Voici ce que j'avais prévu de dire mercredi soir, 7 février, à Aubagne, au cours du premier meeting de José Bové (je n'ai pas tout dit : 3 minutes max, c'est une terrible tenaille).

Souvenez-vous : pour des dizaines de milliers de citoyens, la campagne référendaire de 2005 fut un révélateur de notre impuissance politique, en Europe comme en France :

• ni contrôle de nos élus, qui substituent sans frein leur volonté propre à la volonté générale,
• ni pouvoir d’initiative, pour nous autres citoyens, même sur les sujets que nous considérons massivement comme importants.

Pourtant, nous pourrions gagner la plupart de nos luttes sociales avec le référendum d’initiative citoyenne (ou populaire), RIC ou RIP, — version moderne, pour une population devenue nombreuse, de l’isègoria, droit antique essentiel, droit pour tous les citoyens de prendre la parole à l’assemblée, à tout moment et à tout propos : 1 % posent les questions qui leur semblent importantes et 50 % (ou plus) décident éventuellement que la question est effectivement importante, et imposent la volonté populaire avec une légitimité incontestable (directe). Ce droit existe en Suisse, entre autres, et les Suisses s’en félicitent.

Avec le RIC, donc, nous pourrions nous opposer efficacement et définitivement aux privatisations, au CNE, aux OGM en plein champ, à notre intoxication par les fabricants de produits chimiques, aux transferts de souveraineté sans contrôle populaire vers l’Union européenne, nous pourrions imposer les scrutins proportionnel et préférentiel, le respect du vote blanc, nous pourrions imposer que la création monétaire soit retirée aux banques privées pour être rendue à l’État, décider d’un revenu maximum, etc.

POURQUOI cette impuissance ? Parce qu’elle est programmée quelque part. Où ça ? Dans la Constitution. Et qui écrit la Constitution (jusqu’à présent) ? Les élus, les ministres, les juges, les hommes de partis... Or, tous ces gens ont un intérêt personnel à ce que nous soyons impuissants politiquement : il ne faut donc pas s’étonner que nous n’ayons aucun moyen de résister aux abus de pouvoirs ; ce qui compte, ce n’est pas qui vote la Constitution, ce qui est essentiel, c’est qui écrit la Constitution.

Et ma thèse est celle-ci : ce n’est pas aux hommes au pouvoir d’écrire les règles de leur propre pouvoir. Ce n’est pas aux parlementaires ni aux ministres d’écrire ou modifier la Constitution car ils sont juges et parties et que leur intérêt personnel est contraire à l’intérêt général.

Et il ne sert à rien d’incriminer les élus, il faut nous en prendre à nous-mêmes car c’est bien nous qui sommes négligents et qui les laissons faire, en nous désintéressant de cet outil essentiel : c’est parce qu’on leur abandonne l’écriture de la Constitution que l’on est privé du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes au profit d’un incroyable droit des élus à disposer des peuples.

C’est à nous d’exiger que soient rigoureusement séparés le pouvoir constituant des pouvoirs constitués (séparation des pouvoirs plus importante, finalement, que l’autre séparation des pouvoirs qu’on doit aussi respecter, ensuite, entre les pouvoirs législatif, exécutif, judiciaire et (bientôt) les médias).

COMMENT séparer ces pouvoirs ? Avec une Assemblée Constituante, mais attention pas une Assemblée Constituante élue, sinon les partis vont nous imposer leurs candidats via les commissions d’investiture et ce sont de nouveau des hommes de partis, des hommes de pouvoir, qui vont écrire les règles du pouvoir et des contrôles factices. Non, la seule Assemblée Constituante qui vaille doit être tirée au sort, parmi les citoyens volontaires : tout vaut mieux, pour nous tous, que des auteurs qui écrivent des règles pour eux-mêmes.

Et QUI donc va déclencher ce processus constituant honnête, avec une Assemblée Constituante tirée au sort ? Un candidat de parti ? Un homme de parti ? Jamais de la vie : si on attend ça, on va attendre longtemps. Seul un candidat hors parti peut nous offrir cette libération.

Et c’est là que la candidature de José est historique, très originale, incroyablement porteuse d’espoir : José est un homme libre, il n’a de comptes à rendre à personne et s’il a compris l’importance de cet enjeu, son rôle historique, et s’il est honnête et courageux, ce que je crois, il est le seul crédible aujourd’hui et il peut convaincre des millions de personnes, bien au-delà des seuls militants.

Pensez à ces 70 % de citoyens qui ne font plus confiance à aucun parti, ni de gauche ni de droite : c’est un homme sans parti qu’il leur faut, un homme qui leur dise : « je ne veux pas être votre chef, je veux être votre porte-parole, je veux vous rendre la parole et vous laisser décider vous-même de ce que vous considérez comme important. Ne me demandez pas quel est mon programme, habitués que vous êtes à ce que des élus décident à votre place ; je vous propose une évolution démocratique : mon programme est de vous laisser écrire le programme, librement, intelligemment, au fur et à mesure, projet par projet, sans nous figer dans une ligne de parti, sans nous emprisonner dans le carcan d’une discipline de parti, sans nous enfermer dans des clans hostiles par principe. Je protègerai des valeurs, mais vous déciderez vous-même de votre sort, au fur et à mesure. Je vous laisserai reprendre le contrôle réel de vos médias, de votre monnaie, de vos représentants, de vos institutions, de votre politique. »

Aujourd’hui, s’il arrive à déjouer les manipulations des partisans, fussent-ils "dissidents", qui ne manqueront pas de s'approcher de lui, et s’il reste bien à l’écoute des sans partis, José Bové semble bien capable de nous sortir de ce que j’appelle la préhistoire de la démocratie.


PS : je trouve très troublante l'observation qu'aucun syndicat ne réclame le RIC, alors qu'ils devraient évidemment tous marteler cette revendication décisive tous les jours ! C'est consternant, je ne comprends pas : ces gens qui prétendent faire le métier de nous défendre ne réclament pas fortement l'arme suprême, l'arme absolue, le RIC, qui nous permettrait de vaincre à tout propos.

De la part des partis de droite, je le comprends, c'est cohérent : les riches dominent les pauvres et les institutions sont un verrou parfait, OK.

Mais de la part des partis de gauche (y compris les partis d'extrême gauche !) et même des syndicats, je trouve cette impasse consternante. Si vous avez une explication, ce serait intéressant de nous la faire connaître.