Chers amis,

La découverte d'Henri Guillemin me dessille, m'ouvre les yeux sur 200 ans d'impostures politiques des Voltairiens, devenus Girondins, devenus Versaillais, devenus Libéraux, devenus Ultra-libéraux ou Néo-conservateurs : TOUS DES RICHES, TOUJOURS TRÈS OCCUPÉS À VOLER LES PAUVRES EN LES FAISANT TRAVAILLER POUR EUX ET EN LEUR RACONTANT "DES HISTOIRES" À LA GLOIRE DES RICHES.

Henri Guillemin me rend sensible l'importance d'un philosophe particulier, un philosophe défendant les pauvres : ROUSSEAU, littéralement MARTYRISÉ PAR d'autres philosophes, les Encyclopédistes des prétendues "Lumières", avec à leur tête, le chef des philosophes des riches : VOLTAIRE.

Mes professeurs à l'école m'ont conduit à beaucoup sous-estimer Rousseau, en le faisant passer pour fou (paranoïaque) par exemple, ou en réduisant son œuvre à des textes finalement secondaires. Ces mêmes professeurs (de français souvent) vouaient à Voltaire une véritable admiration, sans doute liée à la maîtrise de la langue et de l'humour ainsi qu'à la beauté de ses mensonges (car Voltaire donnait de lui une image trompeuse mais belle). Au total, ce sont de vrais contresens politiques auxquels m'ont probablement conduit mes professeurs (sans doute involontairement) : admiration de "l'esprit" de Voltaire et ignorance (crasse) de l'apport ESSENTIEL de Rousseau sur les possibilités d'émancipation des pauvres par les institutions.

Je ne saurais trop vous recommander les deux petites vidéos (une heure en tout) d'Henri Guillemin sur Rousseau : c'est du miel.
Et c'est très important.

Guillemin raconte ROUSSEAU 1 : http://www.rts.ch/archives/tv/culture/en-appel/3448914-rousseau-1.html

Guillemin raconte ROUSSEAU 2 : http://www.rts.ch/archives/tv/culture/en-appel/3448915-rousseau-2.html

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Mais c'est pour vous parler d'un nouveau document que je rédige ce billet : pendant mes promenades dans les rayons de librairies, j'ai croisé un livre de Rousseau préfacé par... Guillemin ! J'avais déjà ce livre, "Les rêveries d'un promeneur solitaire", mais préfacé par Jean Grenier (un autre auteur que j'aime beaucoup) => ni une ni deux, j'ai aussitôt acheté ce nouvel exemplaire, évidemment :) Et j'y ai trouvé une préface passionnante.

Alors, je l'ai scannée, OCRisée, corrigée et mise en forme pour vous. La voilà.

Finalement, moi qui pensais ne jamais lire comme il faut ce livre de Rousseau ("Les rêveries d'un promeneur solitaire", que j'ai chez moi depuis mon adolescence) et que je croyais sans importance politique, eh bien, grâce à Guillemin, je découvre sa grande importance en fait, et je me suis mis à le lire. Et c'est très intéressant : pauvre grand homme ; SALAUD DE VOLTAIRE !!! Ah ! Quel imposteur ! Et comme tout ça est actuel, très actuel...

Bonne lecture.

Étienne.


Portrait de Jean-Jacques Rousseau par Maurice Quentin de la Tour (1753)

Préface d'Henri Guillemin au livre de Jean-Jacques Rousseau,
"Les rêveries du promeneur solitaire"
(1778, posthume et inachevé) :

En février-mars 1776, Jean-Jacques Rousseau, soixante-quatre ans, a connu les pires heures de sa vie. Il avait voulu déposer le manuscrit de ses Dialogues sur le maître-autel de Notre-Dame de Paris. (À Notre-Dame, aujourd'hui, dans cette pénombre où se bousculent les souvenirs, songeons-nous encore au petit homme qui se glissa là, le 24 février 1776, au début de l'après-midi, à qui une grille barra le passage lorsqu'il essaya de pénétrer dans le chœur, et qui se sauva, effaré ?) Il a cru que Dieu lui-même le rejetait. Et il y a eu cette scène pathétique et burlesque de « M. Rousseau », dans la rue, en plein Paris, distribuant aux passants son Appel à tout Français aimant encore la Justice et la Vérité.

Ce demi-fou, ce camelot hagard, c'est celui qui, la même année, à l'automne, commencera ses Rêveries, où figurent, dès la seconde page, les mots que voici : « Un plein calme est rétabli dans mon cœur. » Ce qui l'a guéri, c'est un malheur de plus. Mme de Créqui, vieille amie fidèle, s'est détournée de lui. « Me voici donc seul sur la terre... ». Mais ce nouveau coup du sort, au lieu de mettre le comble à sa frénésie, l'a sauvé. Jean-Jacques accepte. Il comprend maintenant que c'était cela même qu'attendait de lui ce Quelqu'un vers lequel il marche.

Nous tâcherons, tout à l'heure, de le suivre dans son aventure intérieure. Regardons-le, pour l'instant, du dehors, et dans la condition qu'on lui a faite.

« Trames » dont il se sent « enveloppé » ; « aveugle fureur » contre lui de « toute une génération » ; « les traîtres m'enlaçaient en silence » ; « ténèbres qu'on renforçait sans relâche autour de moi » ; « traîné dans la fange sans jamais savoir pourquoi »; « la ligue est universelle », etc. Il délire, n'est-ce pas ? Le voici, lamentablement, devant nous, et en pleine crise, le persécuté imaginaire, en proie à sa « folie obsidionale ». Il est de bon ton, à ce sujet, de hocher la tête et de murmurer : « Quel dommage ! Un esprit à ce point distingué, et dans lequel s'est ouverte cette faille ! Détournons nos regards de ce trop pénible spectacle... »

Parmi ceux qui nous enseignent, en ce point, l'usage de la compassion délicate, celle qui préfère passer bien vite et parler d'autre chose, il en est, j'en suis persuadé, qui tiennent de bonne foi Jean-Jacques pour un malade mental. (Son infirmité physiologique, vous savez bien ? L'urée dans le sang. Les contrecoups, sur son psychisme, de ce déplorable état corporel.) D'autres, en revanche, sont mieux renseignés. Et s'ils insistent sur l'urgence de quitter ce triste sujet, c'est qu'il ne leur convient point, pour des raisons de parti, que l'affaire du « persécuté » Rousseau soit examinée de trop près, et que se trouvent mis au jour les agissements de certains, vénérés et intouchables.

Il y a plus de vingt ans maintenant que je me répète, sur Jean-Jacques et les encyclopédistes, et j'ai pu mesurer la puissance de l'obstacle. L'irritation étant malséante, et, au surplus, révélatrice, c'est au sourire que l'on recourt, avec ce discret haussement d'épaules par lequel l'homme bien élevé répond aux obsessions de la manie. Car c'est manie, véritablement, que de mettre en cause, encore et toujours, à propos du « citoyen » dont le désordre cérébral crève les yeux, d'aussi grands hommes que Voltaire, d'Alembert et Diderot, occupés à d'autres besognes, et un peu plus sérieuses, on peut le croire, que celle d'importuner ce malheureux et de lui créer des ennuis. Je ne me lasserai pas.

Certes, les légendes ont la vie dure, surtout les légendes protectrices, tout exprès construites pour dissimuler des vérités importunes. Elles n'en finissent pas moins par tomber quand on y met le soin nécessaire. Car les textes sont là, et les faits.

Cette « fange » où Jean-Jacques prétend qu'on le traîne, mais nous y piétinons, mais elle clapote sous nos pieds, quand nous entrons dans la lecture du Sentiment des Citoyens, de Voltaire, ou de la Correspondance littéraire, de Grimm, ou des Tablettes de Diderot. Nous y lisons, en toutes lettres, que Rousseau est le fils d'un assassin, qu'il a jeté ses enfants à la rue, qu'il a fait périr de douleur la mère de sa maîtresse, qu'il est pourri de vérole, et que l'on possède sur lui des détails qu'on rougirait de reproduire. « En vérité, cet homme est un monstre ! » s'écrie Denis Diderot, la main sur la conscience.

« Aveugle fureur » ? Jean-Jacques lui-même ne croit pas si bien dire. Il ignore tout du travail qu'a conduit Voltaire, à Genève, pour qu'on « punisse capitalement », en sa personne, un « vil séditieux » ; et il n'a pas lu la lettre du même Voltaire (13 avril 1763) évoquant, devant d'Argental, cet échafaud, en place de Grève, où l'auteur de La Pucelle verrait avec délectation monter celui de L'Émile. Des « traîtres l'enlacent en silence » ? Langage classique de l'aliéné. Mais qui se change en constat lorsque l'enquêteur dénude, sous leur camouflage, les comportements de Diderot dans les drames de l'Ermitage et ceux de d'Alembert dans l'affaire de l'Exposé succinct.

Et quand à ces « ténèbres » que « renforceraient » autour de lui des méchants sans visage (autrement dit, bien sûr, les fantômes de sa déraison), l'histoire enregistre aujourd'hui les précautions prises par « les frères », comme disait Arouet, pour que leurs opérations restassent protégées par des épaisseurs de nuit. Rousseau n'apprendra jamais que le Sentiment des Citoyens est l'œuvre de Voltaire ; il ne connaîtra jamais l'existence de la Correspondance littéraire ; Diderot proteste qu'il le chérit tandis qu'il s'acharne à le déshonorer et d'Alembert affecte à son égard la sympathie au moment où il creuse une sape sous ses pas. Voltaire, d'ailleurs, quand il parle à voix basse, est explicite à souhait sur sa propre méthode, et il apprend à d'Alembert la tactique (7 mai 1761) : « Frappez, et cachez votre main. » « Les philosophes, dit-il encore (14 août 1767), doivent être comme les petits enfants ; quand ceux-ci ont fait quelque malice, ce n'est jamais eux, c'est le chat. » Le « chat » s'appellera donc Vernes, pour le Sentiment des Citoyens, et Ximénès pour les Lettres sur la Nouvelle Héloïse. Écoutons bien la leçon du maître. C'est Voltaire, toujours, passant à d'Alembert les consignes : que l'ennemi « sente les coups sans savoir de quel côté ils viennent » (25 février 1758) ; que « cent mains invisibles » le lapident et le déchirent, mais veillons à ce qu'il ne puisse, « en expirant, nommer celui qui l'assomme » (26 décembre 1764).

Et maintenant Jean-Jacques, au Livre XII de ses Confessions : « Je sens les atteintes des coups /.../ mais je ne puis voir la main qui les dirige. »

Du travail bien mené, comme on voit.

Mais enfin, pourquoi ? Qu'est-ce qu'ils ont donc, les encyclopédistes, contre Rousseau ? Que leur a-t-il fait ? Cette grande haine a bien une cause. Cause, c'est le mot. La « secte » — l'expression est de Robespierre — a une cause, en effet; elle milite pour une cause. « Vous croyez vraiment, a demandé, en riant, à Voltaire le président Hénault, vous vous imaginez tout de bon que vous allez « détruire le christianisme » ? » Et Voltaire a répondu, d'un trait : « C'est ce que nous verrons » (20 juin 1760). Et il a ajouté, un mois plus tard (24 juillet 1760): « Serait-il possible que cinq ou six hommes de mérite, qui s'entendront, ne réussissent pas, après les expériences que nous avons eues de douze faquins [ce sont les apôtres] qui ont réussi ? »

L'Encyclopédie a une intention, qui est sa raison d'être. L'Encyclopédie est une machine de guerre. L'Encyclopédie a pour objet premier inavouable, à sa date, mais essentiel, mais déterminant — l'extirpation du christianisme. Les philosophes considèrent la religion du « Pendu » (c'est Jésus-Christ, dans l'idiome de Voltaire) non pas seulement comme une sottise mais comme un malheur pour l'humanité. Le christianisme, c'est l'assombrissement de la vie. La vie est faite pour jouir, et le christianisme y gâche tout. D'où la ruée « philosophique ». « Nous sommes à la veille d'une grande révolution de l'esprit humain, écrit à Diderot un Voltaire majestueux, et nous vous en aurons, Monsieur, la principale obligation. » Pas de méprise, attention! sur le vocabulaire de Voltaire. Pas de contresens. « Révolution », pour lui, est un terme qui n'a rien à voir avec ce que sera quatre-vingt-neuf et, encore moins, quatre-vingt-treize. Voltaire est du côté des nantis. Voltaire appartient (comme d'Holbach, comme Helvetius) à la classe entretenue, et qui entend bien rester telle. Que l'on ne touche pas, surtout, à l'ordre social ! Que la plèbe demeure à sa place, dans sa servitude nourrissante aux manieurs d'argent. Le peuple est fait pour travailler au profit des oisifs. Tout ce que Voltaire demande à la « populace », c'est le silence obéissant des esclaves. « Révolution », dans son dictionnaire, c'est affranchissement spirituel. Non des pauvres, cela va sans dire ; il est bon, au contraire, il est indispensable, même, que les prolétaires continuent d'absorber les bourdes cléricales sur le Paradis et l'Enfer. Sur l'Enfer particulièrement, dont la crainte, chez les démunis, est salubre au repos des riches. La « délivrance » qu'apporte au monde la Philosophie des Lumières concerne le « monde » seul, le monde des mondains.

L'entreprise prospérait. « Le monde se déniaise furieusement », observait le patriarche, allègre. Et de fait, dans les meilleures maisons de Paris, quand un prêtre, requis pour une extrême-onction obligatoire, demandait un crucifix, on ne parvenait à découvrir un de ces fétiches barbares qu'à l'étage des bonnes, sous les combles, ou chez un artisan du voisinage. Diderot, entre intimes, éclatait de joie : « Il pleut des bombes dans la maison du Seigneur. »

Et voilà qu'un goujat de Genève, ce Rousseau à qui les « frères » , gentiment, ont fait d'abord la courte échelle, l'associant à l'Encyclopédie dans la certitude qu'il était des leurs, tout à coup proférait des choses comme celles-ci : « Il n'y a de livres nécessaires que ceux de la Religion. » Il nommait l'Évangile « le plus sublime de tous les livres » ; il déclarait, dans sa Profession de Foi du Vicaire savoyard: « Si la vie et la mort de Socrate furent d'un sage, la vie et la mort de Jésus sont d'un Dieu. » Il y a dans sa voix cette vibration qu'aucun art n'imite, cette chaleur non feinte qui communique la sensation, à travers la page froide elle-même, d'une main sur la nôtre, d'un regard qui nous atteint droit. Quelqu'un est là qui respire, qui parle parce qu'il ne peut pas ne pas parler, qui énonce des choses ardentes, et engageant tout. Autrement dit un individu en qui « la secte », sur-le-champ, discerne le plus redoutable des gens d'en face, parce qu'il y croit, à ce qu'il dit, substantiellement, viscéralement, et que, dès ses premiers mots, la foule s'est mise à l'écouter. Autrement dit, encore, l'homme à abattre.

Et le personnage ne se contente pas de se tenir debout, faisant barrage de son corps devant cette croix que la petite bande veut renverser. Il ajoute à son témoignage des propos délétères et abominables sur l'argent, sur les opprimés, sur l'accaparement du bien commun. C'est aux « gens de la populace », dit Grimm (Correspondance littéraire, 15 avril 1759), que Rousseau emprunte ses sophismes. Son Discours sur l'Origine de l'Inégalité, Voltaire le résume en deux lignes : basse rhapsodie « d'un gueux qui voudrait que les riches fussent volés par les pauvres ». Si ce forcené se faisait suivre, « il remettrait toutes choses dans le chaos », gémit Mme du Deffant.

La rumeur a commencé très tôt. Elle a deux thèmes, interchangeables ; le thème du dément et celui du Tartuffe; avec cette adjonction de Diderot : un « ennemi du genre humain ». Rousseau déteste ses semblables. La preuve ? Il a quitté Paris pour aller vivre à la campagne. « Il n'y a que le méchant qui soit seul. » Et Voltaire commente : « Il se terre au fond d'un bois, comme un blaireau. » Mme Geoffrin, bonne « philosophe », dès 1754 daube dans son salon sur la « fausseté » et la « coquinerie » du citoyen de Genève ; et Bordes, qui pense comme il faut, signale à l'attention du pouvoir, en 1761, ce dangereux métèque on ne sait pourquoi toléré en France.

Il n'y sera plus toléré longtemps. Débute, en 1762, la chasse à l'homme, avec le décret du 9 juin. Et ce sera, pour Jean-Jacques, sa propre ville — où règne Voltaire — qui le condamne ; l'expulsion d'Yverdon ; la lapidation de Métiers ; la récidive d'expulsion (il a cherché asile à l'île Saint-Pierre ? Dehors !) et le grand assaut de 1766, Hume aidant ; et les zigzags ensuite du fuyard, de Fleury-sous-Meudon à Trye-le-Château, de Trye à Lyon, de Lyon à Grenoble, à Bourgoin, à Monquin ; et quand Rousseau, rentré à Paris, tente de faire connaître, par quelques lectures, ses Confessions, Diderot qui se précipite chez le lieutenant de police pour l'alerter, pour qu'on noue, au moins, un bâillon sur la bouche de l'indésirable. « Depuis qu'il est établi que je suis fou, note Jean-Jacques (5 juillet 1767), il est tout simple que les malheurs qui m'arrivent ne soient plus que des visions. »

L'objectif avait été d'abord de lui retirer toute audience. Mais l'affaire a été conduite de si ferme manière que, faute de pouvoir obtenir qu'on le tue (Voltaire s'y est vainement employé), l'équipe est parvenue tout de même à un résultat qui passe ses premières espérances. On criait derrière lui Au fou ! pour que le public ne l'écoutât point. Tout semble indiquer qu'il devient fou réellement. Il chancelle, rue Plâtrière, ses bouts de papier à la main. Il va s'écrouler. Non, hélas ! Rousseau retrouve son équilibre, avouant lui-même qu'il verse dans un excès de méfiance, qu'il a tort d'interpréter à mal, aussitôt, la moindre approche à son égard ; « ma tête troublée » ; « mon imagination » qui s'« effarouche »... Le rédacteur du Journal de Paris, dix ans après la mort de Jean-Jacques, ne parlait pas à la légère dans son article du 7 septembre 1788 ; il voyait juste. Si cet homme traqué, disait-il, a pu, sans doute, s'exagérer le nombre de ses ennemis, il ne se trompait point, en tout cas, sur « la violence de la haine qui les animait » (1).

Voltaire n'a pas lu les Rêveries du Promeneur solitaire. Dommage. Le sort le privait ainsi d'une félicité de surcroît. Ces « ennemis » dont Rousseau — ce « chien » (Voltaire à Florian, 26 décembre 1766) — recevait « les coups », savez-vous l'identification qu'il leur attribuait ? Les « médecins », et les « oratoriens ». Bouffonnerie joviale. Il est vrai qu'il « brûle », par instants. Mais cette piste qu'il entrevoit, il s'en écarte tout de suite. Les « philosophes » ? Assurément, ces messieurs ne l'aiment pas. Mais leur imputer des noirceurs, Jean-Jacques s'y refuse, tant il les connaît mal. Il n'a nulle idée du goût qu'ont « les frères » pour la dénonciation. Il n'a pas vu la lettre de Diderot (13 août 1749) à Berryer, chef de la police, ni les billets de Voltaire au conseiller Tronchin. Il n'a pas compris que l'édition, lancée à son insu, de La Reine fantasque est une prévenance de la confrérie à l'adresse des autorités civiles pour leur désigner un mauvais esprit. Il frôle l'arcane, cependant, dans sa « Troisième Promenade », à propos de ces « ardents missionnaires d'athéisme », de ces libertins dont le scepticisme est, au vrai, un « dogmatisme » intransigeant, et que leurs appels à la liberté n'empêchent point de se faire, pour leur part, incroyablement « impérieux » (2).

Jean-Jacques constate que « toute la génération présente ne voit qu'erreurs et préjugés » dans la foi qui demeure la sienne ; et quand il affirme ne « pouvoir comprendre » les persécutions qui l'abreuvent, quand il écrit (« Première Promenade ») : « Comment aurais-je pu prévoir le destin qui m'attendait ? », il oublie cet éclair qui l'avait traversé, lorsqu'en 1750, dans la préface de son Discours, ces mots lui avaient été dictés par je ne sais quel avertissement : « Je prévois qu'on me pardonnera difficilement le parti que j'ai osé prendre. » Au chapitre III de ses Dialogues, Rousseau a bien senti que, « rebelle aux nouveaux oracles », il s'exposait à leurs ressentiments, et, dans ses Rêveries même, il devine là quelque chose ; « jamais je n'adoptai leur doctrine, et cette résistance à des hommes aussi intolérants /.../ ne fut pas une des moindres causes qui attisèrent les animosités ». Des hommes, précise-t-il, « qui d'ailleurs avaient leurs vues ».

Et, plus loin, il a sur eux une phrase pertinente. Car il est très exact, ainsi qu'il le dit, que si les philosophes ont une morale de parade, humaniste et humanitaire, ils en ont une autre, « secrète », « doctrine intérieure de tous leurs initiés », à laquelle la première « ne sert que de masque, et qu'ils suivent seule dans leur conduite ». C'est celle qui sous-tend Candide : chacun Pour soi dans la jungle humaine, et que les malins gagnent.

« Le temps fera distinguer ce que nous avons pensé de ce que nous avons dit. » De qui ce joli cynisme ? De Voltaire, à d'Alembert, 21 juillet 1751.

Et Robespierre, devant le Convention, définira de la façon la plus lucide ce qu'il nommera très bien la « philosophie pratique » de la « secte » : « réduisant l'égoïsme en système », elle « regarde la société comme une guerre de ruse, le succès comme la règle du juste et de l'injuste, la probité comme une affaire de goût, le monde comme le patrimoine des fripons adroits ».


Le dernier choc, déchirant, que Jean-Jacques a reçu en 1776 — le brusque éloignement, la dureté de Mme de Créqui — ne sera donc pas, comme on aurait pu s'y attendre, l'ultime poussée qui fera sombrer sa raison. C'est l'excès même de sa détresse qui l'aide à franchir un seuil invisible. Pas un geste à faire ; rien qu'un consentement à donner.

Lorsque à trente-sept ans, sur la route de Vincennes, Jean-Jacques avait connu cette « illumination » qui, soudain, l'a transfiguré, lorsqu'il avait rejoint son enfance, donné raison à son enfance, et, dans un transport mêlé de sanglots, juré à Dieu qu'il serait à lui, désormais, qu'il le préférait, qu'il n'avait jamais cessé de l'aimer, qu'il l'aimerait maintenant par-dessus toutes choses, la promesse qu'il jetait là, plein de fièvre et de ferveur, il ne mesurait pas tout ce qu'elle impliquait. « Par-dessus toutes choses » ? Une chose, au moins, restait pour lui précieuse infiniment : l'estime des hommes, le respect, la reconnaissance de ses contemporains qu'il a voulu aider, servir, en leur montrant, par ses écrits, la bonne route. C'est ce dernier objet, parmi les choses du monde, que Jean-Jacques parvient à ne plus désirer. Sa situation est la même ; ou plutôt, elle est pire. Depuis que Mme de Créqui lui a retiré sa douceur, personne, plus personne, ici-bas, qui lui rende justice. Le cercle de haines et de dégoûts dans lequel il se croit enfermé vient de se clore. Plus d'issue. Nul recours. Mais si ! Le recours à l'absence. L'issue verticale. Ceux qui le tenaient ne le tiennent plus, simplement parce qu'il n'est plus là. Tout-puissants sur qui leur ressemble, ils sont sans pouvoir contre un homme qui ne compte plus pour rien l'opinion qu'on a de lui. Fini, l'attachement à cette vanité. Tout est bien. J'ai fait ce que j'ai pu, et Dieu me jugera. Quelle importance, en vérité, l'assentiment public, la renommée, les éloges ? Goût de la gloire, pas autre chose. Encore un piège de l'amour-propre. L'amour-propre n'est pas cet amour de soi, légitime, plus que légitime, nécessaire, dont il est parlé dans la loi des lois. « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Le moi est double, ou plutôt, il y a le faux moi et le vrai. Faux, haïssable, le moi acquis, le moi des convoitises, celui dont il est question dans l'autre Parole : Quiconque est perdu qui veut se garder, avare, coûte que coûte se garder pour soi. Noble, au contraire, constitutif, irremplaçable, le moi profond, celui que Jean-Jacques, dans ses écrits, appelait souvent « la nature », la « nature humaine », la réalité de notre être qui se définit par son élan vers le Bien et qui n'existe, à chaque seconde, que par Celui qui est. L'aimer, ce moi profond, c'est aimer son principe et sa source ; « cœur-du-cœur » où Dieu habite.

Il t'en aura fallu du temps, pauvre âme, pour épeler ta leçon de choses, pour inventorier le contenu de ton option ! Une connaissance nous est livrée, dans une espèce de révélation, et nous n'avons pas trop de notre vie entière, dormants que nous sommes, pour entendre et pour accueillir la totalité du message. C'est fait, à présent, pour Jean-Jacques. Il assume la solitude parce qu'il a compris, enfin, que notre cœur, une fois donné, n'est plus jamais seul.

Un écrit comme il n'y en a pas beaucoup, ces Rêveries inachevées. L'œuvre de quelqu'un qui croit que nul ne lira ces lignes qu'il trace avec lenteur. Rousseau a la conviction — réelle, absolue — que la « Ligue », autour de lui, est telle qu'elle parviendra sans peine, lorsqu'il n'y sera plus, à mettre la main sur son manuscrit, à le cacher, à le détruire. Les teneurs de « journaux intimes », combien sont-ils à n'écrire que pour eux ? Les preuves sont là, chez Benjamin Constant, de l'arrière-pensée qui ne le quitte pas, dans ses notes les plus secrètes : d'autres yeux que les miens liront tout cela ; et il se surveille, et il plaide, et il se rend témoignage, et il prend des poses. Quant à Gide, son célèbre Journal était si bien à notre intention que ce champion de la sincérité falsifiait à plaisir et son texte et ses dates pour embellir le mémorial qu'il nous vendait de son vivant. L'homme des Rêveries ne travaille pas pour nous. Il a repris la plume, parce qu'il a toujours pensé plus clairement en formant sur le papier des lettres et des mots qu'en laissant errer son esprit. Errer, justement ; vaquer ; sauter d'un objet à l'autre ; paresser. Or c'est une tâche positive qu'il a résolu de s'assigner. La même que toujours, depuis cette « Réponse à l'Académie de Dijon » qui décida de son destin. « Notre véritable étude, disait-il au début de l'Emile, est celle de la condition humaine. » Et ici (III) : Quelque chose en moi, « dans tous les temps », m'a « fait chercher la nature et la destination de mon être ». Hier, il se défendait, dans les Confessions. L'épigraphe de ce livre pourrait être tirée de la lettre crispée, tremblante, que Jean-Jacques adressait à Mylord Maréchal, le 19 mars 1767 : « Cet homme que vous prenez pour moi n'est pas moi. » Le ton n'est plus le même, à présent. Plus d'apologie. Rousseau n'est plus tourné vers ses persécuteurs pour les supplier d'ouvrir les yeux, de cesser de le méconnaître, Rousseau ne s'adresse plus à personne. C'est lui-même qu'il interroge. Il a changé. Cette paix revenue en lui, il faut qu'il sache l'employer. À quoi? À s'examiner tel qu'il est dans cette disposition nouvelle. Il est content ? Mais il se connaît, toujours si prompt à s'applaudir ! Ne plus se donner le change. Il a certainement du chemin à faire, encore, avant d'être en état de rendre à Dieu ses comptes, ce qui ne peut plus guère tarder maintenant (3).

La loyauté de son enquête l'amène à des découvertes : qu'un « innocent persécuté », par exemple, prend volontiers « pour un pur amour de la justice » ce qui n'est que « l'orgueil de son petit individu » ; et que ces bonnes excuses qu'il s'octroie pour les mensonges qu'il lui est arrivé de faire (« mauvaise honte », « embarras ») elles sont trop commodes, elles ne valent rien. « Témérité », « arrogance », la façon qu'il a eue d'arborer cette devise : Vitam impedere Vero. Le bien, il ne l'a jamais pratiqué que lorsqu'il y goûtait une joie. Dès qu'il se sent contraint, les actes les meilleurs n'ont pour lui plus d'attrait ; « voilà qui modifie beaucoup l'opinion que j'eus longtemps de ma propre vertu ».

Rares sont les créatures qui, en vieillissant, s'améliorent. Le plus souvent, presque toujours, ce que l'âge apporte avec lui, c'est la pétrification, la sclérose, l'être qui se ratatine. Jean-Jacques ne suit pas la règle. La vie se retire de lui, et il se soucie d'être meilleur, plus courageux, moins égoïste. Quand la mort s'approche, écrit-il, « on pense à tout, hormis à cela ». Il y pense, lui, à sa mort. Il sait que l'heure solennelle n'est pas loin, et il songe à s'y préparer.

Que de choses savantes nous ont été dites, et pleines de la psychologie la plus déliée, sur Jean-Jacques et le savourement de son moi, Jean-Jacques et cet amour de Dieu qui lui serait si parfaitement étranger ! Il a dit et répété : « Je suis chrétien. » Mais les connaisseurs vous expliquent que c'était là clause de style et que, le christianisme authentique, Rousseau en était à cent lieues. Je lis, pourtant, dans les Rêveries (III), ceci qui ne me paraît point d'un froid déisme abstrait : « Ce que j'avais le plus à redouter au monde /.../, c'était d'exposer le sort éternel de mon âme. »

Et cet homme dont on nous affirme qu'il se roulait, avec une volupté insatiable, dans la complaisance de sa personne, drôle, tout de même, non ? qu'il emploie, à tant de reprises, ces mots d'« extase » et de « ravissements » qui, s'ils ont un sens, indiquent très exactement l'opposé du repliement d'un être sur soi. « Je ne rêve jamais plus délicieusement que quand je m'oublie moi-même » (VII). Jean-Jacques sent son cœur « s'élancer vers l'auteur des choses » (id.). Son vœu le plus cher serait de retrouver l'île Saint-Pierre où il a passé des semaines de bonheur ; s'il pouvait y revenir, mon âme, dit-il, « converserait d'avance avec les intelligences célestes dont elle espère aller augmenter le nombre dans peu de temps ». Un « introverti » passionné, morbidement occupé de soi seul ? Alors, comment se fait-il qu'on lise, dans la septième « Promenade », à propos de ses « rêves » et de ses « extases », les lignes que voici : jadis, ses « ravissements » l'emportaient dans des songes de « félicité terrestre », mais « toujours relatifs au tout » (« Je ne pouvais être heureux que de la félicité publique») ; et maintenant qu'il se voit repoussé par les hommes et qu'il en est réduit à la société des arbres et des plantes, c'est le « tout », encore, qui l'enivre : « Je m'identifie avec la nature entière » (VII); mon cœur « se perd avec une délicieuse ivresse dans l'immensité de ce beau système avec lequel il se sent identifié » (id.); et s'il n'a plus de vrai bonheur que dans les prés et les bois, s'il se fait « botaniste », s'il éprouve comme une expansion et un accomplissement lorsqu'il « étudie la nature » dans une herbe ou dans une fleur, c'est qu'il y trouve « sans cesse de nouvelles raisons de l'aimer » (id.). L'enthousiasme pour la création en ce qu'elle révèle du « plan divin », est-ce aujourd'hui, après Teilhard, que nous nierons sa valeur religieuse ?

De la souffrance consentie sort un bien que nous étions loin d'attendre. Jean-Jacques banni, réprouvé, ne doute plus que ce qui lui arrive n'ait été « écrit dans les desseins éternels » (II). « Dieu est juste. Il veut que je souffre et il sait que je suis innocent. Voilà le motif de ma confiance. /.../ Tout doit à la fin rentrer dans l'ordre et mon tour viendra tôt ou tard » (id.). Il faut s'y faire. Jean-Jacques avait pris au sérieux l'enseignement du christianisme : que la destination de l'homme est de « connaître Dieu, l'aimer et le servir ». Je sais que ce n'est pas là l'image usuelle d'un écrivain dont la mémoire fut défigurée aussi bien par les dévots (si l'on peut dire) que par les « philosophes » et leurs disciples. Ces derniers, plus adroits que leurs maîtres, couvrant d'un voile les férocités de la « secte » contre Jean-Jacques lorsqu'il était de ce monde, ont tenté, insidieusement, d'annexer son nom à leur propagande. Mais le vrai Jean-Jacques, peu à peu, se révèle, sous la retombée des mensonges.

Henri Guillemin.


CHRONOLOGIE DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU

1712
- 28 juin : Naissance de Jean-Jacques Rousseau à Genève, d'une famille de lointaine origine française. Un ancêtre, Didier Rousseau, était venu de l'Île-de-France à Genève en 1549.
- 7 juillet : Mort de sa mère, à la suite des couches.

1713 Naissance de Diderot.

1715 Mort de Louis XIV. Avènement de Louis XV.

1722 Isaac Rousseau doit quitter Genève pour fuir les conséquences d'une rixe. Avant de partir, il confie Jean-Jacques au pasteur Lambercier.

1728 À son tour, Jean-Jacques quitte Genève et commence une existence aventureuse. Il se convertit au catholicisme.

1731-1740 Séjour chez Mme de Warens.

1742 Rousseau part pour Paris.

1744 Début de sa liaison avec Thérèse Levasseur.

1750 Rousseau obtient le prix de l'Académie de Dijon avec son Discours sur tes Sciences et les Arts.

1751 Premier tome de l'Encyclopédie.

1754 Retour de Rousseau au protestantisme.

1755 Discours sur l'Inégalité parmi les Hommes.

1756 À l'ermitage.

1758 Lettre à d'Alembert sur les Spectacles, en réponse à l'article « Genève » de l'Encyclopédie.

1761 Publication de La Nouvelle Héloïse.

1763 L'Emile. À peine paru, le livre est condamné par le Parlement de Paris et par les autorités de Genève. Rousseau se réfugie en Suisse, d'abord à Yverdon, puis à Métiers, puis à l'île Saint-Pierre.

1766 Rousseau en Angleterre, chez David Hume.

1768 Retour en France sous un faux nom (Renou).

1770 Rousseau est autorisé à rentrer à Paris.

1776 Rousseau commence Les Rêveries du Promeneur solitaire.

1778
- 30 mai : Mort de Voltaire.
- 2 juillet : Mort de J.-J. Rousseau.

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Notes :

()1 Au tome XXII des Annales J.-J. Rousseau voir, p. 191, le curieux texte révélé par Jean Fabre. Il est tiré des notes manuscrites d'Etienne Dumont, qui fut un des collaborateurs de Mirabeau. Dumont a eu sous les yeux un « prétendu récit », anonyme, de la vie de Rousseau, récit « fort circonstancié, dans lequel il n'y avait sorte de vice crapuleux, d'escroquerie, d'aventures honteuses qui ne lui fussent attribués, jusqu'à ce qu'on arrivât, par degrés, à l'empoisonnement de femmes séduites ». Jean-Jacques ne connut jamais qu'une faible partie de la formidable campagne menée, pendant plus de vingt ans, contre lui.

(2) Dans une lettre du 22 juin 1771, Galiani exposait la marche à suivre : « Si l'on rencontre sur son chemin un prince sot, il faut lui prêcher la tolérance, afin qu'il donne dans le piège et que le parti [des Lumières] ait le temps de se relever par la tolérance qu'on lui accorde, et d'écraser son adversaire ». Galiani trouvait Catherine II admirable : « Une maîtresse femme, car elle est intolérante et conquérante. »

(3) Ce « compte, dit-il, que je ne tarderai pas à rendre de moi » (I).


http://etienne.chouard.free.fr/Europe/Guillemin_Preface_Reveries_Rousseau.pdf