France 2 décide de cacher la Turquie jusqu’au 29 mai

Et comment je vais faire, moi, pour voter au referendum ? (10)
vendredi 15 avril 2005.
 

Après Barroso, la Turquie.

Les sujets tabous se multiplient sur France 2.

Reprenons cette affaire turque. France 2 avait prévu une émission "un oeil sur la planète" consacrée à la Turquie.

Ce n’était pas un secret. Thierry Thuillier, chef du service international de France 2, nous l’avait annoncé, après l’enregistrement d’Arrêt sur images, quand il était venu participer à notre émission sur le traitement médiatique de la Turquie. Il était tout content de consacrer une de ses prochaines émissions à la Turquie. La Turquie, ses contrastes, ses communautés méconnues, comme celle des Alevis, quinze millions de musulmans dont les femmes ne sont pas voilées, et dont les medias étrangers ne parlent jamais, parce qu’ils ne correspondent pas à l’image du musulman, telle que l’aiment les medias étrangers. La Turquie, pays trop complexe pour les petits formats du 20 Heures, pour les sujets en une minute trente. Avec cet "oeil sur la planète", on allait voir ce qu’on allait voir. L’information télévisée du service public allait pouvoir traiter, avec la longueur requise, un beau sujet complexe.

Là-dessus, Sylvain Attal annonce l’autre jour sur son Blog que Chirac a demandé à France 2 de surseoir à la diffusion de cette émission jusqu’au 29 mai. Je ne sais pas si Attal dit vrai. Je présume seulement qu’il a quelques sources. Attal présentait naguère sur France 2 "Argent public", la seule émission qui aît tenté de faire, sans angélisme ni poujadisme à la Pernaut, la pédagogie de la dépense publique à la télévision. On peut supposer que Attal a gardé quelques accointances à l’intérieur de la maison France 2. Et la page de Guy Birenbaum, dans VSD de cette semaine, reprend l’information du Blog d’Attal (je signale que Birenbaum a été l’éditeur de Sylvain Attal. Cela joue-t-il un rôle dans cette affaire ? Je n’en sais rien. Par ailleurs Birenbaum a aussi été mon éditeur chez Denoël, pour autant il ne m’a pas appelé pour me signaler le Blog d’Attal. Je le signale seulement parce que si je ne le faisais pas, Guy pourrait appeler ça un "délit d’initié").

Alors nous, à Arrêt sur images, on appelle Thierry Thuillier. C’est Maja Neskovic qui l’appelle. Et Thuillier explique à Maja : "oui c’est vrai que la direction de la chaine nous a demandé de ne pas faire cette émission sur la Turquie avant le 29 mai." Maja, fine mouche : "et la direction vous a donné des raisons ?" Thuillier : "oui, elle m’a donné des raisons, que je ne peux pas vous répéter".

Mais Thuillier ne croit pas que ce soit Chirac qui ait demandé cette annulation ; "on n’est pas aussi émblématiques que l’émission de Mazerolle".

Bigre ! On se perd en conjectures. Quelles peuvent bien être les raisons d’Arlette Chabot, directrice de l’information de France 2, de ne pas vouloir diffuser "Un oeil sur la planète" consacré à la Turquie, avant le 29 mai ?

Quelles peuvent bien être les raisons de cette chaine, qui a déjà accepté de décommander le président de la Commission Européenne, Manuel Barroso, après que Chirac ait piqué une grosse colère ?

Vraiment on ne voit pas.

Pour en avoir le coeur net, Maja appelle Arlette Chabot. Qui lui répond franchement : c’est elle qui a décidé de reporter cette émission sur la Turquie. Sans appel de l’Elysée, ni de personne (Maja raconte tout ça dans l’émission de ce dimanche). "Si cette émission était passée en mai, tout le monde nous serait tombé dessus. Les oui, les non, tout le monde. Ce n’est pas l’Elysée qui gère la rédaction, et on est assez grands pour se rendre compte tout seuls qu’on aurait eu tout le monde sur le dos." "Mais la pédagogie ?" demande Maja. Et Arlette : "je m’en fous".

Dont acte. Personne n’a demandé à Arlette de cacher la Turquie sous le tapis, jusqu’au 29 mai. Simplement Arlette, il faut le croire, aimerait tellement que plus personne ne parle de la Turquie. Comme tant d’autres. Les ouistes, qui sont un peu au fond du trou en ce moment, ne veulent pas entendre parler de la Turquie. Ils aimeraient tellement effacer la Turquie sur les atlas, jusqu’au 29 mai. A la place de la Turquie, il y aurait une grosse tache blanche. Sans nom. Ou une espèce de trou noir. On aimerait tellement effacer des dictionnaires l’expression "fort comme un Turc". Oublier le café turc. Et les bains turcs. Et faire interdire La marche turque à tous les élèves des conservatoires, et à tous les standards téléphoniques. Jusqu’au 29 mai.

J’estime Arlette Chabot. La première fois que je l’ai rencontrée, j’étais étudiant au Centre de Formation des Journalistes, et j’avais insisté pour que nous invitions Arlette à venir nous parler de journalisme.

Elle présentait à l’époque le journal de 9 heures du matin sur France Inter, et avait réussi à donner à ce journal un ton qui décoiffait. Il y avait un je-ne-sais-quoi, une liberté de ton, une impertinence, qui tranchait sur la grisaille ambiante. Il y avait une touche Chabot.

Arlette était venue. Elle avait parlé du journalisme. Après la conférence, on avait bu un verre (peut-être deux). Et je me souviens d’Arlette nous quittant, sur le pas de la porte, un peu grisée (elle avait dû boire deux coupes. Peut-être trois, maintenant que j’y pense) et nous criant sur le palier : "ne vous laissez pas faire, les petits jeunes, surtout ne vous laissez pas faire !"

Depuis cette soirée, je suis chabophile.

Quelques années plus tard, on s’est retrouvés à Noumea, en 1984, pour couvrir le soulèvement des kanaks contre les caldoches. Elle pour TF1, moi pour Le Monde. Je me souviens d’Arlette au piano du Surf Hotel. Je me souviens de ses imitations des caldoches et des kanaks. Je me souviens de ce qu’elle disait sur le député RPR Jacques Lafleur, homme fort du Territoire. Ma chabophilie s’en est encore renforcée, même si je regrettais parfois de ne pas retrouver dans les reportages le ton de la Arlette du piano. Et encore dans Mots Croisés, de temps en temps, moi qui la connais, je devine que la Arlette du Surf Hotel n’est pas morte, qu’elle palpite encore sous l’écorce de la grande pro irréprochable. Je pense que si un jour Arlette "se lachait" à l’antenne, on aurait trouvé un vrai successeur à Coluche.

Alors, aujourd’hui !

Penser qu’on lui dit : Arlette, tu ne veux pas planquer Barroso ? Et elle planque Barroso. Ou au mieux, elle ferme les yeux pendant que ses patrons planquent Barroso, à la dermande de Chirac.

Et la semaine suivante, toute seule, Arlette planque la Turquie. Sans voir que ce report de programmation est une prise de position politique. Parce que tout de même, il n’a pu échapper à Arlette qu’il y a débat. Les ouistes affirment que la nouvelle constitution est totalement indépendante du processus d’adhésion de la Turquie à l’Union Européenne. Mais au contraire, les noniens soutiennent que la Constitution ouvre largement à la Turquie une porte pour l’instant fermée par le traité de Nice. Et de toutes manières, ajoutent-ils, on ne peut pas signer le contrat de mariage sans savoir avec qui on se mariera. Déprogrammer au mois de mai une émission qui nous permette de dépasser nos clichés sur les Turcs, ce n’est pas seulement un non-sens professionnel : c’est une prise de position ouiste. Bêtement ouiste, d’ailleurs (parce qu’une émission permettant de dépasser les clichés sur la Turquie pourrait aussi être reçue comme intelligemment ouiste).

Moi, j’ai seulement envie de lui dire : Arlette, tous ces turcs...euh pardon, tous ces trucs sous le tapis, ça va finir par se voir. Et quand ça sera bien visible, quand tout le monde te demandera "Arlette, pourquoi as-tu caché tout ça sous le tapis, toi qui es directrice de l’information, et dont le rôle est plutôt de tout montrer ?" tous tes chefs te lacheront. Tu sais comme les types sont courageux, Arlette.

Alors ne te laisse pas faire, Arlette. Surtout, ne te laisse pas faire.


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