Alain, le philosophe, est un des penseurs préférés de Pierre Rosanvallon et je comprends cette faveur.

Le Propos que je voudrais partager avec vous ce soir est un petit bijou :

« "Pourquoi n'adhérez-vous pas à un parti révolutionnaire ?" On m'a posé cette question plus d'une fois. Et je répondrai toujours la même chose : c'est parce que je suis plus révolutionnaire que vous tous. Je ne dis pas seulement que je n'ai aucune confiance dans aucun genre de chef ; ce serait trop peu dire. Au fond, je suis assuré que tout chef sera un détestable tyran si on le laisse faire. Pourquoi j'en suis assuré ? Parce que je sais très bien ce que je ferais si j'étais général ou dictateur. Les passions qui se rapportent à ce genre de métier ne sont jamais qu'endormies. Quel bonheur d'avoir une garde de fidèles ! Qu’il est agréable de ne jamais revenir sur un ordre ; de n'y plus penser ; d'écraser tout ce qui résiste, comme une grande machine qui passe. Quel bonheur aussi de jouer le grand jeu, de défier, de risquer, de braver !

Quelle éloquence que celle de Napoléon ! Et, parbleu, c'est la même que celle d'un chef de pirates : « Ce que je déciderai, vous le ferez ; et vous pouvez en être sûr. » Cette certitude de soi, on y arrive bien vite. Dans le grand sillage les hommes sont entraînés. Et heureux. De cela aussi je sais quelque chose ; car je suis capable de marcher sur les pas d'un homme brave et résolu. La fidélité est par elle-même délicieuse.

Et quant aux idées, demanderez-vous, qu'est-ce qu'elles deviennent ? Qu'est-ce qu'on en fait ? C'est très simple ; on n'y pense plus jamais. Il n'y a rien de plus facile que de ne pas penser. Il suffit d'être très occupé aux actions. Il suffit d'avoir des intrigues à démêler, un pouvoir à conserver, un ordre à exécuter. Si vous voulez être tyran, ne laissez aucun repos ni aux autres ni à vous-même. Ils seront heureux. Vous serez heureux. La puissance est comme un alcool. Le bonheur d'estimer donne la force de mépriser. On donnerait sa vie pour ses amis. À ce point de résolution, la vie d'un ennemi ne compte guère.

Quel est donc l'orateur qui parle en égal à des égaux ? Il commence bien ainsi mais la fureur d'admirer, qui est enivrante, a vite fait de le déloger de sa modestie ; car le fracas des bravos est de force ; l'oreille ne s'y trompe pas. On se sent maître et Jupiter d'un orage humain, d'un heureux orage qui jure de déraisonner. On se dit : « Marchons toujours, puisque moi du moins je sais où je vais. » Mais ce n'est plus vrai. La première faute du chef, la plus aisée, la plus agréable, la plus ignorée de lui-même, c'est de se croire. Là-dessus je n'irai pas ramasser des exemples ; on ne voit que cela. Alexandre, Napoléon, Lénine, Trotsky, ce sont des hommes divins ; ce furent des hommes divins au commencement.

Disons en peu de mots que le suffrage périt par l'acclamation. Stendhal, qui a éprouvé tous ces mouvements, a percé d'un coup la cuirasse, comme il fait toujours : « La nation s'enivre de gloire ; adieu la liberté ! »

Pourquoi c'est ainsi ? Il suffit de voir l'homme debout et marchant pour comprendre comment il se fait que c'est ainsi. La tête est petite et froide. Le dos est large et généreux. La pensée est une grande et petite chose qui jusqu'à présent n'a jamais réussi. C'est toujours le thorax, lieu du courage et de la colère, qui prend le commandement. La justice s'irrite à seulement parler fort ; elle n'est plus justice ; et la fraternité enivrée n'est plus fraternité du tout.

Voyez les syndicats divisés contre eux-mêmes, et gouvernés par des empereurs, des ministres, des adjudants. Et pourtant s'il y a au monde quelque organisation démocratique, c'est bien celle-là. Tout y devrait marcher par des réunions d'égaux, où le chef n'est que secrétaire. En fait tout va par décrets, mouvements d'éloquence, et union sacrée. Si cet ordre nouveau s'affirme, ce sera par un Alexandre, par un César, par un Napoléon, qui refuseront gloire et puissance, qui seront et resteront peuple en toutes leurs fibres ; qui sauveront dans ce grand corps les pensées diverses, égales, opposées, amies ; qui aimeront la justice, et refuseront ce mouvement de mordre, si terriblement joint à toutes nos amours. Et Descartes le solitaire a bien dit que notre plus ancien amour est de bien manger ; d'où vient que tout amour dévore ce qu'il aime.

Là-dessus vous dites que la froide sagesse vous ennuie. Très bien. Jouez donc éternellement le même jeu. Vous changerez seulement de maître. L'Armée Nouvelle attend des volontaires. Courez-y. Une fois de plus vendez la liberté. Librement vendez-la. »

Alain, février 1932.

C'est étonnant comme on peut relire dix fois les textes d'Alain sans s'en lasser une seconde.

Est-ce que nous trouverons un jour ces hommes providentiels (dont il faudra penser à se méfier pourtant, par principe), capables de refuser gloire et puissance, refusant de mordre ?