Pourquoi des chefs PROFESSIONNELS deviendront TOUJOURS des TYRANS :
fondement RATIONNEL du tirage au sort GÉNÉRALISÉ en politique.

Chers amis,

Je voudrais aujourd’hui vous signaler un livre remarquable que je suis en train de découvrir, une analyse pénétrante, utile, à ne pas laisser sombrer dans l’oubli. Vous allez tout de suite voir les liens nombreux qui existent entre les réflexions de cet homme et mon travail sur les abus de pouvoir.

Ce petit livre a été écrit en 1911 et il me semble que tout citoyen digne de ce nom devrait CONNAÎTRE LES DANGERS QUE SES PROPRES DÉSIRS FONT COURIR À SA PROPRE LIBERTÉ, dangers que ce petit livre détaille intelligemment.

Il s’agit du livre de Robert Michels, « Les partis politiques. Essais sur les tendances oligarchiques des démocraties. » (1911).

Autre source : http://www.archive.org/details/lespartispolitiq00michuoft

Je vais en reproduire quelques pages, et parfois le commenter [entre crochets].

• Mais avant de commencer cette lecture, je voudrais vous demander de garder en tête ce point essentiel : le mot DÉMOCRATIE est piégé si on l’utilise pour désigner le GOUVERNEMENT REPRÉSENTATIF, qui a précisément été pensé et voulu —dès l’origine— comme L’EXACT CONTRAIRE de la démocratie. Il faut donc bien garder en tête cette nécessaire rigueur terminologique, à mon avis.

• D’autre part, l’idée du tirage au sort GÉNÉRALISÉ en politique sert précisément à éviter cette prise du pouvoir par les professionnels de la politique, elle sert au peuple à SE PROTÉGER DES VOLEURS DE POUVOIR par un AMATEURISME politique GÉNÉRALISÉ et IMPOSÉ. Si on a en tête cette alternative prometteuse, la lecture de Robert Michels n’est pas déprimante, mais stimulante : elle nous pousse à imaginer un système astucieux, robuste. Vous allez voir que Robert Michels parle des (intéressantes) tentatives d’utilisation du tirage au sort au sein des partis les plus démocratiques, et de l’échec de ces tentatives avec la croissance du parti et les exigences de compétences pour survivre dans la compétition électorale générale.

Mais précisément, c’est bien l’institution d’une compétition électorale généralisée (en dehors des partis) qui pousse les hommes à s’organiser en partis et à tout faire pour rendre leur parti victorieux ; les partis ne servent qu’à gagner les élections, et ils sont indispensables pour les gagner. Mais inversement, si on instituait un régime vraiment démocratique, sans aucune élection, où le peuple voterait directement dans les assemblées locales, le moteur qui pousse si fort (qui contraint même) à l’oligarchie disparaîtrait.

LA CAUSE DES CAUSES, C’EST LA DÉSIGNATION DE REPRÉSENTANTS AU SUFFRAGE UNIVERSEL : si on instituait le tirage au sort GÉNÉRALISÉ, les humains n’auraient PLUS BESOIN de mettre en avant les plus compétents d’entre eux pour gagner une compétition, faute de compétition… Et nous cesserions de fabriquer nous-mêmes nos prochains bourreaux politiques : nous nous donnerions à nous-mêmes le droit de suffrage universel DIRECT, le seul droit de suffrage universel digne de ce nom.

• Enfin, l’histoire de cet auteur montre qu’il a mal tourné puisqu’il est devenu un supporter de Mussolini après la première guerre mondiale. On peut donc constater que la critique radicale du système représentatif est défendue d’une part par ceux (à droite, côté fascistes, royalistes…) qui réclament un pouvoir central fort, un sauveur naturellement vertueux, et d’autre part par ceux (à gauche, côté anarchistes, libertaires…) qui refusent de déléguer le moindre pouvoir hors du contrôle sourcilleux et quotidien des citoyens eux-mêmes.

Les deux thèses partagent le dégoût de la situation actuelle, mais diffèrent totalement sur les alternatives, évidemment. Il est donc erroné (ou trompeur si c’est fait sciemment) de les amalgamer : ces deux familles politiques n’ont rien à voir, leurs projets sont opposés.

Mais, bien sûr, on peut lire la critique menée par un auteur sans partager (du tout) avec lui l’ensemble de son travail ; cela va sans dire pour un citoyen sans parti, mais il vaut mieux le rappeler pour ceux qui ne voient la vie politique que comme une guerre de tranchées, où ne s’expriment que « des amis » ou « des ennemis », et personne d’autre…

Voici donc quelques pages que je trouve vraiment stimulantes pour la pensée, et qui montrent bien que nous devrons être TRÈS VIGILANTS, AU JOUR LE JOUR, si nous voulons instituer une démocratie DURABLE. Il ne suffira pas d’écrire une bonne Constitution (condition nécessaire, mais non suffisante).

Bonne lecture.

Robert Michels,
« Les partis politiques. Essais sur les tendances oligarchiques des démocraties. » (1911)
Extraits :

(…)

CHAPITRE PREMIER. Introduction. Nécessité de l'organisation

La démocratie ne se conçoit pas sans organisation. La démonstration de cette thèse peut se faire en peu de mots.

Une classe qui arbore en face de la société le drapeau de revendications déterminées et aspire à réaliser un ensemble d'idéologies, ou d'«idéaux», découlant des fonctions économiques qu'elle exerce, a besoin d'une organisation. Qu'il s'agisse en effet de revendications économiques ou politiques, l'organisation apparaît comme le seul moyen de créer une volonté collective. Et en tant qu'elle repose sur le principe du moindre effort, c'est-à-dire de la plus grande économie de forces, l'organisation est, entre les mains des faibles, une arme de lutte contre les forts.

Une lutte ne peut avoir des chances de succès que dans la mesure où elle se déroule sur le terrain de la solidarité entre individus ayant des intérêts identiques. Les socialistes, ces partisans les plus fanatiques de l'idée d'organisation, énoncent donc un argument qui s'accorde bien avec les résultats de l'étude scientifique de la nature des partis, lorsqu'ils objectent aux théories anarchistes et individualistes que rien ne serait plus agréable aux patrons que de voir les forces ouvrières se disperser et se désagréger.

Nous vivons à une époque où l'idée de la coopération a poussé dans les esprits des racines tellement profondes que les millionnaires eux-mêmes aperçoivent la nécessité d'une action commune. Aussi conçoit-on que l'organisation, dont l'absence rend tout succès impossible a priori, soit devenue le principe vital de la classe ouvrière. Le refus de l'ouvrier de participer à la vie collective de sa classe ne peut avoir pour lui que des conséquences funestes. Par son degré de culture, par ses conditions économiques, physiques et physiologiques, le prolétaire est l'élément le plus faible de notre société. L'ouvrier isolé se trouve en fait livré sans défense à l'exploitation de ceux qui sont économiquement plus forts. C'est en s'agglomérant et en donnant à leur agglomération une structure que les prolétaires acquièrent la capacité de la résistance politique, en même temps qu'une dignité sociale. L'importance et l'influence de la classe ouvrière sont en raison directe de son nombre. Or, pour représenter un nombre, il faut s'organiser, se coordonner. Le principe de l'organisation doit être considéré comme la condition absolue de la lutte politique conduite par les masses.

[ÉC : pas du tout : cette conclusion n’est valable qu’en régime représentatif, avec des élections à tos les étages. Une autre façon de protéger les pauvres (isolés mais nombreux) contre les riches (unis mais peu nombreux) est le tirage au sort des représentants et le suffrage universel DIRECT du peuple à l’Assemblée.]

Mais le principe, politiquement nécessaire, de l'organisation, s'il permet d'éviter la dispersion des forces propice aux adversaires, recèle d'autres périls. On n'échappe à Scylla que pour s'échouer contre Charybde. C'est que l'organisation constitue précisément la source d'où les courants conservateurs se déversent sur la plaine de la démocratie et occasionnent des inondations dévastatrices qui rendent cette plaine méconnaissable.


CHAPITRE II :
Impossibilité mécanique et technique du gouvernement direct des masses

L'idéal pratique de la démocratie consiste dans le self-government des masses, conformément aux décisions des assemblées populaires. Mais s'il est vrai que ce système limite l'extension du principe de la délégation, il n'offre en revanche aucune garantie contre la formation d'un état-major oligarchique. Sans doute, il enlève aux chefs naturels toute qualité de fonctionnaires, puisque c'est la masse elle-même qui remplit toutes les fonctions. Mais, d'un côté, la masse se laisse facilement suggestionner par l'éloquence de puissants orateurs populaires ; et, d'un autre côté, le gouvernement direct du peuple, avec son système qui n'admet ni discussions sérieuses, ni délibérations réfléchies, facilite singulièrement les coups de main que pourraient tenter des hommes exceptionnellement audacieux, énergiques et habiles.

Il est plus facile de dominer la masse qu'un petit auditoire. L'adhésion de celle-là est en effet tumultueuse, sommaire, inconditionnée. Une fois suggestionnée, elle n'admet pas volontiers les contradictions, surtout de la part d'individus isolés. Une grande multitude réunie dans un petit espace est incontestablement plus accessible à la panique aveugle ou à l'enthousiasme irréfléchi qu'une petite réunion dont les membres peuvent tranquillement discuter entre eux.

C'est un fait d'expérience journalière que de gigantesques réunions populaires approuvent généralement par acclamation ou par des votes en bloc des résolutions auxquelles ces mêmes assemblées, divisées en sections de cinquante personnes, par exemple, se garderaient bien de donner leur adhésion. Ainsi procèdent les grands partis dans leurs congrès où se trouve pourtant réunie l'élite de leurs adhérents. Actes et paroles sont moins pesés par la foule que par les individus ou les petits groupes dont elle se compose. C'est là un fait incontestable. Il est une des manifestations de la pathologie de la foule. La multitude annihile l'individu, et, avec lui, sa personnalité et son sentiment de responsabilité.

Mais l'argument le plus formidable contre la souveraineté de la masse est tiré de l'impossibilité mécanique et technique de sa réalisation. Rien qu'en voulant réunir régulièrement des assemblées délibérantes de mille membres, on se heurterait aux plus grosses difficultés de temps et d'espace. Et la chose deviendrait, au point de vue topographique, tout à fait impossible, si le nombre de membres atteignait, par exemple, dix mille. Même en imaginant des moyens de communication plus parfaits que ceux dont nous disposons, comment pourrait-on réunir de pareilles multitudes dans un endroit donné, à heure fixe et avec la fréquence qu'imposent les exigences de la vie d'un parti ? Et nous ne parlons plus de l'impossibilité physiologique où se trouverait l'orateur même le plus puissant de se faire entendre par une foule de dix mille personnes.

Mais il est d'autres raisons encore, d'ordre technique et administratif, qui rendent le gouvernement direct de vastes groupes irréalisable. Si Jacques se rend coupable d'une injustice à l'égard de Pierre, il est de toute impossibilité que tous les autres citoyens accourent pour se livrer à une enquête personnelle sur le cas et prendre, le cas échéant, parti pour Pierre et contre Jacques. C'est ce qui arrive d'ailleurs dans les partis démocratiques modernes, où la collectivité est hors d'état de résoudre directement les controverses qui surgissent dans son sein.

Ainsi s'impose le besoin de délégués, susceptibles de représenter la masse et d'assurer la réalisation de sa volonté. Même dans les groupes les plus sincèrement démocratiques, on confie nécessairement à des individus les affaires courantes, la préparation et l'accomplissement des actes les plus importants. À l'origine, le chef n'est que le serviteur de la masse. L'organisation est fondée sur l'égalité absolue de tous ceux qui en font partie. Il s'agit primitivement d'une égalité générique entre hommes comme tels. Dans beaucoup de pays, par exemple dans l'Italie idéaliste (et dans quelques régions de l'Allemagne où le mouvement socialiste n'en est encore qu'à ses débuts), cette égalité se manifeste, entre autres, par l'usage commun à tous les membres du parti de se tutoyer mutuellement : le journalier le plus misérable interpelle comme son pair, en le tutoyant, tel intellectuel illustre.

Mais à la conception de l'égalité générique se substitue peu à peu celle de l'égalité entre camarades faisant partie de la même organisation. Tous les membres de celle-ci jouissent des mêmes droits. Le principe démocratique entend garantir à tous, dans la gestion des intérêts communs, une influence et une participation égales. Tous sont électeurs, tous éligibles. Le postulat fondamental de la Déclaration des Droits de l'Homme trouve ici son application théorique. Toutes les charges sont d'émanation électorale. Les fonctionnaires, en tant qu'organes exécutifs de la volonté générale, ne jouent qu'un rôle subordonné, dépendent constamment de la collectivité et sont à tout instant révocables et amovibles. À l'égard de ses conducteurs, la masse du parti jouit d'un pouvoir illimité.

On cherche d'abord à s'écarter le moins possible de la démocratie pure en subordonnant complètement les délégués à la volonté de la masse. À l'origine du mouvement des ouvriers agricoles italiens, le chef de la ligue ne pouvait être élu qu'à la majorité d'au moins quatre cinquièmes des voix. En cas de divergences avec les patrons, divergences motivées par des questions de salaires, le représentant de l'organisation devait, avant d'entamer des pourparlers, se munir d'une procuration en règle. Par cette procuration, chaque membre de la coopération autorisait individuellement la démarche du représentant, en y apposant sa signature.

En même temps, toute la comptabilité était constamment à la disposition des associés, afin que chacun pût à tout instant en prendre connaissance. Cette mesure était dictée par deux raisons : en premier lieu, on ne voulait pas laisser se répandre dans la masse la méfiance, «ce poison qui ruine peu à peu même l'organisme le plus fort» ; en deuxième lieu, cet usage permettait à chacun des associés de se mettre au courant de la tenue de livres et d'acquérir sur le fonctionnement de la corporation des connaissances susceptibles de le rendre apte à assumer à son tour, le cas échéant, la direction de la ligue.

Il est évident que des mesures démocratiques de ce genre ne sont applicables que sur une très petite échelle. À l'aurore du mouvement corporatif anglais, les délégués d'un grand nombre de trade-unions étaient, soit désignés à tour de rôle par leurs coassociés, soit tirés au sort. Mais peu à peu la tâche des délégués se complique ; elle exige une certaine habileté individuelle, le don oratoire et un grand nombre de connaissances objectives. Aussi ne pouvait-on plus confier à l'aveugle hasard de la succession alphabétique ou de l'ancienneté le choix d'une délégation dont les membres, pour s'acquitter utilement de leur mission, devaient posséder des aptitudes personnelles spéciales.

Telles étaient les méthodes à l'aide desquelles on cherchait, à l'origine du mouvement ouvrier, à faire participer les masses à l'administration du parti et des syndicats. De nos jours, ces méthodes sont en train de tomber en désuétude. Dans les partis politiques modernes, on réclame pour les chefs une sorte de consécration officielle et on insiste sur la nécessité de former une classe de politiciens professionnels, de techniciens de la politique, éprouvés et patentés.

Parmi les socialistes, les uns préconisent l'institution, sous le contrôle du parti, d'examens réguliers, en vue de la nomination aussi bien des candidats du parti aux élections que des secrétaires du parti. D'autres vont plus loin encore et prétendent que les grandes associations professionnelles ne pourront se maintenir longtemps, si elles persistent à confier la direction de leurs affaires à des individus sortis des rangs mêmes de la profession. On cite, à ce propos, l'exemple des unions patronales qui fonctionnent en grande partie avec un personnel de provenance universitaire. Et on prévoit que dans un avenir très rapproché les organisations ouvrières seront obligées de renoncer, à leur tour, à l'exclusivisme prolétarien et de donner la préférence à des individus munis d'une instruction supérieure : économique, juridique, technique, commerciale.

De nos jours déjà, les candidats au poste de secrétaire de syndicat sont soumis à un examen destiné à établir leurs connaissances juridiques et leurs capacités de correspondants. Les organisations socialistes aux tendances politiques s'occupent, elles aussi, activement de la formation directe de leurs fonctionnaires.

On voit surgir un peu partout des sortes de «pépinières», destinées à fournir rapidement aux organisations des fonctionnaires pourvus de quelque «culture scientifique». Il existe à Berlin, depuis 1906, une Parteischule où se font des cours spéciaux à l'usage de ceux qui veulent devenir employés du parti

(…)

Il est cependant indéniable que tous ces instituts d'éducation destinés à fournir des fonctionnaires au parti et aux organisations ouvrières contribuent, avant tout, à créer artificiellement une élite ouvrière, une véritable caste de cadets, d'aspirants au commandement des troupes prolétariennes. Sans le vouloir, on élargit ainsi de plus en plus le fossé qui sépare les dirigeants des masses.

La spécialisation technique, cette conséquence inévitable de toute organisation plus ou moins étendue, rend nécessaire ce qu'on appelle la direction des affaires. Il en résulte que le pouvoir de décision, qui est considéré comme un des attributs spécifiques de la direction, est à peu près retiré aux masses et concentré entre les mains des chefs seuls. Et ceux-ci qui n'étaient au début que les organes exécutifs de la volonté collective, ne tardent pas à devenir indépendants de la masse, en se soustrayant à son contrôle.

Qui dit organisation, dit tendance à l'oligarchie. Dans chaque organisation, qu'il s'agisse d'un parti, d'une union de métiers, etc., le penchant aristocratique se manifeste d'une façon très prononcée. Le mécanisme de l'organisation, en même temps qu'il donne à celle-ci une structure solide, provoque dans la masse organisée de graves changements. Il intervertit complètement les positions respectives des chefs et de la masse. L'organisation a pour effet de diviser tout parti ou tout syndicat professionnel en une minorité dirigeante et une majorité dirigée. Toute organisation solidement constituée, qu'il s'agisse d'un État démocratique, d'un parti politique ou d'une ligue de résistance prolétarienne, présente un terrain éminemment favorable à la différenciation des organes et des fonctions. Plus l'appareil d'une organisation se complique, c'est-à-dire plus elle voit le nombre de ses adhérents augmenter, ses caisses se remplir et sa presse se répandre, et plus le gouvernement direct de la masse perd du terrain et est supplanté par le pouvoir croissant des comités.

Chaque parti laisse s'insinuer dans son sein le système électoral indirect qu'il combat avec la plus grande véhémence dans la vie publique. Et, pourtant, ce système doit exercer une influence plus néfaste dans le cercle étroit de la vie d'un parti que dans la sphère infiniment plus étendue de l'État. Jusque dans les congrès, qui représentent cependant la quintessence du parti passée à travers sept cribles, nous voyons de plus en plus s'établir l'usage de renvoyer les questions importantes aux commissions qui délibèrent à huis clos.

La croissance de l'organisation a pour effet de rendre la tâche de l'administration plus difficile et plus compliquée : ses devoirs s'élargissent et se spécialisent en effet au point qu'il devient impossible de les embrasser d'un coup d'œil d'ensemble. Dans un mouvement qui est en voie de progrès rapide, ce n'est pas seulement la quantité croissante de nouveaux adhérents qui favorise et hâte la différenciation des fonctions : c'est aussi leur qualité. Nominalement, et d'après la lettre des statuts, tous les actes des chefs sont soumis à la surveillance incessante des administrés. Théoriquement, le chef n'est qu'un employé lié par les instructions qu'il tient de la masse. Sa fonction consiste à recevoir et à exécuter les ordres de celle-ci, dont il n'est qu'un simple organe d'exécution.

Mais, en réalité, à mesure que l'organisation grandit, le droit de contrôle reconnu à masse devient de plus en plus illusoire. Les adhérents doivent renoncer à diriger ou même à surveiller toutes les affaires administratives. Ils se voient obligés de confier cette charge à des personnes sûres, spécialement nommées à cet effet, à des fonctionnaires rétribués par l'organisation. La masse en est réduite à se contenter de comptes rendus plus que sommaires ou à avoir recours à des commissions de contrôle.

Cette métamorphose ne découle ni de conventions spéciales, ni de changements des statuts. C'est par la force des choses qu'un simple employé réussit à s'élever à la qualité de chef et à acquérir une liberté d'action qu'il ne devrait pas posséder. Le chef prend alors l'habitude d'expédier la plupart des affaires importantes et de résoudre un nombre de plus en plus grand de questions se rattachant à la vie du parti : et cela de sa propre initiative, sans prendre l'avis ni demander le concours de la masse.

C'est ainsi que la sphère du contrôle démocratique se rétrécit progressivement, pour se trouver finalement réduite à un minimum insignifiant. Dans tous les partis socialistes, le nombre des fonctions retirées aux assemblées électorales et transférées aux conseils de direction augmente sans cesse. Il s'élève de la sorte un puissant édifice, d'une structure compliquée. Le principe de la DIVISION DU TRAVAIL s'imposant de plus en plus, les juridictions se divisent se subdivisent. Il se forme une BUREAUCRATIE rigoureusement délimitée et hiérarchisée. L'observation rigoureuse des règles hiérarchiques devient le premier article du catéchisme qui précise et définit les devoirs du parti. Cette hiérarchie est l'effet de besoins techniques et la condition la plus essentielle du fonctionnement régulier de la machine du parti.

Les chefs ont existé à toutes les époques, à toutes les phases de développement, dans toutes les branches de l'activité humaine. Il est vrai que certains militants, surtout parmi les marxistes orthodoxes du socialisme allemand, cherchent à nous persuader aujourd'hui que le socialisme n'a pas de chefs, mais tout au plus des employés, parce qu'il est un parti démocratique et que l'existence de chefs est incompatible avec la démocratie. Mais une pareille assertion, contraire à la vérité, ne peut rien contre une loi sociologique. ELLE A, AU CONTRAIRE, POUR EFFET DE FORTIFIER LA DOMINATION DES CHEFS, EN DISSIMULANT AUX MASSES UN PÉRIL QUI MENACE RÉELLEMENT LA DÉMOCRATIE.

Une organisation forte exige, pour des raisons aussi bien de technique administrative que de tactique, une direction également forte. Tant qu'une organisation est lâche et vague, elle est impuissante à faire naître une direction professionnelle. Les anarchistes, qui ont en horreur toute organisation fixe, de quelque nature qu'elle soit, n'ont pas de chefs revêtus de fonctions régulières.

Aux débuts du socialisme allemand, l'homme de confiance, le Vertrauensmann, continuait d'exercer sa profession ordinaire. Lorsqu'il recevait une rétribution, elle était des plus modestes et ne lui était accordée qu'à titre temporaire. Sa fonction n'était pas, pour lui, une source de revenus. L'employé de l'organisation était encore le simple compagnon de travail de ses coassociés dont il partageait et le genre de vie et la condition sociale. Aujourd'hui, il est remplacé le plus souvent par le politicien professionnel, le Bezirksleiter, etc.

À mesure que le parti moderne évolue vers une forme d'organisation plus solide, on voit s'accuser davantage la tendance à remplacer les chefs occasionnels par des chefs professionnels. Toute organisation de parti tant soit peu compliquée exige un certain nombre de personnes qui lui consacrent toute leur activité. La masse délègue alors le contingent nécessaire ; et ces délégués, munis d'une procuration régulière, représentent la masse d'une façon permanente et vaquent à ses affaires.

Mais la première éclosion d'une direction professionnelle marque pour la démocratie le commencement de la fin. Et cela tout particulièrement à cause de l'impossibilité logique du système représentatif lui-même, qu'il s'agisse du parlementarisme ou de la délégation de parti.

Les théoriciens de la démocratie ne se lassaient pas de répéter que si, en votant, le peuple fait acte de souverain, il renonce en même temps à sa souveraineté. Le père du suffrage universel et égal en France, le grand démocrate LEDRU-ROLLIN lui-même, en vint à exiger QU'ON SUPPRIME PRÉSIDENT ET PARLEMENT ET QU'ON RECONNAISSE DANS LE COMICE POPULAIRE LE SEUL ORGANE LÉGISLATIF. Il motivait sa proposition en disant que le peuple, qui perd tous les ans tant de temps en fêtes, vacances et désœuvrement, pourrait bien en faire un emploi plus utile, en le consacrant à «cimenter son indépendance, sa grandeur et sa prospérité».

VICTOR CONSIDERANT avait combattu radicalement et à outrance la théorie de la souveraineté populaire soi-disant garantie par le système représentatif. Même en admettant, disait-il, en théorie et d'une façon abstraite, que le parlementarisme incarne vraiment le gouvernement des masses, il n'en est pas moins vrai qu'en pratique il ne saurait être autre chose qu'une fraude continuelle exercée par les hommes au pouvoir. Il ne subsisterait plus alors, entre la démocratie et la monarchie, qui toutes deux ont leur racine dans le système représentatif, qu'une différence des plus insignifiantes ; et cette différence porterait non sur la nature des deux régimes, mais uniquement sur leur rythme. Au lieu d'un seul roi, le peuple se donnerait une foule de roitelets ; et n'ayant pas la liberté et l'indépendance nécessaires pour diriger la vie de l'État, il se laisserait dépouiller docilement de son droit fondamental. Il ne se réserverait que le droit « climatérique et dérisoire » de se donner de temps à autre de nouveaux maîtres.

On peut compléter cette critique du système représentatif par cette observation politique de PROUDHON : « Les représentants du peuple», disait-il, «n'ont pas plutôt conquis le pouvoir, qu'ils se mettent à consolider et à renforcer leur puissance. Ils entourent sans cesse leurs positions de nouvelles tranchées défensives, jusqu'à ce qu'ils réussissent à s'affranchir complètement du contrôle populaire. C'est un cycle naturel et que parcourt tout pouvoir: issu du peuple, il finit par s'élever au-dessus du peuple ».

Aux environs de 1840, ces idées étaient très répandues et à peu près universellement admises. En France tout particulièrement, ceux qui s'occupaient de sciences sociales et les politiciens aux idées démocratiques étaient profondément convaincus de leur vérité. Les cléricaux eux-mêmes mêlaient leurs voix à celles qui condamnaient le système représentatif. Le catholique Louis Veuillot disait: « Quand j'ai voté, mon égalité tombe dans la boîte avec mon bulletin; ils disparaissent ensemble ».

De nos jours, cette théorie est professée par les diverses écoles anarchistes qui la défendent avec beaucoup de force et d'éloquence. Les périls qui découlent de la représentation, alors même que celle-ci est issue du suffrage universel, sont enfin reconnus par Marx et Engels. Ce qui n'empêche pas les marxistes de se servir largement du parlementarisme dans lequel leur théorie voit une arme entre tant d'autres, mais qui constitue en réalité leur seul et unique moyen d'action. Il est bon de noter toutefois que tout en signalant les périls de la représentation, les marxistes s'empressent d'ajouter que le parti socialiste n'a pas à les craindre.

[ÉC : vous allez voir que certains de nos élus marxistes modernes vont nous tenir le même langage.. C’est couru.]

De nos jours, le fait de la souveraineté populaire a été soumis à une critique approfondie par un groupe de savants italiens aux tendances conservatrices. Gaetano Mosca parle de la «fausseté de la légende parlementaire». Il dit que cette façon de concevoir la représentation du peuple comme un transfert libre et spontané de la souveraineté des électeurs (collectivité) à un certain nombre d'élus (minorité) repose sur une prémisse absurde : elle suppose en effet que la minorité peut être rattachée à la volonté de la collectivité par des liens indissolubles. Rien n'est plus faux : une fois le geste électoral accompli, le pouvoir des électeurs sur leurs élus prend fin. Le délégué se considère comme l'arbitre autorisé de la situation. Et il l'est en effet. S'il se trouve encore dans la masse des individus capables d'exercer quelque influence sur le représentant du peuple, ils ne sont jamais bien nombreux : ce sont ceux qu'on appelle les grands électeurs, les gros bonnets de la circonscription et du parti local. Ce sont, en d'autres termes, des individus qui, tout en faisant partie, par leur situation sociale, de la masse souveraine, n'en savent pas moins se glisser dans les groupes oligarchiques, qui tiennent cette masse souveraine sous leur joug.

Cette critique du système représentatif vaut tout spécialement pour la vie moderne qui revêt tous les jours des formes plus complexes. Et à mesure que ces formes se compliquent, il devient de plus en plus absurde de vouloir «représenter» une masse hétérogène, dans tous les innombrables problèmes que fait naître la différenciation croissante de notre vie politique et économique. Représenter signifie faire accepter, comme étant la volonté de la masse, ce qui n'est que volonté individuelle. Il est possible de représenter, dans certains cas isolés, lorsqu'il s'agit par exemple de questions ayant des contours nets et souples et lorsque, par surcroît, la délégation est de brève durée. Mais une représentation permanente équivaudra toujours à une hégémonie des représentants sur les représentés.

(…)

C. FACTEURS INTELLECTUELS

Supériorité intellectuelle des chefs professionnels.
Incompétence formelle et réelle des masses.

Dans l'enfance du parti socialiste, alors que l'organisation, encore faible et aux rangs clairsemés, s'attache surtout à propager les principes élémentaires du socialisme, les dirigeants professionnels sont peu nombreux. La direction du parti est alors assurée par des personnes qui n'y voient qu'une occupation accessoire.

Mais les progrès de l'organisation font surgir sans cesse, aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur du parti, des besoins toujours nouveaux. Et il arrive un moment où ni l'idéalisme et l'enthousiasme des intellectuels, ni la bonne volonté et le travail dont les prolétaires se chargent spontanément aux heures libres du dimanche ne suffisent plus à satisfaire aux exigences de la situation. C'est alors que le provisoire cède la place au permanent et le dilettantisme au travail professionnel, au métier.

[ÉC : Je voudrais signaler que C’EST PROBABLEMENT LÀ QUE TOUT SE JOUE : c’est parce que le parti doit faire face à une concurrence électorale acharnée (contre les autres partis) que les militants sont ainsi conduits à chercher la performance de leurs chefs à tout prix. Ils y sont conduits mécaniquement à cause du contexte électoral, à cause du système du gouvernement représentatif ; mais cette recherche de la compétence maximale n’est pas inéluctable puisque l’on peut proposer un autre système, sans élections. Dans un système fondé sur le tirage au sort, nous aurions TOUS de PLUS MAUVAIS chefs (beaucoup plus FAIBLES, d’ailleurs), EXPRÈS, parce que c’est précisément ce qui correspond à l’intérêt général.]

Avec la naissance d'une direction professionnelle, s'accentue la différence qui existe entre les chefs et la masse au point de vue de l'instruction. Une longue expérience nous enseigne que parmi les facteurs qui assurent la domination de minorités sur des majorités : l'argent et ses équivalents (supériorité économique), la tradition (supériorité historique), la première place revient à l'instruction formelle de ceux qui prétendent à la domination, c'est-à-dire à la supériorité intellectuelle. Or, l'observation la plus superficielle nous montre que dans les partis du prolétariat, les chefs sont par l'instruction, supérieurs à la masse.

En outre, le mécanisme du parti socialiste offre aux ouvriers, grâce aux nombreux postes rétribués et honorifiques dont il dispose, une possibilité de faire carrière, ce qui exerce sur eux une force d'attraction considérable. Il en résulte qu'un certain nombre d'ouvriers, plus ou moins bien doués au point de vue intellectuel, se trouvent transformés en employés menant une existence de petits bourgeois, mis dans la nécessité et ayant l'occasion d'acquérir aux frais de la masse une instruction supérieure et une vision plus nette des rapports sociaux.

Tandis que le travail professionnel et les exigences de la vie quotidienne rendent inaccessible à la masse une connaissance approfondie de l'engrenage social, et surtout du mouvement et du fonctionnement de la machine politique, l'ouvrier devenu chef est, au contraire, à même, grâce à sa nouvelle situation, de s'initier à tous les détails de la vie publique et d'accroître ainsi sa supériorité sur ses mandants.

À mesure que le métier politique se complique et que les règles de la législation sociale se multiplient, il faut pour s'orienter dans la politique, posséder une expérience de plus en plus grande et des connaissances de plus en plus vastes. Aussi le fossé qui sépare les chefs du gros du parti s'élargit-il également de plus en plus, et il arrive UN MOMENT OÙ LES PREMIERS PERDENT TOUT SENTIMENT DE SOLIDARITÉ AVEC LA CLASSE DONT ILS SONT ISSUS. Il se produit alors une véritable division en sous-classes : celle des capitaines ex-prolétaires et celle des soldats prolétaires. En se donnant des chefs, les ouvriers se créent, de leurs propres mains, de nouveaux maîtres dont la principale arme de domination consiste dans leur instruction plus grande.

Ces maîtres ne font pas seulement sentir leur influence dans l'organisation syndicale, dans l'administration et la presse du parti : ex-ouvriers ou ex-bourgeois, ils monopolisent également la représentation parlementaire de celui-ci.

Tous les partis poursuivent de nos jours un objectif parlementaire. Leur activité évolue sur le terrain électoral et légalitaire, leur fin immédiate consistant dans l'acquisition d'une influence parlementaire, leur fin ultime dans ce qu'on appelle la «conquête des pouvoirs publics».

C'est pour réaliser cette conquête que les représentants des partis révolutionnaires entrent dans le corps législatif. Mais le travail parlementaire qu'ils y accomplissent, d'abord à contrecœur, puis avec une satisfaction et un zèle professionnel croissants, les éloignent de plus en plus de leurs électeurs. Les questions qui se posent devant eux et qui exigent, pour être comprises, une préparation sérieuse, ont pour effet d'élargir et d'approfondir leur compétence technique et d'augmenter d'autant la distance qui les sépare des autres camarades. C'est ainsi que les chefs en arrivent à posséder, s'ils ne la possédaient déjà auparavant, une «instruction» réelle. Et instruction signifie possibilité d'exercer sur les masses un pouvoir de suggestion.

À mesure qu'ils s'initient aux détails de la vie politique, qu'ils se familiarisent avec les différents aspects des questions d'impôts et de douanes et avec les problèmes de la politique extérieure, LES CHEFS ACQUIÈRENT UNE IMPORTANCE QUI LES RENDRA INDISPENSABLES, tant que les partis pratiqueront la tactique parlementaire et peut-être même après qu'ils l'auront abandonnée.

Rien de plus naturel, d'ailleurs, puisque ces chefs ne peuvent être remplacés séance tenante, tous les autres membres du parti étant étrangers au mécanisme bureaucratique, absorbés qu'ils sont par leurs occupations quotidiennes. Grâce à la compétence qu'elles procurent dans des métiers peu ou pas accessibles à la masse, les connaissances techniques des chefs leur assurent virtuellement une INAMOVIBILITÉ qui n'est pas sans porter atteinte aux principes de la démocratie.

La compétence technique qui, nous l'avons vu, élève définitivement les chefs au-dessus de la masse et assujettit celle-ci au commandement de ceux-là, se trouve renforcée plus tard par d'autres facteurs, tels que la routine, le savoir-faire social que les députés acquièrent à la Chambre, et leur spécialisation au sein des commissions. Ces chefs cherchent ensuite naturellement à appliquer à la vie normale des partis les manœuvres apprises dans le milieu parlementaire et grâce auxquelles ils réussissent souvent à endiguer facilement des courants qui leur sont contraires.

Les parlementaires sont passés maîtres dans l'art de diriger les assemblées, d'appliquer et d'interpréter les règlements, de proposer des motions en temps opportun, bref, d'user de toutes sortes d'artifices pour soustraire à la discussion des points controversés, pour arracher à une majorité hostile un vote qui leur soit favorable ou, tout au moins et dans le cas le plus défavorable, pour réduire cette majorité au silence. Et, pour atteindre ce but, les moyens ne manquent pas : depuis la façon habile et souvent ambiguë de poser la question au moment même du vote, jusqu'à l'action suggestive qu'on exerce sur la foule à l'aide d'insinuations qui, tout en n'ayant aucun rapport avec la question, ne laissent pas d'impressionner l'assistance.

En leur qualité de rapporteurs et d'hommes compétents, connaissant les dédales les plus secrets des affaires qu'il s'agit de traiter, beaucoup de députés savent, à force de digressions, de périphrases et de subtilités terminologiques, faire de la question la plus simple et la plus naturelle du monde un mystère sacré dont ils possèdent seuls la clef. Avec tout cela, qu'ils soient de bonne ou de mauvaise foi, ils réduisent les grandes masses, dont ils devraient être les «interprètes théoriques», à l'impossibilité de les suivre et de les comprendre, et à plus forte raison d'exercer sur eux un contrôle technique quelconque. Ils sont les vrais maîtres de la situation, au sens le plus complet du mot.

L'intangibilité des députés s'accroît encore et leur position privilégiée se consolide, grâce à la renommée que leur procurent, aussi bien auprès de leurs adversaires politiques que dans l'opinion publique de leurs partisans, leur talent d'orateur ou de spécialiste, ou le charme de leur personnalité intellectuelle et même physique.

Le renvoi par les masses organisées d'un leader universellement estimé jetterait sur le parti, même aux yeux du pays, un profond discrédit.

Si les masses composant le parti poussaient jusqu'à l'extrême de la séparation un désaccord avec les chefs, il en résulterait pour elles un dommage politique énorme. D'un côté, il s'agirait de remplacer immédiatement dans leurs fonctions les chefs démissionnaires qui ne sont parvenus à se familiariser avec la matière politique qu'après des dizaines d'années de travail pratique inlassable ; or, quel est le parti qui puisse trouver du jour au lendemain des forces nouvelles en nombre suffisant et de qualité voulue pour opérer cette substitution? D'un autre côté, n'est-ce pas à l'influence personnelle de leurs vieux chefs parlementaires que les masses doivent une bonne part de leurs succès dans le domaine de la législation sociale et dans la lutte pour la conquête de libertés politiques générales?

Les masses démocratiques subissent ainsi, et là-dessus aucun doute n'est possible, une restriction de leur volonté, lorsqu'elles sont obligées de revêtir leurs chefs d'une autorité qui, à la longue, détruit le principe même de la démocratie. C'est dans leur indispensabilité que réside le titre le plus efficace des chefs.

Quiconque est indispensable soumet à son pouvoir tous les puissants et seigneurs de la terre.

L'histoire des partis ouvriers nous offre tous les jours des cas où les chefs s'étant mis en contradiction flagrante avec les principes fondamentaux du mouvement, les militants ne se décident pas à tirer de cette situation toutes les conséquences qui en découlent logiquement.

(…)

DEUXIÈME PARTIE LE CARACTÈRE DOMINATEUR DES CHEFS

(Lire la suite… Ce livre est passionnant. À lire et à relire. À travailler.)

PLAN : (en gras, les extraits reproduits ci-dessus)

PREMIÈRE PARTIE : LES CHEFS DANS LES ORGANISATIONS DÉMOCRATIQUES

A. - Causes déterminantes d'ordre technique et administratif

CHAPITRE PREMIER. - Introduction. Nécessité de l'organisation
CHAPITRE II. - Impossibilité mécanique et technique du gouvernement direct des masses

CHAPITRE III. - Le parti démocratique moderne comme parti militant. Le «militantisme»

B. - Causes déterminantes d'ordre psychologique

CHAPITRE PREMIER. - Le droit moral à la délégation
CHAPITRE II. - Le besoin de chefs chez les masses
CHAPITRE III. - La gratitude politique des masses
CHAPITRE IV. - Le besoin de vénération chez les masses
CHAPITRE V. - Caractères accessoires des chefs

C. - Facteurs intellectuels

Supériorité intellectuelle des chefs professionnels
Incompétence formelle et réelle des masses

DEUXIÈME PARTIE : LE CARACTÈRE DOMINATEUR DES CHEFS

CHAPITRE PREMIER. - La stabilité des chefs
CHAPITRE II. - La puissance financière des chefs et du parti
CHAPITRE III. - Les chefs et la presse
CHAPITRE IV. - L'attitude des chefs à l'égard des masses
CHAPITRE V. - La lutte pour le pouvoir entre les chefs CHAPITRE VI. - Bureaucratisme. Tendances centralisatrices et décentralisatrices

TROISIÈME PARTIE : L'EXERCICE DU POUVOIR ET SES RÉACTIONS PSYCHOLOGIQUES SUR LES CHEFS

CHAPITRE PREMIER. - La métamorphose psychologique des chefs
CHAPITRE II. - L'idéologie bonapartiste
CHAPITRE III. - Identification du parti et du chef. «Le parti, c'est moi»

QUATRIÈME PARTIE : ANALYSE SOCIALE DES CHEFS

CHAPITRE PREMIER. - Introduction : la lutte de classes et son action dissolvante sur la bourgeoisie
CHAPITRE II - Les chefs socialistes d'origine bourgeoise
CHAPITRE III. - Les transformations sociales produites par l'organisation
CHAPITRE IV. - Le besoin de différenciation dans la classe ouvrière
CHAPITRE V. - Les chefs ouvriers d'origine prolétarienne
CHAPITRE VI. - Les partis ouvriers et la question dite des intellectuels

CINQUIÈME PARTIE : ESSAIS DE LIMITATION DU POUVOIR DES CHEFS

CHAPITRE PREMIER. - Le référendum
CHAPITRE II. - Le postulat du renoncement
CHAPITRE III. - L'action prophylactique du syndicalisme
CHAPITRE IV. - L'action prophylactique de l'anarchisme

SIXIÈME PARTIE : SYNTHÈSE: LES TENDANCES OLIGARCHIQUES DE L'ORGANISATION

CHAPITRE PREMIER. - La base conservatrice de l'organisation
CHAPITRE II. - La démocratie et la loi d'airain de l'oligarchie
CHAPITRE III. - Considérations finales

Source : http://www.archive.org/details/lespartispolitiq00michuoft


Encore un commentaire :

Je vois dans ces analyses UN FONDEMENT RATIONNEL POUR UN TIRAGE AU SORT GÉNÉRALISÉ EN POLITIQUE, de façon à éviter cette compétition politique générale, entre des camps retranchés et ennemis, qui condamne les humains à se regrouper en partis pour voir reconnus leurs points de vue.

La critique du système représentatif est menée sur deux fronts n’ayant pas grand-chose à voir ensemble : PAR LA DROITE (les privilégiés qui ne veulent donner au peuple AUCUN pouvoir et rétablir un système de castes aristocratiques) ET AUSSI PAR LA GAUCHE (les anarchistes et libertaires qui veulent que le peuple ait TOUT le pouvoir, sans aucune représentation).

Mais traiter de « fascistes » TOUS ceux qui remettent en cause la représentation politique (et l’inacceptable réduction du précieux « suffrage universel » à « la seule élection de représentants »), MÊME CEUX qui veulent remplacer le gouvernement représentatif par une vraie démocratie, mélanger ainsi toutes les critiques radicales par le seul fait qu’elles soient toutes radicales, c’est faire le jeu des vrais fascistes, eux qui haïssent le gouvernement représentatif tout en haïssant plus encore la démocratie véritable.

Selon LE RÉGIME QUE L’ON VEUT METTRE À LA PLACE du gouvernement représentatif (une monarchie, une aristocratie, une tyrannie ou une démocratie vraie), on mène une critique ‘redoutable’ ou ‘remarquable’ des impostures actuelles : MÉLANGER TOUTES CES CRITIQUES COMME ‘DÉTESTABLES’ est, au mieux, une erreur, au pire une trahison.

C’est aux citoyens de décider eux-mêmes s’ils veulent être représentés où pas, et si oui, comment.

Ce n’est certainement pas aux représentants, ni aux professionnels de la politique (tous en conflit d’intérêts évident en la matière), de décider si les citoyens doivent être représentés et comment.

Étienne.