La droite n’est plus ce qu’elle était

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l’unité républicaine consolidée par l’opposition au fascisme et au nazisme avait changé la nature du conflit gauche droite : il s’agissait non plus d’éliminer l’adversaire, mais de vivre avec lui et de constituer une communauté politique pacifiée par des compromis sociaux et par le progrès économique. Cette propension pacifique fut renforcée par la compétition stratégique et idéologique de l’Occident avec l’URSS : il fallait persuader la classe ouvrière que le capitalisme tempéré par l’État-providence était de loin préférable au modèle soviétique.

Ainsi, il y a peu encore, nous vivions dans une société dont les traits principaux ont été façonnés dans l’après-guerre par un compromis entre des conservateurs, des libéraux, des démocrates-chrétiens, des radicaux, des socialistes, des communistes… Bref, un ensemble de forces divergentes, mais néanmoins liées a minima par un pacte social et républicain, par le souci de repousser le cauchemar de la guerre civile et de la guerre tout court, celle qui avait anéanti l’Europe. La génération de mes grands-parents et celle de mes parents savaient que le jour où l’on ne parvient plus à faire société au-delà des divergences d’intérêts, de croyances, et de convictions, le jour où l’on ne constitue plus un peuple solidaire où chacun a la garantie de trouver sa place et l’espoir d’améliorer son sort, alors ce sont la peur et la haine qui nous gouvernent avant de nous détruire.

Hélas, cette leçon de l’histoire semble à présent oubliée. Depuis plus de vingt ans, le pacte social et républicain qui nous a procuré la paix civile subit les coups de boutoir d’une nouvelle droite déterminée à l’abattre. Tirant profit d’un bouleversement des rapports de force à la charnière des années 1970-1980, une nouvelle génération politique est décidée à annuler toutes les concessions progressistes jusqu’alors consenties par peur de la guerre civile et de l’ennemi soviétique. Insidieuse, dissimulée et marginale à l’origine, cette entreprise destructrice est désormais manifeste, revendiquée et dominante au sein de la nouvelle droite au pouvoir ; elle entre à présent dans sa phase terminale où le marché doit se substituer au service public, où l’assurance privée doit remplacer la Sécurité sociale, où le contrat libre doit primer sur la loi, où le risque est une « valeur » et la protection une faiblesse, où l’Europe de la libre concurrence doir écarter la perspective d’une Europe politique…

J’imagine que la plupart des électeurs de droite ne voient dans cette orientation rien d’autre que la continuation d’une logique ancienne adaptée au contexte de la mondialisation de l’économie de marché. Ce faisant, ils ne prennent pas la mesure de la « rupture » désormais revendiquée par la nouvelle droite : rupture de l’équilibre entre le principe de libre concurrence et le principe de coopération solidaire. Or, rompre cet équilibre au profit du premier principe, c’est bouleverser en profondeur notre modèle de civilisation et faire basculer la société vers une « dissociété » qui dresse les individus les uns contre les autres, favorise le repli communautaire et l’intégrisme religieux, nourrit la violence incivile et devient finalement ingouvernable dans une dérive autoritaire du pouvoir. Cela, que j’ai déjà amplement démontré dans La Dissociété (Seuil, oct. 2006), constitue au fond l’essence du « danger » dont il sera question dans ce livre.

L’électeur de droite doit comprendre ici l’effet qu’une telle perspective produit pour un homme ou une femme de gauche : exactement l’effet que lui ferait une nouvelle gauche dont le programme serait d’éradiquer le principe de libre concurrence au profit d’une « hypersociété » où règnerait la seule coopération collective organisée par l’État. Il prendrait cela comme une déclaration de guerre et considèrerait qu’il n’a plus rien de commun avec ceux qui lui adressent une telle déclaration. Si nous avons échappé à la guerre civile dans la seconde moitié du XXe siècle, c’est précisément parce que nos grands-parents ont convenu de chercher un équilibre entre principe de concurrence et principe de coopération, entre marché et État, entre initiative privée et service public. Cet équilibre peut varier selon l’évolution des rapports de force et des priorités sociales. Mais le principe même de cet équilibre ne peut être remis en cause sans réveiller la violence qu’il vise à contenir.

Or c’est justement à cette remise en question que procède désormais la droite. Celle-ci engage une rupture avec les compromis fondamentaux qui ont permis la mutation de la violence politique en débat politique. Cette droite n’est plus seulement l’adversaire d’une gauche animée par une autre conception des politiques publiques, elle est désormais l’ennemi de la communauté politique qui nous constitue en peuple solidaire. Car la nouvelle droite entend profiter du nouveau rapport de forces engendré par l’effondrement de l’ennemi soviétique, et par la mondialisation du capitalisme libéral, pour imposer une victoire totale de ses idées.

(…) Je sais qu’une telle menace paraît bien abstraite au lecteur incrédule qui n’a pas encore perçu la mutation de la droite. (…)

L’illusion persistante sur les finalités de la droite

Mais beaucoup d’acteurs et de commentateurs du débat public conçoivent encore l’enjeu des élections avec l’ancienne grille de lecture désormais totalement obsolète. Ainsi, on met en balance une droite plus soucieuse de réalisme économique et de la performance des entreprises et une gauche plus préoccupée par la redistribution des droits sociaux ; une droite survalorisant la sécurité et privilégiant la répression de la violence et une gauche plus attachée à la prévention et à l’éducation ; une droite fidèle à la Ve République et une gauche aspirant à une démocratie plus parlementaire et participative ; une droite visant une Europe libérale face à une gauche en quête d’Europe sociale. L’alternative en jeu dans l’élection opposerait donc deux conceptions différentes de la politique économique, de l’ordre public, de l’Europe et de la démocratie, deux chemins différents en quête de finalités au fond conciliables.

Armé de cette grille de lecture, l’électeur de droite suppose habituellement que, quelle que soit éventuellement la générosité des idées de gauche, la droite présente l’avantage d’être plus réaliste et donc plus compétente pour assurer au moins la prospérité et l’ordre public. Or ce sont là une contrevérité et un contresens absolus. Une contrevérité, car les faits démontrent l’impuissance de la droite européenne et française en matière d’économie et de sécurité et sa propension à provoquer marasme, chômage et montée des violences. Un contresens, car cette façon de concevoir l’enjeu du vote se méprend totalement sur les objectifs poursuivis par la nouvelle droite. Sauf à supposer une incompétence vertigineuse, on ne comprend pas pourquoi la droite européenne mène systématiquement des politiques nuisibles pour l’économie, l’emploi et la sécurité publique. Il me semble plus raisonnable d’émettre l’hypothèse que ces politiques révèlent à quel point la droite se fiche de la croissance, de l’emploi et de la sécurité : elle accomplit en réalité son projet de transformation sociale, tant qu’elle tient le pouvoir, et quoi qu’il en coûte à la génération qui subit l’accouchement d’une nouvelle société aux antipodes du modèle de l’après-guerre.

À quelle société rêve donc la droite ?

La droite ne vise plus une démocratie de marché efficace qui surmonte les tensions sociales par la prospérité générale. Elle vise la dissociété des individus livrés à la guerre économique, privés de tout pouvoir pour orienter collectivement leur destin, disciplinés par la peur ou la pression morale de leur « communauté », au prix, le cas échéant, d’une restriction croissante des libertés publiques. Elle est néolibérale par sa volonté d’étendre la sphère du marché libre à quasiment toutes les activités. Elle est néoconservatrice par sa propension à sacrifier les libertés au nom de l’ordre ; l’ordre qui devient en effet un problème majeur dans un univers de compétition sans frein entre les individus.

Nicolas Sarkozy ne cache d’ailleurs pas son admiration pour l’administration Bush, qui est la plus avancée dans l’accomplissement [chez les autres… ÉC] d’un modèle à la fois néolibéral et néoconservateur. Ce projet est en réalité contraire aux intérêts du plus grand nombre, y compris ceux de l’immense majorité des électeurs de droite. Je montrerai donc comment et pourquoi le projet idéologique et la pratique politique de la nouvelle droite détruisent les perspectives de progrès économiques et social, maximisent l’insécurité, menacent la paix civile et bafouent la démocratie.

(…)

2 La droite contre l’économie et le progrès social

L’économie est assurément le domaine dans lequel la droite affiche avec le plus de condescendance la certitude de sa supériorité absolue sur une gauche archaïque. Le fondement de cette belle assurance consiste en une suite de lieux communs que l’on peut résumer ainsi :

"La gauche veut toujours soutenir la demande de consommation, alors que c’est l’offre qu’il faut stimuler : elle veut toujours réglementer alors que c’est la flexibilité qui est nécessaire ; la gauche veut redistribuer alors qu’il faut créer des richesses ; elle assiste les pauvres et les chômeurs quand il faudrait les inciter à l’effort et au travail ; face aux mutations du monde et de l’économie, la gauche ne pense qu’à la protection alors que seule l’exposition à la libre concurrence nous force d’être compétitifs : et, pour finir, la gauche finance ses politiques inefficaces à grand renfort de déficits publics et de prélèvements obligatoires quand il faudrait au contraire alléger le poids encombrant des charges fiscales et sociales et désendetter le pays. Bref, la gauche a peut-être des intentions généreuses, mais elle reste pétrifiée par des préjugés idéologiques (de vieilles lune keynésiennes ou marxistes) à mille lieues des réalités économiques, et son interventionnisme a pour seul effet de gaspiller l’argent public et de pénaliser ceux qui créent des richesses. La droite au contraire, ne « fait pas d’idéologie », elle est simplement réaliste et c’est ce qui fait toute la différence."

La différence est en effet colossale entre le bilan économique de la droite au pouvoir et celui de la gauche : celui de la première est lamentable.

La vertigineuse incompétence économique de la droite

Les gouvernements Raffarin-Sarkozy puis Villepin-Sarkozy avaient pourtant tout pour réussir puisque, outre leur parfaite maîtrise d’une doctrine économique réputée supérieure, ils se trouvaient confrontés à un environnement très favorable.

(…)

Or, dans ce contexte on ne peut plus aidant, la droite réussit l’exploit de cumuler croissance molle, montée des déficits publics, hausse de la dette publique, aggravation du chômage, décrue massive des créations d’emplois… Elle annonçait une conduite plus efficace de l’économie et une gestion plus rigoureuse des finances publiques qui garantirait son succès dans la lutte contre le chômage. À l’arrivée, c’est un fiasco complet.

(…)

Ça fait vingt ans qu’on empile les mesure d’exonération de charges au nom de l’emploi, et n’importe quel béotien en économie devrait désormais savoir que ces mesures viennent surtout nourrir les marges financières des grandes entreprises, qui les réinvestissent dans des placements financiers ou dans leur développement à l’étranger. Tout le monde sait également que l’argent public rendu principalement aux 10% de Français les plus riches ne stimule pas la demande pour « la PME du coin » : soit il vient gonfler la spéculation financière ou immobilière, soit il simule la demande de voiture allemandes, d’écrans plasma et autres innovations high tech fabriquées à l’étranger.

(…)

Cinq ans pour rien : Ou juste pour démontrer l’inconsistance de la stratégie néolibérale face au chômage, et la vraie crispation idéologique d’une droite qui refuse toujours de reconnaître un simple fait : les politiques de soutien de la demande et d’aides directes à l’emploi sont plus efficaces que les politiques de redistribution en faveur des hauts revenus et des détenteurs du capital.

(…)

La gestion calamiteuse des finances publiques

Cette politique antisociale et antiéconomique n’a même pas l’excuse libérale ordinaire d’avoir constituer un sacrifice nécessaire pour restaurer les comptes publics « dégradés par le laxisme des socialistes » et pour respecter nos engagements vis-à-vis de l’Union européenne. En cette matière aussi, la droite est pitoyable. Sous le gouvernement Jospin, (…)

La gabegie d’argent public est donc en réalité une maladie de droite. La droite fait des économies dans tous les domaines où il faudrait dépenser plus (recherche, éducation, politiques de l’emploi…) pour en faire cadeau aux ménages les plus riches et gonfler les marges financières des entreprises qui, en contrepartie, ne développent ni l’emploi ni l’investissement dans le pays. Les économies réalisées ne réduisent pas les déficits publics ; elles les aggravent au contraire d’autant plus qu’elles se traduisent par un recul de l’emploi et de la demande, ce qui ampute les recettes fiscales et alourdit les aides sociales. Alors, afin de limiter l’envolée de la dette sans remettre en cause les cadeaux fiscaux aux riches, il faut relever les autres prélèvements obligatoires. Voilà pourquoi la droite, qui promettait d’alléger le « fardeau » de l’impôt, l’a en fait alourdi, mais pas pour tout le monde… ou plutôt si, pour tout le monde à l’exception d’une minorité de privilégiés. Voilà comment la droite réussit à échouer sur tous les plans à la fois.

Pour masquer cette gabegie d’argent public au profit d’intérêts très privés, le gouvernement s’efforce de maquiller une partie des déficits et des dettes qu’il accumule. Ainsi, grâce à la loi Raffarin sur la décentralisation, l’État s’est défaussé d’une partie de son déficit en transférant de nouvelles compétences aux collectivités locales sans transfert des recettes fiscales correspondantes. Il s’ensuit une hausse des taxes locales, ce qui autorise un gouvernement qui ne manque pas de culot à rendre les élus locaux responsables de la hausse des prélèvements obligatoires. Ainsi encore, la Cour des comptes ne cesse de dénoncer l’artifice qui consiste à réduire le déficit comptable de l’État en ne payant pas ses dettes à la Sécurité sociale. Et, enfin pour tenter de contenir la progression de la dette, on privatise n’importe quoi et n’importe comment, dans le seul but de renflouer la caisse de l’État en dilapidant le patrimoine commun des Français.

(…)

Au total, donc, puisqu’il faut être « réalistes », nous ressasse-t-on, soyons-le vraiment en dressant le bilan économique et social de la droite : la droite est nulle pour l’emploi, nulle pour la croissance, nulle pour la gestion des finances publiques !

Ce n’est pas là une surprise pour qui connaît un peu la science économique, puisque la rhétorique économique néolibérale qui inspire la droite est insensée, et d’ailleurs mise en échec pratique depuis trente ans qu’elle tente de s’imposer dans le monde.

L’indigence théorique du néolibéralisme

Le néolibéral est un croyant. Il met sa foi dans le marché libre de toute entrave, dans la libre concurrence, le libre échange, la flexibilité, car « le marché et la libre compétition satisfont au mieux les besoins de la population et évitent les gaspillages », pense-t-il. Il croit aussi à l’individu seul responsable de lui-même et guidé par son propre intérêt, qui lui commande d’être performant dans un univers concurrentiel, et tire-au-flanc dans un environnement coopératif et solidaire. Voilà pourquoi il est nécessaire de déréglementer, de libéraliser, de flexibiliser, de privatiser, d’étendre à toutes les sphères de l’activité la magie du marché et les « vertus de la concurrence ». Voilà pourquoi il est salutaire de favoriser une répartition inégalitaire des revenus et du patrimoine : plus l’avantage dévolu aux gagnants est élevé, plus forte est l’incitation à se battre pour gagner. Tel est le credo de la religion néolibérale. Le néolibéral mène la guerre sainte et permanente contre les hérétiques qui défendent le rôle de l’État, jugent la coopération supérieure à la compétition, prônent la réduction des inégalités et l’impôt progressif, etc., bref, contre tous ceux qui ne croient pas aux « lois naturelles de l’économie », ont l’illusion que la politique peut changer l’histoire et imaginent même que les êtres humains aiment mieux faire société que se faire la guerre.

Le néolibéral est un drôle de croyant ou un sacré menteur, c’est selon. Drôle de croyant car, souvent, le néolibéral est athée, matérialiste, rationaliste, et, toujours, il pense que sa religion n’en est pas une ; il est persuadé de se conformer à des lois naturelle bien établies par la science : il ne sait pas qu’il « croit », il croit qu’il « sait ». Sacré menteur car, souvent aussi, le néolibéral (pas le même bien sûr) sait bien que son discours n’est qu’une théologie du marché réfutée par la science et seulement destinée à satisfaire les intérêts très privés de ses promoteurs. C’est là une difficulté sur laquelle je reviendrai plus loin : il est malaisé de décider si le néolibéral est un obscurantiste crétin ou un machiavélique génie de la manipulation. Une chose est sûre : son discours, qu’il y croie vraiment ou non, est un tissu de non-sens économiques, tous réfutés par la science économique.

Trois siècles de recherche économique ont, en effet, tout de même accouché de quelques résultats bien établis. Je les ai recensés dans Les vrais lois de l’économie (Seuil, tome 1 en 2001 et tome 2 en 2002), sous une forme accessible à tout honnête citoyen, pour son édification sur le fondement des « lois naturelles » chères aux néolibéraux. Il y apparaît notamment et en vrac que : les lois de l’économie ne sont pas « naturelles » mais sociales et politiques, c’est-à-dire conditionnées par l’histoire des conventions et des institutions qui façonnent les sociétés humaines ; le marché de concurrence parfaitement libre conduit au déséquilibre général et au gaspillage des ressources ; un État efficace et une politique industrielle avisée sont le meilleur avantage comparatif d’une nation dans l’échange international ; les dépenses publiques dans l’éducation, l’infrastructure, la recherche et la santé constituent les facteurs clés de la croissance à long terme ; la persistance ou l’aggravation des inégalités sont en revanche un frein au développement, etc., etc. Bref, tout au long du siècle dernier, on compte par dizaines les théorèmes de la science économique la plus standard et la plus orthodoxe qui établissent exactement le contraire de ce que les néolibéraux nous présentent comme des évidences indiscutables.

Je n’ai pas le temps de refaire la démonstration de l’ensemble de ces résultats (21 « vraies lois » au total) et de polémique avec les gloseurs « marchéistes » qui savent tout sur tout, sans avoir jamais rien appris de la science économique. Point n’est d’ailleurs besoin de détailler les inepties théoriques qui fondent le discours et les politiques de la droite néolibérale. En effet, après la victoire politique des néolibéraux dans les plus grandes démocraties occidentales (à partir de la fin des années 1970), ces inepties ont été mises en pratique sur toute la planète. Dès lors, après un quart de siècle de mondialisation du néolibéralisme, le simple constat accablant de ses échecs suffit à convaincre qu’une autre politique s’impose (j’ai dressé le bilan complet de cet échec dans le chapitre 2 de La Dissociété).

L’échec pratique et général du néolibéralisme

Avant cela, le XXe siècle nous avait déjà appris qu’aucune nation ne sort de la pauvreté grâce au libre échange, à la déréglementation, à la privatisation, mais toujours grâce à une action politique qui combine ouverture et protection, concurrence et réglementation, libre entreprise et secteur public, initiative privée et planification industrielle stratégique, investissements privés et développement rapide des biens publics de base (éducation, santé, justice, infrastructures). En dépit de ces évidences, au long des années 1980 et des années 1990, le FMI et la Banque mondiale ont imposé aux pays pauvres ou surendettés une stratégie de développement fondée sur l’ouverture au libre-échange et l’attraction des capitaux privés. Attraction qui supposait naturellement la création d’un environnement fiscal, social et réglementaire favorable à des investisseurs en quête de rentabilité maximale : déréglementation, privatisation, rigueur budgétaire et monétaire, libre circulation des capitaux, flexibilité du travail, etc. tous les articles du credo néolibéral composaient donc naturellement la panoplie du nouveau modèle de développement (repris dans les fameux « Plans d’ajustement structurel »).

À l’heure du bilan, la Banque mondiale elle-même reconnaît l’échec de cette stratégie et redécouvre l’évidence susmentionnée : le développement suppose au préalable la stabilité politique, un État solide, une administration efficace, l’investissement prioritaire dans la production de biens publics de base, etc. Et l’on ne peut que rire aux éclats quand certains citent en contre-exemple quelques réussites économiques remarquables, comme celle de la Chine. Rien n’est moins libéral et rien n’est plus étatique que le décollage de l’économie chinoise. C’est l’État chinois qui dicte sa loi aux capitaux étrangers et non l’inverse. La réussite de l’économie chinoise est d’abord celle du Parti communiste chinois qui, sans rien céder de son pouvoir, puise à sa guise dans les mécanismes du capitalisme occidental les seuls éléments qui servent son ambition de puissance nationale.

C’est la même ambition de puissance et le même rôle majeur du politique qui expliquent pour l’essentiel la performance de l’économie américaine. Depuis vingt ans, la droite néolibérale européenne nous présente les États-Unis comme le modèle de flexibilité et de libre concurrence qui montre insolemment sa supériorité sur le « modèle social européen » asphyxié par l’État et les réglementations. J’ai montré dans La Dissociété ce qu’il en est vraiment. (Une démonstration encore plus précise et plus complète de ma thèse vient d’être publiée par Alain Villemeur : « La croissance américaine ou la Main de l’État », Seuil, 2007.)

L’Amérique vient bien de connaître vingt ans de mondialisation apparemment plus heureuse que dans l’Union européenne, avec deux fois plus de croissance et deux fois moins de chômage officiel. [Le chômage réel est nettement supérieur, mais je n’aborde pas ce débat ici puisque je m’intéresse à la comparaison des performances avec des pays européens qui ont chacun leur forme spécifique de chômage déguisé ou dissimulé.]

Mais cette surperformance américaine est tout sauf la confirmation du culte néolibéral de la libre concurrence et de l’État minimum. Pour soutenir la croissance et l’emploi, les États-Unis utilisent massivement tous les instruments de la puissance publique dont l’usage est interdit ou très limité par les traités de l’Union européenne (déficits publics, aides publiques aux entreprises en difficulté, marchés publics réservés aux PME américaines, droits de douane, contrôle des OPA des sociétés étrangères, politique vouée à la croissance et au plein emploi).

L’administration américaine maquille ses subventions à l’aéronautique privée en finançant l’aéronautique militaire qui, contrairement à ce qui se passe en Europe, est développée par les mêmes entreprises. L’administration soutient aussi à grande échelle la recherche dans les nouvelles technologies, soit directement, soit indirectement par le biais d’investissements militaires.

Bref, si nous devions imiter les États-Unis pour rattraper notre retard dans l’Union européenne, il faudrait abolir le pacte de stabilité, abroger le statut imbécile de la Banque centrale européenne, réactiver l’usage du tarif extérieur commun et de la préférence communautaire, libérer les aides publiques aux entreprises, dénoncer le traité de l’OMC et obtenir, notamment, la dérogation ont jouissent les États-Unis pour réserver leurs marchés publics aux PME, remplacer la concurrence fiscale entre États de l’Union par la solidarité financière, mettre en œuvre une politique industrielle stratégique à long terme… en bref, il faudrait la victoire de la gauche radicale dans tous les pays de l’Union, cette gauche que les ignares et les manipulateurs désignent comme archaïques parce qu’elle préconise la politique économique et industrielle mise en œuvre par l’Amérique, et qu’ils nous exhortent à imiter !

La contre performance européenne, c’est donc l’échec flagrant du néolibéralisme forcené de la Commission et des gouvernements européens depuis vingt ans.

(…)

J’arrête là, même si je n’ai pas énoncé la moitié des évidences qui disqualifient les préceptes économiques de la nouvelle droite. J’ai pitié des lecteurs un peu informés et qui savent tout cela par cœur. Je suis aussi fatigué d’avoir à répéter des évidences mille fois écrites et démontrées par moi et par tant d’autres, sans que cela ébranle d’un seul décibel ni d’une seule virgule le chant tonitruant des éditorialistes et des chroniqueurs qui saturent d’âneries l’espace où nous serions censés trouver de l’information.

(…)

Mais peut-on être aussi idiot et inculte à ce niveau de responsabilité ? A priori, je ne le crois pas (mais je peux me tromper). Alors quoi ? Il n’y a, semble-t-il, que deux solutions. Ou bien la droite croit sincèrement poursuivre les objectifs qu’elle affiche (prospérité, emploi, compétitivité, etc.), et alors son incompétence et son ignorance dépassent l’entendement. Ou bien la droite n’est pas plus bête que la moyenne, et alors son action reflète la poursuite efficace d’objectifs très différents de ceux qu’elle annonce.

Le vrai projet économique des néolibéraux

( …)

Que fait donc la droite en réalité ? Elle ne défait pas l’État, elle le privatise. Partout dans le monde, la progression du modèle néolibéral et des gouvernements néolibéraux s’est accompagnée d’une augmentation du poids des dépenses publiques et des prélèvements obligatoires. La montée du néolibéralisme est donc tout sauf un recul du politique face à l’économie : c’est la victoire d’une politique particulière qui consiste à mettre l’État au service d’intérêts économiques particuliers. (…) »

(Fin de l’extrait ; la suite est de plus en plus intéressante.)

Remarques : ce livre est absolument passionnant ; à lire et à relire.

Je recommande aussi fortement deux autres grands livres de cet auteur remarquable : « Les vrais lois de l’économie », tomes 1 et 2, chez Seuil : un travail à la fois pédagogique et savant de présentation simple et agréable des principes fondamentaux de la création et de la répartition des richesses que tout citoyen avisé devrait connaître. À lire, vraiment.

Voir aussi le livre immense « La Dissociété » (Seuil) qui donne au lecteur l’impression (agréable) d’être intelligent, d’enfin comprendre le monde et ce qui manque au monde. Ce livre est nuancé, clairvoyant, important… en un mot, c’est un livre utile.

Qu’il est triste de voir cet homme valeureux croupir dans les soutes du PS au lieu d’accéder rapidement aux plus hautes fonctions, tenu qu’il est d’attendre —dans la structure débilitante qu’est un parti politique— que les cratocrates précédents aient déguerpi. Quand il émergera enfin, il sera probablement très vieux et tout usé, c’est misère et grand malheur.

ÉC