DIRE OUI AU NON
Au
moment où paraît devoir se dessiner en France un Valmy référendaire sur la conduite de la construction européenne,
nous souhaitons apporter la contribution de deux jeunes hauts fonctionnaires.
Nous
sommes à gauche, socialement bien inclus, profondément européens, et pourtant
nous allons dire oui au non.
Nous
sommes tout d’abord fiers de notre pays où le devoir de débattre conserve des
droits solides. Bien que nous ne soyons en aucun cas fabiusiens, nous
reconnaissons à Laurent Fabius le mérite d’avoir contribué à en légitimer le
besoin. N’appartenant à aucune formation politique ou syndicale, nous
considérons que la discipline de parti, s’agissant du référendum du 29 mai
prochain, n’a aucun sens : l’Europe a toujours transcendé les clivages
politiques traditionnels.
Un
vote en faveur du oui pourrait faire éclater la gauche et l’éloignerait de
l’échéance de 2007. La victoire du non ne ferait éventuellement imploser que le
seul PS.
Au
regard des forces en présence et du profil sociologique de chaque camp, le
mouvement social se range indéniablement sous la bannière du non. Le Président
de la République a déclaré récemment que l’on ne pouvait être européen si l’on
votait non. Mais peut-on être de gauche et voter oui ? C’est le cœur du
problème.
Ces
considérations étant faites, pourquoi dire oui au non ? Notre position
s’articule autour de trois thématiques : la crise de la ferveur
européenne, l’ontologie de la concurrence, la nécessité d’un plan B.
La crise de la ferveur européenne
La
Convention pour l’avenir de l’Europe est allée au-delà de son mandat initial
(comment faire fonctionner au plan institutionnel une Europe élargie à 25,
bientôt 27) et en deçà des attentes sur la poursuite de l’approfondissement. Il
en résulte un texte dense, complexe à l’élaboration duquel les peuples
européens ont été très peu associés. Le 29 mai, les Français, faute de
maîtriser toutes les subtilités juridiques du texte et son mode d’emploi, n’auront
d’autre choix que celui de répondre en deçà de la question posée. Mais ils seront
également tentés de répondre au-delà puisque ce référendum est l’unique mode
d’expression offert au citoyen, en dehors des élections européennes dont la
portée, par ailleurs, reste limitée en comparaison des élections législatives nationales.
Le jeu institutionnel s’exerce donc par défaut.
L’Europe
crée beaucoup de richesses, mais où vont-elles ? Qu’il s’agisse de
l’exclusion sociale, du chômage de masse, de la concentration du patrimoine,
des inégalités, nos indicateurs restent désespérément au rouge.
Les
slogans publicitaires sur les réussites européennes peinent à trouver d’autres exemples
qu’Ariane et Airbus. De même, la subordination du social à la compétitivité est
un discours qui fait des ravages dans l’opinion. Nous aurions apprécié que le
projet de constitution proclame beaucoup plus clairement qu’il n’y a pas de progrès économique sans
progrès social.
Près
de cinquante ans nous séparent du Traité de Rome. L’esprit fondateur reste-t-il
valide aujourd’hui ? A y regarder de plus près, l’effondrement progressif
du compromis historique visant à faire cohabiter l’Etat et le marché a créé un
malaise durable dans nos sociétés dont le manque de confiance dans le Rêve
européen est un symptôme cruel. Les transferts de souveraineté économique
consentis par les Etats sont confusément ressentis comme une forme
d’abandon : il y a de la perte en ligne. Quid d’une politique budgétaire,
d’une politique salariale, d’une politique fiscale, d’une politique
industrielle communautaires ? Une hiérarchie des normes économiques a
lentement émergé au sommet de laquelle règne la seule politique monétaire
conduite par la Banque centrale européenne. Pourtant, aucune
ambition européenne n’est possible si on s’en tient à une vision malthusienne
des finances européennes.
Le
keynésianisme a été abandonné au motif selon lequel ce modèle ne fonctionnait
pas en économie ouverte. L’exemple du textile chinois nous rappelle que nous
n’avons toujours pas su trouver de modèle alternatif.
L’ontologie de la concurrence
Initialement
prévu pour protéger les faibles contre les forts, le droit de la concurrence
s’est développé à la faveur du renouveau du courant libéral au point d’être
confondu aujourd’hui avec lui. Or, droit de la concurrence et libéralisme
doivent être distingués. Qu’est ce que le libéralisme sinon une idéologie
forte, dure, brutale convoquant l’Etat pour corriger les inégalités qu’elle a
elle même contribué à créer. Schizophrénie du discours libéral qui veut moins
d’Etat mais ne peut s’en passer. Comment dès lors espérer réduire l’écart
grandissant entre une demande sociale en constante évolution et les ressources
publiques qui peuvent lui être consacrées ?
Le
droit de la concurrence est devenu quant à lui l’unique doctrine d’intervention
bruxelloise. La confusion des deux favorise un tropisme de forme dogmatique, si
ce n’est même dictatorial. La concurrence est devenue un projet en soi, sans
qu’il soit tenu compte des externalités négatives qu’elle peut parfois
engendrer. Quel responsable politique serait assez fou pour proposer aujourd’hui
de nationaliser l’industrie pharmaceutique pour orienter sa R&D et
l’inciter à participer à la réduction du trou de la Sécu ? Alors qu’en
1981, la nationalisation de la chimie avait permis de sauver ce secteur.
Le
traité constitutionnel prévoit que la législation européenne devra respecter la
Charte des droits fondamentaux. Très bien. Mais l’on devrait méditer sur
l’empressement des forces conservatrices à se prononcer en faveur de ce texte.
Le respect de principes droitdel’hommistes
n’est en rien un récif sur lequel se cassera la déferlante libérale. De
nombreuses politiques communautaires peuvent être déclarées constitutionnelles
tout en poursuivant des objectifs qui par ailleurs sont discutables, voire
contestables. La déréglementation de l’énergie qui n’a pas été précédée d’une
réflexion nourrie en matière de politique industrielle risque d’engendrer dans
un avenir proche de graves difficultés pour l’Europe (sous-investissements dans
les infrastructures, ruptures d’approvisionnement, volatilité des prix, etc.). En
définitive, ce sont moins les règles
déontologiques posées par la constitution que l’ontologie d’une déréglementation
tous azimuts qui suscitent de fortes interrogations dans l’opinion publique.
Le projet de constitution fait écran à la discussion sur les vrais enjeux, d’où
la dynamique du non.
La nécessité de prévoir un plan B
Le
camp du oui agite l’épouvantail de la peur et certains leaders du non feignent
de croire au grand soir. L’essentiel est ailleurs. Parmi les 25 Etats membres, il
existe une forte probabilité qu’il y en ait au moins un qui refuse la
ratification. En l’espèce, il vaudrait mieux qu’il s’agisse de la France car le
non français, qui devra sa victoire à la mobilisation de la gauche, aura une
résonance particulière et forte. Mais imaginons un instant que le oui l’emporte
en France et perde aux Pays-Bas, par exemple. A quoi aura servi le débat en
France ? Quelle interprétation pourra-t-elle être donnée au vote
néerlandais ? Comment relancer la construction européenne ?
Il
est donc urgent de réfléchir à un plan B. Quel que soit le résultat du 29 mai,
les Français pourront être fiers d’avoir fait naître un débat démocratique
autour d’un texte qui n’en demandait pas tant. La France s’honorerait à
préparer une solution alternative de sortie de crise qu’elle soumettrait à ses
partenaires le moment venu.
Celle
que nous proposons comporterait deux traités et trois étapes :
-
revenir aux sources du mandat de la Convention en proposant un nouveau traité
ne comportant que les parties I et II autour desquelles il existe un assez
large consensus ;
-
consulter les peuples européens sur l’opportunité de conférer à ce nouveau traité
valeur constitutionnelle ;
-
prévoir pour le second traité (la partie III) un mode de révision à la majorité
qualifiée afin de démocratiser davantage la définition des politiques
communautaires.
Cette
solution simple éviterait une crise européenne et permettrait de réconcilier
les pro-européens des deux camps.
Franck Vincent