si effectivement il y a un changement des attitudes de la population et du peuple, des gens, de vous, de moi et des autres. C’est-à-dire qu’ils comprendront qu’il y a quelque chose qui s’appelle la chose publique que cette chose publique n’est pas ce monstre qui est dans un coin. C’est nos affaires, et que ça nous concerne et que si on ne s’en occupe pas ça nous retombera sur la tête, dans le cas extrême, sous forme de bombe atomique, dans d’autres cas sous d’autres formes.


L'informatique, la tradition et la liberté de penser

(Réponse à une question inaudible)

Ça c’est l’idée de Heidegger, la fin de la philosophie. Je suis en train d’écrire un livre dont l’idée est à peu près celle-ci : si on dit qu’il y a fin de la philosophie, il faut dire alors du même coup qu’il y a fin de la liberté, parce que la philosophie c’est cela. Et la philosophie telle que les Grecs l’ont créée, pas Platon, mais déjà les présocratiques, c’est précisément que je suis libre de penser et je suis libre de m’interroger. Je ne suis pas arrêté par le fait que, dans le Pentateuque, la vérité est déjà dite. Et ce que je peux faire au mieux, c’est un commentaire interminable des volumes du Talmud, les uns après les autres ; mais il y a toujours un cran d’arrêt : il faut que, quelque part, tu justifies que ce que tu dis est compatible avec ce que notre Père qui êtes au Cieux a dit et qui est consigné dans le livre canonique. Il n’y a pas cette vérité dernière, il n’y a pas cette vérité incarnée par le Parti ou par le secrétaire général, la question que se posent les Grecs, et c’est ça l’origine de la philosophie. L’origine de la philosophie n’est pas : « Qu’est ce qu’est l’Être ? » Question à laquelle les Bantous ont une réponse… Tout le monde : les Chinois, les Indiens… La question, c’est : « Qu’est-ce que je dois penser ? » Et ça commence par la critique des représentations de la tribu. Les gens croyaient que… Et puis, viennent les philosophes présocratiques ( qui) disent que tout ça, c’est des histoires qu’on raconte, c’est des fables. En fait, le monde, il est fait d’eau ou il est de l’apeiron, fait de l’infini comme dit Anaximandre, idée d’ailleurs indépassable, parce que le monde est fait d’infini. D’infini grand et d’infini petit, d’infini dans toute une série d’autres sens.

Philosopher, c’est se demander : « Qu’est-ce que je dois penser ? », et (se dire) « ce que je dois penser ne peut pas s’éteindre. » Une fois que la question a surgi, je suis toujours saisi par cette question : que dois-je penser de l’Être, mais que dois-je penser aussi de mon savoir, de ma pensée de l’Être. Commence le redoublement philosophique. Que dois-je penser de ce que je dois faire ? Que dois-je penser de la cité ? Que dois-je penser de la justice ? Et tout cela fait partie de ce projet de liberté que les Grecs ont commencé. Si les Grecs ont créé quelque chose, c’est la liberté. La liberté de penser et la liberté d’agir. Ça on le voit d’ailleurs aussi dans la libération fantastique de l’artiste créateur. Vous prenez une statuette égyptienne. Vous l’amenez à un égyptologue, il vous dira : c’est peut-être la 24e ou 23e dynastie, ce n’est pas sûr… Ce n’est pas que les documents manquent. C’est que même quand l’art cesse d’être folklorique, c’est un art qui est dominé par un style traditionnel qui bien entendu change, mais change très lentement.

Vous arrivez en Grèce. Il y a Homère, peu importe s’il a existé ou pas. Et puis immédiatement après, il y a Hésiode qui écrit aussi une poésie épique, pas épique dans le même sens, mais il a les mêmes mètres, l’hexamètre dactylique. Si on s’y connaît tant soit peu, il n’y a pas de confusion possible. Personne ne peut confondre un vers d’Hésiode avec Homère. L’individu créateur apparaît. Et immédiatement après, il y a Archilochos et Sapphô, qui écrivent tout à fait autre chose, avec une liberté absolument fantastique. Archilochos était un mercenaire. Soldat mercenaire et poète. Il reste un vers d’Archilochos où il dit ceci : « J’étais à la bataille l’autre jour, on al lait se battre, j’ai jeté mon bouclier pour m’échapper plus rapidement : la grande affaire. Je pourrais m’en acheter un autre chez le marchand du coin. »

Dire cela dans une société où ce qui était prisé par dessus tout était la valeur guerrière, avoir jeté son bouclier à la bataille, c’était l’infamie à vie, pouvoir le dire et être, de ce fait même, un poète prisé de toute la Grèce…, c’est ça la liberté. C’est la liberté dans la création artistique, on la voit dans la fantastique rapidité de la succession des styles artistiques, poétiques, des auteurs, des pensées, etc. et le changement des institutions. Et la philosophie, c’est cette liberté dans le domaine de la pensée. Je ne peux pas penser la fin de la philosophie à moins que je pense qu’une nouvelle nuit va descendre sur l’humanité, une nuit non plus peut-être religieuse, une nuit informatique, peut-être une nuit télévisuelle (il ne faut pas scier la branche sur laquelle on est assis), mais une nuit médiatique, une nuit informatique, une nuit totalitaire, une nuit écologique. Mais autrement, aussi longtemps qu’il y a des être humains qui peuvent avoir accès à cette tradition, ils continueront la lutte pour la liberté, qui est lutte pour la liberté de penser et lutte pour la liberté d’être avec les autres dans une cité, aussi grandes que soient les dimensions de cette cité. Une tangente comme ça, il y a une possibilité comme ça. On le voit d’ailleurs : il y a des gens qui sont fantastiques pour taper sur une machine pour écrire du software, des programmes, etc., mais qui, en dehors de cela, ne s’intéressent à rien.

Pardonnez-moi de me citer, mais déjà, en 1956-57, quand j’écrivais mon utopie sur Le contenu du Socialisme, je disais que tous les problèmes économiques qu’on considérait comme un cauchemar, c’est-à-dire : comment une production autogérée peut fonctionner sans entraîner, de ce fait même, une bureaucratie qui voudra prendre le pouvoir, à ces problèmes-là les méthodes contemporaines, l’informatique, les ordinateurs nous donnent des possibilités de réponse. Parce qu’une énorme partie de la technicité qui entrait dans ces problèmes peut être confiée à des machines à condition que ce soit effectivement sous le contrôle des citoyens. Mais ça enlève le fondement, ou pseudo-fondement, la justification technoscientifique à l’existence d’une bureaucratie qui dirait : « Taisez-vous, vous ne savez pas, nous savons que si telle chose est faite, alors telle autre chose doit être faite. »

Je veux dire que l’informatique peut, aussi bien dans la diffusion du savoir que dans la gestion de l’économie par exemple, nettoyer le terrain de telle sorte que les questions qu’on pose aux gens soient des questions qui ont un sens pour eux. Parce qu’il n’y a aucun sens que je demande aux gens combien de charbon devraient produire l’année prochaine les mines du Nord. Dit comme ça, ça ne veut rien dire. Et personne ne peut répondre, moins que tous d’ailleurs les Charbonnages de France dont on a vu combien ils se mirent le doigt dans l’œil, à répétition, pendant les derniers vingt ans.

À propos des esclaves, il faut dire d’abord ceci. Ça fait partie des fausses images qu’ont les Modernes sur la Grèce. Il n’y a aucune justification de l’esclavage en Grèce. L’esclavage c’est une question de fait, qui en dernière analyse se ramène à la force. Et il ne pouvait pas y avoir de justification de l’esclavage. Les enfants grecs sont élevés en apprenant Homère. Ils l’apprennent par cœur. Or dans Homère, on le verra tout à l’heure j’espère, les personnages les plus émouvants et les plus humains ce ne sont pas les Grecs, ce sont les Troyens. C’est Hector, la vraie figure tragique et héroïque de l’Iliade n’est pas Achille, c’est Hector qui va être tué. Achille, je dérape, mais peu importe, ne bat pas Hector parce qu’il est le plus fort. Il le bat parce que la déesse Athéna est à ses côtés pendant la bataille, qu’elle triche, elle se présente à Hector sous la forme d’un de ses compagnons d’armes, Hector se dit : à deux on pourra venir à bout d’Achille et puis au moment critique Athéna disparaît et Hector se trouve face à Achille.

Il y a Andromaque qui est figure extraordinaire. Qu’est ce qu’elle dit Andromaque dans les fameux adieux à Hector qui sont dans le 5e chant, je crois (ils sont en fait au chant VI – ndlr) : Tu vas encore à la guerre, tu vas être tué et ta femme va être esclave et ce petit fils, Astyanax, le garçon qui a peur devant le cimier de son père. Cet enfant donc a peur devant le cimier de son père qui a une queue de cheval et il pleure, cet enfant aussi sera esclave. Les Grecs savent qu’un roi peut devenir esclave, donc il ne peut pas y avoir de justification de l’esclavage. Il y a des gens qui ont perdu à la guerre et qu’on a réduits à l’esclavage, ils n’ont pas des âmes inférieures.

Le premier qui donne une justification, c’est Aristote, il faut attendre la fin de IVe siècle. Il donne une justification très étrange, en disant que les esclaves sont ceux qui ne peuvent pas se gouverner eux-mêmes. Quand on y réfléchit beaucoup, on se dit qu’après tout c’est vrai. Même si on en fait des citoyens libres s’ils ne peuvent pas se gouverner eux-mêmes ils seront des esclaves des politiciens des démagogues, des chefs de partis, des capitalistes… Mais le même Aristote dit, cela prouve combien il était ambigu sur la question : nous avons des esclaves parce qu’il faut qu’ils fassent les travaux banausiques qui sont indignes d’un citoyen, des travaux bas. Mais si nous avions des machines à tisser, nous n’aurions pas besoin d’esclaves. C’est une phrase que Marx cite. Or avec l’informatique, comme d’ailleurs avec la technique moderne, et ça on le voit maintenant, de plus en plus le travail banausique devient superflu ou alors on le relègue aux esclaves des sociétés modernes que sont les immigrés. Ça, c’est encore une autre chose. Avec l’informatique, c’est la même chose, c’est-à-dire on peut confier toute une série de fonctions dites d’État ou d’administration simplement à des machines surveillées par des citoyens et supprimer ainsi une énorme partie du travail qui s’arroge des apparences politiques alors qu’il n’est pas politique mais simplement administratif et laisser aux citoyens le soin de décider des questions politiques.

Sur les poèmes homériques, je reviendrai par la suite. Je vais prendre deux exemples : Hérodote et la tragédie. Quand on lit les poèmes homériques, on est tout à fait frappé parce que les Troyens ne sont posés à aucun moment comme inférieurs aux Grecs. On pourrait même dire que les Grecs sont posés comme inférieurs aux Troyens, puisque finalement jamais ils n’arrivent à avoir vraiment le dessus et si on dépasse Homère et on prend tout le cycle mythique : finalement comment ils arrivent à bout des Troyens ? Uniquement par une ruse. C’est le cheval de Troie. Ils n’arrivent jamais à les battre. Priam est une figure d’une majesté fantastique quand dans l’avant dernier chant d’Iliade, il va demander le corps de son fils, comme Andromaque.

Il y a des philologues de mes amis qui ont fait un calcul en disant que les comparaisons que fait si souvent Homère quand il dit que les Achéens, c’est-à-dire les Grecs, se sont répandus sur la plaine comme un troupeau de taureaux ou de loups etc. et que parfois il y des comparaisons un peu désobligeantes pour les Troyens. Il y a un vers où les Troyens sont comparés à un troupeau de mouches. Mais c’est la seule trace qu’on peut en trouver.

Les tragiques. Les Perses, qu’on avait cités tout à l’heure. La tragédie Les Perses d’Eschyle est représentée à Athènes pendant que les hostilités avec les Perses ne sont pas encore terminées. Je ne me souviens pas de la date exacte de la représentation, mais c’était avant de ce qu’on appelait la paix de Cimon. Donc il y a des Athéniens et d’autres Grecs qui se battent en Asie mineure, ils libèrent Chypre, les colonies grecques de l’Asie Mineure etc. À aucun moment les Perses ne sont dénigrés dans la tragédie. On parle de leur bravoure, de comment ils se sont battus, etc. Et pourquoi il y eu la catastrophe pour les Perses ? À cause de l’hubris de Xerxès.

Hubris : mot grec irremplaçable, orgueil c’est trop faible. Hubris, question philosophique très profonde. C’est pour ça que je dis que la philosophie n’est pas terminée, parce qu’il y a 2 500 ans qu’on écrit sur les Grecs et quand on creuse il y a des choses élémentaires qui sautent aux yeux que les gens n’ont pas vues. Qu’est-ce que c’est que l’hubris ? Les Grecs sont libres, créent la liberté et savent en même temps qu’il y a des limites. Mais ces limites ne sont pas fixées. Il n’y a pas une table de lois. Bien sûr, il y a des règles de morale etc. Mais par ailleurs personne ne peut savoir d’avance s’il ne va pas trop loin et pourtant il doit le savoir. Et quand on va trop loin c’est l’hubris. C’est la démesure et cette hubris est punie par une sorte d’ordre impersonnel du monde qui ramène toujours tout ce qui veut dépasser l’ordre. Le ramène, et le ramène en prenant le contre pied, c’est-à-dire en l’abîmant, en le jetant dans l’abîme, en le détruisant. La catastrophe fait tout aussi partie du monde grec que la création.

Dans Les Perses, Xerxès est un hubriste. C’est quelqu’un qui est possédé par l’hubris et c’est lui qui a détruit la Perse. Les Perses ne sont pas méchants. Et l’historien Hérodote, les descriptions qu’il fait de Perse sont absolument incroyables. Il présente les Perses comme bien meilleurs que les Grecs ; ils enseignent à leurs enfants que trois choses : monter à cheval, tirer à l’arc et dire toujours la vérité. Il dit : c’est l’éducation idéale. Il y a une fantastique anecdote chez Hérodote qui montre combien ils avaient compris déjà la relativité des cultures où c’est le roi, le grand roi Darius qui veut faire une sorte d’expérience. Il a des Indiens d’une certaine tribu, il les amène et leur demande : qu’est que vous faites de vos morts ? Les Indiens répondent : évidemment nous les mangeons. Est-ce que vous ne voudriez pas les brûler ? leur dit Darius. Les Indiens lèvent les mains au ciel : grand roi, ne blasphème point, comment aurait-on fait cet acte immonde qui serait de brûler les morts ? Très bien dit Darius et il amène les Grecs et demande : Qu’est ce que vous faites de vos morts ? Les grecs disent : Évidemment on les brûle. Est-ce que vous ne pensez pas qu’il serait mieux de les manger ? Les Grecs frissonnent à l’idée de les manger. Et Hérodote conclut : ce qui bon pour les Grecs est absurde pour les Indiens et vice et versa.

C’est la première tentative qu’on a de voir un ensemble de cultures du point de vue intérieur à chaque culture sans dire c’est des païens des antéchrists, des ennemis du peuple, des barbares des sauvages. Non, c’est leurs coutumes qui sont comme ça. Ce qui n’empêche pas Hérodote d’être Grec et de penser que : nos coutumes, c’est peut-être pour nous meilleur. Je ne sais si on peut aller plus. Moi j’irai plus loin, mais ça c’est une autre chose.

La nomenclature barbare n’est pas là chez Homère. Il y a cette opposition grec/barbare qui surgit au Ve et VIe qui continue d’être là. Mais tout l’effort du Ve siècle c’est d’ébranler cette distinction et Hérodote c’est cela. Les philosophes aussi du Ve, le grand Démocrite. Mais déjà avant, Xénophane, aussi au VIe, qui dit que, si les Éthiopiens avaient des dieux, ces dieux seraient noirs ; et si les chevaux avaient un dieu, ce dieu serait un cheval. Il essaie de montrer combien l’image du monde de chaque société est création de la société. Pensez que même les contemporains n’osent pas encore tout à fait voir ce que cela veut dire. Démocrite qui met en avant précisément le fait que les affaires humaines sont des affaires qui relèvent du nomos, c’est-à-dire institution/convention et qui dit même des choses beaucoup plus radicales sur le plan philosophique. Hérodote et les tragiques aussi.

Pour les Grecs, il y a deux peuples parmi les prétendus barbares, qu’ils admirent. Ils les admirent et ils en parlent tout le temps de façon obsédée ; et ce n’est pas étonnant. Ces deux peuples sont les Égyptiens d’un côté, les Perses de l’autre. Pourquoi les Égyptiens et pourquoi les Perses ? Les Égyptiens parce que c’est une civilisation très ancienne et il y un savoir, ce qui passionne les Grecs. Il ne faut pas oublier tous les voyages qu’on raconte, vrais ou faux, qu’on impute à Thalès, le fait qu’il a voyagé en Égypte etc. On sait que les Égyptiens étaient très avancés en géométrie pratique, si je peux dire. La démonstration des théorèmes, c’est les Grecs qui l’ont inventée. Mais les Égyptiens savaient que le carré de l’hypoténuse est égal à la somme des carrés des deux côtés du triangle, mais ils prenaient des ficelles pour le montrer. Les Grecs ont dit : soit un triangle etc. Les Égyptiens les fascinaient du point de vue de l’antiquité et du savoir, un savoir qui est là depuis des siècles et des millénaires. Les Perses les fascinaient du point de vue du pouvoir, parce qu’ils avaient créé l’empire. Quand les Grecs disent le roi, il n’y pas besoin d’adjectif qualificatif. Le roi c’est le grand roi, c’est le roi des Perses : Darius, Xerxès etc.

Par moment, ça revient encore chez Xénophon disant que les barbares etc., etc., mais certainement pour les Grecs, les Égyptiens et Perses sont absolument au même niveau qu’eux.


Comment l'hubris des hommes peut ruiner la démocratie

(Autre sujet)

C’est le sort de l’évolution de cette collectivité qu’on peut retracer au plan politique vers 700. Commencent déjà des mouvements dans le démos qui limitent le pouvoir de l’aristocratie et qui imposent certaines magistratures etc. et qui continuent à travers tout ce qu’on sait et qui s’épanouit à partir de 508-506, avec la révolution de Clisthène, qui est quelque chose de tout à fait extraordinaire. Clisthène redistribue politiquement la population de l’Attique pour qu’elle soit équilibrée. Il n’est pas un Pol Pot, il ne fait pas bouger des gens, il ne leur change pas des noms, mais il dit que la division politique de l’Attique c’est autre chose que la division professionnelle ou la division géographique.

Au Ve siècle, c’est l’apogée et puis il y a la guerre du Péloponnèse en 431. Le début de la guerre du Péloponnèse, c’est effectivement une tragédie. Thucydide le dit très bien : peu importe les prétextes que les Lacédémoniens ont utilisés pour déclarer la guerre, la vraie cause de la guerre dit Thucydide était le fait que les Lacédémoniens ne pouvaient pas supporter la puissance croissante des Athéniens et ils ont considéré, à un certain moment, qu’il fallait arrêter cela. Les Athéniens, ils étaient pris dans un jeu impérial, ça c’est sûr. Je ne veux pas dire impérialiste, parce que c’est mélanger les termes, mais dans un jeu de pouvoir. Ils avaient une confédération très puissante, ils ne voulaient pas la réduire pour faire plaisir aux Lacédémoniens. Il y avait d’ailleurs toute une série d’autres choses qui étaient liées avec cela. Pas tellement des intérêts économiques je pense, même pas du tout. Il y avait le fait que la puissance de la cité était liée à cet empire et Périclès qui était à l’époque le politicien le plus important savait de quoi il s’agissait. Ses discours dans Thucydide, peu importe s’ils ne sont pas littéralement exacts, disait que les autres vous en veulent non pas pour ce qu’ils disent mais parce que vous avez cette puissance. Donc on ne peut pas éviter la guerre. Mais en même temps, il avait toute une conception stratégique de cette guerre qui était : il ne faut jamais essayer d’affronter les Spartiates directement. C’était la guerre à l’Angleterre. Nous sommes une puissance maritime, une guerre d’attrition, de l’épuisement de l’adversaire, nous ne craignons rien. Aussi longtemps que cette politique de Périclès a été suivie, les Athéniens ont été gagnants. Et puis il y a l’hubris. A 415, ce jeune, Alcibiade qui persuade les Athéniens qu’ils peuvent se créer un autre empire en Sicile. L’expédition en Sicile c’est comme si la France aujourd’hui décidait tout d’un coup qu’elle va aller conquérir l’Indonésie. C’est à peu près ça, parce que l’Indonésie est très riche, elle a du pétrole etc.

Or ils entreprennent cette expédition, et là en fonction de ce fait, en fonction aussi de tout ce qui s’est passé pendant la guerre, Thucydide le décrit admirablement. Il décrit la corruption amenée par la guerre. Pas la corruption au sens où les gens touchaient de l’argent. Il y a un admirable chapitre chez Thucydide, très moderne, où il dit comment les mots ont perdu leur sens. Parce que la guerre entre les Athéniens et les Spartiates, la guerre du Péloponnèse était en même temps une guerre civile. Les démocrates dans toutes les cités démocratiques soutenaient les Athéniens, et les aristocrates soutenaient les Spartiates. C’était une guerre civile entre les démocrates et les aristocrates en Grèce représentés par ces deux puissances. Chaque fois que les Athéniens conquéraient une cité, ils installaient la démocratie, ils mettaient le démos au pouvoir, et chaque fois que les Spartiates revenaient ils réinstallaient les oligoi, les peu nombreux, les aristocrates. Thucydide dit que même la langue a été complètement corrompue. Parce que les mêmes mots étaient utilisés par les deux parties contraires pour dire en apparence la même chose et en vérité des choses tout à fait contraires. Ça vous rappelle rien ça ? Est-ce que M. Menghistou n’est pas un grand démocrate ? Tout le monde est pour la démocratie, tout le monde est pour le socialisme, tout le monde est pour le bien commun. Les mots ne veulent plus rien dire, nous vivons une guerre civile en Occident qui a commencé je ne sais pas quand et qui a fait qu’il y a cette énorme usure du langage.

Mais pour revenir aux Athéniens, à partir de ce moment-là, le démos des Athéniens n’est plus le démos de la grande époque. Il y a une révolution oligarchique, le démos se réinstaure, les Athéniens emportent encore une série de batailles, font des choses fantastiques et puis de plus en plus, on voit que le démos a cessé de savoir décider et finalement c’est la catastrophe de 404 qui est due à des erreurs des Athéniens, mais qui ne sont pas des erreurs au sens des calculs. Ce sont des erreurs politiques profondes qui sont commises pendant la dernière phase et qui sont toutes reliées à l’hubris, au fait de ne pas savoir se limiter, ne pas savoir dire que c’est jusque là qu’on peut aller.

Je disais tout à l’heure quelque chose sur l’importance philosophique de l’hubris. Je crois que cette notion est très importante pour nous tous, parce que ce qui importe dans notre vie pour notre conduite, ce n’est évidemment ni les cas où on peut décider par la logique ni les cas où il y a une règle claire, éthique ou légale et qui nous dit : il ne faut pas faire ça. Ou divine. Par exemple le christianisme a aboli la notion de l’hubris. Il y a le péché. Dieu a dit cela, tu as fait le contraire, tu es dans le péché. Mais pour les Grecs les dieux n’ont rien dit. Les dieux s’occupent de leurs affaires, de temps en temps ils interviennent dans les affaires humaines quand ils aiment quelqu’un ou détestent tel autre. Mais ils ont rien dit. Vous avez à vous décider vous-mêmes, vous savez qu’il ne faut pas aller trop loin, mais vous ne savez pas où est la limite. Quel est le point où vous atteignez la réalisation de votre être, pleine de toutes ses potentialités et quel est le point au-delà duquel vous basculez dans l’excès dans l’hubris et où là sans doute le précipice vous attend. Et ça les Athéniens n’ont pas su le faire après 404. C’était la fin de la démocratie, la période de la décadence qui s’ouvre, qui a produit encore des choses extraordinaires. Parmi les Grecs, il y a quelqu’un que moi je n’aime pas particulièrement, qui à partir du IIe siècle après J.C. c’est Plutarque. Nous avons un genre littéraire qui s’appelle la biographie. D’où ça vient ? C’est Plutarque.

(…)

C’est quelque chose d’immense, bien sûr parce qu’à partir et même avant la Renaissance, chaque siècle européen, je dis siècle conventionnellement, s’est forgé une image de la Grèce. Il s’est forgé une image selon son imaginaire propre. Il y a une part énorme de projection et de mauvaise interprétation là.

Philosophie. Question : "qui êtes-vous pour dire que vous-même vous n’interprétez pas ?" Bien sûr. Mais au moins il faut abattre les cartes et dire pourquoi. Il faut dire aussi autre chose. Il y a le travail fait par l’Occident sur la Grèce qui est fantastique. Sans ce travail nous ne saurions rien, ou presque. Parce qu’il y a encore sur le Mont Athos des manuscrits qui sont gardés par les moines. On ne sait pas ce qu’ils ont. Ils ont peut-être des textes que nous avons perdus. Ce n’est pas les Byzantins et après la conquête turque qui nous auraient appris quelque chose. Il y a cet énorme travail historique, philologique archéologique qui nous a appris des choses. Et en même temps, il y a un ensemble de misrepresentations, comme on dirait en anglais, de fausses représentations où on voit de façon flagrante l’ancrage des philologues les plus savants des interprètes les plus savants à l’imaginaire de l’Europe.

Une de ces mésinterprétations est celle qu’on a citée. Aristote écrit : La Constitution des Athéniens, les autres lisent : La Constitution d’Athènes. Pourquoi ? Parce que pour les Modernes une unité politique est une unité territoriale. Dans Shakespeare quand Antoine s’adresse à Cléopâtre il lui dit : Egypt. Quand un roi d’Angleterre s’adresse à un roi de France, il lui dit : France. Le roi, c’est le pays et le pays, c’est le roi. Les autres sont des serfs de ce roi. Les Athéniens sont des Athéniens et il n’y a pas de Constitution d’Athènes. Il y a Constitution des Athéniens. De même polis. Il y a là une chose énorme. En français, encore ça va : on dit la cité. Mais les Allemands qui ont été les grands maîtres de la philologie grecque pendant 150 ans. Comment ils ont traduit polis ? Der Staat : l’État. Or, je possède un numéro du journal théorique SS jugen daté de juillet ou septembre 1939. Parce que les nazis ont fait aussi ce commerce. Ils essayaient de se représenter comme les continuateurs de l’esprit grec. Énorme mystification. Et en effet dans le fameux discours de Périclès, l’Epitaphe, le discours sur les morts de la première année de la guerre, si chaque fois que Périclès dit Polis, vous remplacez le mot polis par le mot État, vous avez un discours fasciste. Chacun de ces jeunes, dit Périclès, est mort pensant qu’il est bon de mourir pour la polis. La polis c’est quoi ? C’est les Athéniens, c’est-à-dire de mourir pour ses concitoyens, concrets. Dans l’allemand, ça devient : chacun est mort pour l’État.

Autre chose. Vous avez tout le temps des livres, c’est plus subtil mais ça couvre un problème énorme, publiés par des savantissimes professeurs intitulés : La tragédie grecque. Or la tragédie grecque, c’est un objet inexistant. Il n’y a pas quelque chose qui soit la tragédie grecque. Il n’y a de la tragédie qu’à Athènes et il y a de la tragédie à Athènes parce que Athènes est une cité démocratique et la tragédie est une institution qui fonctionne, jouant un rôle tout à fait fondamental dans la démocratie parce que la tragédie rappelle constamment l’hubris. C’est ça la leçon essentielle de la tragédie. Or, parler de la tragédie grecque c’est ne rien comprendre. Parce que du théâtre il y a eu partout. Il y a un merveilleux théâtre japonais, un merveilleux théâtre chinois, le théâtre indien est fantastique. A Bali, il y a des représentations extraordinaires. Ce n’est pas les Grecs qui ont inventé le théâtre. Mais les Grecs ont créé la tragédie qui est tout à fait autre chose.

Vous avez l’incapacité de saisir la spécificité de ce monde. Et ça apparaît aussi dans un autre discours qui est là depuis la fin du XVIIIe avec les philosophes écossais Fergusson qui est repris par Benjamin Constant puis par Fustel de Coulanges sur le rapport de l’individu et de la collectivité. Quand ils disent que les Grecs anciens ne connaissaient pas l’individualité et que l’individu était totalement résorbé par la collectivité, c’est une image entièrement fausse. Parce qu’ils ne peuvent pas concevoir que l’individu, ce qui est la vérité d’ailleurs, un véritable individu ne peut exister que dans un certain type de collectivité. Bien sûr n’importe qui est un individu sur le plan descriptif. Le pauvre paysan chinois, sujet d’un empereur Song, bien sûr c’est un individu, il a un nom, il est lui, il a des empreintes digitales, on ne peut pas le confondre avec quelqu’un d’autre. Mais il n’est pas un individu au sens qu’il ferra exactement la même chose que les autres et ce que les autres lui ont appris. Pour qu’il y ait vraiment des individus, il faut que la collectivité bouge. Et pour que la collectivité bouge, il faut que les individus déjà commencent à devenir différents. Déjà, les deux choses vont ensemble. C’est ça qui ce passe. Et ça, on ne le voit pas et on continue à parler du fait que : "c’était gentil la démocratie athénienne, le Parthénon c’est pas mal, il reste quelques colonnes, mais en fait tout ça était payé au prix de l’absorption de l’individu par la collectivité", CE QUI EST ABSURDE. Moi, je voudrais bien voir des individualités dans le monde contemporain comme Sophocle, comme Aristophane comme Socrate, des individualités aussi fortes, qui marquaient.

Les mésinterpétations ont pris toute une série de tournants. Bien attendu il y a d’abord l’énorme accrétion chrétienne. Ça commence déjà avec les pères de l’église. On a essayé de montrer que la philosophie grecque préparait déjà la venue du message du Christ, ce qui donne le résultat suivant très étrange : une énorme partie, presque tous les fragments des philosophes qu’on a précédant Platon, c’est des fragments. On n’a pas les textes. C’est une perte énorme. Comment on les a ces fragments ? La plupart du temps, parce qu’un père de l’église, pour démontrer que quelque chose de ce qu’on appellera par la suite la lumière naturelle, elle était déjà là chez les Grecs et que la Providence dans la philosophie grecque avait préparé le terrain pour l’acceptation du message du Christ, cite telle phrase d’Héraclite. Je ne veux offenser personne, mais c’est comme si après une invasion de la Terre par les martiens qui ne connaissent pas la musique et ne l’aiment pas, ces martiens ont utilisé des masses des disques 33 tours comme objets décoratifs et puis nous revenons après et nous trouvons là-dedans un morceau qui donne une petite partie de la Cinquième symphonie une autre partie d’autre chose. Des choses qui ont été sauvées pour des finalités qui étaient tout a fait autres. Et après quand ça recommence avec St Thomas d’Aquin toute la tentative, c’est de montrer qu’Aristote peut s’accorder avec la vue théologique. Avec la Renaissance, ça commence déjà à changer. Et la grande secousse critique de la Renaissance, c’est incontestablement le retour en force de l’étude des Grecs et aussi, il ne faut pas l’oublier, le retour du droit romain, qui est très très important. Le travail fait sur le droit romain par l’école de Bologne etc.

Mais après on voit chaque fois, on voit les rois et les reines de Racine, Andromaque de Racine, très belle pièce mais qui est une interprétation. Les rois et les reines de la Grèce étaient comme la cour de Versailles. Au XIXe, il y a des choses qui tirent vers la version libérale humaniste mielleuse. On vit encore sous cette image atroce de la Grèce pays de la mesure, de la lumière, des l’harmonie des formes etc. Tout ça c’est une ânerie absolument sans fond. La Grèce, c’est le pays du meurtre, c’est le pays de l’inceste, c’est le pays où Œdipe pour découvrir la vérité doit crever ses yeux. Si les gens ne comprennent pas des symboles aussi parlants que peut-on faire ? Le moment où Œdipe découvre la vérité c’est le moment où il se crève les yeux. Et c’est quoi la vérité ? C’est qu’il a tué son père et couché avec sa mère. Et c’est ça, la vraie conception. En Grèce l’ordre, la mesure est gagnée contre la réalité. Elle n’est pas la donnée initiale d’où l’obsession des Grecs avec des proverbes qui peuvent paraître banals : « rien de trop », n’exagérons pas. Je ne vois pas des Suisses ou des Hollandais ayant des proverbes contre les choses de trop parce que les gens ne sont pas portés vers l’exagération. Le peuple grec est obsédé par le fait qu’on peut faire trop parce que c’est ça sa tendance naturelle et c’est ce qu’il fait toujours.


(Autre question.)

Cette connaissance des Grecs, que l’être humain est hubris va de pair avec une autre saisie du monde, de l’univers où les Modernes aussi ont déraillé complètement dans leur interprétation des Grecs. Ils pensent que les Grecs ont pu faire ce qu’ils ont fait parce qu’ils ont pensé à une belle et harmonieuse nature qui est toute ordonnée. Ce n’est pas ça que les Grecs pensent. Au départ, il y le monde de la Théogonie d’Hésiode : au départ il y a le chaos. Le chaos c’est le vide, en son sens originel. Et puis c’est aussi le chaos au sens où nous le disons, c’est à dire le fantastique mélange de tout, ce qu’on retrouvera d’ailleurs dans les philosophes présocratiques chez Empédocle etc. L’image des Grecs, c’est qu’il y a un fond indicible du monde chaotique sur lequel règne une seule loi, celle qu’ils appellent l’anankè, la nécessité. Il y a une nécessité et cette nécessité, c’est peut-être Anaximandre qui l’a le mieux exprimée dans un fragment qu’on connaît encore par un père de l’église, où il dit que c’est de là que vient la genèse des êtres, vers là aussi va leur destruction parce qu’ils doivent apparaître et disparaître les uns après les autres pour payer la rançon de leur injustice. C’est une idée profondément pessimiste. C’est une vue, suivant laquelle exister c’est déjà être injuste. C’est ce qui fait dire à Sophocle à la fin d’une de ses tragédies, dans un chœur, je crois que c’est l’Œdipe à Colonne : une chose est la meilleure de toutes : ne pas être né, et la seconde en ordre, second best, en anglais, une fois qu’on est né mourir le plutôt possible. C’est ça la vue grecque, c’est un monde chaotique sur lequel règne cette nécessité et où il y a aussi comme monde que nous vivons un cosmos, c’est à dire un ordre. Mais cet ordre repose sur un désordre fondamental. C’est une vue qui est aussi très moderne. Le mieux de la physique et de la biologie contemporaines ne peut qu’aller dans cette direction. Et c’est parce qu’ils ont cette vue du monde, et cette vue de l’être humain, qu’ils peuvent créer la philosophie.

La philosophie présuppose que le monde n’est pas néant, n’est pas chaos total, autrement on a tout au plus le bouddhisme, mais qu’il y a un certain ordre, mais que cet ordre n’épuise pas tout. C’est pour ça que nous pouvons penser dessus, corriger notre pensée etc. De même que les affaires humaines peuvent être ordonnées, mais elles doivent être toujours ordonnées contre la tendance des être humains vers l’hubris. Donc il faut une loi et cette loi, c’est un autre aspect, c’est la création de la collectivité. Ce n’est pas la création de quelqu’un. Les Grecs n’ont pas de prophète. Il n’y a pas de livre sacré un Grèce. Je ne connais pas un philologue qui a tiré la conclusion de ce fait. Il n’y a pas de livre sacré. Il n’y a pas de prophètes, il y a des poètes, des philosophes, des législateurs. Il n’y a pas de prophètes, pas de livre sacré. Et cela repose précisément sur cette vue du monde dans laquelle les dieux ont une place tout à fait déterminée.

Les dieux, en un sens, vont et viennent. Il y a des générations. Ouranos et Gaia sont éliminés, ils ne sont pas tués parce qu’ils sont immortels. Ils sont détrônés par Kronos, Kronos lui-même est détrôné par son fils et Prométhée menace Zeus, le fils de Kronos, dans la tragédie d’Eschyle : « Toi aussi tu sera détrôné », et Zeus envoie Hermès pour connaître de Prométhée qui va le détrôner. Prométhée refuse de répondre. Donc, les dieux sont immortels mais ils ne sont éternels : ils sont nés à un certain moment et leur pouvoir est passager et la très belle histoire dans Homère qui nous ramène à la démocratie athénienne, au tirage au sort des magistrats, c’est quand Poséidon, Neptune le dieux de la mer, rappelle comment était fait le partage initial de l’empire entre les trois grands dieux : Zeus, Jupiter, Poséidon et Hadès le dieu des enfers. Et il a dit : on a tiré au sort. Tu as eu le ciel et le pouvoir suprême parce qu’on a tiré au sort, on a jeté des dés. L’idée des philologues, c’est que les Grecs parlent de polis, ils parlent de basileion, de royauté quand il s’agit des Perses, précisément. Il n’y a pas de mot pour ce que nous appelons État.

Les Grecs modernes, après la guerre d’indépendance contre les Turcs ont constitué un État selon la norme occidentale, ils ont dû emprunter aux Grecs anciens un terme qui est Kratos, qui en grec ancien ne veut pas du tout dire État, ce n’est pas une notion politique. Kratos veut dire le fait d’être le plus fort. C’est la forme brute. Cela montre encore une fois l’absence de la chose. Il n’y a pas de mot pour dire ça. Il y a la communauté politique, il y a la polis, mais on ne peut pas dire État au sens où nous le disons, c’est-à-dire d’une instance d’autorité qui est séparée du corps des citoyens.


(À propos de la chouette.)

Moi je suis fasciné par la chouette. Je suis fasciné par son cri, fasciné par son regard. J’ai une chouette sur mon bureau. Ce sont là mes rapports avec elle.


Cornelius Castoriadis

Source : http://www.mediapart.fr/files/CastoriadisChrisMarker.pdf

Ça ne vous fait pas vibrer, la pensée de Cornelius (formidable Corneille) ?

Moi jusqu'à la moelle... :)

Étienne.


(PS : je vais ajouter le nom de Corneille à cette catégorie de blog des "penseurs-vraiment-amis-du-peuple".)

--------------------

PPS : Kevin Robin a déniché une série de vidéos. Merci à lui :)


Grèce, 12 mots ou l’Héritage de la chouette 03... par DavoLoSchiavo


Et "M'siou Rigolitch" (merci à lui aussi) a trouvé
la vidéo intégrale de Castoriadis :

http://video.mediapart.fr/player.html?format=1&autoplay=0&file=%2Fsapiens.mp4

mercredi 8 août 2012

Lerner, la finance fonctionnelle et le mythe de la contrainte budgétaire, par Randall Wray (12)

André-Jacques vient de signaler un article absolument REMARQUABLE :


LERNER,
la finance fonctionnelle
et le mythe de la contrainte budgétaire


par Randall Wray

13 janvier 2012

Dans cette présentation des principes de la finance fonctionnelle développée par Abba Lerner, l’économiste post-keynésien Randall Wray, citant le prix Nobel d’économie Paul Samuelson, rappelle que celui-ci assimilait à une « religion », une « superstition » l’idée qu’un gouvernement utilisant sa propre monnaie doive équilibrer son budget. Selon Samuelson ce mythe était nécessaire pour « effrayer la population afin qu’elle se comporte de la manière souhaitée, » et permettre ainsi d’éviter que les électeurs n’exigent de leurs gouvernants trop de dépenses. Ce faisant, poursuit Wray, « l’idée que l’équilibre budgétaire soit souhaitable n’a rien à voir avec « la capacité de financement » et les analogies entre le budget du ménage et un budget du gouvernement ne sont pas fondées. En réalité, s’il est nécessaire de limiter les dépenses du gouvernement grâce à un « mythe », c’est précisément parce qu’il n’est pas réellement confronté à une contrainte budgétaire. »

Par Randall Wray, New Economic Perspectives, Université de Kansas City, 8 janvier 2012 - extrait :


Nous voulons exposer aujourd’hui l’approche d’Abba Lerner, qui, dans les années 1940, a développé ce qu’il nommait la finance fonctionnelle.

La finance fonctionnelle de Lerner repose sur deux principes :

Premier principe : si le revenu national est trop faible, le gouvernement doit dépenser plus. Le chômage apporte une preuve suffisante de cette situation. L’existence du chômage signifie donc que les des dépenses publiques sont trop faibles.

Deuxième principe : si le taux d’intérêt dans le pays est trop élevé, cela signifie que le gouvernement doit mettre en circulation davantage de monnaie, principalement sous la forme de réserves bancaires.

L’idée est assez simple. Un gouvernement qui émet sa propre monnaie dispose de marges de manœuvre dans ses politiques fiscale et monétaire qui lui permettent de dépenser suffisamment pour ramener l’économie au plein emploi et de fixer le taux d’intérêt directeur là où il le souhaite. (Nous aborderons les régimes de change plus tard ; un système de taux de change fixe nécessite de revenir sur cette affirmation.) Pour une nation souveraine, la capacité de financement n’est pas un problème. Elle dépense en créditant des comptes bancaires avec ses propres reconnaissances de dettes - sa monnaie - chose dont elle ne peut jamais manquer. S’il existe du chômage, le gouvernement peut toujours se permettre d’embaucher - et par définition, les chômeurs sont prêts à travailler contre rémunération.

Lerner était conscient que cela ne signifiait pas que le gouvernement doive dépenser comme si le « ciel était la seule limite. » Un emballement de ces dépenses serait inflationniste. Lorsque Lerner a formulé l’approche de la finance fonctionnelle, au début des années 1940, l’inflation n’était pas une préoccupation majeure. L’Amérique venait de subir une période de déflation, durant la Grande Dépression. Cependant, au fil du temps, l’inflation est devenue une préoccupation sérieuse, et Lerner a proposé une forme de contrôle des prix et des salaires pour limiter l’inflation qui se manifeste lorsque l’économie se rapproche du plein emploi. Que ce soit ou non un moyen efficace et souhaitable d’atténuer les pressions inflationnistes n’entre pas dans notre propos ici. La question centrale, c’est que Lerner affirmait seulement que le gouvernement devrait utiliser sa capacité à dépenser en ayant en vue de ramener l’économie en direction du plein emploi, tout en reconnaissant qu’il pourrait y avoir à adopter des mesures pour lutter contre l’inflation.

Lerner rejetait la notion de « finances saines », selon laquelle le gouvernement devrait gérer son budget comme un ménage ou une entreprise. Il ne voyait aucune raison pour que le gouvernement veuille équilibrer son budget chaque année, ou sur un cycle économique, ou toute autre périodicité. Pour Lerner, des « finances saines » (en équilibre budgétaire) n’étaient pas « fonctionnelle », en ce sens qu’elles n’aidaient pas à la réalisation des objectifs de la société (y compris, par exemple, le plein emploi). Si le budget pouvait à l’occasion être équilibré, ainsi soit-il, mais s’il ne l’était jamais, ce serait tout aussi bien. Il rejetait également toute règle tentant de maintenir le déficit budgétaire en dessous d’un pourcentage spécifique du PIB, ainsi que tout ratio arbitraire de dette par rapport au PIB. Le « bon » niveau de déficit serait celui qui réaliserait le plein emploi.

[...]


Finance fonctionnelle & Superstition.

L’approche de la finance fonctionnelle de Lerner a été pratiquement oubliée depuis les années 1970. En effet, elle a été remplacée dans le milieu universitaire par ce que l’on connait sous l’appellation de « contrainte budgétaire du gouvernement ». Cette idée est également simple : les dépenses d’un gouvernement sont contraintes par ses recettes fiscales, sa capacité à emprunter (vendre des obligations) et « imprimer de l’argent ». Dans cette perspective, le gouvernement dépense réellement l’argent obtenu par ses recettes fiscales et emprunte sur les marchés afin de financer un déficit. Si tout cela échoue, il peut faire fonctionner la planche à billet, mais la plupart des économistes détestent cette solution car elle est considérée comme hautement inflationniste. En effet, les économistes se réfèrent constamment à des épisodes tels que l’Allemagne hyperinflationniste de la République de Weimar, l’expérience de la Hongrie, ou dans les temps modernes, du Zimbabwe, présentées comme autant de mises en garde contre le financement des dépenses publiques par la création monétaire.

[...]

[Ces conceptions économiques ] amènent à la vision propagée par les médias et les décideurs politiques : celle d’un gouvernement qui dépense toujours plus que ses recettes fiscales et « vit au-dessus de ses moyens », flirtant avec l’« insolvabilité » parce que finalement les marchés lui « coupent le crédit ». Bien sûr, la plupart des macro-économistes ne commettent pas cette erreur et reconnaissent qu’un gouvernement souverain ne peut pas réellement devenir insolvable dans sa propre monnaie. Ils savent que le gouvernement peut tenir toutes ses promesses lorsqu’elles arrivent à échéance, car il peut utiliser la « planche à billet ». Mais ils tremblent pourtant à cette idée, car cela ferait courir le risque de l’inflation ou de l’hyperinflation. Parmi les responsables politiques - tout au moins aux États-Unis - le débat est beaucoup plus confus. Le président Obama a par exemple affirmé plusieurs fois durant l’année 2010 que le gouvernement américain était « à cours d’argent » - comme un ménage qui aurait dépensé tout ce qu’il aurait économisé dans une cassette.


Comment en est-on arrivé là ? Comment pouvons-nous avoir oublié ce que Lerner avait clairement expliqué et compris ?

Dans une interview très intéressante réalisée pour un documentaire de Mark Blaug sur John Maynard Keynes, le prix Nobel d’économie Paul Samuelson expliquait ceci :

« Je pense qu’il y a un élément de vérité dans l’idée selon laquelle la superstition que le budget doive être équilibré en tout temps [est nécessaire]. Une fois [que cette superstition] est disséquée [cela] enlève l’un des remparts que toute société doit avoir à l’encontre de dépenses hors de tout contrôle. Il doit y avoir une discipline dans l’allocation des ressources, sinon c’est un chaos anarchique et une absence d’efficacité. L’une des fonctions de la religion traditionnelle était d’effrayer les gens - par ce qui pourrait être considéré parfois comme des mythes - afin qu’ils se comportent de la manière qu’exige la vie civilisée. Nous avons aboli la croyance en la nécessité intrinsèque d’équilibrer le budget, si ce n’est à chaque année, [au moins] sur chaque période à court terme. Si le Premier ministre Gladstone revenait à la vie, il s’exclamerait « Oh, qu’avez-vous fait ? » et James Buchanan s’exprime ainsi. Je dois dire que je vois un certain mérite dans cette opinion. »

La croyance que le gouvernement doive équilibrer son budget à une certaine échéance est assimilée à une « religion », une « superstition », nécessaire pour effrayer la population afin qu’elle se comporte de la manière souhaitée. Sinon, les électeurs pourraient exiger que leurs gouvernants dépensent trop, provoquant ainsi l’inflation. De ce fait, l’idée que l’équilibre budgétaire soit souhaitable n’a rien à voir avec « la capacité de financement » et les analogies entre le budget du ménage et un budget du gouvernement ne sont pas fondées. En réalité, s’il est nécessaire de limiter les dépenses du gouvernement grâce à un « mythe », c’est précisément parce qu’il n’est pas réellement confronté à une contrainte budgétaire.

Les États-Unis (et de nombreux autres pays) ont réellement connu des pressions inflationnistes de la fin des années 1960 jusqu’aux années 1990 (au moins périodiquement). Ceux qui pensaient que l’inflation était provoquée par des dépenses publiques excessives ont contribué à créer la « religion » de l’équilibre du budget, pour lutter contre l’inflation. Le problème, c’est que ce qui a débuté comme quelque chose que les économistes et les responsables politiques savaient être un « mythe » en est arrivé à être pris pour une vérité. Des conceptions fausses se sont installées.

À l’origine, ce mythe était « fonctionnel » en ce sens qu’il posait une contrainte sur un gouvernement qui sinon aurait été trop dépensier, créant de l’inflation et mettant en danger l’arrimage du dollar à l’or. Mais comme beaucoup de mythes utiles, celui-ci a fini par devenir nocif, en un exemple de ce que John Kenneth Galbraith appelle une « fraude innocente », une croyance injustifiée qui empêche d’agir convenablement. Les gouvernements souverains ont commencé à croire qu’ils ne pouvaient réellement pas « se permettre » de mettre en œuvre les politiques souhaitées, victimes de la croyance qu’ils pourraient devenir insolvables. Ironiquement, au cœur de la pire crise économique depuis la Grande Dépression des années 1930, le président Obama a affirmé à plusieurs reprises que le gouvernement américain était « à court d’argent », qu’il ne pouvait pas se permettre de faire la politique que la plupart pensaient souhaitable. Lorsque le chômage a augmenté de près de 10%, le gouvernement a été paralysé, et n’a pas pu adopter la politique que préconisait Lerner : dépenser suffisamment pour ramener l’économie vers le plein emploi.

Pourtant, pendant la crise, la Fed (ainsi que d’autres banques centrales, dont la Banque d’Angleterre et la Banque du Japon) ont appliqué le second principe de Lerner : fournir plus de réserves aux banques suffit à maintenir le taux d’intérêt interbancaire à un taux quasi nul. Elle l’a fait en acquérant des actifs financiers auprès des banques (une politique dite de « quantitative easing », ou assouplissement quantitatif), à un niveau record (1 750 milliards de dollars durant la première phase, avec un montant prévu de 600 milliards supplémentaires pour la deuxième phase). Ben Bernanke, le gouverneur de la Fed, a été pressé de questions par le Congrès qui voulait savoir comment il avait obtenu tout cet « argent » pour acheter ces obligations. Il a (correctement) répondu que la Fed l’avait simplement créé en créditant les réserves des banques, et ce en frappant sur les touches d’un clavier d’ordinateur. La Fed ne peut jamais manquer d’ « argent », elle peut se permettre d’acquérir tous les titres financiers que les banques sont prêtes à vendre. Et pourtant, nous avons un président (ainsi que de nombreux économistes de profession, tout comme la plupart des politiques au Congrès) qui croient que le gouvernement « manque d’argent » ! On « frappe » beaucoup sur les claviers pour acheter des actifs financiers, mais pas pour payer les salaires.

Cela indique à quel point ce mythe est devenu dysfonctionnel.


Source Contre-info : http://contreinfo.info/article.php3?id_article=3167


Mon commentaire :

Je trouve cet article PASSIONNANT. Mais quant à la cause des causes, Randall Wray rate l'essentiel, je crois : il fait comme si les décideurs se trompaient, comme s'ils étaient de bonne foi, comme s'ils avaient perdu la bonne recette pour servir l'intérêt général et le bien commun : il suggère donc que la situation est vécue —honnêtement— comme un dysfonctionnement : "le mythe est devenu dysfonctionnel" dit-il.

Je pense au contraire que le mythe de la contrainte budgétaire est parfaitement fonctionnel SI on se place du point de vue OPPOSÉ à l'intérêt général qui est LE POINT DE VUE DES MAÎTRES DE NOS MAÎTRES.

Il y a en effet une autre explication que celle de l'auteur, plus radicale, plus plausible (et moins miséricordieuse pour les crapules qui nous gouvernent) : il est plus clairvoyant (et plus utile pour résister au bon endroit), selon moi, d'observer ce FAIT que les décideurs politiques sont élus EXCLUSIVEMENT grâce à l'argent et aux médias des quelques acteurs politiques les plus RICHES, ceux-là même qui, précisément, ne sont riches QUE PARCE QUE les salaires sont bas, et pour qui le chômage élevé permet de maintenir ces salaires bas ad vitam aeternam par la TERREUR qu'il sème partout dans le corps social.

Le capitalisme est un terrorisme, qui utilise les mêmes méthodes que celles de la mafia : terroriser d'abord, puis se présenter comme un protecteur (en échange du travail forcé de la victime).

Ces élus sont donc TOTALEMENT DÉPENDANTS POUR LEUR CARRIÈRE POLITIQUE d'un petit groupe d'individus très riches qui souhaitent profondément un fort chômage, des bas salaires, de faibles impôts pour eux et de forts impôts pour les autres ! Les élus ne doivent RIEN à leurs électeurs (il s'en trouvera toujours pour voter pour eux pourvu que les médias soient à la botte), alors que les élus doivent TOUT à ceux qui paient leur accès au pouvoir (passé et futur).

Dans cette optique (très complotiste, c'est clair, mais pas nécessairement fausse), le mythe en question ("le budget de l'État doit absolument être équilibré") n'est donc pas dysfonctionnel du tout, il est au contraire parfaitement opérationnel : si on se place du point de vue des "parrains" de nos élus, tout se passe comme prévu. Du point de vue de l'intérêt général, au contraire, nous ne vivons pas une "crise" mais un coup d'État antisocial.

*******************************************

Donc, nous n'avons PAS du tout de problèmes TECHNIQUES : on sait très bien comment régler nos problèmes => nous avons un problème POLITIQUE : nos décideurs politiques ne servent PAS l'intérêt général mais — évidemment — celui de leurs riches sponsors ; c'est ÇA, notre problème sociétal majeur.

*******************************************

Nous vivons dans une lamentable ploutocratie (régime où le pouvoir politique est confisqué par les plus riches) qui arrive à masquer ses anti-performances économiques en s'attribuant notre confort matériel moderne comme son propre trophée, alors que nous devons manifestement ce confort matériel récent bien davantage au PÉTROLE (et les centaines d'"équivalents-esclaves" —expression parfaite de Jean-Marc Jancovici— que le pétrole nous donne tous les jours), et aux ARMES qui ont permis le pillage des pays désarmés— qu'à l'efficience d'un régime qui fait du VOL des 99% par les 1% une fatalité légale.

Mais la ploutocratie n'est une fatalité QUE PARCE QUE les 99% se sont fait berner par la mise à l'envers de tous les mots importants et qu'ils CONSENTENT à laisser les 1% écrire la CONSTITUTION à leur place, et donc à ÉLIRE leurs MAÎTRES, etc.

Il n'y a pas de démocratie possible sans tirage au sort.

Merci AJH, pour cet article, tout à fait passionnant.

Étienne.

dimanche 5 août 2012

Les médias mentent. La preuve. (33)

Les médias menteurs, achetés par les industriels et les banquiers, comme d'habitude, préparent les guerres atroces qu'ils feront bientôt faire aux peuples bernés.
Rappel d'un épisode récent, littéralement HONTEUX, en provenance de l'AFP, c'est-à-dire de la source mère de tous les perroquets menteurs du pays :

(C'est un rappel, mais un rappel utile pour comprendre —et discréditer— l'actuelle et intense propagande va-t-en-guerre avec laquelle les marchands de canons et les banquiers nous préparent tous les jours à cautionner la guerre à la Syrie puis à l'Iran.)


J'avais parlé de Chavez (et du laboratoire démocratique épatant de l'Amérique latine) dans un entretien avec Sylvain Durain, et il aurait été utile d'y souligner ce lamentable média-mensonge de l'AFP sur Chavez, à titre d'illustration pédagogique de la malhonnêteté crasse dont sont capables —sans vergogne— les prétendus »journalistes professionnels« (ne pas oublier les guillemets à l'envers — Alt 175 et Alt 174—pour signaler les expressions menteuses de la novlangue de Big Brother, celle qui met à l'envers tous les mots importants qui nous permettraient de résister).

Michel Collon fait d'ailleurs en ce moment de bonnes conférences sur les média-mensonges créés et colportés pour emporter les opinions publiques vers la guerre.
Par exemple, celle-ci, à Montréal en juillet 2012 : "Les cinq principes de la propagande de guerre" :
1) occulter les intérêts économiques
2) occulter l'histoire
3) diaboliser
4) inverser l'agresseur et la victime
5) monopoliser la parole, empêcher le débat, la confrontation.


"Les guerres ne commencent pas par des bombes mais par des média-mensonges (...)" :


Michel Collon en conférence à montréal / les 5... par Super_Resistence

La prise de possession des médias (et donc des élus) par les plus riches devrait être incriminée comme un crime contre l'humanité.

On dirait que (presque) tous les bons journalistes sont au chômage ou précaires, et que les autres sont (presque) tous des collaborateurs de notre infâme ploutocratie.

=> Couper sa radio, jeter sa télé, chercher soi-même sur Internet les informations utiles, en lisant particulièrement les réfutations de ce qu'on croit (pour l'instant) vrai => tout recouper.

Ne plus compter sur nos »représentants« pour régler nos problèmes, car nos »représentants« SONT —manifestement— notre problème, au service des cartels et des banques à qui ils doivent leur pouvoir, et PAS au service de l'intérêt général.

Étienne.

jeudi 2 août 2012

La bonne humeur. Voilà ce qu'il faudrait offrir et recevoir. (53)

Bonjour à tous.

Je me vois bien moi-même, souvent de méchante humeur contre la cruauté des ultra-riches, cyniques voraces et insatiables, conduisant (encore une fois !) la planète à l'horreur de la guerre après avoir affamé sans vergogne des foules de pauvres gens.

Pourtant, ce propos d'Alain (il ne faut jamais cesser de lire Alain, je trouve) m'habite: il touche un point cardinal de notre organisation sociale, entre nous les 99%, et donc un point politique ; très politique, finalement :

Bonne année

Tous ces cadeaux, en temps d'étrennes, arrivent à remuer plus de tristesses que de joies. Car personne n'est assez riche pour entrer dans l'année nouvelle sans faire beaucoup d'additions ; et plus d'un gémira en secret sur les nids à poussière qu'il aura reçus des uns et des autres, et qu'il aura donnés aux uns et aux autres, pour enrichir les marchands. J'entends encore cette petite fille, dont les parents ont beaucoup d'amis, et qui disait, en considérant le premier buvard qu'elle recevait à une fin d'année : « Bon, voilà les buvards qui arrivent. » Il y a bien de l'indifférence, et aussi des colères rentrées, dans cette fureur de donner. L'obligation gâte tout. Et en même temps les bonbons de chocolat chargent l'estomac et nourrissent la misanthropie. Bah ! Donnons vite, et mangeons vite ; ce n'est qu'un moment à passer.

Venons au sérieux. Je vous souhaite la bonne humeur. Voilà ce qu'il faudrait offrir et recevoir. Voilà la vraie politesse qui enrichit tout le monde, et d'abord celui qui donne. Voilà le trésor qui se multiplie par l'échange. On peut le semer le long des rues, dans les tramways, dans les kiosques à journaux ; il ne s'en perdra pas un atome. Elle poussera et fleurira partout où vous l'aurez jetée. Quand il se fait, à quelque carrefour, un entrelacement de voitures, ce ne sont que jurons et invectives, et les chevaux tirent de toutes leurs forces, ce qui fait que le mal s'aggrave de lui-même. Tout embarras est ainsi ; facile à démêler si l'on voulait sourire, mesurer ses efforts, détendre un peu toutes les colères qui tirent à hue et à dia, mais bientôt nœud gordien, au contraire, si l'on tire en grinçant des dents sur tous les bouts de corde. Madame grince ; la cuisinière grince ; le gigot sera trop cuit ; de là des discours furibonds. Pour que tous ces Prométhées fussent déliés et libres, il ne fallait pourtant qu'un sourire au bon moment. Mais personne ne songe à une chose aussi simple. Tous travaillent à bien tirer sur la corde qui les étrangle.

La vie en commun multiplie les maux. Vous entrez dans un restaurant. Vous jetez un regard ennemi au voisin, un autre au menu, un autre au garçon. C'en est fait. La mauvaise humeur court d'un visage à l'autre ; tout se heurte autour de vous ; il y aura peut-être des verres cassés, et le garçon battra sa femme ce soir. Saisissez bien ce mécanisme et cette contagion ; vous voilà magicien et donneur de joie ; dieu bienfaisant partout. Dites une bonne parole, un bon merci ; soyez bon pour le veau froid ; vous pourrez suivre cette vague de bonne humeur jusqu'aux plus petites plages ; le garçon interpellera la cuisine d'un autre ton, et les gens passeront autrement entre les chaises ; ainsi la vague de bonne humeur s'élargira autour de vous, allégera toutes choses et vous-même. Cela est sans fin. Mais veillez bien au départ. Commencez bien la journée, et commencez bien l'année. Quel tumulte dans cette rue étroite ! que d'injustices, que de violences ! le sang coule ; il faudra que les juges s'en mêlent. Tout cela pouvait être évité par la prudence d'un seul cocher, par un tout petit mouvement de ses mains. Sois donc un bon cocher. Donne-toi de l'aise sur ton siège, et tiens ton cheval en main.

Émile Chartier, dit ALAIN, Propos, 2 janvier 1910.


Ça me rappelle une courte vidéo qui montre des gens très différents qui, sans se connaître, se rendent service mutuellement à travers la ville : une première bonne action donne tout de suite à celui qui en a bénéficié l'idée d'une autre bonne action et, de proche en proche, tout le monde finit par s'entraider... Cette vidéo est formidable, mais je n'arrive pas à la retrouver => si quelqu'un peut nous donner le lien...


Bonne humeur :)

Étienne.