Chers amis,

J'ai besoin de votre esprit critique.

En marge de ma bagarre pour faire valoir que, pour bâtir une juste démocratie, "ce n'est pas aux hommes au pouvoir d'écrire les règles du pouvoir", (nous devrions rendre parfaitement distincts et incompatibles le pouvoir constituant et les pouvoirs constitués), je cherche à vérifier (avec vous, si vous le voulez bien) une thèse économique, plutôt mal vue par la pensée unique du moment, et pourtant fort séduisante pour nous tous :

Ce ne serait pas, comme on nous le serine tous les jours, le coût du travail (des actifs) qui est trop important pour que le moteur économique tourne correctement, ni la rigidité des employés devant la nécessaire flexibilité, mais bien le coût de l'actionnariat (des oisifs) qui serait confiscatoire : l'inquiétante panne économique que nous vivons depuis plus de vingt ans serait due à un assèchement des richesses par des "parasites", exactement comme à l'époque de Keynes qui avait déjà bien identifié le poison mortel de la rente au centre de son analyse en préconisant finalement d’"euthanasier le rentier".

Pour étayer cette thèse, je cherche les chiffres exacts de la ponction exercée chaque année sur la richesse nationale au profit des actionnaires.

J'ai trouvé sur le site de l'INSEE un tableau que j'ai peur de mal utiliser et je vous sollicite pour me corriger si je me trompe :

1 Lien (conseil : utilisez plutôt clic droit, Ouvrir dans une nouvelle fenêtre) : TEE INSEE

2 cliquer sur Tableau économique d'ensemble (TEE), lien en bas à gauche,

3 puis, sur la ligne 4.30, "Comptes courants…", choisir l'année 2004 (car on n'a pas encore les chiffres d'ensemble pour 2005),

Le tableau s'appelle "Tableau Économique d'Ensemble : comptes courants de l'année 2004 base 2000".

Il y a là beaucoup de chiffres, mais justement : seuls quelques chiffres sont importants et vous allez voir que vous allez comprendre parce que vous êtes tous directement et personnellement concernés.

• D'abord, est-il correct de considérer que la référence des richesses à distribuer (à répartir entre le facteur travail et le facteur capital qui ont tous deux contribué à la créer) se trouve à l'intersection de la ligne 14 nommée "B1 /PIB Valeur ajoutée brute", et des colonnes D et E "Sociétés financières" (les banques, etc.) et "Sociétés non financières" ?

Si vous êtes d'accord, on pourrait mettre en jaune les cellules D14 et E14 :

828,5 + 67,2 = soit 895,7 milliards d'euros de valeur ajoutée (VA) pour la France en 2004.

• Ensuite, est-ce qu'il est juste de lire ces chiffres en disant que la part de VA affectée aux salaires en 2004 est sur la ligne 19 intitulée "D1 Rémunération des salariés" ?
Encore un peu de jaune sur D19 et E19 ?
539,2 + 40,5 = soit 579,7 milliards d'euros de salaires versés en 2004 (prélevés sur la VA) .

• Enfin, est-ce qu'on peut dire que le prélèvement des actionnaires sur cette richesse est sur la ligne 35 intitulée "D42   Revenus distribués des sociétés" ?

Si cela vous semble correct, on mettrait en jaune les cellules D35 et E35 :
145,7 + 31.8 = soit 177,6 milliards d'euros de dividendes versés en 2004 (prélevés sur la VA).

Si ces coups de projecteur jaune sont pertinents, ce grand tableau de chiffres imbuvables gagne en lisibilité et devient une clef importante pour comprendre, non ?


(Pour agrandir le graphique, cliquez ici.)
(conseil : utilisez plutôt clic droit, Ouvrir dans une nouvelle fenêtre)

• En pourcentage, en 2004 :
la part des salaires serait donc de  64,72 % (579,7 / 895,7)
et celle des actionnaires serait de 19,82 % (177,6 / 895,7)

Est-ce que ce sont ces pourcentages qui se sont déplacés de 10 points depuis vingt ans ? (On lit souvent que 10 points de richesse ont été perdus pour les salaires en vingt ans, et 10 gagnés par les actionnaires.)

Pour le vérifier, j'ai fait les mêmes calculs avec les chiffres de 1993 (chiffres les plus anciens disponibles sur la page de l'INSEE ci-dessus), et j'ai trouvé deux pourcentages étonnants : 65,16% pour les salaires (en 93), soit sensiblement le même qu'aujourd'hui, et 11,43% pour les dividendes (70 Mds sur 600 de VA en 1993), soit une augmentation de 74% en 10 ans. Si ce n'est pas sur les salaires, sur quel(s) poste(s) les dividendes ont-ils été conquis en 10 ans ? Sur les impôts ?

Et est-ce que vous savez où trouver les chiffres d'il y a vingt ans, pour observer ce prétendu déplacement dans la répartition des richesses entre les actifs et les oisifs ?


De mon côté, j’ai trouvé ce passionnant graphique, publié par l’OCDE (qui n’est pas vraiment une officine révolutionnaire) :


(Pour agrandir le graphique, cliquez ici.)
(conseil : utilisez plutôt clic droit, Ouvrir dans une nouvelle fenêtre)

J’observe ici deux phénomènes qui passionneront tout le monde, y compris les damnés de la terre non formés à l’économie :

Les profits augmentent depuis trente ans, mais l’investissement baisse sur la même période !
Ce qui tord le cou à un gros mensonge "gros profits=gros investissements=enrichissement de tous".

La courbe du chômage évolue depuis trente ans exactement comme celle des profits non investis (distribués), ce qui accuse les profiteurs à qui sert directement le chômage de masse.

En tout cas, 180 milliards d'euros par an de richesses siphonnées (20%... un cinquième de la richesse créée !) (passez-moi les décimales), ça représente combien de SMIC annuels ?

Le coût d'un SMIC annuel tout compris (sans réduction de charges) avoisine les 22 000 € par an, n'est-ce pas ?

Le paiement de la rente aux actionnaires nous coûterait donc chaque année plus de 8 millions de SMIC annuels !

Chers amis, est-ce que j'ai commis une erreur quelque part ?

Est-il farfelu de rapprocher ce chiffre de celui des chômeurs, officiels et officieux ?

Est-ce que tout cet argent ne manque pas aux grandes entreprises, très simplement, pour investir et pour embaucher ?

Est-ce que ces 180 milliards par an ne leur font pas défaut pour payer convenablement (au lieu d'étrangler par les prix) les PME qui sont leurs fournisseurs ? La pénurie de richesse qui naît de cette incroyable ponction ne se propage-t-elle pas dans toute l'économie jusqu'aux plus petites PME en rendant tous les acteurs pingres parce qu'appauvris ?

Je pense, par exemple, à l'étranglement des PME par la grande distribution, sociétés cotées en bourse et extrêmement profitables, mais pour qui ?

Est-ce qu'on ne se moque pas de nous quand on prétend combattre le chômage avec de la précarisation des salariés, des aides aux entreprises, de la "flexibilité" des salariés, des diminutions des impôts des plus riches, des efforts des salariés dans tous les sens pour se serrer la ceinture depuis des décennies, alors qu'un véritable racket s'enracine et s'amplifie impunément de l'autre côté des (soi-disant) "facteurs de production", le "facteur" qui décide, pas celui qui travaille ?

Est-ce que vous avez entendu parler du NAIRU (Non-Accelerating-Inflation Rate of Unemployment : "taux de chômage non accélérateur de l'inflation"), et qu'est-ce que vous en pensez ?

(Voyez http://web.upmf-grenoble.fr/espace-europe/publication/cah_e_e/9/eisner.pdf et http://lenairu.blogspot.com/)

Est-ce qu'on peut accepter un cynisme pareil ? (un taux de chômage minimum pour protéger le tas d'or des rentiers du danger de l'inflation !)

Vous sentez probablement comme moi qu'il est tentant de se déplacer alors sur des considérations juridiques, totalement intriquées avec les données économiques :

Qui décide de cette répartition de la valeur ajoutée ? De quel droit ?

Les dirigeants des entreprises cotées ? Par qui sont payés ces dirigeants ? Qui contrôle leur rémunération ? Les actionnaires ? Tiens, tiens…

Y a-t-il un lien entre le niveau de rémunération des dirigeants et leurs choix de répartition des richesses ?

Qui vote aux assemblées d'actionnaires ? Y a-t-il des salariés représentés dans ces assemblées où se décide (confirme) la répartition des richesses créées par tous ? Tiens… Et pourquoi pas ?

Pour créer des richesses, il faut deux facteurs de production : le travail et le capital. Comment se fait-il qu’un seul facteur, le capital, dispose de 100% du pouvoir ? Qui a écrit ce droit-là ?

Quel pourrait être, quel devrait être, le rôle du droit pour permettre enfin une certaine démocratie dans l'entreprise et, plus largement, dans toute la société tant les choix évoqués ont de répercussions sur la vie de tous les hommes ?

Où sont les verrous qui interdisent aux citoyens de reprendre la barre sur les sujets qui leur paraissent essentiels et sur lesquels leurs "représentants" déméritent gravement ? Quelle est la réalité que nous avons su donner, aujourd'hui, au précieux droit des peuples à disposer d'eux-mêmes ? Qui écrit les Constitutions ? Qui devrait écrire la Constitution ?

Est-ce que vous trouvez aberrante l'idée d'imposer un droit de vote des salariés, aux côtés des actionnaires et à part égale, dans ces assemblées générales où des décisions essentielles (pour toute la Cité) sont prises (ou validées) ?

Est-ce qu'on peut attendre de la loi qu'elle limite le droit à distribuer des dividendes ?
Selon quelle référence, quelle quotité ?

Est-ce qu'il est souhaitable d'interdire de payer les dirigeants en actions ?

Est-ce qu'on peut imposer une limite à l'amplitude de l'échelle des salaires dans une entreprise ? Un revenu maximum ?

Est-ce qu'on peut revenir à un mode de financement classique des entreprises (par prêts bancaires et la liberté après remboursement, plutôt que l'impôt à vie que sont les dividendes), moins dangereux que la Bourse Casino ? Est-ce qu'on peut se débarrasser carrément des Bourses ?

Comment décontaminer tous ceux qu'on a déjà empoisonnés en les payant avec de gros paquets d'actions ?

Est-ce qu'on peut sortir du piège qui a consisté à embarquer de nombreux retraités qui sont bien obligés aujourd'hui de vivre avec cette technique de financement "casino roulette black jack" que, souvent, ils n'ont pas choisie ? Est-il concevable de revenir du mode de financement des retraites par fonds de pension à un financement par répartition ?

Bon, je pose trop de questions, pardon.

Surtout, que pensez-vous des chiffres que j'ai relevés sur le TEE de l'INSEE ?

Est-ce comme ça que vous les lisez de votre côté aussi ?

C'est bien 180 milliards ?

Remarques : j’ai vérifié auprès de l’INSEE, on ne peut pas invalider ce chiffre en précisant qu'une (parfois large) partie de la VA  de ces entreprises cotées est créée à l'étranger : cet argument ne vaut rien car les chiffres de l’INSEE en question ont déjà été corrigés des opérations réalisées à l’étranger (les chiffres de l’activité dans le ‘reste du monde’ sont isolés dans une colonne à part).

De toutes façons, la richesse créée à l'étranger, si elle peut, malgré cette externalité de la source, profiter aux actionnaires, elle pourrait tout aussi bien profiter aux salariés, ou à la recherche, ou aux fournisseurs, non ?

J’ai également consulté quelques éminents économistes qui valident ma lecture des chiffres de l’INSEE.

Rejoignez le débat qui est lancé sur cette question de la démocratie dans l’entreprise imposée par une Constitution citoyenne, pour éradiquer le chômage, sur ces discussions de mon forum :

"Limiter le droit de propriété avec un droit des salariés sur l'entreprise où ils travaillent"
http://etienne.chouard.free.fr/forum/viewtopic.php?id=25

"Rendre certains services publics indépendants du pouvoir exécutif" (les médias, les instituts de sondage et ceux de statistiques, notamment) :
http://etienne.chouard.free.fr/forum/viewtopic.php?id=45

J'ai hâte de vous lire :o)