Commentaire à l’article de Paul Fabra, dans Les Échos du 8 juin 2007,
« Des liquidités qui changent le monde » :
http://www.lesechos.fr/info/analyses/4586201.htm

 

 

Vous dites : Pas de prêteur, pas de déficit possible,

J’ajoute : sauf pour celui qui crée la monnaie.

 

 

Bonjour Monsieur Fabra,

 

Merci pour la qualité de vos chroniques ; vous nous aidez à comprendre le monde, même si, de temps en temps, vous me faites grimper aux rideaux, autrement dit, même si je ne suis pas toujours d’accord avec vous :o)

 

Quand je vous lis, je trouve que vous ne mettez pas assez en lumière le créateur de la monnaie et surtout le fait extravagant que ce créateur ne soit plus l’État mais des acteurs privés. Ce n’est plus l’État qui crée la monnaie mais les banques privées, par le mécanisme du crédit, et c’est fondamentalement contestable (lire Maurice Allais, prix Nobel d’économie et spécialiste de la monnaie).

 

Je rappelle que l’endettement des États tient à leur servitude volontaire : ce sont les États eux-mêmes qui s’imposent (qui ‘nous’ imposent, car les États sont une incarnation de nous-mêmes, en tant que groupe) d’emprunter la monnaie nécessaire au financement de leurs déficits.

 

C’est notamment l’article 104 du traité de Maastricht, ce diamant noir de la servitude volontaire de hommes, ce renoncement suprême, cette camisole de force enfilée par nos représentants au profit des plus puissants acteurs privés, c’est l’article 104 qui a monté au plus haut niveau du droit, au niveau des institutions européennes, à un niveau devenu incontestable pour les peuples, cette résignation à payer un intérêt aux banquiers (directement ou indirectement) pour toute nouvelle monnaie qui nous serait nécessaire.

 

Rappel de l’article 104 du traité de Maastricht, aveu et emblème de la trahison des élites : « Il est interdit à la BCE et aux banques centrales des États membres, ci-après dénommées "banques centrales nationales" d’accorder des découverts ou tout autre type de crédit aux institutions ou organes de la Communauté, aux administrations centrales, aux autorités régionales ou locales, aux autres autorités publiques, aux autres organismes ou entreprises publiques des États membres; l’acquisition directe des instruments de leur dette, auprès d’eux, par la BCE ou les banques centrales nationales, est également interdite. »

 

En rendant constitutionnel ce sabordage monétaire, en retirant du débat politique ce choix de société majeur qu’est la désignation du créateur de la monnaie, nos « représentants » nous ont trahis, nous sommes nombreux à le penser.

 

Pourquoi ils l’ont fait, je n’en sais rien, mais ils l’ont fait.

 

Et je ne considère pas cette décision comme une fatalité : ce qu’un geste politique a fait, un autre peut le défaire, non ?

 

Vous dites : « L'axiome qui a du mal à rentrer dans les têtes est : pas de prêteur, pas de déficit possible ! La notion galvaudée de « déficit structurel » est une foutaise. »

 

Il me semble essentiel d’ajouter « pas de prêteur, pas de déficit possible, sauf pour celui qui crée la monnaie ! ».

 

Et cet ajout change tout. L’État ne devrait pas être concerné par votre axiome.

 

Vous semblez tenir pour acquis, comme un axiome indiscutable, que les États perdent leur droit régalien de battre monnaie, qu’ils devraient emprunter à des acteurs privés (moyennant un intérêt ruineux) la monnaie nécessaire au financement des déficits publics, or cet axiome me paraît être le cœur de notre servitude volontaire.

 

La dette exponentielle qui paralyse les États et interdit déjà toute initiative publique d’envergure est fondamentalement à la fois illégitime et nuisible.

 

La résignation des peuples à emprunter aux banques privées (directement ou indirectement) la monnaie dont ils ont besoin pour financer leurs investissements publics est étonnante et désespérante.

 

Cher Monsieur Fabra, aidez-moi à comprendre : qu’est-ce qui justifie cet abandon de la souveraineté monétaire à des acteurs privés ?

 

Quel dogme — quelle foutaise pourrais-je dire pour vous taquiner :o) — conduit les dirigeants à consentir aux banques privées le droit régalien de battre monnaie ?

 

Autrement dit, si l’État (c’est-à-dire nous tous, la collectivité et l’intérêt du plus grand nombre) récupérait le pouvoir de créer la monnaie (et de percevoir ce que j’appelle « le premier intérêt »), si l’État prêtait aux banques privées la monnaie qu’elles veulent prêter à leur tour à leurs clients (moyennant un intérêt supplémentaire, exactement comme n’importe quel commerçant qui revend un peu plus cher ce qu’il a lui-même acheté), si les banques devaient emprunter elles-mêmes la monnaie qu’elles prêtent, au lieu de la créer ‘ex nihilo’, alors, dans ce cas, votre phrase s’appliquerait bien à tous les acteurs privés (tous les acteurs privés, y compris les banques !) et ne s’appliquerait pas aux États, pas aux créateurs de la monnaie. Et les peuples s’émanciperaient du racket ruineux programmé par les banques.

 

Qu’en pensez-vous ?

 

Je vous recommande la lecture d’un livre immense, celui de Maurice Allais, « prix Nobel » d’économie, spécialiste de la monnaie, livre intitulé « Nouveaux combats pour l’Europe, 1995-2002 » (502 p., Éditions Clément Juglar, 62, avenue de Suffren. Paris 15e. Tél. : 01 45 67 48 06) : ce livre contient, entre autres, un plaidoyer qui vous passionnera pour une réappropriation par l’État de la création monétaire : ne ratez surtout pas le chapitre essentiel, écrit en 1998 : « la crise mondiale d’aujourd’hui » (pages 225 à 258) : http://etienne.chouard.free.fr/Europe/messages_recus/La_crise_mondiale_d_aujourd_hui_Maurice_Allais_1998.htm .

 

Je ne m’explique pas le silence des journalistes économiques sur les thèses monétaires et financières d’Allais : cet homme met le doigt sur les causes majeures des crises désastreuses du capitalisme et nous propose une voie plausible d’émancipation, fondamentalement libérale… et vous vous taisez au lieu de relayer et commenter. Je ne vous comprends pas.

 

En tout cas, merci pour tout ce que vous faites.

 

Amicalement.

 

Étienne Chouard, 9 juin 2007, 9h30
etienne.chouard@free.fr
Voyez le site « Plan C », pour écrire nous-mêmes une Constitution d’origine Citoyenne : http://etienne.chouard.free.fr/Europe

 

 

 

 

Post scriptum, pour mémoire :

 

Ce n’est pas l’État qui crée la monnaie mais les banques privées ; les banques centrales ne font que "suivre le mouvement" en approvisionnant les banques privées en monnaie fiduciaire (billets et pièces, que seules les banques centrales peuvent produire) pour une petite proportion des crédits appelée « fuite » : les fuites (environ 15% des crédits accordés) correspondent aux sommes que, statistiquement, les emprunteurs voudront changer en billets et en pièces et dont les banques auront besoin.

 

Les crédits sont donc accordés souverainement par les banques privées, certes en respectant quelques règles prudentielles, mais manifestement assez peu contraignantes.

 

93% de la monnaie est scripturale, (dont une grande partie est) créée ‘ex nihilo’ par les banques privées au moment des prêts — et détruite au moment des remboursements, il faut insister sur ce point important —, et corollairement, 7 % de la monnaie est fiduciaire (billets et pièces). La monnaie représente donc une dette envers les banques qui l’ont créée ; elle est vouée à disparaître quand la dette  sera remboursée.

 

Autrement dit, si tout le monde remboursait ses dettes d’un coup, il n’y aurait presque plus de monnaie en circulation (il n’y aurait plus que les billets et les pièces).

 

Une autre façon de le dire est que la monnaie est totalement dématérialisée, c’est-à-dire qu’elle ne représente plus du tout une quantité finie de matière précieuse (de l’or ou de l’argent, par exemple). C’est décisif, me semble-t-il : cette dématérialisation semble avoir coupé le lien entre le volume de la masse monétaire et l’inflation. Signe intéressant qui va dans le sens de cette thèse : la masse monétaire (M3) augmente environ de 10 % par an en Europe, sans inflation équivalente. Désormais, on peut créer de la monnaie sans créer d’inflation.

 

Bémol à cette thèse : il est possible que l’inflation liée à l’augmentation de M3 (10% par an) se soit déplacée : en effet, si l’inflation des prix des biens et services est faible, celle des actifs, par exemple de l’immobilier, est très forte.

 

Ne ratez surtout pas le site « Faux-monnayeurs » (c’est comme ça que Maurice Allais nomme les banques privées quand elles créent la monnaie ‘ex nihilo’ et qu’elles perçoivent un intérêt sur cette fausse monnaie) : http://www.fauxmonnayeurs.org/

 

 

 

(Adresse du présent document : http://etienne.chouard.free.fr/Europe/MessageAPaulFabra.htm)