Il suffit de jeter un œil aux annexes de mes livres ou aux listings authentifiés par la firme et publiés dans la presse, de comptabiliser les comptes ouverts dans les quarante paradis fiscaux alimentés par des milliers de clients de Clearstream pour ne pas douter du rôle fondamental joué, au moins jusqu’en 2002, par ce poumon financier dans ce qu’on peut appeler « l’économie grise ». Doux euphémisme. Si ces clients peuvent ouvrir au sein de la chambre de compensation ces comptes (entre 6000 et 7000 selon mes calculs et les listes de 2001) dans ces lieux protégés des regards importuns et faciliter ainsi les transferts de milliards d’euros en les rendant inaccessibles à tout contrôle, ce n’est pas alimenter une finance parallèle, qu’est ce que c’est ?

Je rends publique cette question. Je ne devrais pas. Aujourd’hui, poser cette interrogation légitime et de bon sens (me) fait prendre un risque judiciaire et financier. Là, intervient la censure. Ce n’est pas une mais plusieurs dizaines de plaintes en diffamation qui courent encore en ce moment contre moi, mon éditeur ou la chaîne qui a eu le malheur (ou le courage, c’est selon) de diffuser mes films... J’ai tout gagné jusqu’à présent (1) sauf ce foutu procès VSD et les deux procès contre mon premier livre et mon premier film où j’ai été condamné deux fois à un euro et où j’ai fait appel. Ceux qui en douteraient peuvent facilement le vérifier sur le Net (2). Cette situation marque une régression démocratique. Un abus de position dominante. C’est un viol supplémentaire à la liberté d’informer et d’écrire.

À trop laisser faire ces facilitateurs d’évasion fiscale, on ne finira pas tous au paradis mais à l’ANPE. C’est de cela qu’il s’agit. L’argent gagné par les champions de la Forbes academy et qui filent, via Clearstream, vers des ailleurs cléments, ne naît pas de rien, n’est pas virtuel. L’argent qui fuit est celui des hommes qui travaillent. Passons…

Je reçois ces derniers jours, suite aux remous récents suscités par l’affaire du corbeau, des appels de journalistes. Tous me racontent le couplet servi par le chargé de la communication de la Clearstream Company. Il passe ses journées à faire la tournée des rédactions et mettre en avant « ma » condamnation (elle finira en légion d’honneur…). Il prévient que je ne suis « pas fiable », que je suis « seul et de plus en plus isolé », que j’ai « perdu tous mes procès », que je suis « quémandeur d’un accord »… Il envoie complaisamment par fax les pages du dernier jugement. Ces journalistes à qui j’ai parlé rendent compte qu’un « cordon de sécurité» serait tendu autour de mon travail. Ce n’est pas une découverte. Je sens le souffre et la sueur altermondialiste. Denis Robert est excessif. C’est un gauchiste, un poète. Un Jules Verne de la finance. Il a pété les plombs. Je les ennuie, je le comprends. Il préfèreraient que je n’existe pas. Je les comprends moins.

Je suis utile les gars… Et résistant. J’informe le monde de ce qu’on veut cacher. C’est l’essence même de mon travail. Je n’ai aucune autre motivation. Plus vous m’enverrez d’huissiers. Moins je serais gentil. C’est une règle philosophique. Je sais que vous me demandez de courber l’échine. Désolé, c’est non. Je sais ce que j’ai fait, écrit, vu. Je connais mon dossier. Et tout le monde peut se tromper. À commencer par vous ou par les magistrats de la 17ième chambre du TGI de Paris qui ont eu à juger du dossier VSD…

Les huissiers qui débarquent ce matin et la publication imminente dans la presse du jugement pourront être interprétées de deux manières. Ceux qui ne connaissent rien à ces affaires vont penser à une défaite me concernant. Les autres auront compris que c’est le signe d’un énervement manifeste de la part de la multinationale Clearstream qui aimerait étouffer les vérités que nous avons publiées. Les gommer. Les pulvériser à coups d’actes d’huissiers. La censure, par la peur des procès, joue à fond.

J’ai une petite idée sur les raisons de cette rapacité soudaine de la part de Clearstream Banking à mon égard. Elle tient aux démarches que nous avons entreprises auprès des candidats à l’élection présidentielle pour mettre en cause le rôle de Clearstream dans les évasions de capitaux (3). Une lettre ouverte vient en effet d’être envoyée à chacun d’entre eux. Elle tient encore plus à la sortie simultanée cette semaine de deux livres écrits par les principaux protagonistes de l’affaire des listings trafiqués.

Si le premier, celui de l’informaticien Imad Lahoud (un coupable idéal, Privé) s’en prend trop prudemment à Clearstream et accumule tellement de mensonges et de contre-vérités qu’il a perdu une grande part de crédibilité, le second co-écrit par Jean Louis Gergorin, ex numéro deux d’Eads, (Rapacités, Fayard) est accablant pour la firme. Gergorin raconte comment il a découvert cet « instrument extraordinaire de la finance internationale aux capacités pour le moins inquiétantes ». Il cite un ancien directeur du Trésor qui explique « Clearstream facilite la réintégration dans le système financier de fonds dont il vaut mieux ne pas connaître l'origine ». Il développe, avec précision, les moyens utilisés pour fabriquer cette opacité et la vendre à ses clients.

Devenu par sa fonction de responsable de la stratégie d’Eads un abonné aux services Internet et Intranet de Clearstream, il peut montrer comment ouvrir des comptes dit « additionnels » qui servent de « véhicules financiers » aux transactions douteuses. « Aux véhicules financiers immatriculés —les comptes principaux— peuvent se voir attelées des remorques sans plaque d’identification visible, puisque les comptes additionnels ne sont pas forcément publiés ». Il ajoute que les ayant droit économiques de ces comptes ne sont pas connus de Clearstream, que ces derniers peuvent être « des particuliers ». Et transférer à leur guise et en toute discrétion « des liquidités ». Ce qu’a toujours et d’une manière forcenée nié la multinationale. Gergorin décrit pourquoi ces transactions parallèles ne laissent pas de traces dans la comptabilité. Il dénombre 11296 comptes additionnels (non publiés) : « Ce n'est pas une mince affaire… Après 5 mois d'analyse, j'ai acquis la conviction qu'il existe chez Clearstream jusqu'en 2001 et probablement jusqu'en 2004, une catégorie extraordinaire de comptes qu'on pourrait appeler les comptes morts-vivants »

Onze mille deux cent quatre vingt seize comptes de cette nature…

Toute l’explication de Gergorin, et c’est sûrement le fait le plus remarquable, repose sur des textes récupérés légalement de l’intérieur de la firme qu’il publie en annexes. Difficile d’en nier l’existence.

C’est la première fois depuis six années que l’affaire est sortie qu’un travail de réflexion et d’enquête est réalisé dans la continuité du nôtre. Ce n’est pas un journaliste qui le fait (encore qu’il se soit adjoint la collaboration de Sophie Coignard). C’est un polytechnicien, un vendeur d’armes et d’Airbus. Un haut fonctionnaire qui petit-déjeune avec Kissinger, déjeune avec Dominique de Villepin et dîne avec tous les banquiers de la planète.

J’ignore qui a manipulé qui dans l’affaire de corbeau, même si le tableau se fait plus précis ces derniers temps, mais je ne vois pas l’intérêt pour Jean Louis Gergorin, du fait de ses casseroles médiatiques, de sa mise en examen et des risques encourus, de commettre pareil livre aujourd’hui. C’est le signe d’une sincérité. D’un retour à l’humain. Gergorin, après s’en être bien servi, se rend compte de la voracité du système financier international. De sa dérive organique… Ce qui peut paraître paradoxal compte tenu de tout ce qu’on a écrit sur lui. C’est trop facile de le renvoyer à son hypothétique folie comme le font les mauvais journalistes ou les témoins peu fiables comme Imad Lahoud. Ceux qui ne réfléchissent pas plus loin que le bout de leur nez ou sont instrumentalisés pour fabriquer des écrans de fumée.

Relevons ce paradoxe : plus une affaire est médiatisée, moins le public est informé. Aujourd’hui que la pression judiciaire est temporairement retombée et que ces livres sortent, on pourrait plus facilement trouver la clé et dire les rôles joués par les uns et les autres. Y compris revenir sur le fonctionnement dangereux pour l’équilibre économique mondial de la chambre de compensation luxembourgeoise. Mais tout le monde semble s’en moquer. Trop sulfureux, dit-on. Trop compliqué, répète-t-on. La campagne électorale annihile toutes velléités d’information. Nous sommes entrés insidieusement dans l’ère de la censure économique. On se prive d’informations de peur de plier sous les frais de procédures. Il faut être très riche, très fou ou très résistant pour tenir.

Le parti socialiste devrait pourtant se saisir de cette affaire et de ces nouvelles révélations. Bayrou aussi. Et pourquoi pas Sarkozy ? Surtout s’ils n’ont rien à se reprocher. On trouve de tout dans l’affaire à tiroirs Clearstream. Elle met en exergue plusieurs fléaux : la restriction de la liberté d’écrire et d’informer, les combines de la droite au pouvoir et l’absence de contrôle sur les outils financiers transnationaux. Jamais les paradis fiscaux ne se sont si bien portés. Jamais les journalistes n’ont été aussi impuissants. Jamais les juteuses rétrocommissions des frégates de Taiwan qui vont coûter une fortune aux contribuables ne se sont si bien cachées… Le peuple, puisque Ségolène Royal s’y réfère aujourd’hui… « Je n’ai de compte à rendre qu’au peuple » dit-elle, après que Sarkozy ne cite Jaurès et son attachement au «monde ouvrier »… Le peuple donc… est passionné par ces affaires. Au moins autant que par les révélations sur des bidouillages d’impôts ou des appartements sous-payés… Le peuple a envie qu’on l’informe et qu’on le défende sur le terrain de l’hyper-finance. Je le connais le peuple, c’est mon copain. Il a horreur qu’on se moque de lui et qu’on parle en son nom. Surtout qu’il dormait tranquillement depuis si longtemps. Le peuple a de la mémoire, une capacité d’encaissement limitée. Et une sorte de colère qui dort et qu’il ne faudrait pas trop chercher à réveiller. »

DR

(1) Clearstream a perdu ses procès suite à ces plaintes contres des interviews à France 2 (Tout le monde en parle), au Nouvel Observateur, au Point et contre mon livre la boîte noire (publié en octobre 2002). Dans un jugement concernant ce livre du 1er octobre 2003, le tribunal relève que mes ouvrages ont le mérite de révéler un aspect de la finance mondiale et des risques que faisait encourir l’absence de régulation et de contrôle des chambres de compensation, que si l’auteur n’a pas apporté la preuve irréfutable de l’accusation dirigée contre Clearstream, il a été admis par nombre de spécialistes, magistrats, financiers, journalistes spécialisés, qu’il a apporté des éléments indiscutables démontrant des irrégularités qui, reliées les unes aux autres, rendent possible les soupçons de manipulations informatiques et par conséquent comptables dirigées contre Clearstream, que la légitimité du fruit de ses investigations est donc certaine… »

(2) tapez arenes.fr ou ladominationdumonde/blogspot.com

(3) http://lesoutien.blogspot.com