Bonjour.

Paul a publié ce matin (14 mars 2010) un billet (Le duc d’Aiguillon, le vicomte de Noailles, le vicomte de Beauharnais et le duc du Châtelet) qui permet de comprendre un peu ce qui l'amène à censurer de plus en plus de commentaires depuis des mois : petit à petit, faute d'arriver à les convaincre, il en est venu à (faire semblant de) penser que tous ceux qui le contredisent sur le sujet de la création monétaire sont des adeptes de la théorie du complot, convaincus d’avance et donc impossibles à convaincre. Avec une vision pareille de l’interlocuteur, on peut effectivement prévoir qu’on aura du mal à rapprocher les points de vue, mais à qui la faute ? C’est un peu facile, une fois à court d’arguments et incapable de convaincre l’autre par la raison, de prétendre que l'autre est de mauvaise foi et que son jugement est fixé d’avance depuis longtemps, selon de mauvaises intentions cachées… Un peu facile, assurément. Sans compter qu'on pourrait aisément lui faire le même reproche, sans doute.

Paul Jorion résume ainsi la situation, de son point de vue : "Pour moi, le but est clairement défini, disons pour faire vite : « un monde meilleur », et ceux qui s’opposent à ce monde meilleur que j’entrevois, constituent une masse indéterminée qu’il s’agit essentiellement de rallier à mes idées. Pour certains d’entre vous, l’ennemi est clairement défini, alors que le but est moins circonscrit, en gros : « me débarrasser de mon ennemi ». La différence est cruciale parce que ce qui m’apparaîtra dans ma cause « centrée sur le but », comme une victoire apparaîtra aux yeux de celui « centré sur l’ennemi », comme ma défaite. Ce qui m’apparaît comme le fait d’avoir pu convaincre mon « ennemi d’un jour » après une longue lutte (il ne s’agit bien sûr que d’une première bataille et non de la guerre), apparaît à mon ami « ennemi-centré » comme le fait que je me sois rallié au camp de l’ennemi. "

Un peu plus loin, Paul précise sa pensée : "Ceci éclaire il me semble, non seulement la discussion d’hier mais aussi celle qui eut lieu précédemment à propos de la « création monétaire par les banques commerciales » : trier parmi les torts de l’ennemi est une perte de temps puisque son statut d’« ennemi » ne sera jamais mis en cause. Cela explique aussi pourquoi nous procédions, de notre côté, en proposant une démonstration toujours plus fouillée, toujours plus complète, alors que nos opposants s’efforçaient eux d’allonger la liste de ceux qui sont de leur avis. Cet argument « par le nombre » me déconcertait : « Quel importance, le nombre ! », me disais-je, mais le nombre n’est pas indifférent s’il s’agit de se compter, de compter « ceux qui sont comme nous » et « les autres ». "

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Mon commentaire (ÉC) (je le publie ici, chez moi, puisque Paul censure désormais aussi mes réactions les plus anodines, apparemment) : la dérive de Paul est assez triste. Il ne lui apparaît nullement que la liste qui s'allonge des avis argumentés contre le sien est probablement un travail fouillé tout aussi respectable que son propre travail, et que ce qu’il appelle « un argument par le nombre » est en fait un grand nombre d’arguments, arguments avec lesquels il n’est pas d’accord, certes, mais qu’il n’arrive pas à réfuter pour nous convaincre, ce qui le conduit à nous discréditer par d’autres voies, celles des « mauvaises intentions » qu’il prétend identifier. Il n'imagine pas (il n'imagine plus), apparemment, que ses propres "démonstrations toujours plus fouillées" puissent être simplement fautives, complexes mais inopérantes (sauf pour noyer le poisson de la critique sociale contre les banques).

On est donc de plus en plus, chez Paul, depuis des mois, dans le procès d'intention au lieu du débat, débat qu’il fuit depuis longtemps en répétant brièvement que tout est réglé depuis des lustres, qu’il suffit désormais de relire les débats passés, et surtout d’acheter son livre pour être instruit de la vraie vérité, enfin éclairée par Paul Jorion, et que seuls des obstinés mal lunés, qui ont certainement décidé à l’avance de ne pas changer d’avis, continuent à ergoter…

On notera qu'apparemment, seuls ceux qui contredisent la thèse de Paul Jorion sont ainsi animés de mauvaises intentions, et donc censurés.

Ce matin, vers 10h, j'ai envoyé un message, assez irréprochable je crois, qui expliquait à Paul que ma position n'est ni la sienne (« convaincre ceux qui nuisent à l'intérêt général au lieu de les combattre »), ni celle qu'il imagine de ses contradicteurs (« vouloir la peau d'un ennemi fixé à l’avance, sans recours possible ») : je lui ai expliqué une « troisième voie », mon approche par les institutions, précisément au-delà des dominants du moment, quels qu'ils soient.

Il est tard ce soir, Paul m'a envoyé quelques mails dans la journée pour me dire que le nombre ne fait rien à l'affaire et que je ferais mieux d'analyser les problèmes au fond (comme si ce n'était pas ce que je fais depuis le début, très au fond), et à 23 h 55, mon commentaire n'a toujours pas été publié. Paul m'a dit qu'il ne sait pas pourquoi mon commentaire n'est pas publié, que ce n’est plus lui qui "modère", qu’il va demander…

Tiens, à 19h 20, il m'a donné cette explication sibylline : "il me dit qu'il l'a rejeté".

Qui ça, "il" ? Je ne sais pas.

Alors j'en ai assez de voir des dizaines de commentaires satisfaits être publiés librement toute la journée chez Paul, alors que le mien est finalement censuré ; aussi, je le publie ici, chez moi :

Étienne Chouard a dit, ce dimanche 14 mars 2010, à 10 h 15, message censuré par Paul Jorion :
http://www.pauljorion.com/blog/?p=9094#comment-64578


PRIORITÉ AUX INSTITUTIONS
et donc à un processus constituant désintéressé.

Paul,

En résumant notre controverse monétaire à deux positions — 1. "Ceux qui veulent détruire l'ennemi", et 2. "Ceux qui préfèrent convaincre l'adversaire de changer d'avis" —, tu as oublié une troisième position (et c'est la mienne) qui est de s'en prendre très prioritairement aux INSTITUTIONS :

Prenant acte qu'il n'y a ni bons, ni méchants, qu'il n'y a pas d'ennemis irréductibles, justement, qu'il ne peut pas y avoir de complot général contre l'humanité, mais seulement de mauvaises institutions qui ne fixent pas de vraies limites aux puissants du moment ; considérant que "les chefs sont des salauds puissants mais que les sujets sont des salauds en puissance" (Scutenaire), je cherche une solution qui ne dépende pas de la vertu supérieure (illusoire et précaire) de qui que ce soit, mais qui compte plutôt sur une bonne règle de droit, placée bien au-dessus des hommes au pouvoir : je propose de réfléchir très prioritairement à un processus constituant désintéressé, c'est-à-dire à une Assemblée constituante dont les membres n'aient pas un intérêt personnel contraire à l'intérêt général.

Pour moi, l'important n'est pas qui vote la Constitution.

Ce qui compte par-dessus tout, c'est qui écrit la Constitution.

Et seule une Assemblée constituante tirée au sort garantira au Peuple ce désintéressement décisif des auteurs de la Constitution.

Objectif : en matière monétaire comme en politique, comme en toute autre matière, si tous les dépositaires d'un pouvoir avaient vraiment peur d'une sanction, du fait d'une règle supérieure qui leur soit parfaitement inaccessible, si tout pouvoir avait les bonnes limites, celles que souhaitaient ardemment Aristote et Montesquieu, en un mot si nous prenions les problèmes à la racine, le monde serait beaucoup moins injuste.

La justice sociale n'est une utopie que parce que nous ne prenons pas le mal à la racine.

Figure-toi, Paul, que même tes contradicteurs les plus opiniâtres (sur le point très précis de la création monétaire par les banques commerciales), au-delà des controverses point par point, désirent aussi un monde meilleur ;-)

Amicalement.

Étienne.

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PS :

• j'ai mis à jour TOUT NOTRE DÉBAT SUR LA MONNAIE depuis deux ans :
http://etienne.chouard.free.fr/Europe/Tout_notre_debat_sur_la_monnaie_chez_Paul_Jorion.pdf.

7 800 pages (pdf, 40 Mo) de débats passionnés et passionnants.
Merci d'avoir permis ça.

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• J'ai aussi fait le point de ma bibliothèque personnelle sur le sujet de la création monétaire, avec une nouvelle photo de ma pile.

http://etienne.chouard.free.fr/Europe/BibliographieCreationMonetaire2_mars2010.jpg

Remarque : les deux piles ont doublé depuis un an ;-)

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Pour apprivoiser l'idée géniale du tirage au sort en politique, lisez l'avis enthousiaste de Tocqueville :

« J'entends par JURY un certain nombre de citoyens PRIS AU HASARD et revêtus momentanément du droit de juger.

(…)

L'institution du jury peut être aristocratique ou démocratique, suivant la classe dans laquelle on prend les jurés ; mais elle conserve toujours un caractère républicain, en ce qu'elle place la direction réelle de la société dans les mains des gouvernés ou d'une portion d'entre eux, et non dans celle des gouvernants.

(…)

Le jury est avant tout une institution politique ; on doit le considérer comme un mode de la souveraineté du peuple ; il faut le rejeter entièrement quand on repousse la souveraineté du peuple, ou le mettre en rapport avec les autres lois qui établissent cette souveraineté. Le jury forme la partie de la nation chargée d'assurer l'exécution des lois, comme les Chambres sont la partie de la nation chargée de faire les lois ; et pour que la société soit gouvernée d'une manière fixe et uniforme, il est nécessaire que la liste des jurés s'étende ou se resserre avec celle des électeurs. C'est ce point de vue qui, suivant moi, doit toujours attirer l'attention principale du législateur(*). Le reste est pour ainsi dire accessoire.

(…)

De quelque manière qu'on applique le jury, il ne peut manquer d'exercer une grande influence sur le caractère national ; mais cette influence s'accroît infiniment à mesure qu'on l'introduit plus avant dans les matières civiles.

Le jury, et surtout le jury civil, sert à donner à l'esprit de tous les citoyens une partie des habitudes de l'esprit du juge ; et ces habitudes sont précisément celles qui préparent le mieux le peuple à être libre.

Il répand dans toutes les classes le respect pour la chose jugée et l'idée du droit. Ôtez ces deux choses, et l'amour de l'indépendance ne sera plus qu'une passion destructive.

Il enseigne aux hommes la pratique de l'équité. Chacun, en jugeant son voisin, pense qu'il pourra être jugé à son tour. Cela est vrai surtout du jury en matière civile: il n'est presque personne qui craigne d'être un jour l'objet d'une poursuite criminelle; mais tout le monde peut avoir un procès.

Le jury apprend à chaque homme à ne pas reculer devant la responsabilité de ses propres actes ; disposition virile, sans laquelle il n'y a pas de vertu politique.

Il revêt chaque citoyen d'une sorte de magistrature ; il fait sentir à tous qu'ils ont des devoirs à remplir envers la société, et qu'ils entrent dans son gouvernement. En forçant les hommes à s'occuper d'autre chose que de leurs propres affaires, il combat l'égoïsme individuel, qui est comme la rouille des sociétés.

Le jury sert incroyablement à former le jugement et à augmenter les lumières naturelles du peuple. C'est là, à mon avis, son plus grand avantage. On doit le considérer comme une école gratuite et toujours ouverte, où chaque juré vient s'instruire de ses droits, où il entre en communication journalière avec les membres les plus instruits et les plus éclairés des classes élevées, où les lois lui sont enseignées d'une manière pratique, et sont mises à la portée de son intelligence par les efforts des avocats, les avis du juge et les passions mêmes des parties. Je pense qu'il faut principalement attribuer l'intelligence pratique et le bon sens politique des Américains au long usage qu'ils ont fait du jury en matière civile.

Je ne sais si le jury est utile à ceux qui ont des procès, mais je suis sûr qu'il est très utile à ceux qui les jugent. Je le regarde comme l'un des moyens les plus efficaces dont puisse se servir la société pour l'éducation du peuple. (…)

Ainsi le jury, qui est le moyen le plus énergique de faire régner le peuple, est aussi le moyen le plus efficace de lui apprendre à régner. »

Tocqueville, « De la démocratie en Amérique », Livre 1, deuxième partie, chapitre VIII. GF Flammarion, tome I, p 371 et s.

(*) Attention : à l'époque de Rousseau et de Tocqueville, "Législateur" signifie "Constituant". ÉC.

(Fin du message censuré par Paul Jorion.)

Pas de quoi fouetter un chat, n’est-ce pas ?

Censuré, pourtant.

Carrément.

À bien y réfléchir, c'est peut-être surtout la force adverse de l'image —le message trop clair de l'affreuse pile...— qui a donné de la force au ciseau censeur ;-)

(Vous pouvez cliquer sur l'image de la pile et ensuite utiliser Ctrl + roulette de la souris pour agrandir l'image et lire les titres.)

Malgré mes conseils insistants l'an passé, Paul a mis le doigt dans la facilité de la censure, et il est en train de se faire prendre le bras et le reste : il censure désormais carrément tout ce qui le dérange un tant soit peu. Si le blog de Paul Jorion n’accepte plus exclusivement que les intervenants qui lui vouent une dévotion sans faille, ça retire beaucoup d’intérêt (et de crédibilité ?) à ce lieu de débat : on est en train d'y passer de la science à la religion. Pour ma part, ça ne m'intéresse pas trop d'aller écouter la messe, de Paul Jorion comme de qui que ce soit :-)

Et quand Paul se présente, en conclusion de son billet, comme toujours à l'écoute de tout le monde malgré les mauvaises intentions de ses interlocuteurs les plus obstinés, alors qu'en fait, il censure en douce tous les commentateurs qui le gênent, on ne reconnaît plus le Paul des premiers temps, humble animateur d'un "cerveau collectif" pétillant, idée formidable : Paul croit qu'il reste le même, mais en fait, il change. Je me fais une autre idée du progrès. Je trouve tout ça assez triste.

Je continuerai à lire François Leclerc, dont l'intérêt ne faiblit pas depuis le premier jour.

En tout cas, pour ma part, je sais de mieux en mieux pourquoi, autant que possible, je m’interdis de censurer sur mon site : je tiens à la libre contradiction comme à la prunelle de la démocratie.

Tout ça est plutôt décevant, mais c'est assez humain aussi.

Étienne.