« Naturellement je sais ce que c’est qu’un livre ; je crois même que je saurais en faire un. Dans la préface, je montrerais l’anarchie des opinions, l’incohérence des doctrines ; ce qui ferait voir arriver mon livre avant l’heure. Après cela, je résumerais les prédécesseurs et les contemporains ; cela ferait bien une dizaine de chapitres. Et puis je développerais mes propres opinions, mais en les ordonnant comme une armée, chaque question à sa place, avec des transitions qui auraient des airs de preuves ; en évitant les répétitions et surtout les apparentes contradictions, qui font la joie des critiques. Après quoi je conclurais, je relirais le tout, et j’aurais envie de le refaire. Car il faut être bien sec, il me semble, pour relire un livre qu’on vient d’écrire sans en découvrir un autre, bien plus clair, bien plus fort, qui annule le premier. Mais je passerais outre ; je supporterais même les discours d’un éditeur. En récompense je serais feuilleté par deux ou trois critiques, et aussitôt oublié. On ne lit pas un livre ; on le consulte pour en faire un autre.

« On lit des articles, comme on lit des affiches ; si on ne lit pas l’un, on lit l’autre ; on pêche une formule ; on y pense un petit moment. Ce qui est abstrait ou traînant, on le laisse. Le lecteur a des passions vives, et des caprices ; des éclairs, et tout d’un coup une paresse décidée. Mais je suis un chasseur d’alouettes ; je fais tourner mon miroir ; recharge mon fusil ; j’ai ma revanche. Je reviens, je corrige, j’explique. Je répète. L’attention est comme l’oiseau ; il faut perdre bien des flèches pour l’atteindre une fois. Aussi, lire c’est relire ; mais il faut être déjà bien habile dans le métier de liseur pour feuilleter pendant des années. Donc chaque matin je vous ouvre mon livre à la page qui me plaît ; et je mets le doigt tantôt ici et tantôt là. Soyez distrait ou ennuyé, je m’en moque ; je vous rattraperai demain. Pareillement si je suis ennuyeux ; on ne l’est pas tous les jours. »


Alain, 10 août 1913.

[Note de Robert Bourgne qui préface l'édition de Folio : Les Propos étaient de vrais dialogues dans lesquels le public intervenait directement, en écrivant à l'auteur — comme le montre ce propos et comme André Maurois, par exemple, a eu souvent l'occasion de le faire.]


Je retiens : Les blogueurs sont comme des chasseurs d’alouettes, ils font tourner leur miroir… à la recherche d'amis inconnus...

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