Chers amis,

Je continue à puiser dans l’œuvre d'Alain des armes pour résister :

« L'antique comparaison, tirée du navire et du pilote, n’a pas fini d’instruire les citoyens de leurs devoirs et de leurs droits. Premièrement apparaît cette remarque de bon sens qu’on ne choisit pas le capitaine d’après sa naissance, mais d’après son savoir. Et par là nous sommes délivrés d’un genre de servitude, mais pour retomber aussitôt dans un autre, car c’est le plus savant qui est capitaine. Dès qu’il a fait ses preuves, tout est dit. Prompte obéissance, prompte et silencieuse, voilà ce qui nous reste.

Il n’est pas dit que le simple matelot comprendra toujours ; et le capitaine n’est nullement instituteur ; il n’en a pas le temps. Mais bien mieux, supposons qu’un capitaine, et non sans renommée, soit au nombre des passagers ; il n’est pas encore évident que celui-là aura le droit de discuter, et d’expliquer aux matelots que la manœuvre à laquelle ils participent n’est peut-être pas la meilleure, ou la seule qui soit possible ; car on agit mal si l’on pense à deux choses dont l’une exclut l’autre.

Ainsi le matelot raisonnable devra se persuader lui-même qu’il doit croire celui qui est au gouvernail, et que, lorsqu’on double l’écueil, ce n’est pas le temps d’examiner. Et comme il n’est point du matelot de savoir où est l’écueil, quel est le risque, et à quel moment le navire est sauf, ce n’est jamais le temps d’examiner. Aux fers, donc, l’esprit fort qui discute ; aux fers le matelot qui écoute. Songez maintenant à cette traversée sans fin, et toujours périlleuse, que nous faisons tous sur un grand vaisseau ; songez qu’il n’y a point de port. C’est tempête de monnaie, tempête de travail, tempête de guerre toujours ! "Ne parlez pas au capitaine."

Il est vrai que l’on juge le capitaine qui a perdu son navire, comme aussi le machiniste qui est venu butter sur l’obstacle. De même l’on voudrait juger le général qui a attaqué témérairement, et le colonel qui a fait fusiller un peu trop vite des hommes qui peut-être se sont mépris, ou bien qui ont fait ce que tous faisaient. Mais ce genre de procès ne conduit à rien ; car il n’est pas dit que le plus savant ne se trompera jamais. Et, au surplus, il est bien aisé de montrer que l’homme de métier a fait pour le mieux. Enfin, à la rigueur, si l’on voulait prouver que la faute était évitable, il faudrait pouvoir recommencer et faire mieux. Or on ne peut jamais recommencer. La vague est autre, le brouillard est autre. Une situation ne se retrouve jamais.

Ici le citoyen souvent s’abandonne, et même se détourne par système de ces irritantes pensées. Mais il faut suivre la comparaison. Le capitaine du navire est juge des moyens ; il n’est pas juge de la fin. C’est l’armateur qui dit où il faut aller. De même c’est le citoyen qui dit où il faut aller.

Mais, répond le tyran, il n’y a point de doute là-dessus ! Vous voulez tous richesse et puissance. À quoi Socrate répondait : "Non pas d’abord richesse et puissance ; mais d’abord justice." La puissance donne un genre de sécurité, la justice en donne un autre, qui ne contente pas moins la partie inférieure de l’homme, et qui contente aussi l’autre. Et si l’on voulait soutenir que l’homme reste indifférent devant les massacres, les supplices, les emprisonnements, les suspicions, on ferait rire. Mais bien mieux, il y a un bon nombre d’hommes qui s’indignent de ces choses, toute crainte mise à part, et ce ne sont pas les pires. Et encore est-il que beaucoup d’hésitants suivraient ceux-là s’ils ne se laissaient étourdir par les discours bien payés, qui toujours plaident pour les pouvoirs, et non sans de fortes raisons que j’ai voulu rassembler ci-dessus.

Tout examiné, je conclus qu’il faut plaider aussi contre, réveiller tous les citoyens autant qu’on peut, et tenir ferme cette idée que les pouvoirs sont nos serviteurs, et non point nos maîtres. "Ou puissance d’abord, ou justice d’abord." Et ce n’est point au pilote, si savant qu’on le suppose, qu’il appartient de répondre. »

Alain, 1er juin 1927.

On nous sert souvent cet argument que seul le capitaine a la compétence pour bien naviguer et que le peuple DOIT donc s'en remettre en toute confiance à ses élus, plus compétents que lui... Voici donc un fort argument en retour : admettons que le capitaine soit le seul maître à bord, mais c'est pour garder un cap lui est imposé par son employeur (qui le surveille de près et peut le révoquer à tout moment).

Les graines vont bien finir par germer, non ?

Amicalement.

Étienne.