Bonjour à tous.

Après six mois passés sans publier un billet (ni actualiser ma page de ‘Liens’, signe de découragement profond, inédit depuis cinq ans), c’est avec plaisir que j’accueille ici la réflexion d’un homme qui est devenu un ami cher : André-Jacques Holbecq a préparé un commentaire très intéressant au récent livre de Paul Jorion, « L’argent, mode d’emploi », commentaire qui tâche de rapprocher les points de vue après dix-huit mois de riches débats sur le blog de Paul, et de clarifier les points qui restent en controverse.

Paul n’a pas accepté de publier ce commentaire en billet invité. Pourtant, cette réflexion, je trouve, avait sa place chez Paul car de nombreux lecteurs y sont aguerris aux discussions monétaires, et aussi parce que c’est dans la controverse que tout le monde progresse, pas dans le consensus (surtout contraint…). Mais Paul semble fatigué de ce débat et refuse de plus en plus de contributions sur ce sujet qu’il estime épuisé.

C’est dommage, mais nous n’y pouvons rien.

Par contre, nous pouvons publier chez nous ce que bon nous semble, et je soumets donc au feu de votre critique cette synthèse intéressante d’André-Jacques.

Ne ratez pas l'exemple du petit banquier directeur d'agence, et le point de vue des employés de chaque banque : c'est une très utile explication pour comprendre la controverse avec les professionnels de la finance comme Paul. Les coups de surligneur sont de moi, comme d'habitude ;-)

André-Jacques, je te laisse la parole :o)

Étienne.


« L’argent, mode d’emploi » : un commentaire, par A-J Holbecq

Comme sans doute beaucoup de lecteurs du blog de Paul Jorion, j’ai terminé la lecture de « L’argent, mode d’emploi », et j’aurais aimé que Paul me permette de m’exprimer dans un billet invité. Il m’a dit qu’il n’en a pas le temps, dont acte. Mais comme Étienne m’a gentiment proposé de publier cette réflexion sur son propre blog, c’est ce que je vous propose aujourd’hui.

Il est indéniable que beaucoup de points nous rapprochent, Paul Jorion et moi. Par exemple, pour ne prendre qu’eux, nos analyses sur la spéculation, l’intérêt et les paradis fiscaux.

Néanmoins, deux points importants nous séparent encore, et je vais tenter de m’expliquer sur les deux : nous mettre d’accord sur ceux-ci permettrait d’effacer beaucoup d’incompréhensions mutuelles, mais surtout de mieux œuvrer pour le bien commun.


1 - Sur la monnaie (ou l’argent, appelons-les comme nous voulons), nos définitions sont évidemment différentes

Le « système bancaire » considère la monnaie fiduciaire et la monnaie scripturale (peut-on les appeler argent fiduciaire ou argent scriptural ?), ainsi que les masses monétaires de la plus liquide (M1 ; monnaie fiduciaire + dépôts à vue) à la moins liquide (M3), « placée » jusqu’à 24 mois.

Mais on peut se demander : « pourquoi pas à 2 ans et 1 jour ? »

Simplement parce qu’il faut bien une limite. Au dessus de cette limite, et également en ce qui concerne d’autres actifs, les placements ne sont plus considérés comme de la monnaie mais comme de l’épargne.

Pour ma part, et bien que n’étant globalement pas d’accord avec ces actuelles définitions de ce qu’est la monnaie, je pense que pour se comprendre, il est nécessaire de parler la même langue et donc, j’accepte, faute de mieux, leurs définitions et leurs classements : mais nous pourrons en débattre.

Je rajoute, pour être tout à fait clair, que toute la monnaie des banques commerciales (plus de 92% de M3), — que Paul Jorion appelle « reconnaissances de dettes » —, est à mon sens de la « fausse monnaie » qui devrait être interdite à la fabrication privée et remplacée par de la monnaie centrale scripturale ; sommes-nous d’accord sur ce point ?


2 – Sur la création monétaire ou plutôt la création de « reconnaissances de dettes » par le système bancaire privé.

Là, il me semble que Paul et d’autres ont mal compris le fonctionnement du système. Il est possible que les explications n’aient pas été assez claires, il est possible que certains se soient un peu « mélangé les pinceaux ». Et à partir de ces prémisses fausses qui ont été retenues dans la critique, se gausser de ceux qui défendent l’existence d’une possibilité « boule de neige » lors de la création de « monnaie dette » (monétisation de créances) par les banques commerciales devient évidemment facile.

Pour Paul (si j’ai réussi à suivre son raisonnement qui n’est évidemment pas le mien), si Casimir dépose 100 de monnaie scripturale sur son compte à sa banque (dépôt à vue), le système de réserves fractionnaires (disons de 10%) permettrait à sa banque de prêter 90 à Oscar en les retirant (sans le lui dire) des 100 de Casimir, qui, les déposant à sa propre banque pourrait ainsi prêter à Auguste 81 en les retirant du compte d’Oscar (toujours sans le dire), etc. (p.142 et suivantes).

Chacun pense donc qu’il détient une certaine somme correspondante à ce que lui indique son relevé bancaire, alors qu’elle ne serait que de 10%, si l’on suit ce raisonnement.

J’ignore d’où vient cette mauvaise compréhension qui part sur l’idée que les banquiers prêtent une partie des dépôts à vue de leurs clients et gardent 10% (ou tout autre montant) en « réserves fractionnaires »; ne serait-ce pas de la réflexion des banquiers qui considèrent que pour prêter il leur faut des ressources ?

Plutôt que de répéter la démonstration qu’on trouve habituellement dans tous les livres d’économie, à savoir l’explication par étape en considérant d’abord que tout le système n’existe qu’au sein d’une seule banque, puis en introduisant deux banques avec des parts de marché différentes, puis pour finir en introduisant une banque centrale dans la démonstration, (banque centrale qui seule peut satisfaire à la demande de monnaie centrale, la plus connue étant la monnaie dite « fiduciaire »), essayons de nous mettre à la place du « petit » banquier, simple directeur d’agence.

Dans son activité, ce banquier, trésorier d’agence, ne s’inquiète pas de savoir s'il crée de la monnaie ou pas : le banquier-trésorier va uniquement chercher à équilibrer ses comptes à la Banque Centrale (la « banque des banques »), par rapport aux autres banques. Si sa banque prête trop par rapport aux autres, c'est le système qui va la rappeler à l'ordre, car il faudra soit qu'il s'endette auprès des autres banques (et les lignes de crédit ne sont pas illimitées), soit qu'il mobilise des actifs sur le marché monétaire (et là non plus, son bilan n'est pas inépuisable....)


1 - Au niveau d'une banque prise isolément, les deux positions suivantes correspondent à l'expérience du banquier :

a) il crée des dépôts en achetant (en monétisant) une créance (une reconnaissance de dette) et en payant cet achat de créance par une inscription immédiate du montant au crédit du compte à vue du client, lequel pourra utiliser ce compte pour régler ses dépenses.

b) il a besoin de dépôts pour le financer car il va devoir financer son déficit de trésorerie vis à vis des autres banques.

Donc le banquier isolé n'a pas le sentiment qu'il peut créer de la monnaie avec son stylo, parce qu'il faudra bien qu'il "finance" le prêt qu'il a accordé.


2 - Au niveau du système bancaire dans son ensemble, toutes les banques prêtent (elles font toutes le point 1a ci-dessus), et vont donc (pas forcément consciemment) se refinancer les unes les autres.

Prenons un cas très simple où la monnaie n'est composée que de dépôts bancaires (pas de réserves obligatoires ni de demande de billets de la part de sa clientèle, la seule nécessité restant la compensation interbancaire) et où l’ensemble des dépôts des clients dans tout le réseau bancaire est de 100 000.

Supposons une toute petite banque A qui fait 1% de part de marché de l'ensemble des dépôts toutes banques confondues. Les dépôts de ses clients sont donc de 1 000 et la part de marché des autres banques prises dans leur ensemble est donc de 99% de l’ensemble des dépôts, ce qui représente un total de 99 000

Supposons que cette banque A augmente ses crédits (et donc – instantanément - ses dépôts à vue) de 100 (10%). Elle va devoir financer 99 (la quasi totalité) qui part vers les autres banques (les fuites), puisque 99% des comptes à vue sont détenus par des clients dans les autres banques (toutes choses égales par ailleurs).

Mais, heureusement, les autres banques vont aussi prêter (si elles ne le faisaient pas, elles perdraient une partie de leur clientèle qui irait vers la banque prêteuse et donc des dépôts), c'est-à-dire créer des dépôts et subir des sorties qui vont aller vers les autres banques.

Supposons donc que les autres banques augmentent leurs crédits/dépôts à vue de 10% également, c'est-à-dire de 9 900. Elles vont subir globalement une fuite de 1% de 9 900 vers la banque A soit 99.

La banque A reçoit donc ces 99 sous forme de dépôts, lesquels vont "financer" le crédit qu'elle a consenti, mais on comprend bien que le crédit qu’elle a fait précède les dépôts.

Donc, le système bancaire dans son ensemble aura créé 10 000 de monnaie de crédit, mais chaque banquier-trésorier aura eu le sentiment qu'il les a financés par des dépôts venant des autres banques et qu'il a ainsi mobilisé de l'épargne préexistante. Ainsi, le témoin extérieur de cette opération aura l’impression que ce sont les dépôts à vue qui sont prêtés, alors qu’il s’agit de création monétaire par le crédit, créant ces dépôts.

Dans ce qui précède la simplification est patente. Un réseau bancaire (« une banque »), lorsqu’il monétise des créances, est tenu de disposer :

a) Dans son bilan, de sensiblement 8% (qui peut descendre à 4%) des crédits en cours sous forme de capitaux propres pondérés formant une « base de capital » (ratio Mac Donough dans le cadre des règles de Bâle II). Il n’y a évidemment pas de dépôt de ces 8% en banque centrale, mais ce sont ces besoins de 8% de fonds propres qui expliquent l’idée que les banques peuvent créer 12,5 fois la monnaie qu’elles détiennent.

b) d’une certaine quantité de monnaie centrale correspondant à ce que l’on nomme « fuites », et qui correspond 1) à la demande de monnaie fiduciaire par le secteur non bancaire, 2) aux réserves obligatoires – montant bloqué en Banque Centrale – et correspondant à 2% des dépôts (dépôts à vue, dépôts à terme d’une durée inférieure ou égale à deux ans, dépôts remboursables avec un préavis inférieur ou égal à deux ans, titres de créances d’une durée initiale inférieure ou égale à deux ans), 3) aux besoins de compensation qui se produisent dans les cas montrés ci-dessus.

S’il est connu que l’ensemble des réseaux bancaires (puisque les compensations entre les banques s’annulent), peut émettre une quantité limitée de monnaie scripturale (reconnaissances de dettes), à partir d’une quantité donnée de monnaie centrale qu’il détient ou qu’il peut se procurer. Ce coefficient multiplicateur est connu de tous les économistes et il est égal à 1 / [X + Z (1 – X)] (avec X le coefficient de préférence pour les billets et Z celui des réserves obligatoires).

Un exemple avec X=13% des dépôts et Z=2% des crédits donne ce multiplicateur théorique (encore faut-il la demande ou la faiblesse d’une épargne préalable proposée sur le marché) à 6,7842.

Néanmoins, dans un document récent (6 mai 2009), Patrick Artus a confirmé que les banques n’utilisaient pas totalement ce pouvoir de création monétaire : « Une porosité entre base monétaire et masse monétaire est le multiplicateur monétaire. Or, il s’est effondré. Alors que les banques européennes génèrent habituellement 4800 euros à partir de 1000 euros de monnaie banque centrale, leur capacité de création monétaire est tombée à 3500 euros depuis Lehman. »

Pour finir n’oublions pas de préciser que lorsqu’un emprunteur rembourse, à sa banque, le capital emprunté (et dépensé), sa banque efface sa reconnaissance de dette : la monnaie est ainsi détruite (nous ne parlons pas ici des intérêts). En effet la création de monnaie scripturale par un réseau bancaire est stricto sensu l’inscription simultanée du montant du crédit sur le compte de l’emprunteur qui va ainsi pouvoir payer ses fournisseurs, parallèlement à l’inscription de la dette (je préfère dire « la garantie »), à l’actif du bilan de la banque. Inversement, le remboursement du prêt équivaut à la suppression simultanée de l’inscription à l’actif et du montant équivalent sur le compte de l’emprunteur (qui avait donc dû le rendre créditeur du même montant) : il n’y a pas de transfert du capital remboursé de la part de l’emprunteur vers la banque.

Je précise bien que nous avons parlé ici de la création de « monnaie » bancaire privée scripturale et non du second rôle des banques, celui de « circulateur d’épargne », comme l’écrit André Chaîneau : «L'étonnant est que pendant très longtemps - et peut-être même encore ! - la création monétaire a été ignorée comme élément des moyens de financement de l'économie ! En effet, la théorie limitait l'offre de fonds prêtables à n'être qu'une offre de ressources épargnées par les agents du secteur non bancaire, une offre qui ne débordait pas du cadre de ce secteur non bancaire. En conséquence, le secteur bancaire était ignoré! Mais le problème que les banques vont maintenant poser n'est évidemment pas celui de leur existence, mais celui de leur double fonction. Elles ne sont pas seulement les institutions créatrices de monnaie étudiées jusqu'à maintenant; elles sont également des institutions collectrices d'épargne. Aussi participent-elles au financement de l'économie non seulement en y injectant de la monnaie, mais également en y faisant circuler l'épargne.»

Mais, d’où vient cette épargne préalable ? Qui l’a « fabriquée » à l’origine? Je vous laisse y réfléchir

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Il faut aussi répondre à deux questions souvent posées.

a) - « pourquoi les banques devraient se prêter de l’argent entre elles, ou, à défaut, se refinancer à la banque centrale si elles peuvent créer de la monnaie ? »

La réponse est simple : si elles peuvent (sous certaines conditions) créer leur propre monnaie, leurs concurrentes n’acceptent, elles, que de la monnaie banque centrale, qu’aucune banque commerciale ne peut créer. On se retrouve dans le cas explicité précédemment, à savoir que les « fuites » vers d’autres réseaux sont proportionnelles à la part de marché des dépôts. Créer de la monnaie pour elles mêmes aurait comme conséquence que cette monnaie va fuir vers d’autres banques au prorata des parts de marché de ces dernières.

b)- « pourquoi les banques, si elles peuvent créer la monnaie, peuvent-elles faire faillite » ?

La réponse est quasiment la même que celle de la question précédente. Néanmoins nous avons tenté de préciser et les réponses, un peu trop longues pour que cet article reste digeste, sont visibles sur la page http://monnaie.wikispaces.com/Dette-FAQ.

Il reste que, aussi bien Paul que moi-même, appelons de nos vœux un système bancaire plus sain dans lequel les banques commerciales ne puissent plus demander des intérêts sur ces « reconnaissances de dette » communément nommées « monnaie scripturale » ni spéculer en prenant des risques inconsidérés.

Tiens, c’est justement ce que propose Maurice Allais depuis des lustres !

J’espère qu’ayant lu ce billet, le point de vue de Paul Jorion sur la création « monétaire » pourra évoluer.

A-J Holbecq