Évolution nécessaire de notre démocratie : importance cardinale des pouvoirs de surveillance
Par Étienne, mercredi 26 avril 2006 à 01:26 - Propos sur le pouvoir - #34 - rss
Voici le texte intégral de la leçon de Pierre Rosanvallon au Collège de France diffusée le vendredi 14 avril 2006 sur France Culture (dans l’émission "Éloge du savoir", de 6 h à 7 h le matin).
La retranscription et le contrôle d’une seule heure (sur quatorze) m’a demandé plus de dix heures de travail, mais je tenais à vous faire connaître ce travail important d’historien car je l’ai trouvé proprement passionnant : on est là au cœur de toutes nos difficultés modernes. J’ai hâte que Pierre Rosanvallon publie le livre correspondant à tous ses cours intitulés « La démocratie du 21ème siècle – Les voies nouvelles de la souveraineté du peuple », et je ne manquerai pas de vous le faire connaître dès que je le saurai moi-même.
La culture et l'esprit de synthèse de Rosanvallon sont une arme pour nous aider tous à défendre la démocratie : il ramène à la surface des penseurs oubliés et il articule leurs arguments de façon éclairante.
D’abord, la présentatrice de l'émission introduit la leçon, toujours de façon très synthétique :
« Nous sommes à peu près tous d’accord pour penser que nous
vivons une crise de la démocratie. Si certains pessimistes en prophétisent le
déclin, Pierre Rosanvallon, au contraire, nous propose, lui, de remettre en
mouvement une réflexion vivante sur les possibilités que cette crise offre
à la démocratie.
On pourrait résumer grossièrement ses cours en disant que la
démocratie est un régime toujours en crise qui ne peut régler ces crises qu’en
devenant plus démocratique, faute de quoi… on connaît la suite.
Il s’agit donc pour le peuple, auquel le pouvoir appartient, de rompre
avec le comportement du spectateur passif, de réveiller sa liberté et son
esprit critique.
Pour Pierre Rosanvallon en effet, la démocratie est indissociable
d’un travail d’exploration et d’expérimentation, de compréhension et
d’élaboration d’elle-même. Elle doit donc être sans cesse réinventée.
Et par exemple, dans les cours que nous écoutons cette semaine,
Pierre Rosanvallon réfléchit avec nous sur les pouvoirs de surveillance que
le peuple exerce sur les gouvernants et sur les conditions qui pourraient
faire en sorte que ces pouvoirs de surveillance échappent à une simple
délégation et donc à une récupération de la part du Parlement.
Pierre Rosanvallon a interrogé cette semaine plusieurs formes de
l’exercice de cette surveillance, celles produites notamment par de nouveaux
militantismes qui s’élèvent contre les abus de pouvoir et interpellent le gouvernement,
on peut penser par exemple à l’observatoire sur les prisons, certaines de ces
formes très efficaces remontent parfois historiquement bien avant le suffrage
universel.
Ce matin, Pierre Rosanvallon se propose de penser les conditions
qui rendraient possible l’institutionnalisation d’organes de contrôle du
pouvoir. »
Puis, Pierre
Rosanvallon commence :
« Dans l’Athènes de l’âge classique, on le sait, c’est
essentiellement le tirage au sort des magistratures, beaucoup plus
fréquemment que l’élection, qui est considéré comme le propre de la démocratie.
La première procédure, le tirage au sort, est en effet regardée
comme la plus radicalement égalitaire puisqu’elle présuppose que tous
les citoyens ont une capacité équivalente d’exercer les charges publiques. Ce
point a été très largement documenté et discuté par les historiens. On peut se
reporter à l’ouvrage classique sur la démocratie athénienne de Hansen,
ainsi que pour faire le lien avec les travaux de sciences politiques, à
l’ouvrage de Bernard Manin publié en 1995 "Principes du gouvernement
représentatif" qui a eu pour mérite important de redonner toute
son importance à cette procédure du tirage au sort.
Mais si on a parlé du tirage au sort, on
a par contre, oublié ce qui était pour les contemporains, un autre caractéristique,
toute aussi essentielle, de la démocratie. Cette autre caractéristique, c’est l’institution
de procédures systématiques de contrôle de l’action de ceux qui exerçaient une
fonction publique ou de ceux qui géraient des fonds publics.
Dans son enquête, Hérodote est le premier à souligner cette
dimension. "Dans un régime populaire, écrit-il, le sort distribue les
charges, le magistrat rend compte de ses actes, toute décision y est portée
devant le public." La reddition de comptes en fin de mandat était
la forme principale de ce type de contrôle. Même s’il se démarque des
prudences aristocratiques et, pourrait-on dire, presque technocratiques de
Platon, concernant la nomination des gouvernants, ce n’est significativement
pas sur ce dernier point qu’Aristote met l’accent pour appréhender la
définition de la démocratie : la surveillance étroite des magistrats
par les citoyens est, pour Aristote, l’élément clef de la démocratie.
Si la politique propose des approches différentes de la démocratie,
et si Aristote semble parfois lui-même hésiter dans sa définition du bon
régime, ce principe du contrôle populaire reste toujours affirmé avec force
chez lui.
Même dans les cas où il ne confie au citoyen que des pouvoirs
restreints, Aristote ne limite jamais leur pouvoir d’inspection sur les
magistrats. C’est ce pouvoir qui constitue, en fin de compte, le véritable
pivot des différentes catégories de constitutions mixtes qu’il appelle de ses
vœux.
Si la démocratie est au premier chef le règne de l’isonomie [égalité devant
la loi (ÉC)], la souveraineté des citoyens dérive
ainsi de leurs qualités (…) de redresseur et de surveillant. Je
m’appuie là sur un ouvrage récent publié chez Droz
(?) de Pierre Fröhlich : "les cités
grecques et le contrôle des magistrats du 4ème au premier siècle
avant JC" qui présente l’état le plus avancé de la recherche sur ces
modalité de redressement et de surveillance, cet ouvrage ayant en outre
l’avantage considérable de ne pas simplement se fonder sur une étude du cas
athénien, mais d’avoir pris en compte dans son investigation l’ensemble des
matériaux épigraphiques concernant les autres cités grecques, ce qui est très
rarement le cas dans la plupart des travaux sur la Grèce antique qui se
cantonnent le plus souvent à Athènes et en outre, à Athènes de l’âge classique.
Il y a bien des façons d’envisager en Grèce les modalités de ce
contrôle. Dans l’Athènes classique dont parle Aristote, il y a même
plusieurs catégories de magistrats, qui sont tirés au sort, chargés de
contrôler les agents, eux-mêmes tirés au sort ou parfois élus, de l’exécutif.
Sont ainsi distingués les "redresseurs", (…) les
auditeurs de comptes (…), les contrôleurs (…) ou encore les avocats publics
(…).
La plupart des autres cités grecques connaîtront aussi, jusqu’à la
fin de la période hellénistique, des mécanismes équivalents, qu’il s’agisse de reddition
de comptes en fin de mandat ou de contrôle des magistrats en cours de
charge.
Les modalités de ces procédures et la
part prise par les citoyens ordinaires dans leur mise en œuvre ont constitué le
meilleur indicateur du degré de démocratie des différentes cités, et c’est
leur affaiblissement, puis leur disparition, qui marquera de la façon la plus
tangible le déclin de la démocratie.
Cette vision originaire du peuple
surveillant permet également de comprendre pourquoi le mode de sélection
des magistrats par tirage au sort avait pu aussi facilement s’imposer. Si les
gouvernants ne sont que de simples exécutants, soumis à des contrôles aussi
stricts que réguliers, leurs qualités personnelles peuvent en effet être
considérées comme des variables relativement secondaires.
L’existence d’un bon gouvernement ne dépend pas seulement de leur
vertu ou de leur talent : c’est l’efficacité des procédure de surveillance
qui doit jouer le rôle moteur.
Il y a ainsi un système qui allie une légitimation faible par le
tirage au sort et un pouvoir fort de surveillance.
Légitimation faible par le tirage au sort et pouvoir fort de
surveillance ont composé à Athènes un dispositif institutionnel cohérent, de la
même façon que dans d’autres cités.
On pourrait paraphraser sur ce point Adam Smith en disant que ce
n’est pas de la bienveillance et de la vertu du gouvernement que les grecs
attendaient la réalisation du bien commun, mais plutôt de l’intérêt des
gouvernants à ne pas être redressés, les sanctions pouvant être très lourdes,
parfois même la mort.
On ne dispose pas d’éléments pour apprécier comment s’est
précisément forgée cette vision liant légitimation faible par le tirage au sort
et pouvoir fort de surveillance, mais il n’est pas déraisonnable d’estimer que c’est
l’expérience historique de l’exposition des régimes politiques aux
phénomènes de corruption qui a progressivement conduit à faire de la mise à
l’épreuve de la responsabilité des gouvernants l’instrument d’intervention le
plus efficace.
Il semble d’ailleurs bien que ce soit l’opinion d’Aristote :
lorsqu’il critique la corruptibilité des gérontes de Sparte, il impute
ainsi essentiellement le phénomène à l’absence de contrôle de ses magistrats.
« il est notoire, écrit-il ainsi, que ceux qui
détiennent collectivement cette charge se laissent corrompre pas des cadeaux et
sacrifient au favoritisme dans bien des affaires communes. C’est pourquoi,
conclut-il, il aurait mieux valu qu’ils ne soient pas irresponsables, or ils le
sont actuellement. »
Dans cette perspective, c’est
donc le contrôle citoyen, bien plus que la simple désignation populaire des
dirigeants qui définit la démocratie. Mais cette dualité est progressivement
devenue illisible à nos yeux modernes tant l’élection a fini par
s’imposer comme une sorte d’institution démocratique totale, censée
superposer une technique de sélection des gouvernants, un mode
d’organisation de la confiance entre les citoyens et le pouvoir, en même
temps qu’un système de régulation de l’action publique.
Il est décisif, à mes yeux, de bien
prendre la mesure de ce fait pour réinterpréter l’histoire de la démocratie
et comprendre aussi de cette façon les racines les plus profondes du
malaise contemporain.













Commentaires
1. Le samedi 29 avril 2006 à 18:23, par Michèle DRAYE
2. Le mardi 9 mai 2006 à 09:27, par tomcat
3. Le mardi 9 mai 2006 à 09:50, par Étienne
4. Le mardi 9 mai 2006 à 16:23, par Lucius Cincinnatus
5. Le jeudi 11 mai 2006 à 09:22, par Tomcat
6. Le samedi 24 février 2007 à 13:07, par Étienne
7. Le samedi 24 février 2007 à 17:16, par ram
8. Le samedi 24 février 2007 à 17:28, par Fred., de L.
9. Le samedi 24 février 2007 à 17:57, par Étienne
10. Le lundi 26 février 2007 à 16:45, par Vladimir
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