SE DISTRAIRE À EN MOURIR : la prédiction d'Aldous Huxley

Un livre de plus, me direz-vous, sur un sujet bien connu (après "La démocratie en Amérique", "La psychologie des foules", "Propaganda", "La Fabrique du consentement", et plus de cinquante livres importants que j'ai à la maison sur le sujet de notre fragilité aux bobards et sur notre éternelle paresse confiante, avide seulement de promesses lénifiantes, de sondages bidon et de stats truquées), mais un livre, pourtant, dont la couverture m'a frappé, et dont l'introduction est aussi bien tranchante, je trouve :



Elle claque, cette couverture, non ?

Et voici l'introduction du livre (vous savez comme j'aime Orwell : instrumentalisé par des salauds, mais un grand Monsieur) :

INTRODUCTION :

« Nous attendions la venue de 1984.

Quand cette année arriva sans que la prophétie ne se réalise, l'intelligentsia américaine chanta discrètement victoire : les fondements de la démocratie libérale avaient tenu bon. Le règne de la terreur s'était, peut-être, développé ailleurs mais l'Amérique, du moins, n'avait pas sombré dans les sinistres cauchemars orwelliens.

Obnubilés que nous étions par la sombre vision d'Orwell, nous avions oublié une autre prophétie, un peu moins bien connue mais tout aussi inquiétante : celle d'Aldous Huxley dans Le Meilleur des mondes. Car, contrairement à une opinion répandue même chez les gens cultivés, les prophéties de Huxley et d'Orwell sont très différentes l'une de l'autre.

Orwell nous avertit du risque que nous courons d'être écrasés par une force oppressive externe. Huxley, dans sa vision, n'a nul besoin de faire intervenir un Big Brother pour expliquer que les gens seront dépossédés de leur autonomie, de leur maturité, de leur histoire. Il sait que les gens en viendront à aimer leur oppression, à adorer les technologies qui détruisent leur capacité de penser.

Orwell craignait ceux qui interdiraient les livres. Huxley redoutait qu'il n'y ait même plus besoin d'interdire les livres car plus personne n'aurait envie d'en lire.

Orwell craignait ceux qui nous priveraient de l'information. Huxley redoutait qu'on ne nous en abreuve au point que nous en soyons réduits à la passivité et à l'égoïsme.

Orwell craignait qu'on ne nous cache la vérité. Huxley redoutait que la vérité ne soit noyée dans un océan d'insignifiances.

Orwell craignait que notre culture ne soit prisonnière. Huxley redoutait que notre culture ne devienne triviale, seulement préoccupée de fadaises.

Car, comme le faisait remarquer Huxley dans Brave New World Revisited, les défenseurs des libertés et de la raison, qui sont toujours en alerte pour s'opposer à la tyrannie, « ne tiennent pas compte de cet appétit quasi insatiable de l'homme pour les distractions ».

Dans 1984, ajoutait Huxley, le contrôle sur les gens s'exerce en leur infligeant des punitions ; dans Le Meilleur des mondes, il s'exerce en leur infligeant du plaisir.

En bref, Orwell craignait que ce que nous haïssons ne nous détruise ; Huxley redoutait que cette destruction ne nous vienne plutôt de ce que nous aimons.

Le thème de cet ouvrage repose sur l'idée que Huxley avait vu plus juste qu'Orwell. »

Neil Postman, Se distraire à en mourir (1985).

Pour l'instant, je rame un peu dans les premiers chapitres...
Je cherche des pépites, mais je suis encore bredouille.

Si j'en trouve, je vous préviens :)

Étienne.