avril 2007 - Blog du plan C, pour une Constitution Citoyenne, écrite par et pour les citoyens

Blog du plan C, pour une Constitution Citoyenne, écrite par et pour les citoyens


C'est notre Constitution qui est notre seule arme (et c'est aussi la meilleure) pour contrôler les pouvoirs. À nous d'en parler, entre simples citoyens, pour devenir des millions à l'avoir compris : ce n'est pas aux hommes au pouvoir d'écrire les règles du pouvoir.

Bienvenue :o)


Étienne Chouard
Je cherche ici à mettre en débat ouvert ce dont on ne parle nulle part : les plus grands principes institutionnels dont tous les citoyens (gauche, centre, droite) ont besoin pour se protéger des abus de pouvoir.

Je vous propose d'aller voir le FORUM et de suivre le SOMMAIRE, point par point (un principe par jour pour une digestion facile ?), et de réfléchir à votre propre position : Pour ? Contre ? Partagé ?

Et si personne (ni moi, ni d'autres ici) n'a encore défendu les arguments qui vous semblent importants, formulez-les vous-même : nous progressons ensemble en combinant nos réflexions, démocratiquement et positivement :o)

Suggestion :
pour parler nombreux
sur de nombreux sujets :
. soyons brefs,
. dans le sujet,
. et patients :-)

Une fois les principes bien débattus sur le FORUM, vous pouvez, dans la partie WIKI, écrire vous-mêmes les articles qui vous semblent importants dans une Constitution, aussi bien nationale qu'européenne.

Sur cette partie BLOG, je vous propose de nous parler plutôt des problèmes qui ne sont pas spécifiquement institutionnels (économie, histoire, philosophie, sociologie, société, actualité, technique, littérature, etc.), mais qui tournent quand même autour des sujets évoqués sur le forum : on cherche à imaginer ensemble un outil intellectuel, robuste et durable, contre les abus de pouvoir.

J'ai hâte de vous lire :o)

Étienne Chouard


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Le site d'origine s'appelle AEC : "Arc-en-Ciel" (après la pluie le beau temps) :o)


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Commentaires récents (de la partie blog ; voir aussi le forum et le wiki) :

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lundi 30 avril 2007

Pourquoi la (nouvelle) droite est dangereuse (Jacques Généreux) (27)

Je considère Jacques Généreux comme un grand homme. Ce qu’il écrit m’aide à comprendre le monde de façon modérée, calme, humaniste, intelligente, à la recherche de la concorde.

Son dernier livre, « Pourquoi la droite est dangereuse » (Seuil, février 2007), est un petit bijou, un phare qui éclaire l’essentiel dans la confusion ambiante et les mensonges politiciens les plus éhontés. Jacques Généreux m’aide à comprendre les différences acceptables entre la gauche et la droite, il m’aide à percevoir les frontières d’une droite inacceptable.

Jacques Généreux met en lumière les vrais ressorts du recul de la démocratie que je dénonce depuis trois ans.

Je retranscris ici pour vous à la main les premières pages de ce livre que je vous invite à lire entièrement de toute urgence, avant qu’il ne soit trop tard.

Étienne.

« 1 Prologue

J’ai grandi dans une famille « de droite », à une époque où la droite était gaulliste. Pourtant, j’ai toujours voté à gauche et j’ai adhéré au Parti socialiste à 24 ans. Mais ne voyez pas là un effet de réaction contre ma famille. Mon engagement à gauche est, au contraire, la conséquence naturelle des valeurs qui ont nourri mon enfance : le sens du service, l’amour et le respect d’autrui, le primat de l’intérêt général sur l’intérêt personnel. Et, longtemps encore, j’ai pu croire que ce fonds de valeurs communes pouvait bien se traduire par des choix politiques opposés.

Je n’ai en effet pas connu le climat de guerre civile qui a caractérisé le conflit gauche droite avant guerre. J’ai côtoyé la culture d’une droite qui ne méprisait ni l’État, ni les biens publics, ni la protection sociale, ni même les aspirations de ses adversaires de gauche à plus d’égalité et de justice, aspirations qu’elle jugeait seulement irréalistes ou dévoyées par l’emploi de moyens inadaptés ou dangereux pour les libertés.

La droite se méfiait des utopies socialistes quand la gauche croyait transformer la société par l’action politique ; la droite se fiait d’avantage au génie d’individus méritants qu’à celui des délibérations et des actions collectives ; la gauche préférait la loi au contrat libre qui laisse les faibles à la merci des forts ; l’éthique sociale de la droite privilégiait le sens de la responsabilité et des devoirs individuels, celle de la gauche mettait l’accent sur les droits sociaux des individus et sur la responsabilité de la société ; la droite croyait (modérément) aux vertus de la concurrence, quand la gauche comptait davantage sur la planification et les entreprises publiques ; etc.

Si j’en parle au passé, ce n’est pas parce que j’estime ces diverses alternatives désormais obsolètes ; c’est qu’alors, dans son immense majorité, la classe politique était en quête d’un équilibre entre les principes opposés constituant ces alternatives. Il ne s’agissait pas de choisir entre le principe du marché et le principe de la planification, entre la responsabilité individuelle et les droits sociaux, entre la loi et le contrat, entre initiative privée et biens publics ; il s’agissait de concilier ces principes. Les divergences quant à leur combinaison idéale étaient certes profondes, mais, dès lors que personne ou presque n’entendait imposer le primat absolu d’un principe sur un autre, la recherche pacifique d’un compromis politique était possible.

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jeudi 26 avril 2007

Contre les Phonographes Haut-Parleurs : une assemblée qui ne se réunit pas

Étonnant philosophe, vraiment. Inépuisable.

Je vous livre ici un propos d'Alain qui défend une idée admirable — quoique contestable, peut-être : le régime de tumulte qui règne dans les assemblées conduit le penseur à imaginer une assemblée qui ne se réunit pas. "La raison ne mûrit ses arrêts que dans le silence". Un texte passionnant pour exciter notre réflexion.

La liberté de parole, dans les assemblées, se nie aussitôt elle-même, et nous voyons s'organiser, si l'on peut dire, un régime de tumulte qui n'est qu'un nouveau jeu de la force. C'est le plus redoutable de tous peut-être, parce qu'il agit directement contre la pensée, qui est chose flexible, et qui s'offense même en solitude, si l'on n'y prend garde. Et le mal n'est pas seulement qu'on ne puisse exprimer une opinion ; le pire mal c'est qu'on n'en peut plus former aucune ; il faut se tendre et s'irriter en quelque sorte par précaution. Un seul homme, ainsi, dès qu'il a compris la puissance des passions, devient le maître d'une assemblée, piquant les uns et les autres à la manière des mouches bovines. Par ce moyen tous les hommes sont jetés aux extrêmes, et les modérés à l'extrême des modérés, qui est un état violent, comme on l'a dit.

Je pensais là-dessus que les assemblées devraient perdre leur importance, dans un temps où tout ce qu'il faut savoir finit par être imprimé. Et si le vote d'arrondissement ne peut nous sauver, nous trouverons peut-être mieux. L'idée d'un Sénat conservateur est par elle-même bonne ; mais tout est perdu par le lieu commun, qui s'établit d'abord par les conversations et règne finalement par le discours public. La raison ne mûrit ses arrêts que dans le silence. Aussi l'on inventera peut-être quelque Sénat d'hommes choisis par ceux qui vivent autour d'eux, aussi par des corps de métiers, aussi par des savants, par des instituteurs, par des écrivains ; mais l'important serait que ces sénateurs ne se réunissent jamais, et pensent les uns devant leur champ, les autres dans leur atelier ou dans leur bibliothèque. Il va de soi que les journaux et les livres leur seraient envoyés, ainsi que toute pétition, tout manifeste ; et les plus habiles à écrire, qui sont aussi les plus prompts à lire, pourraient préparer le travail des autres. Ils pourraient délibérer et discuter avec les citoyens, mais non point entre eux, et ne voteraient jamais que de loin et sous un secret inviolable. Ainsi les menaces et les injures tomberaient dans le vide.

Je ne crois point qu'un tel corps pourrait commodément formuler des lois ou régler les dépenses et les contributions ; mais il agirait énergiquement par quelque droit de veto, soit contre certaines lois, soit contre certains hommes. Qu'on me permette ces jeux d'imagination, qui peuvent éveiller ou réveiller une idée juste. Supposons qu'on vienne me demander, à la mode des anciens, quelque constitution qui puisse sauver l'État de violence et de misère ; c'est une loi de ce genre-là que je proposerais. Il en résulterait une sorte de gouvernement occulte par le peuple, non point par le peuple assemblé, mais par le peuple dispersé ; et l'on verrait renaître ce que j'appelle la Terreur Radicale, régime que l'Académicien considérera toujours avec horreur, et le simple citoyen avec une satisfaction sans mélange ; car tous les maux publics et politiques, sans exception, résultent de l'infatuation incroyable des pouvoirs, qui n'ont jamais pensé, sous aucun régime, que l'opinion secrète des citoyens pût changer la marche des affaires. Tel est le sens de ce mot applaudi, et qui restera : « Si quelqu'un l'ose dire ici, il en répondra à la tribune. » Ainsi parle le pouvoir, au milieu de sa garde vociférante ; comme si un citoyen n'avait pas le droit de se défier d'un homme public sans avoir à en expliquer les raisons. Contre les Phonographes Haut-Parleurs, il nous faudra trouver quelque ruse.

Alain, 31 mai 1922.

Vous avez noté qu'Alain imagine qu'une seule des deux assemblées ne se réunirait pas : celle qui doit réfléchir de façon indépendante avant d'éventuellement exercer un droit de veto. La première chambre —celle qui écrit les lois— serait toujours assemblée pour que puissent s'exprimer publiquement les opinions dissidentes, pour que toutes les thèses puissent être attaquées et défendues devant tout le monde, pour que les points de vues puissent se rapprocher —quand c'est possible— grâce au débat honnête, pilier fondateur de la démocratie.

Cette organisation semble compatible avec l'idée du double mode de scrutin : élire la première chambre —celle qui écrit les lois—, et tirer au sort la deuxième chambre —celle qui contrôle les lois : c'est cette deuxième chambre, tirée au sort, qui ne se réunirait pas.

Qu'en pensez-vous ?

Ce texte touche directement l'organisation des institutions et mérite de figurer — avec ses commentaires — dans le forum. Je le copie donc là-bas, dans le fil "Le Parlement doit pouvoir légiférer souverainement et contrôler les institutions" et je ferme ici les commentaires pour que nous ayons un lieu unique d'échange. Pour commenter ce texte, cliquez ici.

mardi 24 avril 2007

Le pouvoir réglementaire est la porte ouverte à la tyrannie : un exemple parmi des milliers (6)

« L'État veut-il tuer Internet en France ? »
par Philippe Jannet, dans Le Monde du 20 avril 2007 :
http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0,36-899116,0.html

« Discrètement, en marge de la campagne, le gouvernement prépare un décret qui, s'il était appliqué, tuerait l'Internet "made in France". En effet, sous prétexte de surveiller au plus près les internautes, un décret d'application de la loi sur la confiance dans l'économie numérique du 21 juin 2004, exige que les éditeurs de sites, les hébergeurs, les opérateurs de téléphonie fixe et mobile et les fournisseurs d'accès à Internet, conservent toutes les traces des internautes et des abonnés au mobile, pour les délivrer à la police judiciaire ou à l'État, sur simple demande.

Au-delà du coût incroyable que cette conservation représenterait, cette mesure ne pourrait que déclencher une défiance immédiate des Français à l'égard de leur téléphone mobile ou fixe, comme à l'égard des acteurs français d'Internet, assassinant instantanément l'économie numérique française, pourtant décrite comme stratégique par nos chers candidats.

Le décret en préparation exprime le fantasme "Big Brother" : tout savoir sur tout et tous, même l'impossible. Selon ce texte, les opérateurs téléphoniques, les fournisseurs d'accès à Internet, les hébergeurs et les responsables de services en ligne (sites Web, blogs, etc.), devraient conserver pendant un an à leurs frais toutes les coordonnées et traces invisibles que laissent les utilisateurs lors d'un abonnement téléphonique ou à Internet, lors de leurs déplacements avec un téléphone allumé, lors de chaque appel ou de chaque connexion à Internet, de chaque diffusion ou consultation sur le Web d'un article, d'une photo, d'une vidéo, ou lors de chaque contribution à un blog.

En substance, devraient être conservés les mots de passe, "pseudos", codes d'accès confidentiels et autres identifiants, numéros de carte bancaire, détails de paiement, numéros de téléphone, adresses e-mail, adresses postales, le numéro de l'ordinateur ou du téléphone utilisé, le moyen d'accès à un réseau, les date et heure d'appel, de connexion et de chacune de leurs consultations ou contributions sur un site Internet.

À tant vouloir être exhaustif, le texte imposerait d'identifier quiconque, en France, aura mis en ligne, modifié ou supprimé une virgule dans son blog, un "chat", ou sur le Web. Techniquement, on peut, certes, tenter de savoir qui s'est connecté à un site et constater sur Internet ce qu'il diffuse à un instant donné.

Mais en cherchant à conserver la trace de la publication d'un contenu qui aura, par la suite, été retiré, le texte impose de facto de mémoriser systématiquement tout ce qui est mis en ligne, modifié et supprimé sur "l'Internet français". De l'avis unanime des spécialistes, c'est économiquement et techniquement impossible. Même les États-Unis de George W. Bush et leur "Patriot Act" post-11-Septembre n'ont jamais envisagé pareille conservation ou réglementation, qui soulèverait sans doute l'opinion publique américaine d'aujourd'hui, mais s'opère sans bruit en France. (...) »

Mon commentaire : je rappelle que le décret est la règle de droit qui matérialise la pire confusion des pouvoirs, voulue par de Gaulle en France, et voulue ensuite par les exécutifs qui ont bâti l’Union européenne (sans nous), pour gouverner en paix : avec le pouvoir règlementaire (au sens large) — décrets, règlements et ordonnances en France ; "procédures législatives spéciales" et "actes non législatifs" en Europe (art. 1.34 et 1.35 du TCE) —, le pouvoir exécutif peut à la fois écrire les lois et les appliquer, sans contrôle parlementaire ; c’est la négation de la séparation des pouvoirs, c’est la porte ouverte à la tyrannie, on commence à le constater aujourd’hui. Quand un homme d’honneur comme de Gaulle est au pouvoir, on ne s’aperçoit pas du danger, mais dès que cet homme honnête s’en va, on se rend compte qu’on a fait une folie en acceptant des institutions aussi peu protectrices. Cherchez, dans la Constitution de 1958 ou dans les institutions de l’Union européenne, les moyens laissés aux citoyens pour résister à un abus de pouvoir, même scandaleux, c’est à pleurer : les politiciens professionnels nous ont progressivement bâti une prison politique.

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La grande relève qui permet enfin le chômage, libération des travaux forcés (33)

Chers amis,

Je viens de taper pour vous un extrait important d'un livre merveilleux que je viens de recevoir. Merci à Bernard Maris d'avoir signalé cette perle (voir ses précieuses chroniques, sur le site de France Inter, et notamment : Où va l'argent ?). Il est épuisé, pour l'instant, et on le trouve d'occasion, ce qui n'est pas si mal car le livre d'origine, très ancien, est d'autant plus émouvant. On dirait vraiment un trésor. Bonne lecture.

Étienne

La grande relève
des hommes par la machine
de Jacques Duboin, 1932

Mise à jour 7 janvier 2011 : le fichier du livre entier (texte intégral) :


• Au format PDF : http://etienne.chouard.free.fr/Europe/Jacques_Duboin_La_grande_releve_1932.pdf


• Au format RTF : http://etienne.chouard.free.fr/Europe/Jacques_Duboin_La_grande_releve_1932.rtf

• Au format EPub : http://etienne.chouard.free.fr/Europe/La_grande_releve_des_Hommes_par_la_Machine-Jacques_Duboin_1932.epub

(…)


(Extrait, page 287 s., chapitre intitulé "La grande relève" : Hermodan, sage ermite vivant sur une montagne, prend la parole :)

...

Je ne vois pas pourquoi la race humaine serait condamnée au travail à perpétuité. Ou alors il ne fallait pas la doter d’un cerveau grâce auquel elle oblige la matière à travailler à sa place. Des trésors de patience et d’intelligence ont été dépensés par des générations et des générations, pour inventer et mettre au point des machines qui, de plus en plus, remplacent le travail des hommes. Nous assistons aujourd’hui à la grande relève des travailleurs par la matière disciplinée et animée d’une force de production. Ne peut-on concevoir une évolution du capitalisme qui tienne compte de cette relève, sans obliger l’armée qui descend des lignes à mourir de faim ?

Au cours des siècles passés, tous les hommes, sans exception, étaient mobilisés pour la guerre, incessante et sans merci, que la faim, la soif et le froid font à notre pauvre humanité. Tout le monde devait gagner sa vie au prix de la sueur de son front, et passer tous les jours dans les tranchées du champ de bataille.

Mais voici que, comme au cours de la grande guerre, la défense s’organise, le matériel vient se substituer, en partie, aux poitrines vivantes. Il faut des effectifs de plus en plus réduits pour tenir les lignes contre l’ennemi héréditaire : la misère humaine. Les hommes sont relevés de la fournaise ; petit à petit, ils sont libérés de l’obligation de lutter pour leur vie. Ces soldats qui descendent vers l’arrière, ce sont des libérés, des hommes dont on n’a plus besoin puisque, sans leur présence au chantier, la communauté possède enfin tout ce qui lui est nécessaire.

Les libérés d’autrefois s’appelaient les rentiers. Aujourd’hui, ce sont les chômeurs. Les uns comme les autres ne sont pas indispensables pour la production des richesses. Jamais les récoltes n’ont été plus abondantes, ni les stocks plus élevés.

Un pays devrait être fier du nombre d’hommes dont le progrès permet d’économiser l’effort. Le chômeur, au lieu d’être la rançon de la science, devrait en être la récompense. Plus il y a de chômeurs dans un pays, plus le niveau intellectuel, plus l’étiage économique est élevé. Théoriquement, n’est-ce pas vrai ?

— Vous m’effrayez, fit le propriétaire terrien.

— Qu’y a-t-il d’effrayant ? répliqua tranquillement Hermodan ? Voici deux pays de même population. L’un comme l’autre produisent, chaque année, la même quantité de richesses, mais, dans le premier, ce résultat est obtenu grâce à l’effort intensif de tous les travailleurs ; dans l’autre, grâce au travail de la moitié seulement de la population. Laquelle de ces deux nations possède le niveau intellectuel, social, économique, — mettez l’adjectif qui vous plaira, — le plus élevé ? La seconde évidemment. Cependant, ce pays privilégié est à plaindre, car la moitié de sa population, réduite à ne rien faire, est condamnée à mourir de faim et de froid. Voilà le drame que nous vivons.

Transposons le problème sur un autre plan. Il n’y a pas que les hommes que le progrès technique a délivrés, en partie, du travail obligatoire. Il y a aussi les chevaux. Ceux-ci sont remplacés, de plus en plus, par les chevaux-vapeur qu’on élève dans les cylindres d’un moteur à explosions. Le travail des chevaux en chair et en os devient de moins en moins nécessaire. Comme dit mon ami Joseph Dubois, connaissez-vous des chevaux chômeurs ?

— Expliquez-vous, dit le propriétaire terrien.

— Très volontiers, reprit Hermodan. Comme on a trouvé inutile de nourrir les chevaux à ne rien faire, on s’est empressé, dès qu’on a eu moins besoin de leurs muscles, d’en envoyer quelques uns à la boucherie, et de limiter la saillie des juments. Est-ce le sort que vous réservez aux hommes dont le travail est accompli par des machines ?

— Le chômage serait donc un bien ? dit timidement le propriétaire terrien.

— Théoriquement, il est la preuve irréfutable que le pays où il sévit a réalisé de grands progrès techniques dans la production, répondit Hermodan. Théoriquement toujours, ces hommes qui ne sont plus obligés de tenir la tranchée, ces hommes qui ont été relevés par les machines, sont le signal qu’une victoire a été remportée par le commandement, c’est-à-dire par l’intelligence. La présence de ces affranchis devrait être un élément de confiance, de réconfort, de fierté pour toute la nation. Mais c’est à la nation qu’il incombe de les faire vivre. Elle s’en acquitte un peu partout sous forme d’indemnités de chômage. Seulement, on espère, dans l’état actuel des esprits, que ces secours sont passagers et ces libérés ne sont que des permissionnaires ; qu’ils vont bientôt être forcés de remonter aux tranchées et de reprendre leur métier de galérien en travaillant le plus d’heures possibles tous les jours. On souhaite que, pour obtenir ce résultat admirable, le niveau industriel baisse prochainement. Quelques uns vont jusqu’à rêver qu’on démolissent une partie de ces esclaves-matière ou chevaux-vapeur, afin de replacer leur fardeau sur des épaules de chair. Que tout le monde retourne au bagne, c’est à cela que s’emploient les experts qui veulent mettre fin au bienfaisant chômage.

Malgré la stupéfaction indignée de tous ses auditeurs, Hermodan continua froidement :

— Évidemment, je m’aperçois que ce que je vous dis vous surprend légèrement. J’insisterai donc en affirmant que, du moment que vous n’avez plus besoin de ces hommes, vous êtes dans l’obligation absolue de les faire vivre sans travailler. Car du moment qu’ils sont venus au monde, ils ont droit à la vie. Ils y sont venus comme tous leurs frères, nus, sans poches remplies sur les côtés. Est-ce leur faute si toutes les richesses qui existent ont déjà un propriétaire légitime ? Et si l’abondance de ces richesses est telle que vous préférez les détruire ? Ah ! pour légitimer cette appropriation de tout ce qui est nécessaire à la vie, la société a élevé le travail à la hauteur d’une véritable religion. Ils ont accepté cette loi, bien qu’elle dût leur paraître dure, et ils se sont mis courageusement à l’œuvre. Mais voilà que, grâce au progrès technique, leur travail ne vous est plus nécessaire ! C’est cependant leur unique bien, qu’ils sont forcés d’échanger contre le morceau de pain indispensable à la vie. Concluez ?... Préférez-vous les faire disparaître comme les chevaux ? C’est la solution des anthropophages. Elle paraît tellement odieuse que, dans tous les pays, c’est l’État qui vient en aide à ces soi-disant déshérités. Vous savez, d’ailleurs, qu’une attitude différente conduirait droit à la révolution, car ils sont de plus en plus nombreux. Aujourd’hui 30 millions, demain 35, 40, 50 millions ! Il n’y a pas de raison pour que ça s’arrête, puisque l’idéal du progrès technique est la suppression totale de la main-d’œuvre.

— Mais comment cette situation a-t-elle pu naître si brusquement, dit enfin le propriétaire terrien, qui fut le premier à reprendre ses esprits.

— Je vous ai expliqué déjà qu’elle menaçait depuis longtemps. La guerre a précipité les événements qui, sans elle, ne se seraient produits que beaucoup plus tard, mais qui se seraient produits tout de même.

— Et c’est vraiment sans appel ? risqua l’industriel.

— Sans appel, reprit Hermodan. Il faut en prendre une bonne fois son parti. Certes vous aurez des hauts et des bas, de petites reprises suivies de dépressions profondes. Mais franchement, je croyais que nous avions épuisé le sujet et que notre religion à tous était faite et archifaite. Croyez-vous encore au retour de la prospérité telle qu’on convenait de la définir autrefois ?

— Non, évidemment, dit l’industriel, mais tout de même…

— Croyez-vous sérieusement, interrompit Hermodan, que le monde revive l’année 1929 qui, si je ne me trompe, fut l’année de la prospérité exceptionnelle ?

— Non, dit l’industriel, 1929 fut évidemment une période unique ; c’est une époque qu’on ne revivra plus.

— Je ne vous le fais pas dire, reprit Hermodan. Sachez cependant que le chômage technologique existait déjà en 1929 ! Oui, même à ce moment de production intensive ! Interrogez un homme compétent, M. Picquenard notre directeur de travail, il vous le confirmera.

— C’est épouvantable ! dit le propriétaire terrien.

— Mon vieil ami, continua Hermodan, ne vous lamentez pas. D’abord, c’est complètement inutile, puisque cela ne changerait rien. Ensuite, dites-vous bien que ce qui arrive devait fatalement se produire. Logiquement, si la science, grâce aux savants, aux inventeurs, aux praticiens, est parvenue à fournir à l’humanité une armée d’un milliard d’esclaves de fer, et une autre d’un milliard de chevaux-vapeur, ce n’était pas pour que disparaissent quelques millions d’hommes, sous prétexte que leur travail ne devenait plus nécessaire. L’homme, contrairement à ce que vous avez cru, n’était pas condamné au travail à perpétuité. Il a durement peiné jusqu’à ce qu’il possède cette armée d’esclaves matériels qui, désormais, vont travailler pour lui. C’est la grande relève qu’il attend, qu’il a préparée et qui, enfin, est en marche pour le débarrasser de la corvée du labeur. Pourquoi serait-ce épouvantable ? La civilisation antique ? Quelques hommes libres portés par un monde d’esclaves. Demain ? L’humanité toute entière sera ces quelques hommes libres, et la matière sera la multitude d’esclaves. Je ne vois vraiment pas là de quoi nous attrister et vous empêcher de dormir.

— Mais voyez les conséquences, dit le propriétaire terrien. Vous avez eu la précaution de nous dire que vous nagiez en pleine hypothèse ; je crois que vous nagez en plein communisme, et cela, sans vous en douter.

— Pas fatalement, dit Hermodan. Je vous ai dit que, pas plus que vous, je ne connaissais l’avenir. Nous souhaitons que le désordre qui règne dans le monde ne nous conduise ni à la guerre, ni à l’anarchie. De plus, nous voudrions bien que le régime capitaliste, au lieu de s’effondrer, consente à évoluer afin de tenir compte des progrès scientifiques. Je cherche dans quelle voie il pourrait s’engager pour sauver notre civilisation. Voulez-vous me permettre de continuer ?

— C’est bien inutile, dit le propriétaire terrien. Vous imaginez un régime où celui qui ne travaille pas aura les mêmes avantages que le travailleur. Vous donnez une prime à la paresse et vous comptez que quelques braves gens dans la tranchée, pour employer votre expression, vont se faire tuer pour permettre aux autres de se goberger à l’arrière.

— Oh ! fit Hermodan en souriant. Voilà un sentiment de pudeur qui vous honore, mais qui me paraît bien tardif. Si l’idée que des hommes peuvent vivre sans travailler est de nature à vous faire souffrir, vous avez dû souffrir beaucoup et depuis longtemps. Car vous avez certainement entendu parler de centaines de milliers d’hommes qui ont vécu bien tranquillement de leurs rentes. Peut-être en avez-vous connu personnellement. Des millions d’hommes ont vécu, et bien vécu, sans jamais rien faire de leurs dix doigts, ni de leur substance grise. Certains journaux s’étaient même spécialisés dans la description de leurs faits et gestes. Comment se fait-il que cette paresse, du moment qu’elle reposait sur de bonnes rentes, ne vous ait jamais choqué ?

— Leurs parents et leurs grands-parents avaient travaillé pour eux, dit le propriétaire terrien.

— Les parents et les grands-parents des chômeurs d’aujourd’hui ont beaucoup travaillé pour nous, répliqua Hermodan. C’étaient des millions d’hommes qui bûchèrent toute leur existence et qui nous ont fabriqué cette armée d’esclaves-matière. Dites que les chômeurs d’aujourd’hui sont les successeurs des rentiers d’autrefois, si cela peut vous soulager. Des rentiers infiniment moins privilégiés, du moins pour l’instant, que ne le furent ceux que nous avons connus et que nous connaissons encore. Car il est évident que notre société ne peut pas faire, demain, à celui qui devra vivre sans travailler, un sort supérieur, ni même égal, à celui qui lutte pour se faire une place au soleil. Je souhaite, au contraire, que l’on puisse toujours maintenir ces possibilités d’émancipation, de mieux-être, qui sont la force du régime capitaliste. Donc, notre nouvelle classe de rentiers, soyez-en bien persuadé, sera dans une situation très inférieure à celle qui disparaît sous nos yeux.

— C’est la collectivité qui va assumer cette nouvelle charge, interrompit le propriétaire terrien. Vous voyez bien que, malgré tout votre désir de sauver le capitalisme, vous sombrez, vous aussi, dans l’étatisation à outrance.

— Voire, dit Hermodan.

— C’est tout vu, répliqua le propriétaire terrien. Baptisez votre système du nom que vous voudrez, c’est encore et toujours de l’étatisme. Il est impossible de mettre le doigt dans l’engrenage sans que le corps y passe tout entier. Paul-Boncour, Léon Blum, Staline !... Je ne présente pas la France et les Français soumis à ce régime. Cela vous plairait, à vous, qu’à chaque geste économique, à chaque transaction ou autre opération, nous fussions inscrits, enregistrés, recensés, timbrés, mesurés, tarifés, cotés, patentés, autorisés, licenciés, empêchés, contingentés ! À la suite de quoi nous serions traqués, houspillés, contrariés, poursuivis, interrogés, emprisonnés, fustigés, sacrifiés, vendus, contrecarrés, bernés, découragés, outragés, déshonorés ! Grand merci !

— Voilà que vous recommencez à vous lamenter, dit Hermodan…

— Mais c’est à cet étatisme que l’on court, interrompit le propriétaire terrien, et à quelle allure ! Voyez ce qui se passe en Allemagne. Il y fait des progrès inouïs. La législation de crise a déjà placé sous le contrôle de l’État les banques, l’industrie lourde, les lignes de navigation et, pratiquement, tout le commerce extérieur. C’est l’État qui fixe la durée de travail et la rémunération des ouvriers, les loyers, le taux de l’intérêt, bientôt le prix de toutes choses. À Rome, c’est encore l’étatisation, qui se prononce "fascisme" en italien. L’emprise de cet étatisme est sans doute déjà plus forte qu’en Allemagne. Toute création d’industrie nouvelle et tout agrandissement d’industrie existante sont soumis à l’autorisation du Sénat. Un propriétaire n’est plus libre de cultiver son champ comme bon lui semble. La nature de ses cultures lui est en quelque sorte imposée par le gouvernement. S’il refuse, il est dépossédé au profit du syndicat agricole le plus voisin.

— Propriété oblige ! c’est le principe de Mussolini, dit Hermodan ; la propriété fasciste a pris un caractère nouveau, celui de la fonction sociale, et le propriétaire a des devoirs envers la collectivité.

— Communisme ! dit le propriétaire terrien.

— Pas nécessairement, répliqua Hermodan.

(…)

(Fin du chapitre. Chapitre suivant : « L’État est l’héritier de ceux qui n’en ont plus »)

Extrait du livre merveilleux de Jacques Duboin,
« LA GRANDE RELÈVE des hommes par la machine »,
publié en 1932 par Les Éditions Nouvelles, 16 rue de la Sorbonne, Paris.
http://etienne.chouard.free.fr/Europe/Jacques_Duboin_La_grande_releve_1932.pdf


Plan du livre :

• Où l’auteur dévoile sa source d’information

• Pourquoi un désordre universel ?

• Les progrès surprenants de la technique

• Plus la production augmente… et plus la consommation diminue

• De quelques conséquences

• Le chômage technologique

• La tenace illusion des besoins illimités est des débouchés nouveaux

• Propriété individuelle et profit

• L’abondance tue le profit et provoque la thésaurisation

• Si l’abondance ne réussissait pas à tuer le profit, la fiscalité s’en chargerait

• Alors on détruit l’abondance pour ressusciter le profit

• Où l’on cherche à établir que le progrès poursuit inlassablement sa carrière

• Où l’on consulte sans succès les doctrines économiques

• Et l’on échange quelques solutions

• Où l’on cherche à démontrer que l’économie dirigée est un bateau qui nous conduit tout droit dans les eaux communistes

• La semaine de 40 heures

• La solution du jeune ingénieur

• Où l’on explique comment la politique du « vase clos » n’est qu’un retour au Moyen Âge

• Et l’on presse Hermodan de dépasser le présent pour découvrir l’avenir

• La grande relève

• L’État est l’héritier de ceux qui n’en ont plus

• Il faut que les jeunes retrouvent la foi en l’avenir

La fille de ce grand homme, Marie-Louise Duboin, anime un site passionnant — « La grande relève », http://perso.orange.fr/grande.releve/index.html — et vient d’écrire un livre qui promet : « Mais où va l’argent ? » (http://economiedistributive.free.fr/spip.php?article1140).

« Dans ce livre, Marie-Louise DUBOIN démystifie les règles financières qui, en privant les responsables politiques de tout pouvoir monétaire, leur ôte, en fait, tout moyen d’agir pour le bien public. Et elle évoque des propositions, qui, en sortant des sentiers battus, permettraient une véritable démocratie, même dans l’économie. »

dimanche 22 avril 2007

Nul n'est digne du droit, voilà le fondement du droit (3)

« Personne n'est digne du droit. C'est par là qu'il faut terminer toute discussion sur les droits. On dit : "Peut-on laisser des armes à un fou ?" Et cela paraît assez raisonnable, de désarmer le fou. D'autres diront : "Devait-on donner la liberté aux nègres ? Comment en useront-ils ?" Et je rencontre beaucoup d'hommes, et même des femmes, qui diront au sujet des revendications féminines : "Vous n'allez pas donner le droit de vote à ce petit être qui essayait hier la plume la plus haute, et qui essaie aujourd'hui le chapeau le plus bas et le mieux enfoncé, avec un sérieux admirable. Attendons. Les hommes n'ont plus de chapeaux à plumes ni de dentelles, si ce n'est comme insignes du pouvoir. L'homme riche met tout son art à n'être pas remarqué. Quand les femmes en seront là, il sera temps d'égaliser les droits politiques."

"Les Arabes d'Algérie, disait un autre, sont passablement gouvernés. Vous voulez leur donner des droits ; mais les choses iront-elles mieux ? Ceux qui les connaissent ont des doutes là-dessus, et plus que des doutes. Ne tient-on pas les mineurs en tutelle ?"

"La classe ouvrière, dit-on encore, n'est pas éduquée. On le voit trop par leurs déclamations ; tout cela est sans règle et sans mesure, comme un tumulte d'enfants. Les droits de l'homme sont une belle chose en théorie ; mais on ne laisse pas des allumettes aux petits enfants. Il faut accorder les droits à ceux qui en sont dignes, à mesure qu'ils en sont dignes. Je voudrais de tout mon cœur que les cheminots puissent régler l'horaire des trains, 1'éclairage des signaux, et toute la police de leur métier, mais nous n'en sommes pas là. La perfection du droit entraînerait de grandes injustices. Un homme de gouvernement s'aperçoit bientôt qu'il est tuteur et gardien d'enfants. C'est pourquoi, dès qu'ils ont passé par là, vous les voyez bientôt détachés de leurs beaux principes. La République veut trop de vertu peut-être."

Je pourrais bien me demander aussi, quand je dois de l'argent à quelqu'un et qu'il dépend de moi de le lui rendre : "Qu'en fera-t-il ? Il ira le perdre aux course ; il boira ; il corrompra les autres." Mais cette pensée est déjà une faute ; il s'agit de payer. Si l'on ne devait qu'au mérite, quand paierait-on ? Le droit vaut mieux que nous. Le droit est au-dessus des sages ; il le faut, et c'est la plus belle invention des sages. Solon, ayant donné ses lois, s'en alla pour toujours. Il craignait les leçons de l'expérience.

Car il faut juger ces hommes qui voudraient tenir le peuple en tutelle. Ils ont aussi des passions, et bien visibles. Cette folie du luxe, cette soumission aux femmes brillantes, cette éloquence puérile, qui cherche l'applaudissement ; ces lieux communs usés, dans lesquels ils retombent cette injustice dans le détail, qui leur semble naturelle ; ces marchandages, ces services échangés, cette indulgence aux intrigues, cette faiblesse devant les flatteurs ; cet art des grandes affaires, qu'ils apprennent si vite ; enfin cette ivresse de la puissance, que je devine au son de leur voix. Voilà nos sages. Voilà ceux qui prétendent décider si leur peuple est mûr pour la liberté. Mais lisez donc l'histoire. Voyez donc ce que furent presque tous les rois et presque tous les ministres, pendant des siècles. Si les locomotives étaient conduites comme l'État, le machiniste aurait une femme sur les genoux. Nul n'est digne du droit, voilà le fondement du droit. »

Alain, 5 janvier 1914.



Que j'aime lire et relire Alain, vraiment, et le relire encore...


Je retiens, comme deux trésors :

Si les locomotives étaient conduites comme l'État, le machiniste aurait une femme sur les genoux. :o)

et surtout

Le droit vaut mieux que nous. Le droit est au-dessus des sages ; il le faut, et c'est la plus belle invention des sages. Solon, ayant donné ses lois, s'en alla pour toujours. Il craignait les leçons de l'expérience.

Il faut que je fasse des recherches sur le détail de ce comportement de Solon, constituant apparemment historiquement exemplaire. (Si vous avez des liens, merci d'avance ;o)

La société des Mollusques (3)

« Il y a un roman de Dickens, "La petite Dorrit", qui n'est pas parmi les plus connus, et que je préfère à tous les autres. Les romans anglais sont comme des fleuves paresseux ; le courant y est à peine sensible ; la barque tourne souvent au lieu d'avancer ; on prend goût pourtant à ce voyage, et l'on ne débarque pas sans regret.

Dans ce roman-là vous trouverez des Mollusques de tout âge et de toute grosseur ; c'est ainsi que Dickens appelle les bureaucrates, et c'est un nom qui me servira. Il décrit donc toute la tribu des Mollusques, et le Ministère des Circonlocutions, qui est leur habitation préférée. Il y a de gros et puissants Mollusques, tel lord Decimus Tenace Mollusque, qui représente les Mollusques à la Haute Chambre, et qui les défend quand il faut et comme il faut ; il y a de petits Mollusques aux deux Chambres, qui ont charge, par des Oh ! et des Ah ! de figurer l'opinion publique, toujours favorable aux Mollusques. Il y a des Mollusques détachés un peu partout, et enfin un grand banc de Mollusques au Ministère des Circonlocutions. Les Mollusques sont très bien payés, et ils travaillent tous à être payés encore mieux, à obtenir la création de postes nouveaux où viennent s'incruster leurs parents et alliés ; ils marient leurs filles et leurs sœurs à des hommes politiques errants, qui se trouvent ainsi attachés au banc des Mollusques, et font souche de petits Mollusques ; et les Mollusques mâles, à leur tour, épousent des filles bien dotées, ce qui attache au banc des Mollusques le riche beau-père, les riches beaux-frères, pour la solidité, l'autorité, la gloire des Mollusques à venir. Ces travaux occupent tout leur temps ; ne parlons pas des papiers innombrables qu'ils font rédiger par des commis, et qui ont pour effet de décourager, de discréditer, de ruiner tous les imprudents qui songent à autre chose qu'à la prospérité des Mollusques et de leurs alliés.

Le même jeu se joue chez nous, et à nos dépens. Mollusques aux chemins de fer, aux Postes, à la Marine, aux Travaux publics, à la Guerre ; alliés des Mollusques au Parlement, dans les Grands Journaux, dans les Grandes affaires. Mariages de Mollusques, déjeuners de Mollusques, bals de Mollusques. S'allier, se pousser, se couvrir ; s'opposer à toute enquête, à tout contrôle calomnier les enquêteurs et contrôleurs ; faire croire que les députés qui ne sont pas Mollusques sont des ânes bâtés, et que les électeurs sont des ignorants, des ivrognes, des abrutis. Surtout veiller à la conservation de l'esprit Mollusque, en fermant tous les chemins aux jeunes fous qui ne croient point que la tribu Mollusque a sa fin en elle-même. Croire et dire, faire croire et faire dire que la Nation est perdue dès que les prérogatives des Mollusques subissent la plus petite atteinte, voilà leur politique. Ils la font à notre nez, jugeant plus utile de nous décourager que de se cacher, produisant de temps en temps un beau scandale afin de nous prouver que nous n'y pouvons rien, que l'électeur ne peut rien au monde, s'il n'adore le Mollusque, que le député ne peut rien ail monde, s'il n'adore le Mollusque. Ils feront de Briand un Dieu, et de Painlevé un brouillon et un écervelé ; ils perdront enfin la République si elle refuse d'être leur République. Ce qu'un très grand Mollusque exprimait récemment, en disant, à un déjeuner de Mollusques : "Dans cette décomposition universelle, dans cette corruption, dans cette immoralité, dans ce scepticisme, dans cette incompétence qui s'infiltrent partout, je ne vois que l'Administration qui tienne encore ; et c'est Elle qui nous sauvera." »

Alain, 2 janvier 1911.

Quel esprit, vraiment.

L'indignation des compétents (11)

Voici un savoureux Propos d'Alain qui pourrait s'intituler : "L'indignation des compétents":

« Lisez les feuilles publiques ; vous verrez qu'ils sont tous saisis d'un furieux besoin de déclamer contre l'électeur, disant qu'il est ignorant, qu'il est corrompu, qu'il est inconstant, qu'il est ingrat, et qu'enfin il faut chercher quelque système ingénieux qui permette aux éminents députés, aux éminents ministres, aux éminents bureaucrates de remettre l'électeur il sa place, et de travailler à son bonheur malgré lui.

Je connais cette chanson. Tous les bureaucrates que j'ai rencontrés me l'ont chantée ; et cela revenait à dire, presque sans détour, que le suffrage universel, si on le prend sérieusement, est une institution absurde. Car, disaient-ils, il faut avant tout savoir, si l'on veut agir. Or, dans votre beau système, le petit nombre des citoyens qui savent bien une chose, que ce soit les finances, la mutualité, l'enseignement on la politique extérieure, ce petit nombre est écrasé par la multitude des ignorants. "Nous espérions, disaient-ils, que les ignorants feraient du moins modestes et discrets, et qu'ils se laisseraient tout de même un peu gouverner par ceux qui sont préparés à cette tâche difficile. Mais point du tout. Votre république se réalise. Le député vient dans les bureaux, et y parle au nom du peuple. Le tard-instruit méprise les compétences, et veut réformer tout. Bientôt on nommera les ingénieurs, les amiraux, les professeurs au suffrage universel. Ils ont déjà saccagé notre culture française. L'ignorant dit : voilà ce que l'on doit m'apprendre. Ce beau système est arrivé à sa perfection propre avec votre Combes ; et nous y retomberons, c'est inévitable, à moins qu'une grande révolte de l'élite ne coïncide avec quelque mouvement de crainte et de modestie dans la masse ignorante. Mais, avec ces ambitieux et prétentieux instituteurs, qui ne supportent plus aucun frein, je crois bien qu'on ne peut guère compter sur une abdication volontaire des citoyens-rois. Et alors, où allons-nous ?"

Tout directeur, tout inspecteur, tout conseiller, tout préfet. tout recteur, tout ministre pense ainsi et parle ainsi, dès que l'électeur est retourné à son travail. Un Combes, un Pelletan, sont haïs et méprisés par l'élite, justement parce qu'ils résistent à ce mouvement-là.

Les partis n'y font rien. Le radical s'entend très bien là-dessus avec le monarchiste. Tous sentent très vivement que le peuple se hausse sur la pointe des pieds, et regarde dans les bureaux. L'élite des bureaucrates est contrôlée, critiquée, menacée dans ses privilèges. Les députés éprouvent, plus directement encore, cette puissance des masses, qui, bien loin de demander à grands cris quelque bouleversement impossible, prétendent tout simplement s'installer au fauteuil, et vérifier les livres de cuisine et de blanchissage. Péril imminent, contre quoi ils ont trouvé déjà la représentation proportionnelle, en attendant l'enseignement professionnel, qui remettra les citoyens à la chaîne. Citoyens, tâchez de bien saisir cette Révolution des bureaucrates contre le Peuple. Et méfiez-vous ; l'adversaire a plus d'un tour dans son sac. »

Alain, 4 juin 1910.

dimanche 15 avril 2007

Alain, blogueur formidable, déjà (1)

Émile Chartier, dit Alain, 1868-1951, écrivain et philosophe, professeur et journaliste, démocrate radical, est un personnage attachant et bien utile pour notre époque déboussolée.

Je dévore ses "Propos" sur le pouvoir (Folio essais) et je pense à vous souvent car ce qu'il écrit est à la fois clairvoyant et savoureux. Je vais reproduire ici (dans la catégorie Propos sur le pouvoir, la richesse, le bonheur...) certains propos, pour les soumettre à votre jugement, pour que nous en parlions un peu — un de temps en temps — comme il faisait lui-même en écrivant tous les jours dans un journal.

Dans ce premier propos, Alain justifie la forme de ses petits billets alors qu'on lui demande d'écrire de vrais livres.

Sa pensée subtile devrait bien intéresser les blogueurs d'aujourd'hui ;o)

« Un ami inconnu m'a écrit : "Ces propos sur la paix et la guerre ne sont que des feuilles volantes ; faites donc un livre." Il y a quelque temps, un critique plus sévère me donnait le même conseil sur un autre ton : "Quoi, disait-il, toujours des improvisations et des mouvements d’humeurs ? Vous laissez trop au lecteur à coordonner, et du reste il ne le fait point ; il lit, il oublie. On ne sème pas un grain de blé, on ensemence un champ. J’admet qu’il y a une doctrine radicale ; mais encore faut-il la formuler afin que d’autres la comparent à ses voisines et la jugent. Je ne lirai plus vos petits billets ; mais faites un livre ; je le lirai."

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jeudi 5 avril 2007

Laïcité : Lettre de Henri Pena-Ruiz au Ministre de l'Intérieur (13)

Je viens de recevoir ce texte important, écrit par un homme modéré et intelligent, très attachant, qui voue sa vie à la défense de la laïcité et qui écrit des livres passionnants sur ce sujet. Ne trouvant cette lettre ouverte sur aucun site, je la retranscris ici tel quel.

  • Première question. Les humanistes athées doivent-ils jouir des mêmes droits que les croyants ?
  • Deuxième question. Quelle égalité s’agit-il de promouvoir ?
  • Troisième question. Quelle priorité pour les pouvoirs publics ?
  • Quatrième question. Quelle conception de la lutte contre le fanatisme ?
  • Cinquième question. Que reste-t-il de la laïcité, et de la République, si on rétablit un financement discriminatoire ?
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