Salut à tous,

Un billet invité chez Paul Jorion m'a incité à y signaler un livre récent de Frédéric Lordon, et j'y ai vu depuis une nouvelle articulation de la pensée de Frédéric avec la mienne : chose rare, Frédéric est un économiste honnêtement humaniste — non vendu aux marchands — qui ne compte pourtant pas du tout sur une vertu espérée d'acteurs providentiels, mais qui tient plutôt à de bonnes institutions pour imposer et garantir cette vertu, quels que soient les acteurs.

Dans un texte intéressant, "La liberté la servitude et la mort", Crapaud Rouge s'insurge contre l'expression "servitude volontaire", qui revient à dire "Bien fait pour vous" (je peux comprendre qu'on soit parfois tenté de le dire ;) ), comme si l'exploitation était de la faute des seuls exploités.

Comme bien d'autres, je me suis alimenté avec la thèse de La Boétie, et j'ai un temps pensé que ce jeune homme génial avait identifié un rouage décisif de la mécanique qui rend possible les abus de pouvoir — abus qui sont mon objet d’étude principal. Une formule comme "Soyez résolus de ne plus servir et vous voilà libre" est bien séduisante et a effectivement poussé des générations d'exploités à se révolter.

Mais chacun voit bien pourtant, en même temps qu'il est séduit par l'idée révolutionnaire, que ce n'est pas si simple : c'est oublier la terreur quotidienne imposée par les riches ayant pris le contrôle de l'État et donc du monopole de la force armée (et de la création monétaire) — hier par la force brute, aujourd'hui par l'élection, j'y reviendrai en conclusion.

En lisant le dernier livre de Frédéric Lordon, « Capitalisme, désir et servitude. Marx et Spinoza. », La Fabrique 2010, —toujours aussi intelligent, pétillant, encore un bon livre—, j’ai encore reconsidéré et nuancé mon avis sur « la servitude volontaire ». Je reproduis ici quelques pensées originales de Frédéric qui devraient bien vous intéresser.

Il commence par prendre la formule à rebrousse-poil (« La servitude volontaire n’existe pas »), mais quelques pages plus loin, il nuance (« domination à tous les étages », c’est-à-dire servitude volontaire mais collective). C’est intéressant.

Spécialiste de la monnaie et du financement de l'économie, Frédéric n'oublie pas ce rouage essentiel de la domination des riches qu'est l'argent rare.

Je suis curieux de connaître votre avis sur l’analyse de cet ami, indécrottable spinoziste, chacun l’aura compris.

Frédéric Lordon, « Capitalisme, désir et servitude. Marx et Spinoza. »,
La Fabrique 2010.
Extrait (page 30 et s.) :

La servitude volontaire n’existe pas.

La dépendance à l'objet de désir «argent» est le roc de l'enrôlement salarial, l'arrière-pensée de tous les contrats de travail, le fond de menace connu aussi bien de l'employé que de l'employeur. La mise en mouvement des corps salariés « au service de » tire son énergie de la fixation du désir-conatus sur l'objet argent dont les structures capitalistes ont établi les employeurs comme seuls pourvoyeurs.

Si le premier sens de la domination consiste en la nécessité pour un agent d'en passer par un autre pour accéder à son objet de désir, alors à l'évidence le rapport salarial est un rapport de domination. Or d'une part l'intensité de la domination est directement proportionnée à l'intensité du désir du dominé dont le dominant détient la clé. Et d'autre part l'argent devient l'objet d'intérêt-désir hiérarchiquement supérieur, celui qui conditionne la poursuite de tous les autres désirs, y compris non-matériels, quand l'accumulation primitive a créé les conditions structurelles de l'hétéronomie matérielle radicale et que toute l'évolution ultérieure du capitalisme travaille à l'approfondir davantage : « La présupposition première de toute existence humaine, partant de toute histoire [est] que les hommes doivent être à même de vivre pour pouvoir "faire l'histoire". Mais pour vivre, il faut avant tout boire, manger, se loger, s'habiller et quelques autres choses encore (13). »

Dans l'économie monétaire à travail divisé du capitalisme, il n'y a pas plus impérieux que le désir d'argent, par conséquent pas de plus puissante emprise que celle de l'enrôlement salarial.

Il faut manifestement en revenir à ce genre d'évidence pour défaire l'idée de « servitude volontaire », cet oxymore dont l'époque voudrait faire la clé de lecture du rapport salarial et de ses développements manipulateurs récents (il est vrai) les plus inquiétants.

Est-il possible de dire que la thèse de La Boétie vaut mieux que son titre ? Si oui, on pourra ajouter que la chose étonnante tient à la précocité de formulation d'un thème qui concentre avant l'heure toutes les apories de la métaphysique subjectiviste dont est nourrie la pensée individualiste contemporaine, mais aussi la façon pratique dont l'individu se rapporte spontanément à soi : l'individu-sujet se croit cet être libre d'arbitre et autonome de volonté dont les actes sont l'effet de son vouloir souverain. Il pourrait n'être pas serf s'il voulait suffisamment fort l'affranchissement, par conséquent s'il l'est c'est par défaut de volonté — et sa servitude a contrario est volontaire.

Sous une telle métaphysique de la subjectivité, la servitude volontaire est vouée à demeurer une insoluble énigme : comment peut-on « vouloir » ainsi un état notoirement indésirable ? À défaut d'un quelconque éclaircissement de ce mystère, l'évocation de la servitude volontaire, faisant jouer la tension d'une aspiration à la liberté persistant inexplicablement à rester inaccomplie, ne peut avoir d'autre portée que celle, politique, d'un appel à un soulèvement de la conscience, ce qui n'est déjà pas mal, mais en aucun cas celle d'une compréhension par les causes de cet inaccomplissement.

Parmi tant d'autres rapports de domination, le rapport salarial comme capture d'un certain désir (le désir d'argent des individus s'efforçant en vue de la persévérance matérielle-biologique) expose dans sa nudité le principe réel de l'asservissement : la nécessité et l'intensité d'un désir. Pour revenir de là à l'idée de « servitude volontaire » restaurée, il faudrait soutenir que nous sommes entièrement maîtres de nos désirs...

Le cas du rapport salarial a de ce point de vue la vertu d'indiquer qu'il est des désirs qui ne s'imposent nullement sur le mode du libre choix — ou alors il faudrait, parler de servitude volontaire également à propos de celui à qui on a mis un pistolet sur la tempe et qui obéira à tout sous le désir (puissant) de ne pas mourir, capturé (lui et son désir) par son preneur d'otage.

Ce sont les structures sociales, celles des rapports de production capitalistes dans le cas salarial, qui configurent les désirs et prédéterminent les stratégies pour les atteindre : dans les structures de l'hétéronomie matérielle radicale, le désir de persévérer matériellement-biologiquement est déterminé comme désir d'argent qui est déterminé comme désir d'emploi salarié.

Mais l'exemple salarial, avantageux pour faire apercevoir l'hétéronomie de son désir associé, se retournerait en son contraire s'il était cantonné à sa particularité. Nul plus que Spinoza ne s'est efforcé de poser l'hétéronomie du désir comme une absolue généralité. Le conatus, force désirante générique et «essence même de l'homme (14)», est d'abord, ontologiquement parlant, pur élan, mais sans direction définie.

Pour le dire dans les termes de Laurent Bove, il est un «désir sans objet (15)». Les objets à poursuivre lui viendront très vite ! mais tous désignés du dehors. Car le désir est contracté par la rencontre des choses, leurs souvenirs et toutes les associations susceptibles d'être élaborées à partir de ces événements que Spinoza nomme des affections. « Le désir — dit l'intégralité de la première définition des affects — est l'essence même de l'homme en tant qu'elle est conçue comme déterminée par une quelconque affection d'elle-même à faire quelque chose». La formule n'est pas moins obscure que celle de la persévérance dans l'être et pourtant dit exactement ce qu'il faut entendre : l'essence de l'homme qui est puissance d'activité, mais pour ainsi dire générique et, comme telle, intransitive, force pure de désir mais ne sachant pas encore quoi désirer, ne se fera activité dirigée que par l'effet d'une affection antécédente — un quelque chose qui lui arrive et la modifie —, une affection qui lui désignera une direction et un objet sur lesquels s'exercer in concreto.

Il en résulte un renversement radical de la conception ordinaire du désir comme traction par du désirable préexistant. C'est plutôt la poussée du conatus qui investit les choses et les institue comme objets de désir (16).

Et ces investissements sont entièrement déterminés par le jeu des affects. Une affection — quelque chose qui advient —, un affect — l'effet en soi, triste ou joyeux, de l'affection —, l'envie de faire quelque chose qui s'ensuit - posséder, fuir, détruire, poursuivre, etc. : la vie du désir ne fait qu'élaborer à partir de cette séquence élémentaire. Elle élabore le plus souvent par le jeu de la mémoire et des associations. Car les affections et les affects qui en ont résulté laissent des traces (12), plus ou moins profondes, plus ou moins remobilisables, les anciennes joies ou tristesses contaminant par connexité de nouveaux objets ainsi faits objets de désir (18) — Swann ne tombe-t-il pas amoureux d'Odette pour cette seule raison qu'elle lui rappelle une délicate carnation aimée dans une fresque de Botticelli ?

Et quand le désir ne passe pas ainsi d'un objet à un autre par association et remémoration, il circule entre les individus qui s'induisent les uns les autres à désirer par le spectacle mutuel de leurs élans (19), et ceci moins dans des rapports strictement bilatéraux qu'au travers de médiations essentiellement sociales, d'où peut d'ailleurs sortir la plus grande variété des émulations de désir : j'aime parce qu'il aime, ou : si c'est lui qui aime, alors j'aime moins, ou encore plus, ou... je déteste précisément parce qu'il aime ! (comme on sait, le goût d'un groupe social peut être le mauvais goût d'un autre, et donc le désir de poursuivre des uns, le désir d'éviter des autres, etc.)

Mais l'exploration des infinies convolutions de la vie passionnelle selon Spinoza est une affaire en soi (20), dont le point vraiment important ici souligne la profonde hétéronomie du désir et des affects — gré des rencontres passées et présentes, dispositions à remémorer, lier et imiter formées au long de trajectoires biographiques (sociales). Et surtout : rien, absolument rien qui soit de l'ordre d'une volonté autonome, d'un contrôle souverain ou d'une libre auto-détermination. Sa vie passionnelle s'impose à l'homme et il y est enchaîné, pour le meilleur ou pour le pire, au hasard des rencontres réjouissantes ou attristantes, dont lui manque toujours le fin mot, c'est-à-dire la compréhension par les causes réelles.

Bien sûr, Spinoza écrit une Éthique, et trace une trajectoire de libération — qu'il ne revient, au demeurant, à aucune résolution dérisoire d'emprunter (21). Mais peu nombreux sont les émancipés — en a-t-on seulement jamais rencontré un ? Pour le lot commun, le titre de la quatrième partie de l'Éthique annonce la couleur sans ambiguïté : De la servitude humaine, ou de la force des affects. Et la première phrase de sa préface de même : «J'appelle Servitude l'impuissance humaine à diriger et à réprimer les affects ; soumis aux affects, en effet, l'homme ne relève pas de lui-même mais de la fortune... » L'ordre fortuit des rencontres et les lois de la vie affective au travers desquelles ces rencontres (affections) produisent leurs effets font de l'homme un automate passionnel.

Évidemment, toute la pensée individualiste-subjectiviste, construite autour de l'idée de la volonté libre comme contrôle souverain de soi, rejette en bloc et avec la dernière énergie ce verdict d'hétéronomie radicale. C'est bien ce rejet qui s'exprime, par anticipation chez La Boétie, par quasi-incorporation chez les contemporains, dans l'idée de «servitude volontaire» puisque, hors la contrainte dure de la soumission physique, on ne saurait se laisser attacher qu'en l'ayant peu ou prou «voulu» — et quelque mystérieux que soit voué à demeurer ce vouloir.

Contre cette insoluble aporie, Spinoza propose un tout autre mécanisme de l'aliénation : les véritables chaînes sont celles de nos affects et de nos désirs. La servitude volontaire n'existe pas. Il n'y a que la servitude passionnelle. Mais elle est universelle.

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L’asymétrie de l’initiative monétaire.

Que la nécessité de la persévérance matérielle-biologique soit vécue sur le mode de la «contrainte», ou de la «corvée», donc en rupture avec les tonalités habituellement prêtées à l'élan désirant et son transport, indique seulement quelles restrictions opère spontanément l'expérience commune, et, conceptuellement parlant, ne soustrait en rien cette nécessité à l'ordre du désir : nous nous efforçons bel et bien vers les objets jugés utiles à notre reproduction, et il suffit pour s'en convaincre de voir quel acharnement les hommes y mettent, jusqu'à la violence, viennent ces objets à manquer (pénurie grave, catastrophe naturelle, etc.)

C'est donc bien sur ce tout premier désir que fait fonds l'enrôlement salarial : l'employeur occupant dans la structure sociale du capitalisme la position du pourvoyeur d'argent, il détient la clé du désir basal, hiérarchiquement supérieur, condition de tous les autres — survivre — et, par définition, les tient dans sa dépendance.

On objectera que la situation stratégique de dépendance est bien plus symétrique puisque l'employeur vise lui aussi un certain objet de désir dont l'employé est détenteur : de la force de travail. De la force de travail plutôt que sa force de travail, car le déséquilibre entre le nombre des employeurs et des employés (du fait même que la production est collective) rend fongible, au moins par classes de compétences, la force de travail ; et, du point de vue de l'employeur, celle-ci (cette force-ci) fera aussi bien l'affaire que celle-là. Aussi la fongibilité qui permet à l'employeur de puiser de la force de travail dans la population indifférenciée des employables est-elle le premier élément ramenant à de modestes proportions la symétrie formelle du capital et du travail sous le rapport de leur dépendance mutuelle.

Le second tenant à leurs capacités respectives à tenir sans l'autre. Lequel des deux peut différer le plus longtemps l'obtention de son objet de désir détermine celui qui passera sous la domination de l'autre. Or, comme l'attestent indirectement la rareté et la précarité des rébellions salariales, c'est le capital qui a le temps d'attendre. La force de travail individuelle, elle, doit se reproduire tous les jours. La fermeture de son accès à l'argent lui est très rapidement fatale et ne peut être combattue que par l'organisation de formes ou d'autres de solidarité salariale.

On peut donc bien constater formellement que les apporteurs de machines n'ont pas moins besoin des apporteurs de travail que les apporteurs de travail des apporteurs de machines pour produire quoi que ce soit, toute la situation stratégique réelle installée par leur rapport, tel qu'il est déterminé par les structures sociales du capitalisme, distord la symétrie première en dépendance, et par conséquent en domination.

Quant à la distribution des agents entre les places de capitalistes et de salariés au sein de la structure sociale du capitalisme, elle se joue très en amont, et là encore au travers de la question stratégique de l'accès à l'argent. Le capitaliste, fournisseur d'argent du salarié, a lui aussi besoin de trouver son propre fournisseur et même dans des proportions bien plus importantes puisqu'il doit préfinancer tout le cycle de production (le besoin en fonds de roulement). Le fournisseur d'argent du capitaliste est le banquier. Mais le banquier ne fournit que du levier limité, c'est-à-dire un complément d'endettement à ajouter à un stock de capital propre déjà constitué. C'est la capacité à constituer un tour de table et à réunir une base de fonds propres qui départage les «candidats» à la position de capitaliste, l'idée de candidature étant d'ailleurs assez mal choisie puisque ceux qui ne disposent que de leur force de travail et n'ont d'autre accès à l'argent qu'après sa vente, là où précisément il s'agit de se montrer capable de l'avance, sont hors-course dès le début.

Si l'on entend par «finance» l'ensemble des mécanismes qui permettent à un agent de (temporairement) dépenser plus qu'il ne gagne, c'est la capacité d'accéder à l'argent sur le mode non-salarial de la finance qui désigne le possible capitaliste. La différence fondamentale tient au fait que, là où le mode salarial de l'accès à l'argent s'effectue sous l'espèce du flux, c'est-à-dire dans des quantités qui permettent de reproduire la force de travail à échéance rapprochée mais ne permettent pas de voir au-delà de cet horizon temporel borné, le mode financier de l'accès à l'argent s'effectue sous l'espèce du stock, c'est-à-dire avec l'espoir de franchir le seuil critique du processus d'accumulation par la mise en valeur autoentretenue (le capital croissant de lui-même du fait de sa capacité à dégager du surplus) — et c'est donc, plus qu'à l'argent simple, au capital-argent que le capitaliste a l'accès privilégié.

L'Antoine Doinel des Quatre cents coups qui, cherchant les moyens de sa reproduction matérielle après avoir rompu avec la famille et l'école, envisage un bref instant de se lancer dans les affaires, donne à son camarade de fugue le résumé fulgurant des contraintes d'un devenir capitaliste : «C'est une question de fric au départ», proposition synthétique où s'exprime, sous la forme de l'enjeu stratégique («c'est une question de... »), la contrainte de l'accès à l'argent, mais ex ante sous la forme décisive de l'avance monétaire («au départ»), c'est-à-dire comme stock de capital-argent, et non pas ex post comme rémunération d'une force de travail qui consomme l'argent à se reproduire et ne peut voir au-delà. Si bien conscient de la nécessité de disposer préalablement de ce stock, Antoine Doinel qui, partant de rien, envisage de voler un des meubles du père de son camarade pour le convertir en (capital-) argent, établit par là même cette connexion du stock préalable et du vol initial, et découvre, en pratique pour lui, sous la forme du dévoilement pour nous, l'effraction originelle de l'accumulation primitive.

Pour le dire à la manière d'une quasi-tautologie ou bien par une métaphore balistique, «se lancer» dans les affaires nécessite un lancement, c'est-à-dire un apport initial (d'argent/d'énergie) qui fait passer le seuil critique — l'équivalent capitaliste de la vitesse de libération.

Il en résulte une inégalité fondamentale sous le rapport de la capacité sociale des individus à poursuivre un désir de faire capitaliste. Seuls ceux qui disposent de l'initiative monétaire sous la forme d'un stock (d'argent) peuvent s'y adonner et combiner la réalisation de choses avec leur reproduction matérielle, parfois avec la constitution de la fortune. Les autres demeurent rivés à l'horizon du désir basal, à la pesanteur de leur reproduction simple, désir qui conditionne tout mais compte pour rien, puisqu'il n'est que le prérequis à la poursuite de tous les autres désirs jugés supérieurs en accomplissement, comme si l'ordre du désir (du point de vue des individus) ne commençait véritablement qu'au-delà de la satisfaction de ce désir basal, pour laquelle la seule solution socialement offerte consiste en l'enrôlement salarial.

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Domination à tous les étages.

Le paysage de la domination est cependant moins simple que ne le suggère l'antagonisme bipolaire dont Marx a fait l'analyse. Car le face-à-face d'un patron propriétaire et d'une masse de prolétaires encadrés par quelques contremaîtres a cédé la place à des structures d'entreprises de plus en plus feuilletées du fait de l'approfondissement de la division du travail et de la spécialisation internes. La chaîne hiérarchique y compte un nombre sans cesse accru de niveaux intermédiaires qui diffractent le rapport de domination principal en une myriade de rapports de domination secondaires. À chaque niveau de la chaîne se tiennent des agents qui vivent le rapport salarial sur le mode ambivalent subordonné-subordonnant puisque chacun est sous les ordres en même temps qu'il a sous ses ordres. Aussi la forme canonique du rapport opposant un dominant (ou un petit nombre de dominants) à la masse des dominés éclate-t-elle en une imbrication hiérarchique de dépendances qui dessine une sorte de gradient quasi continu de la domination.

Si la thèse de La Boétie vaut infiniment mieux que son titre, c'est précisément à ce moment qu'elle le manifeste le mieux. Car, mentionnée l'idée d'un habitus de la servitude qui conduit des peuples, par lente accoutumance, à vivre la soumission comme une condition ordinaire, La Boétie insiste surtout sur le jeu des chaînes de dépendance au long desquelles les individus, séparément, sont tenus par leurs intérêts. Du souverain et par cercles concentriques de subordonnés de rangs successifs jusqu'aux plus bas niveaux de la hiérarchie sociale, descendent faveurs et avantages, souvent vitaux, au sens symbolique et existentiel dans les strates les plus hautes, au sens matériel dans les strates les plus basses.

C'est donc une structure hiérarchique de la servitude que donne à voir La Boétie, et l'on conçoit mal que son renversement puisse être à la portée d'une quelconque «volonté» puisqu'en chacun de ses étages s exerce une domination d'autant plus intense que le dominant local est lui-même dominé et rendu aux abois par sa propre dépendance.

À l'image de la société tout entière de La Boétie, convergeant vers le souverain qui est la source ultime de la faveur, et tenue en tous ses étages par les jeux du désir-intérêt, la grande entreprise est un feuilletage hiérarchique structurant la servitude passionnelle de la multitude salariale selon un gradient de dépendance. Chacun veut, et ce qu'il veut est conditionné par l'aval de son supérieur, lui-même s'efforçant en vue de son propre vouloir auquel il subordonne son subordonné, chaîne montante de dépendance à laquelle correspond une chaîne descendante d'instrumentalisation.

On pourrait dire de Norbert Elias qu'il est à sa manière un continuateur de La Boétie. En tout cas l'idée de chaînes de dépendance tient dans sa pensée une place tout à fait centrale. C'est même de leur allongement et de leur intensification, expressions de l'approfondissement de la division du travail et de la «densification» de la vie sociale, que naissent les principales incitations à réguler les comportements individuels, à les décourager de céder aux explosions colériques violentes, à les conduire à la contention et au calcul : car rompre avec éclat est maintenant le plus sûr moyen de perdre les biens convoités — puisque c'est rompre avec celui ou ceux par qui passe la poursuite de ces biens. Le compromis et l'arbitrage inter-temporel sont les schèmes d'action lentement incorporés par apprentissage dans ce nouveau contexte relationnel caractérisé par l'étirement des médiations stratégiques. « Médiation stratégique » signifie ici que le chemin est de moins en moins direct du sujet désirant à l'objet désiré, et qu'il passe par des intermédiaires de plus en plus nombreux, dont chacun doit être honoré, ou au moins ménagé.

Il faut incidemment se garder de comprendre l'idée de stratégie en un sens ouvertement réfléchi et calculateur — évidemment il ne faut pas l'exclure non plus. Mais si l'on décide d'appeler stratégique l'ensemble des actions concaténées pour parvenir à une fin désirée, alors il faut accorder que ces concaténations peuvent tout aussi bien être le produit de manières de faire incorporées au point de ne plus être réfléchies et de jouer sur des modes quasi automatiques — cela même que Bourdieu appelle l'habitus. Par stratégique il faut donc entendre, plus fondamentalement, la logique même du désir et l'ensemble des façons dont il fraye ses voies, que ces façons procèdent du calcul posé ou bien de la conduite par les affects (22) ; et Laurent Bove ne commet aucune contradiction en parlant de «stratégies du conatus (23) » alors même que la philosophie spinoziste de l'action rompt radicalement avec le modèle de la décision calculatrice souveraine (tout en étant fort capable de l'inclure mais comme l'un de ses cas très particuliers, d'ailleurs nullement dérogatoire, contrairement à une lecture superficielle, à la logique d'ensemble de la vie passionnelle).

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Notes :

13. Karl Marx, Friedrich Engels, L'Idéologie allemande, Éditions sociales, 1982, p. 86.

14. Eth., III, définition des affects I.

15. Laurent Bove, «Éthique, partie III», in Pierre-François Moreau et Charles Ramond (dir.), Lectures de Spinoza, Ellipses, 2006. 16. Eth., III, 9, scolie.

17. Sur l'importance du corps traçable, du corps retenant des traces (vestigia) comme support de la mémoire, et sur la causalité vestigiale de la vie affective, l'ouvrage de référence est celui de Lorenzo Vinciguerra, Spinoza et le signe. Genèse de l'imagination, coll. «âge classique», Vrin, 2005.

18. Eth. III, 15, corollaire: «Du seul fait que nous avons considéré un objet en même temps que nous étions affectés d'une joie ou d'une tristesse dont il n'était pourtant pas la cause efficiente, nous pouvons l'aimer ou le haïr».

19. Eth., III, 27.

20. Voir Alexandre Matheron, Individu et communauté chez Spinoza, coll. « Le sens commun», Minuit, 1988.

21. Pascal Sévérac, Le devenir actif chez Spinoza, Honoré Champion, 2005.

22. Une fausse antinomie (celle du « calcul » et des « affects ») par excellence. Voir «Homo Passionalis Œconomicus», Actes de la Recherche en Sciences Sociales, à paraître 2011.

23. Laurent Bove, La stratégie du conatus. Affirmation et résistance chez Spinoza, coll. « âge classique », Vrin, 1996.

(Source : Frédéric Lordon, « Capitalisme, désir et servitude. Marx et Spinoza. », La Fabrique 2010.)

Frédéric est venu à ASI (Arrêt sur images),
pour parler de ce livre « Capitalisme, désir et servitude »
avec Judith Bernard,
le 30 septembre 2010 :
http://www.arretsurimages.net/contenu.php?id=3405


D@ns le texte avec Frédéric Lordon par asi

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Mon commentaire :

Encore une fois, nos pensées convergent, avec Frédéric, mais je le vois rater (avec Spinoza, que je trouve pour ma part désespérant) la pièce juridique qui me paraît si importante, la clef de voûte, indispensable pour que l'édifice puisse tenir :

Après avoir identifié clairement l'élection comme la procédure qui permet aux riches de prendre le contrôle de la force publique, je connais, moi, une procédure juridique capable de protéger durablement, par construction, la politique contre les affections, une procédure qui ne laisse presque aucune place à la volonté (et donc aucune place à la volonté manipulée, trompée ou violentée).

Vous me voyez venir, bien sûr : ce qui peut libérer la politique des affections, et que n'a pas envisagé Spinoza, c'est... le tirage au sort.

Peut-être un jour cette graine d'idée, que je crois plus révolutionnaire que celle de La Boétie, germera-t-elle dans le cerveau de Frédéric, qui me devient si familler.


Au plaisir de vous lire.

Étienne.

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